Le mouvement féminin et féministe au nord du Maroc

Objectifs et répertoire d’actions: 1990-2010


Thèse de Master, 2011

89 Pages, Note: 16


Extrait

Sommaire

REMERCIEMENTS.. 4

I. INTRODUCTION.. 5

I.1. Intérêt du sujet.. 5

I.2. Contexte de la recherche.. 5

I.3. Présentation de la zone de recherche.. 12

I.4. OBJET DE LA RECHERCHE OU PROBLEMATIQUE.. 14

I.5. QUESTION DE DEPART.. 14

I.6. HYPOTHESES.. 14

I.7. PLAN DE LA RECHERCHE.. 15

II.2.1. FEMINISME.. 22

II.2.2. Mouvement social.. 25

II.2.3. Répertoire de l’action collective.. 26

II.3. Méthode de collecte des données.. 30

II.3.1. Entretiens.. 30

II.3.2. Observation.. 30

II.3.3. Revue de la bibliographie.. 31

II.3.4. Méthodes d’analyse des données.. 31

II.3.5. Échantillon des associations et le critère de choix.. 32

II.3.6. Limite de la recherche.. 32

III.1. ETAT DES LIEUX.. 33

III.2. HERITAGE HISTORIQUE DE LA REGION DU NORD.. 34

III.3. STATUT JURIDIQUE DE LA FEMME MAROCAINE : ENJEU DE LA DEMOCRATIE.. 36

III.4. FEMINISME MAROCAIN ET DEFI D’INCLUSION DES FEMMES.. 38

III.5. ACTIONS COLLECTIVES LOCALES ET LE STAT DE LA FEMME.. 41

IV.1. PROGRES VERS LE RECUL.. 45

IV.2. REFORMES LIMITEES.. 47

IV.3. MOUVEMENT FEMINISTE ET LES TABOUS RESISTANTS.. 49

IV.3.1. Loi sur l'héritage maintenue par la religion et la parenté patriarcale.. 49

IV.3.2. Arguments des féministes islamistes pour le maintien de la loi.. 50

IV.3.3. Arguments des féministes universalistes en faveur du changement de la loi.. 51

IV.4. Marginalisation au féminin.. 52

IV.5. PARTICIPATION LIMITEE DANS LA GESTION LOCALE.. 55

V.1. EMERGENCE DU MOUVEMENT FEMINISTE ISLAMISTE.. 59

V.1.1. Naissance du mouvement féministe.. 60

V.1.2. Apparition du mouvement Féministe islamiste au Maroc.. 61

V.1.4. Troisième voie du féminisme islamiste.. 64

V.2. REPERTOIRE D’ACTIONS DES FEMINISTES ENTRE UNIVERSALISME ET ISLAMISME.. 66

V.3. FEMINISTES CONTRE L’ETAT… NAISSANCE D’UN FEMINISME D’ETAT.. 69

V.3.1. En guise de définition.. 70

V.3.2. L’institutionnalisation du féminisme d’Etat.. 71

V.3.3. Réforme du secteur religieux et institutionnalisation d’approche genre.. 72

V.4. POUVOIR POLITICO-RELIGIEUX BASÉ SUR L’EXCLUSION FEMININE.. 73

V.4.1. Les bases de la monarchie marocaine.. 74

V.5. RAPPORTS D’ALLIANCE ET D’OPPOSITION AUTOUR DU FEMINISME MAROCAIN.. 76

VI. CONCLUSIONS.. 77

VII. BIBLIOGRAPHIE.. 80

VIII. GLOSSAIRE.. 84

IX. ANNEXES.. 86

I. INTRODUCTION

I.1. Intérêt du sujet

Des recherches précédentes sur le féminisme marocain m’ont amenée à me questionner sur la situation de la femme marocaine en général et sur le travail de terrain des associations féminines dans la région du nord du Maroc en particulier. De ces travaux, de nouvelles interrogations sont nées qui me poussent aujourd’hui à vouloir continuer la recherche.

I.2. Contexte de la recherche

Mon travail, réalisé entre 2000 et 2007, a mis en exergue la marginalisation de la femme marocaine en général. En réaction à cet état de fait, la Région du nord du Maroc a vu se développer un réseau d’associations féministes œuvrant à l’émancipation des femmes de la région. Ce travail m’a, en effet, amenée à conclure à quel point la femme, au Nord du Maroc, rencontre des obstacles imposés par la nature traditionnelle et patriarcale [1] de la société. La seconde conclusion est celle de la marginalisation de la région qui entraîne une féminisation de la pauvreté. La troisième conclusion concerne le statut juridique de la femme qui, jusqu’à sa reforme en 2004, était lui-même un obstacle à l’émancipation des femmes.

Des articles que je publierai par la suite (entre 2004 et 2008), il en est ressorti que le mouvement féministe du Nord n’est pas un mouvement uniforme. Composés de très nombreux types d’associations, il ne coule en effet pas d’un même flot, dans une seule direction, mais bien dans des sens qui souvent divergent voir s’opposent et se contraignent. Et cette fragmentation, affaiblit le mouvement. Les courants principaux du mouvement et qui le tiraille et l’affaiblisse sont

1) Le féminisme universaliste [2];

2) Le féminisme islamiste;

3) Le féminisme d’Etat [3].

Le féminisme universaliste renvoie à l’ensemble des associations féminines qui adoptent le référentiel universel des Droits humains de la Femme [4]. Concernant le féminisme islamiste, il émerge avec plus de clarté au début des années 2000. A cette occasion, la fragmentation du mouvement féministe se marque davantage. Ceci est dû au débat autour du plan d’action national pour l’intégration de la femme au développement ((PANIFD) [5]. Dans le plan initial existait une référence universelle aux Droits Humains de la Femme [6]. Les islamistes s’y sont opposés. Une telle référence représentant, selon eux, une menace envers la tradition islamique et, bien plus, constituait un pas supplémentaire vers l’occidentalisation de la société marocaine. Cela s’est traduit par des violences urbaines répétées. Le gouvernement a retiré le plan, et a appelé à l’arbitrage royal [7]. En avril 2001, le roi désigne une commission en vue de changer le Code du statut personnel (1957). La commission clôture ses travaux en octobre 2003, et depuis février 2004, le code réformé est entré en vigueur et est connu sous le nom de Code de la famille [8].

Cette intervention royale officielle recouvre une importance fondamentale dans le développement du paysage du mouvement féministe marocain. En effet, à partir de ce moment, l’Etat joue un rôle actif développant une politique interventionniste en la matière. Mais une question doit ici être posée : si l’objet de la politique d’Etat en matière de féminisme dans les pays démocratiques est clairement défini et doté des instruments nécessaires à sa mise en place (nous pensons ici à un Ministère, à des budgets, promotions des droits, égalité entre les hommes et les femmes basée sur l’approche genre, …), qu’en est-il pour les Etats dits non démocratiques ou en transition dont le Maroc fait partie ? La récupération et l’instrumentalisation sont ici, les pièges. De fait, nous avons observé un constant jeu de va-et-vient de la politique gouvernementale marocaine en la matière. Tantôt reprenant les idées des associations universalistes tantôt celles des associations islamistes, l’Etat contribue tout au moins à la dispersion du mouvement.

En outre, d’autres de mes articles publiés ultérieurement traitaient du sujet de la place de la femme dans la société marocaine. Il en ressort que les femmes marocaines souffrent d’une exclusion de la sphère publique et d’une domination masculine dans la sphère privée. Le constat va plus loin. La marginalisation se rencontre même au niveau de l’associatif. Les projets peuvent être pensés sans elles et donc passer à côtés de leurs besoins et de leurs demandes réelles. Elles sont par là, exclues de fait des bénéfices des projets.

Tout ceci nous pousse aujourd’hui à étudier « Le mouvement féminin et féministe au Nord du Maroc. Objectifs et répertoire d’actions : 1990-2010 », thème du présent mémoire. L’enjeu : confronter la situation du mouvement féministe au nord du Maroc et tenter de comprendre pourquoi ce mouvement n’a pas réussi à construire une unité et une identité cohérente qui adopte la référence universelle.

Au moment d’entamer notre recherche, il est bon de passer en revue les paramètres sociaux, culturels, religieux et politiques qu’il faudra à chaque instant prendre en compte dans le cadre de notre analyse ; ces paramètres orientant et conditionnant la réalité de l’aire étudiée:

- Le poids prégnant de la religion et de la tradition dans la région du nord du Maroc ;

- Le système de parenté dans la région fait partie du système patriarcale du pourtour méditerranéen ;

- La montée des mouvements conservateurs au sein d’associations de quartiers ont occasionné un recul des progrès réalisés par les combats des mouvements féministes universalistes menés depuis les années 1980 ;

- La nature du régime de la monarchie marocaine repose autant sur le politique que sur le religieux. Cette nature ambivalente encadre les décisions prises pour développer la condition féminine ;

- La Multiplicité des intervenants sur la question de la Femme : l’Etat à travers ses appareils (ministères et administrations) ; les mouvements sociaux avec les associations féminines (universalistes et particularistes) ; les organisations internationales (bailleurs de fonds).

Ces paramètres viennent se greffer sur le tissu d’un contexte plus large, national et international. Jusqu’en 1956, veille de l’indépendance du Maroc, la femme marocaine à l’égal de l’homme a contribué à la résistance dans les rangs des nationalistes contre le colonisateur. Mais, en 1958, l’élaboration du Code du statut personnel, a montré que les responsables et les nationalistes ont tourné le dos à la femme marocaine dans ce que le statut représentait un recul, excluant désormais les femmes de la sphère publique, il légitimait la suprématie des hommes dans la sphère privée. « Un long hiver » [9] commençait qui coïncide avec les années de plomb [10].

Il faudra attendre 1975, pour qu’à l’aune des engagements et initiatives internationales en faveur des femmes (les nations Unies organise des conférences pour les femmes depuis 1975 chaque dix ans, et pendant chaque décennie, d’importantes décisions sont prises en faveur des droits de la femme [11]. Au Maroc, la première association féminine ADFM [12] est créée en 1985. Le véritable combat féministe au Maroc est lancé et fleurissent des associations féminines fondées par des militantes des partis de gauche. L’espoir d’apporter des changements au statut juridique de la femme naît.

Dans un double mouvement, des changements juridiques modifieraient la mentalité de la région marquée par le patriarcat. L’ouverture politique du Régime, va se couronner par l’arrivé de la période de transition démocratique avec le gouvernement d’alternance.

A partir de 1999, les féministes vont être confrontées à une réalité émergente : l’islamisme. Cette année, en effet, sera marquée par un évènement majeur : le gouvernement d’alternance [13] a élaboré le PANIFD. La société politique et civile réagit de façon passionnelle, ce qui provoque une violente scission de la société marocaine en deux camps : les islamistes / conservateurs et les universalistes / modernistes.

Des associations et des partis politiques islamistes vont intégrer la mosaïque politique du Maroc, instauré par le nouveau roi (Mohammed VI). Le mouvement féministe se trouve alors confronté à un autre obstacle, celui d’une division qui touche son unité. Ceci a fait l’échec du PANIFD, « un échec d’un Islam sexuellement démocrate (Marche de Rabat) face à un Islam phallocrate (Marche de Casablanca) » [14]. Ce constat va ouvrir un chantier de mobilisation féminine caractérisée par des réseaux et des partenariats pour contrer cette nouvelle réalité qui existait déjà mais qui se dévoile à haute voix.

Cette tendance conservatrice va trouver dans la région du nord un écho et un champ fertile pour une telle stratégie.

L’analyse des programmes mis en place par le gouvernement marocain en matière de politique sociale destinée aux femmes, nous révèle l’absence d’une approche globale et cohérente au niveau des choix sociaux et de leur financement. La « tendance à cantonner les programmes et les actions ciblant les femmes dans les départements sociaux, faiblement dotés de ressources humaines et financières, fait qu’au lieu de contribuer effectivement à la promotion des femmes, ces programmes ont, tout au contraire, participé à une construction des identités féminines étroitement et parfois exclusivement liées à la famille » [15]. Cette politique a donné la place aux idées des traditionalistes se répandant qui situent la femme dans un rôle étroitement lié à la famille (mère) active à la sphère privée, et non à une citoyenne qui jouit de sa place dans la sphère publique de la société. Une vision partagée par les associations et les partis islamistes [16]. Il importe maintenant d’approcher les rapports d’alliances et d’oppositions des acteurs sociaux avec l’Etat. Comment l’Etat crée un équilibre entre la référence islamique et la référence universelle des droits humains, particulièrement le statut juridique de la femme ? Dans cette perspective, comment les composantes du féminisme marocain (étatique, islamiste et universaliste) se positionnent par rapport à la condition féminine ? Pourquoi malgré les luttes et les mobilisations féminines, le féminisme universaliste n’a pas réussi à construire une théorie cohérente ?

L’analyse du discours sur la condition féminine révèle les lacunes et les contradictions de tous les discours visant les droits humains de la femme proclamés par les institutions de l’Etat et qui adoptent encore et toujours une tendance patriarcale des manifestes : « Il faut reconnaître que les hommes politiques, toutes tendances confondues sont conservateurs. Sur la question de la femme, force est de constater que la monarchie a été à l’avant-garde ou, du moins, a eu une double attitude, à la fois moderniste et conservatrice ».

Nous entrevoyons l’idée qui défend que l’Etat ou El Makhezen [17] a toujours essayé de domestiquer les associations pour qu’elles ne représentent pas un contre-pouvoir. Il a même, à plusieurs reprises, adapté son discours et ses projets sociaux [18]. Nous pouvons aussi remarquer qu’il y a, parfois, dans le chef du mouvement féministe une avance pratique sur les discours, ou l’inverse. C'est ce que nous allons tenter de démontrer grâce à des entretiens réalisés avec des responsables d’un échantillon des associations féministes comme méthode choisie, mais aussi par des observations personnelles accumulées pendant une période de travail au sein d'associations féminines du nord du Maroc.

Notre recherche a pour but alors, d’approcher la mobilisation des femmes marocaines durant les vingt dernières années et de montrer que cette mobilisation a été transformée de la mobilisation sans émancipation [19] durant la guerre de l’indépendance à une participation féminine active pendant la période étudiée.

Au cours de cette période, qui s'étend de 1990 à nos jours, les politiques d’ajustement structurel ont été plus lourdes pour la situation de la femme que pour celle des hommes. Concrètement: une féminisation de la pauvreté, un taux plus élevé de filles non scolarisées, ou qui abandonnent le parcours scolaire pour subvenir aux besoins de leurs familles, un taux de violence conjugale qui augmente de façon significative entre 1990 et 2000. Si cette dernière est basée sur le statut juridique inégalitaire entre l’homme et la femme au sein du couple, elle résulte également de problèmes économiques et sociaux.

Au niveau local, la période particulière qui s’étend de 1998 à 2001 voit l’émergence de nombreuses associations de quartiers dont le terreau est islamiste. Ces associations visent les femmes comme premières bénéficiaires de leurs activités. Mobilisées par des projets qui répondent à leurs besoins, les femmes se voyaient en même temps engagées dans les objectifs religieux de ces associations. C’est ainsi que l’on voit, le retour marqué du voile parmi elles, une fréquentation féminine plus massive des mosquées. Le phénomène se répand d’autant mieux que l’image de la musulmane pratiquante façonnée au sein des premières associations facilitera la création d’associations filles à travers la région [20].

Simultanément, bien que dans une moindre mesure, ce phénomène régional de propagation s’observe aussi au niveau des associations féminines de type universaliste [21].

Au niveau national, survient « un coup d’Etat moral » [22] qui passe inaperçu dans les études historiques, mais qui a bouleversé la société marocaine traditionnelle. Il s’agit de l’affaire du commissaire Tabet en 1993, tant médiatisée. Elle a sollicité pour la première fois, un débat de société sur les sujets tabous du sexe, de la violence, des abus de l’Etat.

Tabet, un commissaire haut gradé abuse de son pouvoir pour violer, torturer et filmer 1060 jeunes filles et femmes mariées entre 1990 et 1993. Tabet sera condamné à mort. Les associations féminines seront portées parties civiles durant le procès.

L'affaire va ouvrir les yeux des médias et de la presse mais aussi ceux de l’opinion publique sur les violences faites aux femmes, dans le silence, dans le cadre de la sphère publique et de la sphère privée, et toujours avec la complicité des autorités et des populations. Des réactions en chaines. En 1993, les premières réformes du Code du statut personnel sont élaborées ; le fruit de la mobilisation conduite par UAF (union de l’action féminine), qui a réussit à rassembler un million de signature pour l’obtention de cette réforme. Une victoire mitigée : les modifications de quelques articles du CSP étant jugées trop timides.

Les associations féminines locales et nationales mettront en place des centres d’écoute et d’orientation pour les femmes victimes de violence [23]. De son côté, l’Etat va élaborer une stratégie de lutte contre la violence à l’égard des femmes, un peu plus tard en 2002.

Les mobilisations suivent avec le PANIFD en 1998, et quatre ans plus tard lors de l’élaboration du nouveau Code du statut personnel qui devient désormais Code de la famille en 2004. Un nouveau bras de fer s'engage entre le mouvement féministe marocain et l'Etat dans l’application du Code de la famille, autrement appelé : Moudawana Al Osra dont les rapports des associations, principalement de la ligue démocratique des droits des femmes, prouvent que le Code de la famille a suscité des problèmes et des obstacles structurels et moraux dans l’application, six ans de sa mise en place.

Au niveau international, la période étudiée (1990- 2010) voit un tournant historique : la chute du bloc socialiste symbolisée par la destruction du mur de Berlin fin 1989. La géographie politique du monde change. Le monde ne sera plus divisé en deux blocs, certes opposés dans une guerre, la Guerre Froide mais garant d’un certain équilibre. La fin de la Guerre Froide rompt l'équilibre, engendrant de nombreuses guerres civiles, des conflits armés et des génocides ; un changement radical de régime géopolitique mondial. Paradoxalement, le statut des femmes dans le monde connait une évolution positive avec l’organisation des conférences sur la Femme : 4ème conférence sur la Femme à Pékin qui a été l’occasion d’un véritable traitement des rapports de l’égalité entre les sexes et l’adoption de l’approche genre dans le traitement de ces rapports. La conférence a été organisée en 1995, cette conférence qui va être suivie des réunions mondiales pour l’évaluation et le suivi des recommandations de la conférence de Pékin 1995 [24]. C’est aussi l’époque des marches mondiales des femmes. En effet, la première marche mondiale est organisée en 2000 [25], sous thématique spécifique pour chaque région. Ainsi pour le Maroc, la première marche est organisée le 12 mars 2000 à Rabat avec le slogan : « Nous partageons la terre, partageons ses biens ». 2000 est aussi l’année qui va marquer l’histoire du féminisme marocain avec les deux marches organisées à Casablanca et Rabat. Ainsi, les marches mondiales se succédèrent tout au long de la période étudiée. Parallèlement, le gouvernement marocain s’engage dans le processus de ratification des conventions internationales des droits des femmes, avec des réserves, il est vrai, mais cela motivera le mouvement féministe marocain à poser d’autres revendications et à mener de nouvelles contestations.

I.3. Présentation de la zone de recherche

L’espace de la recherche, le Nord du Maroc, est appelée officiellement « Région Tanger/ Tétouan » [26]. La région comprend cinq provinces : Chefchaouen ou Chefchaouen-Tétouan, Tanger et Larache ou Araich. La région se situe au carrefour des deux continents, l’Afrique et l’Europe (à 14 km de la côte espagnole). Cette position géographique stratégique a permis à la région d’être le pôle d’investissements majeurs à partir du milieu des années 1990. Néanmoins, les investissements économiques n’ont pas fait disparaitre les formes d’exclusions sociales et la pauvreté féminine, encore fort présente dans les rues des villes de la région. Ainsi, les études et enquêtes menées durant les dix dernières années montrent clairement que la région est loin d’atteindre les objectifs des millénaires du développement (OMD) [27] que le Maroc s’est engagé à réaliser à l’horizon de l'année 2015.

À cela, s’ajoute le phénomène de l’urbanisation de la région qui pose un réel problème. L’urbanisation, intimement liée à un exode rural massif, peut se faire dans deux sens : intra urbain et périurbaine. Dans la région qui nous intéresse, on observe un élargissement sauvage de la périphérie. Les quartiers naissent de façon spontanée, sans aménagement et en dehors des lois. Pauvreté, analphabétisme des femmes et des filles surtout, manque d’hygiène et autres augmentent. Les chiffres témoignent de cette réalité, ainsi les femmes analphabètes sont plus de 94% dans le quartier périurbain: Ain Haouzi de la ville de Chechaouen [28]. En effet dans certains quartiers périurbains, le pourcentage de filles non scolarisées au milieu atteint 60%.

En intra urbain maintenant, de nombreuses constructions massives, de grands immeubles voient le jour, au centre des villes ou sur des zones vertes qui disparaissent jour après jour [29]. L’enquête [30] menée en 2003 dans la ville de Tanger sur la catégorie des femmes de ménages de Moukef [31] a montré que ces femmes vivent dans une extrême pauvreté et sont toutes chefs de famille, leur mari étant en prison, elles sont même souvent veuves, divorcées ou parfois le mari ne travaille pas. A Larache, une enquête réalisée en 2009 auprès de femmes ouvrières agricoles [32] a montré que ces femmes contribuent au revenu du ménage, et travaillent pour un salaire inférieur au minimum légal, sans aucune couverture sociale ni mutuelle de santé [33]. Ainsi, à partir de ces quelques exemples qui ne recouvrent certes pas toute la réalité de la condition féminine de la région, nous avons pour objectif de montrer que l’exclusion des femmes dans la zone est due à l’absence de structures institutionnalisées chargées du développement humain des femmes.

I.4. Objectif de la recherche ou problématique

Notre recherche a pour objectif d’aborder les points forts et les points faibles de l’émergence des associations féminines au nord du Maroc. Et de couvrir, par la même occasion, le champ d’action, dominé ou gagné, sur le terrain, par des associations locales à caractères religieux se référant à l’Islam, et qui travaillent sur la condition de la Femme. Par ailleurs, nous travaillerons à mettre en exergue le changement du statut juridique de la Femme et les enjeux accompagnant cette dynamique à la fois sociale et politique. Ainsi, la problématique de la recherche se formule autour du débat qui a accompagné le processus de changement du Code de la famille. Un débat qui a engendré confrontations et conflits entre les composantes du féminisme marocain. Nous formulons alors notre problématique autour des rapports entre les composantes de féminisme et le rôle de l’Etat dans la qualification de ces rapports à la fois d’alliance et d’opposition.

I.5. Question de départ

Il existe alors des divisions au sein du mouvement féministe marocain. Partant de là, quels sont les rapports entre les composantes du féminisme au nord du Maroc et comment peut-on qualifier ces relations à la fois de rapports d’opposition et d’alliance ?

I.6. Hypothèses

Par conséquent, l’instance politico-religieuse est l’instance qui balise les possibilités d’alliance et d’opposition entre les trois composantes du mouvement féministe marocain. Ainsi, le changement du statut juridique de la femme (Code de la famille) va être modulé ou adapter selon les intérêts de la monarchie, parfois plus religieux parfois plus politiques en fonction de l’évolution de la société et des rapports du pouvoir.

Sous hypothèse 1 :

Dans ces divisions, le rôle du Code de la famille [34] est indéniable. Ce code est une émanation de la jurisprudence islamique. Par essence, le code est donc religieux, le référentiel en matière de Droits Humains de la Femme est religieux. Voilà la fracture avec les universalistes. Mais, la réalité est plus complexe car les universalistes, bien que n’adhérant pas au référentiel islamique de la Moudawana, doivent s’y plier s’ils veulent mener leurs actions dans la légalité. Et s’ils veulent modifier le code lui-même, ils devront interpréter les textes sacrés en faveur de la vision universaliste des Droits Humains de la Femme. Un piège et un défi pour les universalistes.

Sous hypothèse 2 :

De son côté, l’Etat n’adopte pas une position claire. À chaque fois qu’il semble annoncer la modernisation de la société, (rappelons que l’Etat a des engagements vis-à-vis de la Communauté internationale et qu’il est tenu à des résultats à de nombreux niveaux), nous observons qu’il fait un pas en arrière. En effet, l’Etat est fondé sur l’Islam. Le monarque est le « commandant des croyants » [35]. Si donc l’Etat abandonne son essence religieuse, quelle raison d’être a encore la monarchie ? Vidée de son essence, elle serait en péril. Le va et vient incessant de l’Etat, entre modernisme et tradition, prend son sens.

I.7. Plan de la recherche

La première partie de notre recherche est consacrée au cadre conceptuel du sujet, et au contexte politique et social des mouvements contestataires au Maroc de l’indépendance à 2004. En effet, le chapitre I comprend la méthodologie et les concepts étudiés, ainsi que la méthode d’analyse des données et les constats incitant à une telle recherche. Dans le chapitre II, l’approche vise à présenter les actions collectives des femmes au cours de la période étudiée, soit de 1990 à 2010. Dans ce chapitre, nous visons principalement les mobilisations féminines dans la région du nord du Maroc ; une région aux controverses portant les stigmates d’un héritage patriarcal.

La deuxième partie, nous la consacrons à la discussion sur la problématique : les conflits et obstacles qui ont marqués les mobilisations du mouvement féministe dans le cadre de l’application du code de la famille depuis son entrée en vigueur en février 2004 jusqu’à 2010. En effet, la question des droits de la femme reste toujours, depuis l’indépendance, un enjeu dans le jeu politique [36]. La question de la place de la femme dans les deux sphères, privée et publique, fut, de tous temps, un problème au sein des sociétés arabes et musulmanes. Ainsi, dans le chapitre III, nous abordons la place de la femme dans la société marocaine avec pour objectif de montrer comment la religion est devenue un champ où se disputent les revendications contradictoires des universalistes et des islamistes. Dans le chapitre IV, nous proposerons une définition du féminisme d’Etat, développerons son histoire, envisagerons sa manifestation dans les pays démocratiques et présenterons sa construction au Maroc. Le Maroc est un pays encadré par une pensée islamique dans laquelle il est encore plus difficile de revendiquer une citoyenneté féminine [37]. De cette façon, la discussion conduira la recherche vers une comparaison entre Féminisme islamiste, Féminisme d’Etat et Féminisme universaliste. En somme, la deuxième partie sera consacrée à analyser l’hypothèse de la recherche et à mesurer la relation entre les variables de cette hypothèse. Le but final, étant d’essayer d’approcher les fondements des rapports qui se jouent sur la scène politique et sociale au Maroc ; d’une part, entre l’Etat et les islamistes, d’autre part, entre l’Etat et les universalistes. En outre, l’approche visera à montrer le rôle de la religion et de la politique dans la construction des alliances et des oppositions dans une société qui oscille entre la modernisation (démocratie) et la tradition (l’autoritarisme).

[...]


[1] La région fait partie du système patriarcal répandu en méditerranée

[2] Universaliste = qui adopte le référentiel des conventions internationales des droits humains conclues par les nations unies.

[3] Le nom qu’a donné le sociologue marocaine Dialmy pour désigner toutes les interventions de l’Etat marocain dans la condition féminine.

[4] Représentés par la charte internationale des droits humains, les pactes, les conventions et les déclarations émanant de l’ONU et des organisations concernées traitants les droits humains de la femme.

[5] Le Plan d’Action National pour l’Intégration de la Femme dans le Développement

[6] En particulier la convention internationale d’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes

[7] Cette tâche garantie au Roi depuis la première constitution de 1962, et demeure encore dans la nouvelle constitution de 2011.

[8] Aussi connu sous le nom moudawana AlOusra (voir Glossaire pour plus d’explication).

[9] Expression empruntée à Zakya Daoud, (1996), le féminisme et politique au Maghreb : sept décennies de lutte, Casablanca : EDDIF

[10] Période des violations graves des droits humains commis par le régime, elle a durée plus de 30 ans (début des années 1960 jusqu’à début des années 1990).

[11] La Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, (CEDAW) a adopté par l’assemblée générale des Nations Unies en décembre 1979.

[12] Association Démocratique des Femmes du Maroc, première association indépendante créée par des militantes de gauche à Rabat.

[13] Cette expérience qui n’a pas été prolongé, a été marquée par la nomination du premier ministre de parti socialiste de l’opposition en 1997 pour la première fois après les années de plomb.

[14] DIALMY, A. (2004), « Le féminisme marocain et la modernisation du droit de la famille », in femmes et Etat de droit, sous la direction de F. GHISSASSI & A. MOULAYRCHID, 121- 135, Rabat : Dar Al Qalam.

[15] ADFM. (2004), Le processus d’examen et d’évaluation des progrès réalisés dans la mise en œuvre du Programme d’action de Beijing en Afrique (Beijing + 10) : Rapport des ONG au Maroc, p 5.

[15] Pour les islamistes, la famille reste la cellule de la société, il faut alors mener des projets en faveur de la femme et l’enfant, ainsi comme le construit la politique du gouvernement, en mettant en place un ministère des affaires sociales pour traiter les problèmes liés au genre et la femme.

[16] RAJI, H. (2005), l’injustice faite aux femmes en terre d’Islam, www.mediterranéas.org , Consulté le 20 novembre 2010.

[17] L’ordre jugé nécessaire et consolidé par un recours illimité à la violence. Il exprime la nudité de l’exercice de l’autorité et de la raison politique, dénué de toute morale ou sentiment », in TOZY, M. (1999), Monarchie et islam politique au Maroc, Paris : L’Harmattan, p 43.

[18] Exemple : La réforme du code de la famille, la stratégie de lutte contre la violence faite aux femmes, Initiative nationale de développement humain.

[19] MOLYNEUX, M. (2000), « mobilisation sans émancipation ? Participation des femmes, Etat et révolution au Nicaragua », in Le genre : un outil nécessaire, cahier genre et développement , sous la direction de J, Basilliat & C, Vershcuur, 123-131, Paris : L’Harmattan, Paris.

[20] Observation directe pendant la période de travail, à cette époque il y’a une émergence des associations de quartiers à Tanger qui se lancent dans des grands projets de développement. Ces associations ont toutes une tendance islamiste, exemple : association Mesnana Rahrah, association Deradeb ain Hayani, association Hay ben Kirane) ces noms sont aussi des noms des quartiers défavorisés de Tanger.

[21] Parmi ces associations, les associations de notre échantillon qui ont été créées entre 1996 et 2003

[22] DAOUD, Z. (1996), Féminisme et politique au Maghreb : sept décennies de lutte, Casablanca : EDDIF

[23] Les deux premiers centres sont créés à Casablanca en 1996 par l’association UAF et en 1997 par ADFM

[24] Les conférences sont : Pékin + 5, Pékin +1O, Pékin + 15

[25] La première marche mondiale des femmes a été décidée lors de la conférence de Pékin de 1995 à l’initiative de la délégation du Canada. En 2000 les marches ont été organisées à travers 143 pays, entre le 8 mars, journée de la femme et le 17 octobre, journée mondiale contre la pauvreté.

[26] Voir la carte en annexe 4.

[27] Principalement en ce qui concerne les femmes : promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes, réduire la mortalité infantile et améliorer la santé maternelle.

[28] Enquête réalisée par l’association Saida AlHorra en 2004 sous thème : « Ces femmes pauvres ! Qui se battent pour le bien être de leurs familles » dirigée par Hakima Naji.

[29] OUAIAOU, F. (2005), la société civile marocaine : entre la vision de développement et les droits humains, ttpp ://www.tanmia.ma/article.php3?id_article

[30] Réalisée dans le cadre de mon travail comme coordinatrice avec l’organisation internationale Global Rihgts pour l’association AMNA pour la protection des femmes victimes de violence à Tanger, en mars 2003.

[31] Moukef désigne des endroits précis dans une ville où la femme attend qu’une personne vienne la chercher pour qu’elle fasse le ménage à la maison pour un paiement journalier qui ne dépasse pas 5 euro sans prendre en considération la durée du travail, peut être une journée, ou plusieurs heures. Ces endroits sont de plus en plus peuplés par ces femmes. (Selon notre enquête menée en mars 2003).

[32] Enquête réalisée par l’association Mains Solidaires en coordination avec Intermon Oxfam

[33] L’enquête avait pour objectif de monter un projet en faveur de ces femmes pour pousser les patrons à les enregistrer dans la caisse nationale de la sécurité sociale.

[34] On le désigne en arabe par Moudawana AlOssera (voir Glossaire pour plus d’explications)

[35] En arabe Amir Almoumenine qui est une appellation chargée de significations politiques et religieuses (voir Glossaire)

[36] ALAMI M’CHCICHI, H. (2010), Le féminisme d’Etat au Maroc : jeux et enjeux politiques, Paris : L’Harmattan.

[37] La Umma (communauté) est une forme de citoyenneté plutôt masculine, car la présence des femmes dans la sphère publique est très limitée selon la pensée islamique qui encadre le fondement d’Umma

Fin de l'extrait de 89 pages

Résumé des informations

Titre
Le mouvement féminin et féministe au nord du Maroc
Sous-titre
Objectifs et répertoire d’actions: 1990-2010
Note
16
Auteur
Année
2011
Pages
89
N° de catalogue
V412553
ISBN (ebook)
9783668638280
ISBN (Livre)
9783668638297
Taille d'un fichier
989 KB
Langue
Français
mots-clé
maroc, objectifs
Citation du texte
Fatima Ouaiaou (Auteur), 2011, Le mouvement féminin et féministe au nord du Maroc, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/412553

Commentaires

  • Pas encore de commentaires.
Lire l'ebook
Titre: Le mouvement féminin et féministe au nord du Maroc



Télécharger textes

Votre devoir / mémoire:

- Publication en tant qu'eBook et livre
- Honoraires élevés sur les ventes
- Pour vous complètement gratuit - avec ISBN
- Cela dure que 5 minutes
- Chaque œuvre trouve des lecteurs

Devenir un auteur