„Être documentariste, pour moi, c'est notamment se pencher sur une question, un conflit, une facette de la nature humaine et devenir spécialiste, le temps d'un film.“ Hugo la Tulippe
1. Introduction
D’après Carlo Mandolini, Hugo Latulippe est l’un des cinéastes de la nouvelle génération qui „tentent de reformuler le discours politique au sein du documentaire.“ 1 On a souvent évoqué une crise du documentaire, dans les années précédant la sortie de Bacon le film. Cette crise semble avoir été provoquée par un manque d’engagement social de la part des auteurs, ce qui a conduit le documentaire dans une forme inoffensive. Mais grâce à Bacon le film et quelques autres films qui sont sortis des années auparavant comme L’Erreur boréale de Richard Desjardins, le film social est de retour. On essaie de toucher les gens dans leur réalité quotidienne. 2
Après un an et demi de tournage et six mois de montage, la première de Bacon le film avait lieu le 12 septembre 2001. Après sa participation à La Course destination monde le jeune cinéaste, Hugo Latulippe a continué à arpenter le monde en véritable cinéaste de terrain.“ 3 Pendant une interview, il a dit que le cinéma engagé est la seule voix qui permette encore d’émettre un discours discordant dans la société. 4
Hugo Latulippe s’approprie de l’approche documentaire pour apporter un ton militant dans son film. Il utilise des stratégies différentes pour persuader le spectateur de son opinion. Je traiterai de ces stratégies en regardant de plus près les personnages à l’intérieur du film, la manière dont le film est monté et le rappel au symbolisme québécois.
1 Mandolini 2002, p. 26
2 cf. Mandolini 2002, p. 33
3 Mandolini 2002, p. 30
4 cf. Mandolini 2002, p. 26
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2. Les personnages et la façon de filmer
2.1 Les personnes contre les méga-porcheries
En premier lieu, il faut souligner que les gens qui militent contre les méga-porcheries sont toujours présentés de manière sympathique et positive. Latulippe a ici choisi trois citoyens principaux qui donnent des explications et qui sont présents tout au long du film. Il s’agit d’Élise Gauthier, Guildor Michaud et Roméo Bouchard, des Québécois de souche qui arrivent à expliquer la problématique en des mots simples. Ils parlent tous des mêmes problèmes et ne se contredisent pas.
Roméo Bouchard est par exemple présenté amicalement, près de sa cabane à sucre. Il sourit et paraît très sympathique. À côté de lui, un petit garçon également souriant, boit du sirop d’érable. Plus tard dans le film, Roméo Bouchard est interviewé devant une rivière et explique quelques problématiques, notamment celle de la collaboration entre le gouvernement et les industriels. Puis, on nous montre R. Bouchard qui se présente devant les élus et donne un discours très touchant et inquiétant. Avant le discours, on le voit entrer dans le bâtiment et laisser tomber par terre une plaque qu’il doit porter sur ses vêtements. Cette maladresse le rend encore plus sympathique et humain.
La force du film est d’ailleurs de montrer que les citoyens veulent s'impliquer mais qu’ils ne peuvent rien changer pour améliorer leur qualité de vie.
La parole est donné à ceux qui se sentent impuissants et qui ne peuvent rien changer au système.
Guildor Michaud est présenté dans son jardin. Il nous montre un panneau sur son tracteur sur lequel il est inscrit: „joignez-vous à R.E.S.P.I.R.E.S. (Regroupement solidaire pour un milieu rural en santé) Bienvenue dans un monde à porc“.
Guildor Michaud raconte plus tard que les gens de l’opposition enlèvent les affiches pendant la nuit. Le fait que des „petits gens“ comme lui continuent à se battre, même s’ils voient que cela est très difficile et presque désespéré, impressionne le spectateur. Après, il est vu au conseil de citoyens où il persuade les citoyens de désobéir civilement contre la construction d’une nouvelle méga-porcherie. Cette désobéissance civile paraît être la seule possibilité d’en empêcher la construction.
Un autre personnage évoque la pitié chez le spectateur. Un homme qui habite avec sa femme à coté d’une méga-porcherie montre à Hugo Latulippe que son eau est déjà polluée. Sa femme affirme „avec le temps cela va devenir invivable“. Il raconte qu’on lui a dit, qu’il devrait partir en ville et qu’il est de trop. Il est choquant qu’un être humain qui habite depuis des
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années à un endroit doit céder l’espace à une industrie qui pollue. Le spectateur se met dans sa peau, comprend ses problèmes et comprend bien-sûr pourquoi il est contre les méga-porcheries.
Sa femme rappelle de nouveau que ce sont les citoyens qui paient les ministères, quoique le gouvernement semble pencher plus du côté des compagnies que du côté de la population. Le spectateur se rend compte que le gouvernement subventionne les industries qui détruisent l’environnement avec l’argent des taxes payées par les Québécois, ce qui ne va pas du tout. À un autre moment du film une manifestation de la coalition Sauver les campagnes à Saguenay est montrée. Les gens rient, se saluent et ont tous l’air sympathiques et gentils. Une femme avec un bébé devant elle distribue des feuillets aux voitures qui passent. On y voit un conducteur qui lui demande ce qu’ils font et lui souhaite bonne chance pour le projet de l’organisation. Cela prouve que les gens qui sont confrontés spontanément avec le sujet sont contre les méga-porcheries.
Entre autre, Michel Chartrand le soi-disant „râleur national“ que tout le monde connaît est montré et milite contre le gouvernement.
On remarque du côté des gens qui sont contre les méga-porcheries la présence de beaucoup d’enfants. D’abord, il y a le garçon à la cabane à sucre. Ensuite, il y a le bébé de la femme qui distribue des feuillets. Cette même dame nous est montré plus tard pendant la désobéissance civile avec ses autres enfants. Pendant la manifestation on voit des enfants qui tiennent des affiches pendant les discours contre la pollution. En général, les enfants sont aperçus avec les gens qui sont contre les méga-porcheries. Enfin, les enfants viennent avec leurs parents voir le député et entrent en chantant. Donc, les enfants rappellent qu’il faut faire attention à l’avenir.
2.2 Les personnes pour les méga-porcheries
Les représentants de l’autre camp sont présentés comme des personnes compliquées et difficiles à joindre en comparaison avec les gens qui sont contre les méga-porcheries, qui sont eux plutôt simples et savent exactement ce qu’ils veulent. Prenons l’exemple du ministre de l’Agriculture, son attachée de presse, jointe par téléphone, donne au début de fausses raisons pour se débarrasser d’Hugo Latulippe. Dès qu’elle remarque que celui-ci n’abandonne pas et qu’il est prêt à tout pour rencontrer Monsieur Rémy Trudel, elle lui raconte finalement la procédure à suivre pour obtenir une rencontre. Il lui faudrait entre autre envoyer son scénario détaillé sans garantie de rendez-vous. Hugo Latulippe veut ainsi démontrer que les gens au pouvoir ont peur, qu’ils ne sont pas préparés aux questions environnementales et que c’est
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finalement les simples agriculteurs qui ont l’air d’être le mieux préparés. Les élus du gouvernement sont donc inquiets d’être manipulé et mal cité.
Ensuite plusieurs personnes qui n’ont pas voulu s’impliquer dans le projet sont nommées dans un intertexte. Cela prouve que ceux qui auraient pu faire en sorte que l’argumentation dans le film soit plus égale ne sont pas présents parce qu’ils ne voulaient pas participer, sans doute pour éviter que leurs images soient brisées.
De toute évidence le film n’a pas souffert de leur absence: „Latulippe a su trouver quelques sous-ministres des ministères d’Agriculture et d’Environnement pour mal paraître devant la caméra.“ 5
Hugo Latulippe pose plusieurs questions à Jacques Landry, sous-ministre du ministère de l’Agriculture du Québec. Par exemple, il lui demande s’il a trouvé cela juste que 76% des citoyens d’un village signent une pétition contre la construction d’une méga-porcherie et que celle-ci fut quand même construite, malgré la forte opposition exprimée par la population. J. Landry évite une réponse claire et souligne seulement qu’on connaît très bien les technologies et qu’il y avait des scientifiques qui travaillaient pour le gouvernement et que tout était donc sécurisé. Après les images déjà vues, le spectateur se demande de quels scientifiques il s’agit et constate que ces scientifiques payés par le gouvernement ne sont probablement pas neutres. Ensuite, Latulippe veut savoir qui paie la note au Québec et Jacques Landry ne le sait pas. Latulippe lui explique que ce sont les citoyens qui paient. Ici, Latulippe a réussit à lui faire perdre la face. Une situation gênante est crée car Hugo Latulippe connaît très bien son sujet. Il est frappant de constater que celui qui est informé est moins informé que celui qui informe. Un autre exemple est Robert Lemieux, sous-ministre, ministère de l’Environnement du Québec. Latulippe pose une question à laquelle le sous-ministre ne peut pas répondre. Ce dernier est même choqué de la réponse que Latulippe lui donne et il ne peut pas la croire. D’ailleurs le spectateur remarque que dès que les sous-ministres interviewés doivent répondre à une question spontanément, ils deviennent exigeants avec la réponse et ils sont nerveux. Ils apparaissent donc incompétents.
On aperçoit aussi Gaston Lajoie, président de Nutrinor qui explique le projet de construction d’une méga-porcheries aux citoyens. Il est incapable de répondre clairement à une question posée par une citoyenne. Celle-ci lui demande simplement si la population a le droit de refuser la construction d’une porcherie. Lajoie essaie plusieurs fois d’éviter une réponse claire car il a peur de dire le fait: Non.
5 Le Quotidien, 07.09.2001
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Dipl. Jonathan Lecot, 2007, Analyse du documentaire engagé "Bacon le film" d’Hugo Latulippe, München, GRIN Verlag GmbH
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