Des Histoires à dormir debout


Essai Scientifique, 2008
158 Pages

Extrait

Table des matières

Chapitre I Ce n’est pas une erreur

Chapitre II Pas de monnaie

Chapitre III Le vieux billet

Chapitre IV Les mangues pourries

Chapitre V Mon ventre gronde

Chapitre VI Boire pour oublier

Chapitre VII Devine qui je suis

Chapitre VIII Louer un costume

Chapitre IX La boîte truquée

Chapitre X Le droit du train

Chapitre XI Le vol de nuit

Chapitre XII Profitons des autres

Chapitre XIII L’ortografe

Chapitre XIV Le chômeur

Chapitre XV L’ambassadeur et le policier

Chapitre XVI La bière sans alcool

Chapitre XVII Le paludisme est éternel

Chapitre XVIII Les langues étrangères

Chapitre XIX La découverte de l’Amour

Chapitre XX Son vingtième milliard

Chapitre XXI La guerre civile

Chapitre XXII Les méfaits du parti unique

Chapitre XXIII Excellence, Monsieur Le Maire

Chapitre XXIV Chéri, porte mon costume

Chapitre XXV A l’hôpital ?

Chapitre XXVI Ministre de l’Information

Chapitre XXVII Démarrer le développement?

Chapitre XXVIII Mon frère, à Paris

Chapitre I Ce n’est pas une erreur

Es-tu las de vivre ?

Non, monsieur l’Agent

Et alors ?

Je ne vous comprends pas, monsieur l’Agent.

Qu’a-t-il fait ?

Il a outragé l’ordre public, monsieur le Commissaire.

Tu ne dis rien, pègre ?

Je ne sais pas si j’ai le droit de prendre la parole devant une grande personnalité comme monsieur le Commissaire.

Bien sûr, comme tout bon citoyen.

J’ai montré la quittance de ma bicyclette à M. l’agent, il m’a giflé en disant que je gêne les voitures des grands. Aussitôt un badaud a crié à haute voix : « Salaud » Sans doute, M. l’Agent a-t-il cru que c’est moi qui étais choqué. Voilà pourquoi il m’a emmené directement ici au poste, bien menotté et fouetté devant une foule en délire, non sans m’avoir fouillé et piqué tout le contenu de mes poches.

Ce cancre-là ment, M. le Commissaire.

M. le commissaire, comment je peux mentir, puisque c’était en présence d’une foule immense ?

Où est la bicyclette ?

Au carrefour de la place de l’Indépendance

A qui ?

A personne.

Pourquoi as-tu dit « salaud » à un agent de l’ordre public ? Ne vois-tu pas qu’il porte sur lui une arme et qu’il peut t’abattre sur- le –champ comme bon lui semble ? Ta vie se trouve entre ses mains et il en dispose comme il veut. Si tu refuses de lui donner un peu de boisson et qu’il t’envoie dans l’autre monde, c’est toi seul et ta famille qui seront perdants. Il n’aura de compte à rendre à personne. Il faut lui être reconnaissant parce que ta vie dépend entièrement de lui.

Je viens de vous dire que monsieur l’agent a certainement commis une erreur. C’est un passant qui a dit « salaud », en voyant comment il me maltraitait, et non moi.

Peux-tu le prouver ?

Il y avait beaucoup de témoins, M. le Commissaire.

Où sont-ils donc ?

Là-bas à la place de l’Indépendance. Bien entendu, personne ne peut venir témoigner tout seul, puisque la foule est lâche. En plus je suis pauvre. Que gagne-t-on à témoigner pour un pauvre type comme moi ? Tout le monde sait que, s’il y a procès, je perdrai automatiquement, quoi que je fasse, puisque je n’ai rien à donner ni aux juges ni aux témoins ni aux avocats. Finalement, c’est une pure comédie d’amener les pauvres au tribunal, puisqu’on connaît d’avance le résultat. C’est exactement comme nos élections présidentielles. Tout le monde en connaît les résultats avant de se présenter aux urnes .Qui peut organiser les élections et les perdre ? Où ça ? Quel être humain peut quitter le pouvoir de lui-même ?

Es-tu venu ici pour faire la politique ? Il ne faut pas mélanger les pédales. Tu veux me détourner du sujet principal, n’est-ce pas ? Sans doute as-tu quelque chose à cacher. D’ailleurs ton résonnement prouve que tu es un subversif et que tu mérites d’aller te faire laver l’esprit dans une cachotte. Bien. Pourquoi saignes - tu ?

C’est M. l’agent qui m’a cassé les deux dents.

Tant que ça ? Comment peux-tu le prouver ?

Beaucoup de gens ont assisté à la terrible scène sans broncher, lorsque M. l’Agent me piétinait et crachait sur moi, en vociférant :

« Traître, sale opposant, subversif, un camion t’écrasera en rase campagne, tu verras, salaud. »

Il ment. Il est tombé sur des pierres quelque part, ce pauvre voyou ! Vous savez qu’ils conduisent très mal sur la voie publique et gênent tous les usagers. Ils n’ont aucune notion du code de la route.

Crois-tu qu’un agent de l’ordre public peut mentir ? Dans quel intérêt ? Crois-tu qu’il a peur de toi ? C’est par peur d’une punition qu’on ment. Qui peut le punir d’avoir fait son devoir ? Il mérite au contraire une grande récompense pour l’œuvre accomplie. Il n’est pas facile d’arrêter tout seul un grand bandit en plein jour, surtout un opposant. De toute façon, il ne peut pas avoir fait ça pour rien, surtout en public. Reprend le Commissaire.

Je ne dis que la vérité pure et simple, M. le Commissaire. Lorsqu’il a pris mes pièces d’identité, il a commencé à crier à haute voix :

« Voici encore un autre allogène. C’est vous qui envahissez notre belle capitale et empêchez les autochtones de bien vivre. Il faut rentrer dans votre région, saligaud. Vous venez ici nous empêcher de dormir, sous prétexte que vous savez travailler. Vous travaillez plus que qui ? La nuit vous êtes dans les rues, le jour, vous êtes partout aux champs. Quand vous reposez-vous ? Et pourquoi nous empêcher de nous reposer ? Pourquoi voulez-vous vous emparer de tout ? Bientôt vous commencerez à chercher aussi le pouvoir politique. Et ce sera le comble. Il faut faire vite avant qu’il ne soit trop tard, comme au Rwanda. »

Oui, laisse-nous tous ces mensonges, pour décliner ton identité. Où es-tu né ?

A Donti, M. le Commissaire.

Tu es un véritable allogène. Tu mérites donc d’être coffré pour toute ta vie. C’est vous qui nous dérangez et nous empêchez de manger et de dormir. Dans tous les domaines, vous voulez montrer que vous êtes plus performants que les autres citoyens. Vous prétendez être les plus grands travailleurs de ce pays, pourquoi n’empêchez-vous pas la famine de décimer nos populations ? Et pourquoi n’échappez-vous pas vous-mêmes à ce fléau qui mine notre beau pays ? C’est sans doute à cause de vous que cette famine gagne tout le pays et en particulier notre région.

Je comprends maintenant pourquoi, en lisant mes pièces, M. l’Agent a jeté un coup méchant sur moi en disant : « Tu fais bien partie de l’engeance des vipères. On va voir. »

Que font tes parents ?

Ce sont de simples paysans qui travaillent avec des houes et se débrouillent pour manger au moins une fois par jour, le soir avant d’aller au lit.

Et c’est pour cela que vous nous envahissez ici ?

Je ne sais pas répondre à votre question, M. le Commissaire, car je n’ai pas été à l’école, comme mes douze frères et sœurs.

Comme toutes les femmes de chez vous, ta maman est une pondeuse d’enfants. Vous faites trop d’enfants pour pouvoir envahir tout notre beau pays, afin de vous emparer du pouvoir, n’est-ce pas ?

Je ne sais pas M. le Commissaire, puisque je ne suis pas encore marié. Comment pourrais-je le faire, puisque je n’ai rien à manger, sauf quand je je peux. Toute la journée, je sillonne notre cité à la recherche d’une personne ou d’une famille que je peux aider, afin d’avoir un macabo à manger, au lieu d’aller rester aux carrefours pour faire la manche, attitude strictement interdite dans ma région natale, car c’est une honte pour mon ethnie de mendier vais chez des amis, le soir, comme chercheur de poule.

Tout cela te regarde, c’est ta vie privée. Que fais-tu dans la vie ?

M. le Commissaire, quand je passe partout à la recherche d’un gagne-pain, on me repousse sous prétexte que je suis envahisseur comme tous les gens de mon ethnie. Finalement, je me débrouille comme publiquement.

Chacun se bat pour faire quelque chose, bien qu’il manque de machines, puisque notre pays déteste ce qu’on appelle ailleurs industrialisation. On attend que les Occidentaux, nos maîtres, nous envoient tout : de l’argent, de la nourriture, des machines pour travailler, sans leur faire concurrence. Chez nous, un bon dirigeant est celui qui n’entreprend pas trop de projets et surtout celui qui évite l’industrialisation de notre pays, de peur de trop le dévisager et surtout d’empoisonner l’environnement avec du gaz toxique engendré par les industries. Notre pays doit rester vierge, n’est-ce pays ?

A qui le demandes-tu, sale envahisseur ? Ne sais-tu pas que tu es devant un commissaire de police, une haute personnalité de la cité, qui peut te faire avaler ton extrait de naissance sur-le- champ ? Ne sois pas trop naïf et bête comme tous les gens de chez toi

.Le gouvernement n’a jamais rien fait pour notre région. Un jour, le peuple pourra se soulever. Et ce sera une catastrophe.

Ca fait quoi ? Ca nous donnera l’occasion de vous exterminer pour être tranquilles, afin que notre patrie soit tranquille. Vous croyez que sans vous, ce pays ne tournerait pas bien. Vous vous trompez. Grossière erreur de votre part.

Brigadier, conduisez-moi ce dingue-là à la BMM.

Faute d’argent, je n’ai jamais bu une goutte d’alcool dans ma vie, M. le commissaire.

Et alors ?

Je croyais qu’on allait examiner ma situation, chercher à savoir pourquoi le policier m’a tant malmené, pourquoi je suis couvert de blessures et surtout si je mérite un tel traitement déshonorant. Et enfin, si j’ai tort, qu’on me conduise devant un juge, avec, pourquoi pas, un avocat.

Regardez-le ! Quelle outrecuidance ! Crois-tu qu’on peut perdre son temps à te juger ? Te prends-tu pour un homme ? Avec quoi paieras-tu les juges ? Et bien entendu, tu oseras te faire suivre par un avocat. Crois- tu que les avocats travaillent pour rien et pour n’importe quoi ?

Quel est finalement le motif de mon arrestation ?

As-tu besoin de le savoir ? Les gens de ton ethnie se prennent pour de petits malins qui veulent montrer partout qu’ils ont de l’argent. Pour éviter qu’ils ne viennent soudoyer les juges et te faire défendre par de grands avocats venus d’Occident, je vais t’envoyer directement en taule.

Non, M. le commissaire ; ayez pitié de moi et dites-moi au moins le tort que j’ai commis. Je serai même très content d’aller purger ma peine en prison, car je souffre trop chez moi. Je suppose qu’on donne au moins à manger aux prisonniers. Moi, je n’ai jamais vu l’intérieur d’une prison. J’espère que nos prisonniers ont des lits et des couvertures pour dormir. Ma vie actuelle ne mérite pas d’être vécue.

Tu as commis le plus grand crime de notre régime, en gênant le passage de notre chef d’Etat avec ta bicyclette. Qui t’a dit de traverser la rue le jour où notre président bien – aimé doit passer pour aller accueillir le président de notre ancien pays colonisateur à l’aéroport ? Ne sais-tu pas qu’on aurait pu t’abattre immédiatement sans attendre aucune consigne ? Qu’est-ce qui nous prouve que tu n’appartiens pas à un groupe de malfaiteurs qui préparent un coup d’Etat ? Sache que c’est à cause de la présence des journalistes étrangers sur place qu’on ne t’a pas fusillé sur-le-champ. Pauvre chien. Nous verrons après le départ du président étranger. Quel âge as-tu ?

Je ne sais pas M. le commissaire. Je n’ai jamais mis pieds à l’école. Personne de ma famille d’ailleurs. Avant de quitter ma région, je n’avais jamais entendu prononcer l’expression « acte de naissance ». Ma mère disait parfois que j’avais vingt ou vingt cinq récoltes de maïs. Elle non plus n’était pas très sûre de ce qu’elle disait. Jusqu’ici nous ne savons pas ce qu’est un « secrétaire d’état civil ». C’est quoi un registre d’état civil ? A quoi sert de connaître l’âge réel de quelqu’un ?

Par exemple, pour envoyer une jeune fille en mariage, il suffit de remarquer qu’elle a des poils aux aisselles et au pubis. C’est une simple question d’expérience et de bon sens. A quoi nous sert de savoir qu’on a cinquante ans ou cent ans ? Je n’ai jamais entendu dire qu’un être humain a vécu cent ans exactement. On dit toujours environ.

Où est ta carte d’identité ?

M. l’Agent l’a retenue

As-tu un extrait d’acte de naissance ?

C’est en ville que j’ai entendu parler de ça pour la première fois. Je ne sais même pas qui le dresse et quand on le dresse et surtout à quoi ça sert.

C’est une pièce très importante pour te connaître et te localiser. Elle permet de te ranger dans une ethnie précise et de s’occuper de toi en conséquence. Par exemple, si tu es envahisseur, je ne peux pas te traiter de la même manière qu’un autochtone que vous venez perturber. Tu échopperas toujours une peine plus lourde. Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à rentrer souffrir chez toi. Ton départ nous arrangera beaucoup. Sans acte de naissance, comment as-tu fait pour obtenir une carte d’identité nationale, une pièce tout aussi importante ?

J’ai fait comme tout le monde.

C’est-à-dire ?

Je suis allé mouiller la barbe au monsieur qui se charge de délivrer les pièces officielles et j’ai obtenu ma carte d’identité nationale sans peine, comme font beaucoup de ressortissants des pays étrangers qui ont envie de vivre parmi nous.

On peut donc supposer que les données de ta carte d’identité ne sont pas justes. Voilà une raison de plus pour qu’on t’envoie méditer ton sort en prison. Et n’oublie pas que tu es un allogène. Tu n’as pas le droit de venir déranger les autochtones. Pourquoi fuyez-vous votre région ? Est-ce vous qui avez placé la capitale ici ?

Nous croyons que la capitale nous appartient à nous tous et c’est pour cela qu’elle a un statut particulier. Sinon, elle devrait aller de région en région .La capitale est normalement la seule ville qui appartient à tous les nationaux. Nous ne sommes pas assez civilisés pour admettre que l’ensemble du pays nous appartienne à nous tous. Chaque citoyen devrait donc se sentir à l’aise dans la capitale du pays.

Pourquoi est-ce que votre région vous dégoûte ? Vous venez ici parce que tout est bien développé, alors que la vôtre reste inculte et abandonnée. Vous enviez nos belles constructions laissées par nos sauveurs avant leur retour dans la mère - patrie. Vous venez ici semer la pauvreté et la famine, alors que votre région reste intacte. Votre intention est de nous chasser de la bonne terre de nos ancêtres pour prendre notre place. Mais d’avance, sachez que vous vous trompez et que vous échouerez tous. Nous ne vous laisserons pas faire.

Un jour, vous rentrerez tous dans vos régions respectives et nous occuperons toutes les maisons avec lesquelles vous vous vantez. Nous sommes mille fois plus intelligents que vous .Vous vous êtes entendus pour que vos femmes soient de véritables pondeuses d’enfants afin que vous soyez assez nombreux pour occuper peu à peu nos bonnes terres et nos places dans l’administration. Le mérite ne compte pas chez nous, mais l’origine ethnique. Tout cela va finir un jour. As-tu de l’argent de poche sur toi ?

Un peu , M. le Commissaire, mais M. l’Agent a arraché mon porte – monnaie au moment où il m’a arrêté, alors que je traversais la rue sur le passage tracé en blanc et réservé aux piétons. C’est vrai que j’étais seul, mais je ne savais pas qu’il était interdit de traverser la rue lorsqu’on attendait le président , d’autant que personne ne nous avait prévenus que notre bien-aimé président allait à l’aéroport accueillir les descendants de nos anciens colonisateurs et bienfaiteurs. J’ai simplement remarqué qu’il y avait plus de policiers qu’à l’accoutumée sur les voies publiques. Avais-je su, je n’aurais jamais tenté de traverser la chaussée, car je ne cherche pas ma mort. Même les gens qui se suicident ne veulent pas leur propre disparition. La preuve est que lorsqu’on coupe la corde d’un suicidé avant l’arrivée de la mort, il est très reconnaissant. Beaucoup prétendent même avoir perdu l’esprit avant de recourir à la mort.

Encore une fois tu mens. Tu es voleur en plus.

Beaucoup de témoins ont assisté à mon arrestation brutale. Si M. l’Agent n’avait pas dit tout de suite que je suis un allogène, beaucoup de passants auraient protesté.

Ecoute – moi cet idiot. As-tu déjà vu un voleur avec des témoins ? Ne vont-ils pas se faire prendre aussi ?

On voit qu’il n’a plus rien à dire.

Dans quel quartier habites-tu ?

Je n’ai pas de quartier fixe. Je dors partout sur les places publiques, là où la nuit me surprend, accroché à ma bicyclette, de peur que les malfrats ne me dépouillent. Ils n’ont pitié de personne et se contentent de tout. En tout cas, ils ne laissent rien passer. On dirait qu’ils veulent se venger de la société qui les a laissés dans une telle situation. D’ailleurs, je ne suis pas seul dans ma situation, puisque tous les soirs, nous constituons des centaines de sans – logis répartis à travers toute la capitale. Je me demande pourquoi la police ne nous arrête pas pour aller nous mettre en prison où l’on nourrit parfois les gens avec du riz mal cuit. Au moins en prison, on est en nous risquons de perdre notre vie à chaque seconde. sécurité. Là - bas, nous sommes en enfer, puisque Si seulement on peut appeler cela vie !

Et pour terminer, M. le commissaire, je souhaite que vous me jetiez en prison, même pour le restant de ma vie. En effet, je n’ai pas le droit de franchir la rue, alors qu’on attend notre bien-aimé le président de la République, l’homme béni de tous les dieux. N’ai-je donc le droit de l’applaudir comme tout le monde ? Et je vous préviens publiquement, si vous refusez de m’emprisonner, je vais mettre moi-même fin à mes jours, bien que ce soit interdit par ma religion que j’ai adoptée librement, puisque je crois fermement en Dieu.

Chapitre II Pas de monnaie

J’ai demandé un timbre de 40 cauris et vous me donnez celui de 65 cauris

Et alors ? Si tu ne veux pas, va te faire servir ailleurs.

Je n’ai que 40 cauris pour une lettre à l’intérieur du pays.

Et puis ?

On va bientôt fermer les bureaux, mademoiselle.

Laisse la place aux autres usagers, espèce d’idiot. Fous –moi le camp vite.

Mais, mais, mademoiselle, vous avez un lot de timbres de 40 cauris, je vous prie de bien vouloir m’en vendre. C’est urgent

Jeune homme, sale allogène, encore une fois, ne m’énerve pas ou j’appelle la police. Si tu tiens à ta vie, éloigne-toi rapidement.

Reviens, à quelle ethnie appartiens-tu, toi ? Es-tu autochtone ou allogène ?

Qu’est-ce ça vous fait, mademoiselle ? Je ne suis pas venu ici pour vous courtiser. Il est vrai que vous êtes resplendissante. J’ai besoin d’un timbre de 40 cauris, c’est tout. Pour le reste, on verra plus tard. . Faites vite, je vous en prie.

Quelle arrogance de la part d’un allogène ! Allô, police, ici poste centrale. Nous avons devant nous un subversif qui perturbe le service public. C’est un vrai opposant, allogène, grossier et grotesque qui mérite qu’on lui arrache un œil tout de suite. Venez vite avec tout votre arsenal ; il est assez rébarbatif.

Mademoiselle, pendant que vous causez tranquillement au téléphone, n’oubliez pas que j’attends la différence et le timbre approprié.

Mon cher allogène, tu peux attendre, j’ai d’autres chats à fouetter.

Je suis allogène, mais est-ce ma faute ? Personne ne choisit son lieu de naissance ni ses parents. Et puis, qui vous a dit que tous les allogènes sont mauvais ou méchants ? J’ai une autre observation à faire : pendant que je vous vouvoie, vous me tutoyez, alors que vous n’êtes pas une autorité et de plus vous semblez a priori plus jeune que moi.

Depuis quand est-ce qu’on vouvoie les allogènes ? Est-ce qu’à l’époque coloniale les Albinos vouvoyaient les indigènes ? On vouvoie quelqu’un en signe de respect qu’on lui doit. Quel respect méritez-vous ? De par votre naissance, vous êtes tous condamnés au mépris. Vous n’êtes pas encore des hommes, mais des hominidés.

Bonjour, mademoiselle, où est l’allogène qui se permet de perturber les services publics ?

Le voilà, chef.

Monsieur, suis-nous. Il y va de ton intérêt.

Chef, j’attends encore qu’elle me rembourse. Elle me malmène, parce que je suis allogène.

Ah, oui ? Viens donc vite. Sors d’ici, avant de parler ; c’est un ordre.

D’accord, d’accord. Où m’amenez-vous ?

Tu le sauras tout à l’heure, quand les coups vont pleuvoir sur toi.

Ah bon ? Quel crime ai-je donc commis ?

Ne sois pas pressé…. Caporal, mettez-lui les menottes.

Chef, il essaie de résister.

Où ça ? Apprenez- lui à vivre. Où se croit-il ? Sale allogène.

Monte vite dans notre panier à salade.

Qui t’a permis de t’asseoir devant le chef ? Couche-toi sur le plancher, idiot. Te prends-tu pour un homme ? Ne sais-tu pas que tu es un allogène ? Rien que pour cette raison, tu mérites la pendaison.

Caporal ?

Chef.

On me téléphone encore pour me dire qu’il y a d’autres délinquants qui dérangent les gens au marché central. Allons d’abord laisser l’allogène pour qu’on s’occupe de lui à la chapelle .Heureusement qu’on est déjà arrivé. Conduisez-le directement à la chapelle. Je vais d’abord faire un saut dans mon bureau pour décrypter mes messages.

Entre vite. Pourquoi as-tu l’air si dépaysé ?

C’est la première fois que j’entre ici. Pardon, comme le chef l’a demandé, emmenez-moi directement à la chapelle. J’aimerais prier pour la dernière fois, car je devine ce qui va m’arriver.

Pourquoi t’envoie – t – on ici ?

Je ne sais pas.

Tu le sauras tout à l’heure sur la balançoire. Mon rôle est de te faire parler par tous les moyens. Et tu parleras, que tu le veuilles ou non. Tu as intérêt à me dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. J’ai eu des gens mille fois plus têtu que toi et je les ai fait parler. Allons, commence sans tarder.

Ce matin, vers dix heures je suis allé acheter un timbre à la poste pour envoyer une lettre à Tidon. Je suis tombé sur une jeune fille mignonne, qui avait tout l’air d’une métisse, tant elle était brune .J’ai commencé à blaguer avec elle, parce que je la croyais sympathique et humaine. Elle me parlait toujours sans me regarder et je pensais qu’elle avait des problèmes familiaux comme ça arrive souvent à tout le monde. Il y avait peu d’usagers, mais elle m’a d’abord fait attendre trente bonnes minutes. J’ai dit que ce n’est pas grave, puisque je n’ai rien fait pour être vite servi. A mon tour, je lui ai tendu un billet de cinq cents cauris.

Elle a un peu hésité, puis elle a pris et jeté dans la caisse sans m’avoir remboursé. Ensuite, elle a pris un timbre de 65 cauris qu’elle m’a tendu, je lui ai rappelé que j’ai demandé un timbre de 40 cauris qui se trouvait devant elle. Elle m’a minaudé et m’a demandé si c’est moi qui allais lui apprendre son travail. Aussitôt, elle est devenue chagrine. J’ai remarqué que mon accent et ma forme lui ont fait comprendre que je suis allogène. Elle a commencé à me tutoyer alors qu’elle vouvoyait les autres usagers qui étaient en rang devant moi. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une question de monnaie à rembourser. Que non. J’ai donc cédé la place aux autres. Pendant deux heures, ils ont été servis.

Autour de midi, je lui ai rappelé qu’il fallait me servir pour que je m’en aille avant la fermeture des bureaux. Mais hélas, elle me prenait pour un non – être. Aux environs de midi, j’ai vu entrer deux agents de police. La jeune fille a seulement fait un geste en ma direction et les policiers m’ont pris brutalement pour aller jeter dans leur car. A ma grande surprise, on m’a allongé sur le plancher, les poings menottés, comme si j’étais un dangereux individu. La dizaine de policiers à bord plaçaient les pieds sur mon dos.

N’oubliez pas que nous sommes en pleine saison des pluies avec tout ce qu’il y a comme boue. Voyez vous-mêmes, mes vêtements qui étaient blancs ce matin. Que diraient ma femme et mes enfants en me voyant dans cet état ? De quoi me pendre au bout d’une corde. Suis-je né pour voir toutes ces misères ?

Caporal, libérez ses poings.

Merci, chef.

Maintenant, dis-nous la vérité, car toutes tes histoires nous laissent pantois. Veux-tu nous faire croire qu’on t’a arrêté pour rien ?

C’est bien vrai chef.

Crois-tu qu’on peut nous faire dépenser notre énergie, notre carburant et notre temps pour rien ? Tu paieras cher tes aventures. Sans toi, on aurait déjà arrêté beaucoup de vandales, de pickpockets et de violeurs de femmes. Regarde de l’autre côté, tous ceux que tu vois là-bas sont des malfaiteurs comme toi, arrêtés cette nuit. Ceux qui n’ont pas d’argent sur eux seront abattus comme des chiens et jetés à la mer, les autres iront méditer leur sort dans des cellules inondées de moustiques, de cancrelats, de souris et de chiques. Il est interdit de leur rendre visite. Puisqu’ils n’aiment pas notre société, cette dernière va les exterminer. Tel est notre rôle.

Hélas, c’est vraiment pour rien que je suis ici. Je ne suis pas un voleur à la tire. Je n’ai brutalisé ni tué personne. C’est moi qui suis au contraire, tous les jours, victime des bandes de voleurs qui sillonnent notre sale ville. Ils visitent toutes les maisons dans mon quartier, étant armés jusqu’aux dents. Souvent, ils se font passer pour des gendarmes.

Quoi ? Répète ce que tu viens de dire. Notre sale … quoi ? Tu es un subversif. Tu es un vrai subversif. Ton langage le prouve et rien que pour cette raison, tu mérites un passage à la roue de torture. Je vais t’envoyer tout à l’heure à la chapelle pour qu’on t’apprenne à vivre.

Je croyais que la chapelle se trouvait seulement au quartier. En tout cas, je suis un fervent chrétien. Je crois profondément en Dieu, le Père tout-puissant.

Tiens, tu crois qu’on vient blaguer ici ?

Chef, vous voyez que c’est la première fois qu’il vient ici. Il goûtera à notre sauce. Il convient de lui apprendre à vivre. Il entend toujours parler de nous sans nous connaître.

Commence par te déshabiller avant de répondre aux questions.

Comment ça ?

Hubert Hila, as-tu une carte d’identité nationale sur toi ?

Bien sûr.

Où est-elle ?

C’est dans mes vêtements qu’on vient d’emmener pour les mettre en sécurité. Chef, je commence à grelotter de froid. Je ne sais pas pourquoi on m’a déshabillé.

Tu le sauras tout à l’heure.

Chef, il ment. Il n’y avait rien dans ses habits.

Croyez-vous que par le temps qui court, je peux sortir de chez moi sans pièce officielle, surtout ma carte d’identité ? Je tiens à vivre, je sais que vous ne badinez pas. Votre rôle est d’enlever la vie. L’un d’entre vous vient de tirer une balle dans la tête d’un conducteur de moto. Le pauvre est mort sur –le - champ et personne n’a bougé. Le cadavre a été jeté aux chiens qui s’en ont régalé.

Ca te regarde. Et maintenant, sans carte d’identité, comment pouvons-nous t’identifier ? Qui nous dit que tu ne mens pas ?

D’autant qu’il a hésité à nous donner son nom. C’est certainement un pseudonyme.

C’est quoi « pseudonyme » ?

Un faux nom, parce que tu ne veux pas laisser de traces. Tu sais, nous avons déjà tout vu dans la vie. Comment peux-tu nous prouver que Hubert Hila est ton vrai nom de naissance qui figure sur ton acte et ta carte d’identité nationale ?

Il faudra le passer à la balançoire pour qu’il nous dise la vérité.

Si vous me torturez, je vais porter plainte devant le comité des Droits de l’homme des Nations unies.

Qui es-tu ? Pour qui te prends-tu ? Crois-tu vraiment qu’un tel comité peut perdre son temps à examiner ton dossier ? Pendant la guerre pour l’indépendance de notre pays, des millions de gens ont perdu leur vie pour la bonne cause, quelle a été la réaction de ce fameux comité ? Et c’est maintenant qu’il va s’occuper de toi ? Il y a des milliers de bandits que nous fouettons à mort ici chaque jour. Devant quelle instance peuvent-ils porter plainte ? Et qui perdrait son temps à examiner ces genres de plaintes ? Sois un peu réaliste, mon cher. A vrai dire, tu n’as pas les pieds sur terre. N’oublie pas que tu es un allogène et que nous pouvons faire de toi ce que nous voudrons, puisque tu n’as pas d’argent sur toi pour nous mouiller la barbe.

Je vous ai juré sur le crâne de mon père que j’ai de l’argent dans mes vêtements qu’on a enlevés. Maintenant je comprends pourquoi on me traite de menteur, en mentant qu’il n’y a rien dans mes poches. On a certainement volé cet argent. Voilà ma grande peur. Que faire pour rétablir la vérité ?

Combien as-tu précisément ?

Plus de cent mille cauris , l’équivalent d’un million de francs des colonies françaises d’Afrique.

C’est trop vague.

C’est exactement cent vingt mille cauris

Si tu n’es pas voleur, comment peux-tu sortir avec une telle somme d’argent dans la poche ? D’abord, d’où te vient une pareille somme d’argent ? Que fais-tu dans la vie ? Comment gagnes-tu ta vie ?

Je me débrouille comme tout le monde au marché central, mais cet argent -là est le fruit de la tontine de ma chère épouse. C’est hier dimanche qu’elle l’a touchée et j’allais justement le garder dans son compte d’épargne postal , à l’intérieur de la poste où vous m’avez arrêté et lynché comme un véritable bandit, tout simplement parce que je suis un allogène, reconnu par mon accent et ma grosse tête. Ce n’est pas moi qui me suis créé. Je n’ai jamais demandé à Dieu à naître dans L’Extrême - Sud au lieu de la capitale ni avoir une grosse tête. C’est donc pour rien que vous me détestez. Je suis à cent pour cent innocent. Je n’ai jamais volé la chose d’autrui. C’est au contraire moi qu’on vole tous les jours. Je n’arrive plus à dormir à cause des braqueurs qui opèrent de jour comme de nuit.

Tu laisses les vrais problèmes pour nous raconter des balivernes. On t’a pris en fragrant délit de perturbation des services publics, à la poste centrale, oui ou non ? Comment peux-tu nous prouver le contraire ? Qui nous dit le coup que tu voulais monter, sous prétexte que tu as été frappé par la beauté de la jeune fille qui vous servait ?

Chef, je n’ai pas dit cela exactement et vos éléments ont, je crois, entendu ce qu’a dit la jeune femme qui m’a fait arrêter.

Pourquoi donc es-tu ici ?

A vrai dire, je suis entre vos mains à cause de mon origine ethnique et de mon lieu de naissance. Sinon, je ne vois pas ce qu’on me reproche.

Grosse tête, présente-nous au moins ta carte d’identité. Qu’est-ce qui nous prouve que tu n’es pas un grand brigand ? La capitale est remplie de gens de ton espèce et nous avons l’autorisation de les ramasser et d’aller les jeter à la chute de Sona, afin qu’ils servent de nourriture aux caïmans affamés. Il n’y a plus d’espace dans nos prisons pour vous garder.

Chef, je vous ai déjà dit que mon porte-monnaie et mes pièces d’identité sont entre les mains de vos éléments qui m’ont déshabillé ici même et non ailleurs. Je n’ai pas d’autres moyens de le prouver. Je prends le bon Dieu à témoin.

Les criminels aiment beaucoup prononcer le nom de Dieu en vain. Penses-tu que tu crois en Dieu plus que nous ? Nous faisons notre devoir de nettoyage des allogènes et des brigands de tout genre. Compris ?

Je sais que je suis innocent.

Prouve – le de façon concrète et convaincante. Pour commencer, nous n’avons pas de pièce avec une photographie certifiant que c’est bien toi que nous avons devant nous. Ne sais-tu pas que tu es un illustre inconnu qui peut prendre toutes les formes ? As-tu une signature légalisée ?

Je n’en ai aucune idée.

Comment veux-tu donc que nous ayons confiance en tes paroles ? As-tu une famille ici en ville ?

Oui, chef. Je suis marié et père de douze enfants.

Polygame ou monogame ?

Je ne suis pas assez riche pour être polygame. Et puis, je suis chrétien convaincu.

Tous les gens de chez toi racontent les mêmes histoires, alors qu’ils cachent des concubines dehors. Quelle idée d’avoir douze bambins avec une seule pondeuse ! Si vous étiez au village, ça pourrait se comprendre, puisque là –bas, vous ne pensez ni à l’éducation ni à l’avenir de vos progénitures. Dès l’âge de trois ans, chaque enfant est abandonné à lui-même. Vous semblez ignorer que l’Etat a limité le nombre des enfants à trois par famille, afin d’éviter le chômage endémique qui sévit dans tout le pays.

Normalement selon nos textes, vous devriez être puni d’un emprisonnement de cinq ans par enfant, car vous créez des problèmes à toute la société et non à votre famille seule. Lorsque vous mettez au monde de petits bandits, toute la société en souffre. L’important n’est donc pas de mettre au monde beaucoup d’enfants, mais des êtres valables à la société et non des ennemis de la société. L’homme n’est pas un animal pour parsemer la terre de ses petits. Les petits chiens n’ont pas besoin d’aller à l’école pour vivre, mais lorsqu’ils deviennent grands, ils se débrouillent tout seuls. .

Respectez-vous et on vous rendra la monnaie. Voulez-vous rivaliser avec les bêtes ? Je sais que c’est votre politique pour nous envahir et occuper nos terrains tant enviés par vous. Mais vous vous trompez. Nous sommes déjà au courant de tous vos plans. Le moment venu, nous allons vous expulser de notre belle capitale. A quelle ethnie appartiens-tu encore ?

Euh… Euh…

Voilà, vous ne savez même pas à quelle ethnie vous appartenez. Comme quoi vous êtes un grand menteur. Encore une fois, nous ne pouvons pas avoir confiance en tes paroles.

Je crois vous avoir déjà dit que je suis de l’Extrême - Sud, donc de l’ethnie Chouno que tout le monde considère comme des paresseux puisqu’ils sont répandus dans tout le territoire et les gens pensent qu’ils fuient le travail , alors que leur terre est stérile.

Franchement, comment nourrissez-vous vos marmailles par le temps qui court ? Avec la montée des prix des carburants, tout coûte de plus en plus cher. Comment vous en sortez-vous ? N’êtes-vous pas par hasard de ceux qui font le commerce des enfants ?

Ici dans ce pays ? Je n’ai jamais entendu parler de ce genre de commerce. Bientôt vous allez m’appeler anthropophage. Comment peut-on vendre ses propres enfants ? Les vendre à qui d’abord ? Pourquoi faire ? Sommes-nous retournés au temps de l’esclavage ? Même les filles qu’on donne en mariage ne sont pas vendues. La dot est purement symbolique, pour prouver que le mari tient à son épouse.

Croyez-vous en Dieu ?

Quelle question ? Avez-vous déjà vu quelqu’un qui prétend ne pas croire en Dieu ? Par qui a-t-il été créé ? Et le monde autour de nous s’est-il fait tout seul ?

Toutes tes interrogations ne veulent rien dire. Chez les Albinos, beaucoup de gens, comme l’écrivain Jean-Paul Sartre, affichent leur athéisme sur la place publique. Maintenant les religions se multiplient partout, surtout avec l’avènement des sectes qui règnent sur notre pays actuellement. Pourtant les gens se comportent partout comme des athées ou des immoraux. Aucun d’entre eux ne craint Dieu. Il peut commettre tous les crimes, lorsqu’il sent que personne ne le voit.

On ne sait plus qui croit en Dieu ou non. Le mal l’emporte de loin sur le bien. Des crimes qu’on n’a jamais vus auparavant se multiplient. On croit même que la fin du monde est imminente. A vrai dire, l’homme ne croit plus en rien. Son comportement est hypocrite et scandaleux. Franchement où allons-nous ? On ne sait plus à quel saint se vouer

Chapitre III Le vieux billet

Je ne comprends pas votre patois, madame.

Je vous en prie, je dis que je ne comprends rien de tout ce que vous dites. Si vous ne voulez pas me vendre votre tissu, je vais aller à un autre rayon.

Tu es de quelle ethnie, toi, pour ne pas comprendre notre langue ? Veux-tu prouver que tu ne nous aimes pas ? Viens-tu d’un pays voisin ?

Vous n’avez qu’à le deviner par mon faciès ; mais qu’importe ? L’argent n’a pas d’odeur. Doit-on connaître l’origine des clients avant de leur vendre de la marchandise ?

Ce n’est pas vrai ; même l’argent des envahisseurs pue. Oui, avec ta grosse tête et ta bouche à lèvres lippues, je peux deviner facilement ton origine, mais quelques rares fois, on peut se tromper… .. Prends ce tissu-là et donne-moi l’argent vite; mais je ne prends pas les billets flambants neufs, parce que les allogènes font la magie avec les nouveaux billets pour s’enrichir à notre détriment. Sans vous, nous serions en paix. Sans vous nous mangerions à notre faim.

C’est la première fois que j’apprends de pareilles histoires. Les gens refusent au contraire les billets sales ou trop usés ; ou encore de faux billets. Je ne sais d’ailleurs pas comment on les reconnaît. Il y a même un proverbe qui dit que l’argent n’a pas d’odeur. Vous venez de dire que l’argent empoché par les allogènes a une odeur repoussante. On aura tout entendu dans la vie. Vous me repoussez parce que je suis doté d’une bouche à lèvres lippues. Au contraire, chez les Albinos, on apprécie beaucoup ce type de lèvres.

Mais qu’est-ce que tout ça a à voir avec le tissu que je veux acheter ? On dirait que vous m’attendiez. Votre réaction, c’est du jamais vu. Je me suis adressé à vous très poliment. D’habitude la gens féminine est calme, accueillante et attirante. Qui vous a donc fait porter une robe de femme ? Même les hommes ne sont jamais si brutaux. En tout cas, moi, je n’ai jamais un être humain aussi brutal que vous. Et pour rien, en plus. Franchement que vous ai-je fait ? Rien que ma présence vous met tant en colère ?

Va alors acheter tes habits chez les Albinos. Les gens de ton ethnie racontent n’importe quoi, parce qu’ils se croient très malins et travailleurs. En dehors de vous, les autres seraient tous des dormeurs. Tout pour vous et rien pour les autres.

Je ne sais pas pourquoi nous perdons du temps pour rien. J’ai juste demandé le prix d’un mètre de tissu et vous vous êtes précipitée pour couper quatre mètres. Qui vous a dit que j’ai besoin de quatre mètres de tissu ? Qui vous a dit que j’ai assez d’argent sur moi ? Veuillez réfléchir un tout petit peu .Vous faites exprès ou quoi ? Est-ce ainsi que vous accueillez tous les clients dans ce marché ? Quelle sorte de commerce faites-vous ? Et si vous aviez affaire à un étranger, vous seriez-vous comportée de la même façon ? Comment faites-vous pour conserver vos clients ? Le commerce n’est pas une affaire de sentiment. Je comprends maintenant pourquoi, même après vingt ans, vos affaires ne bougent pas d’un pouce. Et quand un autre commerçant qui sait bien se comporter à l’égard de ses clients réussit, vous dites qu’il a eu recours aux sorciers ou aux magiciens. Tel que vous vous comportez, il ne faut pas vous attendre à un miracle, vous ne pourrez jamais réussir.

Es-tu venu ici pour me donner des leçons ? Qui t’a envoyé ? Crois-tu que tu sais faire du commerce plus que moi ? Tu es obligé de le prendre, vieux bandit, sale allogène. Sans vous, nous serions tranquilles ici. On n’aurait pas besoin de faire du commerce tous les jours pour pouvoir manger à la maison. A cause de vous, nous ne pouvons plus nous reposer tranquillement comme autrefois. Vous êtes la cause de tous nos malheurs .Vos femmes pondent des enfants comme des animaux, sans aucun contrôle de naissance. Choisissez entre être homme et être animal. On ne peut pas être les deux à la fois. C’est à cause des gens comme vous que les Albinos envahissent nos contrées, sous le faux prétexte de nous civiliser ou de nous aider à rester éternellement pauvres. Les gens de ton ethnie sont tous des voleurs et des magiciens malfaiteurs.

Voilà tout ce que j’ai…

Ton billet est neuf et insuffisant. Les gens de ton ethnie ont un prix spécial, correspondant à leur niveau de richesse. De plus, je t’ai déjà dit que je ne prends pas les nouveaux billets venus de vous. Si tu t’amuses, je vais appeler la police et tu risques de disparaître de la circulation comme une mouche. Tout d’abord, sais-tu à qui tu as affaire ? Sais-tu seulement que c’est mon ethnie qui est au pouvoir en ce moment, et que nous agissons comme nous voulons ? Il y va de ton intérêt d’exécuter ou d’avaler ton extrait de naissance.

Que vous ai-je fait, madame ? Franchement, je ne comprends pas les raisons de votre emportement. M’attendiez-vous ? Me connaissez-vous ? M’avez-vous déjà vu quelque part? Vous êtes en train de deviner mon ethnie, ça se voit. Mais que pouvez-vous faire pour que nous ne venions plus au marché, même si vous appartenez à l’ethnie de notre grand ? Ne sommes-nous pas aussi des citoyens de ce pays ?

Tu le comprendras cette nuit, cochon, sale allogène. Quand je te vois devant moi, ta présence me donne de la nausée. Si j’accepte même de te vendre des habits, c’est parce que la loi interdit de chasser des clients sans les avoir servis. Ne pouvez-vous pas rester chez vous et transformer votre région en un paradis terrestre comme la nôtre ? Nous savons aussi que vous venez ici attirés par la beauté de nos filles qui ressemblent toutes à des Albinos et comme vous rêvez tous d’épouser des femmes brunes, vous faites tout pour arracher nos mignonnes.

Vos femmes ont beau se décaper la peau, elles ne vous disent rien. Que faire pour que vous ne priviez plus nos jeunes gens de leurs futures fiancées ? Vos filles ne sont pas attirantes avec leurs grosses fesses et même si elles étaient belles, vous ne pourriez pas accepter de les voir épouser nos jeunes gens, puisque vous vous prenez pour le bout du monde, alors qu’à nos yeux, vous n’êtes rien du tout. Vous venez tous ici parce que tout coûte moins cher que chez vous. Et finalement, à cause de vous, la vie devient carrément insupportable.

Maintenant que vous avez déjà coupé votre tissu et que je n’ai pas d’argent qu’allons-nous faire ? Je ne peux pas aller voler maintenant. A l’impossible, nul n’est tenu. Et d’abord, savez-vous qu’il est interdit de rejeter un billet neuf ou vieux, sauf si vous avez prouvé qu’il s’agit d’un faux billet. Vous refusez mon billet tout simplement par prudence. Les vrais commerçants ont avec eux un petit appareil pour détecter les faux billets. Pourquoi ne pas faire comme tout le monde ? Le savez-vous même ? Apparemment, vous êtes en train d’improviser, vous n’avez pas appris à faire du commerce.

Tu vas te débrouiller. Tu vas me laisser ce que tu as, et tu iras chercher la différence avant de prendre le tissu. Tu as le choix : ou faire ce que je te conseille ou aller en prison sans autre forme de procès.

En prison pourquoi ? Qu’ai-je fait ? Va-t-on en prison sans motif ? Croyez-vous peut-être que je suis venu ici pour vous courtiser ? M’avez-vous déjà vu passer ici ? Je vois mal comment vous pouvez m’envoyer en taule comme bon vous semble. Nous sommes tout de même dans un pays où règne la justice. Dans nos tribunaux, il existe des juges et des avocats de toutes les origines ethniques. Par lâcheté, certains peuvent se taire, mais pas tous. Il y en a qui croit en Dieu, malgré la présence de l’argent.

Bon. Tu n’as qu’à attendre là. Je vais chercher mon téléphone portable pour appeler la police. On va t’apprendre. Je vais te prouver que c’est nous qui commandons ce pays.

Je suis en train de vivre un phénomène étrange. D’habitude, les commerçants repoussent les vieux billets au profit des billets neufs que recherche tout le monde, même les collectionneurs. La monnaie nous sert pour nos achats. C’est une créance au porteur qui permet à son porteur d’obtenir un bien de consommation qu’il désire. En ce sens, vous n’avez pas le droit de vendre selon la tête du client, sous prétexte que vous appartenez à l’ethnie du président de la République. Il est le président de tout le monde.

On ne peut pas demander à chaque ethnie d’avoir son président, comme elle a un chef traditionnel. Le président est élu parmi tant d’autres et pour une période donnée, alors que le chef est héréditaire ? Qui peut refuser d’être président ? C’est un poste sucré. Une fois élu, aucun être humain ne peut accepter librement de l’abandonner de son vivant. Voilà pourquoi tous nos dirigeants veulent s’éterniser au pouvoir. Souvent seuls les coups d’Etat, parfois sanglants, les en éloignent. Deux coqs dans une basse-cour ne s’entendent jamais.

Si tu ne veux pas regretter ta journée, achète rapidement et tu t’éloignes d’ici vite.

Madame, j’ai l’impression que vous exercez un métier dont vous ne connaissez ni les tenants ni les aboutissants. Je vous rappelle que vous devez vous contentez de me remettre votre produit en échange de mon argent, qui en est l’équivalent. Dans tous les cas, vous n’avez pas le droit de me mettre dans l’obligation d’acheter votre tissu. La vente forcée, pratiquée par des personnes agressives comme vous, est interdite dans la Constitution de notre pays, le savez-vous ? Vous devez respecter nos lois, même si vous appartenez à l’ethnie du président de la République.

Chapitre IV Les mangues pourries

Pourquoi ne me donnez-vous que les mangues pourries, madame ?

Par quoi sais-tu qu’elles sont pourries, cancre ?

Pourquoi m’appelez-vous cancre ?

Je le constate facilement. Tu n’as pas demandé une espèce particulière de mangue ; donc je te donne ce que je veux. Même si elles sont pourries, les porcs sont là pour les manger. Es-tu différent d’un porc ? D’ailleurs je ne fabrique pas les mangues. Je les achète comme tout le monde, pour les revendre. Partout ici au marché, tu trouveras des mangues pourries. Ne fais pas comme si tu venais de naître. Est-ce la première fois que tu mets pieds au marché pendant la saison des mangues ? Montre-moi un seul vendeur de fruits ici qui ne vend pas de produits détériorés. Vas-tu me dire que tous les commerçants sont immoralistes ?

Un vrai immoraliste est un criminel qui ne lésine pas à donner du poison, même aux inconnus. On ne mélange pas Dieu et l’argent. Celui qui cherche l’argent devient sourd – muet aveugle. L’argent n’est-il pas le dieu de la terre ? Les gens vendent jusqu’à leur propre corps pour de l’argent, à plus forte raison le corps des autres. Où va le monde ?

Vous êtes bizarre. Le client part naturellement de l’hypothèse qu’on ne vende que de bon produit. Il n’a donc pas besoin de préciser : « Veuillez me vendre de bonnes mangues. »

C’est toi qui le dis. Quand on te vend du lait en boîte, peux-tu me prouver que c’est du bon lait ? Quand le commerçant te vend des produits périmés, surtout des médicaments enveloppés, que fais-tu ? Souvent, ici au marché, il n’y a que des produits détériorés que nous vendons. Nos clients le savent très bien, mais ils continuent de venir. Que faire ? Quel choix ont-ils ?

Quand je m’en rends compte, une fois arrivé chez moi, si la nuit n’est pas tombée, je retourne tout de suite le voir au marché. S’il refuse, nous nous présentons devant la police. Mais comme le commerçant est plus riche, il va soudoyer la police , pour qu’elle m’arrête, car ces commerçants véreux et bien sûr malhonnêtes, mentent toujours qu’ils n’ont jamais vu ce prétendu client. Tous sont immoraux.

Fiche – moi la paix. As-tu appris que la loi morale existe au marché où chacun se débrouille pour tromper son client ? Il n’a qu’à être vigilant. Au marché central, lorsque le client n’est pas vigilant, les vendeurs à la criée mettent n’importe quoi dans un paquet et le lui livrent. Que peux-tu faire pour prouver que ce sont eux ?. Est-ce qu’ils te donnent une facture ? Souvent ce sont des articles volés ailleurs. On ne vend jamais l’échantillon.

Heureusement que je ne suis pas encore tombé dans ce genre de piège. En tout cas, je refuse d’acheter des mangues pourries, car je n’ai pas de porc à nourrir. En plus, ces genres de mangues sont dangereux, car ils peuvent contaminer les petits enfants voire les adultes qui s’amuseraient à les manger à cause de la famine. Dans une société qui se respecte, on ne devrait pas tolérer qu’on expose ainsi la vie des citoyens. Pourquoi sommes-nous si malhonnêtes ? Pourquoi n’avons-nous jamais peur de Dieu ? Cette commerçante peut-elle vendre les mêmes mangues pourries à ses amies ou à des membres de sa famille ?

Ca suffit, va-t-en, ou j’appelle la police.

Pourquoi ? Qu’ai-je fait ? Qu’allez-vous dire à la police ? Ai-je volé ? Ai-je tué ? Je ne me suis jamais mêlé de la politique de peur d’être empoisonné. Quand Son Excellentissime, monsieur le président de la République passe, je joue de l’hypocrisie comme tout le monde et j’applaudis à tout casser, de peur que les agents de renseignements ne disent que je suis un opposant.

Justement, tu parles exactement comme un opposant. Tu es contre notre gouvernement et, par suite, contre notre grand président bien – aimé qui nous préserve de tout travail, c’est-à-dire de la punition que Dieu a infligée aux hommes.

Comment le savez-vous ?

Puisque tu trouves mes mangues pourries, j’en déduis, avec ta grosse tête, que tu es un allogène opposant. Me connais - tu ? Tu risques de passer cette nuit en prison ou dans un cours d’eau, servant de tombe ou de nourriture de poisson.

Qu’ai-je fait, madame ?

Tu le sauras. Ce n’est pas moi qui t’ai appelé ici. Tu vas récolter ce que tu as semé, espèce de subversif.

Ne me jugez pas par ma tenue ou mon regard. Dans mon village, je suis noble, puisque je descends de le famille royale.

Fiche – moi la paix rapidement, avec tes histoires de noblesse. Est-ce qu’on t’a dit qu’on mange la noblesse ? Le plus important pour nous maintenant est de pouvoir mettre quelque chose sous la dent avant de dormir. Je ne veux plus te vendre mes mangues. Ailleurs, elles sont plus pourries que les miennes, pourtant elles ne manquent pas de clients.

Sans blague, dites-moi ce que je vous ai fait, madame.

Tu le sauras, quand cette nuit, nos agents de renseignements viendront l’enlever pour aller te corriger. Et n’oublie pas que toute ta famille y passera.

Voulez-vous que je vous donne de l’argent pour acheter ma tête ?

Je te préviens que je n’ai pas besoin d’argent.

C’est la toute première fois de ma vie que j’entends un être humain dire à haute voix qu’il n’a pas besoin d’argent. Sans argent, la vie n’a pas de sens. L’amour même que nous vantons depuis la création de l’homme s’efface devant l’argent. Voilà pourquoi tous ceux qui ont de l’argent se prennent pour des immortels. Vous prétendez ne pas avoir besoin d’argent, mais que faites-vous ici ?

Je viens surveiller tous les passants, car je suis un agent de renseignements.

Et lorsque vous donnez des informations sur les gens, ne vous paie- t-on pas ? Et puis, les vrais agents de renseignements ne le déclarent jamais en public. N’oubliez pas que nous sommes au marché et que tout le monde nous écoute.

Non, je suis une patriote. Je travaille uniquement dans l’intérêt de mon beau pays. C’est vrai que j’apprends à mentir pour voir votre réaction.

De quoi vivez-vous ? N’êtes-vous pas mariée ?

Si, mon mari s’occupe de tout. Voilà l’importance du mariage. Je sais que chez vous, on utilise les femmes et les enfants comme des esclaves. Chez nous, c’est le contraire, il y a égalité parfaite entre la femme et l’homme. On ne force personne à se marier. L’essentiel est d’avoie des enfants. Le mariage n’est pas une prison comme chez vous.

C’est la première fois que j’apprends qu’une personne travaille pour rien, puisque même les esclaves ont une ration alimentaire par jour, sinon il n’aura plus d’énergie à dépenser.

Que penses-tu donc de ces nombreux fonctionnaires qui travaillent pendant des années sans toucher un seul sou ? Je connais un professeur qui a travaillé pendant dix ans sans toucher son traitement. Mon oncle retraité a passé huit ans sans pension et quand il a fallu payer, on a sauté sept ans. Il a beau écrire au ministre de tutelle et à la présidence de la République, peine perdue.

Là, ça dépasse mon entendement. Ils travaillent sans ardeur et dans l’espoir de pouvoir toucher un jour leurs émoluments. Mais aux dépens de qui vivent-ils ? Qui les aide ? Et s’ils ont des charges familiales, comment s’en sortent-ils ? Quels moyens utilisent-ils pour se rendre à leur lieu de travail ? Sont-ils tous propriétaires de leur logement ? Dans tous les cas, il faut payer la taxe foncière à la fin de chaque année. L’eau n’est pas gratuite. L’électricité non plus.

Et comment s’éclairent-ils ? Avec des lampes à pétrole ? Qui ignore que le pétrole coûte de plus en plus cher ? Utilisent-ils la lumière électrique courante ? Qui ignore qu’après deux mois, avec des factures non payées, la lumière est coupée sans pitié ? D’où leur vient de l’eau à boire ? De la source ou de la pompe ? La Société des Eaux ne badine pas avec les factures impayées.

Mon cher, ils se débrouillent pour vivre.

Voulez-vous dire qu’ils volent pour vivre ?

Pas toujours. Est-ce tout le monde sait voler ? Se débrouiller ici au marché ne veut pas dire voler.

D’ailleurs, pour voler, il faut trouver des objets. Ne sommes-nous pas tous démunis, sauf les voleurs de l’Etat qui vivent au détriment des autres citoyens qui s’époumonent pour payer leurs impôts ? Ils volent chacun de nous individuellement. Pendant que certains fonctionnaires se tuent à la tâche, sans être payés, d’autres, à cause de nominations dont ils ne méritent pas souvent, passent leur temps à dépouiller l’Etat, sous prétexte que personne ne réagira et que l’Etat ne peut jamais devenir malheureux comme un homme.

Tous misent sur la mauvaise gouvernance. Bref, nos voleurs d’Etat prétendent que ce dernier n’est jamais pauvre. Si seulement, ils utilisaient l’argent volé sur place, ils créeraient des emplois. Hélas, ils vont tous les garder dans les banques des pays occidentaux. A cette allure, contrairement à la thèse de ces bandits, nos pays ne seront jamais riches. On parlera éternellement de l’aide extérieure pour notre survie. La Terre est en train de vieillir et les biens diminuent.

C’est dire que ceux qui prétendent nous aider seront eux-mêmes bientôt incapables de le faire. Mettons-nous donc au travail. Mais peut-on travailler sans récompense ? Et pour combien de temps ? Le paysan qui va aux champs s’attend à une bonne récolte. S’il sait qu’il ne récoltera rien, pourquoi ira-t-il perdre son temps au milieu des animaux dangereux ?

Tout le monde me dit qu’un bon mariage doit être une collaboration. Aucun conjoint ne doit vivre aux dépens de l’autre. Tous doivent se battre pour survivre. C’est là où chacun comprend l’égalité naturelle de l’homme et de la femme. L’un est nécessaire à l’autre. Voilà ce qui rend ma position délicate. Jusqu’à quand mon mari s’occupera-t-il tout seul de moi et de notre foyer ? Quand commencera- t- on à nous payer ?

Personne n’est sûr. Ce qui n’arrivait qu’aux allogènes commence à nous arriver aussi. Où va le monde ? L’égalité est une théorie illusoire. Les cinq doigts de la main sont-ils égaux ? La seule égalité convaincante se trouve devant la mort, puisque tout le monde mourra, quoi qu’on fasse. Il faut l’avouer, Dieu est grand.

Et toi- même, es-tu bien payé dans ton lieu de service ?

Qu’entendez-vous par être bien payé ?

Arrives- tu à tirer ton épingle du jeu ?

Où ça ? C’est la même misère. La différence avec vous, c’est qu’au moins, à la fin de chaque mois, on nous trompe un peu. Heureusement que je marche toujours à pieds pour aller au travail. Si je prenais le taxi, je ne m’en sortirais jamais. Quand adaptera- t-on, chez nous comme ailleurs, le niveau de salaire au niveau de vie ? Qui ignore que nos salaires sont gelés depuis trente ans ? Où allons-nous ? Ce n’est donc pas pour rien que tout le monde, même les illettrés veulent s’exiler au risque de perdre la vie.

Quand les gens sont mal payés, ils n’ont pas du tout envie de travailler. Voilà pourquoi on égare un dossier sur deux à la fonction publique. Il faut aller voir dans quel désordre, on travaille dans les hôpitaux publics, alors que tout marche à merveille dans les cliniques privées. On m’a dit qu’il y a des fonctionnaires qui passent un mois loin de leur bureau sans aucune justification. Et tout le monde trouve ce comportement tolérable.

Chapitre V Mon ventre gronde

Docteur, je vous jure que j’ai parcouru tous les dispensaires avant de venir dans votre clinique.

Ca signifie que vous avez beaucoup d’argent et que vous pouvez payer tout ce qu’on vous provoque.

Docteur, vous savez bien que la santé n’a pas de prix.

Assurément.

Personne n’a deux vies. Si j’avais même un milliard de cauris, je donnerais en échange de ma santé.

Je ne dis pas le contraire.

C’est-à-dire que, même si je n’ai pas d’argent, vous ne pouvez pas me laisser mourir. Si je ne paie pas illico, d’autres membres de la famille ou les bonnes âmes paieront pour moi.

En ce qui me concerne, je ne suis pas pharmacien. Je ne fais que mon devoir en vous prescrivant des remèdes qui vous guériront.

Docteur, je ne comprends pas pourquoi vous prescrivez toujours des tas de remèdes à vos clients, au lieu de vous en tenir au strict nécessaire, comme l’on fait chez les Albinos, selon le récit de ma concubine. Vous avez pourtant étudié là-bas aussi.

Elle ne ment pas. Il convient de s’adapter aux us et coutumes du milieu ; voilà comment on se montre intelligent. Si je te proscris un ou deux produits au maximum, tu vas commencer à douter de ton médecin. Dans un premier temps, tu penseras que tu n’as pas assez de maladies ou plutôt que ton mal est superficiel et que tu aurais pu te passer de la visite médicale. Or, la psychologie joue un grand rôle dans toutes les guérisons, qu’on le veuille ou non.

Ca, je ne le savais pas, docteur.

Ah, oui ! Si je te prescris peu de remède, tu vas certainement douter de ma compétence et finalement tu ne me consulteras plus. Et qui sera le grand perdant ? Bien sûr, moi.

Et pourtant en médecine, on interdit le mélange d’un certain nombre de produits qui peuvent, au contraire créer certains malaises. Que faites-vous pour les éviter ?

C’est assez simple. Je prescris deux remèdes curatifs et les sept autres sont

préservatifs ou en fait des vitamines d’entretien. En tout cas, comme les pharmaciens, nous connaissons les produits qui ne se tolèrent pas. Je dois aussi ajouter que l’alimentation est très pauvre chez nous. C’est vrai qu’à brebis tondue, Dieu mesure la tempête ; mais je pense toujours à prescrire des compléments alimentaires à mes malades. Il n’y en aura jamais trop, car le corps en a toujours besoin.

Pourquoi ne tenez-vous pas compte du pouvoir d’achat des malades ?

Est-il normal que le médecin demande à chaque malade, êtes –vous capable d’acheter tel remède ? Normalement toute la famille et les amis devraient aider le malade à se procurer les médicaments nécessaires à la guérison, au lieu d’attendre qu’il meurt avant de faire des dépenses incroyables pour prouver de quoi on est capable. C’est une honte de laisser mourir un malade, par mande de soins et de faire après, des cérémonies funèbres très grandioses, après avoir gardé le corps dans des morgues pendant un mois ; puis acheter des cercueils en acier qui coûtent les yeux de la tête.

Au cimetière, on fera tout pour cimenter la tombe avant d’y déposer le fameux corps. La Bible nous dit pourtant que tu es poussière et que tu retourneras en poussières. Avec une tombe cimentée et habillée en carreaux, comment ce cadavre deviendra-t-il poussière ? Croyons-nous que nos morts sont contents d’une telle situation ? On dit pourtant, chez nous, que les morts ne sont pas morts. Qui peut comprendre les comportements des gens de maintenant ? C’est vrai que l’argent nous rend non seulement sourds, mais encore aveugles.

Je suis parfaitement d’accord avec vous, docteur. Malheureusement, peu de gens raisonnent comme vous. Normalement, même l’Etat devait aider les pauvres à se faire soigner. Lorsque j’avance une telle idée, tout le monde me répond que ça coûterait les yeux de la tête et qu’aucun Etat au monde ne pourrait y arriver. Pourtant, lorsqu’il s’agit des funérailles, même le pouvoir public intervient.

C’est archifaux. Ce sont des bandes d’ignorants qui parlent ainsi. Que fait-on dans les pays communistes ? Nous avons des dirigeants qui volent un trillion de cauris à l’Etat, avec toutes ces sommes volées et cachées dans les banques occidentales, que ne peut-on pas faire ? Un Etat digne de ce nom doit s’occuper de la santé de ses citoyens.

Nous sommes réputés être la communauté la plus pauvre, que dis-je, la plus démunie et la plus méprisée de la terre, parce que nous sommes paresseux et impitoyables à l’égard de nos propres frères. Nous sommes en contradiction avec le sens même de la vie. Le médecin a donc raison de prescrire des médicaments aux malades sans tenir compte de leur niveau économique. C’est un problème de vie ou de mort, donc un problème crucial, avec lequel il ne faut jamais blaguer.

Qu’est-ce qu’on t’a donné ailleurs ?

Rien du tout, docteur. Partout, les remèdes étaient épuisés.

Je parle de l’ordonnance que le médecin t’a donnée.

Personne ne m’en a parlé. Partout les infirmières se moquaient de moi en disant que j’ai attrapé ma maladie sur les femmes et que je mentais que j’avais mal au ventre. Certaines ont même soutenu que je suis atteint du sida et que je le cache. Pour elles, toutes les maladies sexuelles sont honteuses. Ce genre de comportement m’étonne, parce qu’il y a à peine dix ans tout le monde marchait nu ici. Le sexe n’effrayait personne. Jusqu’ici, il faut bien le souligner, les seins de nos femmes ne constituent pas un objet sexuel, comme en Occident. Une maman peut allaiter son enfant partout, sans gêner personne.

On ne vous parlera jamais d’attentat à la pudeur, parce qu’elle aura exposé ses seins en public. Chaque peuple a sa culture qu’il convient de respecter pour la bonne marche de la société. Pour revenir au sida, je ne comprends pas pourquoi certains ont tant honte de cette pandémie du siècle. C’est pourtant une maladie comme toute autre. Demain, on découvrira son vaccin. Pourvu que toute notre population ne soit pas décimée avant.

Et à l’hôpital central, on ne t’a pas donné une ordonnance ou abordable ?

Je crois que c’est réservé aux fonctionnaires et à leur famille et bien sûr, à tous les grands de ce pays. Qui suis-je ? Je me demande même pourquoi je suis né.

Allons, allons, ne connais-tu aucun grand ?

Non, docteur.

Est-ce possible ?

C’est vrai, Docteur. Je suis né et j’ai grandi au fin fond du village.

N’appartiens-tu à aucune secte ?

Je ne sais même pas de quoi il est question, Docteur.

C’est un petit cercle à l’intérieur duquel tous les adhérents se considèrent comme des frères et sœurs et se donnent une assistance mutuelle, mais avec des conséquences souvent très dangereuses. Je ne te souhaite pas d’y adhérer, car à un moment donné, on en devient esclave. Une fois que tu y entres, tu ne peux plus en ressortir, malgré toutes les promesses mirobolantes qu’on ne cesse de te faire. Hélas, on oblige certains jeunes à passer par des sectes pour obtenir un emploi. A choisir ou à laisser. Nulle part, on ne tient plus compte du mérite. C’est pour cela qu’on ne se tue plus au travail et que personne ne fait plus d’effort. Même à l’école, les enfants n’étudient plus. Tous comptent sur l’intervention de leurs parents pour obtenir leurs diplômes. Les filles en particulier savent sur quoi elles comptent.

Chacun se dit que ses parents font partie des grands de ce pays et que l’effort est réservé aux enfants des pauvres. Lorsqu’on fait un concours, c’est l’argent qui parle et non les connaissances intellectuelles individuelles qu’on recherche dans les tous les pays occidentaux. Quand nous comporterons-nous comme les Albinos ? Avec ça, qui osera encore parler de développement dans nos pays. Rien d’étonnant que le progrès ne fasse que nous fuir. Il ne faut jamais s’attendre à des miracles.

Où trouve-t-on ces sectes, Docteur ?

Pratiquement dans toutes les grandes villes. Les membres portent sur eux des insignes qui permettent de se reconnaître. Dans la plupart de grandes villes, les hautes fonctions de l’Etat sont occupées par des gens appartenant à des sectes.

Est-ce qu’ils admettent en leur sein des pauvres comme nous ?

En principe, non. Mais si vous avez fait de hautes études, ça peut remplacer les richesses. Parfois, il suffit d’être de haute naissance. Par exemple, les princes y sont facilement acceptés, sans qu’on tienne compte de leur niveau de vie. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’y admet pas n’importe qui, sinon, on ne parlerait plus de cercle fermé.

N’as-tu pas de sœur ?

Si, docteur.

Est-elle mariée ?

Non, docteur.

Pourquoi ?

Elle ne trouve pas de mari, car elle est trop instruite. Elle a une maîtrise en philosophie et tous les hommes ont peur d’elle. Tous les gens de son entourage l’appellent long-crayon, pourtant elle est très calme, très réfléchie et très respectueuse de la dignité de tout le monde. Je ne l’ai jamais entendu gronder ses cadets ou cadettes, car nous sommes huit enfants dans la famille. Elle est la deuxième après moi. Ma mère s’apprête à faire encore quatre autres petits malheureux. Avec quoi va-t-elle les nourrir ? Dieu seul sait. Si seulement, elle se posait la question. C’est le nombre des enfants qui comptent et non leur qualité ou leur rôle social. Ca ne la préoccupe pas outre mesure. Y pense-t-elle seulement ?

Elle a vraiment du pain sur la planche. C’est souvent la pauvreté qui fait que nos femmes mettent au monde des tas d’enfants qu’elles ne peuvent pas élever normalement. Voilà pourquoi on marchande les enfants dès l’âge de six ans. En mettant beaucoup d’enfants au monde, chaque femme pense que l’un sera assez riche pour s’occuper de la famille et surtout des vieux jours des parents. Quel mauvais calcul ! Comme au village autrefois, personne ne se soucie de l’avenir des enfants. C’est Dieu qui les a donnés. Il va s’occuper d’eux, comme il avait fait des parents. Tous oublient que le monde change. Les traditionalistes paieront cher leur immobilisme.

Ce que vous dites est incroyable, pourtant, c’est vrai, docteur.

Que fait ta sœur ?

Puisqu’elle a fait la philosophie comme spécialité, elle ne peut faire naturellement que l’enseignement, mais, partout où elle va, on lui fait d’abord remarquer qu’elle est du sexe féminin, ensuite qu’elle est allogène. Voilà son principal handicap. Partout on dit qu’une femme ne peut jamais être un bon philosophe, puisqu’elle ne pense qu’à son sexe. Toute la vie pour elle se résume dans l’argent et le sexe. Le reste lui importe très peu. La pensée n’épouse pas le matérialisme. Curieusement, telle est la conviction de tout le mode ici.

Ah ! j’allais l’oublier ; une autre raison pour laquelle ma sœur ne trouve pas

de mari, c’est à cause de sa philosophie de la vie: elle a refusé de se décaper la peau comme font toutes nos jeunes filles aujourd’hui afin de ressembler aux Albinos, puisque les Noirs ne rêvent qu’à épouser une Occidentale. Pourtant elle a un teint naturellement clair, mais elle ne se confond pas avec une Albinos.

En plus de faire disparaître cette peau noire et maudite, qui nous a déjà causé tant de maux, certaines jeunes filles font diminuer leurs gros seins et surtout leurs fesses immenses qui effraient les jeunes gens. Maintenant, nos jeunes gens ne recherchent que des filles minces comme des vedettes de cinéma. Même les taximen refusent de porter les femmes trop grasses, car elles ne leur permettent pas de doubler les places assisses à sa droite.

Dans tous les cas, ma sœur n’est pas grasse, puisqu’elle n’a pas assez de moyens de s’offrir des plats riches en protéines. Bientôt, nous ressemblerons tous à des Albinos, puisque même les hommes ont commencé à se décaper pour plaire à leurs femmes ou pour avoir des enfants privés à jamais de peau noire. Une personne bien décapée, avec un nez allongé à l’aide d’un petit appareil pourra s’exiler facilement en Amérique ou en Europe pour éviter la misère dans nos pays.

Pourtant, j’ai déjà vu des femmes philosophes chez les Albinos. N’allez pas me dire que les êtres humains ne sont pas pareils. Dieu n’a créé qu’une seule espèce humaine et c’est l’environnement seul qui a introduit des différences physiques. Les Noirs sont de grands paresseux et les Albinos de grands travailleurs. C’est tout. Le vrai drame, c’est qu’ils ne se prennent pas pour des hommes. Ils sont tombés dans le piège que leur ont tendu les esclavagistes Albinos.

A la rigueur, un Noir croit que son ethnie seule appartient à la race des hommes et que toutes les autres ethnies constituent des sous-hommes. Tel est le bien-fondé du tribalisme, la cause de la misère des Noirs du monde entier et surtout des Négro-Africains.

Tel que vous parlez, j’ai eu l’impression que vous voulez l’aider à trouver un mari.

Pourquoi pas, mais que faire de la loi qui sépare les autochtones des allogènes ? Je ne peux pas agir contre notre Constitution. Depuis que j’ai su que tu es allogène, c’est par pure bonté, mais aussi parce que je suis un profond croyant en Dieu, que je m’occupe sincèrement de toi. Même à cette étape, certains auraient pu t’abandonner à toi-même, afin que tu ailles consulter un médecin de chez toi. C’est bien ce qu’on fait couramment, je crois.

Pourtant, la déontologie médicale nous interdit d’entrer dans la vie privée des malades. Hélas, qui la respecte encore ? Mais je ne peux pas aller jusqu’à m’immiscer dans vos affaires familiales qui frôlent beaucoup la politique. Mon travail se déroule loin de la politique. Certains collègues sont incapables de prescrire de bons remèdes à des allogènes, qu’on ne considère pas comme de vrais hommes dont on peut avoir pitié.

Pour revenir à ta question, je tiens à te dire que mon rôle n’est pas de chercher des maris à des jeunes filles à la recherche d’un compagnon de vie. Je peux à la rigueur leur donner quelques conseils ou plutôt des règles d’hygiène pour conserver leur santé. En fait, je voulais savoir si elle ne peut pas aller faire des démarches afin qu’on te soigne. Si tu ne connais personne chez nous, tu ne peux rien faire de sérieux.

Malheureusement, elle n’a pas d’argent. Que peut-on faire sans argent, ce prince

à qui on ouvre toutes les portes ? Elle est prête à rendre service à tout le monde. L’autre jour, elle a amené l’enfant de notre voisine plutôt chez le tradipraticien, car le petit souffrait d’un grave accès de palu, en l’absence de sa mère. Hélas, le guérisseur illettré a empoisonné l’enfant paludéen avec certaines herbes dont j’ignore le nom. Et tout le quartier a cru à un coup monté, bien sûr, par jalousie.

Tu donnes quelque chose à l’infirmier du quartier, il te soignera certainement. Moi, je ne peux que te prescrire une ordonnance, mais à la seule condition de connaître la maladie dont tu souffres. Tu m’as tout juste dit que ton ventre gronde, mais je ne t’ai pas encore consulté, puisque tu n’as pas payé ton billet de consultation. Normalement tu devrais passer devant les machines pour que je sache vraiment de quoi tu souffres. Et n’oublie pas que tout se paie.

C’est ce qu’on me demande partout où je passe. Sans argent l’homme n’est rien. On le laissera mourir comme une mouche.

A quoi bon te prescrire une ordonnance, puisque tu ignores le chemin de la pharmacie ? Pourquoi gaspiller du papier et de l’encre pour rien ?

Que vais-je donc faire, docteur ? Mon ventre gronde toujours et je n’arrive à rien manger. Depuis deux semaines, je ne me sens pas bien

Voilà une question embarrassante. Les pauvres ont-ils aussi droit à la santé ? Reviens plus tard, j’y réfléchirai

Mais, docteur, la maladie ne sait pas attendre.

J’ai pour métier de constater toutes les misères humaines dans une impuissance totale. Mets-toi à ma place ; que ferais-tu ?

Je suis donc obligé d’aller chez le tradi- praticien me faire intoxiquer avec des décoctions d’arbre prises sans dose. Je comprends maintenant, tout le jeu de la corruption gangrène notre système hospitalier. Que faire ?

Là aussi, on exigera toujours de l’argent, à moins qu’il ne te soigne à crédit, comme on faisait autrefois au village où tout le monde se connaissait. D’ailleurs tous les habitants descendaient des mêmes aïeux et prenaient toujours en compte ce lien de sang.

Je ne me laisserai pas faire. Je vais aller me débrouiller ailleurs, tant bien que mal. Que font les autres pauvres ?

Grande est la misère humaine et la sainte pitié ne fait plus la beauté de l’âme.

Chapitre VI Boire pour oublier

Tu ne bois pas ?

Non, monsieur.

Tu ne fumes pas, non plus ?

Non plus, monsieur.

Ne cherches-tu pas les femmes ?

Je ne sais pas, monsieur.

Pas de femmes, pas de cigarettes, pas de boisson, pourquoi es-tu donc né ? Quel sens donnes-tu à la vie ? Pourquoi veux-tu paraître singulier ? Maintenant tous les hommes et même les femmes boivent énormément pour oublier les ennuis de ce monde. Et toi, n’as-tu aucun souci ?

Si, monsieur. Je suis un homme comme tous les autres. Mais je suis démuni. Je ne veux pas voler. Personne ne l’a jamais fait dans ma famille.

Tu veux être un homme irréprochable, n’est-ce pas ?

C’est mon médecin qui m’interdit de fumer et de boire. Je dois éviter les émotions fortes.

Et en ce qui concerne les femmes, pourquoi t’en abstiens-tu, alors que tu as déjà trente ans ?

J’ai peur du sida, ce terrible poison nocturne qui est en train de ravager toute l’Afrique noire.

Ne sais-tu pas qu’on peut se protéger, avant les rapports?

On dit toujours comme ça, pourtant tous ceux qui ont des rapports en sont atteints, malgré leur prétendue protection. Quand on est déjà ivre d’amour, on ne se contrôle plus.

Veux-tu donc vivre plus longtemps que tous les hommes de la terre ?

Tel n’est certainement pas mon désir. Je vois autour de moi des ravages causés par les maladies vénériennes, l’alcool et la nicotine, sans oublier la drogue sous toutes les formes.

Donc, tout le monde mourra et te laissera seul sur la terre.

Je ne le souhaite pas, monsieur. Est-ce qu’avant l’arrivée de tous ces maux, la mort ne frappait personne ? J’aimerais mourir de mort naturelle. Personne n’est immortel. Voilà ce qui rend la vie précaire.

Et pourquoi ne veux-tu pas te conduire comme tout le monde ?

Parce que mon médecin m’interdit tout cela.

Ne peux-tu pas outrepasser les recommandations de ton toubib ?

Ce n’est pas bon, monsieur.

Dans ce cas, tu ne peux exercer aucun métier dans notre pays : journaliste, agent secret, médecin, avocat, car, chaque fois qu’il faudra se retrouver entre amis , autour d’un pot, tu indisposeras toujours tes compagnons et toi-même.

Je préfère être maître de moi-même en toutes circonstances, même devant la mort. Personne n’ignore que le grand nationaliste Camerounais, Félix - Roland Moumié, fut empoisonné par un verre d’alcool à Genèves. Son pays en porte les séquelles jusqu’à nos jours. L’absence de ce grand patriote se fera toujours sentir. C’est dire que les retrouvailles entre amis ne fait pas que du bien.

Dans ce cas, tu es toi-même un élément dangereux dont il faut avoir sérieusement peur. En tout cas, désormais je me méfierai toujours de toi. Tu dois tout le temps mijoter des desseins obscurs .Si ta place n’est pas parmi les hommes, il faut que tu sois banni de cette société. Tu es né anormal. Comment se fait-il que l’alcool attire tout le monde, coule jusqu’au fin fond de nos villages et que tu t’obstines à ne pas en boire ? Si c’était du poison, comme tu prétends, il n’y aurait plus aucun survivant.

Maintenant, même les musulmans prennent leur prétendu « thé » en plein bar, sans penser aux qu’en – dira - t - on. Et toi, tu ne peux même pas te cacher dans l’obscurité pour avaler un verre d’alcool. Ne sais-tu pas que les mamans attendent la nuit pour servir de l’alcool à leurs enfants dans l’obscurité ? Beaucoup de gens sont convaincus que l’alcool rend intelligent ou tout au moins courageux. Ignores – tu que ce précieux liquide fait marcher notre pays tout entier depuis longtemps. ? C’est pourquoi on le vend partout, nuit et jour. Ce n’est qu’en Grande-Bretagne que la reine oblige tous les citoyens, sans aucune exception, à ne boire de l’alcool que la nuit.

Quand tu es en état d’ébriété, tu ne vois jamais les voleurs de notre Etat et tu ne te demandes jamais si le pays marche bien ou non. Bref, la qualité de la vie ne te dit absolument rien, puisque tu vis dans les nuages. Tu ne demandes jamais si le pays est bien gouverné ou non. Le jour des élections, tu jettes n’importe quel bulletin dans l’urne, puisque ça ne te dit rien. Et le pays n’en sort pas grandi, puisque ce sont les mêmes qui sont en place et qui rejettent résolument le moindre changement. Par conséquent l’alcool est un instrument important de la politique moderne. Celui qui boit beaucoup se croit très heureux. Quand on devient esclave de l’alcool, on et très soumis.

Peut-on accepter le développement et rejeter le changement ? Quelle contradiction ! Puisque tu es contre la boisson, on peut en déduire que tu es contre le progrès de notre pays. Il faut bien que les gens qui vendent les boissons partout, dans les hôpitaux, dans les écoles primaires et secondaires, sans oublier les églises, vivent comme tout le monde. Et ils savent ce qu’ils font. C’est une leçon qu’on veut nous donner, à savoir qu’un homme sérieux ne peut pas se passer de notre alcool.

Et si tout le monde refuse de boire comme toi, à qui vendront-ils leur alcool ? Et si personne n’achète, notre beau pays ne va- t – il pas s’écrouler ? En conclusion, puisque tu es contre la boisson, tu n’aimes pas notre pays et par conséquent tu ne mérites pas de vivre, car détester son pays est un crime abominable.

Je ne savais pas que j’étais si nuisible.

J’ai l’impression que tu vis hors du temps.

Comment cela ?

Si un homme t’invite à aller avec lui, te soumettras- tu, oui ou non ?

Je n’hésiterai pas.

Ah ! Bon ? Pourquoi ?

Où est le problème ? Je ne vous comprends pas bien.

Je m’en doutais. Si un homme te demande ou te paye pour aller coucher avec lui, accepteras-tu, oui ou non ?

Voulez-vous faire allusion à ce qu’on appelle maintenant homosexualité ?

Bien sûr.

J’ai entendu quelquefois des gens parler de ça, mais je croyais qu’on blaguait. Ai-je deux sexes ? Je ne suis pas androgyne, que je sache. Quand j’entends parler de cette bêtise-là, rien qu’à y penser, ça me donne la nausée.

Ne sais-tu pas non plus qu’il existe le lesbianisme ou saphisme?

Je n’ai jamais entendu prononcer ce mot-là.

Et le saphisme ?

Non plus. Ce sont des mots savants pour moi.

On n’a pas besoin d’être savant pour les connaître ou pour les pratiquer.

Pour commencer, je n’y crois pas du tout. Comment deux femmes peuvent-elles faire l’amour entre elles ? Je n’arrive pas à comprendre. Franchement, ça dépasse mon entendement. L’homosexualité féminine est une invention humaine moderne pour détourner notre attention de nos misères quotidiennes. Il ne faut pas appeler n’importe quoi sexualité. Pour qu’il y ait vraiment sexualité, il faut des organes différents. Le saphisme ne peut être qu’une blague.

Laissons ce sujet délicat qui ne convainc personne. Revenons à la boisson pratiquée par tout le monde, les adultes comme les enfants. Personne n’ignore que nos petits enfants consomment de l’alcool pendant les récréations, et bien sûr, en cachette. C’est pour cela qu’ils se détournent de leur devoir d’étudier. Ils veulent imiter leurs parents et ces derniers ne s’en rendent même pas compte, puisqu’ils vivent sous l’effet d’alcool. Où allons-nous, je me le demande sincèrement ?

En classe, les élèves menacent leurs enseignants et ces derniers ne peuvent absolument rien dire, parce qu’ils ont terriblement peur des enfants des grands. Si un enseignant commet l’erreur de gronder seulement le fils d’un grand, on peut l’enlever la nuit, non pas pour le vilipender, mais pour lui apprendre à vivre. Par exemple, il peut se voir priver d’un œil ou des deux ou de trois doigts de la main droite.

Ce qui m’étonne, c’est que nos dirigeants aiment voir tout le monde boire.

Autrefois, on enfermait les ivrognes tout le week-end et ils ne ressortaient que lundi matin. Qui peut encore tenter de le faire maintenant ? Il n’y aura jamais assez de maisons d’arrêt pour les contenir. Avant l’arrivée des Albinos, buvait-on ainsi chez nous ?

Peut-êtrepas autant, mais on buvait de la boisson naturelle, comme le vin de palme qu’on laissait fermer. Mais c’était réservé à une certaine classe sociale, puisqu’il était interdit aux femmes et aux enfants de boire. En ce temps-là, la boisson n’était en un aucun cas une arme politique. Certains buvaient tout juste en mangeant, comme on fait chez les Albinos. Il était rare de rencontrer un homme en état d’ébriété.

Et tout le monde raisonnait avant d’agir. Il était même très honteux de s’enivrer en public .La famille était souillée pour toujours. On part de l’hypothèse qu’un homme qui se respecte doit toujours se surveiller. Voilà pourquoi certains actes que nous posons aujourd’hui sont indignes d’un être humain. A cause de leur bonté naturelle, les Albinos nous empêchaient de trop boire. Au contraire, nos propres frères nous encouragent à le faire pour qu’ils puissent conserver éternellement le pouvoir.

L’alcoolisme engendre une situation bizarre. Tout le monde est pauvre et affamé. Pourtant, personne ne manque d’argent pour boire. S’il faut choisir entre la nourriture et la boisson, tout le monde préfère la dernière. Personne ne peut justifier une telle conduite. Même la philosophie est incapable de l’expliquer.

Chaque médaille a son revers. Lorsqu’on prend de l’alcool, on ouvre le fond de sa pensée, puisqu’on ne peut plus rien cacher. Nous avons entendu abasourdis un de ceux que nous appelons « dirigeants » demander publiquement aux gens qui viennent d’ailleurs (ou allogènes) de rentrer seulement chez eux, parce que ce sont eux qui viennent faire le désordre dans leur beau village, sinon ils vont voir ce qu’ils vont voir.

Ils étaient nombreux à signer cet article qui donnait la chair de poule à tous les allogènes qui le lisaient, puisqu’ils promettaient la guerre civile pour bientôt. Et dire que ces énergumènes n’ont pas du tout été appréhendés ! Quel encouragement aux meurtres ! Sans alcool, auraient-ils livré leurs secrets ? Jamais. Maintenant tout le monde sait que les autochtones préparent en cachette une guerre civile contre les allogènes. A bon entendeur salut.

Voilà quelques bons aspects de l’alcool. Il nous permet de cracher la vérité en public. Désormais les allogènes sauront à quoi s’attendre. Mais toute vérité est-elle bonne à dire partout ?

Pour bien endormir un peuple récalcitrant, il faut orienter la jeunesse vers la musique et les autres catégories vers la boisson. Personne n’est trop pauvre pour refuser de boire. N’est-il pas paradoxal que tous ceux qui se disent pauvres, boivent abondamment. Avec l’argent de la boisson, il pourrait bien entretenir tout un foyer. Les dirigeants seront alors tranquilles pour conduire le pays où ils veulent sans rencontrer aucun obstacle sur leur chemin.

Comment se fait-il que tous les ivrognes soient toujours gais et optimistes ? Ils sont toujours prêts à vous payer une bière, mais si vous demandez de laisser la bière et de vous donner de l’argent en échange, il vous répondra qu’il n’a rien. Que gagnent-ils à ce que tous les gens autour d’eux soient sous ? Sans doute veulent-ils créer un monde de joyeux. Celui qui boit ne se soucie de rien. Tous les problèmes de la vie sont oubliés.

ls deviennent tous de sales égoïstes et ne vivent plus que pour eux-mêmes. En dehors de leur ventre, rien ne les préoccupe encore. Même la nourriture n’est pas leur premier souci. L’avenir n’existe pas pour eux. L’éducation de leurs petits enfants ne les préoccupe outre mesure. Bien vivre l’instant présent, sans se soucier des qu’en-dira-t-on, voilà leur unique préoccupation. Advienne que pourra.

Chapitre VII Devine qui je suis

Sais-tu à qui tu as affaire ?

A un homme.

Quoi ? Oses-tu me ridiculiser ? Il suffit que je lève mon petit doigt et tu seras pulvérisé sur-le-champ. Où sommes-nous ? Sais-tu à qui tu as à faire ?

J’ai simplement demandé de régler à l’amiable cette histoire.

Crois-tu que j’ai peur de quelqu’un ou de quelque chose dans ce pays ?

Je ne l’ai pas dit, mais je pense que vous êtes en tort puisque vous avez grillé le feu rouge et que vous n’avez pas respecté la priorité à droite.

Toi, un simple petit chauffeur de taxi, n’aurais-tu pas dû t’arrêter pour laisser passer ma voiture, une Mercédès noire ?

Une chambre comprend quatre murs.

C’est-à-dire ?

Je crois que la loi est faite pour tout le monde, grand monsieur.

Ne sais-tu pas que certains grands sont au-dessus de cette loi ? Oublies- tu que c’est nous qui concevons la loi ? Sans nous, d’où viendrait cette loi et à quoi servirait-elle ?

Bon, nous allons attendre l’arrivée de la police. Après tout, c’est mon taxi qui est endommagé et non votre belle voiture noire.

Tu feras ce constat à l’amiable avec la police seule. D’ailleurs voilà arriver un agent de police. Maintenant, tu sauras de quel bois je me chauffe.

Eh ! Sale allogène, que fais-tu là ? N’encombre pas la voie publique.

Ce monsieur m’est entré dedans, monsieur l’agent.

Ne pouvais-tu pas le laisser passer d’abord ? Ne vois-tu pas la couleur noire de sa voiture ?….

Cher monsieur, veuillez vous en aller, je vais m’occuper moi-même de ce délinquant.

Non, monsieur l’agent, il n’a pas respecté les signaux lumineux…

Et alors ? Ca fait quoi ? Ne vois-tu pas que c’est un grand ? Doit-il respecter le code de la route comme tout le monde ? Les cinq doigts de la main sont-ils égaux ? Dans ce cas, pourquoi dit-on qu’ils sont grands ? As-tu déjà vu le président de la République s’arrêter quelque part pour respecter les signaux lumineux ? Qui te dit que ce grand n’appartient pas à sa famille souche ou à son ethnie ? Veux-tu qu’on me renvoie de mon poste ou qu’on me jette en taule à cause de toi ? Penses-tu que les grands sont obligés de respecter le code de la route ? Depuis quand ? S’ils les respectent, ne va-t-on pas les confondre avec les petits ? Pourquoi alors sont-ils nés ou devenus grands ?

Monsieur l’agent, je ne savais pas qu’on faisait des discriminations dans l’application des règles du code de la route.

Tais-toi, viens-tu de naître ? Dégage vite la chaussée. Je t’emmène au poste où tu méditeras ton forfait dans une cellule, après avoir été bien corrigé. Tu vas voir, nous allons t’apprendre à vivre l’enfer sur terre.

Je suis entièrement innocent, monsieur l’agent. Mon seul malheur est d’être né petit et de n’avoir aucun soutien. A cause de ma pauvreté, je n’appartiens à aucun club. Quel cercle pourrait m’accepter ?

As-tu un peu d’argent sur toi ?

Non, monsieur l’agent. Le premier client que j’ai porté vient de partir, impatient d’attendre depuis deux heures.

C’est fini pour toi. Tu auras chaud. Allons vite au poste.

Pouvez-vous patienter pour que j’emprunte un peu d’argent aux amis taximen ? Faites au moins le constat en attendant.

Allons-nous passer toute la journée ici ?

Veuillez attendre au moins que je prévienne ma famille.

De quelle famille parles-tu ?

J’ai vingt deux ans et je suis marié depuis dix-huit ans.

Ca, alors ! Quel âge avait ton épouse ?

Quinze ans exactement, sinon on aurait jamais accepté que nous nous marions à la mairie.

Encore que chez vous, l’âge est toujours supposé. Tu ne dépasses ta femme que de trois ans. Est-ce possible ? Chez nous, il faut avoir vingt ans de plus que son épouse, pour être bien respecté par elle.

C’est vrai, puisqu’il n’existe pas de secrétaire d’état civil. Tout le monde est illettré dans mon village. L’acte de naissance vient donc d’y être introduit. Mais combien de villageois savent ce que c’est ? Certains ont l’impression qu’on blague, lorsqu’on leur demande d’aller prévenir le secrétaire d’état civil, dès la naissance de leur enfant.

Viens-tu d’arriver dans la capitale ?

Oui, monsieur l’agent.

[...]

Fin de l'extrait de 158 pages

Résumé des informations

Titre
Des Histoires à dormir debout
Cours
keine
Auteur
Année
2008
Pages
158
N° de catalogue
V119005
ISBN (ebook)
9783640234783
ISBN (Livre)
9783640234899
Taille d'un fichier
1026 KB
Langue
Français
mots-clé
Histoires
Citation du texte
Prof. Dr. Dr. Chindji Kouleu (Auteur), 2008, Des Histoires à dormir debout, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/119005

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