Plan :
Introduction 2
1. Les structures générales 4
1.2 Les protagonistes et les canaux de communication 4
1.2 Les enjeux principaux 5
2. Les temps de crises 1661-1689 7
2.1 Les premières tensions : La prééminence française et l incident
de la Garde corse 7
2.2 La lutte contre le Jansénisme et la guerre de Hollande 8
2.3 Louis XIV contre Innocent XI 10
3. La lutte commune 1689-1715 14
3.1 La réconciliation avec le pape et la guerre de la Ligue
d Augsbourg 14
3.2 La guerre de la succession d Espagne 15
Conclusion 19
Bibliographie: 21
1
Introduction
Les relations entre Louis XIV, roi de France et « fils aîné de l’Eglise », et ses « pères » papaux à Rome n’étaient pas toujours faciles. Certes, quand en 1661 le Roi-Soleil commença son règne personnel après la mort du cardinal Mazarin, les temps des grands combats médiévaux pour la prépondérance du spirituel ou du temporel entre les papes et les princes d’Europe – tout d’abord les Empereurs Romains – étaient depuis longtemps passés. La naissance de l’Eglise anglicane et la Réforme du 16 ème siècle avaient mis fin au rôle de l’Eglise catholique comme autorité universelle – elle n’était plus sans alternative dans l’Occident chrétien. Mais aussi « par leur comportement dans les affaires italiennes les papes se ravalent eux-mêmes au rang des princes temporel entre beaucoup des autres » 1 . Quand même, le pape cherchait toujours à conserver un certain poids sur le plan de la diplomatie internationale – au moins en ce qui concerne le monde catholique.
Par contre, le pouvoir de l’Etat et l’emprise des monarques sur leurs territoires s’avaient de plus en plus renforcé. S’il faut certainement nuancer l’image d’un souverain « absolu » de tout contrôle et toute influence à l’intérieur de son royaume, les pouvoirs personnels de Louis
XIV étaient considérablement supérieurs à ceux de ses prédécesseurs royaux. Pourtant,
l’Eglise restait un pilier fondamental de la monarchie française. C’est là où se trouve la particularité des relations diplomatiques entre Rome et le roi de France : le pape n’était pas seulement le souverain d’un Etat italien plutôt médiocre – notamment par rapport à la France –, mais aussi la plus haute autorité religieuse pour tout catholique. Si un désaccord avec le Saint-Siège ne pouvait pas vraiment menacer le trône de Louis, il était fâcheux dans le plan religieux et pouvait semer de troubles parmi ses sujets français très majoritairement catholiques. En plus, le clergé de France occupait aussi une place considérable dans la gestion de l’Etat, et l’Eglise était loin de vivre dans un état de véritable autarcie vis-à-vis de Rome. 2 C’est pourquoi, s’il est vrai que les relations avec Rome n’avaient pas toujours la toute première priorité pour le roi de France, elles occupaient quand même toujours une certaine place dans l’agenda royale. Quant au pape, le souverain sur presque vingt millions de croyants et le plus fort monarque de l’Occident, le « Roi Très-Chrétien » qui se voulait champion de la cause catholique, méritait évidemment l’attention de Sa Sainteté.
1
Zeller (Gaston), Histoire des relations internationales, vol. 1 : du Moyen Age à 1789, Paris 1955 [=Zeller, Relations internationales] p. 263.
2
« Contrairement à l’idée trop répandue dans l’historiographie, que l’Eglise de France de l’Ancien Régime aurait vécu dans une sorte d’autarcie vis-à-vis du Saint-Siège, les échanges étaient constants entre Rome et la France. » Blet (Pierre), Les nonces du pape à la cour de Louis XIV, Paris 2002 [=Blet, Nonces], p. 106.
2
Vu la longue durée de 54 années, il n’est pas surprenant que les relations avec la papauté aient changé considérablement au cours du règne personnel de Louis XIV. D’autre part, il y a aussi un nombre de constants et de « structures de base » qui l’on retrouve pendant toute la période. C’est pourquoi, après un premier point sur les structures diplomatiques et les acteurs principaux, j’ai choisi une démarche chronologique en deux parties, dédoublant le long règne de Louis XIV. Tandis que les premières années de 1661 jusqu’à la mort d’Innocent XI en 1689 étaient marquées par de vifs conflits, dans la seconde période de 1689 jusqu’à la mort de Louis XIV en 1715 le roi pouvait escompter de Rome un certain soutien à sa politique. Il est intéressant à noter que le « bilan global » traditionnel des deux phases de la politique étrangère de Louis XIV – qui voit généralement une première époque « heureuse » suivi par une « phase des échecs » après 1685 – se trouve de ce point de vu spécial pour ainsi dire inversé.
3
1. Les structures générales
1.2 Les protagonistes et les canaux de communication
Personnellement, Louis XIV était sans doute croyant, même dévot vers la fin de son règne, mais sa conception de la religion s’approchait plutôt au « catholicisme d’Etat » du cardinal Richelieu. Elle ne l’empêchât pas de s’opposer au pape dès que le roi considérait que les intérêts de la monarchie l’exigeaient. Le premier souci restait toujours la « gloire » du roi de France. La devise royale « Nec pluribus impar » devait bien être fait respecté. De son point de vue, le roi de France était comptable de ses actes devant Dieu seul.
Dans le patrimonium petri, six papes différents régnèrent durant les années de 1661 à 1715, de personnalités assez différentes, dont celle d’ Innocent XI allait se relever la plus « difficile » du point de vue de Louis.
Mais les relations entre Rome et la cour de France ne dépendaient pas uniquement des deux souverains, qui n’échangeaient en fait que relativement peu de communication directe mises à part les occasions extraordinairement solennelles. Pour la diplomatie « ordinaire », on se servait des ambassadeurs. Ceux-ci jouissaient d’une indépendance non négligeable à l’égard de leurs maîtres à cause de la distance géographique et du délai de courrier, qui mettait presque trois semaines d’une capitale à l’autre. Ayant reçu leurs instructions, les représentants diplomatiques devaient attendre d’être reçu en audience, ce qui pouvait encore entraîner un retard considérable, d’autant plus quand le roi se trouvait en campagne et s’était éloigné de sa capitale. L’ambassadeur de France à Rome incarnait la monarchie française auprès du curie romain. Louis XIV aimait de choisir ses ambassadeurs parmi la haute noblesse et il n’était pas du tout incliné à souffrir qu’on manquait de respect envers eux, comme le montrait très nettement l’affaire de la Garde corse de 1662.
Quant au Saint Père, il était représenté en France par un nonce apostolique, un évêque ou archevêque envoyé par le pape. Sa mission se terminait en général avec une promotion qui le faisait cardinal. Parallèlement à ses fonctions diplomatiques, le nonce recevait en plus certains pouvoirs spirituels. 3 Les interlocuteurs principaux de ces représentants étaient évidemment le ministre de l’étranger français et son pendant à Rome, le secrétaire d’Etat, mais notamment la mission du nonce exigeait le contact à un grand nombre des gens. Outre ses tâches
3
C’est-à-dire la faculté de « bénir le peuple dans les limites de sa légation », de célébrer pontificalement
en présence du roi et de la reine et d’exercer une certaine juridiction ecclésiastique concernant l’absolution de
hérétiques et le traitement des livres interdits. Blet, Nonces, p.10.
4
d’ambassadeur, son rôle religieux extra-diplomatique requérait des relations constantes avec le clergé de France.
Les questions d’une importance spéciale étaient souvent confiées à des envoyés extraordinaires. Ainsi, Louis insista sur l’envoi d’un légat lui présentant les excuses d’Alexandre VII lors de l’affaire de la Garde corse. Notamment les négociations touchant les affaires religieuses qui concernaient par définition un plus grand nombre des gens se faisaient souvent par les canaux différents à l’intérieur de l’Eglise, par exemple par les cardinaux français au Curie romain ou les confesseurs (jésuites) du roi de France.
1.2 Les enjeux principaux
Au-delà des quelques incidents de nature polito-diplomatique dont sera parlé à la suite, les relations entre Louis XIV et la papauté étaient marquées par plusieurs leitmotive, tous liés dans une certaine façon à la religion. Bien qu’on puisse parler d’une certaine « rationalisation » en matière de l’organisation de l’Etat et de l’administration, la France du Roi-Soleil demeure toujours une « monarchie du droit divin ». Le pouvoir de Louis XIV se basait toujours en bonne partie sur l’Eglise, et « l’union du politique et du sacré, codifiée par la Pragmatique Sanction de Bourges et le Concordat de Bologne, constitue un des fondements essentielles de la monarchie » 4 . Le concordat de 1516 donnait au roi de France le privilège de nommer les évêques, les abbés des nombreux monastères et certains curés de grandes villes avec agrément de Rome, respectivement des évêques, qui devaient investir les nommés de leurs pouvoirs spirituels. Propriétaire éminent des biens d’Eglise, le souverain avait aussi le droit de regard sur ces biens et sur leur gestion. Cette construction permettait au roi de confier de tâches administratives à l’Eglise, mais avait aussi l’inconvénient que le Saint-Siège se trouvait ainsi mêlé dans une certaine façon des affaires internes du royaume – ce qui entraînait régulièrement des querelles de compétences d’une complexité considérable. Elle faisait aussi de l’Eglise gallicane une sorte de troisième force dans le jeu entre le monarque et le pape, où elle cherchait à son tour à trouver une voie entre indépendance et obédience à l’égard des deux autres.
Avec la couronne de France, Louis XIV avait hérité de ses ancêtres aussi les droits et devoirs traditionnels liés aux titres honorifiques à l’égard de l’Eglise. En tant que roi de France, il était le « Roi Très Chrétien », « fils aîné de l’Eglise », qui devait au pape son « respect filial », et en général son service et sa protection à l’Eglise romain. De plus, il revenait à un Roi Très Chrétien de « lutter contre les hérétiques et les infidèles ». En ce qui concerne le premier
4 Mandrou (Robert), Louis XIV et son temps 1661-1715 (Collection peuples et civilisations), 2 e édition
corrigée, Paris 1978, p.192.
5
point, les intérêts de Rome concordaient en théorie assez bien avec la volonté du Roi-Soleil qui se souciait de renforcer l’unité religieuse de la France afin de faire progresser l’unité politique. Néanmoins, si le combat commun contre le jansénisme constituait l’un des grands thèmes de la correspondance entre Louis et la papauté, des résultats réels se faisaient très souvent attendre. D’autre part, la lutte contre la « Religion prétendue réformée », que le roi de France avait engagée notamment à partir des années 1680 réussit par la révocation de l’édit de Nantes en 1685, mais ne trouvait guère l’appréciation de la part de l’Eglise romaine que le Louis avait peut-être souhaitée, à cause de l’affrontement personnel avec Innocent XI au même temps.
Dans le plan de sa politique étrangère, Louis XIV cherchait à profiter du fait qu’il s’était opposé à partir de 1672 aux premières puissances réformées, à la Hollande et plus tard à l’Angleterre, pour se poser comme champion de la cause catholique en Europe. Quand même, le pape l’implorait constamment de cesser les hostilités entre les Etats catholique – c'est-à-dire en premier chef contre les Habsbourg de l’Autriche et de l’Espagne – pour diriger son énergie plutôt vers une croisade contre le Sultan ottoman ou au moins contre les Barbaresques musulmans dans la Méditerranée. Or, Louis considérait l’amitié franco-turque comme « l’un des fondement les plus solides de la politique française en Europe » 5 , alors que les Habsbourg étaient les ennemis traditionnels de la monarchie française. Par contre, le soutien pour le catholique Jaques II d’Angleterre contre Guillaume d’Orange était vu d’un très bon œil à Rome, même si les espoirs de lui rendre son trône se révélèrent vaines et la décision n’améliorait pas la position déjà critique du roi de France à la veille de la guerre de succession d’Espagne.
5
Zeller, Relations internationales, p. 508.
6
2. Les temps de crises 1661-1689
2.1 Les premières tensions : La prééminence française et l’incident de la Garde
corse
Quand le cardinal Mazarin moura le 8 mars 1661 et le jeune roi Louis XIV, alors âgé de 22 ans, décida de prendre dorénavant lui-même la direction du gouvernement, la France était incontestablement la première puissance de l’Europe depuis la paix de Pyrénées de 1659. Louis tenait à montrer aussitôt à tout le monde, que, malgré sa jeunesse, il était décidé à faire respecter ce rôle. Dans ce sens il faut comprendre la « Guerre de préséance » de 1661 entre l’ambassadeur français et celui de l’Espagne à Londres qui finît par la reconnaissance humiliant de la prééminence française par les Espagnols. Un peu plus tard, c’était également un incident violent concernant l’un de des ambassadeurs royaux qui débouchait sur une crise diplomatique, cette fois avec la papauté. Le soir du 20 août 1662, une rixe éclata entre quelques soldats corses de la garde du pape Alexandre VII et quelques Français de l’ambassade. Il y avait des morts, on tira sur l’ambassadeur, à l’époque le duc de Créqui, et sur le carrosse de sa femme. Dès que la nouvelle était arrivée à Paris, Louis réunit son conseil. Alors que certains de ses conseillers voulaient aussitôt mettre le nonce à la Bastille, le roi décida de mettre ce dernier sous la surveillance d’une garde de quarante mousquetaires le raccompagnant jusqu’aux frontières de France et de lui interdire toute communication. 6 Si le pape voulait négocier, il devait le faire par l’intermédiaire de Créqui, qui s’était senti entre- temps contraint de quitter Rome et de se retirer vers la France. Le Saint Père se hâtait d’exprimer ses regrets solennels, mais Louis insistait sur l’envoi d’un légat extraordinaire pour lui présenter les excuses du pape. De plus, il faisait savoir qu’il ne se contenterait pas du châtiment des quelques soldats, mais voulait le licenciement de toute la garde corse. Après des négociations infructueuses à Lyon et puis à Pont-de-Beauvoisin entre les plénipotentiaires des deux partis en été 1663, la France se préparait à mettre en marche ses troupes vers Avignon – qui faisait à l’époque encore partie de l’Etat d’Eglise – et menaçait même une invasion armée en Italie. Finalement, on trouvait un accord dans le traité de Pise en février 1664, et en juillet le légat apostolique cardinal Chigi se rendait à Paris porter les excuses d’Alexandre VII et renouer les relations diplomatiques entre son maître et le monarque de France. En plus, il fallait ériger une pyramide commémorative à Rome destiné à éterniser la
6
Blet, Nonces, p. 21.
7
vengeance de Louis XIV, 7 avant que ce dernier déclara qu’il « [demeurait] pleinement satisfait de l’offense qu’[il] avait reçue à Rome en la personne de [son] ambassadeur » 8 . Le roi trouvait une occasion pour prouver sa bonne volonté en été 1664, quand il envoyait le comte de Coligny avec 6000 hommes pour renforcer les forces chrétiennes dans la bataille de Saint Gothard contre les Turcs. Victoire glorieuse des Chrétiens, qui n’empêche pourtant pas la perte de la Crète aux Ottomans cinq ans plus tard, en outre à cause de la participation plutôt timide du roi de France.
2.2 La lutte contre le Jansénisme et la guerre de Hollande
Les deux côtés étaient intéressés par une entente, car un problème religieux exigeait les efforts réunis du pape et du roi – à savoir la querelle des Jansénistes. Il s’agissait d’un courant spécial du catholicisme fondé sur les enseignements de l’évêque d’Ypres, Cornelius Jansen, assez proche du protestantisme dans sa conception du salut « par la grâce de Dieu seule ». A partir de son centre spirituel, le monastère de Port-Royal-des-Champs, ce courant religieux ne cessait de se répandre en France. En 1653, encore au temps de Mazarin, la bulle Cum occasione d’Innocent X avait déclaré hérétiques cinq propositions tirées de l’Augustinus, l’ouvrage principal de Jansen, envoyées au pape par des évêques français pour obtenir un jugement. Mazarin s’engageait à faire exécuter la volonté du Saint Père, mais il se heurtait aussitôt à la résistance des jansénistes parmi le clergé français, tout d’abord l’archevêque de Sens, qui répondaient avec la «distinction du droit et du fait » : on reconnaît que les cinq propositions étaient hérétiques « du droit », mais niait qu’ils se trouvaient de fait dans l’ouvrage de Jansen. Une grande assemblée du clergé de France réagit en 1654 avec l’imposition d’un formulaire à signer par le clergé de tout le royaume, déclarant la condamnation par le signataire « de cœur et de bouche de la doctrine des cinq proposition de Cornelius Jansen contenue dans son livre Augustinus » 9 . L’initiative étant approuvée par le pape Alexandre VII en 1656, la question aurait pu sembler réglée, mais la rupture entre Rome et Paris à la suite de l’affaire des Corses avait empêché une application efficace des mesures prévues et laissé un certain répit aux sectateurs. Quand Louis XIV reprit donc en 1665 le projet du formulaire, c’était cette fois-ci l’évêque d’Alet qui s’opposait à l’autorité royale et papale réunie, suivi par ceux d’Angers, de Beauvais et de Pamiers 10 . Plus grave encore, la
7
Zeller, Relations internationales, p.507/508.
8
Blet, Nonces, p. 32.
9
Blet, Nonces, p. 41.
10
En utilisant une fois de plus une sorte de „distinction du droit et du fait“, précisant que la soumission de foi demandée par le formulaire avait pour objet les vérités révélées par Dieu. Comme le fait que les cinq propositions se trouvaient vraiment dans l’Augustinus n’était pas uns révélation divine, on pouvait donc continuer à croire le contraire tout en signant le formulaire. Blet, Nonces, p. 43-44.
8
querelle était en train de se compliquer considérablement par les contradictions latentes entre l’Eglise romaine et l’Eglise gallicane, qui commençaient de se confondre avec le problème de Jansénisme.
En 1663, la faculté de théologie de la Sorbonne avait édité une censure en six articles sur la liberté de l’Eglise gallicane, soulignant en outre la position forte du roi de France et rejetant le dogme de l’infaillibilité du pape, de laquelle dépendait pourtant la valeur des condamnations du jansénisme émises par Rome. Content de la confirmation de ses droits, Louis XIV l’avait fait enregistrer dans toutes les cours de justice et toutes les universités de son royaume, avec défense de soutenir la doctrine contraire. De son côté, Alexandre déclara hérétique la censure de la Sorbonne en 1665, mais pour préserver la bonne entente, on s’accordait finalement sur le compromis de simplement « oublier » toute l’affaire et de n’en parler plus. Restait à ramener à l’ordre les quatre évêques en « rébellion ». Le problème se révélait bien difficile, car ni l’Eglise gallicane ni le pape voulaient concéder à l’autre parti le droit de juger un évêque français. Vu les progrès rapides de la doctrine de Jansen en France et la sympathie de nombreuses personnes de haut rang, le roi préférait encore une fois un compromis. La « Paix de l’Eglise », conclu avec le successeur d’Alexandre Clément IX, permettait en janvier 1669 le retour en grâce des quatre évêques en échange de la signature « pure et simple » du formulaire et une lettre de soumission adressée au pape, d’ailleurs « un chef-d’œuvre d’ambiguïté » 11 . Dans la pratique, la solution trouvé se traduisait par une soumission de jure et une tolérance de facto.
Clément IX ne gouvernait l’Eglise que deux ans, et Clément X le succédait fin avril 1670. Ses relations avec la France commençaient plutôt cordiales, d’autant plus que Louis XIV se décidait en 1672 à la guerre contre les Province Unis de la Hollande, du point de vu de l’Eglise romaine un Etat champion de l’hérésie. Le Saint Père se montrait plus que satisfait de la restitution du culte catholique par le roi de France dans un pays calviniste et lui congratula cordialement à la prise de Maastricht en été 1673. La situation devait se changer avec la nouvelle du 30 août de même année : L’Empereur et le roi d’Espagne venaient de conclure une alliance avec les Hollandais, ce qui transformait une « croisade contre les hérétiques » en une guerre lamentable entre royaumes catholiques qui faisait « couler les larmes de toute l’Eglise » 12 . Le pape ne tardait pas à offrir sa médiation, mais recevait une réponse plutôt hésitante. Comme l’offre ne pouvait concerner que les Etats catholiques, elle ne pouvait jouer qu’un rôle secondaire. Pourtant, après une réaction positive de Vienne et de Madrid, la France se déclarait également prête à accepter une médiation du Saint Siège début 1675. Mais la suite
11
Blet, Nonces, p. 61.
12
Blet, Nonces, p.103
9
illustrait clairement l’importance réelle que les monarques catholiques accordaient à une participation du pape : le lieu de conférence était fixé à Nimègue, une ville protestante, ce qui amenait finalement Clément X à renoncer à poursuivre ses efforts en faveur de la paix. 13 La conclusion du traité de Nimègue entre la France et les Provinces Unis en 1678 se déroulait d’ailleurs déjà au temps de son successeur au trône de Saint Pierre, Innocent XI étant élu en automne 1676.
2.3 Louis XIV contre Innocent XI
De tous les papes qui passaient à Rome durant la vie de Louis XIV, aucun ne faisait aussi des soucis à Louis qu’Innocent XI. La cause se trouve en grande partie dans la personnalité du pape Odescalchi, qui était certes un pontife de vie exemplaire, mais peu diplomatique. Son collaborateur le plus proche, le secrétaire du chiffre et des lettres latines Agostino Favoriti, était un sympathisant du Jansénisme et en plus «possédé de la nostalgie des grandes heures de la papauté médiévale » 14 . En 1678, ledit Favoriti devenait le secrétaire d’une commission à Rome dite « congrégation de la régale », qui était chargée de s’occuper d’une plainte de deux évêques français notoirement jansénistes, Pavillon d’Alet et Etienne Caulet de Pamiers. Depuis le Moyen Age, dans certains évêchés, le roi de France avait eu le « droit de la régale », c’est-à-dire il se substituait à l’évêque en cas de vacance pour percevoir les revenus et nommer aux bénéfices. Par deux déclarations de 1673 et de 1675, Louis XIV avait cherché à étendre la régale à tout le royaume. Clément X ne réagissant pas, le clergé de France acceptait le nouveau règlement – sauf les deux évêques d’Alet et de Pamiers. Du fait de leur résistance, le roi fit déclarer leurs évêchés « vacants en régale » et se mit à y exercer son droit de régale. La commission de 1678 ne se contentait pas d’exiger la révocation des deux édits royaux de 1673 et 1675, mais menaçait le roi du châtiment divin et comparait l’affaire aux grandes luttes médiévales entre le Sacerdoce et l’Empire au temps de Grégoire VII, Urbain II et Pascal II. Le nonce à Paris tentait en vain d’obtenir en peu de modération dans le ton de ses supérieurs, alors que le roi de France insista sur le fait que pour lui, la régale était un droit inaliénable de la Couronne, comme le Parlement l’avait attesté aussi. De plus, il s’étonna de l’alliance entre le pape et les évêques jansénistes. Mais si Louis XIV pensait que le pape allait se résigner devant cette politique de « fait accompli », il avait tort. Innocent envoyait deux autres brefs du
13
En plus, les relations entre Rome et les trois Etats catholiques étaient tendues à cause d’une incident diplomatique à la suite d’un problème de taxation concernant les trois ambassadeurs à Rome et à cause d’un différend entre le pape et l’ambassadeur français, le duc d’Estrées, à la suite de la « promotions des couronnes », au point que le pape décidait à rappeler ses nonces des Vienne, de Paris et de Madrid en les créant cardinaux. Blet, Nonces, p. 115-117.
14
Blet, Nonces, p. 131.
10
même content et du même manque de sens diplomatique. Le roi, qui se voyait contraint de prendre l’initiative, convoqua une assemblée générale du clergé français, qui approuva en février 1682 l’extension de la régale, à condition que Louis corrigerait les abus de cette pratique. Innocent rejetait ce compromis. L’Assemblée avait donc recours à un autre projet déjà préparé : Elle votait le 19 mars 1682 les « Quatre Articles » de la liberté de l’Eglise gallicane, ayant comme base le « Six propositions » de la Sorbonne de 1663 15 . En revanche, Innocent XI refusait les bulles d’institution canonique aux évêques nommés par le roi de France pour les évêchés vacantes du royaume.
Alors qu’on discutait encore les mesures à prendre contre les Quatre Articles, la « menace turque » était en train de détourner l’attention de l’Europe chrétienne. En été 1683, l’avance irrésistible de l’armée du Sultan sur Vienne alarmait le Curie, qui suppliait le secours du Roi Très Chrétien pour l’Empereur assiégé par les infidèles. Louis n’était pas mécontent des troubles de son vieil ennemi de la maison de Habsbourg, d’autant plus que la France entretenait traditionnellement des bonnes relations avec la Haute Porte, même si elle venait de décliner une offre d’une alliance formelle anti-habsbourgeoise en 1677. Auprès du pape, Louis s’excusait en soulignant que c’était seulement à cause de l’Empereur que la France n’avait pas pu finir la reconquête de la Hollande des mains des hérétiques en 1673. En plus, il exprimait sa crainte que Léopold n’aille faire la paix avec les Ottomans pour retourner ses armes contre la France. Pour ne pas paraître faire obstacle à la défense de l’Europe, Louis se déclarait finalement prêt à une trêve, qui n’était conclue qu’en 1684, après que le roi de Pologne avait apporté son secours pour soulager Vienne des armées du Sultan 16 . Si « les événements avaient permis à la France de traverser cette crise sans trop de dommage pour sa réputation et ses intérêts » 17 , le prestige du Roi Très Chrétien se trouvait quand même en baisse auprès des catholiques de l’Occident, tandis que l’Empereur, le roi de Pologne et Venise – alliés dans une nouvelle Sainte Ligue constitué par Innocent en 1684 – se couvraient de gloire en vaincrant les infidèles. On trouverait là peut-être l’une des raisons pour lesquelles le roi s’engagea en même temps de plus en plus dans la lutte contre la « Religion prétendue réformé » en France, jusqu’à l’édit de Fontainebleau en 1685, qui révoquait les libertés garanties aux Protestantes par l’édit de Nantes 18 . Dans le plan de la politique étrangère,
15
Cf. ci-dessus page 6. Les Quatres Articles : L’Eglise n’avait aucun pouvoir sur le temporel des princes, le concile était au-dessus du pape, le pape était tenu par les canons des conciles, et ses définitions dogmatiques n’étaient infaillibles qu’avec le consentement de l’Eglise.
16
A Ratisbonne le 14 août 1684. L’influence de la diplomatie romaine sur la conclusion est « difficile de mesurer » d’après Blet, Nonces, p. 147.
17
Zeller, Relations internationales, p. 544.
18
Pour l’évolution de la question de la « RPR » cf. par exemple : Bluche (François), Au temps de Louis XIV. Le Roi-Soleil et son siècle, Paris 1994.
11
l’initiative était un échec, réunissant définitivement les puissances protestantes contre la France sans lui valoir le soutien des catholiques – même pas celui du Saint Père lui-même, qui ne réagit à la nouvelle qu’avec un bref de félicitation « assez formel » 19 .
En février 1685, les diplomates du Curie pouvaient se réjouir d’une troisième triomphe après le rapprochement entre l’empereur et la Pologne et la Sainte Ligue, la médiation réussie entre la France et la République de Gênes. Pourtant, les relations au roi de France étaient encore en train de se détériorer. Alors que la querelle de la régale s’aggravait de plus en plus avec le nombre croissant des évêchés vacants, un nouveau différend venait de s’ouvrir.
A Rome, les ambassadeurs des puissances européennes avaient pris l’habitude d’étendre
l’immunité diplomatique dont jouissaient leurs résidences à tout le quartier avoisinant, à l’indignation d’Innocent XI qui voyait y trouver refuge tous ceux qui voulaient échapper à la police pontificale. Ayant déjà évoqué le problème en 1676/77 sans beaucoup de succès, il avait fait savoir qu’il ne recevrait plus d’ambassadeur d’un prince qui n’aurait pas renoncé au « quartier ». Cette tactique avait réussi auprès des autres puissances, et quand Louis fit annoncer en 1687 l’envoi du marquis de Lavardin comme nouvel ambassadeur français auprès du Saint Siège, le pape soulignait sa ligne par une bulle, déclarant l’abolition du quartier et menaçant l’excommunication ipso facto – à cause d’usurpation de territoire de l’Eglise – à chacun qui voulait le maintenir, et donc en premier chef à Louis XIV. Néanmoins, comme le nonce à Paris (Ranuzzi, à l’époque) se refusait d’informer le roi de son excommunication déjà décidé par Rome pour ne pas davantage empoisonner le climat politique, la sanction du pape demeurait d’abord officieuse.
Un litige plus important sur le plan de la politique internationale s’ajoutait à la situation déjà difficile avec le mort de l’archevêque et électeur de Cologne, Maximilien Henri, début juin 1688. Contre le candidat de choix de Louis XIV pour ce « pièce stratégique sur l’échiquier européen » 20 , le cardinal Fürstenberg, Innocent XI avait décidé d'appuyer le jeune frère de l’archevêque défunt, Clément de Bavière, qui avait alors seize ans. Puisque l’enjeu était si important, cette fois, le roi de France était prêt à négocier. Dans le plus grand secret, un envoyé spécial arrivait à Rome, mais Innocent ne voulait même pas l’écouter et procédait à confirmer Clément comme archevêque de Cologne. Le Roi-Soleil ressentait ce comportement comme un affront personnel. Il rompit le relation avec Innocent, fit prononcer le Parlement l’annexion d’Avignon à la France, appela à un concile général à venir pour déclarer néant
19
Blet, Nonces, p. 152.
20
Blet, Nonces, p. 158
12
toutes les censures et futures mesures d’Innocent, rassembla des troupes en Provence pour une invasion dans l’Etat d’Eglise et avançait ses troupes vers Cologne pour y installer son candidat par la force. Le spectre d’un nouveau schisme pendait sur l’Eglise catholique. En fait, rien de semblable ne se produisait, mais jusqu’à la mort d’Innocent XI en août 1689, les relations avec Rome restaient plus ou moins au niveau zéro.
13
3. La lutte commune 1689-1715
3.1 La réconciliation avec le pape et la guerre de la Ligue d’Augsbourg
En 1688, à l’apogée de la confrontation entre le pape et le roi de France, un autre événement avait bouleversé l’ordre politique de l’Europe.
Le roi Jaques II d’Angleterre, qui s’était converti au catholicisme et marié à une princesse catholique, annonçait la naissance d’un prince héritier. Or, la vision d’avoir un héritier du trône né catholique choquait les sujets réformés de l’Angleterre, déjà mécontents de la conversion du père. Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces Unis et mari de la fille aînée de Jaques II, en profita et débarqua outre-manche pour revendiquer la couronne pour lui-même. Abandonné par ses propres troupes, Jaques II devait se réfugier en France, où il trouva asile auprès de la cour de Louis XIV. Dans le plan de la politique internationale, l’usurpation de Guillaume se traduisait par le ralliement de l’Angleterre à la Ligue d’Augsbourg, qui réunira l’Empereur, le roi d’Espagne, les Provinces Unis, la Suède, la plupart des princes allemands et la Savoie contre Louis XIV. La guerre commençait en 1688 avec la dévastation du Palatinat par Louis. Seule contre toute l’Europe, la France avait donc bien besoin du soutien moral du chef du catholicisme, alors que – vu que la grande alliance avait comme leader le champion du Protestantisme qui était Guillaume d’Orange – Louis XIV devait apparaître à Rome comme le seul défenseur contre la hérésie. Innocent s’avait laissé convaincre peu de temps avant sa mort d’envoyer comme une geste de bonne volonté un bref remerciant Louis de la réception de Jaques, mais c’est l’élection du nouveau pape Alexandre
VIII le 6 octobre 1689 qui libérait la voie à la « détente ». Le « nouveau vent » 21 dans les
relations entre Rome et Versailles amenait des concessions des deux côtés : Louis renonçait au « quartier », alors que le pape satisfaisait le roi de France en créant cardinal l’évêque de Marseille. À partir de 1690, les deux cardinaux français à Rome, d’Estrées et Janson, étaient chargés de reprendre la discussion avec le Curie sur les évêchés vacants et les Quatre Articles gallicanes d’une façon plus constructive. Les négociations se ralentirent à la suite de la mort d’Alexandre VIII en février 1691 et la procédure d’élection d’Innocent XII autant qu’à cause de la préoccupation des Français avec la guerre, mais en 1691 on s’accordait au moins sur l’investiture des 28 nouveaux évêques qui n’avaient pas signé la déclaration des Quatre Articles en 1682. Après encore deux ans de négociations, une solution fut finalement trouvé
21
Blet, Nonces, 165.
14
en 1693. Le roi de France promit au pape que les Quatre Articles ne seraient pas enseignés dans son royaume et déclarait nulles les décisions de l’Assemblée du clergé de 1682. Les treize évêques signataires des Articles recevaient leurs bulles d’investiture contre une lettre d’excuse soigneusement rédigée. Pour la question de la régale, qui se trouvait à l’origine des troubles, Innocent XII prôna de patience – ce qui voulait dire qu’il admettrait tacitement le compromis rejeté par Innocent XI en 1682. Le temps de confrontation entre le Roi Très Chrétien et Sa Sainteté était en train de se cloître. Mise à part quelques perturbations mineures – comme en 1695, quand Louis avait émis un édit touchant les affaires internes de l’Eglise – le roi de France demeurait pour le reste de sa vie dans de relations harmonieuses avec l’Eglise romaine.
Quant à la guerre de la Ligue d’Augsbourg, il se terminait en 1697 avec la paix de Ryswick sur un résultat plus acceptable pour la France que certaines l’avaient craint. « Au total la politique française recula, mais dans des questions qui ne sont pas vitales. » 22 À la grande satisfaction d’Innocent XII, Louis XIV avait même réussi à introduire une clause dans le traité avec l’empereur, qui garantissait la maintenance du culte catholique et des biens de l’Eglise dans les territoires restitués aux princes protestants en Allemagne, contrairement au principe cuius regio, eius religio et aux principes de la paix de Westphalie une cinquantaine d’années plus tôt. Par contre, il ne pouvait rien faire en faveur des catholiques irlandais sous la souveraineté du nouveau roi d’Angleterre Guillaume III, s’il ne voulait en échange admettre les mêmes droits aux Huguenots en France.
3.2 La guerre de la succession d’Espagne
La paix de 1697 marquait plutôt une trêve dans l’affrontement entre la France louis- quatorzienne et la grande coalition d’Augsbourg. La question la plus ardente était sans doute la succession de l’Espagne, dont le roi Charles II laissait prévoir sa mort prochaine sans avoir d’héritier direct. La première tentative de solution du problème, un traité conclu en 1698 entre Louis XIV et Guillaume III d’Angleterre, échoua avec la mort du principal bénéficiaire, l’Electeur de Bavière, fils de Léopold d’Autriche. Un deuxième projet ne pouvait pas non plus trouver l’accord de l’Empereur, bien que son deuxième fils l’archiduc Charles soit prévu comme roi d’Espagne. D’ailleurs, Charles II d’Espagne voulait éviter à tout prix le démantèlement de son royaume prévu par les Français et les Anglais. Il se tourna vers le pape pour demander un conseil. En 1700, quelque mois avant sa mort, Innocent XII prôna la succession d’un petit fils du roi de France. De fait, Charles, qui mourait lui-même la même
22
Zeller, Relations internationales, p. 556.
15
année, instituait dans son testament Philippe d’Anjou, fils du Dauphin de France, héritier de l’intégralité des possessions de la couronne d’Espagne.
C’était donc à Louis XIV de décider : bien que le climat fût favorable au futur Philippe V en Espagne, il ne pouvait y avoir aucun doute que l’Empereur n’allait en aucun cas tolérer un Bourbon à Madrid. Quand même, le roi de France faisait son petit fils accepter l’héritage. Le nouveau pape Clément XI était l’un des premiers à se ranger au côté du nouveau Roi Catholique, alors que l’Hollande et l’Angleterre, dont la population était las des guerres incessantes, hésitaient pour un instant. Mais quand Louis XIV déclarait en 1701 que Philippe garderait ses droits sur la couronne de France et reconnaissait de surcroît le fils du défunt Jaques II comme roi d’Angleterre, leur décision était prise et ils se ralliaient au parti de Léopold d’Autriche. La France se trouvait pour la deuxième fois en guerre contre presque toute l’Europe. Ses alliés uniques étaient l’Espagne de Philippe V, la Bavière et la papauté, et ils ne tardaient pas longtemps à ressentir les conséquences de leur choix.
Dès le janvier 1701, avant même la déclaration de guerre officielle en 1702, le pape sollicita Louis de protéger l’Etat d’Eglise. Louis promit son secours, tout en conseillant au Saint Père de se mettre lui-même en état de défense. Les premières années de la guerre, on se battait surtout en Allemagne du Sud, avec des succès et échecs alternants, sans qu’un parti pouvait prendre définitivement le dessus. Mais dès 1708 la situation se changeait en faveur de la Coalition. Alors que l’archiduc Charles débarquait en Catalogne et les Français se trouvaient de plus en plus repoussés en Flandre, l’empereur – entre-temps Joseph Ier – décida à arracher du pape la reconnaissance de l’archiduc par la force. Clément voulait résister et se tournait de nouveau vers la France pour secours. Louis accorda un peu de matériel, permettra aux officiers qui n’étaient pas en service de se mettre à la disposition du pape et envoya le Maréchal de Tessé comme commandant – mais pas des troupes. Il déclara qu’il avait besoin de chaque homme, et de plus, les renforts ne pouvaient servir à rien vu l’état déplorable de l’armée du Saint Siège.
Le 14 janvier 1709, les troupes pontificales capitulèrent devant l’empereur, et Clément XI était contraint à déclarer que la reconnaissance de Philippe V ne préjudiciait pas aux droits prétendus par les Habsbourg, promettre que l’archiduc sera traité en roi, et qu’une congrégation cardinalice examinerait les droits de Charles. À la suite, Philippe V d’Espagne rompit les relations avec Rome. Par contre, la cour de France ne réagit qu’en constatant que la reconnaissance de Charles par le pape n’était d’aucune valeur du fait de la pression exercée pour l’obtenir. En réalité, Louis XIV était lui-même prêt à abandonner son petit fils. La situation en Flandres et l’hiver extrêmement dur de 1709 avaient porté le royaume au bout de
16
ses ressources. À Gertruydenberg en mars 1710, le roi se resignait à laisser l’Espagne aux Habsbourg, mais n’était quand même pas disposé à aller déposer lui-même son petit fils, comme le demandaient les alliés. La question ne se posait plus après la victoire des troupes franco-espagnoles à Villaviciosa le 10 décembre 1710, où le sort des armes confirma la voix du peuple espagnol en faveur de Philippe V. En revanche, Louis devenait à la suite médiateur de la réconciliation entre Rome et Madrid.
Entre-temps, les efforts pour une paix générale commençaient à réussir. Les pourparlers de La Haye aboutirent en 1712 par un armistice entre la France et l’Angleterre. En 1713 suivait la paix avec la Hollande, la Savoie et la Prusse à Utrecht, suivit en 1714 par le traité avec l’Autriche à Rastatt. Globalement, le résultat de la guerre de succession d’Espagne fut une victoire incontestable de la coalition anti-française, en premier chef des Anglais qui étaient arriver à imposer leurs conditions à leurs ennemis autant qu’à leurs alliés. Pour la diplomatie papale, il y avait néanmoins un petit triomphe : comme à Ryswick, on avait réussi à assurer une protection spéciale pour la foi catholique dans les territoires récupérés par les puissances protestants 23 . Par contre, tout comme en 1697, l’initiative en faveur des catholiques en Irlande fut vouée à l’échec.
3.3 La reprise de la lutte contre les sectateurs en France
Parallèlement aux événements politico-militaires dans la grande scène de l’Europe, le roi reprit en alliance avec Rome le combat contre les sectateurs religieux à l’intérieur de son royaume. Une fois de plus les contradictions entre l’Eglise gallicane et l’Eglise romaine et les lenteurs de la bureaucratie du Curie se révélèrent les plus grands obstacles.
Dans une querelle entre les évêques Bossuet et Fénelon en 1698, ce dernier avait soutenu des thèses dangereusement proches du quiétisme. Craignant la naissance d’un « deuxième problème janséniste », Louis insistait fermement sur une condamnation claire et rapide de l’ouvrage de Fénelon par Rome, mais il devait se patienter jusqu’en avril 1699. Le problème était alors déjà disparu du fait de la soumission inconditionnel de Fénelon, mais l’affaire avait suffit à faire resurgir les différends relatifs à la liberté de l’Eglise gallicane, ce qui faillit finir par un éclat lors de l’Assemblée quinquénaire du clergé de France 1700.
Le calme à peine revenu, la Sorbonne publia en 1702 un ouvrage intitulé « Cas de conscience » de tendance clairement janséniste. Alors que l’archevêque de Paris faisait exiler le promoteur et ordonnait le silence, Clément condamna le livre dans un bref, exhorta à châtier les Jansénistes et invita le roi à l’aider. Louis fit répondre qu’« il n’y [avait] personne
23
Dans l’article 27, qui promettait même plus que l’article IV de Ryswick.
17
au monde plus opposé que [lui] au Jansénisme » 24 , mais comme un bref n’avait pas de valeur canonique en France, il lui fallait une bulle. On mettait deux années pour trouver une formulation qui n’était pas contraire aux maximes de l’Eglise gallicane, et ce n’était donc qu’en 1705 que la bulle Vineam domini pouvait être communiqué aux croyants en France. Peu surprenant, cette nouvelle initiative anti-janséniste rencontrait la résistance du couvent de Port-Royal. Le roi, qui était cette fois décidé à en finir avec cette querelle interminable, se résolut à dissoudre le monastère. Mais avant qu’il pût procéder à la destruction de Port-Royal, il fallait la révocation d’une bulle qui plaçait le couvent sous l’autorité directe du pape, et en dépit de la pression qu’il exerçait sur Rome pour accélérer le processus, la fin de Port-Royal se retardait jusqu’à l’an 1709. En marge des discussions sur l’affaire de Port-Royal, une partie du clergé gallicane, le cardinal-archevêque de Paris Noailles à la tête, était de nouveau entrée en dissidence avec le pape. Louis utilisait toute son autorité pour restituer le calme en 1711, mais ce n’était que pour un moment.
Pourtant, la dissolution de Port-Royal n’avait nullement vaincu le Jansénisme. Un nouveau livre, le « Nouveau Testament avec des réflexions morales sur chaque verset » par Quesnel venait d’apparaître, de surcroît avec l’approbation explicite de l’archevêque de Paris, Noailles. A la demande du roi de France, Clément XI le condamnait dans la bulle Unigenitus de 1713. Louis arrivait à la faire accepter par la majorité du clergé en 1714, mais Noailles et sept autres prélats se refusaient en prétendant que la bulle n’était pas conforme aux maximes de l’Eglise France. La discussion portait encore sur la manière la plus efficace de châtier Noailles et on était en train de préparer un concile national en France convoqué par le roi qui devait juger l’archevêque de Paris, quand Louis XIV mourut le 1 er septembre 1715.
24
Blet, Nonces, p. 235.
18
Conclusion
A Rome, Clément XI pleurait une perte très lourde non seulement pour la France mais pour
toute la République chrétienne, un fils très cher et défenseur très puissant de la religion orthodoxe. Le nonce Bentivoglio voulait même faire de Louis « presque […] un saint roi » 25 . On soulignait notamment l’engagement contre les Huguenots et l’édit de Fontainebleau, et le zèle du défunt dans le combat contre le Jansénisme, qu’il avait poursuivi jusqu’à son dernier jour. En plus, il fallait se rappeler le soutien qu’il avait prêté au catholique Jaques II d’Angleterre et son fils et sa contribution à la restitution du culte catholique dans les régions hérétiques de l’Allemagne et de l’Hollande. D’autre part, on n’avait assurément pas oublié à Rome la disproportion de sa réaction et l’orgueil que le Roi-Soleil avait montré lors des affaires de la garde Corse et du quartier des ambassades, les Quatre Articles de 1682 et la rupture avec Innocent XI qui avait fait planer la menace de schisme sur l’Eglise, et non plus ses relation jugées parfois trop proches avec le Sultan.
La question pourquoi toutes les querelles se sont concentrées dans la première moitié du règne de Louis XIV semble difficile à expliquer. La thèse d’Albert Le Roy, qui voit dans la coopération de Louis et Clément XI l’effet de l’influence croissante des jésuites est sûrement un peu simpliste, 26 mais il se peut que l’attitude changeante du roi à l’égard de la religion ait favorisé une bonne entente avec Rome. D’autre part, les difficultés de la première phase s’expliquent aussi par des circonstances comme l’affrontement des deux personnalités de Louis XIV et Innocent XI, ce qui contribuait à convertir en crise majeure des différends qui auraient pu être réglé relativement vite, si les deux partis se seraient montrés un peu moins intransigeant. Il faut y ajouter les problèmes du roi de France à partir de la formation de la Ligue d’Augsbourg, qui laissaient peu de temps pour une querelle sur des questions de « gloire » à Louis.
Sur un plan plus global on peut dire que, en dépit de ces conflits majeurs, auxquelles on peut ajouter un nombre des différends moins importants, Louis XIV incarnait toujours dans une certaine manière l’idéal du « roi Très Chrétien ». Contrairement aux souverains éclairés du XVIIIe siècle, la base de sa monarchie restait l’Eglise et la foi catholique, et en conséquence les relations avec Rome était, sinon toujours simples, au moins toujours importantes.
25
Blet, Nonces, p. 294,295.
26
Le Roy (Albert), La France et Rome de 1700 à 1715. Histoire diplomatique de la bulle Unigenitus
jusqu’à la mort de Louis XIV, Genève 1976, réédition de 1892.
19
Si le rôle de la papauté pouvait ainsi conserver un rôle considérable dans la politique intérieure de la France, son rôle dans le plan international se trouvait de plus en plus limité. Le pape apparaît de moins en moins comme une institution supranationale reconnue dans toute l’Europe chrétienne et de plus en plus comme le prince d’un petit Etat italien. Certes, il reste le chef d’une religion important, mais d’une religion parmi des autres. Son rôle de médiateur n'est plus d’un grand intérêt dans un temps ou l’équilibre des puissances est assuré par un pouvoir calviniste - l'Angleterre. Ce n’est pas par hasard que le traité de paix de 1714 est le premier traité entre l’Empire et la France rédigé en Français au lieu de Latin 27 .
27
Zeller, Relation internationales, p. 572.
20
Bibliographie:
Outils de travail et ouvrages généraux :
Dictionnaire du Grand Siècle, sous la direction de François Bluche, Paris 1990. Zeller (Gaston), Histoire des relations internationales, vol. 1 : du Moyen Age à 1789, Paris 1955.
Ouvrages sur Louis XIV :
Bluche (François), Au temps de Louis XIV. Le Roi-Soleil et son siècle, Paris 1994. Corvisier (André), La France de Louis XIV 1643-1715. Ordre intérieur et place en Europe, 3 e édition revue et augmenté, Paris 1979 Hatton (Ragnild), Europe in the age of Louis XIV, New York 1969. Mandrou (Robert), Louis XIV et son temps 1661-1715 (Collection peuples et civilisations), 2 e édition corrigée, Paris 1978 (’73).
Picavet (C.-G.), La diplomatie française au temps de Louis XIV (1661-1715). Institutions, Mœurs et Coutumes, Paris 1930.
Ouvrages spécialisés :
Bély (Lucien), Espions et Ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris 1990. Blet (Pierre), Les nonces du pape à la cour de Louis XIV, Paris 2002. Chaunu (Pierre), Le basculement religieux de Paris au XVIII siècle, Paris 1998. Lavisse (Ernest), Histoire de France depuis les origines jusqu’à la révolution. Tome 7 e II, Louis XIV : La religion. Les Lettres et les Arts. La Guerre (1643-1685), Paris 1906. Le Roy (Albert), La France et Rome de 1700 à 1715. Histoire diplomatique de la bulle Unigenitus jusqu’à la mort de Louis XIV, Genève 1976, réédition de 1892.
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