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Des Histoires à dormir debout

Other, 2008, 159 Pages
Author: Prof. Dr. Dr. Chindji Kouleu
Subject: African Studies

Details

Event: keine
Tags: Histoires
Category: Other
Year: 2008
Pages: 159
Language: French
Archive No.: V119005
ISBN (E-book): 978-3-640-23478-3
ISBN (Book): 978-3-640-23489-9
File size: 599 KB

Abstract

«Ceux qui ne sont pas nés pour bouleverser l’ordre des choses ne méritent ni estime ni patience» (René Char) «Un Etat qui refuse d’admettre en son sein des citoyens dont la fonction est de déranger est un muscle qui ne travaille pas: un tel muscle s’affaiblit, s’atrophie et meurt lentement, mais sûrement» (Jean-Philippe Guiffo)


Excerpt (computer-generated)

Des Histoires à dormir debout

Ferdinand Chindji -Kouleu

 

Chapitre I - Ce n’est pas une erreur

Es-tu las de vivre ?

Non, monsieur l’Agent

Et alors ?

Je ne vous comprends pas, monsieur l’Agent.

Qu’a-t-il fait ?

Il a outragé l’ordre public, monsieur le Commissaire.

Tu ne dis rien, pègre ?
Je ne sais pas si j’ai le droit de prendre la parole devant une grande personnalité comme monsieur le Commissaire.

Bien sûr, comme tout bon citoyen.

J’ai montré la quittance de ma bicyclette à M. l’agent, il m’a giflé en disant que je gêne les voitures des grands. Aussitôt un badaud a crié à haute voix : « Salaud » Sans doute, M. l’Agent a-t-il cru que c’est moi qui étais choqué. Voilà pourquoi il m’a emmené directement ici au poste, bien menotté et fouetté devant une foule en délire, non sans m’avoir fouillé et piqué tout le contenu de mes poches.

Ce cancre-là ment, M. le Commissaire.

M. le commissaire, comment je peux mentir, puisque c’était en présence d’une foule immense ?

Où est la bicyclette ?

Au carrefour de la place de l’Indépendance
A qui ?

A personne.

Pourquoi as-tu dit « salaud » à un agent de l’ordre public ? Ne vois-tu pas qu’il porte sur lui une arme et qu’il peut t’abattre sur- le –champ comme bon lui semble ? Ta vie se trouve entre ses mains et il en dispose comme il veut. Si tu refuses de lui donner un peu de boisson et qu’il t’envoie dans l’autre monde, c’est toi seul et ta famille qui seront perdants. Il n’aura de compte à rendre à personne. Il faut lui être reconnaissant parce que ta vie dépend entièrement de lui.

Je viens de vous dire que monsieur l’agent a certainement commis une erreur. C’est un passant qui a dit « salaud », en voyant comment il me maltraitait, et non moi. Peux-tu le prouver ?

Il y avait beaucoup de témoins, M. le Commissaire.

Où sont-ils donc ?

Là-bas à la place de l’Indépendance. Bien entendu, personne ne peut venir témoigner tout seul, puisque la foule est lâche. En plus je suis pauvre. Que gagne-t-on à témoigner pour un pauvre type comme moi ? Tout le monde sait que, s’il y a procès, je perdrai automatiquement, quoi que je fasse, puisque je n’ai rien à donner ni aux juges ni aux témoins ni aux avocats. Finalement, c’est une pure comédie d’amener les pauvres au tribunal, puisqu’on connaît d’avance le résultat. C’est exactement comme nos élections présidentielles. Tout le monde en connaît les résultats avant de se présenter aux urnes .Qui peut organiser les élections et les perdre ? Où ça ? Quel être humain peut quitter le pouvoir de lui-même ?

Es-tu venu ici pour faire la politique ? Il ne faut pas mélanger les pédales. Tu veux me détourner du sujet principal, n’est-ce pas ? Sans doute as-tu quelque chose à cacher. D’ailleurs ton résonnement prouve que tu es un subversif et que tu mérites d’aller te faire laver l’esprit dans une cachotte. Bien. Pourquoi saignes - tu ?

C’est M. l’agent qui m’a cassé les deux dents.

Tant que ça ? Comment peux-tu le prouver ?

Beaucoup de gens ont assisté à la terrible scène sans broncher, lorsque M. l’Agent
me piétinait et crachait sur moi, en vociférant :

« Traître, sale opposant, subversif, un camion t’écrasera en rase campagne, tu verras, salaud. »

Il ment. Il est tombé sur des pierres quelque part, ce pauvre voyou ! Vous savez qu’ils conduisent très mal sur la voie publique et gênent tous les usagers. Ils n’ont aucune notion du code de la route.

Crois-tu qu’un agent de l’ordre public peut mentir ? Dans quel intérêt ? Crois-tu qu’il a peur de toi ? C’est par peur d’une punition qu’on ment. Qui peut le punir d’avoir fait son devoir ? Il mérite au contraire une grande récompense pour l’oeuvre accomplie. Il n’est pas facile d’arrêter tout seul un grand bandit en plein jour, surtout un opposant. De toute façon, il ne peut pas avoir fait ça pour rien, surtout en public. Reprend le Commissaire.

Je ne dis que la vérité pure et simple, M. le Commissaire. Lorsqu’il a pris mes pièces d’identité, il a commencé à crier à haute voix :

« Voici encore un autre allogène. C’est vous qui envahissez notre belle capitale et empêchez les autochtones de bien vivre. Il faut rentrer dans votre région, saligaud. Vous venez ici nous empêcher de dormir, sous prétexte que vous savez travailler. Vous travaillez plus que qui ? La nuit vous êtes dans les rues, le jour, vous êtes partout aux champs. Quand vous reposez-vous ? Et pourquoi nous empêcher de nous reposer ? Pourquoi voulez-vous vous emparer de tout ? Bientôt vous commencerez à chercher aussi le pouvoir politique. Et ce sera le comble. Il faut faire vite avant qu’il ne soit trop tard, comme au Rwanda. »

Oui, laisse-nous tous ces mensonges, pour décliner ton identité. Où es-tu né ?

A Donti, M. le Commissaire.

Tu es un véritable allogène. Tu mérites donc d’être coffré pour toute ta vie. C’est vous qui nous dérangez et nous empêchez de manger et de dormir. Dans tous les domaines, vous voulez montrer que vous êtes plus performants que les autres citoyens. Vous prétendez être les plus grands travailleurs de ce pays, pourquoi n’empêchez-vous pas la famine de décimer nos populations ? Et pourquoi n’échappez-vous pas vousmêmes à ce fléau qui mine notre beau pays ? C’est sans doute à cause de vous que cette famine gagne tout le pays et en particulier notre région.

Je comprends maintenant pourquoi, en lisant mes pièces, M. l’Agent a jeté un coup méchant sur moi en disant : « Tu fais bien partie de l’engeance des vipères. On va voir.»

Que font tes parents ?

Ce sont de simples paysans qui travaillent avec des houes et se débrouillent pour manger au moins une fois par jour, le soir avant d’aller au lit.

Et c’est pour cela que vous nous envahissez ici ?

Je ne sais pas répondre à votre question, M. le Commissaire, car je n’ai pas été à l’école, comme mes douze frères et soeurs.

Comme toutes les femmes de chez vous, ta maman est une pondeuse d’enfants.
Vous faites trop d’enfants pour pouvoir envahir tout notre beau pays, afin de vous emparer du pouvoir, n’est-ce pas ?

Je ne sais pas M. le Commissaire, puisque je ne suis pas encore marié. Comment pourrais-je le faire, puisque je n’ai rien à manger, sauf quand je je peux. Toute la journée, je sillonne notre cité à la recherche d’une personne ou d’une famille que je peux aider, afin d’avoir un macabo à manger, au lieu d’aller rester aux carrefours pour faire la manche, attitude strictement interdite dans ma région natale, car c’est une honte pour mon ethnie de mendier vais chez des amis, le soir, comme chercheur de poule.

Tout cela te regarde, c’est ta vie privée. Que fais-tu dans la vie ?

M. le Commissaire, quand je passe partout à la recherche d’un gagne-pain, on me repousse sous prétexte que je suis envahisseur comme tous les gens de mon ethnie. Finalement, je me débrouille comme publiquement.

Chacun se bat pour faire quelque chose, bien qu’il manque de machines, puisque notre pays déteste ce qu’on appelle ailleurs industrialisation. On attend que les Occidentaux, nos maîtres, nous envoient tout : de l’argent, de la nourriture, des machines pour travailler, sans leur faire concurrence. Chez nous, un bon dirigeant est celui qui n’entreprend pas trop de projets et surtout celui qui évite l’industrialisation de notre pays, de peur de trop le dévisager et surtout d’empoisonner l’environnement avec du gaz toxique engendré par les industries. Notre pays doit rester vierge, n’est-ce pays ?

A qui le demandes-tu, sale envahisseur ? Ne sais-tu pas que tu es devant un commissaire de police, une haute personnalité de la cité, qui peut te faire avaler ton extrait de naissance sur-le- champ ? Ne sois pas trop naïf et bête comme tous les gens de chez toi

.Le gouvernement n’a jamais rien fait pour notre région. Un jour, le peuple pourra se soulever. Et ce sera une catastrophe.

Ca fait quoi ? Ca nous donnera l’occasion de vous exterminer pour être tranquilles, afin que notre patrie soit tranquille. Vous croyez que sans vous, ce pays ne tournerait pas bien. Vous vous trompez. Grossière erreur de votre part.

Brigadier, conduisez-moi ce dingue-là à la BMM.

Faute d’argent, je n’ai jamais bu une goutte d’alcool dans ma vie, M. le commissaire.

Et alors ?

Je croyais qu’on allait examiner ma situation, chercher à savoir pourquoi le policier m’a tant malmené, pourquoi je suis couvert de blessures et surtout si je mérite un tel traitement déshonorant. Et enfin, si j’ai tort, qu’on me conduise devant un juge, avec, pourquoi pas, un avocat.

Regardez-le ! Quelle outrecuidance ! Crois-tu qu’on peut perdre son temps à te juger ? Te prends-tu pour un homme ? Avec quoi paieras-tu les juges ? Et bien entendu, tu oseras te faire suivre par un avocat. Crois- tu que les avocats travaillent pour rien et pour n’importe quoi ?

Quel est finalement le motif de mon arrestation ?

As-tu besoin de le savoir ? Les gens de ton ethnie se prennent pour de petits malins qui veulent montrer partout qu’ils ont de l’argent. Pour éviter qu’ils ne viennent soudoyer les juges et te faire défendre par de grands avocats venus d’Occident, je vais t’envoyer directement en taule.

Non, M. le commissaire ; ayez pitié de moi et dites-moi au moins le tort que j’ai commis. Je serai même très content d’aller purger ma peine en prison, car je souffre trop chez moi. Je suppose qu’on donne au moins à manger aux prisonniers. Moi, je n’ai jamais vu l’intérieur d’une prison. J’espère que nos prisonniers ont des lits et des couvertures pour dormir. Ma vie actuelle ne mérite pas d’être vécue.
Tu as commis le plus grand crime de notre régime, en gênant le passage de notre chef d’Etat avec ta bicyclette. Qui t’a dit de traverser la rue le jour où notre président bien – aimé doit passer pour aller accueillir le président de notre ancien pays colonisateur à l’aéroport ? Ne sais-tu pas qu’on aurait pu t’abattre immédiatement sans attendre aucune consigne ? Qu’est-ce qui nous prouve que tu n’appartiens pas à un groupe de malfaiteurs qui préparent un coup d’Etat ? Sache que c’est à cause de la présence des journalistes étrangers sur place qu’on ne t’a pas fusillé sur-le-champ. Pauvre chien. Nous verrons après le départ du président étranger. Quel âge as-tu ?

 

[...]



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