Émile Zola
Son Excellence Eugène Rougon
[publié en 1876]
Sommaire
Chapitre I...3
Chapitre II...21
Chapitre III...44
Chapitre IV...68
Chapitre V...89
Chapitre VI...107
Chapitre VII...128
Chapitre VIII...155
Chapitre IX...181
Chapitre X...208
Chapitre XI...233
Chapitre XII...254
Chapitre XIII...278
Chapitre XIV...302
Chapitre I
Le président était encore debout, au milieu du léger tumulte que son entrée
venait de produire. Il s'assit, en disant à demi-voix, négligemment:
«La séance est ouverte.»
Et il classa les projets de loi, placés devant lui, sur le bureau. À sa gauche, un
secrétaire, myope, le nez sur le papier, lisait le procès-verbal de la dernière
séance, d'un balbutiement rapide que pas un député n'écoutait. Dans le brouhaha
de la salle, cette lecture n'arrivait qu'aux oreilles des huissiers, très dignes, très
corrects, en face des poses abandonnées des membres de la Chambre.
Il n'y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient à demi sur les
banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déjà. D'autres, pliés au
bord de leurs pupitres comme sous l'ennui de cette corvée d'une séance
publique, battaient doucement l'acajou du bout de leurs doigts. Par la baie vitrée
qui taillait dans le ciel une demi-lune grise, tout le pluvieux après-midi de mai
entrait, tombant d'aplomb, éclairant régulièrement la sévérité pompeuse de la
salle. La lumière descendait les gradins en une large nappe rougie, d'un éclat
sombre, allumée çà et là d'un reflet rose, aux encoignures des bancs vides; tandis
que, derrière le président, la nudité des statues et des sculptures arrêtait des pans
de clarté blanche.
Un député, au troisième banc, à droite, était resté debout, dans l'étroit passage. Il
frottait de la main son rude collier de barbe grisonnante, l'air préoccupé. Et,
comme un huissier montait, il l'arrêta et lui adressa une question à demi-voix.
«Non, monsieur Kahn, répondit l'huissier, M. le président du conseil d'État n'est
pas encore arrivé.»
Alors, M. Kahn s'assit. Puis, se tournant brusquement vers son voisin de gauche:
«Dites donc, Béjuin, demanda-t-il, est-ce que vous avez vu Rougon, ce matin?»
M. Béjuin, un petit homme maigre, noir, de mine silencieuse, leva la tête, les
paupières battantes, la tête ailleurs. Il avait tiré la planchette de son pupitre. Il
faisait sa correspondance, sur du papier bleu à en-tête commercial, portant ces
mots: Béjuin et Ce, cristallerie de Saint-Florent.
«Rougon? répéta-t-il. Non, je ne l'ai pas vu. Je n'ai pas eu le temps de passer au
Conseil d'état.»
3
Et il se remit posément à sa besogne. Il consultait un carnet, il écrivait sa
deuxième lettre, sous le bourdonnement confus du secrétaire, qui achevait la
lecture du procès-verbal.
M. Kahn se renversa, les bras croisés. Sa figure aux traits forts, dont le grand nez
bien fait trahissait une origine juive, restait maussade. Il regarda les rosaces d'or
du plafond, s'arrêta au ruissellement d'une averse qui crevait en ce moment sur
les vitres de la baie; puis, les yeux perdus, il parut examiner attentivement
l'ornementation compliquée du grand mur qu'il avait en face de lui. Aux deux
bouts, il fut retenu un instant par les panneaux tendus de velours vert, chargés
d'attributs et d'encadrements dorés. Puis, après avoir mesuré d'un regard les
paires de colonnes, entre lesquelles les statues allégoriques de la Liberté et de
l'Ordre public mettaient leur face de marbre aux prunelles vides, il finit par
s'absorber dans le spectacle du rideau de soie verte, qui cachait la fresque
représentant Louis-Philippe prêtant serment à la Charte.
Cependant, le secrétaire s'était assis. Le brouhaha continuait dans la salle. Le
président, sans se presser, feuilletait toujours des papiers. Il appuya
machinalement la main sur la pédale de la sonnette, dont la grosse sonnerie ne
dérangea pas une seule des conversations particulières. Et, debout au milieu du
bruit, il resta là un moment, à attendre.
«Messieurs, commença-t-il, j'ai reçu une lettre...»
Il s'interrompit pour donner un nouveau coup de sonnette, attendant encore,
dominant de sa figure grave et ennuyée le bureau monumental, qui étageait au-
dessous de lui ses panneaux de marbre rouge encadrés de marbre blanc. Sa
redingote boutonnée se détachait sur le bas-relief placé derrière le bureau, où
elle coupait d'une ligne noire les péplums de l'Agriculture et de l'Industrie, aux
profils antiques.
«Messieurs, reprit-il, lorsqu'il eut obtenu un peu de silence, j'ai reçu une lettre de
M. de Lamberthon, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir assister à la séance
d'aujourd'hui.»
Il y eut un léger rire sur un banc, le sixième en face du bureau. C'était un député
tout jeune, vingt-huit ans au plus, blond et adorable, qui étouffait dans ses mains
blanches une gaieté de jolie femme. Un de ses collègues, énorme, se rapprocha
de trois places, pour lui demander à l'oreille:
«Est-ce que Lamberthon a vraiment trouvé sa femme...? Contez-moi donc ça,
La Rouquette.»
4
Le président avait pris une poignée de papiers. Il parlait d'une voix monotone;
des lambeaux de phrase arrivaient jusqu'au fond de la salle.
«Il y a des demandes de congé... M. Blachet, M. Buquin-Lecomte, M. de la
Villardière...»
Et, pendant que la Chambre consultée accordait les congés, M. Kahn, las sans
doute de considérer la soie verte tendue devant l'image séditieuse de Louis-
Philippe, s'était tourné à demi pour regarder les tribunes. Au-dessus du
soubassement de marbre jaune veiné de laque, un seul rang de tribunes mettait,
d'une colonne à l'autre, des bouts de rampe de velours amarante; tandis que, tout
en haut, un lambrequin de cuir gaufré n'arrivait pas à dissimuler le vide laissé par
la suppression du second rang, réservé aux journalistes et au public, avant
l'Empire. Entre les grosses colonnes, jaunies, développant leur pompe un peu
lourde autour de l'hémicycle, les étroites loges s'enfonçaient, pleines d'ombre,
presque vides, égayées par trois ou quatre toilettes claires de femme.
«Tiens! le colonel Jobelin est venu», murmura M. Kahn.
Il sourit au colonel, qui l'avait aperçu. Le colonel Jobelin portait la redingote bleu
foncé qu'il avait adoptée comme uniforme civil, depuis sa retraite. Il était tout
seul dans la tribune des questeurs, avec sa rosette d'officier, si grande qu'elle
semblait le noeud d'un foulard.
Plus loin, à gauche, les yeux de M. Kahn venaient de se fixer sur un jeune
homme et une jeune femme, serrés tendrement l'un contre l'autre, dans un coin
de la tribune du Conseil d'État. Le jeune homme se penchait à tous moments,
parlait dans le cou de la jeune femme, qui souriait d'un air doux, sans le regarder,
les yeux fixés sur la figure allégorique de l'Ordre public.
«Dites donc, Béjuin?» murmura le député en poussant son collègue du genou.
M. Béjuin était à sa cinquième lettre. Il leva la tête, effaré.
«Là-haut, tenez, vous ne voyez pas le petit d'Escoraillés et la jolie Mme
Bouchard. Je parie qu'il lui pince les hanches. Elle a des yeux mourants... Tous
les amis de Rougon se sont donc donné rendez-vous. Il y a encore là, dans la
tribune du public, Mme Correur et le ménage Charbonnel.»
Un coup de sonnette plus prolongé retentit. Un huissier lança d'une belle voix de
basse: «Silence, messieurs!» On écouta. Et le président dit cette phrase, dont pas
un mot ne fut perdu:
5
«M. Kahn demande l'autorisation de faire imprimer le discours qu'il a prononcé
dans la discussion du projet de loi relatif à l'établissement d'une taxe municipale
sur les voitures et les chevaux circulant dans Paris.»
Un murmure courut sur les bancs, et les conversations reprirent. M. La
Rouquette était venu s'asseoir près de M. Kahn.
«Vous travaillez donc pour les populations, vous?» lui dit-il en plaisantant.
Puis, sans le laisser répondre, il ajouta:
«Vous n'avez pas vu Rougon? vous n'avez rien appris?... Tout le monde parle de
la chose. Il paraît qu'il n'y a encore rien de certain.»
Il se tourna, il regarda l'horloge.
«Déjà deux heures vingt! C'est moi qui filerais, s'il n'y avait pas la lecture de ce
diable de rapport!... Est-ce vraiment pour aujourd'hui?
On nous a tous prévenus, répondit M. Kahn. Je n'ai pas entendu dire qu'il y
eût contrordre. Vous ferez bien de rester. On votera les quatre cent mille francs
du baptême tout de suite.
Sans doute, reprit M. La Rouquette. Le vieux général Legrain, qui se trouve en
ce moment perclus des deux jambes, s'est fait apporter par son domestique; il est
dans la salle des conférences, à attendre le vote... L'empereur a raison de
compter sur le dévouement du Corps législatif tout entier. Pas une de nos voix
ne doit lui manquer, dans cette occasion solennelle.»
Le jeune député avait fait un grand effort pour se donner la mine sérieuse d'un
homme politique. Sa figure poupine, égayée de quelques poils blonds, se
rengorgeait sur sa cravate, avec un léger balancement. Il parut goûter un instant
les deux dernières phrases d'orateur qu'il avait trouvées. Puis, brusquement, il
partit d'un éclat de rire.
«Mon Dieu! dit-il; que ces Charbonnel ont une bonne tête!»
Alors, M. Kahn et lui plaisantèrent aux dépens des Charbonnel. La femme avait
un châle jaune extravagant; le mari portait une de ces redingotes de province, qui
semblent taillées à coups de hache; et tous deux, larges, rouges, écrasés,
appuyaient presque le menton sur le velours de la rampe, pour mieux suivre la
séance, à laquelle leurs yeux écarquillés ne paraissaient rien comprendre.
«Si Rougon saute, murmura M. La Rouquette, je ne donne pas deux sous du
procès des Charbonnel... C'est comme Mme Correur...»
6
Il se pencha à l'oreille de M. Kahn, et continua très bas:
«En somme, vous qui connaissez Rougon, dites-moi au juste ce que c'est que
Mme Correur. Elle a tenu un hôtel, n'est-ce pas? Autrefois, elle logeait Rougon.
On raconte même qu'elle lui prêtait de l'argent... Et maintenant, quel métier
fait-elle?»
M. Kahn était devenu très grave. Il frottait son collier de barbe, d'une main lente.
«Mme Correur est une dame fort respectable», dit-il nettement.
Ce mot coupa court à la curiosité de M. La Rouquette. Il pinça les lèvres, de l'air
d'un écolier qui vient de recevoir une leçon. Tous deux regardèrent un instant en
silence Mme Correur, assise près des Charbonnel. Elle avait une robe de soie
mauve, très voyante, avec beaucoup de dentelles et de bijoux; la face trop rose, le
front couvert de petits frisons de poupée blonde, elle montrait son cou gras,
encore très beau malgré ses quarante-huit ans.
Mais, au fond de la salle, il y eut tout d'un coup un bruit de porte, un tapage de
jupes, qui fit tourner les têtes. Une grande fille, d'une admirable beauté, mise très
étrangement, avec une robe de satin vert d'eau mal faite, venait d'entrer dans la
loge du Corps diplomatique, suivie d'une dame âgée, vêtue de noir.
«Tiens! la belle Clorinde!» murmura M. La Rouquette, qui se leva pour saluer à
tout hasard.
M. Kahn s'était levé également. Il se pencha vers M. Béjuin, occupé à mettre ses
lettres sous enveloppe.
«Dites donc, Béjuin, murmura-t-il, la comtesse Balbi et sa fille sont là... Je
monte leur demander si elles n'ont pas vu Rougon.»
Au bureau, le président avait pris une nouvelle poignée de papiers. Il donna, sans
cesser de lire, un regard à la belle Clorinde Balbi, dont l'arrivée soulevait un
chuchotement dans la salle. Et, tout en passant les feuilles une à une à un
secrétaire, il disait sans points ni virgules, d'une façon interminable:
«Présentation d'un projet de loi tendant à proroger la perception d'une surtaxe à
l'octroi de la ville de Lille... Présentation d'un projet de loi relatif à la réunion en
une seule commune des communes de Doulevant-le-Petit et de Ville-en-Blaisois
(Haute-Marne).»
Quand M. Kahn redescendit, il était désolé.
«Décidément, personne ne l'a vu, dit-il à ses collègues Béjuin et La Rouquette,
qu'il rencontra au bas de l'hémicycle. On m'a assuré que l'empereur l'avait fait
7
demander hier soir, mais j'ignore ce qu'il est résulté de l'entretien... Rien n'est
ennuyeux comme de ne pas savoir à quoi s'en tenir.»
M. La Rouquette, pendant qu'il tournait le dos, murmura à l'oreille de M. Béjuin:
«Ce pauvre Kahn a joliment peur que Rougon ne se fâche avec les Tuileries. Il
pourrait courir après son chemin de fer.»
Alors, M. Béjuin, qui parlait peu, lâcha gravement cette phrase:
«Le jour où Rougon quittera le Conseil d'État, ce sera une perte pour tout le
monde.»
Et il appela du geste un huissier, pour le prier d'aller jeter à la boîte les lettres
qu'il venait d'écrire.
Les trois députés restèrent au pied du bureau, à gauche. Ils causèrent
prudemment de la disgrâce qui menaçait Rougon. C'était une histoire
compliquée. Un parent éloigné de l'impératrice, un sieur Rodriguez, réclamait au
gouvernement français une somme de deux millions, depuis 1808. Pendant la
guerre d'Espagne, ce Rodriguez, qui était armateur, eut un navire chargé de sucre
et de café capturé dans le golfe de Gascogne et mené à Brest par une de nos
frégates, la Vitilante. À la suite de l'instruction que fit la commission locale,
l'officier d'administration conclut à la validité de la capture, sans en référer au
Conseil des prises. Cependant, le sieur Rodriguez s'était empressé de se pourvoir
au Conseil d'État. Puis, il était mort, et son fils, sous tous les gouvernements,
avait tenté vainement d'évoquer l'affaire, jusqu'au jour où un mot de son arrière-
petite-cousine, devenue toute-puissante, finit par faire mettre le procès au rôle.
Au-dessus de leurs têtes, les trois députés entendaient la voix monotone du
président, qui continuait:
«Présentation d'un projet de loi autorisant le département du Calvados à ouvrir
un emprunt de trois cent mille francs... Présentation d'un projet de loi
autorisant la ville d'Amiens à ouvrir un emprunt de deux cent mille francs pour
la création de nouvelles promenades... Présentation d'un projet de loi autorisant
le département des Côtes-du-Nord à ouvrir un emprunt de trois cent quarante-
cinq mille francs, destiné à couvrir les déficits des cinq dernières années...»
«La vérité est, dit M. Kahn en baissant encore la voix, que le Rodriguez en
question avait eu une invention fort ingénieuse. Il possédait avec un de ses
gendres, fixé à New York, des navires jumeaux voyageant à volonté sous le
pavillon américain ou sous le pavillon espagnol, selon les dangers de la
8
traversée... Rougon m'a affirmé que le navire capturé était bien à lui, et qu'il n'y
avait aucunement lieu de faire droit à ses réclamations.
D'autant plus, ajouta M. Béjuin, que la procédure est inattaquable. L'officier
d'administration de Brest avait parfaitement le droit de conclure à la validation,
selon la coutume du port, sans en référer au Conseil des prises.»
Il y eut un silence. M. La Rouquette, adossé contre le soubassement de marbre,
levait le nez, tâchait de fixer l'attention de la belle Clorinde.
«Mais, demanda-t-il naïvement, pourquoi Rougon ne veut-il pas qu'on rende les
deux millions au Rodriguez? Qu'est-ce que ça lui fait?
Il y a là une question de conscience», dit gravement M. Kahn.
M. La Rouquette regarda ses deux collègues l'un après l'autre; mais, les voyant
solennels, il ne sourit même pas.
«Puis, continua M. Kahn comme répondant aux choses qu'il ne disait pas tout
haut, Rougon a des ennuis, depuis que Marsy est ministre de l'intérieur. Ils n'ont
jamais pu se souffrir... Rougon me disait que, sans son attachement à
l'empereur, auquel il a déjà rendu tant de services, il serait depuis longtemps
rentré dans la vie privée... Enfin, il n'est plus bien aux Tuileries, il sent la
nécessité de faire peau neuve.
Il agit en honnête homme, répéta M. Béjuin.
Oui, dit M. La Rouquette d'un air fin, s'il veut se retirer, l'occasion est bonne...
N'importe, ses amis seront désolés. Voyez donc le colonel là-haut, avec sa mine
inquiète; lui qui comptait si bien s'attacher son ruban rouge au cou, le 15 août
prochain!... Et la jolie Mme Bouchard qui avait juré que le digne M. Bouchard
serait chef de division à l'Intérieur avant six mois! Le petit d'Escorailles, l'enfant
gâté de Rougon, devait mettre la nomination sous la serviette de M. Bouchard, le
jour de la fête de madame... Tiens! où sont-ils donc, le petit d'Escorailles et la
jolie Mme Bouchard?»
Ces messieurs les cherchèrent. Enfin ils les découvrirent au fond de la tribune,
dont ils occupaient le premier banc, à l'ouverture de la séance. Ils s'étaient
réfugiés là, dans l'ombre, derrière un vieux monsieur chauve; et ils restaient bien
tranquilles tous les deux, très rouges.
À ce moment, le président achevait sa lecture. Il jeta ces derniers mots d'une
voix un peu tombée, qui s'embarrassait dans la rudesse barbare de la phrase:
9
«Présentation d'un projet de loi ayant pour objet d'autoriser l'élévation du taux
d'intérêt d'un emprunt autorisé par la loi du 9 juin 1853, et une imposition
extraordinaire par le département de la Manche.»
M. Kahn venait de courir à la rencontre d'un député qui entrait dans la salle. Il
l'amena, en disant:
«Voici M. de Combelot... Il va nous donner des nouvelles.»
M. de Combelot, un chambellan que le département des Landes avait nommé
député sur un désir formel exprimé par l'empereur, s'inclina d'un air discret, en
attendant qu'on le questionnât. C'était un grand bel homme, très blanc de peau,
avec une barbe d'un noir d'encre qui lui valait de vifs succès parmi les femmes.
«Eh bien, interrogea M. Kahn, qu'est-ce qu'on dit au château? Qu'est-ce que
l'empereur a décidé?
Mon Dieu, répondit M. de Combelot en grasseyant, on dit bien des choses...
L'empereur a la plus grande amitié pour M. le président du Conseil d'État. Il est
certain que l'entrevue a été très amicale... Oui, elle a été très amicale.»
Et il s'arrêta, après avoir pesé le mot, pour savoir s'il ne s'était pas trop avancé.
«Alors, la démission est retirée? reprit M. Kahn, dont les yeux brillèrent.
Je n'ai pas dit cela, reprit le chambellan très inquiet. Je ne sais rien. Vous
comprenez, ma situation est particulière...»
Il n'acheva pas, il se contenta de sourire, et se hâta de monter à son banc. M.
Kahn haussa les épaules, et s'adressant à M. La Rouquette:
«Mais, j'y songe, vous devriez être au courant, vous! Mme de Llorentz, votre
soeur, ne vous raconte donc rien?
Oh! ma soeur est plus muette encore que M. de Combelot, dit le jeune député
en riant. Depuis qu'elle est dame du palais, elle a une gravité de ministre...
Pourtant hier, elle m'assurait que la démission serait acceptée... À ce propos,
une bonne histoire. On a envoyé, paraît-il, une dame pour fléchir Rougon. Vous
ne savez pas ce qu'il a fait, Rougon? Il a mis la dame à la porte; notez qu'elle était
délicieuse.
Rougon est chaste», déclara solennellement M. Béjuin.
M. La Rouquette fut pris d'un fou rire. Il protestait; il aurait cité des faits, s'il
avait voulu.
«Ainsi, murmura-t-il, Mme Correur...
10
Jamais! dit M. Kahn, vous ne connaissez pas cette histoire.
Eh bien, la belle Clorinde alors!
Allons donc! Rougon est trop fort pour s'oublier avec cette grande diablesse
de fille.»
Et ces messieurs se rapprochèrent, s'enfonçant dans une conversation risquée, à
mots très crus. Ils dirent les anecdotes qui circulaient sur ces deux Italiennes, la
mère et la fille, moitié aventurières et moitié grandes dames, qu'on rencontrait
partout, au milieu de toutes les cohues: chez les ministres, dans les avant-scènes
des petits théâtres, sur les plages à la mode, au fond des auberges perdues. La
mère, assurait-on, sortait d'un lit royal; la fille, avec une ignorance de nos
conventions françaises qui faisait d'elle «une grande diablesse» originale et fort
mal élevée, crevait des chevaux à la course, montrait ses bas sales et ses bottines
éculées sur les trottoirs les jours de pluie, cherchait un mari avec des sourires
hardis de femme faite. M. La Rouquette raconta que, chez le chevalier Rusconi,
le légat d'Italie, elle était arrivée, un soir de bal, en Diane chasseresse, si nue,
qu'elle avait failli être demandée en mariage, le lendemain, par le vieux M. de
Nougarède, un sénateur très friand. Et, pendant cette histoire, les trois députés
jetaient des regards sur la belle Clorinde, qui, malgré le règlement, regardait les
membres de la Chambre les uns après les autres, à l'aide d'une grosse jumelle de
théâtre.
«Non, non, répéta M. Kahn, jamais Rougon ne serait assez fou!... Il la dit très
intelligente, et il la nomme en riant "mademoiselle Machiavel". Elle l'amuse, voilà
tout.
N'importe, conclut M. Béjuin, Rougon a tort de ne pas se marier... Ça assoit
un homme.»
Alors, tous trois tombèrent d'accord sur la femme qu'il faudrait à Rougon: une
femme d'un certain âge, trente-cinq ans. au moins, riche, et qui tînt sa maison sur
un pied de haute honnêteté.
Cependant le brouhaha grandissait. Ils s'oubliaient à ce point dans leurs
anecdotes scabreuses, qu'ils ne s'apercevaient plus de ce qui se passait autour
d'eux. Au loin, au fond des couloirs, on entendait la voix perdue des huissiers qui
criaient: «En séance, messieurs, en séance!» Et des députés arrivaient de tous les
côtés, par les portes d'acajou massif, ouvertes à deux battants, montrant les
étoiles d'or de leurs panneaux. La salle, jusque-là à moitié vide, s'emplissait peu à
peu. Des petits groupes, causant d'un air d'ennui d'un banc à l'autre, les
dormeurs, étouffant leurs bâillements, étaient noyés dans le flot montant, au
11
milieu d'une distribution considérable de poignées de main. En s'asseyant à leurs
places, à droite comme à gauche, les membres se souriaient; ils avaient un air de
famille, des visages également pénétrés du pouvoir qu'ils venaient remplir là. Un
gros homme, sur le dernier banc, à gauche, qui s'était assoupi trop
profondément, fut réveillé par son voisin; et, quand celui-ci qui eut dit quelques
mots à l'oreille, il se hâta de se frotter les yeux, il prit une pose convenable. La
séance, après s'être traînée dans des questions d'affaires fort ennuyeuses pour ces
messieurs, allait prendre un intérêt capital.
Poussés par la foule, M. Kahn et ses deux collègues montèrent jusqu'à leurs
bancs, sans en avoir conscience. Ils continuaient à causer, en étouffant des rires.
M. La Rouquette racontait une nouvelle histoire sur la belle Clorinde. Elle avait
eu, un jour, l'étonnante fantaisie de faire tendre sa chambre de draperies noires
semées de larmes d'argent, et de recevoir là ses intimes, couchée sur son lit,
ensevelie dans des couvertures également noires, qui ne laissaient passer que le
bout de son nez.
M. Kahn s'asseyait, lorsqu'il revint brusquement à lui.
«Ce La Rouquette est idiot avec ses commérages! murmura-t-il. Voilà que j'ai
manqué Rougon, maintenant!»
Et, se tournant vers son voisin d'un air furieux:
«Dites donc, Béjuin, vous auriez bien pu m'avertir!»
Rougon, qui venait d'être introduit avec le cérémonie d'usage, était déjà assis
entre deux conseillers d'État, au banc des commissaires du gouvernement, une
sorte de caisse d'acajou énorme, installée au bas du bureau, à la place même de la
tribune supprimée. Il crevait de ses larges épaules son uniforme de drap vert,
chargé d'or au collet et aux manches. La face tournée vers la salle, avec sa grosse
chevelure grisonnante plantée sur son front carré, il éteignait ses yeux sous
d'épaisses paupières toujours à demi baissées; et son grand nez, ses lèvres taillées
en pleine chair, ses joues longues où ses quarante-six ans ne mettaient pas une
ride, avaient une vulgarité rude, que transfigurait par éclairs la beauté de la force.
Il resta adossé, tranquillement, le menton dans le collet de son habit, sans
paraître voir personne, l'air indifférent et un peu las.
«Il a son air de tous les jours», murmura M. Béjuin.
Sur les bancs, les députés se penchaient, pour voir la mine qu'il faisait. Un
chuchotement de remarques discrètes courait d'oreille à oreille. Mais l'entrée de
Rougon produisait surtout une vive impression dans les tribunes. Les
Charbonnel, pour montrer qu'ils étaient là, allongeaient leur paire de faces ravies,
12
au risque de tomber. Mme Correur avait eu une légère toux, sortant un
mouchoir qu'elle agita légèrement, sous le prétexte de le porter à ses lèvres. Le
colonel Jobelin s'était redressé, et la jolie Mme Bouchard, redescendue vivement
au premier banc, soufflait un peu, en refaisant le noeud de son chapeau, pendant
que M. d'Escorailles, derrière elle, restait muet, très contrarié. Quant à la belle
Clorinde, elle ne se gêna point. Voyant que Rougon ne levait pas les yeux, elle
tapa à petits coups très distincts sa jumelle sur le marbre de la colonne contre
laquelle elle s'appuyait; et, comme il ne la regardait toujours pas, elle dit à sa
mère, d'une voix si claire, que toute la salle l'entendit:
«Il boude donc, le gros sournois!»
Des députés se tournèrent, avec des sourires. Rougon se décida à donner un
regard à la belle Clorinde. Alors, pendant qu'il lui adressait un imperceptible
signe de tête, elle, toute triomphante, battit des mains, se renversa en riant, en
parlant haut à sa mère, sans se soucier le moins du monde de tous ces hommes,
en bas, qui la dévisageaient.
Rougon, lentement, avant de laisser retomber ses paupières, avait fait le tour des
tribunes, où son large regard enveloppa à la fois Mme Bouchard, le colonel
Jobelin, Mme Correur et les Charbonnel. Son visage demeura muet. Il remit son
menton dans le collet de son habit, les yeux à demi refermés, en étouffant un
léger bâillement.
«Je vais toujours lui dire un mot», souffla M. Kahn à l'oreille de M. Béjuin.
Mais, comme il se levait, le président qui, depuis un instant, s'assurait que tous
les députés étaient bien à leur poste, donna un coup de sonnette magistral. Et,
brusquement, un silence profond régna.
Un monsieur blond était debout au premier banc, un banc de marbre blanc. Il
tenait à la main un grand papier, qu'il couvait des yeux, tout en parlant.
«J'ai l'honneur, dit-il d'une voix chantante, de déposer un rapport sur le projet de
loi portant ouverture au ministère d'État, sur l'exercice 1856, d'un crédit de
quatre cent mille francs, pour les dépenses de la cérémonie et des fêtes du
baptême du prince impérial.»
Et il faisait mine d'aller déposer le rapport, d'un pas ralenti, lorsque tous les
députés, avec un ensemble parfait, crièrent:
«La lecture! la lecture!»
Le rapporteur attendit que le président eût décidé que la lecture aurait lieu. Et il
commença, d'un ton presque attendri:
13
«Messieurs, le projet de loi qui nous est présenté est de ceux qui font paraître
trop lentes les formes ordinaires du vote, en ce qu'elles retardent l'élan spontané
du Corps législatif.»
Très bien! lancèrent plusieurs membres.
«Dans les familles les plus humbles, continua le rapporteur en modulant chaque
mot, la naissance d'un fils, d'un héritier, avec toutes les idées de transmission qui
se rattachent à ce titre, est un sujet de si douce allégresse, que les épreuves du
passé s'oublient et que l'espoir seul plane sur le berceau du nouveau-né. Mais que
dire de cette fête du foyer, quand elle est en même temps celle d'une grande
nation, et qu'elle est aussi un événement européen!»
Alors, ce fut un ravissement. Ce morceau de rhétorique fit pâmer la Chambre.
Rougon, qui semblait dormir, ne voyait, devant lui, sur les gradins, que des
visages épanouis. Certains députés exagéraient leur attention, les mains aux
oreilles, pour ne rien perdre de cette prose soignée. Le rapporteur, après une
courte pause, haussait la voix.
«Ici, messieurs, c'est en effet, la grande famille française qui convie tous ses
membres à exprimer leur joie; et quelle pompe ne faudrait-il pas, s'il était
possible que les manifestations extérieures pussent répondre à la grandeur de ses
légitimes espérances!»
Et il ménagea une nouvelle pause.
«Très bien! crièrent les mêmes voix.
C'est délicatement dit, fit remarquer M. Kahn, n'est-ce pas, Béjuin?»
M. Béjuin dodelinait de la tête, les yeux sur le lustre qui pendait de la baie vitrée,
devant le bureau. Il jouissait.
Dans les tribunes, la belle Clorinde, la jumelle braquée, ne perdait pas un jeu de
physionomie du rapporteur; les Charbonnel avaient les yeux humides; Mme
Correur prenait une pose attentive de femme comme il faut; tandis que le
colonel approuvait de la tête, et que la jolie Mme Bouchard s'abandonnait sur les
genoux de M. d'Escorailles. Cependant, au bureau, le président, les secrétaires,
jusqu'aux huissiers, écoutaient, sans un geste, solennellement.
«Le berceau du prince impérial, reprit le rapporteur, est désormais la sécurité
pour l'avenir; car, en perpétuant la dynastie que nous avons tous acclamée, il
assure la prospérité du pays, son repos dans la stabilité, et, par là même, celui du
reste de l'Europe.»
14
Quelques chut! durent empêcher l'enthousiasme d'éclater, à cette image
touchante du berceau.
«À une autre époque, un rejeton de ce sang illustre semblait aussi promis à de
grandes destinées, mais les temps n'ont aucune similitude. La paix est le résultat
du règne sage et profond dont nous recueillons les fruits, de même que le génie
de la guerre dicta ce poème épique qui constitue le premier Empire.
«Salué à sa naissance par le canon, qui, du Nord au Midi, proclamait le succès de
nos armes, le Roi de Rome n'eut pas même la fortune de servir sa patrie: tels
furent alors les enseignements de la Providence.»
Qu'est-ce qu'il dit donc? il s'enfonce, murmura le sceptique M. La Rouquette.
C'est maladroit, tout ce passage. Il va gâter son morceau.»
À la vérité, les députés devenaient inquiets. Pourquoi ce souvenir historique qui
gênait leur zèle? Certains se mouchèrent. Mais le rapporteur, sentant le froid jeté
par sa dernière phrase, eut un sourire. Il haussa la voix, il poursuivit son
antithèse, en balançant les mots, certain de son effet.
«Mais venu dans un de ces jours solennels où la naissance d'un seul doit être
regardée comme le salut de tous, l'Enfant de France semble aujourd'hui nous
donner, à nous, comme aux générations futures, le droit de vivre et de mourir au
foyer paternel. Tel est désormais le gage de la clémence divine.»
Ce fut une chute de phrase exquise. Tous les députés comprirent, et un murmure
d'aise passa dans la salle. L'assurance d'une paix éternelle était vraiment douce.
Ces messieurs, rassurés, reprirent leurs poses charmées d'hommes politiques
faisant une débauche de littérature. Ils avaient des loisirs. L'Europe était à leur
maître.
«L'empereur, devenu l'arbitre de l'Europe, continuait le rapporteur avec une
ampleur nouvelle, allait signer cette paix généreuse, qui, réunissant les forces
productives des nations, est l'alliance des peuples autant que celle des rois,
lorsqu'il plut à Dieu de mettre le comble à son bonheur en même temps qu'à sa
gloire. N'est-il pas permis de penser que, dès cet instant, il entrevit de
nombreuses années prospères, en regardant ce berceau où repose, encore si
petit, le continuateur de sa grande politique?»
Très jolie encore, cette image. Et cela était certainement permis: des députés
l'affirmaient, en hochant doucement la tête. Mais le rapport commençait à
paraître un peu long. Beaucoup de membres redevenaient graves; plusieurs
même regardaient les tribunes du coin de l'oeil, en gens pratiques qui éprouvaient
quelque ennui à se montrer ainsi, dans le déshabillé de leur politique. D'autres
15
s'oubliaient, la face terreuse, songeant à leurs affaires, battant de nouveau du
bout des doigts l'acajou de leurs pupitres; et, vaguement, dans leur mémoire,
passaient d'anciennes séances, d'anciens dévouements, qui acclamaient des
pouvoirs au berceau. M. La Rouquette se tournait fréquemment pour voir
l'heure; quand l'aiguille marqua trois heures moins un quart, il eut un geste
désespéré; il manquait un rendez-vous. Côte à côte, M. Kahn et M. Béjuin
restaient immobiles, les bras croisés, les paupières clignotantes, passant des
grands panneaux de velours vert au bas relief de marbre blanc, que la redingote
du président tachait de noir. Et, dans la tribune diplomatique, la belle Clorinde,
la jumelle toujours braquée, s'était remise à examiner longuement Rougon, qui
gardait à son banc une attitude superbe de taureau assoupi.
Le rapporteur, pourtant, ne se pressait pas, lisait pour lui, avec un mouvement
rythmé et béat des épaules.
«Ayons donc pleine et entière confiance, et que le Corps législatif, dans cette
grande et sérieuse occasion, se souvienne de sa parité d'origine avec l'empereur,
laquelle lui donne presque un droit de famille de plus qu'aux autres corps de
l'État de s'associer aux joies du souverain.
«Fils, comme lui, du libre voeu du peuple, le Corps législatif devient donc à cette
heure la voix même de la nation pour offrir à l'auguste Enfant l'hommage d'un
respect inaltérable, d'un dévouement à toute épreuve, et de cet amour sans
bornes qui fait de la Foi politique une religion dont on bénit les devoirs.»
Cela devait approcher de la fin, du moment où il était question d'hommage, de
religion et de devoirs. Les Charbonnel se risquèrent à échanger leurs impressions
à voix basse, tandis que Mme Correur étouffait une légère toux dans son
mouchoir. Mme Bouchard remonta discrètement au fond de la tribune du
Conseil d'État, auprès de M. Jules d'Escorailles.
En effet, le rapporteur changeant brusquement de voix, descendant du ton
solennel au ton familier, bredouilla rapidement:
«Nous vous proposons, messieurs, l'adoption pure et simple du projet de loi tel
qu'il a été présenté par le Conseil d'État.» Et il s'assit, au milieu d'une grande
rumeur.
«Très bien! très bien!» criait toute la salle.
Des bravos éclatèrent. M. de Combelot, dont l'attention souriante ne s'était pas
démentie une minute, lança même un: «Vive l'empereur!» qui se perdit dans le
bruit. Et l'on fit presque une ovation au colonel Jobelin, debout au bord de la
tribune où il était seul, s'oubliant à applaudir de ses mains sèches, malgré le
16
règlement. Toute l'extase des premières phrases reparaissait avec un
débordement nouveau de congratulations. C'était la fin de la corvée. D'un banc à
l'autre, on échangeait des mots aimables, pendant qu'un flot d'amis se
précipitaient vers le rapporteur, pour lui serrer énergiquement les deux mains.
Puis, dans le brouhaha, un mot domina bientôt.
«La délibération! la délibération!»
Le président, debout au bureau, semblait attendre ce cri. Il donna un coup de
sonnette, et dans la salle subitement respectueuse, il dit:
«Messieurs, un grand nombre de membres demandent qu'on passe
immédiatement à la délibération.
Oui, oui», appuya d'une seule clameur la Chambre entière.
Et il n'y eut pas de délibération. On vota tout de suite. Les deux articles du
projet de loi, successivement mis aux voix, furent adoptés par assis et levé. À
peine le président achevait-il la lecture de l'article, que, du haut en bas des
gradins, tous les députés se levaient d'un bloc, avec un grand remuement de
pieds, comme soulevés par un élan d'enthousiasme. Puis, les urnes circulèrent,
des huissiers passèrent entre les bancs, recueillant les votes dans les boîtes de
zinc. Le crédit de quatre cent mille francs était accordé à l'unanimité de deux
cent trente-neuf voix.
«Voilà de la bonne besogne, dit naïvement M. Béjuin, qui se mit à rire ensuite,
croyant avoir lâché un mot spirituel...
Il est trois heures passées, moi je file», murmura M. La Rouquette, en passant
devant M. Kahn.
La salle se vidait. Des députés, doucement, gagnaient les portes, semblaient
disparaître dans les murs. L'ordre du jour appelait des lois d'intérêt local. Bientôt,
il n'y eut plus, sur les bancs, que les membres de bonne volonté, ceux qui
n'avaient sans doute ce jour-là aucune affaire au-dehors; ils continuèrent leur
somme interrompu, ils reprirent leur causerie au point où ils l'avaient laissée; et
la séance s'acheva, ainsi qu'elle avait commencé, au milieu d'une tranquille
indifférence. Même le brouhaha tombait peu à peu, comme si le Corps législatif
se fût complètement endormi, dans un coin de Paris muet.
«Dites donc, Béjuin, demanda M. Kahn, tâchez à la sortie de faire causer
Delestang. Il est venu avec Rougon, il doit savoir quelque chose.
17
Tiens! vous avez raison, c'est Delestang, murmura M. Béjuin, en regardant le
conseiller d'État assis à la gauche de Rougon. Je ne les reconnais jamais avec ces
diables d'uniformes.
Moi, je ne m'en vais pas, pour pincer notre grand homme, ajouta M. Kahn. Il
faut que nous sachions.»
Le président mettait aux voix un défilé interminable de projets de loi, que l'on
votait par assis et levé. Les députés, machinalement, se levaient, se rasseyaient,
sans cesser de causer, sans même cesser de dormir. L'ennui devenait tel, que les
quelques curieux des tribunes s'en allèrent. Seuls, les amis de Rougon restaient.
Ils espéraient encore qu'il parlerait.
Tout d'un coup, un député, avec des favoris corrects d'avoué de province, se
leva. Cela arrêta net le fonctionnement monotone de la machine à voter. Une
vive surprise fit tourner les têtes.
«Messieurs, dit le député, debout à son banc, je demande à m'expliquer sur les
motifs qui m'ont forcé à me séparer, bien malgré moi, de la majorité de la
commission.»
La voix état si aigre, si drôle, que la belle Clorinde étouffa un rire dans ses mains.
Mais, en bas, parmi ces messieurs, l'étonnement grandissait. Qu'était-ce donc?
pourquoi parlait-il? Alors, en interrogeant, on finit par savoir que le président
venait de mettre en discussion un projet de loi autorisant le département des
Pyrénées-Orientales à emprunter deux cent cinquante mille francs, pour la
construction d'un palais de justice, à Perpignan. L'orateur, un conseiller général
du département, parlait contre le projet de loi. Cela parut intéressant. On écouta.
Cependant, le député aux favoris corrects procédait avec une prudence extrême.
Il avait des phrases pleines de réticences, le long desquelles il envoyait, des coups
de chapeau à toutes les autorités imaginables. Mais les charges du département
étaient lourdes; et il fit un tableau complet de la situation financière des Pyrénées
Orientales. Puis, la nécessité d'un nouveau palais de justice ne lui semblait pas
bien démontrée. Il parla ainsi près d'un quart d'heure. Quand il s'assit, il était très
ému. Rougon, qui avait haussé les paupières, les laissa retomber lentement.
Alors, ce fut le tour du rapporteur, un petit vieux très vif, qui parla d'une voix
nette, en homme sûr de son terrain. D'abord, il eut un mot de politesse pour son
honorable collègue, avec lequel il avait le regret de n'être pas d'accord.
Seulement, le département des Pyrénées Orientales était loin d'être aussi obéré
qu'on voulait bien le dire; et il refit, avec d'autres chiffres, le tableau complet de
la situation financière du département. D'ailleurs, la nécessité d'un nouveau
18
palais de justice ne pouvait être niée. Il donna des détails. L'ancien palais se
trouvait situé dans un quartier si populeux, que le bruit des rues empêchait les
juges d'entendre les avocats. En outre, il était trop petit: ainsi, lorsque les
témoins, dans les procès de cour d'assises, étaient très nombreux, ils devaient se
tenir sur un palier de l'escalier, ce qui les laissait en butte à des obsessions
dangereuses. Le rapporteur termina, en lançant comme argument irrésistible que
c'était le garde des sceaux lui-même qui avait provoqué la présentation du projet
de loi.
Rougon ne bougeait pas, les mains nouées sur les cuisses, la nuque appuyée
contre le banc d'acajou. Depuis que la discussion était ouverte, sa carrure
semblait s'alourdir encore. Et, lentement, comme le premier orateur faisait mine
de vouloir répliquer, il souleva son grand corps, sans se mettre debout tout à fait,
disant d'une voix pâteuse cette seule phrase:
«Monsieur le rapporteur a oublié d'ajouter que le ministre de l'Intérieur et le
ministre des Finances ont approuvé le projet de loi.»
Il se laissa retomber, il s'abandonna de nouveau, dans son attitude de taureau
assoupi. Parmi les députés, il y avait eu un petit frémissement. L'orateur se rassit,
en saluant du buste. Et la loi fut votée. Les quelques membres qui suivaient
curieusement le débat, prirent des mines indifférentes.
Rougon avait parlé. D'une tribune à l'autre, le colonel Jobelin échangea un
clignement d'yeux avec le ménage Charbonnel; pendant que Mme Correur
s'apprêtait à quitter la tribune, comme on quitte une loge de théâtre avant la
tombée du rideau, lorsque le héros de la pièce a lancé sa dernière tirade. Déjà M.
d'Escorailles et Mme Bouchard s'en étaient allés. Clorinde, debout contre la
rampe de velours, dominant la salle de sa taille superbe, se drapait lentement
dans un châle de dentelle, en promenant un regard autour de l'hémicycle. La
pluie ne battait plus les vitres de la baie, mais le ciel restait sombre de quelque
gros nuage. Sous la lumière salie, l'acajou des pupitres semblait noir; une buée
d'ombre montait le long des gradins, où des crânes chauves de députés gardaient
seuls une tache blanche; et, sur les marbres des soubassements, au-dessous de la
pâleur vague des figures allégoriques, le président, les secrétaires et les huissiers,
rangés en ligne, mettaient des silhouettes raidies d'ombres chinoises. La séance,
dans ce jour brusquement tombé, se noyait.
«Bon Dieu! on meurt là-dedans», dit Clorinde, en poussant sa mère hors de la
tribune.
Et elle effaroucha les huissiers endormis sur le palier, par la façon étrange dont
elle avait roulé son châle autour de ses reins.
19
En bas, dans le vestibule, ces dames rencontrèrent le colonel Jobelin et Mme
Correur.
«Nous l'attendons, dit le colonel; peut-être sortira-t-il par ici... En tout cas, j'ai
fait signe à Kahn et à Béjuin, pour qu'ils viennent me donner des nouvelles.»
Mme Correur s'était approchée de la comtesse Balbi. Puis, d'une voix désolée:
«Ah! ce serait un grand malheur!» dit-elle, sans s'expliquer davantage.
Le colonel leva les yeux au ciel.
«Des hommes comme Rougon sont nécessaires au pays, reprit-il, après un
silence. L'empereur commettrait une faute.»
Et le silence recommença. Clorinde voulut allonger la tête dans la salle des pas
perdus; mais un huissier referma brusquement la porte. Alors, elle revint auprès
de sa mère, muette sous sa voilette noire. Elle murmura:
«C'est crevant d'attendre.»
Des soldats arrivaient. Le colonel annonça que la séance était finie. En effet, les
Charbonnel parurent, en haut de l'escalier. Ils descendaient prudemment, le long
de la rampe, l'un derrière l'autre. Quand M. Charbonnel aperçut le colonel, il lui
cria:
«Il n'en a pas dit long, mais il leur a joliment cloué le bec!
Les occasions lui manquent, répondit le colonel à l'oreille du bonhomme,
lorsque celui-ci fut près de lui; autrement vous l'entendriez! Il faut qu'il
s'échauffe.»
Cependant, les soldats avaient formé une double haie, de la salle des séances à la
galerie de la présidence, ouverte sur le vestibule. Et un cortège parut, pendant
que les tambours battaient aux champs. En tête marchaient deux huissiers, vêtus
de noir, portant le chapeau à claque sous le bras, la chaîne au cou, l'épée à
pommeau d'acier au côté. Puis, venait le président, qu'escortaient deux officiers.
Les secrétaires du bureau et le secrétaire général de la présidence suivaient.
Quand le président passa devant la belle Clorinde, il lui sourit en homme du
monde, malgré la pompe du cortège.
«Ah! vous êtes là», dit M. Kahn qui accourait effaré.
Et bien que la salle des pas perdus fût alors interdite au public, il les fit tous
entrer, il les mena dans l'embrasure d'une des grandes portes-fenêtres qui
ouvrent sur le jardin. Il paraissait furibond.
20
«Je l'ai encore manqué! reprit-il. Il a filé par la rue de Bourgogne, pendant que je
le guettais dans la salle du général Foy... Mais ça ne fait rien, nous allons tout de
même savoir. J'ai lancé Béjuin aux trousses de Delestang.»
Et il y eut là une nouvelle attente, pendant dix bonnes minutes. Les députés
sortaient d'un air nonchalant, par les deux grands tambours de drap vert qui
masquaient les portes. Certains s'attardaient à allumer un cigare. D'autres, en
petits groupes, stationnaient, riant, échangeant des poignées de main.
Cependant, Mme Correur était allée contempler le groupe du Laocoon. Et,
tandis que les Charbonnel pliaient le cou en amère pour voir une mouette que la
fantaisie bourgeoise du peintre avait peinte sur le cadre d'une fresque, comme
envolée du tableau, la belle Clorinde, debout devant la grande Minerve de
bronze, s'intéressait à ses bras et à sa gorge de déesse géante. Dans l'embrasure
de la porte-fenêtre, le colonel Jobelin et M. Kahn causaient vivement, à voix
basse.
«Ah! voici Béjuin!» s'écria ce dernier.
Tous se rapprochèrent, la face tendue. M. Béjuin respirait fortement.
«Eh bien? lui demanda-t-on.
Eh bien, la démission est acceptée. Rougon se retire.»
Ce fut un coup de massue. Un gros silence régna. Clorinde, qui nouait
nerveusement un coin de son châle pour occuper ses doigts irrités, vit alors au
fond du jardin la jolie Mme Bouchard qui marchait doucement au bras de M.
d'Escorailles, la tête un peu penchée sur son épaule. Ils étaient descendus avant
les autres, ils avaient profité d'une porte ouverte; et, dans ces allées réservées aux
méditations graves, sous la dentelle des feuilles nouvelles, ils promenaient leur
tendresse. Clorinde les appela de la main.
«Le grand homme se retire», dit-elle à la jeune femme qui souriait.
Mme Bouchard lâcha brusquement le bras de son cavalier, toute pâle et sérieuse;
pendant que M. Kahn, au milieu du groupe consterné des amis de Rougon,
protestait, en levant désespérément les bras au ciel, sans trouver un mot.
Chapitre II
Le matin, au Moniteur, avait paru la démission de Rougon, qui se retirait pour
«des raisons de santé». Il était venu après son déjeuner au conseil d'État, voulant
dès le soir laisser la place nette à son successeur. Et, dans le grand cabinet rouge
et or réservé au président, assis devant l'immense bureau de palissandre, il vidait
21
les tiroirs, il classait des papiers, qu'il nouait en paquets, avec des bouts de ficelle
rose.
Il sonna. Un huissier entra, un homme superbe, qui avait servi dans la cavalerie.
«Donnez-moi une bougie allumée», demanda Rougon.
Et, comme l'huissier se retirait, après avoir posé sur le bureau un des petits
flambeaux de la cheminée, il le rappela.
«Merle, écoutez!... Ne laissez entrer personne. Entendez-vous, personne.
Oui, monsieur le président», répondit l'huissier qui referma la porte sans bruit.
Rougon eut un faible sourire. Il se tourna vers Delestang, debout à l'autre
extrémité de la pièce, devant un cartonnier, dont il visitait soigneusement les
cartons.
«Ce brave Merle n'a pas lu le Moniteur, ce matin», murmura-t-il.
Delestang hocha la tête, ne trouvant rien à dire. Il avait une tête magnifique, très
chauve, mais d'une de ces calvities précoces qui plaisent aux femmes. Son crâne
nu qui agrandissait démesurément son front, lui donnait un air de vaste
intelligence. Sa face rosée, un peu carrée, sans un poil de barbe, rappelait ces
faces correctes et pensives que les peintres d'imagination aiment à prêter aux
grands hommes politiques.
«Merle vous est très dévoué», finit-il par dire.
Et il replongea la tête dans le carton qu'il fouillait. Rougon, qui avait tordu une
poignée de papiers, les alluma à la bougie, puis les jeta dans une large coupe de
bronze, posée sur un coin du bureau. Il les regarda brûler.
«Delestang, vous ne toucherez pas aux cartons du bas, reprit-il. Il y a là des
dossiers dans lesquels je puis seul me reconnaître.»
Tous deux, alors, continuèrent leur besogne en silence, pendant un gros quart
d'heure. Il faisait très beau, le soleil entrait par les trois grandes fenêtres donnant
sur le quai. Une de ces fenêtres, entrouverte, laissait passer les petits souffles
frais de la Seine, qui soulevaient par moments la frange de soie des rideaux. Des
papiers froissés, jetés sur le tapis, s'envolaient avec un léger bruit.
«Tenez, voyez donc ça», dit Delestang, en remettant à Rougon une lettre qu'il
venait de trouver.
Rougon lut la lettre et l'alluma tranquillement à la bougie. C'était une lettre
délicate. Et ils causèrent, par phrases coupées, s'interrompant à toutes les
22
minutes, le nez dans des paperasses. Rougon remerciait Delestang d'être venu
l'aider. Ce «bon ami» était le seul avec lequel il pût à l'aise laver le linge sale de ses
cinq années de présidence. Il l'avait connu à l'Assemblée législative, où ils
siégeaient tous les deux sur le même banc, côte à côte. C'était là qu'il avait
éprouvé un véritable penchant pour ce bel homme, en le trouvant adorablement
sot, creux et superbe. Il disait d'ordinaire, d'un air convaincu, «que ce diable de
Delestang irait loin». Et il le poussait, se l'attachait par la reconnaissance,
l'utilisait comme un meuble dans lequel il enfermait tout ce qu'il ne pouvait
garder sur lui.
«Est-on bête, garde-t-on des papiers! murmura Rougon, en ouvrant un nouveau
tiroir qui débordait.
Voilà une lettre de femme », dit Delestang, avec un clignement d'yeux.
Rougon eut un bon rire. Toute sa vaste poitrine était secouée. Il prit la lettre, en
protestant. Dès qu'il eut parcouru les premières lignes, il cria:
«C'est le petit d'Escorailles qui a égaré ça ici!... De jolis chiffons encore, ces
billets-là! On va loin, avec trois lignes de femme.»
Et, pendant qu'il brûlait la lettre, il ajouta:
«Vous savez, Delestang, méfiez-vous des femmes!»
Delestang baissa le nez. Toujours il se trouvait embarqué dans quelque passion
scabreuse. En 1851, il avait même failli compromettre son avenir politique; il
adorait alors la femme d'un député socialiste, et le plus souvent, pour plaire au
mari, il votait avec l'opposition, contre l'Élysée. Aussi, au 2 Décembre, reçut-il
un véritable coup de massue. Il s'enferma pendant deux jours, perdu, fini,
anéanti, tremblant qu'on ne vînt l'arrêter d'une minute à l'autre. Rougon avait dû
le tirer de ce mauvais pas, en le décidant à ne point se présenter aux élections, et
en le menant à l'Élysée, où il pêcha pour lui une place de conseiller d'État.
Delestang, fils d'un marchand de vin de Bercy, ancien avoué, propriétaire d'une
ferme modèle près de Sainte-Menehould, était riche à plusieurs millions et
habitait rue du Colisée un hôtel fort élégant.
«Oui, méfiez-vous des femmes, répétait Rougon, qui faisait une pause à chaque
mot, pour jeter des coups d'oeil dans les dossiers. Quand les femmes ne vous
mettent pas une couronne sur la tête, elles vous passent une corde au cou... À
notre âge, voyez-vous, il faut soigner son coeur autant que son estomac.»
23
À ce moment, un grand bruit s'éleva dans l'anti-chambre. On entendait la voix
de Merle qui défendait la porte. Et, brusquement, un petit homme entra, en
disant:
«Il faut que je lui serre la main, que diable! à ce cher ami.
Tiens! Du Poizat!» s'écria Rougon sans se lever.
Et, comme Merle faisait de grands gestes pour s'excuser, il lui ordonna de
fermer la porte. Puis, tranquillement:
«Je vous croyais à Bressuire, vous... On lâche donc sa sous-préfecture comme
une vieille maîtresse.»
Du Poizat, mince, la mine chafouine, avec des dents très blanches, mal rangées,
haussa légèrement les épaules.
«Je suis à Paris de ce matin, pour des affaires, et je ne comptais aller que ce soir
vous serrer la main, rue Marbeuf. Je vous aurais demandé à dîner... Mais quand
j'ai lu le Moniteur...»
Il traîna un fauteuil devant le bureau, s'installa carrément en face de Rougon.
«Ah! çà! que se passe-t-il, voyons! Moi, j'arrive du fond des Deux-Sèvres... J'ai
bien eu vent de quelque chose, là-bas. Mais j'étais loin de me douter... Pourquoi
ne m'avez-vous pas écrit?»
Rougon, à son tour, haussa les épaules. Il était clair que Du Poizat avait appris là-
bas sa disgrâce, et qu'il accourait, pour voir s'il n'y aurait pas moyen de se
raccrocher aux branches. Il le regarda jusqu'à l'âme, en disant:
«Je vous aurais écrit ce soir... Donnez votre démission, mon brave.
C'est tout ce que je voulais savoir, on donnera sa démission», répondit
simplement Du Poizat.
Et il se leva, sifflotant. Comme il se promenait à petits pas, il aperçut Delestang,
à genoux sur le tapis, au milieu d'une débâcle de cartons. Il alla en silence lui
donner une poignée de main. Puis il tira de sa poche un cigare qu'il alluma à la
bougie.
«On peut fumer, puisqu'on déménage, dit-il en s'installant de nouveau dans le
fauteuil. C'est gai, de déménager!»
Rougon s'absorbait dans une liasse de papiers, qu'il lisait avec une attention
profonde. Il les triait soigneusement, brûlant les uns, conservant les autres. Du
Poizat, la tête renversée, soufflant du coin des lèvres de légers filets de fumée, le
24
regardait faire. Ils s'étaient connus quelques mois avant la révolution de Février.
Ils logeaient alors tous les deux chez Mme Mélanie Correur, hôtel Vaneau, rue
Vaneau. Du Poizat se trouvait là en compatriote; il était né, ainsi que Mme
Correur, à Coulonges, une petite ville de l'arrondissement de Niort. Son père, un
huissier, l'avait envoyé faire son droit à Paris, où il lui servait une pension de cent
francs par mois, bien qu'il eût gagné des sommes fort rondes en prêtant à la
petite semaine; la fortune du bonhomme restait même si inexplicable dans le
pays, qu'on l'accusait d'avoir trouvé un trésor, au fond d'une vieille armoire, dont
il avait opéré la saisie. Dès les premiers temps de la propagande bonapartiste,
Rougon utilisa ce garçon maigre qui mangeait rageusement ses cent francs par
mois, avec des sourires inquiétants; et ils trempèrent ensemble dans les besognes
les plus délicates. Plus tard lorsque Rougon voulut entrer à l'Assemblée
législative, ce fut Du Poizat qui alla emporter son élection de haute lutte dans les
Deux-Sèvres. Puis, après le coup d'État, Rougon à son tour travailla pour Du
Poizat, en le faisant nommer sous-préfet à Bressuire. Le jeune homme, âgé à
peine de trente ans, avait voulu triompher dans son pays, à quelques lieues de
son père, dont l'avarice le torturait depuis sa sortie du collège.
«Et le papa Du Poizat, comment va-t-il? demanda Rougon, sans lever les yeux.
Trop bien, répondit l'autre carrément. Il a chassé sa dernière domestique, parce
qu'elle mangeait trois livres de pain. Maintenant, il a deux fusils chargés derrière
sa porte, et quand je vais le voir, il faut que je parlemente par-dessus le mur de la
cour.»
Tout en causant, Du Poizat s'était penché, et il fouillait du bout des doigts dans
la coupe de bronze, où traînaient des fragments de papier à demi consumés.
Rougon s'étant aperçu de ce jeu, leva vivement la tête. Il avait toujours eu une
légère peur de son ancien lieutenant dont les dents blanches mal rangées
ressemblaient à celles d'un jeune loup. Sa grande préoccupation, autrefois,
lorsqu'ils travaillaient ensemble, était de ne pas lui laisser entre les mains la
moindre pièce compromettante. Aussi, en voyant qu'il cherchait à lire les mots
restés intacts, jeta-t-il dans la coupe une poignée de lettres enflammées. Du
Poizat comprit parfaitement. Mais il eut un sourire, il plaisanta.
«C'est le grand nettoyage», murmura-t-il.
Et, prenant une paire de longs ciseaux, il s'en servit comme d'une paire de
pincettes. Il rallumait à la bougie les lettres qui s'éteignaient; il faisait brûler en
l'air les boules de papier trop serrées; il remuait les débris embrasés, comme s'il
avait agité l'alcool flambant d'un bol de punch. Dans la coupe, des étincelles
vives couraient; tandis qu'une fumée bleuâtre montait, roulait doucement jusqu'à
25
la fenêtre ouverte. La bougie s'effarait par instants, puis brûlait avec une flamme
toute droite, très haute.
«Votre bougie a l'air d'un cierge, dit encore Du Poizat en ricanant. Hein! quel
enterrement, mon pauvre ami! comme on a des morts à coucher dans la cendre!»
Rougon allait répondre, lorsqu'un nouveau bruit vint de l'anti-chambre. Merle,
une seconde fois, défendait la porte. Et, comme les voix grandissaient:
«Delestang, ayez donc l'obligeance de voir ce qui se passe, dit Rougon. Si je me
montre, nous allons être envahis.»
Delestang ouvrit prudemment la porte, qu'il referma derrière lui. Mais il passa
presque aussitôt la tête, en murmurant:
«C'est Kahn qui est là.
Eh bien, qu'il entre, dit Rougon. Mais lui seulement, entendez-vous!»
Et il appela Merle pour lui renouveler ses ordres.
«Je vous demande pardon, mon cher ami, reprit-il en se tournant vers M. Kahn,
quand l'huissier fut sorti. Mais je suis si occupé... Asseyez-vous à côté de Du
Poizat, et ne bougez plus; autrement, je vous flanque à la porte tous les deux.»
Le député ne parut pas ému le moins du monde de cet accueil brutal. Il était fait
au caractère de Rougon. Il prit un fauteuil, s'assit à côté de Du Poizat, qui
allumait un second cigare. Puis, après avoir soufflé:
«Il fait déjà chaud... Je viens de la rue Marbeuf, je croyais vous trouver encore
chez vous.»
Rougon ne répondit rien, il y eut un silence. Il froissait des papiers, les jetait dans
une corbeille, qu'il avait attirée près de lui.
«J'ai à causer avec vous, reprit M. Kahn.
Causez, causez, dit Rougon. Je vous écoute.»
Mais le député sembla tout d'un coup s'apercevoir du désordre qui régnait dans
la pièce.
«Que faites-vous donc? demanda-t-il, avec une surprise parfaitement jouée. Vous
changez de cabinet?»
La voix était si juste, que Delestang eut la complaisance de se déranger pour
mettre un Moniteur sous les yeux de M. Kahn.
26
«Ah! mon Dieu! cria ce dernier, dès qu'il eut jeté un regard sur le journal. Je
croyais la chose arrangée d'hier soir. C'est un vrai coup de foudre... Mon cher
ami...»
Il s'était levé, il serrait les mains de Rougon. Celui-ci se taisait, en le regardant;
sur sa grosse face, deux grands plis moqueurs coupaient les coins des lèvres. Et,
comme Du Poizat prenait des airs indifférents, il les soupçonna de s'être vus le
matin; d'autant plus que M. Kahn avait négligé de paraître étonné en apercevant
le sous-préfet. L'un devait être venu au Conseil d'État, tandis que l'autre courait
rue Marbeuf. De cette façon, ils étaient certains de ne pas le manquer.
«Alors, vous aviez quelque chose à me dire? reprit Rougon de son air paisible.
Ne parlons plus de ça, mon cher ami! s'écria le député. Vous avez assez de
tracas. Je n'irai bien sûr pas, dans un jour pareil, vous tourmenter encore avec
mes misères.
Non, ne vous gênez pas, dites toujours.
Eh bien, c'est pour mon affaire, vous savez, pour cette maudite concession...
Je suis même content que Du Poizat soit là. Il pourra nous fournir certains
renseignements.»
Et, longuement, il exposa le point où en était son affaire. Il s'agissait d'un chemin
de fer de Niort à Angers, dont il caressait le projet depuis trois ans. La vérité
était que cette voie ferrée passait à Bressuire, où il possédait des hauts
fourneaux, dont elle devait décupler la valeur; jusque-là, les transports restaient
difficiles, l'entreprise végétait. Puis, il y avait dans la mise en action du projet tout
un espoir de pêche en eau trouble des plus productives. Aussi M. Kahn
déployait-il une activité prodigieuse pour obtenir la concession; Rougon
l'appuyait énergiquement, et la concession allait être accordée, lorsque M. de
Marsy, ministre de l'Intérieur, fâché de n'être pas dans l'affaire, où il flairait des
tripotages superbes, très désireux d'autre part d'être désagréable à Rougon, avait
employé toute sa haute influence à combattre le projet. Il venait même, avec
l'audace qui le rendait si redoutable, de faire offrir la concession par le ministre
des Travaux Publics au directeur de la Compagnie de l'Ouest; et il répandait le
bruit que la Compagnie seule pouvait mener à bien un embranchement dont les
travaux demandaient des garanties sérieuses. M. Kahn allait être dépouillé. La
chute de Rougon consommait sa ruine.
«J'ai appris hier, dit-il, qu'un ingénieur de la Compagnie était chargé d'étudier un
nouveau tracé... Avez-vous eu vent de la chose, Du Poizat?
27
Parfaitement, répondit le sous-préfet. Les études sont même commencées...
On cherche à éviter le coude que vous faisiez, pour venir passer à Bressuire. La
ligne filerait droit par Parthenay et par Thouars.»
Le député eut un geste de découragement.
«C'est de la persécution, murmura-t-il. Qu'est-ce que ça leur ferait de passer
devant mon usine?... Mais je protesterai; j'écrirai un mémoire contre leur
tracé... Je retourne à Bressuire avec vous.
Non, ne m'attendez pas, dit Du Poizat en souriant. Il paraît que je vais donner
ma démission.»
M. Kahn se laissa aller dans un fauteuil, comme sous le coup d'une dernière
catastrophe. Il frottait son collier de barbe à deux mains, il regardait Rougon
d'un air suppliant. Celui-ci avait lâché ses dossiers. Les coudes sur le bureau, il
écoutait.
«Vous voulez un conseil, n'est-ce pas? dit-il enfin d'une voix rude. Eh bien, faites
les morts, mes bons amis; tâchez que les choses restent en l'état, et attendez que
nous soyons les maîtres... Du Poizat va donner sa démission, parce que, s'il ne la
donnait pas, il la recevrait avant quinze jours. Quant à vous, Kahn, écrivez à
l'empereur, empêchez par tous les moyens que la concession ne soit accordée à
la Compagnie de l'Ouest. Vous ne l'obtiendrez certes pas, mais tant qu'elle ne
sera à personne, elle pourra être à vous, plus tard.»
Et, comme les deux hommes hochaient la tête:
«C'est tout ce que je puis pour vous, reprit-il plus brutalement. Je suis par terre,
laissez-moi le temps de me relever. Est-ce que j'ai la mine triste? Non, n'est-ce
pas? Eh bien, faites-moi le plaisir de ne plus avoir l'air de suivre mon convoi...
Moi, je suis ravi de rentrer dans la vie privée. Enfin, je vais donc pouvoir me
reposer un peu!»
Il respira fortement, croisant les bras, berçant son grand corps. Et M. Kahn ne
parla plus de son affaire. Il affecta l'air dégagé de Du Poizat, tenant à montrer
une liberté d'esprit complète. Delestang avait attaqué un autre cartonnier; il
faisait, derrière les fauteuils, un si petit bruit, qu'on eût dit, par instants; le bruit
discret d'une bande de souris lâchées au milieu des dossiers. Le soleil, qui
marchait sur le tapis rouge, écornait le bureau d'un angle de lumière blonde, dans
lequel la bougie continuait à brûler, toute pâle.
Cependant, une causerie intime s'était engagée. Rougon, qui ficelait de nouveau
ses paquets, assurait que la politique n'était pas son affaire. Il souriait, d'un air
28
bonhomme, tandis que ses paupières, comme lasses, retombaient sur la flamme
de ses yeux. Lui, aurait voulu avoir d'immenses terres à cultiver, avec des champs
qu'il creuserait à sa guise, avec des troupeaux de bêtes, des chevaux, des boeufs,
des moutons, des chiens, dont il serait le roi absolu. Et il racontait qu'autrefois, à
Plassans, lorsqu'il n'était encore qu'un petit avocat de province, sa grande joie
consistait à partir en blouse, à chasser pendant des journées dans les gorges de la
Seille, où il abattait des aigles. Il se disait paysan, son grand-père avait pioché la
terre. Puis, il en vint à faire l'homme dégoûté du monde. Le pouvoir l'ennuyait. Il
allait passer l'été à la campagne. Jamais il ne s'était senti plus léger que depuis le
matin; et il imprimait à ses fortes épaules un haussement formidable, comme s'il
avait jeté bas un fardeau.
«Qu'aviez-vous ici comme président? quatre-vingt mille francs?» demanda M.
Kahn.
Il dit oui, d'un signe de tête.
«Et il ne va vous rester que vos trente mille francs de sénateur.»
Que lui importait! Il vivait de rien, il ne se connaissait pas de vice, ce qui était
vrai. Ni joueur, ni coureur, ni gourmand. Il rêvait d'être le maître chez lui, voilà
tout. Et, fatalement, il revint à son idée d'une ferme, dans laquelle toutes les
bêtes lui obéiraient. C'était son idéal, avoir un fouet et commander, être
supérieur, plus intelligent et plus fort. Peu à peu, il s'anima, il parla des bêtes
comme il aurait parlé des hommes, disant que les foules aiment le bâton, que les
bergers ne conduisent leurs troupeaux qu'à coups de pierres. Il se transfigurait,
ses grosses lèvres gonflées de mépris, sa face entière suant la force. Dans son
poing fermé, il agitait un dossier, qu'il semblait près de jeter à la tête de M. Kahn
et de Du Poizat, inquiets et gênés devant ce brusque accès de fureur.
«L'empereur a bien mal agi», murmura Du Poizat.
Alors, tout d'un coup, Rougon se calma. Sa face devint grise, son corps s'avachit
dans une lourdeur d'homme obèse. Il se mit à faire l'éloge de l'empereur, d'une
façon outrée: c'était une puissante intelligence, un esprit d'une profondeur
incroyable. Du Poizat et M. Kahn échangèrent un coup d'oeil. Mais Rougon
renchérissait encore, en parlant de son dévouement, en disant avec une grande
humilité qu'il avait toujours été fier d'être un simple instrument aux mains de
Napoléon III. Il finit même par impatienter Du Poizat, garçon d'une vivacité
fâcheuse. Et une querelle s'engagea. Du Poizat parlait amèrement de tout ce que
Rougon et lui avaient fait pour l'empire, de 1848 à 1851, lorsqu'ils crevaient la
faim chez Mme Mélanie Correur. Il racontait des journées terribles, pendant la
première année surtout, des journées passées à patauger dans la boue de Paris,
29
pour racoler des partisans. Plus tard, ils avaient risqué leur peau vingt fois.
N'était-ce pas Rougon qui, le matin du 2 Décembre, s'était emparé du Palais-
Bourbon, à la tête d'un régiment de ligne? À ce jeu, on jouait sa tête. Et,
aujourd'hui, on le sacrifiait, victime d'une intrigue de cour. Mais Rougon
protestait; il n'était pas sacrifié; il se retirait pour des raisons personnelles. Puis,
comme Du Poizat, tout à fait lancé, traitait les gens des Tuileries de «cochons», il
finit par le faire taire, en assenant un coup de poing sur le bureau de palissandre,
qui craqua.
«C'est bête, tout ça! dit-il simplement.
Vous allez un peu loin», murmura M. Kahn.
Delestang, très pâle, s'était mis debout, derrière les fauteuils. Il ouvrit doucement
la porte pour voir si personne n'écoutait. Mais il n'aperçut, dans l'anti-chambre,
que la haute silhouette de Merle, dont le dos tourné avait un grand air de
discrétion. Le mot de Rougon avait fait rougir Du Poizat, qui se tut, dégrisé,
mâchant son cigare d'un air mécontent.
«Sans doute, l'empereur est mal entouré, reprit Rougon après un silence. Je me
suis permis de le lui dire, et il a souri. Il a même daigné plaisanter, en ajoutant
que mon entourage ne valait pas mieux que le sien.»
Du Poizat et M. Kahn eurent un rire contraint. Ils trouvèrent le mot très joli.
«Mais, je le répète, continua Rougon d'une voix particulière, je me retire de mon
plein gré. Si l'on vous interroge, vous qui êtes de mes amis, affirmez qu'hier soir
encore j'étais libre de reprendre ma démission... Démentez aussi les
commérages qui circulent à propos de cette affaire Rodriguez, dont on fait,
paraît-il, tout un roman. J'ai pu me trouver, sur cette affaire, en désaccord avec la
majorité du conseil d'État, et il y a eu certainement là des froissements qui ont
hâté ma retraite. Mais j'avais des raisons plus anciennes et plus sérieuses. J'étais
résolu depuis longtemps à abandonner la haute situation que je devais à la
bienveillance de l'empereur.»
Il dit toute cette tirade en l'accompagnant d'un geste de la main droite, dont il
abusait, lorsqu'il parlait à la Chambre. Ces explications étaient évidemment
destinées au public. M. Kahn et Du Poizat, qui connaissaient leur Rougon,
tâchèrent par des phrases habiles de savoir la vérité vraie. Le grand homme,
comme ils le nommaient familièrement entre eux, devait jouer quelque jeu
formidable. Ils mirent la conversation sur la politique en général. Rougon
plaisantait le régime parlementaire, qu'il appelait «le fumier des médiocrités». La
Chambre, selon lui, jouissait encore d'une liberté absurde. On y parlait beaucoup
30
trop. La France devait être gouvernée par une machine bien montée, l'empereur
au sommet, les grands corps et les fonctionnaires au-dessous, réduits à l'état de
rouages. Il riait, sa poitrine sautait, pendant qu'il outrait son système, avec une
rage de mépris contre les imbéciles qui demandent des gouvernements forts.
«Mais, interrompit M. Kahn, l'empereur en haut, tous les autres en bas, ce n'est
gai que pour l'empereur, cela!
Quand on s'ennuie, on s'en va», dit tranquillement Rougon.
Il sourit, puis il ajouta:
«On attend que cela soit amusant, et l'on revient.»
Il y eut un long silence. M. Kahn se mit à frotter son collier de barbe, satisfait,
sachant ce qu'il voulait savoir. La veille, à la Chambre, il avait deviné juste, quand
il insinuait que Rougon, voyant son crédit ébranlé aux Tuileries, était allé de lui-
même au-devant d'une disgrâce, pour faire peau neuve; l'affaire Rodriguez lui
offrait une superbe occasion de tomber en honnête homme.
«Et que dit-on? demanda Rougon pour rompre le silence.
Moi, j'arrive, répondit Du Poizat. Cependant, tout à l'heure, dans un café, j'ai
entendu un monsieur décoré qui approuvait vivement votre retraite.
Hier, Béjuin était très affecté, déclara à son tour M. Kahn; Béjuin vous aime
beaucoup. C'est un garçon un peu éteint, mais d'une grande solidité... Le petit
La Rouquette lui-même m'a paru très convenable. Il parle de vous en excellents
termes.»
Et la conversation continua sur les uns et sur les autres. Rougon, sans le moindre
embarras, posait des questions, se faisait faire un rapport exact par le député, qui
lui donna complaisamment les notes les plus précises sur l'attitude du Corps
législatif à son égard.
«Cet après-midi, interrompit Du Poizat, qui souffrait de n'avoir aucun
renseignement à fournir, je me promènerai dans Paris, et demain matin, au saut
du lit, j'en aurai long à vous conter.
À propos, s'écria M. Kahn en riant, j'oubliais de vous parler de Combelot!...
Non, jamais je n'ai vu un homme plus gêné...»
Mais il s'arrêta devant un clignement d'yeux de Rougon, qui lui montrait le dos
de Delestang, en ce moment monté sur une chaise et occupé à débarrasser le
dessus d'une bibliothèque où des journaux s'entassaient. M. de Combelot avait
épousé une soeur de Delestang. Ce dernier, depuis la disgrâce de Rougon,
31
souffrait un peu de sa parenté avec un chambellan; aussi voulut-il montrer
quelque crânerie. Il se tourna, il dit avec un sourire:
«Pourquoi ne continuez-vous pas?... Combelot est un sot. Hein? voilà le mot
lâché!»
Cette exécution aisée d'un beau-frère égaya beaucoup ces messieurs. Delestang,
voyant son succès, poussa les choses jusqu'à se moquer de la barbe de Combelot,
cette fameuse barbe noire, si célèbre parmi les dames. Puis, sans transition, il
prononça gravement ces paroles, en jetant un paquet de journaux sur le tapis:
«Ce qui fait la tristesse des uns fait la joie des autres.»
Cette vérité ramena dans la conversation le nom de M. de Marsy. Rougon, le nez
baissé, comme perdu au fond d'un portefeuille dont il examinait chaque poche,
laissa ses amis se soulager. Ils parlaient de Marsy avec un emportement
d'hommes politiques se ruant sur un adversaire. Les mots grossiers, les
accusations abominables, les histoires vraies exagérées jusqu'au mensonge,
pleuvaient dru. Du Poizat, qui avait connu Marsy autrefois, avant l'empire,
affirmait qu'il était alors entretenu par sa maîtresse, une baronne dont il avait
mangé les diamants en trois mois. M. Kahn prétendait que pas une affaire
véreuse ne traînait sur la place de Paris, sans qu'on trouvât dedans la main de
Marsy. Et ils s'échauffaient l'un l'autre, ils se renvoyaient des faits de plus en plus
forts: dans une entreprise de mine, Marsy avait touché un pot-de-vin de quinze
cent mille francs; il venait d'offrir, le mois dernier, un hôtel à la petite Florence,
des Bouffes, une bagatelle de six cent mille francs, sa part d'un trafic sur les
actions des chemins de fer du Maroc; il n'y avait pas huit jours enfin, la grande
affaire des canaux égyptiens, lancée par des créatures à lui, s'était écroulée avec
un immense scandale, les actionnaires ayant su que pas un coup de pioche n'avait
été donné, depuis deux ans qu'ils opéraient des versements. Puis, ils se jetèrent
sur sa personne elle-même, s'efforçant de rapetisser sa haute mine d'aventurier
élégant, parlant de maladies anciennes qui lui joueraient plus tard un mauvais
tour, allant jusqu'à attaquer la galerie de tableaux qu'il réunissait alors.
«C'est un bandit tombé dans la peau d'un vaudevilliste», finit par dire Du Poizat.
Rougon releva lentement la tête. Il regarda les deux hommes de ses gros yeux.
«Vous voilà bien avancés, dit-il. Marsy fait ses affaires, parbleu! comme vous
voulez faire les vôtres... Nous ne nous entendons guère. Si je puis même lui
casser les reins quelque jour, je les lui casserai volontiers. Mais tout ce que vous
racontez là n'empêche pas que Marsy soit d'une jolie force. Si la fantaisie l'en
prenait, il ne ferait qu'une bouchée de vous deux, je vous en préviens.».
32
Et il quitta son fauteuil, las d'être assis, étirant ses membres. Puis, il ajouta, dans
un gros bâillement:
«D'autant plus, mes bons amis, que maintenant je ne pourrais plus me mettre en
travers.
Oh! si vous vouliez, murmura Du Poizat avec un sourire mince, vous mèneriez
Marsy fort loin. Vous avez bien ici quelques papiers qu'il achèterait cher. Tenez,
là-bas, le dossier Lardenois, cette aventure dans laquelle il a joué un singulier
rôle. Je reconnais une lettre de lui, très curieuse, que je vous ai apportée moi-
même, dans le temps.»
Rougon était allé jeter dans la cheminée les papiers dont il avait peu à peu empli
la corbeille. La coupe de bronze ne suffisait plus.
«On s'assomme, on ne s'égratigne pas, dit-il en haussant dédaigneusement les
épaules. Tout le monde a de ces lettres bêtes qui traînent chez les autres.»
Et il prit la lettre, l'enflamma à la bougie, s'en servit comme d'une allumette pour
mettre le feu au tas de papiers, dans la cheminée. Il resta là un instant, accroupi,
énorme, à surveiller les feuilles embrasées qui roulaient jusque sur le tapis.
Certains gros papiers administratifs noircissaient, se tordaient comme des lames
de plomb; des billets, des chiffons salis de vilaines écritures, brûlaient avec des
petites langues bleues; tandis que, dans le brasier ardent, au milieu d'un
pullulement d'étincelles, des fragments consumés restaient intacts, lisibles
encore.
À ce moment, la porte s'ouvrit, toute grande. Une voix disait en riant:
«Bien, bien, je vous excuserai, Merle... Je suis de la maison. Si vous m'empêchiez
d'entrer par ici, je ferais le tour par la salle des séances, parbleu!»
C'était M. d'Escorailles, que Rougon, depuis six mois, avait fait nommer auditeur
au Conseil d'État. Il amenait à son bras la jolie Mme Bouchard, toute fraîche
dans une toilette claire de printemps.
«Allons, bon! des femmes, maintenant!» murmura Rougon.
Il ne quitta pas la cheminée tout de suite. Il demeura par terre, tenant la pelle,
sous laquelle il étouffait la flamme, de peur d'incendie. Et il levait sa large face,
l'air maussade. M. d'Escorailles ne se déconcerta pas. Lui et la jeune femme, dès
le seuil, avaient cessé de se sourire, pour prendre une figure de circonstance.
«Cher maître, dit-il, je vous amène une de vos amies qui tenait absolument à
vous apporter ses regrets... Nous avons lu le Moniteur ce matin...
33
Vous avez lu le Moniteur, vous autres», gronda Rougon qui se décida enfin à se
mettre debout.
Mais il aperçut une personne qu'il n'avait pas encore vue. Il murmura, après avoir
cligné les yeux:
«Ah! monsieur Bouchard.»
C'était le mari, en effet. Il venait d'entrer, derrière les jupes de sa femme,
silencieux et digne. M. Bouchard avait soixante ans, la tête toute blanche, l'oeil
éteint, la face comme usée par ses vingt-cinq années de service administratif. Lui,
ne prononça pas une parole. Il prit d'un air pénétré la main de Rougon, qu'il
secoua trois fois, de haut en bas, énergiquement.
«Eh bien, dit ce dernier, vous êtes très gentils d'être tous venus me voir;
seulement, vous allez diablement me gêner... Enfin, mettez-vous de ce côté-là...
Du Poizat, donnez votre fauteuil à madame.»
Il se tournait, lorsqu'il se trouva en face du colonel Jobelin.
«Vous aussi, colonel!» cria-t-il.
La porte était restée ouverte, Merle n'avait pu s'opposer à l'entrée du colonel, qui
montait l'escalier derrière les talons des Bouchard. Il tenait son fils par la main,
un grand galopin de quinze ans, alors élève de troisième au lycée Louis-le-Grand.
«J'ai voulu vous amener Auguste, dit-il. C'est dans le malheur que se révèlent les
vrais amis... Auguste, donne une poignée de main.»
Mais Rougon s'élançait vers l'anti-chambre, en criant:
«Fermez donc la porte, Merle! À quoi pensez-vous! Tout Paris va entrer.»
L'huissier montra sa face calme, en disant:
«C'est qu'ils vous ont vu, monsieur le président.»
Et il dut s'effacer pour laisser passer les Charbonnel. Ils arrivaient sur une même
ligne, sans se donner le bras, soufflant, désolés, ahuris. Ils parlèrent en même
temps.
«Nous venons de voir le Moniteur... Ah! quelle nouvelle! comme votre pauvre
mère va être désolée! Et nous, dans quelle triste position cela nous met!»
Ceux-là, plus naïfs que les autres, allaient tout de suite exposer leurs petites
affaires. Rougon les fit taire. Il poussa un verrou caché sous la serrure de la
porte, en murmurant qu'on pouvait l'enfoncer, maintenant. Puis, voyant que pas
34
un de ses amis ne semblait décidé à quitter la place, il se résigna, il tâcha
d'achever sa besogne, au milieu des neuf personnes qui emplissaient le cabinet.
Le déménagement des papiers avait fini par bouleverser la pièce. Sur le tapis, une
débandade de dossiers traînait, si bien que le colonel et M. Bouchard, qui
voulurent gagner l'embrasure d'une fenêtre, durent prendre les plus grandes
précautions pour ne pas écraser en chemin quelque affaire importante. Tous les
sièges étaient encombrés de paquets ficelés; Mme Bouchard seule avait pu
s'asseoir sur un fauteuil resté libre; et elle souriait aux galanteries de Du Poizat et
de M. Kahn, pendant que, M. d'Escorailles, ne trouvant plus de tabouret, lui
glissait sous les pieds une épaisse chemise bleue bourrée de lettres. Les tiroirs du
bureau, culbutés dans un coin, permirent aux Charbonnel de s'accroupir un
instant, pour reprendre haleine; tandis que le jeune Auguste, ravi de tomber dans
ce remue ménage, furetait, disparaissait derrière la montagne de cartons, au
milieu de laquelle Delestang semblait se retrancher. Ce dernier faisait beaucoup
de poussière, en jetant de haut les journaux de la bibliothèque. Mme Bouchard
eut une légère toux.
«Vous avez tort de rester dans cette saleté», dit Rougon, occupé à vider les
cartons qu'il avait prié Delestang de ne point toucher.
Mais la jeune femme, toute rose d'avoir toussé, lui assura qu'elle était très bien,
que son chapeau ne craignait pas la poussière. Et la bande se lança dans les
condoléances. L'empereur, vraiment, ne se souciait guère des intérêts du pays,
pour se laisser circonvenir par des personnages si peu dignes de sa confiance. La
France faisait une perte. D'ailleurs, c'était toujours ainsi: une grande intelligence
devait liguer contre elle toutes les médiocrités.
«Les gouvernements sont ingrats, déclara M. Kahn.
Tant pis pour eux! dit le colonel. Ils se frappent en frappant leurs serviteurs.»
Mais M. Kahn voulut avoir le dernier mot. Il se tourna vers Rougon.
«Quand un homme comme vous tombe, c'est un deuil public.»
La bande approuva:
«Oui, oui, un deuil public!»
Sous la brutalité de ces éloges, Rougon leva la tête. Ses joues grises s'allumaient
d'une lueur, sa face entière avait un sourire contenu de jouissance. Il était coquet
de sa force, comme une femme l'est de sa grâce; et il aimait recevoir les flatteries
à bout portant, dans sa large poitrine, assez solide pour n'être écrasée par aucun
pavé. Cependant, il devenait évident que ses amis se gênaient les uns les autres;
35
ils se guettaient du regard, cherchant à s'évincer, ne voulant pas parler haut. À
présent que le grand homme paraissait dompté, l'heure pressait d'en arracher une
bonne parole. Et ce fut le colonel qui prit un parti le premier. Il emmena dans
une embrasure Rougon, qui le suivit docilement, un carton sous le bras.
«Avez-vous songé à moi? lui demanda-t-il tout bas, avec un sourire aimable.
Parfaitement. Votre nomination de commandeur m'a encore été promise il y a
quatre jours. Seulement, vous sentez qu'aujourd'hui, il m'est impossible de rien
affirmer... Je crains, je vous l'avoue, que mes amis ne reçoivent le contrecoup de
ma disgrâce.»
Les lèvres du colonel tremblèrent d'émotion. Il balbutia qu'il fallait lutter, qu'il
lutterait lui-même. Puis, brusquement, il se tourna, il appela:
«Auguste!»
Le galopin était à quatre pattes sous le bureau, en train de lire les titres des
dossiers, ce qui lui permettait de jeter des coups d'oeil luisants sur les petites
bottines de Mme Bouchard. Il accourut.
«Voilà mon gaillard! reprit le colonel à demi-voix. Vous savez qu'il faudra me
caser cette vermine-là, un de ces jours. Je compte sur vous. J'hésite encore entre
la magistrature et l'administration... Donne une poignée de main, Auguste, pour
que ton bon ami se souvienne de toi.»
Pendant ce temps, Mme Bouchard, qui mordillait son gant d'impatience, s'était
levée et avait gagné la fenêtre de gauche, en ordonnant d'un regard à M.
d'Escorailles de la suivre. Le mari se trouvait déjà là, les coudes sur la barre
d'appui, à regarder le paysage. En face, les grands marronniers des Tuileries
avaient un frisson de feuilles, dans le soleil chaud; tandis que la Seine, du pont
Royal au pont de la Concorde, roulait des eaux bleues, toutes pailletées de
lumière.
Mme Bouchard se tourna tout d'un coup, en criant:
«Oh! monsieur Rougon, venez donc voir!»
Et, comme Rougon se hâtait de quitter le colonel pour obéir, Du Poizat, qui
avait suivi la jeune femme, se retira discrètement, alla rejoindre M. Kahn à la
fenêtre du milieu.
«Tenez, ce bateau chargé de briques, qui a failli sombrer», racontait Mme
Bouchard.
36
Rougon resta là complaisamment, au soleil, jusqu'à ce que M. d'Escorailles, sur
un nouveau regard de la jeune femme, lui dît:
«M. Bouchard veut donner sa démission. Nous l'avons amené pour que vous le
raisonniez.»
Alors, M. Bouchard expliqua que les injustices le révoltaient.
«Oui, monsieur Rougon, j'ai commencé par être expéditionnaire à l'Intérieur, et
je suis arrivé au poste de chef de bureau, sans rien devoir à la faveur ni à
l'intrigue... Je suis chef de bureau depuis 47. Eh bien, le poste de chef de
division a déjà été cinq fois vacant, quatre fois sous la république, et une fois
sous l'empire, sans que le ministre ait songé à moi, qui avais des droits
hiérarchiques... Maintenant vous n'allez plus être là pour tenir la promesse que
vous m'aviez faite, et j'aime mieux me retirer.»
Rougon dut le calmer. La place n'était toujours pas donnée à un autre; si elle lui
échappait cette fois encore, ce ne serait qu'une occasion perdue, une occasion
qui se retrouverait certainement. Puis, il prit les mains de Mme Bouchard, en la
complimentant d'un air paternel. La maison du chef de bureau était la première
qui l'eût accueilli, lors de son arrivée à Paris. C'était là qu'il avait rencontré le
colonel, cousin germain du chef de bureau. Plus tard, lorsque M. Bouchard
hérita de son père, à cinquante-quatre ans, et se trouva tout d'un coup mordu du
désir de se marier, Rougon servit de témoin à Mme Bouchard, née Adèle
Desvignes, une demoiselle très bien élevée, d'une honorable famille de
Rambouillet. Le chef de bureau avait voulu une jeune fille de province, parce
qu'il tenait à l'honnêteté. Adèle, blonde, petite, adorable, avec la naïveté un peu
fade de ses yeux bleus, en était à son troisième amant, au bout de quatre ans de
mariage.
«Là, ne vous tourmentez pas, dit Rougon qui lui serrait toujours les poignets
dans ses grosses mains. Vous savez bien qu'on fait tout ce que vous voulez...
Jules vous dira ces jours-ci où nous en sommes.»
Et il prit à part M. d'Escorailles, pour lui annoncer qu'il avait écrit le matin à son
père, afin de le tranquilliser. Le jeune auditeur devait conserver tranquillement sa
situation. La famille d'Escorailles était une des plus anciennes familles de
Plassans, où elle jouissait de la vénération publique. Aussi Rougon, qui autrefois
avait traîné des souliers éculés devant l'hôtel du vieux marquis, père de Jules,
mettait-il son orgueil à protéger le jeune homme. La famille gardait un culte
dévot pour Henri V, tout en permettant que l'enfant se ralliât à l'empire. C'était
un résultat de l'abomination des temps.
37
À la fenêtre du milieu, qu'ils avaient ouverte pour mieux s'isoler, M. Kahn et Du
Poizat causaient, en regardant au loin les toits des Tuileries, qui bleuissaient dans
une poussière de soleil. Ils se tâtaient, ils lâchaient des mots coupés par de
grands silences. Rougon était trop vif. Il n'aurait pas dû se fâcher, à propos de
cette affaire Rodriguez, si facile à arranger. Puis, les yeux perdus, M. Kahn
murmura, comme se parlant à lui-même:
«On sait que l'on tombe, on ne sait jamais si l'on se relèvera.»
Du Poizat feignit de n'avoir pas entendu. Et, longtemps après, il dit:
«Oh! c'est un garçon très fort.»
Alors, le député se tourna brusquement, lui parla très vite, dans la figure.
«Là, entre nous, j'ai peur pour lui. Il joue avec le feu... Certes, nous sommes ses
amis, et il n'est pas question de l'abandonner. Je tiens à constater seulement qu'il
n'a guère songé à nous, dans tout ceci... Ainsi moi, par exemple, j'ai entre les
mains des intérêts énormes qu'il vient de compromettre par son coup de tête. Il
n'aurait pas le droit de m'en vouloir, n'est-ce pas? si j'allais maintenant frapper à
une autre porte: car, enfin, ce n'est pas seulement moi qui souffre, ce sont aussi
les populations.
Il faut frapper à une autre porte», répéta Du Poizat avec un sourire.
Mais l'autre, pris d'une colère subite, lâcha la vérité.
«Est-ce que c'est possible!... Ce diable d'homme vous fâche avec tout le monde.
Quand on est de sa bande, on a une affiche dans le dos.»
Il se calma, soupirant, regardant du côté de l'Arc de Triomphe, dont le bloc de
pierre grisâtre émergeait de la nappe verte des Champs-Élysées. Il reprit
doucement:
«Que voulez-vous? moi, je suis d'une fidélité bête.»
Le colonel, depuis un instant, se tenait debout derrière ces messieurs.
«La fidélité est le chemin de l'honneur», dit-il de sa voix militaire.
Du Poizat et M. Kahn s'écartèrent pour faire place au colonel, qui continua:
«Rougon contracte aujourd'hui une dette envers nous. Rougon ne s'appartient
plus.»
Ce mot eut un succès énorme. Non, certes, Rougon ne s'appartenait plus. Et il
fallait le lui dire nettement, pour qu'il comprît ses devoirs. Tous trois baissèrent
38
la voix, complotant, se distribuant des espérances. Parfois, ils se retournaient, ils
jetaient un coup d'oeil dans la vaste pièce, pour voir si quelque ami n'accaparait
pas trop longtemps le grand homme.
Maintenant, le grand homme ramassait les dossiers, tout en continuant de causer
avec Mme Bouchard. Cependant, dans le coin où ils étaient restés silencieux et
gênés jusque-là, les Charbonnel se disputaient. À deux reprises, ils avaient tenté
de s'emparer de Rougon, qui s'était laissé enlever par le colonel et la jeune
femme. M. Charbonnel finit par pousser Mme Charbonnel vers lui.
«Ce matin, balbutia-t-elle, nous avons reçu une lettre de votre mère...»
Il ne la laissa pas achever. Il emmena lui-même les Charbonnel dans l'embrasure
de droite, lâchant une fois encore les dossiers, sans trop d'impatience.
«Nous avons reçu une lettre de votre mère», répéta Mme Charbonnel.
Et elle allait lire la lettre, lorsqu'il la lui prit pour la parcourir d'un regard. Les
Charbonnel, anciens marchands d'huile de Plassans, étaient les protégés de Mme
Félicité, comme on nommait dans sa petite ville la mère de Rougon. Elle les lui
avait adressés à l'occasion d'une requête qu'ils présentaient au conseil d'État. Un
de leurs petits-cousins, un sieur Chevassu, avoué à Faverolles, le chef-lieu d'un
département voisin, était mort en laissant une fortune de cinq cent mille francs
aux soeurs de la Sainte-Famille. Les Charbonnel, qui n'avaient jamais compté sur
l'héritage, devenus brusquement héritiers par la mort d'un frère du défunt,
crièrent alors à la captation; et comme la communauté demandait au conseil
d'État d'être autorisée à accepter le legs, ils quittèrent leur vieille demeure de
Plassans, ils accoururent à Paris se loger rue Jacob, hôtel du Périgord, pour
suivre leur affaire de près. Et l'affaire traînait depuis six mois.
«Nous sommes bien tristes, soupirait Mme Charbonnel, pendant que Rougon
lisait la lettre. Moi, je ne voulais pas entendre parler de ce procès, mais M.
Charbonnel répétait qu'avec vous c'était tout argent gagné, que vous n'aviez
qu'un mot à dire pour nous mettre les cinq cent mille francs dans la poche...
N'est-ce pas, monsieur Charbonnel?»
L'ancien marchand d'huile branla désespérément la tête.
«C'était un chiffre, continua la femme, ça valait la peine de bouleverser son
existence... Ah! oui, elle est bouleversée, notre existence! Savez-vous, monsieur
Rougon qu'hier encore la bonne de l'hôtel a refusé de changer nos serviettes
sales! Moi qui, à Plassans, ai cinq armoires de linge!»
39
Et elle continua à se plaindre amèrement de Paris qu'elle abominait. Ils y étaient
venus pour huit jours. Puis, espérant partir toutes les semaines, ils ne s'étaient
rien fait envoyer. Maintenant que cela n'en finissait plus, ils s'entêtaient dans leur
chambre garnie, mangeant ce que la bonne voulait bien leur servir, sans linge,
presque sans vêtements. Ils n'avaient pas même une brosse, et Mme Charbonnel
faisait sa toilette avec un peigne cassé. Parfois, ils s'asseyaient sur leur petite
malle, ils y pleuraient de lassitude et de rage.
«Et cet hôtel est si mal fréquenté! murmura M. Charbonnel avec de gros yeux
pudibonds. Il y a un jeune homme à côté de nous. On entend des choses...»
Rougon repliait la lettre.
«Ma mère, dit-il, vous donne l'excellent conseil de patienter. Je ne puis que vous
engager à faire une nouvelle provision de courage... Votre affaire me paraît
bonne; mais me voilà parti et je n'ose plus rien vous promettre.
Nous quittons Paris demain!» cria Mme Charbonnel dans un élan de désespoir.
Mais, ce cri à peine lâché, elle devint toute pâle. M. Charbonnel dut la soutenir.
Et ils restèrent un moment sans voix, les lèvres tremblantes, à se regarder, avec
une grosse envie de pleurer. Ils faiblissaient, ils avaient une douleur, comme si,
brusquement, les cinq cent mille francs se fussent écroulés devant eux.
Rougon continuait affectueusement:
«Vous avez affaire à forte partie. Mgr Rochart, l'évêque de Faverolles, est venu
en personne à Paris pour appuyer la demande des soeurs de la Sainte Famille.
Sans son intervention, il y a longtemps que vous auriez gain de cause. Le clergé
est malheureusement très puissant aujourd'hui... Mais je laisse ici des amis,
j'espère pouvoir agir sans me mettre en avant. Vous avez attendu si longtemps
que, si vous partez demain...
«Nous resterons, nous resterons, se hâta de balbutier Mme Charbonnel. Ah!
monsieur Rougon, voilà un héritage qui nous aura coûté bien cher!»
Rougon revint vivement à ses papiers. Il promena un regard de satisfaction
autour de la pièce, soulagé, ne voyant plus personne qui pût l'emmener encore
dans une embrasure de fenêtre; toute la bande était repue. En quelques minutes,
il avança fort sa besogne. Il avait une gaieté à lui, brutale, se moquant des gens,
se vengeant des ennuis qu'on lui imposait. Pendant un quart d'heure, il fut
terrible pour ses amis, dont il venait d'écouter les histoires avec tant de
complaisance. Il alla si loin, il se montra si dur pour la jolie Mme Bouchard, que
les yeux de la jeune femme s'emplirent de larmes, sans qu'elle cessât de sourire.
40
Les amis riaient, accoutumés à ces coups de massue. Jamais leurs affaires
n'allaient mieux qu'aux heures où Rougon s'exerçait les poings sur leur nuque.
À ce moment, on frappa un coup discret à la porte.
«Non, non, n'ouvrez pas, cria-t-il à Delestang qui se dérangeait. Est-ce qu'on se
moque de moi! J'ai déjà la tête cassée.»
Et, comme on ébranlait la porte plus violemment:
«Ah! si je restais, dit-il entre ses dents, comme je flanquerais ce Merle dehors!»
On ne frappa plus. Mais, tout d'un coup, dans un angle du cabinet, une petite
porte s'ouvrit, donnant passage à une énorme jupe de soie bleue, qui entra à
reculons. Et cette jupe, très claire, très ornée de noeuds de ruban, demeura là un
instant, à moitié dans la pièce, sans qu'on vît autre chose. Une voix de femme,
toute fluette, parlait vivement au-dehors.
«Monsieur Rougon!» appela la dame, en montrant enfin son visage.
C'était Mme Correur, avec un chapeau garni d'une botte de roses. Rougon, qui
s'avançait, les poings fermés, furieux, plia les épaules et vint serrer la main de la
nouvelle venue, en faisant le gros dos.
«Je demandais à Merle comment il se trouvait ici, dit Mme Correur, en couvant
d'un regard tendre le grand diable d'huissier, debout et souriant devant elle. Et
vous, monsieur Rougon, êtes-vous content de lui?
Mais oui, certainement», répondit Rougon d'une façon aimable.
Merle gardait son sourire béat, les yeux fixés sur le cou gras de Mme Correur.
Elle se rengorgeait, elle ramenait de la main les frisures de ses tempes.
«Voilà qui va bien, mon garçon, reprit-elle. Quand je place quelqu'un, j'aime que
tout le monde soit satisfait... Et si vous aviez besoin de quelque conseil, venez
me voir le matin, vous savez, de huit à neuf. Allons, soyez sage.»
Et elle entra dans le cabinet, en disant à Rougon:
«Il n'y a rien qui vaille les anciens militaires.»
Puis, elle ne le lâcha pas, elle lui fit traverser toute la pièce, le menant à petits pas
devant la fenêtre, à l'autre bout. Elle le grondait de n'avoir point ouvert. Si Merle
n'avait pas consenti à l'introduire par la petite porte, elle serait donc restée
dehors? Dieu savait pourtant si elle avait besoin de le voir! car, enfin, il ne
pouvait pas s'en aller ainsi, sans lui dire où en étaient ses pétitions. Elle sortit de
sa poche un petit carnet, très riche, recouvert de moire rose.
41
«Je n'ai vu le Moniteur qu'après mon déjeuner, dit-elle. J'ai pris tout de suite un
fiacre... voyons, où en est l'affaire de Mme Leturc, la veuve du capitaine, qui
demande un bureau de tabac. Je lui ai promis un résultat pour la semaine
prochaine... Et l'affaire de cette demoiselle, vous savez, Herminie Billecoq, une
ancienne élève de Saint-Denis, que son séducteur, un officier, consent à épouser,
si quelque âme honnête veut bien avancer la dot réglementaire. Nous avions
pensé à l'impératrice... Et toutes ces dames, Mme Chardon, Mme Testanière,
Mme Jalaguier, qui attendent depuis des mois?»
Rougon, paisiblement, donnait des réponses, expliquant les retards, descendait
dans les détails les plus minutieux. Il fit pourtant comprendre à Mme Correur
qu'elle devait à présent compter beaucoup moins sur lui. Alors, elle se désola.
Elle était si heureuse de rendre service! Qu'allait-elle devenir, avec toutes ces
dames? Et elle en arriva à parler de ses affaires personnelles, que Rougon
connaissait bien. Elle répétait qu'elle était une Martineau, des Martineau de
Coulonges, une bonne famille de Vendée, où l'on pouvait citer jusqu'à sept
notaires de père en fils. Jamais elle ne s'expliquait nettement sur son nom de
Correur. À l'âge de vingt-quatre ans, elle s'était enfuie avec un garçon boucher, à
la suite de tout un été de rendez-vous, sous un hangar. Son père avait agonisé
pendant six mois sous le coup de ce scandale, une monstruosité dont le pays
s'entretenait toujours. Depuis ce temps, elle vivait à Paris, comme morte pour sa
famille. Dix fois, elle avait écrit à son frère, maintenant à la tête de l'étude, sans
pouvoir obtenir de lui une réponse; et elle accusait de ce silence sa belle-soeur,
«une femme à curés, qui menait par le bout du nez cet imbécile de Martineau»,
disait-elle. Une de ses idées fixes était de retourner là-bas, comme Du Poizat,
pour s'y montrer en femme cossue et respectée.
«J'ai encore écrit, il y a huit jours, murmura-t-elle; je parie qu'elle jette mes lettres
au feu... Pourtant, si Martineau mourait, il faudrait bien qu'elle m'ouvrît la
maison toute grande. Ils n'ont pas d'enfant, j'aurais des affaires d'intérêt à
régler... Martineau a quinze ans de plus que moi, et il est goutteux, m'a-t-on dit.»
Puis, elle changea brusquement de voix, elle reprit:
«Enfin, ne pensons pas à tout cela... C'est pour vous qu'il s'agit de travailler à
cette heure, n'est-ce pas, Eugène? On travaillera, vous verrez. Il faut bien que
vous soyez tout, pour que nous soyons quelque chose... vous vous souvenez, en
51?»
Rougon sourit. Et, comme elle lui serrait maternellement les deux mains, il se
pencha à son oreille et murmura:
42
«Si vous voyez Gilquin, dites-lui donc d'être raisonnable. Est-ce qu'il ne s'est pas
avisé, l'autre semaine, après s'être fait mettre au poste, de donner mon nom pour
que j'aille le réclamer!»
Mme Correur promit de parler à Gilquin, un de ses anciens locataires, du temps
où Rougon logeait à l'hôtel Vaneau, garçon précieux à l'occasion, mais d'un
débraillé très compromettant.
«J'ai un fiacre en bas, je me sauve», dit-elle avec un sourire, tout haut, en gagnant
le milieu du cabinet.
Et elle resta pourtant quelques minutes encore, désireuse de voir la bande s'en
aller en même temps qu'elle.
Pour décider le mouvement de retraite, elle offrit même de prendre quelqu'un
avec elle, dans son fiacre. Ce fut le colonel qui accepta, et il fut convenu que le
petit Auguste monterait à côté du cocher. Alors, commença une grande
distribution de poignées de main. Rougon s'était mis près de la porte, ouverte
toute grande. En passant devant lui, chacun avait une dernière phrase de
condoléance. M. Kahn, Du Poizat et le colonel allongèrent le cou, lui lâchèrent
tout bas un mot dans l'oreille, pour qu'il ne les oubliât pas. Les Charbonnel
étaient déjà sur la première marche de l'escalier, et Mme Correur causait avec
Merle, au fond de l'anti-chambre, pendant que Mme Bouchard, attendue à
quelques pas par son mari et par M. d'Escorailles, s'attardait encore devant
Rougon, très gracieuse, très douce, lui demandant à quelle heure elle pourrait le
voir, rue Marbeuf, tout seul, parce qu'elle était trop bête quand il y avait du
monde. Mais le colonel, en l'entendant demander cela, revint brusquement; les
autres le suivirent, il y eut une rentrée générale.
«Nous irons tous vous voir, criait le colonel.
Il ne faut pas que vous vous enterriez», disaient plusieurs voix.
M. Kahn réclama du geste le silence. Puis, il lança la fameuse phrase:
«Vous ne vous appartenez pas, vous appartenez à vos amis et à la France.»
Et ils partirent enfin. Rougon put refermer la porte. Il eut un gros soupir de
soulagement. Delestang, qu'il avait oublié, sortit alors de derrière le tas de
cartons, à l'abri duquel il venait d'achever le classement des papiers, en ami
consciencieux. Il était un peu fier de sa besogne. Lui, agissait, pendant que les
autres parlaient. Aussi reçut-il avec une véritable jouissance les remerciements
très vifs du grand homme. Il n'y avait que lui pour rendre service; il possédait un
esprit d'ordre, une méthode de travail qui le mèneraient loin; et Rougon trouva
43
encore plusieurs autres choses flatteuses, sans qu'on pût savoir s'il ne se moquait
pas. Puis, se tournant, jetant un coup d'oeil dans tous les coins:
«Mais voilà qui est fini, je crois, grâce à vous... Il n'y a plus qu'à donner l'ordre à
Merle de me faire porter ces paquets-là chez moi.»
Il appela l'huissier, lui indiqua ses papiers personnels. À toutes les
recommandations, l'huissier répondait:
«Oui, monsieur le président.
Eh! animal, finit par crier Rougon agacé, ne m'appelez donc plus président,
puisque je ne le suis plus.»
Merle s'inclina, fit un pas vers la porte, et resta là, à hésiter. Il revint, disant:
«Il y a en bas une dame à cheval qui demande monsieur... Elle a dit en riant
qu'elle monterait bien avec le cheval, si l'escalier était assez large... C'est
seulement pour serrer la main à monsieur.»
Rougon fermait déjà les poings, croyant à une plaisanterie. Mais Delestang, qui
était allé regarder par une fenêtre du palier, accourut en murmurant, l'air très
ému:
«Mademoiselle Clorinde!»
Alors, Rougon fit répondre qu'il descendait. Puis, comme Delestang et lui
prenaient leurs chapeaux, il le regarda, les sourcils froncés, d'un air soupçonneux,
frappé de son émotion.
«Méfiez-vous des femmes», répéta-t-il.
Et, sur le seuil, il donna un dernier regard au cabinet. Par les trois fenêtres,
laissées ouvertes, le plein jour entrait, éclairant crûment les cartonniers éventrés,
les tiroirs épars, les paquets ficelés et entassés au milieu du tapis. Le cabinet
semblait tout grand, tout triste. Au fond de la cheminée, les tas de papiers brûlés,
à poignées, ne laissaient qu'une petite pelletée de cendre noire. Comme il fermait
la porte, la bougie, oubliée sur un coin du bureau, s'éteignit en faisant éclater la
bobèche de cristal, dans le silence de la pièce vide.
Chapitre III
C'était l'après-midi, vers quatre heures, que Rougon allait parfois passer un
instant chez la comtesse Balbi. Il s'y rendait en voisin, à pied. La comtesse
habitait un petit hôtel, à quelques pas de la rue Marbeuf, sur l'avenue des
Champs-Élysées. D'ailleurs, elle était rarement chez elle; et, quand elle s'y
44
trouvait par hasard, elle était couchée, elle se faisait excuser. Cela n'empêchait pas
l'escalier du petit hôtel d'être plein d'un vacarme de visiteurs bruyants, ni les
portes des salons de battre à toute volée. Sa fille Clorinde recevait dans une
galerie, une sorte d'atelier de peintre, donnant sur l'avenue par de larges baies
vitrées.
Pendant près de trois mois, Rougon, avec sa brutalité d'homme chaste, avait fort
mal répondu aux avances de ces dames, qui s'étaient fait présenter à lui, dans un
bal, au ministère des Affaires étrangères. Il les rencontrait partout, souriant l'une
et l'autre du même sourire engageant, la mère toujours muette, la fille parlant
haut, lui plantant son regard droit dans les yeux. Et il tenait bon, il les évitait,
battait des paupières pour ne pas les voir, refusait les invitations qu'elles lui
adressaient. Puis, obsédé, poursuivi jusque dans sa maison, devant laquelle
Clorinde affectait de passer à cheval, il prit des renseignements avant de se
risquer chez elles.
À la légation d'Italie, on lui parla de ces dames en termes très favorables: le
comte Balbi avait réellement existé; la comtesse conservait de grandes relations à
Turin; la fille, enfin, était encore sur le point, l'année précédente, d'épouser un
petit prince allemand. Mais, chez la duchesse Sanquirino, à laquelle il s'adressa
ensuite, les histoires changèrent. Là, on lui affirma que Clorinde était née deux
ans après la mort du comte; d'ailleurs, il courait une légende très compliquée sur
le ménage Balbi, le mari et la femme ayant passé par une foule d'aventures, des
débordements mutuels, un divorce prononcé en France, un raccommodement
survenu en Italie, qui les avait fait vivre dans une sorte de concubinage. Un jeune
attaché d'ambassade, très au courant de ce qui se passait à la cour du roi
Emmanuel-Victor, fut plus net encore: selon lui, si la comtesse gardait là-bas de
l'influence, elle la devait à une ancienne liaison avec un très haut personnage; et il
laissait entendre qu'elle serait restée à Turin, sans certain scandale énorme, sur
lequel il ne put s'expliquer. Rougon, gagné peu à peu par l'intérêt de cette
enquête, alla jusqu'à la préfecture de police, où il ne trouva rien de précis; les
dossiers des deux étrangères les donnaient simplement comme des femmes
menant un grand train, sans qu'on leur connût une fortune solide. Elles disaient
posséder des biens en Piémont. La vérité était qu'il se produisait parfois des
trous brusques dans leur luxe; alors, elles disparaissaient tout d'un coup, pour
reparaître bientôt avec une splendeur nouvelle. En somme, on ne savait rien sur
leur compte, on préférait ne rien savoir. Elles fréquentaient le meilleur monde,
leur maison était acceptée comme un terrain neutre, où l'on tolérait l'excentricité
de Clorinde, à titre de fleur étrangère. Rougon se décida à voir ces dames.
À la troisième visite, la curiosité du grand homme avait grandi. Il était de sens
épais, très longs à s'éveiller. Ce qui l'attira d'abord dans Clorinde, ce fut cette
45
pointe d'inconnu, toute une vie passée, toute une idée fixe d'avenir, qu'il croyait
lire au fond de ses larges yeux de jeune déesse. On lui avait conté bien des
anecdotes abominables, une première faiblesse pour un cocher, et plus tard un
marché passé avec un banquier, qui aurait payé la fausse virginité de la
demoiselle du petit hôtel des Champs-Élysées. Mais, à certaines heures, elle lui
semblait si enfant, qu'il doutait, se promettant de la confesser, revenant pour
avoir le mot de cette étrange fille, dont l'énigme vivante finissait par l'occuper
autant qu'un problème délicat de haute politique. Il avait vécu jusque-là dans le
dédain des femmes, et la première sur laquelle il tombait, était certes la machine
la plus compliquée qu'on pût imaginer.
Le lendemain du jour où Clorinde était allée, au trot de son cheval de louage, lui
porter une poignée de main de condoléance, à la porte du Conseil d'État,
Rougon lui rendit une visite, qu'elle avait d'ailleurs exigée solennellement. Elle
devait, disait-elle, lui montrer quelque chose qui le tirerait de ses humeurs noires.
Il l'appelait en riant «son vice»; il s'oubliait volontiers chez elle, amusé, chatouillé,
l'esprit en éveil, d'autant plus qu'il l'épelait encore, aussi peu avancé que le
premier jour. Comme il tournait le coin de la rue Marbeuf, il jeta un coup d'oeil
dans la rue du Colisée, sur l'hôtel habité par Delestang, qu'il croyait avoir déjà
surpris plusieurs fois le visage entre les persiennes entrebâillées de son cabinet, à
guetter, de l'autre côté de l'avenue, les fenêtres de Clorinde; mais les persiennes
étaient closes, Delestang devait être parti le matin pour sa ferme-modèle de la
Chamade.
La porte de l'hôtel Balbi était toujours grande ouverte. Rougon, au bas de
l'escalier, rencontra une petite femme noire, mal coiffée, traînant une robe jaune
en loques, qui mordait dans une orange comme dans une pomme.
«Antonia, est-ce que votre maîtresse est chez elle?» lui demanda-t-il.
Elle ne répondit pas, la bouche pleine, agitant la tête violemment, avec un rire.
Elle avait les lèvres toutes barbouillées du jus de l'orange; elle rapetissait ses
petits yeux, pareils à deux gouttes d'encre sur sa peau brune.
Rougon monta, habitué déjà au service débraillé de la maison. Dans l'escalier, il
croisa un grand diable de domestique, à mine de bandit, à longue barbe noire,
qui le regarda tranquillement, sans lui céder le côté de la rampe. Puis, sur le palier
du premier étage, il se trouva seul, en face de trois portes ouvertes. Celle de
gauche donnait dans la chambre de Clorinde. Il eut la curiosité d'allonger la tête.
Bien qu'il fût quatre heures, la chambre n'était pas encore faite; un paravent,
devant le lit, en cachait à demi les couvertures pendantes; et, jetés sur le
paravent, les jupons de la veille séchaient, tout crottés par le bas. Devant la
46
fenêtre, la cuvette, pleine d'eau savonneuse, traînait à terre, tandis que le chat de
la maison, un chat gris, dormait pelotonné au milieu d'un tas de vêtements.
C'était au second étage que Clorinde se tenait habituellement, dans cette galerie
dont elle avait fait successivement un atelier, un fumoir, une serre chaude et un
salon d'été. À mesure que Rougon montait, il entendait grandir un vacarme de
voix, de rires aigus, de meubles renversés. Et, quand il fut devant la porte, il finit
par distinguer qu'un piano poitrinaire menait le tapage, pendant qu'une voix
chantait. Il frappa à deux reprises, sans recevoir de réponse. Alors, il se décida à
entrer.
«Ah! bravo, bravo, le voilà!» cria Clorinde en frappant dans ses mains.
Lui, difficile d'ordinaire à décontenancer, resta un instant sur le seuil,
timidement. Devant le vieux piano, qu'il tapait avec furie, pour en tirer des sons
moins grêles, se tenait le chevalier Rusconi, le légat d'Italie, un beau brun,
diplomate grave à ses heures. Au milieu de la pièce, le député La Rouquette
valsait avec une chaise, dont il serrait amoureusement le dossier entre ses bras, si
emporté par son élan, qu'il avait jonché le parquet des sièges culbutés. Et, dans la
lumière crue d'une des baies, en face d'un jeune homme qui la dessinait au fusain
sur une toile blanche Clorinde, debout au milieu d'une table, posait en Diane
chasseresse, les cuisses nues, les bras nus, la gorge nue, toute nue, l'air tranquille.
Sur un canapé, trois messieurs très sérieux fumaient de gros cigares en la
regardant, les jambes croisées, sans rien dire.
«Attendez, ne bougez pas! cria le chevalier Rusconi à Clorinde qui allait sauter de
la table. Je vais faire les présentations.»
Et, suivi de Rougon, il dit plaisamment, en passant devant M. La Rouquette,
tombé hors d'haleine dans un fauteuil:
«M. La Rouquette, que vous connaissez. Un futur ministre.»
Puis, s'approchant du peintre, il continua:
«M. Luigi Pozzo, mon secrétaire. Diplomate, peintre, musicien et amoureux.»
Il oubliait les trois messieurs sur le canapé. Mais, en se tournant, il les aperçut; et
il quitta son ton plaisant, il s'inclina de leur côté, en murmurant d'une voix
cérémonieuse:
«M. Brambilla, M. Staderino, M. Viscardi, tous trois réfugiés politiques.»
Les trois Vénitiens, sans lâcher leurs cigares, saluèrent. Le chevalier Rusconi
retournait au piano, lorsque Clorinde l'interpella vivement, en lui reprochant
47
d'être un mauvais maître de cérémonie. Et, à son tour, montrant Rougon, elle dit
simplement, avec une intonation particulière, très flatteuse:
«M. Eugène Rougon.»
On se salua de nouveau. Rougon, qui avait eu peur, un moment, de quelque
plaisanterie compromettante, fut surpris du tact et de la dignité brusques de cette
grande fille, à demi nue dans son costume de gaze. Il s'assit, il demanda des
nouvelles de la comtesse Balbi, comme il le faisait d'habitude; il affectait même, à
chaque visite, d'être venu pour la mère, ce qui lui semblait plus convenable.
«J'aurais été très heureux de lui présenter mes compliments, ajouta-t-il, selon la
formule qu'il avait adoptée pour la circonstance.
Mais maman est là!» dit Clorinde en montrant un coin de la pièce, du bout de
son arc en bois doré.
Et la comtesse, en effet, était là, derrière des meubles, renversée dans un large
fauteuil. Ce fut un étonnement. Les trois réfugiés politiques devaient, eux aussi,
ignorer sa présence; ils se levèrent et saluèrent. Rougon alla lui serrer la main. Il
se tenait debout, et elle, toujours allongée, répondait par monosyllabes, avec ce
continuel sourire qui ne la quittait pas, même lorsqu'elle souffrait. Puis, elle
retomba dans son silence, distraite, jetant des coups d'oeil de côté sur l'avenue, où
un fleuve de voitures coulait. Elle s'était sans doute assise là pour voir passer le
monde. Rougon la quitta.
Cependant, le chevalier Rusconi, assis de nouveau devant le piano, cherchait un
air, tapant doucement les touches, chantonnant à demi-voix des paroles
italiennes. M. La Rouquette s'éventait avec son mouchoir.
Clorinde, très sérieuse, avait repris sa pose. Et Rougon, dans le recueillement
subit qui s'était fait, marchait à petits pas, de long en large, regardant les murs. La
galerie se trouvait encombrée d'une étonnante débandade d'objets; des meubles,
un secrétaire, un bahut, plusieurs tables, poussés au milieu, établissaient un
labyrinthe d'étroits sentiers; à une extrémité, des plantes de serre chaude,
reléguées, culbutées les unes contre les autres, agonisaient, avec leurs palmes
vertes pendantes, déjà toutes mangées de rouille; tandis que, à l'autre bout,
s'amoncelait un gros tas de terre glaise séchée, dans lequel on reconnaissait
encore les bras et les jambes émiettés d'une statue que Clorinde avait ébauchée,
mordue un beau jour du caprice d'être une artiste. La galerie, très vaste, n'avait
en réalité de libre qu'un espace restreint devant une des baies, sorte de vide carré
transformé en petit salon par deux canapés et trois fauteuils dépareillés.
«Vous pouvez fumer», dit Clorinde à Rougon.
48
Il remercia; il ne fumait jamais. Elle, sans se retourner, cria:
«Chevalier, faites-moi donc une cigarette. Vous devez avoir du tabac devant
vous, sur le piano.»
Et, pendant que le chevalier faisait la cigarette, le silence recommença. Rougon,
contrarié de trouver là tout ce monde, allait prendre son chapeau. Il revint
pourtant devant Clorinde, la tête levée, souriant:
«Ne m'avez-vous pas prié de passer pour me montrer quelque chose?» demanda-
t-il.
Elle ne répondit pas tout de suite, très grave, tout à la pose. Il dut insister:
«Qu'est-ce donc, ce que vous vouliez me montrer?
Moi!» dit-elle.
Elle dit cela d'une voix souveraine, sans un geste, campée sur la table, dans sa
pose de déesse. Rougon, très sérieux à son tour, recula d'un pas, la regarda
lentement. Et elle était vraiment superbe, avec son profil pur, son cou délié,
qu'une ligne tombante attachait à ses épaules. Elle avait surtout cette beauté
royale, la beauté du buste. Ses bras ronds, ses jambes rondes, gardaient un luisant
de marbre. Sa hanche gauche, légèrement avancée, la ployait un peu, la main
droite en l'air, découvrant de l'aisselle au talon une longue ligne puissante et
souple, creusée à la taille, renflée à la cuisse. Elle s'appuyait de l'autre main sur
son arc, de l'air tranquillement fort de la chasseresse antique, insoucieuse de sa
nudité, dédaigneuse de l'amour des hommes, froide, hautaine, immortelle.
«Très joli, très joli», murmura Rougon, ne sachant que dire.
La vérité était qu'il la trouvait gênante, avec son immobilité de statue. Elle
semblait si victorieuse, si certaine d'être classiquement belle, que, s'il avait osé, il
l'aurait critiquée comme un marbre dont certaines puissances blessaient ses yeux
bourgeois; il aurait préféré une taille plus mince, des hanches moins larges, une
poitrine placée moins bas. Puis, une envie d'homme brutal lui vint, celle de la
prendre au mollet. Il dut s'éloigner davantage, pour ne pas céder à cette envie.
«Vous avez assez vu? demanda Clorinde, toujours sérieuse et convaincue.
Attendez, voici autre chose.»
Et, brusquement, elle ne fut plus Diane. Elle laissa tomber son arc, elle fut
Vénus. Les mains rejetées derrière la tête, nouées dans son chignon, le buste
renversé à demi, haussant les pointes des seins, elle souriait, ouvrait à demi les
lèvres, égarait son regard, la face comme noyée tout d'un coup dans du soleil.
49
Elle paraissait plus petite, avec des membres plus gras, toute dorée d'un frisson
de désir, dont il semblait voir passer les moires chaudes sur sa peau de satin. Elle
était pelotonnée, s'offrant, se faisant désirable, d'un air d'amante soumise qui
veut être prise entière dans un embrassement.
M. Brambilla, M. Staderino et M. Viscardi, sans quitter leur raideur noire de
conspirateurs, l'applaudirent gravement.
«Brava! brava! brava!»
M. La Rouquette éclatait d'enthousiasme, tandis que le chevalier Rusconi, qui
s'était rapproché de la table, pour tendre la cigarette à la jeune fille, restait là, le
regard pâmé, avec un léger balancement de la tête, comme s'il battait le rythme
de son admiration.
Rougon ne dit rien. Il noua si fortement ses mains, que les doigts craquèrent. Un
léger frisson venait de lui courir de la nuque aux talons. Alors, il ne songea plus à
s'en aller, il s'installa. Mais elle, déjà, avait repris son grand corps libre, riant très
fort, fumant sa cigarette, avec un retroussement cavalier des lèvres. Elle racontait
qu'elle aurait adoré jouer la comédie; elle aurait tout su rendre, la colère, la
tendresse, la pudeur, l'effroi; et, d'une attitude, d'un jeu de physionomie, elle
indiquait des personnages. Puis tout d'un coup:
«Monsieur Rougon, voulez-vous que je vous fasse, lorsque vous parlez à la
Chambre?»
Elle se gonfla, se rengorgea, en soufflant, en lançant les poings en avant, avec
une mimique si drôle, si vraie dans la charge, que tout le monde se pâma.
Rougon riait comme un enfant; il la trouvait adorable, très fine et très
inquiétante.
«Clorinda, Clorinda», murmura Luigi, en tapant de petits coups d'appui-main sur
son chevalet.
Elle remuait tellement, qu'il ne pouvait plus travailler. Il avait lâché le fusain,
pour étaler de minces couleurs sur la toile, d'un air appliqué d'écolier. Il restait
grave, au milieu des rires, levant des yeux de flamme sur la jeune fille, regardant
d'un air terrible les hommes avec lesquels elle plaisantait. C'était lui qui avait eu
l'idée de la peindre vêtue de ce costume de Diane chasseresse, dont tout Paris
causait, depuis le dernier bal de la légation. Il se disait son cousin, parce qu'ils
étaient nés dans la même rue, à Florence.
«Clorinda! répéta-t-il d'un ton de colère.
50
Luigi a raison, dit-elle. Vous n'êtes pas raisonnables, messieurs; vous faites un
bruit!... Travaillons, travaillons.»
Et elle se campa de nouveau dans sa pose olympienne. Elle redevint un beau
marbre. Ces messieurs restèrent à leur place, immobiles, comme cloués. M. La
Rouquette hasardait seul, sur le bras de son fauteuil, un roulement de tambour
discret, du bout des doigts. Rougon, le dos renversé, regardait Clorinde, peu à
peu songeur, envahi d'une rêverie, dans laquelle la jeune fille grandissait
démesurément. C'était, tout de même, une étrange mécanique qu'une femme.
Jamais il n'avait eu l'idée d'étudier cela. Il commençait à entrevoir des
complications extraordinaires. Un instant, il eut l'intuition très nette de la
puissance de ces épaules nues, capables d'ébranler un monde. Clorinde, dans ses
regards brouillés, s'élargissait toujours, lui bouchait toute la baie, de sa taille de
statue géante. Mais il battit des paupières, il la retrouva, bien moins grosse que
lui, sur la table. Alors, il eut un sourire; s'il l'avait voulu, il l'aurait fouettée comme
une petite fille; et il resta surpris d'en avoir eu peur un moment.
Cependant, à l'autre bout de la galerie, un petit bruit de voix montait. Rougon
prêta l'oreille par habitude, mais il n'entendit qu'un murmure rapide de syllabes
italiennes. Le chevalier Rusconi, qui venait de se glisser derrière les meubles,
s'appuyait d'une main au dossier du fauteuil de la comtesse, penché
respectueusement vers elle, paraissant lui conter quelque affaire avec de longs
détails. La comtesse se contentait d'approuver de la tête. Une fois, pourtant, elle
eut un signe violent de dénégation, et le chevalier se pencha davantage, l'apaisa
de sa voix chantante, qui coulait avec un gazouillis d'oiseau. Rougon, grâce à sa
connaissance du provençal, finit par surprendre quelques mots qui le rendirent
grave.
«Maman, cria brusquement Clorinde, est-ce que tu as montré au chevalier la
dépêche d'hier soir?
Une dépêche!» répéta tout haut le chevalier.
La comtesse avait tiré d'une de ses poches un paquet de lettres, dans lequel elle
chercha longtemps. Enfin elle lui remit un bout de papier bleu, très chiffonné.
Dès qu'il l'eut parcouru, il eut un geste d'étonnement et de colère:
«Comment! s'écria-t-il en français, oubliant le monde qui était là, vous savez cela
depuis hier! Mais je n'ai eu la nouvelle que ce matin, moi!»
Clorinde éclata d'un beau rire, ce qui acheva de le fâcher.
51
«Et madame la comtesse me laisse lui conter l'affaire tout au long, comme si elle
l'ignorait!... Allons, puisque le siège de la légation est ici, je viendrai chaque jour
y dépouiller la correspondance.»
La comtesse souriait. Elle fouilla encore dans son paquet de lettres; elle prit un
second papier, qu'elle lui fit lire. Cette fois, il parut très satisfait. Et la
conversation à voix basse recommença. Il avait retrouvé son sourire respectueux.
En quittant la comtesse, il lui baisa la main.
«Voilà les affaires sérieuses terminées», dit-il à demi-voix, en venant se rasseoir
devant le piano.
Il tapa à tour de bras une ronde canaille, très populaire cette année-là. Puis, tout
d'un coup, ayant regardé l'heure, il courut prendre son chapeau.
«Vous partez?» demanda Clorinde.
Elle l'appela du geste, s'appuya sur son épaule, pour lui parler à l'oreille. Il
hochait la tête, en riant. Il murmurait:
«Très fort, très fort... J'écrirai ça là-bas.»
Et il sortit, après avoir salué. Luigi, d'un coup d'appui-main, avait fait relever
Clorinde, accroupie sur la table. Sans doute le fleuve de voitures coulant le long
de l'avenue finissait par ennuyer la comtesse, car elle tira un cordon de sonnette,
derrière elle, dès qu'elle eut perdu de vue le coupé du chevalier, noyé au milieu
des landaus descendant du Bois. Ce fut le grand diable de domestique, à figure
de bandit, qui entra, en laissant la porte ouverte. La comtesse s'abandonna à son
bras, traversa lentement la pièce, au milieu de ces messieurs, debout, inclinés
devant elle. Elle répondait de la tête, avec son sourire. Puis, sur le seuil, elle se
tourna, elle dit à Clorinde:
«J'ai ma migraine, je vais me coucher un peu.
Flaminio, cria la jeune fille au domestique qui emportait sa mère, mettez-lui un
fer chaud aux pieds!»
Les trois réfugiés politiques ne se rassirent pas. Ils demeurèrent encore là, un
instant, sur une même ligne, achevant de mâchonner leurs cigares, qu'ils jetèrent
dans un coin, derrière le tas de terre glaise, du même geste correct et précis. Et
ils défilèrent devant Clorinde, ils s'en allèrent, en procession.
«Mon Dieu! disait M. La Rouquette, qui venait d'entamer une conversation
sérieuse avec Rougon, je sais bien que cette question des sucres est très
52
importante. Il s'agit de toute une branche de l'industrie française. Le malheur est
que personne, à la Chambre, ne me paraît avoir étudié la matière à fond.»
Rougon, qu'il ennuyait, ne répondait plus que par des hochements de tête. Le
jeune député se rapprocha, continua, en donnant à sa figure poupine une subite
gravité.
«Moi, j'ai un oncle dans les sucres. Il a une des plus riches raffineries de
Marseille... Eh bien, je suis allé passer trois mois chez lui. J'ai pris des notes, oh!
beaucoup de notes. Je causais avec les ouvriers, je me mettais au courant, enfin!
... Vous comprenez, je voulais parler à la Chambre...»
Il posait devant Rougon, il se donnait un mal énorme pour entretenir celui-ci des
seuls objets qu'il croyait devoir l'intéresser, très désireux d'ailleurs de se montrer
à lui sous un jour d'homme politique solide.
«Et vous n'avez pas parlé? interrompit Clorinde, que la présence de M. La
Rouquette semblait impatienter.
Non, je n'ai pas parlé, reprit-il d'une voix ralentie, j'ai cru devoir ne pas
parler... Au dernier moment, j'ai eu peur que mes chiffres ne fussent pas bien
exacts.»
Rougon le regarda entre les deux yeux, en disant gravement:
«Savez-vous le nombre de morceaux de sucre que l'on consomme par jour, au
café Anglais?»
M. La Rouquette resta un moment ahuri, les yeux écarquillés. Puis, il partit d'un
éclat de rire:
«Ah! très joli! très joli! cria-t-il. Je comprends, vous plaisantez... Mais c'est la
question du sucre, cela; moi, je parlais de la question des sucres... Très joli! Vous
me permettez de répéter le mot, n'est-ce pas?»
Il avait de légers bonds de jouissance, au fond de son fauteuil. Il reprit sa figure
rose, mis à l'aise, cherchant des mots légers. Mais Clorinde l'attaqua sur les
femmes. Elle l'avait encore vu l'avant-veille, aux Variétés, avec une petite blonde,
très laide, ébouriffée comme un caniche. D'abord, il nia. Vexé ensuite de la façon
cruelle dont elle traitait «le petit caniche», il s'oublia, il défendit cette dame, une
personne très comme il faut, qui n'était pas si mal que cela; et il lui parla de ses
cheveux, de sa taille, de sa jambe. Clorinde devint terrible. M. La Rouquette finit
par crier:
«Elle m'attend, et j'y vais.»
53
Alors, quand il eut refermé la porte, la jeune fille battit des mains, triomphante,
répétant:
«Le voilà parti, bon voyage!»
Et elle sauta vivement de la table, elle courut à Rougon, auquel elle donna ses
deux mains. Elle se faisait très douce, elle était bien contrariée qu'il ne l'eût pas
trouvée seule. Comme elle avait eu de la peine à renvoyer tout ce monde! Les
gens ne comprenaient pas, vraiment! Ce La Rouquette, avec ses sucres, était-il
assez ridicule! Mais maintenant, peut-être, on n'allait plus les déranger, ils
pourraient causer. Elle devait avoir tant de choses à lui dire! Tout en parlant, elle
le conduisait vers un canapé. Il s'était assis, sans lui lâcher les mains, lorsque
Luigi donna des coups secs d'appui-main, en répétant sur un ton fâché:
«Clorinda! Clorinda!
Tiens! c'est vrai, le portrait!» dit-elle en riant.
Elle échappa à Rougon, alla se pencher derrière le peintre, d'un air souple de
caresse. Oh! que c'était joli, ce qu'il avait fait! Cela venait très bien. Mais,
réellement, elle était un peu fatiguée; et elle demandait un quart d'heure de repos.
D'ailleurs, il pouvait faire le costume; elle n'avait pas besoin de poser pour le
costume. Luigi jetait des regards luisants sur Rougon, continuait à murmurer des
paroles maussades. Alors, très vite, elle lui parla en italien, les sourcils froncés,
sans cesser de sourire. Et il se tut, il promena de nouveau son pinceau,
maigrement.
«Je ne mens pas, reprit-elle en revenant s'asseoir près de Rougon, j'ai la jambe
gauche tout engourdie.»
Elle se donna des tapes sur la jambe gauche, pour faire circuler le sang, disait-
elle. sous la gaze, on voyait la tache rose des genoux. Cependant, elle avait oublié
qu'elle était nue. Elle se penchait vers lui, sérieuse, s'éraflant la peau de l'épaule
contre le gros drap de son paletot. Mais, tout d'un coup, un bouton qu'elle
rencontra, lui fit passer un grand frisson sur la gorge. Elle se regarda, devint très
rouge. Et, vivement, elle alla prendre un lambeau de dentelle noire, dans lequel
elle s'enveloppa.
«J'ai un peu froid», dit-elle, après avoir roulé devant Rougon un fauteuil, dans
lequel elle s'assit.
Elle ne montrait plus sous la dentelle que les bouts de ses poignets nus. Elle
s'était noué le lambeau au cou, de façon à s'en faire une énorme cravate, au fond
54
de laquelle elle enfonçait le menton. Là-dedans, le buste entièrement noyé, elle
restait toute noire, avec son visage redevenu pâle et grave.
«Enfin, que vous est-il arrivé? demanda-t-elle. Racontez-moi tout.»
Et elle le questionna sur sa disgrâce, avec une franchise de curiosité filiale. Elle
était étrangère, elle se faisait répéter jusqu'à trois reprises des détails qu'elle disait
ne pas comprendre. Elle l'interrompait par des exclamations en langue italienne;
tandis que, dans ses yeux noirs, il pouvait suivre toute l'émotion de son récit.
Pourquoi s'était-il fâché avec l'empereur? comment avait-il pu renoncer à une
situation si haute? quels étaient donc ses ennemis, pour qu'il se fût laissé battre
ainsi? Et quand il hésitait, quand elle l'acculait à quelque aveu qu'il ne voulait pas
faire, elle le regardait avec une candeur si affectueuse, qu'il s'abandonnait, lui
racontant les histoires jusqu'au bout. Bientôt, elle sut sans doute tout ce qu'elle
désirait savoir. Elle lança encore quelques questions, très éloignées du sujet, et
dont la singularité surprit Rougon. Puis, les mains jointes, elle se tut. Elle avait
fermé les yeux. Elle réfléchissait profondément.
«Eh bien? demanda-t-il en souriant.
Rien, murmura-t-elle; ça m'a fait de la peine.»
Il fut touché. Il chercha à lui reprendre les mains; mais elle les enfouit dans la
dentelle, et le silence continua. Au bout de deux grandes minutes, elle rouvrit les
paupières, en disant:
«Alors, vous avez des projets?»
Lui, la regarda fixement. Un soupçon l'effleurait. Mais elle était si adorable
maintenant, renversée au fond du fauteuil, dans une pose languissante, comme si
les chagrins de son «bon ami» l'eussent brisée, qu'il ne s'arrêta pas au léger froid
qui venait de passer sur sa nuque. Elle le flatta beaucoup. Certes, il ne resterait
pas longtemps à l'écart, il redeviendrait le maître quelque jour. Elle était sûre qu'il
devait nourrir de grandes pensées et avoir confiance en son étoile, car cela se
lisait sur son front. Pourquoi ne la prenait-il pas pour confidente? elle était si
discrète, elle serait si heureuse d'être de moitié dans son avenir? Rougon, grisé,
cherchant toujours à rattraper les petites mains qui s'enfonçaient dans la dentelle,
parla encore, parla toujours, à ce point qu'il lâcha tout, ses espérances, ses
certitudes. Elle ne le poussait plus, le laissant aller, sans un geste, de peur de
l'arrêter. Elle l'examinait, le détaillait membre à membre, sondant son crâne,
pesant ses épaules, mesurant sa poitrine. C'était décidément un homme solide,
qui toute forte qu'elle était, l'aurait jetée d'un tour de poignet sur son dos, et
emportée ainsi sans se gêner, aussi haut qu'elle aurait voulu.
55
«Ah! le bon ami! dit-elle tout d'un coup. Ce n'est pas moi qui ai jamais douté!»
Elle s'était soulevée, ouvrant les bras, laissant glisser la dentelle. Alors, elle
reparut, plus nue, tendant la gorge, coulant ses épaules hors de la gaze, d'un
mouvement si souple de chatte amoureuse, qu'elle sembla jaillir de son corsage.
Ce fut une vision brusque, comme une récompense et une promesse accordées à
Rougon. Et n'était-ce pas le morceau de dentelle qui avait glissé? Elle le ramenait
déjà, elle le nouait plus étroitement.
«Chut! murmura-t-elle, Luigi gronde.»
Et elle courut auprès du peintre, se pencha une seconde fois, lui parlant très vite,
dans le cou. Rougon, quand elle ne fut plus là, toute vibrante, frotta rudement
ses mains, énervé, presque fâché. Elle lui causait à fleur de peau une irritation
extraordinaire. Et il s'injuriait. À vingt ans, il n'aurait pas été plus bête. Elle venait
de le confesser comme un enfant, lui qui depuis deux mois cherchait à la faire
parler, sans tirer d'elle autre chose que de beaux rires. Elle n'avait eu qu'à lui
refuser un instant ses poignets; il s'était oublié jusqu'à tout dire, pour qu'elle les
lui rendît. Maintenant, cela devenait clair, elle le conquérait, elle discutait s'il
valait encore la peine d'être séduit.
Rougon eut un sourire d'homme fort. Il la briserait quand il voudrait. N'était-ce
pas elle qui le provoquait?
Et des pensées malhonnêtes lui venaient, tout un projet de séduction, dans
lequel il la plantait là, après avoir été son maître. En vérité, il ne pouvait jouer le
rôle d'un imbécile avec cette grande fille qui lui montrait ainsi ses épaules.
Pourtant, il n'était plus bien sûr que la dentelle ne se fût pas dénouée toute seule.
«Est-ce que vous trouvez que j'ai les yeux gris, vous?» demanda Clorinde, en se
rapprochant.
Il se leva, la regarda de tout près, sans troubler le calme limpide de ses yeux.
Mais, comme il avançait les mains, elle lui donna une tape. Il n'avait pas besoin
de toucher. Elle était très froide, à présent. Elle s'enveloppait dans son chiffon,
avec une pudeur qui s'alarmait des moindres trous. Il eut beau la plaisanter, la
taquiner; faire mine d'employer la force, elle se couvrait davantage, poussait de
petits cris, quand il effleurait la dentelle. D'ailleurs, elle ne voulut plus se rasseoir.
«J'aime mieux marcher un peu, disait-elle; ça me dérouille les jambes.»
Alors, il la suivit, ils marchèrent ensemble, de long en large. Il tâcha de la
confesser à son tour. D'ordinaire, elle ne répondait pas aux questions. Elle avait
une causerie à sauts brusques, coupée d'exclamations, entremêlée d'histoires
56
qu'elle ne finissait jamais. Comme il l'interrogeait habilement sur une absence de
quinze jours qu'elle avait faite avec sa mère, le mois précédent, elle enfila une
suite interminable d'anecdotes sur ses voyages. Elle était allée partout, en
Angleterre, en Espagne, en Allemagne; elle avait tout vu. Puis, c'était une pluie
de petites observations puériles sur la nourriture, sur les modes, sur le temps
qu'il faisait. Quelquefois, elle commençait un récit dans lequel elle se mettait en
scène, avec des personnages connus qu'elle nommait; Rougon tendait l'oreille,
croyant qu'elle allait enfin laisser échapper une confidence; mais le récit tournait
à l'enfantillage, ou bien restait sans dénouement. Ce jour-là encore, il n'apprit
rien. Elle avait sur la face son rire qui la masquait. Elle demeurait impénétrable,
au milieu de son expansion bavarde. Rougon, assourdi par ces renseignements
stupéfiants dont les uns démentaient les autres, en arrivait à ne plus savoir s'il
avait auprès de lui une bambine de douze ans, innocente jusqu'à la bêtise, ou
quelque femme très savante, retournée à la naïveté par un raffinement.
Clorinde interrompit une aventure qui lui était arrivée dans une petite ville
d'Espagne, la galanterie d'un voyageur dont elle avait dû accepter le lit, pendant
qu'il dormait sur une chaise.
«Il ne faut pas retourner aux Tuileries, dit-elle sans transition aucune. Faites-vous
regretter.
Merci bien, mademoiselle Machiavel», répondit-il en riant.
Elle rit plus fort que lui. Mais elle ne continua pas moins à lui donner des
conseils excellents. Et comme il tentait encore de lui pincer les bras, en manière
de jeu, elle se fâcha, elle cria qu'on ne pouvait causer deux minutes sérieusement.
Ah! si elle était un homme ! comme elle saurait faire son chemin! Les hommes
avaient si peu de tête!
«Voyons, racontez-moi les histoires de vos amis», reprit-elle, en s'asseyant sur le
bord de la table, tandis que Rougon restait debout devant elle.
Luigi, qui ne les quittait pas du regard, ferma violemment sa boîte à couleurs.
«Je m'en vais», dit-il.
Mais Clorinde courut à lui, le ramena, en jurant qu'elle allait reprendre la pose.
Elle devait avoir peur de rester seule avec Rougon. Et, comme Luigi cédait, elle
cherchait à gagner du temps.
«Vous me laisserez bien manger quelque chose. J'ai une faim! Oh! deux bouchées
seulement.»
Elle ouvrit la porte en criant:
57
«Antonia! Antonia!»
Et elle donna un ordre en italien. Elle venait de se rasseoir au bord de la table,
lorsque Antonia entra, tenant sur chacune de ses mains ouvertes une tartine de
beurre. La servante les lui tendit, comme sur un plateau, avec son rire de bête
qu'on chatouille, un rire qui fendait sa bouche rouge dans sa face noire. Puis, elle
s'en alla, en essuyant ses mains contre sa jupe. Clorinde la rappela pour lui
demander un verre d'eau.
«Voulez-vous partager? dit-elle à Rougon. C'est très bon, le beurre. Quelquefois,
j'y mets du sucre. Mais il ne faut pas toujours être gourmande.»
Elle ne l'était guère, en effet. Rougon l'avait surprise, un matin, en train de
manger pour déjeuner un morceau d'omelette froide, cuite de la veille. Il la
soupçonnait d'avarice, un vice italien.
«Trois minutes, n'est-ce pas, Luigi?» cria-t-elle en mordant à la première tartine.
Et revenant à Rougon, toujours debout devant elle, elle demanda:
«Voyons, M. Kahn, par exemple, quelle est son histoire, comment est-il député?»
Rougon se prêta à ce nouvel interrogatoire, espérant tirer d'elle quelque
confidence forcée. Il la savait très curieuse de la vie de chacun, l'oreille tendue à
toutes les indiscrétions, sans cesse aux aguets des intrigues compliquées au
milieu desquelles elle vivait. Elle avait le souci des grandes fortunes.
«Oh! répondit-il en riant, Kahn est né député. Il a dû faire ses dents sur les bancs
de la Chambre. Sous Louis-Philippe, il siégeait déjà au centre droit, et il soutenait
la monarchie constitutionnelle avec une passion juvénile. Après 48, il est passé
au centre gauche, toujours très passionné, d'ailleurs; il avait écrit une profession
de foi républicaine d'un style superbe. Aujourd'hui, il est revenu au centre droit,
il défend passionnément l'empire... Au demeurant, est fils d'un banquier juif de
Bordeaux, dirige des hauts fourneaux près de Bressuire, s'est taillé une spécialité
dans les questions financières et industrielles, vit assez médiocrement en
attendant la grosse fortune qu'il fera un jour, a été promu au grade d'officier le
15 août dernier...»
Et Rougon cherchait, les regards perdus.
«Je n'oublie rien, je crois... Non, il n'a pas d'enfant...
Comment! il est marié!» s'écria Clorinde.
58
Elle eut un geste pour dire que M. Kahn ne l'intéressait plus. C'était un sournois;
jamais il n'avait montré sa femme. Alors, Rougon lui expliqua que Mme Kahn
vivait à Paris, très retirée. Puis, sans attendre une interrogation, il reprit:
«Voulez-vous la biographie de Béjuin, maintenant?
Non, non», dit la jeune fille.
Mais il continua quand même:
«Il sort de l'École polytechnique. Il a écrit des brochures que personne n'a lues.
Il dirige la cristallerie de Saint-Florent, à trois lieues de Bourges... C'est le préfet
du Cher qui l'a inventé...
Taisez-vous donc! cria-t-elle.
Un digne homme, votant bien, ne parlant jamais, très patient, attendant qu'on
songe à lui, toujours là à vous regarder pour qu'on ne l'oublie pas... Je l'ai fait
nommer chevalier...»
Elle dut lui mettre la main sur la bouche, se fâchant, disant:
«Eh! il est marié, aussi, celui-là! il n'est pas drôle!... J'ai vu sa femme chez vous,
un paquet! Elle m'a invitée à aller visiter leur cristallerie, à Bourges.»
D'une bouchée, elle acheva sa première tartine. Puis, elle but une grande gorgée
d'eau. Ses jambes pendaient, au bord de la table; et, un peu tassée sur les reins, le
cou plié en arrière, elle les balançait, d'un mouvement machinal dont Rougon
suivait le rythme. À chaque va-et-vient, les mollets se renflaient, sous la gaze.
«Et M. Du Poizat? demanda-t-elle, après un silence.
Du Poizat a été sous-préfet», répondit-il simplement.
Elle le regarda, surprise de la brièveté de l'histoire.
«Je le sais bien, dit-elle. Ensuite?
Ensuite, il sera préfet plus tard, et alors on le décorera.»
Elle comprit qu'il ne voulait pas en dire davantage. D'ailleurs, elle avait jeté le
nom de Du Poizat négligemment. Maintenant, elle cherchait ces messieurs sur
ses doigts; elle partait du pouce, elle murmurait:
«M. d'Escorailles: il n'est pas sérieux, il aime toutes les femmes... M. La
Rouquette: inutile, je le connais trop bien... M. de Combelot: encore un qui est
marié...»
59
Et, comme elle s'arrêtait à l'annulaire, ne trouvant plus personne, Rougon lui dit,
en la regardant fixement:
«Vous oubliez Delestang.
Vous avez raison! cria-t-elle. Parlez-moi donc de celui-là!
C'est un bel homme, reprit-il sans la quitter des yeux. Il est fort riche. Je lui ai
toujours prédit un grand avenir.»
Il continua sur ce ton, outrant les éloges, doublant les chiffres. La ferme-modèle
de la Chamade valait deux millions. Delestang serait certainement ministre un
jour. Mais elle gardait aux lèvres une moue dédaigneuse.
«Il est bien bête, finit-elle par murmurer.
Dame!» dit Rougon avec un fin sourire.
Il paraissait ravi du mot qu'elle venait de laisser échapper. Alors, par un de ces
sauts brusques qui lui étaient familiers, elle posa une nouvelle question, en le
regardant à son tour fixement.
«Vous devez joliment connaître M. de Marsy?
Oui, oui, nous nous connaissons», dit-il sans broncher comme amusé
davantage par ce qu'elle lui demandait là.
Mais il redevint sérieux. Il fut très digne, très juste.
«C'est un homme d'une intelligence extraordinaire, expliqua-t-il. Je m'honore de
l'avoir pour ennemi... Il a touché à tout. À vingt-huit ans, il était colonel. Plus
tard, on le trouve à la tête d'une grande usine. Puis, il s'est occupé
successivement d'agriculture, de finance, de commerce. On assure même qu'il a
peint des portraits et écrit des romans.»
Clorinde, oubliant de manger, restait rêveuse.
«J'ai causé avec lui l'autre soir, dit-elle à demi-voix. Il est tout à fait bien... Un fils
de reine.
Pour moi, poursuivit Rougon, l'esprit le gâte. J'ai une autre idée de la force. Je
l'ai entendu faire des calembours dans une circonstance bien grave. Enfin, il a
réussi, il règne autant que l'empereur. Tous ces bâtards ont de la chance!... Ce
qu'il a de plus personnel, c'est la poigne, une main de fer, hardie, résolue, très
fine et très déliée pourtant.»
60
Malgré elle, la jeune fille avait baissé les yeux sur les grosses mains de Rougon. Il
s'en aperçut, il reprit en souriant:
«Oh! moi, j'ai des pattes, n'est-ce pas? C'est pour cela que nous ne nous sommes
jamais entendus avec Marsy. Lui, sabre galamment le monde, sans tacher ses
gants blancs. Moi, j'assomme.»
Il avait fermé les poings, des poings gras, velus aux phalanges, et il les balançait,
heureux de les voir énormes. Clorinde prit la seconde tartine, dans laquelle elle
enfonça les dents, toujours songeuse. Enfin, elle leva les yeux sur Rougon.
«Alors, vous? demanda-t-elle.
C'est mon histoire que vous voulez? dit-il. Rien de plus facile à conter. Mon
grand-père vendait des légumes. Moi, jusqu'à trente-huit ans, j'ai traîné mes
savates de petit avocat au fond de ma province. J'étais un inconnu hier. Je n'ai
pas comme notre ami Kahn usé mes épaules à soutenir les gouvernements. Je ne
sors pas comme Béjuin de l'École polytechnique. Je ne porte ni le beau nom du
petit Escorailles ni la belle figure de ce pauvre Combelot. Je ne suis pas aussi
bien apparenté que La Rouquette qui doit son siège de député à sa soeur, la veuve
du général de Llorentz, aujourd'hui dame du palais. Mon père ne m'a pas laissé
comme à Delestang cinq millions de fortune, gagnés dans les vins. Je ne suis pas
né sur les marches d'un trône, ainsi que le comte de Marsy, et je n'ai pas grandi
pendu à la jupe d'une femme savante, sous les caresses de Talleyrand. Non, je
suis un homme nouveau, je n'ai que mes poings...»
Et il tapait ses poings l'un contre l'autre, riant très haut, tournant la chose
plaisamment. Mais il s'était redressé, il semblait casser des pierres entre ses
doigts fermés. Clorinde l'admirait.
«Je n'étais rien, je serai maintenant ce qu'il me plaira, continua-t-il, s'oubliant,
causant pour lui. Je suis une force. Et ils me font hausser les épaules, les autres,
quand ils protestent de leur dévouement à l'empire! Est-ce qu'ils l'aiment? est-ce
qu'ils le sentent? est-ce qu'ils ne s'accommoderaient pas de tous les
gouvernements? Moi, j'ai poussé avec l'empire; je l'ai fait et il m'a fait... J'ai été
nommé chevalier après le 10 décembre, officier en janvier 52, commandeur le 15
août 54, grand officier il y a trois mois. Sous la présidence, j'ai eu un instant le
portefeuille des travaux publics; plus tard, l'empereur m'a chargé d'une mission
en Angleterre; puis, je suis entré au Conseil d'État et au Sénat...
Et demain, où entrez-vous?» demanda Clorinde, avec un rire, sous lequel elle
tâchait de cacher l'ardeur de sa curiosité.
Il la regarda, s'arrêta net.
61
«Vous êtes bien curieuse, mademoiselle Machiavel», dit-il.
Alors, elle balança ses jambes d'un mouvement plus vif. Il y eut un silence.
Rougon, à la voir de nouveau perdue dans une grosse rêverie, crut le moment
favorable pour la confesser.
«Les femmes...», commença-t-il.
Mais elle l'interrompit, les yeux vagues, souriant légèrement à ses pensées,
murmurant à demi-voix:
«Oh! les femmes ont autre chose.»
Ce fut son seul aveu. Elle acheva sa tartine, vida d'un trait le verre d'eau pure, et
se mit debout sur la table, d'un saut qui attestait son habileté d'écuyère.
«Eh! Luigi!» cria-t-elle.
Le peintre, depuis un instant, mordant ses moustaches d'impatience, s'était levé,
piétinant autour d'elle et de Rougon. Il revint s'asseoir avec un soupir, il reprit sa
palette. Les trois minutes de grâce demandées par Clorinde, avaient duré un
quart d'heure. Cependant, elle se tenait debout sur la table, toujours enveloppée
du morceau de dentelle noire. Puis, quand elle eut retrouvé la pose, elle se
découvrit d'un seul geste. Elle redevenait un marbre, elle n'avait plus de pudeur.
Dans les Champs-Élysées, les voitures roulaient plus rares. Le soleil couchant
enfilait l'avenue d'une poussière de soleil qui poudrait les arbres, comme si les
roues eussent soulevé ce nuage de lumière rousse. Sous le jour tombant des
hautes baies vitrées, les épaules de Clorinde se moirèrent d'un reflet d'or. Et,
lentement, le ciel pâlissait.
«Est-ce que le mariage de M. de Marsy avec cette princesse valaque est toujours
décidé? demanda-t-elle au bout d'un instant.
Mais je le pense, répondit Rougon. Elle est fort riche. Marsy est toujours à
court d'argent. D'ailleurs, on raconte qu'il en est fou.»
Le silence ne fut plus troublé. Rougon était là, se croyant chez lui, ne songeant
pas à s'en aller. Il réfléchissait, il reprenait sa promenade. Cette Clorinde était
vraiment une fille très séduisante. Il pensait à elle, comme s'il l'avait déjà quittée
depuis longtemps; et, les yeux sur le parquet, il descendait dans des pensées à
demi formulées, fort douces, dont il goûtait le chatouillement intérieur. Il lui
semblait sortir d'un bain tiède, avec une langueur de membres délicieuse. Une
odeur particulière, d'une rudesse presque sucrée, le pénétrait. Cela lui aurait paru
bon, de se coucher sur un des canapés et de s'y endormir, dans cette odeur.
62
Il fut brusquement réveillé par un bruit de voix. Un grand vieillard, qu'il n'avait
pas vu entrer, baisait sur le front Clorinde, qui se penchait en souriant, au bord
de la table.
«Bonjour, mignonne, disait-il. Comme tu es belle! Tu montres donc tout ce que
tu as?»
Il eut un léger ricanement, et comme Clorinde, confuse, ramassait son bout de
dentelle noire:
«Non, non, reprit-il vivement, c'est très joli, tu peux tout montrer, va!... Ah! ma
pauvre enfant, j'en ai vu bien d'autres!»
Puis, se tournant vers Rougon qu'il traita de «cher collègue», il lui serra la main,
en ajoutant:
«Une gamine qui s'est oubliée plus d'une fois sur mes genoux, quand elle était
petite! Maintenant, ça vous a une poitrine qui vous éborgne!»
C'était le vieux M. de Plouguern. Il avait soixante-dix ans. Sous Louis-Philippe,
envoyé à la Chambre par le Finistère, il fut un des députés légitimistes qui firent
le pèlerinage de Belgrave-Square; et il donna sa démission, à la suite du vote de
flétrissure, dont ses compagnons et lui furent frappés. Plus tard, après les
journées de février, il montra une tendresse soudaine pour la république, qu'il
acclama vigoureusement sur les bancs de la Constituante. Maintenant, depuis
que l'empereur lui avait assuré au Sénat une retraite méritée, il était bonapartiste.
Seulement, il savait l'être en gentilhomme, son humilité grande se permettait
parfois le ragoût d'une pointe d'opposition. L'ingratitude l'amusait. Sceptique
jusqu'aux moelles, il défendait la religion et la famille. Il croyait devoir cela à son
nom, un des plus illustres de la Bretagne. Certains jours, il trouvait l'empire
immoral, et il le disait tout haut. Lui, avait vécu une vie d'aventures suspectes,
très dissolu, très inventif, raffinant les jouissances; on racontait sur sa vieillesse
des anecdotes qui faisaient rêver les jeunes gens. Ce fut pendant un voyage en
Italie qu'il connut la comtesse Balbi, dont il resta l'amant près de trente ans;
après des séparations qui duraient des années, ils se remettaient ensemble, pour
trois nuits, dans les villes où ils se rencontraient. Une histoire voulait que
Clorinde fût sa fille; mais ni lui ni la comtesse n'en savaient réellement rien; et,
depuis que l'enfant devenait femme, grasse et désirable, il affirmait avoir
beaucoup fréquenté son père, autrefois. Il la couvait de ses yeux restés vifs, et
prenait avec elle des familiarités fort libres de vieil ami. M. de Plouguern, grand,
sec, osseux, avait une ressemblance avec Voltaire, pour lequel il pratiquait une
dévotion secrète.
63
«Parrain, tu ne regardes pas mon portrait?» cria Clorinde.
Elle l'appelait parrain, par amitié. Il s'était avancé derrière Luigi, clignant les yeux
en connaisseur.
«Délicieux!» murmura-t-il.
Rougon s'approcha, Clorinde elle-même sauta de la table, pour voir. Et tous trois
se pâmèrent. La peinture était très propre. Le peintre avait déjà couvert la toile
entière d'un léger frottis rose, blanc, jaune, qui gardait des pâleurs d'aquarelle. Et
la figure souriait d'un air joli de poupée, avec ses lèvres arquées, ses sourcils
recourbés, ses joues frottées de vermillon tendre. C'était une Diane à mettre sur
une boîte de pastilles.
«Oh! voyez donc là, près de l'oeil, cette petite lentille, dit Clorinde en tapant les
mains d'admiration. Ce Luigi, il n'oublie rien!»
Rougon, que les tableaux ennuyaient d'ordinaire, était charmé. Il comprenait
l'art, en ce moment. Il porta ce jugement, d'un ton très convaincu:
«C'est admirablement dessiné.
Et la couleur est excellente, reprit M. de Plouguern. Ces épaules sont de la
chair... Très agréables, les seins. Celui de gauche surtout est d'une fraîcheur de
rose... Hein! quels bras! Cette mignonne vous a des bras étonnants! J'aime
beaucoup le renflement au-dessus de la saignée; c'est d'un modelé parfait.»
Et se tournant vers le peintre:
«Monsieur Pozzo, ajouta-t-il, tous mes compliments. J'avais déjà vu une
Baigneuse de vous. Mais ce portrait sera supérieur... Pourquoi n'exposez-vous
pas? J'ai connu un diplomate qui jouait merveilleusement du violon; cela ne l'a
pas empêché de faire son chemin.»
Luigi, très flatté, s'inclinait. Cependant, le jour baissait, et comme il voulait finir
une oreille, disait-il, il pria Clorinde de reprendre la pose pour dix minutes au
plus. M. de Plouguern et Rougon continuèrent à causer peinture. Celui-ci avouait
que des études spéciales l'avaient empêché de suivre le mouvement artistique des
dernières années; mais il protestait de son admiration pour les belles oeuvres. Il
en vint à déclarer que la couleur le laissait assez froid; un beau dessin le
satisfaisait pleinement, un dessin qui fût capable d'élever et d'inspirer de grandes
pensées. Quant à M. de Plouguern, il n'aimait que les anciens; il avait visité tous
les musées de l'Europe, il ne comprenait pas qu'on eût assez de hardiesse pour
oser peindre encore. Pourtant, le mois précédent, il avait fait décorer un petit
64
salon par un artiste que personne ne connaissait et qui avait vraiment bien du
talent.
«Il m'a peint des petits Amours, des fleurs, des feuillages tout à fait
extraordinaires, dit-il. Positivement, on cueillerait les fleurs. Et il y a là-dedans
des insectes, papillons, mouches, hannetons, qu'on croirait vivants. Enfin, c'est
très gai... Moi, j'aime la peinture gaie.
L'art n'est pas fait pour ennuyer», conclut Rougon.
À ce moment, comme ils marchaient côte à côte, à petits pas, M. de Plouguern
écrasa, sous le talon de sa bottine, quelque chose qui éclata avec le léger bruit
d'un pois fulminant.
«Qu'est-ce donc?» cria-t-il.
Il ramassa un chapelet glissé d'un fauteuil, sur lequel Clorinde avait dû vider ses
poches. Un des grains de verre, près de la croix, était pulvérisé; la croix elle-
même, toute petite, en argent, avait un de ses bras replié et aplati. Le vieillard
balança le chapelet, ricanant, disant:
«Mignonne, pourquoi donc laisses-tu traîner ces joujoux-là?»
Mais Clorinde était devenue pourpre. Elle se précipita du haut de la table, les
lèvres gonflées, les yeux brouillés par la colère, se couvrant les épaules à la hâte,
balbutiant:
«Méchant! méchant! il a brisé mon chapelet!»
Et elle le lui arracha. Elle pleurait comme une enfant.
«Là, là, disait M. de Plouguern riant toujours. Voyez-vous ma dévote! L'autre
matin, elle a failli me crever les yeux, parce qu'en apercevant un rameau de buis
au fond de son alcôve, je lui demandais ce qu'elle balayait avec ce petit balai-là...
Ne pleure plus, grosse bête! Je ne lui ai rien cassé, au Bon Dieu.
Si, si cria-t-elle, vous lui avez fait du mal!»
Elle ne le tutoyait plus. De ses mains tremblantes, elle achevait d'enlever la perle
de verre. Puis, avec un redoublement de sanglots, elle voulut arranger la croix.
Elle l'essuyait du bout des doigts, comme si elle avait vu des gouttes de sang
perler sur le métal. Elle murmurait:
«C'est le pape qui m'en a fait cadeau, la première fois que je suis allée le voir avec
maman. Il me connaît bien, le pape; il m'appelle "son bel apôtre", parce que je
65
lui ai dit un jour que je serais contente de mourir pour lui... Un chapelet qui me
portait bonheur. Maintenant, il n'aura plus de vertu, il attirera le diable...
Voyons, donne-le-moi, interrompit M. de Plouguern. Tu vas t'abîmer les
ongles, à vouloir raccommoder ça... L'argent, c'est dur, mignonne.»
Il avait repris le chapelet, il tâchait de déplier le bras de la croix, délicatement, de
façon à ne pas le casser. Clorinde ne pleurait plus, les yeux fixes, très attentive.
Rougon, lui aussi, avançait la tête, avec un sourire; il était d'une irréligion
déplorable, à ce point que la jeune fille avait failli rompre deux fois avec lui pour
des plaisanteries déplacées.
«Fichtre! disait à demi-voix M. de Plouguern, il n'est pas tendre, le Bon Dieu.
C'est que j'ai peur de le couper en deux... Tu aurais un Bon Dieu de rechange,
petite.»
Il fit un nouvel effort. La croix se rompit net.
«Ah! tant pis! s'écria-t-il. Cette fois, il est cassé.»
Rougon s'était mis à rire. Alors, Clorinde, les yeux très noirs, la face convulsée, se
recula, les regarda en face, puis de ses poings fermés les repoussa furieusement;
comme si elle avait voulu les jeter à la porte. Elle les injuriait en italien, la tête
perdue.
«Elle nous bat, elle nous bat, répéta gaiement M. de Plouguern.
Voilà les fruits de la superstition», dit Rougon entre ses dents.
Le vieillard cessa de plaisanter, la mine subitement grave; et, comme le grand
homme continuait à lancer des phrases toutes faites sur l'influence détestable du
clergé, sur l'éducation déplorable des femmes catholiques, sur l'abaissement de
l'Italie livrée aux prêtres, il déclara de sa voix sèche:
«La religion fait la grandeur des États.
Quand elle ne les ronge pas comme un ulcère, répliqua Rougon. L'histoire est
là. Que l'empereur ne tienne pas les évêques en respect, il les aura bientôt tous
sur les bras.»
Alors, M. de Plouguern se fâcha à son tour. Il défendit Rome. Il parla des
convictions de toute sa vie. Sans religion, les hommes retournaient à l'état de
brutes. Et il en vint à plaider la grande cause de la famille. L'époque tournait à
l'abomination: jamais le vice ne s'était étalé plus impudemment, jamais l'impiété
n'avait jeté un pareil trouble dans les consciences.
66
«Ne me parlez pas de votre empire! finit-il par crier. C'est un fils bâtard de la
révolution... Oh! nous le savons, votre empire rêve l'humiliation de l'Église.
Mais nous sommes là, nous ne nous laisserons pas égorger comme des
moutons... Essayez un peu, mon cher monsieur Rougon, d'avouer vos doctrines
au Sénat.
Eh! ne lui répondez plus, dit Clorinde. Si vous le poussiez, il finirait par cracher
sur le Christ. C'est un damné.» Rougon, accablé, s'inclina. Il y eut un silence. La
jeune fille cherchait sur le parquet le petit fragment détaché de la croix: quand
elle l'eut trouvé, elle le plia soigneusement avec le chapelet, dans un morceau de
journal. Elle se calmait.
«Ah! çà, mignonne, reprit tout d'un coup M. de Plouguern, je ne t'ai pas encore
dit pourquoi je suis monté. J'ai une loge au Palais-Royal ce soir, et je vous
emmène.
Ce parrain! s'écria Clorinde, redevenue toute rose de plaisir. On va réveiller
maman.»
Elle l'embrassa «pour la peine», disait-elle. Elle se tourna vers Rougon, souriante,
la main tendue, en disant avec une moue exquise:
«Vous ne m'en voulez pas, vous! Ne me faites donc plus enrager avec vos idées
de païen... Je deviens bête, lorsqu'on me taquine sur la religion. Je
compromettrais mes meilleures amitiés.»
Luigi, cependant, avait poussé son chevalet dans un coin, voyant qu'il ne pourrait
finir l'oreille, ce jour-là. Il prit son chapeau, il vint toucher la jeune fille à l'épaule,
pour l'avertir qu'il partait. Et elle l'accompagna jusque sur le palier, elle tira elle-
même la porte sur eux; mais ils se firent leurs adieux si bruyamment, qu'on
entendit un léger cri de Clorinde, qui se perdit dans un rire étouffé. Quand elle
rentra, elle dit:
«Je vais me déshabiller, à moins que parrain ne veuille m'emmener comme ça au
Palais-Royal.»
Et ils s'égayèrent tous les trois, à cette idée. Le crépuscule était tombé. Quand
Rougon se retira, Clorinde descendit avec lui, laissant M. de Plouguern seul un
instant, le temps de passer une robe. Il faisait déjà tout noir dans l'escalier. Elle
marchait la première, sans dire un mot, si lentement, qu'il sentait le frôlement de
sa tunique de gaze sur ses genoux. Puis, arrivée devant la porte de la chambre,
elle entra; elle fit deux pas, avant de se retourner. Lui, l'avait suivie. Là, les deux
fenêtres éclairaient d'une poussière blanche le lit défait, la cuvette oubliée, le chat
toujours endormi sur le paquet de vêtements.
67
«Vous ne m'en voulez pas?» répéta-t-elle à voix presque basse, en lui tendant les
mains.
Il jura que non. Il avait pris ses mains, il remonta le long des bras jusqu'au-dessus
des coudes, fouillant doucement dans la dentelle noire, pour que ses gros doigts
pussent passer sans rien déchirer. Elle haussait légèrement les bras, comme
désireuse de lui faciliter cette besogne. Ils étaient dans l'ombre du paravent, ils ne
se voyaient point la face. Et lui, au milieu de cette chambre dont l'air renfermé le
suffoquait un peu, retrouvait l'odeur d'une rudesse presque sucrée qui l'avait déjà
grisé. Mais, dès qu'il eut dépassé les coudes, ses mains devenant brutales, il sentit
Clorinde lui échapper, et il l'entendit crier, par la porte restée ouverte derrière
eux:
«Antonia! de la lumière, et donne-moi ma robe grise!»
Quand Rougon se trouva sur l'avenue des Champs-Élysées, il demeura un
moment étourdi, à respirer l'air frais qui soufflait des hauteurs de l'Arc de
Triomphe. L'avenue, vide de voitures, allumait un à un ses becs de gaz, dont les
clartés brusques piquaient l'ombre d'une traînée d'étincelles vives. Il venait
d'avoir comme un coup de sang, il se passait les mains sur la face.
«Ah! non, dit-il tout haut, ce serait trop bête!»
Chapitre IV
Le cortège du baptême devait partir du pavillon de l'Horloge, à cinq heures.
L'itinéraire était la grande allée du jardin des Tuileries, la place de la Concorde, la
rue de Rivoli, la place de l'Hôtel-de-Ville, le pont d'Arcole, la rue d'Arcole et la
place du Parvis.
Dès quatre heures, la foule fut immense au pont d'Arcole. Là, dans la trouée que
la rivière faisait au milieu de la ville, un peuple pouvait tenir. C'était un
élargissement brusque de l'horizon, avec la pointe de l'île Saint-Louis au loin,
barrée par la ligne noire du pont Louis-Philippe; à gauche, le petit bras se perdait
au fond d'un étranglement de constructions basses; à droite, le grand bras
ouvrait un lointain noyé dans une fumée violâtre, où l'on distinguait la tache
verte des arbres du Port-aux-Vins. Puis, des deux côtés, du quai Saint-Paul au
quai de la Mégisserie, du quai Napoléon au quai de l'Horloge, les trottoirs
allongeaient des grandes routes; tandis que la place de l'Hôtel-de-Ville, en face
du pont, étendait une plaine. Et, sur ces vastes espaces, le ciel, un ciel de juin
d'une pureté chaude, mettait un pan énorme de son infini bleu.
Quand la demie sonna, il y avait du monde partout. Le long des trottoirs, des
files interminables de curieux, écrasés contre les parapets, stationnaient. Une mer
68
de têtes humaines, aux flots toujours montants, emplissait la place de l'Hôtel-de-
Ville. En face, les vieilles maisons du quai Napoléon, dans les vides noirs de
leurs fenêtres grandes ouvertes, entassaient des visages; et même, du fond des
ruelles sombres bâillant sur la rivière, la rue Colombe, la rue Saint-Landry, la rue
Glatigny, des bonnets de femme se penchaient, avec leurs brides envolées par le
vent. Le pont Notre-Dame envahi montrait une rangée de spectateurs, les
coudes appuyés sur la pierre, comme sur le velours d'une tribune colossale. À
l'autre bout, tout là-bas, le pont Louis-Philippe s'animait d'un grouillement de
points noirs; pendant que les croisées les plus lointaines, les petites raies qui
trouaient régulièrement les façades jaunes et grises du cap de maisons, à la pointe
de l'île, s'éclairaient par instants de la tache claire d'une robe. Il y avait des
hommes debout sur les toits, parmi les cheminées. Des gens qu'on ne voyait pas,
regardaient dans des lunettes, du haut de leurs terrasses, quai de la Tournelle. Et
le soleil oblique, largement épandu, semblait le frisson même de cette foule; il
roulait le rire ému de la houle des têtes; des ombrelles voyantes, tendues comme
des miroirs, mettaient des rondeurs d'astre, au milieu du bariolage des jupes et
des paletots.
Mais ce qu'on apercevait de toute part, des quais, des ponts, des fenêtres, c'était,
à l'horizon, sur la muraille nue d'une maison à six étages, dans l'île Saint-Louis,
une redingote grise géante, peinte à fresque, de profil, avec sa manche gauche
pliée au coude, comme si le vêtement eût gardé l'attitude et le gonflement d'un
corps, à cette heure disparu. Cette réclame monumentale prenait, dans le soleil,
au-dessus de la fourmilière des promeneurs, une extraordinaire importance.
Cependant, une double haie ménageait le passage du cortège, au milieu de la
foule. À droite, s'alignaient des gardes nationaux; à gauche, des soldats de la
ligne. Un bout de cette double haie se perdait dans la rue d'Arcole, pavoisée de
drapeaux, tendue aux fenêtres d'étoffes riches, qui battaient mollement, le long
des maisons noires. Le pont, laissé vide, était la seule bande de terre nue, au
milieu de l'envahissement des moindres coins; et il faisait un étrange effet,
désert, léger, avec son unique arche de fer, d'une courbe si molle. Mais, en bas,
sur les berges de la rivière, l'écrasement recommençait; des bourgeois
endimanchés avaient étalé leurs mouchoirs, s'étaient assis là, à côté de leurs
femmes, attendant, se reposant de tout un après-midi de flânerie. Audelà du
pont, au milieu de la nappe élargie de la rivière, très bleue, moirée de vert à la
rencontre des deux bras, une équipe de canotiers en vareuses rouges ramaient,
pour maintenir leur canot à la hauteur du Port-aux-Fruits. Il y avait encore,
contre le quai de Gèvres, un grand lavoir, avec ses charpentes verdies par l'eau,
dans lequel on entendait les rires et les coups de battoir des blanchisseuses. Et ce
peuple entassé, ces trois à quatre cent mille têtes, par moments, se levaient,
69
regardaient les tours de Notre-Dame, qui dressaient de biais leur masse carrée,
au dessus des maisons du quai Napoléon. Les tours, dorées par le soleil
couchant, couleur de rouille sur le ciel clair, vibraient dans l'air, toutes sonores
d'un carillon formidable.
Deux ou trois fausses alertes avaient déjà causé de profondes bousculades dans
la foule.
«Je vous assure qu'ils ne passeront pas avant cinq heures et demie», disait un
grand diable assis devant un café du quai de Gesvres, en compagnie de M. et de
Mme Charbonnel.
C'était Gilquin, Théodore Gilquin, l'ancien locataire de Mme Mélanie Correur, le
terrible ami de Rougon. Ce jour-là, il était tout habillé de coutil jaune, un
vêtement complet à vingt-neuf francs, fripé, taché, éclaté aux coutures; et il avait
des bottes crevées, des gants havane, un large chapeau de paille sans ruban.
Quand il mettait des gants, Gilquin était habillé. Depuis midi, il pilotait les
Charbonnel, dont il avait fait la connaissance, un soir, chez Rougon, dans la
cuisine.
«Vous verrez tout, mes enfants, répétait-il en essuyant de la main les longues
moustaches qui balafraient de noir sa face d'ivrogne. Vous vous êtes remis entre
mes mains, n'est-ce pas? eh bien, laissez-moi régler l'ordre et la marche de la
petite fête.»
Gilquin avait déjà bu trois verres de cognac et cinq chopes. Depuis deux grandes
heures, il tenait là les Charbonnel, sous prétexte qu'il fallait arriver les premiers.
C'était un petit café qu'il connaissait, où l'on était parfaitement bien, disait-il; et il
tutoyait le garçon. Les Charbonnel, résignés, l'écoutaient, très surpris de
l'abondance et de la variété de sa conversation; Mme Charbonnel n'avait voulu
qu'un verre d'eau sucrée; M. Charbonnel prenait un verre d'anisette, ainsi que
cela lui arrivait parfois, au cercle du Commerce, à Plassans. Cependant, Gilquin
leur parlait du baptême, comme s'il avait passé le matin aux Tuileries, pour avoir
des renseignements.
«L'impératrice est bien contente, disait-il. Elle a eu des couches superbes. Oh!
c'est une gaillarde! Vous allez voir quelle prestance elle a... L'empereur, lui, est
revenu avant-hier de Nantes, où il était allé à cause des inondations... Hein! quel
malheur que ces inondations!»
Mme Charbonnel recula sa chaise. Elle avait une légère peur de la foule, qui
coulait devant elle, de plus en plus compacte.
«Que de monde! murmura-t-elle.
70
Pardi! cria Gilquin, il y a plus de trois cent mille étrangers dans Paris. Depuis
huit jours, les trains de plaisir amènent ici toute la province... Tenez, voilà des
Normands là-bas, et voilà des Gascons, et voilà des Francs-Comtois. Oh! je les
flaire tout de suite, moi! J'ai joliment roulé ma bosse.»
Puis, il dit que les tribunaux chômaient, que la Bourse était fermée, que toutes
les administrations avaient donné congé à leurs employés. La capitale entière
fêtait le baptême. Et il en vint à citer des chiffres, à calculer ce que coûteraient la
cérémonie et les fêtes. Le Corps législatif avait voté quatre cent mille francs;
mais c'était une misère, car un palefrenier des Tuileries lui avait affirmé, la veille,
que le cortège seul coûterait près de deux cent mille francs. Si l'empereur
n'ajoutait qu'un million pris sur la liste civile, il devrait s'estimer heureux. La
layette à elle seule était de cent mille francs.
«Cent mille francs! répéta Mme Charbonnel abasourdie. Mais en quoi donc est-
elle? qu'est-ce qu'on a donc mis après?»
Gilquin eut un rire complaisant. Il y avait des dentelles si chères! Lui, autrefois,
avait voyagé pour les dentelles. Et il continua ses calculs: cinquante mille francs
étaient alloués en secours aux parents des enfants légitimes, nés le même jour
que le petit prince, et dont l'empereur et l'impératrice avaient voulu être parrain
et marraine; quatre-vingt-cinq mille francs devaient être dépensés en achat de
médailles pour les auteurs des cantates chantées dans les théâtres. Enfin, il donna
des détails sur les cent vingt mille médailles commémoratives distribuées aux
collégiens, aux enfants des écoles primaires et des salles d'asile, aux sous-officiers
et aux soldats de l'armée de Paris. Il en avait une, il la montra. C'était une
médaille de la grandeur d'une pièce de dix sous, portant d'un côté les profils de
l'empereur et de l'impératrice, de l'autre celui du prince impérial, avec la date du
baptême: 14 juin 1856.
«Voulez-vous me la céder?» demanda M. Charbonnel.
Gilquin consentit. Mais, comme le bonhomme, embarrassé pour le prix, lui
donnait une pièce de vingt sous, il refusa grandement, il dit que cela ne devait
valoir que dix sous. Cependant, Mme Charbonnel regardait les profils du couple
impérial. Elle s'attendrissait.
«Ils ont l'air bien bon, disait-elle. Ils sont là-dessus, l'un contre l'autre, comme de
braves gens... Voyez donc, monsieur Charbonnel, on dirait deux têtes sur le
même traversin, quand on regarde la pièce de cette façon.»
Alors, Gilquin revint à l'impératrice, dont il exalta la charité. Au neuvième mois
de sa grossesse, elle avait donné des après-midi entiers à la création d'une maison
71
d'éducation pour les jeunes filles pauvres, tout en haut du faubourg Saint-
Antoine. Elle venait de refuser quatre-vingt mille francs, recueillis cinq sous par
cinq sous dans le peuple, pour offrir un cadeau au petit prince, et cette somme
allait, d'après son désir, servir à l'apprentissage d'une centaine d'orphelins.
Gilquin, légèrement gris déjà, ouvrait des yeux terribles en cherchant des
inflexions tendres, des expressions alliant le respect du sujet à l'admiration
passionnée de l'homme. Il déclarait qu'il ferait volontiers le sacrifice de sa vie,
aux pieds de cette noble femme. Mais, autour de lui, personne ne protestait. Le
brouhaha de la foule était au loin comme l'écho de ses éloges, s'élargissant en
une clameur continue. Et les cloches de Notre-Dame, à toute volée, roulaient
par-dessus les maisons l'écroulement de leur joie énorme.
«Il serait peut-être temps d'aller nous placer», dit timidement M. Charbonnel, qui
s'ennuyait d'être assis.
Mme Charbonnel s'était levée, ramenant son châle jaune sur son cou.
«Sans doute, murmura-t-elle. Vous vouliez arriver des premiers, et nous restons
là, à laisser passer tout le monde devant nous.»
Mais Gilquin se fâcha. Il jura, en tapant de son poing la petite table de zinc. Est-
ce qu'il ne connaissait pas son Paris? Et, pendant que Mme Charbonnel,
intimidée, retombait sur sa chaise, il cria au garçon de café:
«Jules, une absinthe et des cigares!»
Puis, quand il eut trempé ses grosses moustaches dans son absinthe, il le rappela
furieusement.
«Est-ce que tu te fiches de moi? Veux-tu bien m'emporter cette drogue et me
servir l'autre bouteille, celle de vendredi!... J'ai voyagé pour les liqueurs, mon
vieux. On ne met pas dedans Théodore.»
Il se calma, lorsque le garçon, qui semblait avoir peur de lui, lui eut apporté la
bouteille. Alors, il donna des tapes amicales sur les épaules des Charbonnel, il les
appela papa et maman.
«Quoi donc! maman, les petons vous démangent? Allez, vous avez le temps de
les user, d'ici à ce soir!... Voyons, que diable! mon gros père, est-ce que nous ne
sommes pas bien, devant ce café? Nous sommes assis, nous regardons passer le
monde... Je vous dis que nous avons le temps. Faites-vous servir quelque chose.
Merci, nous avons notre suffisance», déclara M. Charbonnel.
72
Gilquin venait d'allumer un cigare. Il se renversait, les pouces aux entournures de
son gilet, bombant sa poitrine, se dandinant sur sa chaise. Une béatitude noyait
ses yeux. Tout d'un coup, il eut une idée.
«Vous ne savez pas? cria-t-il, eh bien, demain matin, à sept heures, je suis chez
vous et je vous emmène, je vous fais voir toute la fête. Hein! voilà qui est gentil.»
Les Charbonnel se regardaient, très inquiets. Mais, lui, expliquait le programme
tout au long. Il avait une voix de montreur d'ours faisant un boniment. Le matin,
déjeuner au Palais-Royal et promenade dans la ville. L'après-midi, à l'esplanade
des Invalides, représentations militaires, mâts de cocagne, trois cents ballons
perdus emportant des cornets de bonbons, grand ballon avec pluie de dragées.
Le soir, dîner chez un marchand de vin du quai Debilly qu'il connaissait, feu
d'artifice dont la pièce principale devait représenter un baptistère, flânerie au
milieu des illuminations. Et il leur parla de la croix de feu qu'on hissait sur l'hôtel
de la Légion d'honneur, du palais féerique de la place de la Concorde qui
nécessitait l'emploi de neuf cent cinquante mille verres de couleur, de la tour
Saint-Jacques dont la statue, en l'air, semblait une torche allumée. Comme les
Charbonnel hésitaient toujours, il se pencha, il baissa la voix.
«Puis, en rentrant, nous nous arrêterons dans une crémerie de la rue de Seine, où
l'on mange de la soupe au fromage épatante.»
Alors, les Charbonnel n'osèrent plus refuser. Leurs yeux arrondis exprimaient à
la fois une curiosité et une épouvante d'enfant. Ils se sentaient devenir la chose
de ce terrible homme. Mme Charbonnel se contenta de murmurer:
«Ah! ce Paris, ce Paris!... Enfin, puisque nous y sommes, il faut bien tout voir.
Mais si vous saviez, monsieur Gilquin, comme nous étions tranquilles à Plassans!
J'ai là-bas des conserves qui se perdent, des confitures, des cerises à l'eau-de-vie,
des cornichons...
N'aie donc pas peur, maman! dit Gilquin qui s'égayait jusqu'à la tutoyer. Tu
gagnes ton procès et tu m'invites, hein! Nous allons tous là-bas rafler les
conserves.»
Il se versa un nouveau verre d'absinthe. Il était complètement gris. Pendant un
moment, il couva les Charbonnel d'un regard attendri. Lui, voulait qu'on eût le
coeur sur la main. Brusquement, il se mit debout, il agita ses longs bras, poussant
des psit! des hé! là-bas! C'était Mme Mélanie Correur, en robe de soie gorge-de-
pigeon, qui passait sur le trottoir, en face. Elle tourna la tête, elle parut très
ennuyée d'apercevoir Gilquin. Cependant, elle traversa la chaussée, en balançant
73
ses hanches d'un air de princesse. Et quand elle fut debout devant la table, elle se
fit longtemps prier pour accepter quelque chose.
«Voyons, un petit verre de cassis, dit Gilquin. Vous l'aimez... vous vous
souvenez, rue Vaneau? Était-ce assez farce, dans ce temps-là! Ah! cette grosse
bête de Correur!».
Elle finissait par s'asseoir, lorsqu'une immense acclamation courut dans la foule.
Les promeneurs, comme soulevés par un coup de vent, s'emportaient, avec un
piétinement de troupeau débandé. Les Charbonnel, instinctivement, s'étaient
levés pour prendre leur course. Mais la lourde main de Gilquin les recolla sur
leur chaise. Il était pourpre.
«Ne bougez donc pas, sacrebleu! Attendez le commandement... vous voyez bien
que tous ces imbéciles ont le nez cassé. Il n'est que cinq heures, n'est-ce pas?
C'est le cardinal-légat qui arrive. Nous nous en moquons, hein! du cardinal-légat.
Moi, je trouve blessant que le pape ne soit pas venu en personne. On est parrain
ou on ne l'est pas, il me semble!... Je vous jure que le mioche ne passera pas
avant une demi-heure.»
Peu à peu, l'ivresse lui ôtait de son respect. Il avait retourné sa chaise, il fumait
dans le nez de tout le monde, envoyant des clignements d'yeux aux femmes,
regardant les hommes d'un air provocant. Au pont Notre-Dame, à quelques pas,
il se produisit des embarras de voitures; les chevaux piaffaient d'impatience, des
uniformes de hauts fonctionnaires et d'officiers supérieurs, brodés d'or,
constellés de décorations, se montraient aux portières.
«En voilà de la quincaillerie!» murmura Gilquin, avec un sourire d'homme
supérieur.
Mais, comme un coupé arrivait sur le quai de la Mégisserie, il faillit d'un saut
renverser la table, il s'écria:
«Tiens! Rougon!»
Et, debout, de sa main gantée, il saluait. Puis, craignant de ne pas être vu, il prit
son chapeau de paille, il l'agita. Rougon, dont le costume de sénateur était très
regardé, se renfonça vite dans un coin du coupé. Alors, Gilquin l'appela, en se
faisant un porte-voix de son poing à demi-fermé. En face, sur le trottoir, la foule
s'attroupait, se retournait, pour voir à qui en avait ce grand diable, habillé de
coutil jaune. Enfin, le cocher put fouetter son cheval, le coupé s'engagea sur le
pont Notre-Dame.
74
«Taisez-vous donc!» dit à voix étouffée Mme Correur, en saisissant l'un des bras
de Gilquin.
Il ne voulut pas s'asseoir tout de suite. Il se haussait, pour suivre le coupé, au
milieu des autres voitures. Et il lança une dernière phrase, derrière les roues qui
fuyaient.
«Ah! le lâcheur, c'est parce qu'il a de l'or sur son paletot, maintenant! Ça
n'empêche pas, mon gros, que tu aies emprunté plus d'une fois les bottes de
Théodore!»
Autour de lui, aux sept ou huit tables du petit café, des bourgeois avec leurs
dames ouvraient des yeux énormes; il y avait surtout, à la table voisine, une
famille, le père, la mère et trois enfants, qui l'écoutaient, d'un air profondément
intéressé. Lui, se gonflait, ravi d'avoir un public. Il promena lentement un regard
sur les consommateurs, et dit très haut, en se rasseyant:
«Rougon! c'est moi qui l'ai fait!»
Mme Correur ayant tenté de l'interrompre, il la prit à témoin. Elle savait bien
tout, elle! Ça s'était passé chez elle, rue Vaneau, hôtel Vaneau. Elle ne
démentirait peut-être pas qu'il lui avait prêté ses bottes vingt fois, pour aller chez
des gens comme il faut se mêler à un tas de trafics, auxquels personne ne
comprenait rien. Rougon, dans ce temps-là, n'avait qu'une paire de vieilles
savates éculées, dont un chiffonnier n'aurait pas voulu. Et, se penchant d'un air
victorieux vers la table voisine, mêlant la famille à la conversation, il s'écria:
«Parbleu! elle ne dira pas non. C'est elle, à Paris, qui lui a payé sa première paire
de bottes neuves.»
Mme Correur tourna sa chaise, pour ne plus paraître faire partie de la société de
Gilquin. Les Charbonnel restaient tout pâles de la façon dont ils entendaient
traiter un homme qui devait leur mettre en poche cinq cent mille francs. Mais
Gilquin était lancé, il raconta, avec des détails interminables, les commencements
de Rougon. Lui, se disait philosophe; il riait maintenant, il prenait à partie les
consommateurs les uns après les autres, fumant, crachant, buvant, leur
expliquant qu'il était accoutumé à l'ingratitude des hommes; il lui suffisait d'avoir
sa propre estime. Et il répétait qu'il avait fait Rougon. À cette époque, il
voyageait pour la parfumerie; mais le commerce n'allait pas, à cause de la
république. Tous les deux, ils crevaient de faim sur le même palier. Alors, lui,
avait eu l'idée de pousser Rougon à se faire envoyer de l'huile d'olive par un
propriétaire de Plassans; et Ils s'étaient mis en campagne, chacun de son côté,
battant le pavé de Paris jusqu'à des dix heures du soir, avec des échantillons
75
d'huile dans leurs poches. Rougon n'était pas fort; pourtant il rapportait parfois
de belles commandes, prises chez les grands personnages où il allait en soirée.
Ah! ce gredin de Rougon! plus bête qu'une oie sur toutes sortes de choses, et
malin avec cela! Comme il avait fait trimer Théodore, plus tard, pour sa
politique! Ici, Gilquin baissa un peu la voix, cligna les yeux; car, enfin, lui aussi
avait fait partie de la bande. Il courait les bastringues de barrière, où il criait: vive
la république! Dame, il fallait bien être républicain, pour racoler du monde.
L'Empire lui devait un beau cierge. Eh bien, l'Empire ne lui disait pas même
merci. Tandis que Rougon et sa clique se partageaient le gâteau, on le flanquait à
la porte, comme un chien galeux. Il préférait ça, il aimait mieux rester
indépendant. Seulement, il éprouvait un regret, celui de n'être pas allé jusqu'au
bout avec les républicains, pour balayer à coups de fusil toute cette crapule-là.
«C'est comme le petit Du Poizat, qui a l'air de ne plus me reconnaître! dit-il en
terminant. Un gringalet dont j'ai bourré plus d'une fois la pipe!... Du Poizat!
sous-préfet! Je l'ai vu en chemise avec la grande Amélie qui le jetait d'une claque
à la porte, quand il n'était pas sage.»
Il se tut un instant, subitement attendri, les yeux noyés d'ivresse. Puis, il reprit, en
interrogeant les consommateurs à la ronde:
«Enfin, vous venez de voir Rougon... Je suis aussi grand que lui. J'ai son âge. Je
me flatte d'avoir une tête un peu moins canaille que la sienne. Eh bien, est-ce
que je ne ferais pas mieux que ce gros cochon dans une voiture, avec des
machines dorées plein le corps?»
Mais, à ce moment, une telle clameur s'éleva de la place de l'Hôtel-de-Ville, que
les consommateurs ne songèrent guère à répondre. La foule s'emporta de
nouveau, on ne voyait que des jambes d'homme en l'air, tandis que les femmes
se retroussaient jusqu'aux genoux, montrant leurs bas blancs, pour mieux courir.
Et, comme la clameur approchait, s'élargissait en un glapissement de plus en plus
distinct, Gilquin cria:
«Houp! c'est le mioche!... Payez vite, papa Charbonnel, et suivez-moi tous.»
Mme Correur avait saisi un pan de son paletot de coutil jaune, afin de ne pas le
perdre. Mme Charbonnel venait ensuite essoufflée. On faillit laisser en chemin
M. Charbonnel. Gilquin s'était jeté en plein tas, résolument, jouant des coudes,
ouvrant un sillon; et il manoeuvrait avec une telle autorité, que les rangs les plus
serrés s'écartaient devant lui. Quand il fut parvenu au parapet du quai, il plaça
son monde. D'un effort, il souleva ces dames, les assit sur le parapet, les jambes
du côté de la rivière, malgré les petits cris d'effroi qu'elles poussaient. Lui et
M.Charbonnel restèrent debout derrière elles.
76
«Hein! mes petites chattes, vous êtes aux premières loges, leur dit-il pour les
calmer. N'ayez pas peur! Nous allons vous prendre par la taille.»
Il glissa ses deux bras autour du bel embonpoint de Mme Correur, qui lui sourit.
On ne pouvait se fâcher avec ce gaillard-là. Cependant, on ne voyait rien. Du
côté de la place de l'Hôtel-de-Ville, il y avait comme un clapotement de têtes,
une marée de vivats qui montaient; des chapeaux, au loin, agités par des mains
qu'on ne distinguait pas, mettaient au-dessus de la foule une large vague noire,
dont le flot gagnait lentement de proche en proche. Puis, ce furent les maisons
du quai Napoléon, situées en face de la place, qui s'émurent les premières; aux
fenêtres, les gens se haussèrent, se bousculèrent, avec des visages ravis, des bras
tendus montrant quelque chose, à gauche, du côté de la rue de Rivoli. Et,
pendant trois éternelles minutes, le pont resta encore vide. Les cloches de Notre-
Dame, comme prises d'une fureur d'allégresse, sonnaient plus fort.
Tout d'un coup, au milieu de la multitude anxieuse, des trompettes parurent, sur
le pont désert. Un immense soupir roula et se perdit. Derrière les trompettes et
le corps de musique qui les suivait, venait un général accompagné de son état-
major, à cheval. Ensuite, après des escadrons de carabiniers, de dragons et de
guides, commençaient les voitures de gala. Il y en avait d'abord huit, attelées de
six chevaux. Les premières contenaient des dames du palais, des chambellans,
des officiers de la maison de l'empereur et de l'impératrice, des dames d'honneur
de la grande-duchesse de Bade, chargée de représenter la marraine. Et Gilquin,
sans lâcher Mme Correur, lui expliquait dans le dos que la marraine, la reine de
Suède, n'avait, pas plus que le parrain, pris la peine de se déranger. Puis, lorsque
passèrent la septième voiture et la huitième, il nomma les personnages, avec une
familiarité qui le montrait très au courant des choses de la cour. Ces deux dames,
c'étaient la princesse Mathilde et la princesse Marie. Ces trois messieurs, c'étaient
le roi Jérôme, le prince Napoléon et le prince de Suède; ils avaient avec eux la
grande-duchesse de Bade. Le cortège avançait lentement. Aux portières, des
écuyers, des aides de camp, des chevaliers d'honneur, tenaient les brides très
courtes, pour maintenir leurs chevaux au pas.
«Où donc est le petit? demanda Mme Charbonnel impatiente.
Pardi! on ne l'a pas mis sous une banquette, dit Gilquin en riant. Attendez, il va
venir.»
Il serra plus amoureusement Mme Correur, qui s'abandonnait, parce qu'elle avait
peur de tomber, disait-elle. Et, gagné par l'admiration, les yeux luisants, il
murmura encore:
77
«N'importe, c'est vraiment beau! Se gobergent-ils ces mâtins-là, dans leurs boîtes
de satin... Quand on pense que j'ai travaillé à tout ça!»
Il se gonflait; le cortège, la foule, l'horizon entier était à lui. Mais, dans le court
recueillement causé par l'apparition des premières voitures, un brouhaha
formidable arrivait; maintenant, c'était sur le quai même que les chapeaux
volaient au-dessus des têtes moutonnantes. Au milieu du pont, six piqueurs de
l'empereur passaient, avec leur livrée verte, leurs calottes rondes autour
desquelles retombaient les brins dorés d'un large gland. Et la voiture de
l'impératrice se montra enfin; elle était traînée par huit chevaux; elle avait quatre
lanternes, très riches, plantées aux quatre coins de la caisse; et, toute en glaces,
vaste, arrondie, elle ressemblait à un grand coffret de cristal, enrichi de galeries
d'or, monté sur des roues d'or. À l'intérieur, on distinguait nettement, dans un
nuage de dentelles blanches, la tache rose du prince impérial, tenu sur les genoux
de la gouvernante des Enfants de France; auprès d'elle, était la nourrice, une
Bourguignonne, belle femme à forte poitrine. Puis à quelque distance, après un
groupe de garçons d'attelage à pied et d'écuyers à cheval, venait la voiture de
l'empereur, attelée également de huit chevaux d'une richesse aussi grande, dans
laquelle l'empereur et l'impératrice saluaient. Aux portières des deux voitures, des
maréchaux recevaient sans un geste, sur les broderies de leurs uniformes, la
poussière des roues.
«Si le pont venait à casser!» dit en ricanant Gilquin, qui avait le goût des
imaginations atroces.
Mme Correur, effrayée, le fit taire. Mais lui, insistait, disait que ces ponts de fer
n'étaient jamais bien solides; et, quand les deux voitures furent au milieu du
pont, il affirma qu'il voyait le tablier danser. Quel plongeon, tonnerre! le papa, la
maman, l'enfant, ils auraient tous bu un fameux coup! Les voitures roulaient
doucement, sans bruit; le tablier était si léger, avec sa longue courbe molle,
qu'elles étaient comme suspendues, au-dessus du grand vide de la rivière; en bas,
dans la nappe bleue, elles se reflétaient, pareilles à d'étranges poissons d'or, qui
auraient nagé entre deux eaux. L'empereur et l'impératrice, un peu las, avaient
posé la tête sur le satin capitonné, heureux d'échapper un instant à la foule et de
n'avoir plus à saluer. La gouvernante des Enfants de France, elle aussi, profitait
des trottoirs déserts, pour relever le petit prince glissé de ses genoux; tandis que
la nourrice, penchée, l'amusait d'un sourire. Et le cortège entier baignait dans le
soleil; les uniformes, les toilettes, les harnais flambaient; les voitures, toutes
braisillantes, emplies d'une lueur d'astre, envoyaient des reflets de glace qui
dansaient sur les maisons noires du quai Napoléon. Au loin, au-dessus du pont,
se dressait, comme fond à ce tableau, la réclame monumentale peinte sur le mur
78
d'une maison à six étages de l'île Saint-Louis, la redingote grise géante, vide de
corps, que le soleil battait d'un rayonnement d'apothéose.
Gilquin remarqua la redingote, au moment où elle dominait les deux voitures. Il
cria:
«Tiens! l'oncle, là-bas!»
Un rire courut dans la foule, autour de lui. M. Charbonnel, qui n'avait pas
compris, voulut se faire donner des explications. Mais on ne s'entendait plus, un
vivat assourdissant montait, les trois cent mille personnes qui s'écrasaient là
battaient des mains. Quand le petit prince était arrivé au milieu du pont, et qu'on
avait vu paraître derrière lui l'empereur et l'impératrice, dans ce large espace
découvert où rien ne gênait la vue, une émotion extraordinaire s'était emparée
des curieux. Il y avait eu un de ces enthousiasmes populaires, tout nerveux,
roulant les têtes comme sous un coup de vent, d'un bout d'une ville à l'autre. Les
hommes se haussaient, mettaient des bambins ébahis à califourchon sur leur
cou; les femmes pleuraient, balbutiaient des paroles de tendresse pour «le cher
petit», partageant avec des mots du coeur la joie bourgeoise du couple impérial.
Une tempête de cris continuait à sortir de la place de l'Hôtel-de-Ville; sur les
quais, des deux côtés, en amont, en aval, aussi loin que le regard pouvait aller, on
apercevait une forêt de bras tendus, s'agitant, saluant. Aux fenêtres, des
mouchoirs volaient, des corps se penchaient, le visage allumé, avec le trou noir
de la bouche grande ouverte. Et, tout là-bas, les fenêtres de l'île Saint-Louis,
étroites comme des minces traits de fusain, s'animaient d'un pétillement de
lueurs blanches, d'une vie qu'on ne distinguait pas nettement. Cependant,
l'équipe des canotiers en vareuses rouges, debout au milieu de la Seine qui les
emportait, vociféraient à pleine gorge; pendant que les blanchisseuses, à demi
sorties des vitrages du bateau, les bras nus, débraillées, affolées, voulant se faire
entendre, tapaient furieusement leurs battoirs, à les casser.
«C'est fini, allons-nous-en», dit Gilquin.
Mais les Charbonnel voulurent voir jusqu'au bout. La queue du cortège, des
escadrons de cent-gardes, de cuirassiers et de carabiniers, s'enfonçaient dans la
rue d'Arcole. Puis, il se produisit un tumulte épouvantable; la double haie des
gardes nationaux et des soldats de la ligne fut rompue en plusieurs endroits; des
femmes criaient.
«Allons-nous-en, répéta Gilquin. On va s'écraser.»
Et, quand il eut posé ces dames sur le trottoir, il leur fit traverser la chaussée,
malgré la foule. Mme Correur et les Charbonnel étaient d'avis de suivre le
79
parapet, pour prendre le pont Notre-Dame et aller voir ce qui se passait sur la
place du Parvis. Mais il ne les écoutait pas, il les entraînait. Lorsqu'ils furent de
nouveau devant le petit café, il les poussa brusquement, les assit à la table qu'ils
venaient de quitter.
«Vous êtes encore de jolis cocos! leur criait-il. Est-ce que vous croyez que j'ai
envie de me faire casser les pattes par ce tas de badauds?... Nous allons boire
quelque chose, parbleu? Nous sommes mieux là qu'au milieu de la foule. Hein!
nous en avons assez, de la fête! Ça finit par être bête... Voyons, qu'est-ce que
vous prenez, maman?»
Les Charbonnel, qu'il couvait de ses yeux inquiétants, élevèrent de timides
objections. Ils auraient bien voulu voir la sortie de l'église. Alors, il leur expliqua
qu'il fallait laisser les curieux s'écouler; dans un quart d'heure, il les conduirait, s'il
n'y avait pas trop de monde pourtant. Mme Correur, pendant qu'il redemandait à
Jules des cigares et de la bière, s'échappa prudemment.
«Eh bien, c'est ça, reposez-vous, dit-elle aux Charbonnel. Vous me trouverez là-
bas.»
Elle prit le pont Notre-Dame et s'engagea dans la rue de la Cité. Mais
l'écrasement y était tel, qu'elle mit un grand quart d'heure pour atteindre la rue
de Constantine. Elle dut se décider à couper par la rue de la Licorne et la rue des
Trois-Canettes. Enfin, elle déboucha sur la place du Parvis, après avoir laissé à un
soupirail de maison suspecte tout un volant de sa robe gorge-de-pigeon. La
place, sablée, jonchée de fleurs, était plantée de mâts portant des bannières aux
armes impériales. Devant l'église, un porche colossal, en forme de tente, drapait
sur la nudité de la pierre des rideaux de velours rouge, à franges et à glands d'or.
Là, Mme Correur fut arrêtée par une haie de soldats qui maintenait la foule. Au
milieu du vaste carré laissé libre, des valets de pied se promenaient à petits pas, le
long des voitures rangées sur cinq files; tandis que les cochers, solennels,
restaient sur leurs sièges, les guides aux mains. Et comme elle allongeait le cou,
cherchant quelque fente pour pénétrer, elle aperçut Du Poizat qui fumait
tranquillement un cigare, dans un angle de la place, au milieu des valets de pied.
«Est-ce que vous ne pouvez pas me faire entrer?» lui demanda-t-elle, quand elle
eut réussi à l'appeler, en agitant son mouchoir.
Il parla à un officier, il l'emmena devant l'église.
«Si vous m'en croyez, vous resterez ici avec moi, dit-il. C'est plein à crever, là-
dedans. J'étouffais, je suis sorti... Tenez, voici le colonel et M. Bouchard qui ont
renoncé à trouver des places.»
80
Ces messieurs, en effet, étaient là, à gauche, du côté de la rue du Cloître-Notre-
Dame. M. Bouchard racontait qu'il venait de confier sa femme à M.
d'Escorailles, qui avait un fauteuil excellent pour une dame. Quant au colonel, il
regrettait de ne pouvoir expliquer la cérémonie à son fils Auguste.
«J'aurais voulu lui montrer le fameux vase, dit-il. C'est, comme vous le savez, le
propre vase de Saint-Louis, un vase de cuivre damasquiné et niellé, du plus beau
style persan, une antiquité du temps des croisades, qui a servi au baptême de
tous nos rois.
Vous avez vu les honneurs? demanda M-Bouchard à Du Poizat.
Oui, répondit celui-ci. C'est Mme de Llorentz qui portait le chrémeau.»
Il dut donner des détails. Le chrémeau était le bonnet de baptême. Ni l'un ni
l'autre de ces messieurs ne savaient cela; ils se récrièrent. Du Poizat énuméra
alors les honneurs du prince impérial, le chrémeau, le cierge, la salière, et les
honneurs du parrain et de la marraine, le bassin, l'aiguière, la serviette; tous ces
objets étaient portés par des dames du palais. Et il y avait encore le manteau du
petit prince, un manteau superbe, extraordinaire, étalé près des fonts, sur un
fauteuil.
«Comment! il n'y a pas une toute petite place?» s'écria Mme Correur, à laquelle
ces détails donnaient une fièvre de curiosité.
Alors, ils lui citèrent tous les grands corps, toutes les autorités, toutes les
délégations qu'ils avaient vus passer. C'était un défilé interminable: le Corps
diplomatique, le Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'État, la Cour de cassation,
la Cour des comptes, la Cour impériale, les Tribunaux de commerce et de
première instance, sans compter les ministres, les préfets, les maires et leurs
adjoints, les académiciens, les officiers supérieurs, jusqu'à des délégués du
consistoire israélite et du consistoire protestant. Et il y en avait encore, et il y en
avait toujours.
«Mon Dieu! que ça doit être beau!» laissa échapper Mme Correur avec un soupir.
Du Poizat haussa les épaules. Il était d'une humeur détestable. Tout ce monde
«l'embêtait». Et il semblait agacé par la longueur de la cérémonie. Est-ce qu'ils
n'auraient pas bientôt fini? Ils avaient chanté le veni creator; ils s'étaient
encensés, promenés, salués. Le petit devait être baptisé, maintenant. M.
Bouchard et le colonel, plus patients, regardaient les fenêtres pavoisées de la
place; puis, ils renversèrent la tête, à un brusque carillon qui secoua les tours; et
ils eurent un léger frisson, inquiets du voisinage énorme de l'église, dont ils
n'apercevaient pas le bout, dans le ciel. Cependant, Auguste s'était glissé vers le
81
porche. Mme Correur le suivit. Mais comme elle arrivait en face de la grand-
porte, ouverte à deux battants, un spectacle extraordinaire la planta net sur les
pavés.
Entre les deux larges rideaux, l'église se creusait, immense, dans une vision
surhumaine de tabernacle. Les voûtes, d'un bleu tendre, étaient semées d'étoiles.
Les verrières étalaient, autour de ce firmament, des astres mystiques, attisant les
petites flammes vives d'une braise de pierreries. Partout, des hautes colonnes,
tombait une draperie de velours rouge, qui mangeait le peu de jour traînant sous
la nef; et, dans cette nuit rouge, brûlait seul, au milieu, un ardent foyer de cierges,
des milliers de cierges en tas, plantés si près les uns des autres, qu'il y avait là
comme un soleil unique, flambant dans une pluie d'étincelles. C'était au centre de
la croisée, sur une estrade, l'autel qui s'embrasait. À gauche, à droite, s'élevaient
des trônes. Un large dais de velours doublé d'hermine mettait, au-dessus du
trône le plus élevé, un oiseau géant, au ventre de neige, aux ailes de pourpre. Et
toute une foule riche, moirée d'or, allumée d'un pétillement de bijoux, emplissait
l'église: près de l'autel, au fond, le clergé, les évêques crossés et mitrés, faisaient
une gloire, un de ces resplendissements qui ouvrent une trouée sur le ciel; autour
de l'estrade, des princes, des princesses, de grands dignitaires étaient rangés avec
une pompe souveraine; puis des deux côtés, dans les bras de la croisée, des
gradins montaient, le Corps diplomatique et le Sénat à droite, le Corps législatif
et le Conseil d'État à gauche; tandis que les délégations de toutes sortes
s'entassaient dans le reste de la nef, et que les dames, en haut, au bord des
tribunes, étalaient les vives panachures de leurs étoffes claires. Une grande buée
saignante flottait. Les têtes étagées au fond, à droite, à gauche, gardaient des tons
roses de porcelaine peinte. Les costumes, le satin, la soie, le velours avaient des
reflets d'un éclat sombre, comme près de s'enflammer. Des rangs entiers, tout
d'un coup, prenaient feu. L'église profonde se chauffait d'un luxe inouï de
fournaise.
Alors, Mme Correur vit s'avancer, au milieu du choeur, un aide des cérémonies,
qui cria trois fois, furieusement:
«Vive le prince impérial! vive le prince impérial! vive le prince impérial!»
Et, dans l'immense acclamation dont les voûtes tremblèrent, Mme Correur
aperçut, au bord de l'estrade, l'empereur debout, dominant la foule. Il se
détachait en noir sur le flamboiement d'or, que les évêques allumaient derrière
lui. Il présentait au peuple le prince impérial, un paquet de dentelles blanches,
qu'il tenait très haut, de ses deux bras levés.
Mais, brusquement, un suisse écarta d'un geste Mme Correur. Elle recula de
deux pas, elle n'eut plus devant elle, tout près, qu'un des rideaux du porche. La
82
vision avait disparu. Alors elle se retrouva dans le plein jour, et elle resta ahurie,
croyant avoir vu quelque vieux tableau, pareil à ceux du Louvre, cuit par l'âge,
empourpré et doré, avec des personnages anciens comme on n'en rencontre pas
sur les trottoirs.
«Ne restez pas là», lui dit Du Poizat, en la ramenant près du colonel et de M.
Bouchard.
Ces messieurs, maintenant, causaient des inondations. Les ravages étaient
épouvantables, dans les vallées du Rhône et de la Loire. Des milliers de familles
se trouvaient sans abri. Les souscriptions, ouvertes de tous les côtés, ne
suffisaient pas au soulagement de tant de misères. Mais l'empereur se montrait
d'un courage et d'une générosité admirables: à Lyon, on l'avait vu traverser à gué
les quartiers bas de la ville, recouverts par les eaux; à Tours, il s'était promené en
canot, pendant trois heures, au milieu des rues inondées. Et partout, il semait les
aumônes sans compter.
«Écoutez donc!» interrompit le colonel.
Les orgues ronflaient dans l'église. Un chant large sortait par l'ouverture béante
du porche, dont les draperies battaient sous cette haleine énorme.
«C'est le Te Deum», dit M. Bouchard.
Du Poizat eut un soupir de soulagement. Ils allaient donc avoir fini! Mais M.
Bouchard lui expliqua que les actes n'étaient pas encore signés. Ensuite, le
cardinal légat devait donner la bénédiction pontificale. Du monde, pourtant,
commença bientôt à sortir. Rougon, un des premiers, parut, ayant au bras une
femme maigre, à figure jaune, mise très simplement. Un magistrat, en costume
de président de la cour d'appel, les accompagnait.
«Qui est-ce?» demanda Mme Correur.
Du Poizat lui nomma les deux personnes. M. Beulin d'Orchère avait connu
Rougon un peu avant le coup d'État, et il lui témoignait depuis cette époque une
estime particulière, sans chercher pourtant à établir entre eux des rapports suivis.
MlleVéronique, sa soeur, habitait avec lui un hôtel de la rue Garancière, qu'elle ne
quittait guère que pour assister aux messes basses de Saint-Sulpice.
«Tenez, dit le colonel en baissant la voix, voilà la femme qu'il faudrait à Rougon.
Parfaitement, approuva M.Bouchard. Fortune convenable, bonne famille,
femme d'ordre et d'expérience. Il ne trouvera pas mieux.»
83
Mais Du Poizat se récria. La demoiselle était mûre comme une nèfle qu'on a
oubliée sur de la paille. Elle avait au moins trente-six ans et elle en paraissait bien
quarante. Un joli manche à balai à mettre dans un lit! Une dévote qui portait des
bandeaux plats! une tête si usée, si fade, qu'elle semblait avoir trempé pendant six
mois dans de l'eau bénite!
«Vous êtes jeune, déclara gravement le chef de bureau. Rougon doit faire un
mariage de raison... Moi j'ai fait un mariage d'amour; mais ça ne réussit pas à
tout le monde.
Eh! je me moque de la fille, en somme, finit par avouer Du Poizat. C'est la
mine du Beulin-d'Orchère qui me fait peur. Ce gaillard-là a une mâchoire de
dogue... Regardez-le donc, avec son lourd museau et sa forêt de cheveux crépus,
où pas un fil blanc ne se montre, malgré ses cinquante ans! Est-ce qu'on sait ce
qu'il pense! Dites-moi un peu pour quoi il continue à pousser sa soeur dans les
bras de Rougon, maintenant que Rougon est par terre?»
M. Bouchard et le colonel gardèrent le silence, en échangeant un regard inquiet.
Le «dogue», comme l'appelait l'ancien sous-préfet, allait-il donc à lui tout seul
dévorer Rougon? Mais Mme Correur dit lentement:
«C'est très bon d'avoir la magistrature avec soi.»
Cependant, Rougon avait conduit Mlle Véronique jusqu'à sa voiture; et là, avant
qu'elle fût montée, il la saluait. Juste à ce moment, la belle Clorinde sortait de
l'église, au bras de Delestang. Elle devint grave, elle enveloppa d'un regard de
flamme cette grande fille jaune, sur laquelle Rougon avait la galanterie de
refermer la portière, malgré son habit de sénateur. Alors, pendant que la voiture
s'éloignait, elle marcha droit à lui, lâchant le bras de Delestang, retrouvant son
rire de grande enfant. Toute la bande la suivit.
«J'ai perdu maman! lui cria-t-elle gaiement. On m'a enlevé maman, au milieu de
la foule... Vous m'offrez un petit coin dans votre coupé, hein?»
Delestang, qui allait lui proposer de la reconduire chez elle, parut très contrarié.
Elle portait une robe de soie orange, brochée de fleurs si voyantes, que les valets
de pied la regardaient. Rougon s'était incliné, mais ils durent attendre le coupé,
pendant près de dix minutes. Tous restèrent là, même Delestang, dont la voiture
était sur le premier rang, à deux pas. L'église continuait à se vider lentement. M.
Kahn et M. Béjuin, qui passaient, accoururent se joindre à la bande. Et comme
le grand homme avait de molles poignées de main, l'air maussade, M. Kahn lui
demanda, avec une vivacité inquiète:
«Est-ce que vous êtes souffrant?
84
Non, répondit-il. Ce sont toutes ces lumières, là-dedans, qui m'ont fatigué.»
Il se tut, puis il reprit, à demi-voix:
«C'était très grand... Je n'ai jamais vu une pareille joie sur la figure d'un homme.»
Il parlait de l'empereur. Il avait ouvert les bras, dans un geste large, avec une
lente majesté comme pour se rappeler la scène de l'église; et il n'ajouta rien. Ses
amis, autour de lui, se taisaient également. Ils faisaient dans un coin de la place,
un tout petit groupe. Devant eux, le défilé grossissait, les magistrats en robe, les
officiers en grande tenue, les fonctionnaires en uniforme, une foule galonnée,
chamarrée, décorée, qui piétinait les fleurs dont la place était couverte, au milieu
des appels des valets de pied et des roulements brusques des équipages. La gloire
de l'Empire à son apogée flottait dans la pourpre du soleil couchant, tandis que
les tours de Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très
haut, à un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l'enfant baptisé sous
leurs voûtes. Mais eux, mécontents, ne sentaient qu'une immense convoitise leur
venir de la splendeur de la cérémonie, des cloches sonnantes, des bannières
déployées, de la ville enthousiaste, de ce monde officiel épanoui. Rougon, qui
pour la première fois, éprouvait le froid de sa disgrâce, avait la face très pâle; et,
rêvant, il jalousait l'empereur.
«Bonsoir, je m'en vais, c'est assommant, dit Du Poizat, après avoir serré la main
aux autres.
Qu'avez-vous donc, aujourd'hui? lui demanda le colonel. Vous êtes bien
féroce.»
Et le sous-préfet répondit tranquillement, en s'en allant:
«Tiens! pourquoi voulez-vous que je sois gai!... J'ai lu ce matin, au Moniteur, la
nomination de cet imbécile de Campenon à la préfecture qu'on m'avait promise.»
Les autres se regardèrent. Du Poizat avait raison, Ils n'étaient pas de la fête.
Rougon, dès la naissance du prince, leur avait promis toute une pluie de cadeaux
pour le jour du baptême: M. Kahn devait avoir sa concession; le colonel, la croix
de commandeur; Mme Correur, les cinq ou six bureaux de tabac qu'elle
sollicitait. Et Ils étaient tous là, en un petit tas, dans un coin de la place, les mains
vides. Ils levèrent alors sur Rougon un regard si désolé, si plein de reproches,
que celui-ci eut un haussement d'épaules terrible. Comme son coupé arrivait
enfin, il y poussa brusquement Clorinde, il s'y enferma sans dire un mot, en
faisant claquer la portière avec violence.
85
«Voilà Marsy sous le porche, murmura M. Kahn qui entraînait M. Béjuin. A-t-il
l'air superbe, cette canaille!... tournez donc la tête. Il n'aurait qu'à ne pas nous
rendre notre salut.»
Delestang s'était hâté de monter dans sa voiture, pour suivre le coupé. M.
Bouchard attendit sa feMme ; puis, quand l'église fut vide, il demeura très
surpris, il s'en alla avec le colonel, las également de chercher son fils Auguste.
Quant à Mme Correur, elle venait d'accepter le bras d'un lieutenant de dragons,
un pays à elle, qui lui devait un peu son épaulette.
Cependant, dans le coupé, Clorinde parlait avec ravissement de la cérémonie,
tandis que Rougon, renversé, le visage ensommeillé, l'écoutait. Elle avait vu les
fêtes de Pâques à Rome: ce n'était pas plus grandiose. Et elle expliquait que la
religion, pour elle, était un coin du paradis entrouvert, avec Dieu le Père assis sur
son trône ainsi qu'un soleil, au milieu de la pompe des anges rangés autour de
lui, en un large cercle de beaux jeunes gens vêtus d'or. Puis, tout d'un coup, elle
s'interrompit, elle demanda:
«Viendrez-vous ce soir au banquet que la Ville offre à Leurs Majestés? Ce sera
magnifique»
Elle était invitée. Elle aurait une toilette rose, toute semée de myosotis. C'était M.
de Plouguern qui devait la conduire, parce que sa mère ne voulait plus sortir le
soir, à cause de ses migraines. Elle s'interrompit encore, elle posa une nouvelle
question, brusquement:
«Quel est donc le magistrat avec lequel vous étiez tout à l'heure?»
Rougon leva le menton, récita tout d'une haleine:
«M. Beulin-d'Orchère, cinquante ans, d'une famille de robe, a été substitut à
Montbrison, procureur du roi à Orléans, avocat général à Rouen, a fait partie
d'une commission mixte en 52, est venu ensuite à Paris comme conseiller de la
cour d'appel, enfin est aujourd'hui président de cette cour... Ah! j'oubliais! il a
approuvé le décret du 22 janvier 1852, confisquant les biens de la famille
d'Orléans... Êtes-vous contente?»
Clorinde s'était mise à rire. Il se moquait d'elle, parce qu'elle voulait s'instruire;
mais c'était bien permis de connaître les gens avec lesquels on pouvait se
rencontrer. Et elle ne lui ouvrit pas la bouche de Mlle Beulin-d'Orchère. Elle
reparlait du banquet de l'Hôtel-de-Ville; la galerie des Fêtes devait être décorée
avec un luxe inouï: un orchestre jouerait des airs pendant tout le temps du dîner.
Ah! la France était un grand pays! Nulle part, ni en Angleterre, ni en Allemagne,
ni en Espagne, ni en Italie, elle n'avait vu des bals plus étourdissants, des galas
86
plus prodigieux. Aussi, disait-elle avec sa face tout allumée d'admiration, son
choix était fait, maintenant: elle voulait être Française.
«Oh! des soldats! cria-t-elle, voyez donc, des soldats!».
Le coupé, qui avait suivi la rue de la Cité, se trouvait arrêté, au bout du pont
Notre-Dame par un régiment défilant sur le quai. C'étaient des soldats de la
ligne, de petits soldats marchant comme des moutons, un peu débandés par les
arbres des trottoirs. Ils revenaient de faire la haie. Ils avaient sur la face tout
l'éblouissement du grand soleil de l'après-midi, les pieds blancs, l'échine gonflée
sous le poids du sac et du fusil. Et ils s'étaient tant ennuyés, au milieu des
poussées de la foule, qu'ils en gardaient un air de bêtise ahurie.
«J'adore l'armée française», dit Clorinde ravie, se penchant pour mieux voir.
Rougon, comme réveillé, regardait lui aussi. C'était la force de l'Empire qui
passait, dans la poussière de la chaussée. Tout un embarras d'équipages
encombrait lentement le pont; mais les cochers, respectueux, attendaient; tandis
que les personnages en grand costume mettaient la tête aux portières, la face
vaguement souriante, couvant de leurs yeux attendris les petits soldats hébétés
par leur longue faction. Les fusils, au soleil, illuminaient la fête.
«Et ceux-là, les derniers, les voyez-vous? reprit Clorinde. Il y en a tout un rang
qui n'ont pas encore de barbe. Sont-ils gentils, hein!»
Et, dans une rage de tendresse, elle envoya, du fond de la voiture, des baisers aux
soldats, à deux mains. Elle se cachait un peu, pour qu'on ne la vît pas. C'était une
joie, un amour de la force armée, dont elle se régalait seule. Rougon eut un
sourire paternel; il venait également de goûter sa première jouissance de la
journée.
«Qu'y a-t-il donc?» demanda-t-il, lorsque le coupé put enfin tourner le coin du
quai.
Un rassemblement considérable s'était formé sur le trottoir et sur la chaussée. La
voiture dut s'arrêter de nouveau. Une voix dit dans la foule:
«C'est un ivrogne qui a insulté les soldats. Les sergents de ville viennent de
l'empoigner.»
Alors, le rassemblement s'étant ouvert, Rougon aperçut Gilquin, ivre mort, tenu
au collet par deux sergents de ville. Son vêtement de coutil jaune, arraché,
montrait des morceaux de sa peau. Mais il restait bon garçon, avec sa moustache
pendante, dans sa face rouge. Il tutoyait les sergents de ville, il les appelait «mes
agneaux». Et il leur expliquait qu'il avait passé l'après-midi bien tranquillement
87
dans un café, en compagnie de gens très riches. On pouvait se renseigner au
théâtre du Palais-Royal, où M. et Mme Charbonnel étaient allés voir jouer les
Dragées du baptême: ils ne diraient pour sûr pas le contraire.
«Lâchez-moi donc, farceurs! cria-t-il en se roidissant brusquement. Le café est là,
à côté, tonnerre! venez-y avec moi, si vous ne me croyez pas!... Les soldats
m'ont manqué, comprenez bien! il y en a un petit qui riait. Alors, je l'ai envoyé se
faire moucher. Mais insulter l'armée française, jamais!... Parlez un peu à
l'empereur de Théodore, vous verrez ce qu'il dira... Ah! sacrebleu! vous seriez
propres!»
La foule, amusée, riait. Les deux sergents de ville, imperturbables, ne lâchaient
pas prise, poussaient lentement Gilquin vers la rue Saint-Martin, dans laquelle on
apercevait, au loin, la lanterne rouge d'un poste de police. Rougon s'était
vivement rejeté au fond de la voiture. Mais, tout d'un coup, Gilquin le vit, en
levant la tête. Alors, dans son ivresse, il devint goguenard et prudent. Il le
regarda, clignant de l'oeil, parlant pour lui.
«Suffit! les enfants, on pourrait faire du scandale, on n'en fera pas, parce qu'on a
de la dignité... Hein? dites donc? vous ne mettriez pas la patte sur Théodore, s'il
se trimbalait avec des princesses, comme un citoyen de ma connaissance. On a
tout de même travaillé avec du beau monde, et délicatement, on s'en vante, sans
demander des mille et des cents. On sait ce qu'on vaut. Ça console des
petitesses... Tonnerre de Dieu! les amis ne sont donc plus les amis?...»
Il s'attendrissait, la voix coupée de hoquets. Rougon appela discrètement de la
main un homme boutonné dans un grand paletot, qu'il reconnut près du coupé;
et, lui ayant parlé bas, il donna l'adresse de Gilquin, 17, rue Virginie, à Grenelle.
L'homme s'approcha des sergents de ville, comme pour les aider à maintenir
l'ivrogne qui se débattait. La foule resta toute surprise de voir les agents tourner
à gauche, puis jeter Gilquin dans un fiacre, dont le cocher, sur un ordre, suivit le
quai de la Mégisserie. Mais la tête de Gilquin, énorme, ébouriffée, crevant d'un
rire triomphal, apparut une dernière fois à la portière, en hurlant:
«Vive la République!»
Quand le rassemblement fut dissipé, les quais reprirent leur tranquillité large.
Paris, las d'enthousiasme, était à table; les trois cent mille curieux qui s'étaient
écrasés là, avaient envahi les restaurants du bord de l'eau et du quartier du
Temple. Sur les trottoirs vides, des provinciaux traînaient seuls les pieds, éreintés,
ne sachant où manger. En bas, aux deux bords du bateau, les laveuses achevaient
de taper leur linge, à coups violents. Un rai de soleil dorait encore le haut des
tours de Notre-Dame, muettes maintenant, au-dessus des maisons toutes noires
88
d'ombre. Et, dans le léger brouillard qui montait de la Seine, là-bas, à la pointe de
l'île Saint-Louis, on ne distinguait plus, au milieu du gris brouillé des façades, que
la redingote géante, la réclame monumentale, accrochant, à quelque clou de
l'horizon, la défroque bourgeoise d'un Titan, dont la foudre aurait mangé les
membres.
Chapitre V
Un matin, vers onze heures, Clorinde vint chez Rougon, rue Marbeuf. Elle
rentrait du Bois; un domestique tenait son cheval, à la porte. Elle alla droit au
jardin, tourna à gauche, et se planta devant une fenêtre grande ouverte du
cabinet où travaillait le grand homme.
«Hein! je vous surprends!» dit-elle tout d'un coup.
Rougon leva vivement la tête. Elle riait dans le chaud soleil de juin. Son amazone
de drap gros bleu, dont elle avait rejeté la longue traîne sur son bras gauche, la
faisait plus grande; tandis que son corsage à gilet et à petites basques rondes, très
collant, était comme une peau vivante qui gantait ses épaules, sa gorge, ses
hanches. Elle avait des manchettes de toile, un col de toile, sous lequel se nouait
une mince cravate de foulard bleu. Elle portait très crânement, sur ses cheveux
roulés, son chapeau d'homme, autour duquel une gaze mettait un nuage bleuâtre,
tout poudré de la poussière d'or du soleil.
«Comment! c'est vous! cria Rougon en accourant. Mais entrez donc!
Non, non, répondit-elle. Ne vous dérangez pas, je n'ai qu'un mot à vous dire...
Maman doit m'attendre pour déjeuner.»
C'était la troisième fois qu'elle venait ainsi chez Rougon, contre toutes les
convenances. Mais elle affectait de rester dans le jardin. D'ailleurs, les deux
premières fois, elle était aussi en amazone, costume qui lui donnait une liberté de
garçon, et dont la longue jupe devait lui sembler une protection suffisante.
«Vous savez, je viens en mendiante, reprit-elle. C'est pour des billets de loterie...
Nous avons organisé une loterie en faveur des jeunes filles pauvres.
Eh bien, entrez, répéta Rougon. Vous m'expliquerez cela.».
Elle avait gardé sa cravache à la main, une cravache très fine, à petit manche
d'argent. Elle se remit à rire, en tapant sa jupe à légers coups.
«C'est tout expliqué, pardi! Vous allez me prendre des billets. Je ne suis venue
que pour ça... Il y a trois jours que je vous cherche, sans pouvoir mettre la main
sur vous, et la loterie se tire demain.»
89
Alors, sortant un petit portefeuille de sa poche, elle demanda:
«Combien voulez-vous de billets?
Pas un, si vous n'entrez pas!» cria-t-il.
Il ajouta sur un ton plaisant:
«Que diable! est-ce qu'on fait des affaires par les fenêtres! Je ne vais peut-être pas
vous passer de l'argent comme à une pauvresse!
Ça m'est égal, donnez toujours.»
Mais il tint bon. Elle le regarda un instant, muette. Puis elle reprit:
«Si j'entre, m'en prendrez-vous dix?... Ils sont à dix francs.»
Et elle ne se décida pas tout de suite. Elle promena d'abord un rapide regard
dans le jardin. Un jardinier, à genoux dans une allée, plantait une corbeille de
géraniums. Elle eut un mince sourire, et se dirigea vers le petit perron de trois
marches, sur lequel ouvrait la porte-fenêtre du cabinet. Rougon lui tendait déjà la
main. Et, quand il l'eut amenée au milieu de la pièce:
«Vous avez donc peur que je ne vous mange? dit-il. Vous savez bien que je suis le
plus soumis de vos esclaves... Que craignez-vous ici?»
Elle tapait toujours sa jupe du bout de sa cravache, à légers coups.
«Moi, je ne crains rien», répondit-elle avec un bel aplomb de fille émancipée.
Puis, après avoir posé la cravache sur un canapé, elle fouilla de nouveau dans son
portefeuille.
«Vous en prenez dix, n'est-ce pas?
J'en prendrai vingt, si vous voulez, dit-il; mais, par grâce, asseyez-vous, causons
un peu... Vous n'allez pas vous sauver tout de suite, bien sûr?
Alors, un billet par minute, hein?... Si je reste un quart d'heure, ça fera quinze
billets; si je reste vingt minutes, ça fera vingt; et comme ça jusqu'à ce soir, moi je
veux bien... Est-ce entendu?»
Ils s'égayèrent de cet arrangement. Clorinde finit par s'asseoir sur un fauteuil,
dans l'embrasure même de la fenêtre restée ouverte. Rougon, pour ne pas
l'effrayer, se remit à son bureau. Et ils causèrent, de la maison d'abord. Elle jetait
des coups d'oeil par la fenêtre, elle déclarait le jardin un peu petit, mais charmant,
avec sa pelouse centrale et ses massifs d'arbres verts. Lui, indiquait un plan
détaillé des lieux: en bas, au rez-de-chaussée, se trouvaient son cabinet, un grand
90
salon, un petit salon et une très belle salle à manger; au premier étage, ainsi qu'au
second, il y avait sept chambres. Tout cela quoique relativement petit, était bien
trop vaste pour lui. Quand l'empereur lui avait fait cadeau de cet hôtel, il devait
épouser une dame veuve, choisie par Sa Majesté elle-même. Mais la dame était
morte. Maintenant, il resterait garçon.
«Pourquoi? demanda-t-elle, en le regardant carrément en face.
Bah! répondit-il, j'ai bien autre chose à faire. À mon âge, on n'a plus besoin de
femme.»
Mais elle, haussant les épaules, dit simplement:
«Ne posez donc pas!»
Ils en étaient arrivés à tenir entre eux des conversations très libres. Elle voulait
qu'il fût de tempérament voluptueux. Lui, se défendait, et lui racontait sa
jeunesse, des années passées dans des chambres nues, où les blanchisseuses
n'entraient même pas, disait-il en riant. Alors, elle l'interrogeait sur ses
maîtresses, avec une curiosité enfantine; il en avait bien eu quelques-unes; par
exemple, il ne pouvait renier une dame, connue de tout Paris, qui s'était, en le
quittant, installée en province. Mais il haussait les épaules. Les jupons ne le
dérangeaient guère. Quand le sang lui montait à la tête, parbleu! il était comme
tous les hommes, il aurait crevé une cloison d'un coup d'épaule, pour entrer dans
une alcôve. Il n'aimait pas à s'attarder aux bagatelles de la porte. Puis, lorsque
c'était fini, il redevenait bien tranquille.
«Non, non, pas de femme ! répéta-t-il, les yeux déjà allumés par la pose
abandonnée de Clorinde. Ça tient trop de place.»
La jeune fille, renversée dans son fauteuil, souriait étrangement. Elle avait un
visage pâmé, avec un lent battement de gorge. Elle exagérait son accent italien, la
voix chantante.
«Laissez, mon cher, vous nous adorez, dit-elle. Voulez-vous parier que vous
serez marié dans l'année?»
Et elle était vraiment irritante, tant elle paraissait certaine de vaincre. Depuis
quelque temps, elle s'offrait à Rougon, tranquillement. Elle ne prenait plus la
peine de dissimuler sa lente séduction, ce travail savant dont elle l'avait entouré,
avant de faire le siège de ses désirs. Maintenant, elle le croyait assez conquis pour
mener l'aventure à visage découvert. Un véritable duel s'engageait entre eux, à
toute heure. S'ils ne posaient pas encore tout haut les conditions du combat, il y
avait des aveux très francs sur leurs lèvres, dans leurs yeux. Quand ils se
91
regardaient, ils ne pouvaient s'empêcher de sourire; et ils se provoquaient.
Clorinde faisait son prix, allait à son but, avec une hardiesse superbe, sûre de
n'accorder jamais que ce qu'elle voudrait. Rougon, grisé, piqué au jeu, mettait de
côté tout scrupule, rêvait simplement de faire sa maîtresse de cette belle fille,
puis de l'abandonner, pour lui prouver sa supériorité sur elle. Leur orgueil se
battait plus encore que leurs sens.
«Chez nous, continuait-elle à voix presque basse, l'amour est la grande affaire.
Les gamines de douze ans ont des amoureux... Moi, je suis devenue un garçon
parce que j'ai voyagé. Mais si vous aviez connu maman, quand elle était jeune!
Elle ne quittait pas sa chambre. Elle était si belle, qu'on venait la voir de loin. Un
comte est resté exprès six mois à Milan, sans arriver à apercevoir le bout de ses
nattes. C'est que les Italiennes ne sont pas comme les Françaises, qui bavardent
et qui courent; elles restent au cou de l'homme qu'elles ont choisi... Moi, j'ai
voyagé, je ne sais pas si je me souviendrai. Il me semble pourtant que j'aimerai
bien fort, oh! oui, bien fort, à en mourir...»
Ses paupières s'étaient fermées peu à peu, sa face se noyait d'une extase
voluptueuse. Rougon, pendant qu'elle parlait, avait quitté son bureau, les mains
tremblantes, comme attiré par une force supérieure. Mais, lorsqu'il se fut
approché, elle ouvrit les yeux tout grands, elle le regarda d'un air tranquille. Et
montrant la pendule, souriante, elle reprit:
«Ça fait dix billets.
Comment, dix billets?» balbutia-t-il, ne comprenant plus.
Quand il revint à lui, elle riait aux éclats. Elle se plaisait ainsi à l'affoler; puis, elle
lui échappait d'un mot, lorsqu'il allait ouvrir les bras; cela paraissait l'amuser
beaucoup. Rougon, redevenu tout d'un coup très pâle, la regarda furieusement,
ce qui redoubla sa gaieté.
«Allons, je m'en vais, dit-elle: Vous n'êtes pas assez galant pour les dames...
Non, sérieusement, maman m'attend pour déjeuner.»
Mais il avait repris son air paternel. Ses yeux gris, sous ses lourdes paupières,
gardaient seuls une flamme, lorsqu'elle tournait la tête: et il l'enveloppait alors
tout entière d'un regard, avec la rage d'un homme poussé à bout, résolu à en
finir. Cependant, il disait qu'elle pouvait bien lui donner encore cinq minutes.
C'était si ennuyeux, le travail dans lequel elle l'avait trouvé, un rapport pour le
Sénat, sur des pétitions! Et il lui parla de l'impératrice, à laquelle elle vouait un
véritable culte. L'impératrice était à Biarritz depuis huit jours. Alors, la jeune fille
se renversa de nouveau au fond de son fauteuil, dans un bavardage sans fin. Elle
92
connaissait Biarritz, elle y avait passé une saison, autrefois, quand cette plage
n'était pas encore à la mode. Elle se désespérait de ne pouvoir y retourner,
pendant le séjour de la cour. Puis, elle en vint à raconter une séance de
l'Académie, où M. de Plouguern l'avait menée, la veille. On recevait un écrivain,
qu'elle plaisantait beaucoup, parce qu'il était chauve. Elle tenait, d'ailleurs, les
livres en horreur. Dès qu'elle s'entêtait à lire, elle devait se mettre au lit, avec des
crises de nerfs. Elle ne comprenait pas ce qu'elle lisait. Quand Rougon lui eut dit
que l'écrivain reçu la veille était un ennemi de l'empereur, et que son discours
fourmillait d'allusions abominables, elle resta consternée.
«Il avait l'air bon homme pourtant», déclara-t-elle.
Rougon, à son tour, tonnait contre les livres. Il venait de paraître un roman,
surtout, qui l'indignait: une oeuvre de l'imagination la plus dépravée, affectant un
souci de la vérité exacte, traînant le lecteur dans les débordements d'une femme
hystérique. Ce mot d'«hystérie» parut lui plaire, car il le répéta trois fois. Clorinde
lui en ayant demandé le sens, il refusa de le donner, pris d'une grande pudeur.
«Tout peut se dire, continua-t-il; seulement, il y a une façon de tout dire... Ainsi,
dans l'administration, on est souvent obligé d'aborder les sujets les plus délicats.
J'ai lu des rapports sur certaines femmes, par exemple, vous me comprenez? eh
bien, des détails très précis s'y trouvaient consignés, dans un style clair, simple,
honnête. Cela restait chaste, enfin!... Tandis que les romanciers de nos jours ont
adopté un style lubrique, une façon de dire les choses qui les font vivre devant
vous. Ils appellent ça de l'art. C'est de l'inconvenance, voilà tout.»
Il prononça encore le mot «pornographie», et alla jusqu'à nommer le marquis de
Sade, qu'il n'avait jamais lu, d'ailleurs. Pourtant, tout en parlant, il manoeuvrait
avec une grande habileté pour passer derrière le fauteuil de Clorinde, sans qu'elle
le remarquât. Celle-ci, les yeux perdus, murmurait:
«Oh! moi, les romans, je n'en ai jamais ouvert un seul. C'est bête, tous ces
mensonges... Vous ne connaissez pas Léonora la bohémienne. Ça, c'est gentil.
J'ai lu ça en italien, quand j'étais petite. On y parle d'une jeune fille qui épouse un
seigneur à la fin. Elle est prise d'abord par des brigands...»
Mais un léger grincement, derrière elle, lui fit vivement tourner la tête, comme
éveillée en sursaut.
«Que faites-vous donc là? demanda-t-elle.
Je baisse le store, répondit Rougon. Le soleil doit vous incommoder.»
93
Elle se trouvait, en effet, dans une nappe de soleil, dont les poussières volantes
doraient d'un duvet lumineux le drap tendu de son amazone.
«Voulez-vous bien laisser le store! cria-t-elle. J'aime le soleil, moi! Je suis comme
dans un bain.»
Et, très inquiète, elle se souleva à demi, elle jeta un regard dans le jardin, pour
voir si le jardinier était toujours là. Quand elle l'eut retrouvé, de l'autre côté de la
corbeille, accroupi, ne montrant que le dos rond de son bourgeron bleu, elle se
rassit, tranquillisée, souriante. Rougon, qui avait suivi la direction de son regard,
lâcha le store, pendant qu'elle le plaisantait. Il était donc comme les hiboux, il
cherchait l'ombre. Mais il ne se fâchait pas, il marchait au milieu du cabinet, sans
montrer le moindre dépit. Son grand corps avait des mouvements ralentis d'ours
rêvant quelque traîtrise.
Puis, comme il se trouvait à l'autre extrémité de la pièce, près d'un large canapé
au-dessus duquel une grande photographie était pendue, il l'appela:
«Venez donc voir, dit-il. Vous ne connaissez pas mon dernier portrait?»
Elle s'allongea davantage dans le fauteuil, elle répondit, sans cesser de sourire:
«Je le vois très bien d'ici... Vous me l'avez déjà montré, d'ailleurs.»
Il ne se découragea pas. Il était allé fermer le store de l'autre fenêtre, et il inventa
encore deux ou trois prétextes, pour l'attirer dans ce coin d'ombre discrète, où il
faisait très bon, disait-il. Elle, dédaignant ce piège grossier, ne répondait même
plus, se contentait de refuser de la tête. Alors, voyant qu'elle avait compris, il
revint se planter devant elle, les mains nouées, cessant de ruser, la provoquant en
face.
«J'oubliais!... Je veux vous montrer Monarque, mon nouveau cheval. Vous savez
que j'ai fait un échange... Vous me donnerez votre opinion sur lui, vous qui
aimez les chevaux.»
Elle refusa encore. Mais il insista; l'écurie n'était qu'à deux pas; cela demanderait
cinq minutes au plus. Puis, comme elle disait toujours non, il laissa échapper à
demi-voix, d'un accent presque méprisant:
«Ah! vous n'êtes pas brave!»
Ce fut comme un coup de fouet. Elle se mit debout, sérieuse, un peu pâle.
«Allons voir Monarque», dit-elle simplement.
94
Elle rejetait déjà la traîne de son amazone sur son bras gauche. Elle lui avait
planté ses yeux droit dans les yeux. Pendant un instant, ils se regardèrent si
profondément, qu'ils lisaient leurs pensées. C'était un défi offert et accepté, sans
ménagement aucun. Et elle descendit le perron la première, tandis qu'il
boutonnait, d'un geste machinal, le veston d'appartement dont il était vêtu. Mais
elle n'avait pas fait trois pas dans l'allée, qu'elle s'arrêta.
«Attendez», dit-elle.
Elle remonta dans le cabinet. Quand elle revint, elle balançait légèrement, du
bout des doigts, sa cravache, qu'elle avait oubliée derrière un coussin du canapé.
Rougon regarda la cravache d'un air oblique; puis, il leva lentement les yeux sur
Clorinde. Maintenant, elle souriait. Elle marcha de nouveau la première.
L'écurie se trouvait à droite, au fond du jardin. Quand ils passèrent devant le
jardinier, cet homme rangeait ses outils, debout, près de partir. Rougon tira sa
montre; il était onze heures cinq, le palefrenier devait déjeuner. Et, dans le soleil
ardent, tête nue, il suivait Clorinde, qui tranquillement s'avançait, en donnant des
coups de cravache, à droite, à gauche, sur les arbres verts. Ils n'échangèrent pas
une parole. Elle ne se retourna même pas. Puis, lorsqu'elle fut arrivée à l'écurie,
elle laissa Rougon ouvrir la porte, elle passa devant lui. La porte, repoussée trop
fort, se referma violemment, sans qu'elle cessât de sourire. Elle avait un visage
candide, superbe et confiant.
C'était une écurie petite, très ordinaire, avec quatre stalles de chêne. Bien qu'on
eût lavé les dalles le matin, et que les boiseries, les râteliers, les mangeoires
fussent tenus très proprement, une odeur forte montait. Il y faisait une chaleur
humide de baignoire. Le jour, qui entrait par deux lucarnes rondes, traversait de
deux rayons pâles l'ombre du plafond, sans éclairer les coins noirs, à terre.
Clorinde, les yeux pleins de la grande lumière du dehors, ne distingua d'abord
rien; mais elle attendit, elle ne rouvrit pas la porte, pour ne pas paraître avoir
peur. Deux des stalles seulement étaient occupées. Les chevaux soufflaient,
tournant la tête.
«C'est celui-ci, n'est-ce pas? demanda-t-elle, lorsque ses yeux se furent habitués à
l'obscurité. Il m'a l'air très bien.»
Elle donnait de petites tapes sur la croupe du cheval. Puis, elle se glissa dans la
stalle, en le flattant tout le long des flancs, sans montrer la moindre crainte. Elle
désirait, disait-elle, lui voir la tête. Et, lorsqu'elle fut tout au fond, Rougon
l'entendit qui lui appliquait de gros baisers sur les narines. Ces baisers
l'exaspéraient.
95
«Revenez, je vous en prie, cria-t-il. S'il se jetait de côté, vous seriez écrasée.»
Mais elle riait, baisait le cheval plus fort, lui parlait avec des mots très tendres,
tandis que la bête, comme régalée de cette pluie de caresses inattendues, avait
des frissons qui couraient sur sa peau de soie. Enfin, elle reparut. Elle disait
qu'elle adorait les chevaux, qu'ils la connaissaient bien, que jamais ils ne lui
faisaient de mal, même lorsqu'elle les taquinait. Elle savait comment il fallait les
prendre. C'étaient des bêtes très chatouilleuses. Celui-là avait l'air bon enfant. Et
elle s'accroupit derrière lui, soulevant un de ses pieds à deux mains, pour lui
examiner le sabot. Le cheval se laissait faire.
Rougon, debout, la regardait devant lui, par terre. Dans le tas énorme de ses
jupes, ses hanches gonflaient le drap, quand elle se penchait en avant. Il ne disait
plus rien, le sang à la gorge, pris tout à coup de la timidité des gens brutaux.
Pourtant, il finit par se baisser. Alors, elle sentit un effleurement sous ses
aisselles, mais si léger, qu'elle continua à examiner le sabot du cheval. Rougon
respira, allongea brusquement les mains davantage. Et elle n'eut pas un
tressaillement, comme si elle se fût attendue à cela. Elle lâcha le sabot, elle dit,
sans se retourner:
«Qu'avez-vous donc? que vous prend-il?»
Il voulut la saisir à la taille, mais il reçut des chiquenaudes sur les doigts, tandis
qu'elle ajoutait:
«Non, pas de jeux de main, s'il vous plaît! Je suis comme les chevaux, moi; je suis
chatouilleuse... Vous êtes drôle!»
Elle riait, n'ayant pas l'air de comprendre. Lorsque l'haleine de Rougon lui
chauffa la nuque, elle se leva avec l'élasticité puissante d'un ressort d'acier; elle
s'échappa, alla s'adosser au mur, en face des stalles. Il la suivit, les mains tendues,
cherchant à prendre d'elle ce qu'il pouvait. Mais elle se faisait un bouclier de la
traîne de son amazone, qu'elle portait sous son bras gauche, pendant que sa
main droite, levée, tenait la cravache. Lui, les lèvres tremblantes, ne prononçait
pas une parole. Elle, très à l'aise, causait toujours.
«Vous ne me toucherez pas, voyez-vous! disait-elle. J'ai reçu des leçons d'escrime,
quand j'étais jeune. Je regrette même de n'avoir pas continué... Prenez garde à
vos doigts. Là, qu'est-ce que je vous disais!»
Elle semblait jouer. Elle ne tapait pas fort, s'amusant seulement à lui cingler la
peau chaque fois qu'il hasardait ses mains en avant. Et elle était si prompte à la
riposte qu'il ne pouvait même plus arriver jusqu'à son vêtement. D'abord, il avait
voulu lui prendre les épaules; mais, atteint deux fois par la cravache, il s'était
96
attaqué à la taille; puis, touché encore, il venait traîtreusement de se baisser
jusqu'à ses genoux, pas assez vite cependant pour éviter une pluie de petits
coups, sous lesquels il dut se relever. C'était une grêle, à droite, à gauche, dont on
entendait le léger claquement.
Rougon, criblé, la peau cuisante, recula un instant. Il était très rouge maintenant,
avec des gouttes de sueur qui commençaient à perler sur ses tempes. L'odeur
forte de l'écurie le grisait; l'ombre, chaude d'une buée animale, l'encourageait à
tout risquer. Alors, le jeu changea. Il se jeta sur Clorinde rudement, par élans
brusques. Et elle, sans cesser de rire et de causer, n'éparpilla plus les cinglements
de cravache en tapes amicales, frappa des coups secs, un seul chaque fois, de plus
en plus fort. Elle était très belle ainsi, la jupe serrée aux jambes, les reins souples
dans son corsage collant, pareille à un serpent agile, d'un bleu noir. Quand elle
fouettait l'air de son bras, la ligne de sa gorge, un peu renversée, avait un grand
charme.
«Voyons, est-ce fini? demanda-t-elle en riant. Vous vous lasserez le premier, mon
cher.»
Mais ce furent les derniers mots qu'elle prononça.
Rougon, affolé, effrayant, la face pourpre, se ruait avec un souffle haletant de
taureau échappé. Elle-même, heureuse de taper sur cet homme, avait dans les
yeux une lueur de cruauté qui s'allumait. Muette à son tour, elle quitta le mur, elle
s'avança superbement au milieu de l'écurie; et elle tournait sur elle-même,
multipliant les coups, le tenant à distance, l'atteignant aux jambes, aux bras, au
ventre, aux épaules; tandis que, stupide, énorme, il dansait, pareil à une bête sous
le fouet d'un dompteur. Elle tapait de haut, comme grandie, fière, les joues pâles,
gardant aux lèvres un sourire nerveux. Pourtant, sans qu'elle le remarquât, il la
poussait au fond, vers une porte ouverte qui donnait sur une seconde pièce, où
l'on serrait une provision de paille et de foin. Puis, comme elle défendait sa
cravache, dont il faisait mine de vouloir s'emparer, il la saisit aux hanches, malgré
les coups, et l'envoya rouler sur la paille, à travers la porte, d'un tel élan, qu'il y
vint tomber à côté d'elle. Elle ne jeta pas un cri. À toute volée, de toutes ses
forces, elle lui cravacha la figure, d'une oreille à l'autre.
«Garce!» cria-t-il.
Et il lâcha des mots orduriers, jurant, toussant, étranglant. Il la tutoya, il lui dit
qu'elle avait couché avec tout le monde, avec le cocher, avec le banquier, avec
Pozzo. Puis, il demanda:
«Pourquoi ne voulez-vous pas avec moi?»
97
Elle ne daigna pas répondre. Elle était debout, immobile, la face toute blanche,
dans une tranquillité hautaine de statue.
«Pourquoi ne voulez-vous pas? répéta-t-il. Vous m'avez bien laissé prendre vos
bras nus... Dites-moi seulement pourquoi vous ne voulez pas.»
Elle restait grave, supérieure à l'injure, les yeux ailleurs.
«Parce que», dit-elle enfin.
Et, le regardant, elle reprit, au bout d'un silence:
«Épousez-moi... Après, tout ce que vous voudrez.»
Il eut un rire contraint, un rire bête et blessant, qu'il accompagna d'un refus de la
tête.
«Alors, jamais! s'écria-t-elle, entendez-vous, jamais, jamais!»
Ils n'ajoutèrent pas un mot, ils rentrèrent dans l'écurie. Les chevaux, au fond de
leurs stalles, tournaient la tête, soufflant plus fort, inquiets de ce bruit de lutte
qu'ils avaient entendu derrière eux. Le soleil venait de gagner les deux lucarnes,
deux rayons jaunes éclaboussaient l'ombre d'une poussière éclatante; et le pavé, à
l'endroit où les rayons le frappaient, fumait, dégageant un redoublement d'odeur.
Cependant, Clorinde, très paisible, la cravache sous le bras, s'était de nouveau
glissée près de Monarque. Elle lui posa deux baisers sur les narines, en disant:
«Adieu, mon gros. Tu es sage, toi!»
Rougon, brisé, honteux, éprouvait un grand calme. Le dernier coup de cravache
avait comme satisfait sa chair. De ses mains restées tremblantes, il renouait sa
cravate, il tâtait si son veston était bien boutonné. Puis il se surprit à enlever
soigneusement de l'amazone de la jeune fille les quelques brins de paille qui s'y
étaient accrochés. Maintenant, une crainte d'être trouvé là, avec elle, lui faisait
tendre l'oreille. Elle, comme s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire entre eux, le
laissait tourner autour de sa jupe, sans la moindre peur. Quand elle le pria
d'ouvrir la porte, il obéit.
Dans le jardin, ils marchèrent tout doucement. Rougon, qui se sentait une légère
cuisson sur la joue gauche, se tamponnait avec son mouchoir. Dès le seuil du
cabinet, le premier regard de Clorinde fut pour la pendule.
«Ça fait trente-deux billets», dit-elle en souriant.
Comme il la regardait, surpris, elle rit plus haut, elle continua:
98
«Renvoyez-moi vite, l'aiguille marche. Voilà la trente-troisième minute qui
commence... Tenez, je mets les billets sur votre bureau.»
Il donna trois cent vingt francs, sans une hésitation. Ses doigts n'eurent qu'un
petit frémissement, en comptant les pièces d'or; c'était une punition qu'il
s'infligeait. Alors, elle, enthousiasmée de la façon dont il lâchait une telle somme,
s'avança avec un geste adorable d'abandon. Elle lui tendit la joue. Et, quand il y
eut posé un baiser, paternellement, elle s'en alla, l'air ravi, en disant:
«Merci pour ces pauvres filles... Je n'ai plus que sept billets à placer. Parrain les
prendra.»
Lorsque Rougon fut seul, il se rassit à son bureau, machinalement. Il reprit son
travail interrompu, écrivit pendant quelques minutes, en consultant avec une
grande attention les pièces éparses devant lui. Puis il resta la plume aux doigts, la
face grave, regardant dans le jardin, par la fenêtre ouverte, sans voir. Ce qu'il
retrouvait, à cette fenêtre, c'était la mince silhouette de Clorinde, qui se balançait,
se nouait, le déroulait, avec la volupté molle d'une couleuvre bleuâtre. Elle
rampait, elle entrait; et, au milieu du cabinet, elle se tenait debout sur la queue
vivante de sa robe, les hanches vibrantes, tandis que ses bras s'allongeaient
jusqu'à lui, par un glissement sans fin d'anneaux souples. Peu à peu, des bouts de
sa personne envahissaient la pièce, se vautraient partout, sur le tapis, sur les
fauteuils, le long des tentures, silencieusement, passionnément. Une odeur rude
s'exhalait d'elle.
Alors, Rougon jeta violemment sa plume, quitta le bureau avec colère, en faisant
craquer ses doigts les uns dans les autres. Est-ce qu'elle allait l'empêcher de
travailler, maintenant? devenait-il fou, pour voir des choses qui n'existaient pas,
lui dont la tête était si solide? Il se rappelait une femme, autrefois, quand il était
étudiant, près de laquelle, il écrivait des nuits entières, sans même entendre son
petit souffle. Il leva le store, ouvrit la seconde fenêtre, établit un courant d'air en
poussant brutalement une porte, à l'autre extrémité de la pièce, comme s'il se
trouvait menacé d'asphyxie. Et, du geste irrité dont il aurait chassé quelque guêpe
dangereuse, il se mit à chasser l'odeur de Clorinde, à coups de mouchoir. Quand
il ne la sentit plus là, il respira bruyamment, il s'essuya la face avec le mouchoir,
pour en enlever la chaleur que cette grande fille y avait mise.
Cependant, il ne put continuer la page commencée. Il marcha d'un bout à l'autre
du cabinet, à pas lents. Comme il se regardait dans une glace, il vit une rougeur
sur sa joue gauche. Il s'approcha, s'examina. La cravache n'avait laissé là qu'une
légère éraflure. Il pourrait expliquer cela par un accident quelconque. Mais, si la
peau gardait à peine la balafre d'une mince ligne rose, lui, sentait de nouveau,
dans la chair, profondément, la brûlure ardente du cinglement qui lui avait coupé
99
la face. Il courut à un cabinet de toilette, installé derrière une portière; il se
trempa la tête dans une cuvette d'eau; cela le soulagea beaucoup. Il craignait que
le coup de cravache ne lui fît désirer Clorinde davantage. Il avait peur de songer
à elle, tant que la petite écorchure de sa joue ne serait pas guérie. La chaleur qui
le chauffait à cette place lui descendait dans les membres.
«Non, je ne veux pas! dit-il tout haut, en rentrant dans le cabinet. C'est idiot, à la
fin!»
Il s'était assis sur le canapé, les poings fermés. Un domestique entra l'avertir que
le déjeuner refroidissait, sans le tirer de ce recueillement de lutteur, aux prises
avec sa propre chair. Sa face dure se gonflait sous un effort intérieur: son cou de
taureau éclatait, ses muscles se tendaient, comme s'il était en train d'étouffer dans
ses entrailles, sans un cri, quelque bête qui le dévorait. Cette bataille dura dix
grandes minutes. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais dépensé tant de puissance.
Il en sortit blême, la sueur à la nuque.
Pendant deux jours, Rougon ne reçut personne. Il s'était enfoncé dans un travail
considérable. Il veilla une nuit tout entière. Son domestique le surprit encore à
trois reprises, renversé sur le canapé, comme hébété, avec une figure effrayante.
Le soir du deuxième jour, il s'habilla pour aller chez Delestang, où il devait dîner.
Mais au lieu de traverser les Champs-Élysées, il remonta l'avenue, il entra à
l'hôtel Balbi. Il n'était que six heures.
«Mademoiselle n'y est pas», lui dit la petite bonne Antonia, en l'arrêtant dans
l'escalier, avec son rire de chèvre noire.
Il éleva la voix pour être entendu, et il hésitait à se retirer, lorsque Clorinde parut
en haut, se penchant sur la rampe.
«Montez donc! cria-t-elle. Que cette fille est sotte! Elle ne comprend jamais les
ordres qu'on lui donne.»
Au premier étage, elle le fit entrer dans une étroite pièce, à côté de sa chambre.
C'était un cabinet de toilette, avec un papier à ramages bleu tendre, qu'elle avait
meublé d'un grand bureau d'acajou déverni, appuyé au mur, d'un fauteuil de cuir
et d'un cartonnier. Des paperasses traînaient sous une épaisse couche de
poussière. On se serait cru chez un huissier louche. Elle dut aller chercher une
chaise dans sa chambre.
«Je vous attendais», cria-t-elle du fond de cette pièce.
100
Quand elle eut apporté la chaise, elle expliqua qu'elle faisait sa correspondance.
Elle montrait, sur le bureau, de larges feuilles de papier jaunâtre, couvertes d'une
grosse écriture ronde. Et, comme Rougon s'asseyait, elle vit qu'il était en habit.
«Vous venez demander ma main? dit-elle gaiement.
Tout juste!» répondit-il.
Puis il reprit, en souriant:
«Pas pour moi, pour un de mes amis.»
Elle le regarda, hésitante, ne sachant pas s'il plaisantait. Elle était dépeignée, sale,
avec une robe de chambre rouge mal attachée, belle, malgré tout, de la beauté
puissante d'un marbre antique roulé dans la boutique d'une revendeuse. Et,
suçant un de ses doigts sur lequel elle venait de faire une tache d'encre, elle
s'oubliait à examiner la légère cicatrice qu'on voyait encore sur la joue gauche de
Rougon. Elle finit par répéter à demi-voix, d'un air distrait:
«J'étais sûre que vous viendriez. Seulement, je vous attendais plus tôt.»
Et elle ajouta tout haut, se souvenant, continuant la conversation:
«Alors, c'est pour un de vos amis, votre ami le plus cher, sans doute.»
Son beau rire sonnait. Elle était persuadée, maintenant, que Rougon parlait de
lui. Elle éprouvait une envie de toucher du doigt la cicatrice, de s'assurer qu'elle
l'avait marqué, qu'il lui appartenait désormais. Mais Rougon la prit aux poignets,
l'assit doucement sur le fauteuil de cuir.
«Causons, voulez-vous? dit-il. Nous sommes deux bons camarades, hein! cela
vous va-t-il?... Eh bien, j'ai beaucoup réfléchi, depuis avant-hier. J'ai songé à
vous tout le temps... Je m'imaginais que nous étions mariés, que nous vivions
ensemble depuis trois mois. Et vous ne savez pas dans quelle occupation je nous
voyais tous les deux?»
Elle ne répondit pas, un peu gênée, malgré son aplomb.
«Je nous voyais au coin du feu. Vous aviez pris la pelle, moi je m'étais emparé de
la pincette, et nous nous assommions.»
Cela lui parut si drôle, qu'elle se renversa, prise d'une hilarité folle.
«Non, ne riez pas, c'est sérieux, continua-t-il. Ce n'est pas la peine de mettre nos
vies en commun pour nous tuer de coups. Je vous jure que cela arriverait. Des
gifles, puis une séparation... Retenez bien ceci: on ne doit jamais chercher à unir
deux volontés.
101
Alors? demanda-t-elle, devenue très grave.
Alors, je pense que nous agirons très sagement en nous donnant une poignée
de main et en ne gardant l'un pour l'autre qu'une bonne amitié.»
Elle resta muette, les yeux plantés droit dans les siens, avec son large regard noir.
Un pli terrible coupait son front de déesse offensée. Ses lèvres eurent un léger
tremblement, un balbutiement silencieux de mépris.
«Vous permettez?» dit-elle.
Et, ramenant le fauteuil devant le bureau, elle se mit à plier ses lettres. Elle se
servait, comme dans les administrations, de grandes enveloppes grises, qu'elle
cachetait à la cire. Elle avait allumé une bougie, elle regardait la cire flamber.
Rougon attendait qu'elle eût fini, tranquillement.
«Et c'est pour ça que vous êtes venu?» reprit-elle enfin, sans lâcher sa besogne.
À son tour, il ne répondit pas. Il voulait la voir de face. Quand elle se décida à
retourner son fauteuil, il lui sourit, en tâchant de rencontrer ses yeux: puis, il lui
baisa la main, comme désireux de la désarmer. Elle gardait sa froideur hautaine.
«Vous savez bien, dit-il, que je viens vous demander en mariage pour un de mes
amis.»
Il parla longuement. Il l'aimait beaucoup plus qu'elle ne croyait; il l'aimait surtout
parce qu'elle était intelligente et forte. Cela lui coûtait de renoncer à elle; mais il
sacrifiait sa passion à leur bonheur à tous deux. Lui, la voulait reine chez elle. Il
la voyait mariée à un homme très riche, qu'elle pousserait à sa guise; et elle
gouvernerait, elle n'aurait pas à faire l'abandon de sa personnalité. Cela ne valait-
il pas mieux que de se paralyser l'un l'autre? Ils étaient gens à se dire ces vérités-
là en face. Il finit par l'appeler son enfant. Elle était sa fille perverse, une créature
dont l'esprit d'intrigue le réjouissait, et qu'il aurait éprouvé un véritable chagrin à
voir pauvrement tourner.
«C'est tout?» demanda-t-elle quand il se tut.
Elle l'avait écouté avec la plus grande attention. Et, levant les yeux sur lui, elle
reprit:
«Si vous me mariez pour m'avoir, je vous avertis que vous faites un mauvais
calcul... J'ai dit jamais!
Quelle idée!» s'écria-t-il, en rougissant légèrement.
102
Il toussa, il saisit sur le bureau un couteau à papier, dont il examina le manche,
pour qu'elle ne vît pas son trouble. Mais elle, sans s'occuper de lui davantage,
réfléchissait.
«Et quel est le mari? murmura-t-elle.
Devinez?»
Elle retrouva un faible sourire, battant le bureau de ses doigts, haussant les
épaules. Elle savait bien qui.
«Il est si bête!» dit-elle à demi-voix.
Rougon défendit Delestang. C'était un homme très comme il faut, dont elle
ferait tout ce qu'elle voudrait. Il donna des détails sur sa santé, sur sa fortune, sur
ses habitudes. D'ailleurs, il s'engageait à les servir, elle et lui, de toute son
influence, s'il remontait jamais au pouvoir. Delestang n'avait peut-être pas une
intelligence supérieure; mais il ne serait déplacé dans aucune situation.
«Oh! il remplit le programme, je vous l'accorde», dit-elle en riant franchement.
Puis, après un nouveau silence:
«Mon Dieu! je ne dis pas non, vous êtes peut-être dans le vrai... M. Delestang ne
me déplaît pas.»
Elle le regardait, en prononçant ces derniers mots.
Elle croyait avoir remarqué, à plusieurs reprises, qu'il était jaloux de Delestang.
Mais elle ne vit pas tressaillir un pli de sa face. Il avait eu réellement les poings
assez gros pour tuer le désir, en deux jours. Au contraire, il parut enchanté du
succès de sa démarche; et il recommença à lui étaler les avantages d'un pareil
mariage, comme s'il traitait, en avoué retors, une affaire particulièrement bonne
pour elle. Il lui avait pris les mains, les lui tapotait avec une grande amitié, d'un
air de complice heureux, répétant:
«Ça m'est venu cette nuit. J'ai pensé tout de suite: Nous voilà sauvés!... Je ne
veux pas que vous restiez fille, moi! vous êtes la seule femme qui me sembliez
mériter un mari. Delestang arrange l'affaire. Avec Delestang, nous gardons nos
coudées franches.»
Et il ajouta gaiement:
«J'ai conscience que vous me récompenserez, en me faisant assister à des choses
extraordinaires.
M. Delestang connaît-il vos projets?» demanda-t-elle.
103
Il resta un moment surpris, comme si elle avait laissé échapper là une parole qu'il
n'attendait pas d'elle; puis, il répondit avec tranquillité:
«Non, c'est inutile. On lui expliquera ça plus tard.»
Elle s'était remise, depuis un instant, à cacheter ses lettres. Quand elle avait posé
sur la cire un large cachet sans initiale, elle retournait l'enveloppe, elle écrivait
l'adresse, lentement, de sa grosse écriture. À mesure qu'elle jetait les lettres à sa
droite, Rougon tâchait de lire les suscriptions. C'étaient, pour la plupart, des
noms d'hommes politiques italiens très connus. Elle dut s'apercevoir de son
indiscrétion, car elle dit, en se levant et en emportant sa correspondance pour la
faire mettre à la poste:
«Lorsque maman a ses migraines, c'est moi qui écris là-bas.»
Rougon, resté seul, se promena dans la petite pièce.
Sur le cartonnier, il lut, comme chez les hommes d'affaires: Quittances, Lettres à
classer, Dossiers A. Il sourit en apercevant, au milieu des paperasses du bureau,
un corset qui traînait, usé, craqué à la taille. Il y avait encore un savon dans la
coquille de l'encrier, et des bouts de satin bleu à terre, les rognures de quelque
raccommodage de jupe, qu'on avait oublié de balayer. La porte de la chambre à
coucher se trouvant entrebâillée, il eut la curiosité d'allonger la tête; mais les
persiennes étaient fermées, il y faisait si noir, qu'il aperçut seulement la grande
ombre des rideaux du lit. Clorinde rentrait.
«Je m'en vais, dit-il. Je dîne ce soir chez notre homme. Me laissez-vous libre
d'agir?»
Elle ne répondit pas. Elle. revenait toute sombre, comme si elle avait fait de
nouvelles réflexions dans l'escalier. Lui, tenait déjà la rampe. Mais elle le ramena,
repoussa la porte. C'était son rêve qui s'en allait, un espoir mené si savamment,
qu'une heure plus tôt, elle le croyait encore une certitude. Toute la brûlure d'une
offense mortelle lui remontait aux joues. Il lui semblait qu'on l'avait souffletée.
«Alors, c'est sérieux?» demanda-t-elle, en se mettant à contre-jour pour qu'il ne
remarquât pas la rougeur de son visage.
Et, quand il eut repris ses arguments pour la troisième fois, elle resta muette. Elle
craignait, si elle discutait, de s'abandonner à la colère folle, dont elle entendait le
craquement dans sa nuque. Elle avait peur de le battre. Puis, dans cet
écroulement de la vie qu'elle s'était déjà arrangée, elle perdit la vue nette des
choses, elle recula jusqu'à la porte de la chambre à coucher, sur le point d'entrer,
d'attirer Rougon, en lui criant: «Tiens! prends-moi, j'ai confiance, je ne serai
104
ensuite ta femme que si tu veux.» Rougon, qui parlait toujours, comprit tout d'un
coup; il se tut, très pâle. Et Ils se regardèrent. Pendant un instant, Ils eurent un
léger tremblement d'hésitation. Lui, revoyait le lit, à côté, avec la grande ombre
des rideaux. Elle, calculait déjà les conséquences de sa générosité. Ce ne fut, de
part et d'autre, que l'abandon d'une minute.
«Vous voulez ce mariage?» dit-elle avec lenteur.
Il n'hésita pas, il répondit en haussant la voix:
«Oui.
Eh bien! faites.»
Et tous deux, à petits pas, ils revinrent vers la porte, ils sortirent sur le palier, l'air
très calme. Rougon gardait seulement aux tempes les quelques gouttes de sueur
que venait de lui coûter sa dernière victoire. Clorinde se redressait, dans la
certitude de sa force. Ils demeurèrent un moment face à face, muets, n'ayant plus
rien à se dire, ne pouvant se séparer pourtant. Enfin, comme il s'en allait en lui
donnant une poignée de main, elle le retint par une courte pression, elle lui dit
sans colère:
«Vous vous croyez plus fort que moi... Vous avez tort... Un jour, vous pourrez
avoir des regrets.»
Elle ne le menaça pas davantage. Elle s'accouda sur la rampe, pour le regarder
descendre. Quand il fut en bas, il leva la tête, et ils se sourirent. Elle n'avait pas la
vengeance puérile, elle rêvait déjà de l'écraser par quelque triomphe d'apothéose.
En rentrant dans le cabinet, elle se surprit à dire, à demi-voix:
«Ah! tant pis! tous les chemins mènent à Rome.»
Dès le soir, Rougon commença le siège du coeur de Delestang. Il lui rapporta de
prétendues paroles, très flatteuses, que Mlle Balbi avait prononcées sur son
compte, au banquet de l'Hôtel-de-Ville, le jour du baptême. Et il ne se lassa plus,
à partir de cette heure, d'entretenir l'ancien avoué de la beauté extraordinaire de
la jeune fille. Lui, qui, autrefois, le mettait si souvent en garde contre les femmes,
tâchait de le livrer à celle-ci, pieds et poings liés. Un jour, c'étaient les mains
qu'elle avait superbes; un autre jour, il célébrait sa taille, il en parlait avec une
crudité provocante. Delestang, très inflammable, le coeur déjà occupé de
Clorinde, flamba bientôt d'une passion folle. Quand Rougon lui eut affirmé qu'il
n'avait jamais songé à elle, il lui avoua qu'il l'aimait depuis six mois, mais qu'il se
taisait, de peur d'aller sur ses brisées. Maintenant, il se rendait tous les soirs rue
Marbeuf, pour causer d'elle. Il y avait comme une conspiration autour de lui; il
105
n'abordait plus personne, sans entendre un éloge enthousiaste de celle qu'il
adorait; jusqu'aux Charbonnel qui l'arrêtèrent un matin, au milieu de la place de
la Concorde, pour s'émerveiller longuement sur «cette belle demoiselle avec
laquelle on le voyait partout.»
De son côté, Clorinde trouvait des sourires exquis. Elle avait refait un plan
d'existence, elle s'était accoutumée en quelques jours à son nouveau rôle. Par une
tactique de génie, elle ne séduisait pas l'ancien avoué avec la carrure cavalière
qu'elle venait d'expérimenter sur Rougon. Elle se transformait, se faisait
languissante, affichait des effarouchements d'innocente, se disait nerveuse, au
point d'avoir des crises pour un serrement de main trop tendre. Quand
Delestang racontait à Rougon qu'elle s'était évanouie dans ses bras, parce qu'il
avait osé lui baiser le poignet, celui-ci regardait cela comme une preuve de
grande pureté d'esprit. Puis, les choses marchant trop lentement, Clorinde se
livra, un soir de juillet, dans un de ses abandons de pensionnaire. Delestang
demeura confus de cette victoire, d'autant plus qu'il crut avoir lâchement profité
d'une syncope de la jeune fille: elle était restée comme morte, elle semblait ne se
souvenir de rien. Lorsqu'il hasardait une excuse, ou qu'il tentait une familiarité,
elle le regardait avec une telle candeur, qu'il balbutiait, dévoré de remords et de
désir. Aussi, après cette aventure, songea-t-il sérieusement à l'épouser. Il voyait là
un moyen de réparer sa vilaine action; il y voyait plus encore une façon de
posséder légitimement le bonheur volé, ce bonheur d'une minute dont le
souvenir le brûlait et qu'il désespérait de jamais retrouver autrement.
Cependant, pendant huit jours encore, Delestang hésita. Il vint consulter
Rougon. Quand ce dernier comprit ce qui s'était passé, il demeura un instant la
tête basse, à sonder tout ce noir de la femme, la longue résistance que Clorinde
lui avait opposée, puis sa chute brusque dans les bras de cet imbécile. Il ne vit
pas les causes profondes de cette double conduite. Un instant, la chair blessée,
pris d'un besoin de brutalité, il fut sur le point de tout dire, dans un flot d'injures.
D'ailleurs, Delestang, sur les questions crues qu'il lui adressait, niait tout rapport,
en galant homme. Et cela suffit pour rappeler Rougon à lui. Il acheva alors de
décider l'ancien avoué, très habilement. Il ne lui conseillait pas ce mariage, il l'y
poussait par des réflexions presque étrangères au sujet. Quant aux vilaines
histoires qui pouvaient courir sur Mlle Balbi, elles le surprenaient, il n'y croyait
pas, lui-même était allé aux renseignements, sans apprendre rien que
d'honorable. Du reste, il ne fallait pas discuter la femme qu'on aimait. Ce fut son
dernier mot.
Six semaines plus tard, au sortir de la Madeleine, où le mariage venait d'être
célébré avec une pompe extraordinaire, Rougon répondit à un député, qui
s'étonnait du choix de Delestang:
106
«Que voulez-vous! je l'ai averti cent fois... Il devait être roulé par une femme.»
Vers la fin de l'hiver, comme Delestang et sa femme revenaient d'un voyage en
Italie, ils apprirent que Rougon était sur le point d'épouser Mlle Beulin-
d'Orchère. Quand ils allèrent le voir, Clorinde le félicita, avec une bonne grâce
parfaite. Lui, prétendit d'un air bonhomme faire ça pour ses amis. Depuis trois
mois, on le persécutait, on lui prouvait qu'un homme dans sa position devait être
marié. Il riait, il ajoutait que, lorsqu'il recevait ses intimes, le soir, il n'y avait
seulement pas une femme chez lui, pour verser le thé.
«Alors, ça vous est venu tout d'un coup, vous n'y songiez pas, dit Clorinde en
souriant. Il fallait vous marier en même temps que nous. Nous serions allés
ensemble en Italie.»
Et elle le questionna, tout en plaisantant. C'était son ami Du Poizat qui avait eu
sans doute cette belle idée? Il jura que non, il raconta que Du Poizat, au
contraire, était absolument opposé à ce mariage; l'ancien sous-préfet détestait M.
Beulin-d'Orchère. Mais tous les autres, M. Kahn, M. Béjuin, Mme Correur, les
Charbonnel eux-mêmes, ne tarissaient pas sur les mérites de Mlle Véronique: elle
allait, à les entendre, apporter dans sa maison des vertus, des prospérités, des
charmes inimaginables. Il termina, en tournant la chose au comique.
«Enfin, c'est une personne qu'on a faite exprès pour moi. Je ne pouvais pas la
refuser.»
Puis il ajouta avec finesse:
«Si nous avons la guerre à l'automne, il faut bien songer à des alliances.»
Clorinde l'approuva vivement. Elle fit, elle aussi, un grand éloge de Mlle Beulin-
d'Orchère, qu'elle n'avait pourtant aperçue qu'une fois. Delestang qui, jusque-là,
s'était contenté de hocher la tête, sans quitter sa femme des yeux, se lança dans
des considérations enthousiastes sur le mariage. Il entamait le récit de son
bonheur, lorsqu'elle se leva, en parlant d'une autre visite qu'ils devaient faire. Et,
comme Rougon les accompagnait, elle le retint, laissant son mari marcher en
avant.
«Je vous disais bien que vous seriez marié dans l'année», lui souffla-t-elle
doucement à l'oreille.
Chapitre VI
L'été arriva. Rougon vivait dans un calme absolu. Mme Rougon, en trois mois,
avait rendu grave la maison de la rue Marbeuf, où trônait autrefois une odeur
d'aventure. Maintenant, les pièces, un peu froides, très propres, sentaient la vie
107
honnête; les meubles méthodiquement rangés, les rideaux ne laissant pénétrer
qu'un filet de jour, les tapis étouffant les bruits, mettaient là l'austérité presque
religieuse d'un salon de couvent; même il semblait que ces choses étaient
anciennes, qu'on entrait dans un antique logis tout plein d'un parfum patriarcal.
Cette grande femme laide, qui exerçait une surveillance continue, ajoutait à ce
recueillement la douceur de son pas silencieux; et elle menait le ménage d'une
main si discrète et si aisée, qu'elle paraissait avoir vieilli en cet endroit, dans vingt
années de mariage.
Rougon souriait, quand on le complimentait. Il s'entêtait à dire qu'il s'était marié
sur le conseil et sur le choix de ses amis. Sa femme le ravissait. Depuis
longtemps, il avait l'envie d'un intérieur bourgeois, qui fût comme une preuve
matérielle de sa probité. Cela achevait de le tirer de son passé suspect, de le
classer parmi les honnêtes gens. Il était resté très provincial, il avait gardé comme
idéal certains salons cossus de Plassans, dont les fauteuils conservaient toute
l'année leurs housses de toile blanche. Lorsqu'il allait chez Delestang, où
Clorinde étalait par boutade un luxe extravagant, il témoignait son mépris, en
haussant légèrement les épaules. Rien ne lui paraissait ridicule comme de jeter
l'argent par les fenêtres; non pas qu'il fût avare; mais il répétait d'ordinaire qu'il
connaissait des jouissances préférables à toutes celles qu'on achète. Aussi s'était-
il déchargé sur sa femme du soin de leur fortune. Il avait jusque-là vécu sans
compter. Dès lors, elle administra l'argent avec le souci étroit qu'elle apportait
déjà dans la conduite du ménage.
Pendant les premiers mois, Rougon s'enferma, se recueillant, se préparant aux
luttes qu'il rêvait. C'était, chez lui, un amour du pouvoir pour le pouvoir, dégagé
des appétits de vanité, de richesses, d'honneurs. D'une ignorance crasse, d'une
grande médiocrité dans toutes les choses étrangères au maniement des hommes,
il ne devenait véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il
aimait son effort, il idolâtrait son intelligence. Être au-dessus de la foule où il ne
voyait que des imbéciles et des coquins, mener le monde à coups de trique, cela
développait dans l'épaisseur de sa chair un esprit adroit, d'une extraordinaire
énergie. Il ne croyait qu'en lui, avait des convictions comme on a des arguments,
subordonnait tout à l'élargissement continu de sa personnalité. Sans vice aucun,
il faisait en secret des orgies de toute-puissance. S'il tenait de son père la carrure
lourde des épaules, l'empâtement du masque, il avait reçu de sa mère, cette
terrible Félicité qui gouvernait Plassans, une flamme de volonté, une passion de
la force, dédaigneuse des petits moyens et des petites joies; et il était
certainement le plus grand des Rougon.
Quand il se trouva ainsi seul, inoccupé, après des années de vie active, il éprouva
d'abord un sentiment délicieux de sommeil. Depuis les chaudes journées de
108
1851, il lui semblait qu'il n'avait pas dormi. Il acceptait sa disgrâce comme un
congé mérité par de longs services. Il pensait rester six mois à l'écart, le temps de
choisir un meilleur terrain, puis rentrer à son gré dans la grande bataille. Mais, au
bout de quelques semaines, il était déjà las de repos. Jamais il n'avait eu une
conscience si nette de sa force; maintenant qu'il ne les employait plus, sa tête et
ses membres le gênaient; et il passait ses journées à se promener, au fond de son
étroit jardin, avec des bâillements formidables, pareil à un de ces lions mis en
cage, qui étirent puissamment leurs membres engourdis. Alors, commença pour
lui une odieuse existence, dont il cacha avec soin l'ennui écrasant; il était
bonhomme, il se disait bien content d'être en dehors du «gâchis»; seules ses
lourdes paupières se soulevaient parfois, guettant les événements, retombant sur
la flamme de ses yeux, dès qu'on le regardait. Ce qui le tint debout, ce fut
l'impopularité dans laquelle il se sentait marcher. Sa chute avait comblé de joie
bien du monde. Il ne se passait pas un jour, sans que quelque journal l'attaquât;
on personnifiait en lui le coup d'État, les proscriptions, toutes ces violences dont
on parlait à mots couverts; on allait jusqu'à féliciter l'empereur de s'être séparé
d'un serviteur qui le compromettait. Aux Tuileries, l'hostilité était plus grande
encore; Marsy triomphant le criblait de bons mots, que les dames colportaient
dans les salons. Cette haine le réconfortait, l'enfonçait dans son mépris du
troupeau humain. On ne l'oubliait pas, on le détestait, et cela lui semblait bon.
Lui seul contre tous, c'était un rêve qu'il caressait; lui seul, avec un fouet, tenant
les mâchoires à distance. Il se grisa des injures, il devint plus grand, dans l'orgueil
de sa solitude.
Cependant, l'oisiveté pesait terriblement à ses muscles de lutteur. S'il avait osé, il
aurait saisi une bêche pour défoncer un coin de son jardin. Il entreprit un long
travail, l'étude comparée de la constitution anglaise et de la constitution impériale
de 1852; il s'agissait, en tenant compte de l'histoire et des moeurs politiques des
deux peuples, de prouver que la liberté était tout aussi grande en France qu'en
Angleterre. Puis, quand il eut amassé les documents, quand le dossier fut
complet, il dut faire un effort considérable pour prendre la plume; volontiers, il
aurait plaidé la chose devant la Chambre; mais la rédiger, écrire un ouvrage, avec
le souci des phrases, lui paraissait une besogne d'une difficulté énorme, sans
utilité immédiate. Le style l'avait toujours embarrassé; aussi le tenait-il en grand
dédain. Il ne dépassa pas la dixième page. D'ailleurs, il laissa traîner sur son
bureau le manuscrit commencé, bien qu'il n'y ajoutât pas vingt lignes par
semaine. Chaque fois qu'on le questionnait sur ses occupations, il répondait en
expliquant son idée tout au long, et en donnant à l'oeuvre une portée immense.
C'était l'excuse derrière laquelle il cachait le vide abominable de ses journées.
109
Les mois s'écoulaient, il souriait avec une bonhomie plus sereine. Pas un des
désespoirs qu'il étouffait ne montait à sa face. Il accueillait les plaintes de ses
intimes par des raisonnements concluant tous à sa parfaite félicité. N'était-il pas
heureux? Il adorait l'étude, il travaillait à sa guise; cela était préférable à l'agitation
fiévreuse des affaires publiques. Puisque l'empereur n'avait pas besoin de lui, il
faisait bien de le laisser tranquille dans son coin; et il ne nommait ainsi
l'empereur qu'avec le plus profond dévouement. Souvent pourtant, il déclarait
être prêt, attendre simplement un signe de son maître pour reprendre «le fardeau
du pouvoir»; mais il ajoutait qu'il ne tenterait pas une seule démarche qui pût
provoquer ce signe. En effet, il semblait mettre un soin jaloux à rester à l'écart.
Dans le silence des premières années de l'Empire, au milieu de cette étrange
stupeur faite d'épouvante et de lassitude, il entendait monter un sourd réveil. Et
comme espoir suprême, il comptait sur quelque catastrophe qui le rendrait
brusquement nécessaire. Il était l'homme des situations graves, «l'homme aux
grosses pattes», selon le mot de M. de Marsy.
Le dimanche et le jeudi, la maison de la rue Marbeuf s'ouvrait aux intimes. On
venait causer dans le grand salon rouge, jusqu'à dix heures et demie, heure à
laquelle Rougon mettait ses amis impitoyablement à la porte; il disait que les
longues veillées encrassent le cerveau. Mme Rougon, à dix heures précises,
servait elle même le thé, en ménagère attentive aux moindres détails. Il n'y avait
que deux assiettes de petits fours, auxquelles personne ne touchait.
Le jeudi de juillet qui suivit, cette année-là, les élections générales, toute la bande
se trouvait réunie dans le salon, dès huit heures. Ces dames, Mme Bouchard,
Mme Charbonnel, Mme Correur, assises près d'une fenêtre ouverte, pour
respirer les rares bouffées d'air venues de l'étroit jardin, formaient un rond, au
milieu duquel M. d'Escorailles racontait ses fredaines de Plassans, lorsqu'il allait
passer douze heures à Monaco, sous le prétexte d'une partie de chasse, chez un
ami. Mme Rougon, en noir, à demi cachée derrière un rideau, n'écoutait pas, se
levait doucement, disparaissait pendant des quarts d'heure entiers. Il y avait
encore avec les dames M. Charbonnel, posé au bord d'un fauteuil, stupéfait
d'entendre un jeune homme comme il faut avouer de pareilles aventures. Au
fond de la pièce, Clorinde était debout, prêtant une oreille distraite à une
conversation sur les récoltes, engagée entre son mari et M. Béjuin. Vêtue d'une
robe écrue, très chargée de rubans paille, elle tapait à petits coups d'éventail la
paume de sa main gauche, en regardant fixement le globe lumineux de l'unique
lampe qui éclairait le salon. À une table de jeu, dans la clarté jaune, le colonel et
M. Bouchard jouaient au piquet; tandis que Rougon, sur un coin de tapis vert,
faisait des réussites, relevant les cartes d'un air grave et méthodique,
110
interminablement. C'était son amusement favori, le jeudi et le dimanche, une
occupation qu'il donnait à ses doigts et à sa pensée.
«Eh bien, ça réussira-t-il? demanda Clorinde, qui s'approcha, avec un sourire.
Mais ça réussit toujours», répondit-il tranquillement.
Elle se tenait devant lui, de l'autre côté de la table, pendant qu'il disposait le jeu
en huit paquets.
Quand il eut retiré toutes les cartes, deux à deux, elle reprit:
«Vous avez raison, ça réussit... À quoi aviez-vous pensé?»
Mais lui, leva les yeux lentement, comme étonné de la question:
«Au temps qu'il fera demain», finit-il par dire.
Et il se remit à étaler les cartes. Delestang et M. Béjuin ne causaient plus. Un rire
perlé de la jolie Mme Bouchard sonnait seul dans le salon. Clorinde s'approcha
d'une fenêtre, resta là un moment, à regarder la nuit qui tombait. Puis, sans se
retourner, elle demanda:
«A-t-on des nouvelles de ce pauvre M. Kahn?
J'ai reçu une lettre, répondit Rougon. Je l'attends ce soir.»
Alors, on parla de la mésaventure de M. Kahn. Il avait eu l'imprudence, pendant
la dernière session, de critiquer assez vivement un projet de loi déposé par le
gouvernement; ce projet de loi, qui créait dans un département voisin une
concurrence redoutable, menaçait de ruiner ses hauts fourneaux de Bressuire.
Pourtant, il ne croyait pas avoir dépassé les bornes d'une légitime défense,
lorsque, à son retour dans les Deux-Sèvres, où il allait soigner son élection, il
avait appris, de la bouche même du préfet, qu'il n'était plus candidat officiel; il
cessait de plaire, le ministre venait de désigner un avoué de Niort, homme d'une
grande médiocrité. C'était un coup de massue.
Rougon donnait des détails, quand M. Kahn entra, suivi de Du Poizat. Tous les
deux étaient arrivés par le train de sept heures. Ils n'avaient pris que le temps de
dîner.
«Eh bien, qu'en pensez-vous? dit Kahn au milieu du salon, pendant qu'on
s'empressait autour de lui. Me voilà un révolutionnaire, maintenant!»
Du Poizat s'était jeté dans un fauteuil, d'un air harassé.
111
«Une jolie campagne! cria-t-il, un joli gâchis! C'est à dégoûter tous les honnêtes
gens!»
Mais il fallut que M. Kahn racontât l'affaire longuement. Lorsqu'il avait débarqué
là-bas, il disait avoir senti, dès ses premières visites, une sorte d'embarras chez
ses meilleurs amis. Quant au préfet, M. de Langlade, c'était un homme de moeurs
dissolues, qu'il accusait d'être au mieux avec la femme de l'avoué de Niort, le
nouveau député, pourtant, ce Langlade lui avait appris sa disgrâce d'une façon
fort aimable, en fumant un cigare, au dessert d'un déjeuner fait à la préfecture.
Et il rapporta la conversation d'un bout à l'autre. Le pis était qu'on imprimait
déjà ses affiches et ses bulletins. Dans le premier moment, la colère l'étouffait au
point qu'il voulait se présenter quand même.
«Ah! si vous ne nous aviez pas écrit, dit Du Poizat en se tournant vers Rougon,
nous aurions donné une fameuse leçon au gouvernement!»
Rougon haussa les épaules. Il répondit négligemment, pendant qu'il battait ses
cartes:
«Vous auriez échoué et vous restiez à jamais compromis. La belle avance!
Je ne sais pas comment vous êtes bâti, vous! cria Du Poizat, qui se mit
brusquement debout, avec des gestes furibonds. Mais, je déclare que le Marsy
commence à m'échauffer les oreilles. C'est vous qu'il a voulu atteindre en
frappant notre ami Kahn... Avez-vous lu les circulaires du personnage? Ah! elles
sont propres, ses élections! Il les a faites à coups de phrases... Ne souriez donc
pas! Si vous aviez été à l'Intérieur, vous auriez mené l'affaire d'une façon
autrement large.»
Et, comme Rougon continuait à sourire en le regardant, il ajouta avec plus de
violence:
«Nous étions là-bas, nous avons tout vu... Il y a un malheureux garçon, un
ancien camarade à moi, qui a osé poser une candidature républicaine. Vous
n'avez pas idée de la façon dont on l'a traqué. Le préfet, les maires, les
gendarmes, toute la clique est tombée sur lui; on lacérait ses affiches, on jetait ses
bulletins dans les fossés, on arrêtait les quelques pauvres diables chargés de
distribuer ses circulaires; jusqu'à sa tante, une digne femme pourtant, qui l'a fait
prier de ne plus mettre les pieds chez elle, parce qu'il la compromettait. Et les
journaux donc! il y était traité de brigand. Les bonnes femmes se signent
maintenant, quand il passe dans un village.»
Il respira bruyamment, il reprit, après s'être jeté de nouveau dans un fauteuil:
112
«N'importe, si Marsy a eu la majorité dans tous les départements, Paris n'en a pas
moins nommé cinq députés de l'opposition... C'est le réveil. Que l'empereur
laisse le pouvoir entre les mains de ce grand bellâtre de ministre et de ces préfets
d'alcôve, qui, pour coucher librement avec les femmes, envoient les maris à la
Chambre; dans cinq ans d'ici, l'Empire ébranlé menacera ruine... Mais, je suis
enchanté des élections de Paris. Je trouve que ça nous venge.
Alors, si vous aviez été préfet?...» demanda Rougon de son air paisible, avec
une si fine ironie, qu'elle plissait à peine les coins de ses grosses lèvres.
Du Poizat montra ses dents blanches mal rangées. Ses poings chétifs d'enfant
malade serraient les bras du fauteuil, comme s'il avait voulu les tordre.
«Oh! murmura-t-il, si j'avais été préfet...»
Mais il n'acheva pas, il s'affaissa contre le dossier, en disant:
«Non, c'est écoeurant, à la fin!... D'ailleurs, j'ai toujours été républicain, moi!»
Cependant, devant la fenêtre, les dames se taisaient, la face tournée vers
l'intérieur du salon, pour écouter; tandis que M. d'Escorailles, un large éventail à
la main, sans rien dire, éventait la jolie Mme Bouchard, toute languissante, les
tempes moites sous les haleines chaudes du jardin. Le colonel et M. Bouchard,
qui venaient de recommencer une partie, cessaient de jouer par instants,
approuvant ou désapprouvant ce qu'on disait, d'un hochement de tête. Un large
cercle de fauteuils s'était formé autour de Rougon: Clorinde, attentive, le menton
dans la main, ne risquait pas un geste; Delestang souriait à sa femme, l'esprit
occupé par quelque souvenir tendre; M. Béjuin, les mains nouées sur les genoux,
regardait successivement ces messieurs et ces dames, l'air effaré. La brusque
entrée de Du Poizat et de M. Kahn avait soufflé, dans le grand calme du salon,
tout un orage; ils semblaient avoir apporté sur eux, entre les plis de leurs
vêtements, une odeur d'opposition.
«Enfin, j'ai suivi votre conseil, je me suis retiré, reprit M. Kahn. On m'avait averti
que je serais traité plus rudement encore que le candidat républicain. Moi qui ai
servi l'Empire avec tant de dévouement! Avouez qu'une telle ingratitude est faite
pour décourager les âmes les plus fortes.» Et il se plaignit amèrement d'une foule
de vexations.
Il avait voulu fonder un journal, pour soutenir son projet d'un chemin de fer de
Niort à Angers; plus tard, ce journal devait être une arme financière très
puissante entre ses mains; mais on venait de lui refuser l'autorisation, M. de
Marsy s'étant imaginé que Rougon se cachait derrière lui, et qu'il s'agissait d'une
feuille de combat, destinée à battre en brèche son portefeuille.
113
«Parbleu! dit Du Poizat, ils ont peur qu'on n'écrive enfin la vérité. Ah! je vous
aurais fourni. de jolis articles!... C'est une honte d'avoir une presse comme la
nôtre, bâillonnée, menacée d'être étranglée au premier cri. Un de mes amis, qui
publie un roman, a été appelé au ministère, où un chef de bureau l'a prié de
changer la couleur du gilet de son héros, parce que cette couleur déplaisait au
ministre. Je n'invente rien.»
Il cita d'autres faits, il parla des légendes effrayantes qui circulaient parmi le
peuple, du suicide d'une jeune actrice et d'un parent de l'empereur, du prétendu
duel de deux généraux, dont l'un aurait tué l'autre, dans un corridor des Tuileries,
à la suite d'une histoire de vol. Est-ce que des contes semblables auraient trouvé
des crédules, si la presse avait pu parler librement? Et il répéta comme
conclusion:
«Je suis républicain, décidément.
Vous êtes bien heureux, murmura M. Kahn; moi, je ne sais plus ce que je suis.»
Rougon, pliant ses larges épaules, avait commencé une réussite fort délicate. Il
s'agissait, après avoir distribué les cartes trois fois en sept paquets, en cinq, puis
en trois, d'arriver à ce que, toutes les cartes étant tombées, les huit trèfles se
trouvassent ensemble. Il paraissait absorbé au point de ne rien entendre, bien
que ses oreilles eussent comme des frémissements, à certains mots.
«Le régime parlementaire offrait des garanties sérieuses, dit le colonel. Ah! si les
princes revenaient!»
Le colonel Jobelin était orléaniste, dans ses heures d'opposition. Il racontait
volontiers le combat du col de Mouzaïa, où il avait fait le coup de feu, à côté du
duc d'Aumale, alors capitaine au 4ème de ligne.
«On était très heureux sous Louis-Philippe, continua-t-il, en voyant le silence qui
accueillait ses regrets. Croyez-vous que, si nous avions un cabinet responsable,
notre ami ne serait pas à la tête de l'État avant six mois? Nous compterions
bientôt un grand orateur de plus.»
Mais M. Bouchard donnait des signes d'impatience. Lui, se disait légitimiste; son
grand-père avait approché la cour, autrefois. Aussi, à chaque soirée, des querelles
terribles s'engageaient-elles entre lui et son cousin sur la politique.
«Laissez donc! murmura-t-il; votre monarchie de Juillet a toujours vécu
d'expédients. Il n'y a qu'un principe, vous le savez bien.»
Alors, ils se traitèrent très vertement. Ils faisaient table rase de l'Empire, ils
installaient chacun le gouvernement de son choix. Est-ce que les Orléans avaient
114
jamais marchandé une décoration à un vieux soldat? Est-ce que les rois légitimes
auraient commis des passe-droits comme on en voyait chaque jour dans les
bureaux? Quand ils en furent venus à se traiter sourdement d'imbéciles, le
colonel cria, en prenant furieusement ses cartes:
«Fichez-moi la paix! entendez-vous, Bouchard!... J'ai un quatorze de dix et une
quatrième au valet. Est-ce bon?»
Delestang, tiré de sa rêverie par la dispute, crut devoir défendre l'Empire. Mon
Dieu! ce n'était pas que l'Empire le contentât absolument. Il aurait voulu un
gouvernement plus largement humain. Et il tâcha d'expliquer ses aspirations, une
conception socialiste très compliquée, l'extinction du paupérisme, l'association
de tous les travailleurs, quelque chose comme sa ferme-modèle de la Chamade,
en grand. Du Poizat disait d'ordinaire qu'il avait trop fréquenté les bêtes. Pendant
que son mari parlait en hochant sa tête superbe de personnage officiel, Clorinde
le regardait, avec une légère moue des lèvres.
«Oui, je suis bonapartiste, dit-il à plusieurs reprises; je suis, si vous voulez,
bonapartiste libéral.
Et vous, Béjuin? demanda brusquement M. Kahn.
Mais moi aussi, répondit M. Béjuin, la bouche tout empâtée par ses longs
silences; c'est-à-dire, il y a des nuances, certainement... Enfin, je suis
bonapartiste.»
Du Poizat eut un rire aigu.
«Parbleu!» cria-t-il.
Et, comme on le pressait de s'expliquer, il continua crûment:
«Je vous trouve bons, vous autres! On ne vous a pas lâchés. Delestang est
toujours au Conseil d'État. Béjuin vient d'être réélu.
Ça s'est fait tout naturellement, interrompit celui-ci. C'est le préfet du Cher...
Oh! vous n'y êtes pour rien, je ne vous accuse pas. Nous savons comment les
choses se passent... Combelot aussi est réélu, La Rouquette aussi... L'Empire
est superbe!»
M. d'Escorailles, qui continuait à éventer la jolie Mme Bouchard, voulut
intervenir. Lui, défendait l'Empire à un autre point de vue; il s'était rallié, parce
que l'empereur lui paraissait avoir une mission à remplir; le salut de la France
avant tout.
115
«Vous avez gardé votre situation d'auditeur, n'est-ce pas? reprit Du Poizat en
élevant la voix; eh bien, vos opinions sont connues... Que diable! ce que je dis là
semble vous scandaliser tous. C'est simple pourtant... Kahn et moi nous ne
sommes plus payés pour être aveugles, voilà!»
On se fâcha. C'était abominable, cette façon d'envisager la politique. Il y avait,
dans la politique, autre chose que des intérêts personnels. Le colonel lui-même et
M. Bouchard, bien qu'ils ne fussent pas bonapartistes, reconnaissaient qu'il
pouvait exister des bonapartistes de bonne foi; et ils parlaient de leurs propres
convictions, avec un redoublement de chaleur, comme si on avait voulu les leur
arracher de vive force. Quant à Delestang, il était très blessé; il répétait qu'on ne
l'avait pas compris, il indiquait par quels points considérables il s'éloignait des
partisans aveugles de l'Empire; ce qui l'entraîna dans de nouvelles explications
sur les développements démocratiques dont le gouvernement de l'empereur lui
paraissait susceptible. M. Béjuin, lui non plus, pas plus d'ailleurs que M.
d'Escorailles, n'acceptèrent d'être des bonapartistes tout court; ils établissaient
des nuances énormes, se cantonnaient chacun dans des opinions particulières,
difficiles à définir; si bien qu'au bout de dix minutes toute la société était passée à
l'opposition. Les voix se haussaient, des discussions partielles s'engageaient, les
mots de légitimiste, d'orléaniste, de républicain, volaient, au milieu des
professions de foi vingt fois répétées. Mme Rougon se montra un instant, sur le
seuil d'une porte, l'air inquiet; puis, doucement, elle disparut de nouveau.
Rougon, cependant, venait de finir la réussite des trèfles. Clorinde se pencha,
pour lui demander dans le vacarme:
«Elle a réussi?
Mais sans doute», répondit-il avec son sourire calme.
Et, comme s'il se fût aperçu seulement alors de l'éclat des voix, il agita la main,
en reprenant:
«Vous faites bien du bruit!»
Ils se turent, croyant qu'il voulait parler. Un grand silence se fit. Tous, un peu las,
attendaient. Rougon, d'un coup de pouce, avait élargi sur la table un éventail de
treize cartes. Il compta, il dit au milieu du recueillement:
«Trois dames, signe de querelle... Une nouvelle à la nuit. Une femme brune dont
il faudra se méfier...»
Mais Du Poizat, impatienté, l'interrompit:
«Et vous, Rougon, qu'est-ce que vous pensez?»
116
Le grand homme se renversa dans son fauteuil, s'allongea, en étouffant de la
main un léger bâillement. Il haussait le menton, comme si le cou lui avait fait du
mal.
«Oh! moi, murmura-t-il, les yeux au plafond, je suis autoritaire, vous le savez
bien. On apporte ça en naissant. Ce n'est pas une opinion, c'est un besoin...
Vous êtes bêtes de vous disputer. En France, dès qu'il y a cinq messieurs dans un
salon, il y a cinq gouvernements en présence. Ça n'empêche personne de servir
le gouvernement reconnu. Hein, n'est-ce pas? c'est histoire de causer.»
Il baissa le menton et leur jeta un lent regard à la ronde.
«Marsy a très bien conduit les élections. Vous avez tort de blâmer ses circulaires.
La dernière surtout était d'une jolie force. Quant à la presse, elle est déjà trop
libre. Où en serions-nous, si le premier venu pouvait écrire ce qu'il pense? Moi,
d'ailleurs, j'aurais comme Marsy refusé à Kahn l'autorisation de fonder un
journal. Il est toujours inutile de fournir une arme à ses adversaires... Voyez-
vous, les empires qui s'attendrissent sont des empires perdus. La France
demande une main de fer. Quand on l'étrangle un peu, cela n'en va pas plus
mal.»
Delestang voulut protester. Il commença une phrase:
«Cependant, il y a une certaine somme de libertés nécessaires...».
Mais Clorinde lui imposa silence. Elle approuvait tout ce que disait Rougon, d'un
hochement de tête exagéré. Elle se penchait pour qu'il la vît mieux, soumise
devant lui, convaincue. Aussi fut-ce à elle qu'il adressa un coup d'oeil, en s'écriant:
«Ah! oui, les libertés nécessaires, je m'attendais à les voir arriver!... Écoutez, si
l'empereur me consultait, il n'accorderait jamais une liberté.»
Et comme Delestang de nouveau s'agitait, sa femme le fit tenir tranquille d'un
froncement terrible de ses beaux sourcils.
«Jamais!» répéta Rougon avec force.
Il s'était soulevé de son fauteuil, d'un air si formidable, que personne ne souffla
mot. Mais il se laissa retomber, les membres mous, comme détendu, murmurant:
«Voilà que vous me faites crier, moi aussi... Je suis un bon bourgeois,
maintenant. Je n'ai pas à me mêler de tout ça, et j'en suis ravi. Dieu veuille que
l'empereur n'ait plus besoin de moi!»
À ce moment, la porte du salon s'ouvrait. Il mit un doigt sur sa bouche, il souffla
très bas:
117
«Chut!»
C'était M. La Rouquette qui entrait. Rougon le soupçonnait d'être envoyé par sa
soeur, Mme de Llorentz, pour espionner ce qu'on disait chez lui. M. de Marsy,
bien que marié depuis six mois à peine, venait de renouer avec cette dame, qu'il
avait gardée comme maîtresse pendant près de deux ans. Aussi, dès l'arrivée du
jeune député, cessa-t-on de parler politique. Le salon reprit son air discret.
Rougon alla lui-même chercher un grand abat-jour, qu'il posa sur la lampe; et
l'on ne vit plus, dans le cercle étroit de clarté jaune, que les mains sèches du
colonel et de M. Bouchard, jetant régulièrement les cartes. Devant la fenêtre,
Mme Charbonnel, à demi-voix, contait ses soucis à Mme Correur, pendant que
M. Charbonnel accentuait chaque détail d'un gros soupir; il y avait bientôt deux
ans qu'ils étaient à Paris, et leur maudit procès n'en finissait pas; la veille encore,
ils avaient dû se résigner à acheter six chemises chacun, en apprenant une
nouvelle remise de l'affaire. Un peu en arrière, près d'un rideau, Mme Bouchard
semblait dormir, assoupie par la chaleur. M. d'Escorailles était venu la retrouver.
Puis, comme personne ne les regardait, il eut la tranquille audace de poser un
long baiser silencieux sur ses lèvres à demi closes. Elle ouvrit les yeux tout
grands, sans bouger, très sérieuse.
«Mon Dieu! non, disait M. La Rouquette, juste à ce moment, je ne suis pas allé
aux Variétés. J'ai vu la répétition générale de la pièce. Oh! un succès fou, une
musique d'une gaieté! Ça fera courir tout Paris... J'avais un travail à terminer. Je
prépare quelque chose.»
Il avait serré la main de ces messieurs et baisé galamment le poignet de Clorinde,
au-dessus du gant. Il se tenait debout, appuyé au dossier d'un fauteuil, souriant,
mis avec une correction irréprochable. Dans la façon dont sa redingote était
boutonnée, perçait toutefois une prétention de haute gravité.
«À propos, reprit-il en s'adressant au maître de la maison, j'ai un document à
vous signaler, pour votre grand travail, une étude sur la constitution anglaise, très
curieuse, ma foi, qui a paru dans une revue de Vienne... Et avancez-vous?
Oh! lentement, répondit Rougon. J'en suis à un chapitre qui me donne
beaucoup de mal.»
D'ordinaire, il trouvait piquant de faire causer le jeune député. Il savait par lui
tout ce qui se passait aux Tuileries. Persuadé, ce soir-là, qu'on l'envoyait pour
connaître son opinion sur le triomphe des candidatures officielles, il réussit, sans
hasarder une seule phrase digne d'être répétée, à tirer de lui une foule de
renseignements. Il commença par le complimenter de sa réélection. Puis, de son
air bonhomme, il entretint la conversation par de simples hochements de tête.
118
L'autre, charmé de tenir la parole, ne s'arrêta plus. La cour était dans la joie.
L'empereur avait appris le résultat des élections à Plombières; on racontait qu'à la
réception de la dépêche, il s'était assis, les jambes coupées par l'émotion.
Cependant, une grosse inquiétude dominait toute cette victoire: Paris venait de
voter en monstre d'ingratitude.
«Bah! on musellera Paris», murmura Rougon, qui étouffa un nouveau bâillement,
comme ennuyé de ne rien trouver d'intéressant, dans le flot de paroles de M. La
Rouquette.
Dix heures sonnèrent. Mme Rougon, poussant un guéridon au milieu de la
pièce, servit le thé. C'était l'heure où des groupes isolés se formaient dans les
coins. M. Kahn, une tasse à la main, debout devant Delestang, qui ne prenait
jamais de thé, parce que ça l'agitait, entrait dans de nouveaux détails sur son
voyage en Vendée, sa grande affaire de la concession d'une voie ferrée de Niort à
Angers en était toujours au même point; cette canaille de Langlade, le préfet des
Deux-Sèvres, avait osé se servir de son projet comme de manoeuvre électorale en
faveur du nouveau candidat officiel. M. La Rouquette, maintenant, passant
derrière les dames, leur glissait dans la nuque des mots qui les faisaient sourire.
Derrière un rempart de fauteuils, Mme Correur causait vivement avec Du Poizat;
elle lui demandait des nouvelles de son frère Martineau, le notaire de Coulonges;
et Du Poizat disait l'avoir vu, un instant, devant l'église, toujours le même, avec
sa figure froide, son air grave. Puis, comme elle entamait ses récriminations
habituelles, il lui conseilla méchamment de ne jamais remettre les pieds là-bas,
car Martineau avait juré de la jeter à la porte. Mme Correur acheva son thé, toute
suffoquée.
«Voyons, mes enfants, il faut aller se coucher», dit paternellement Rougon.
Il était dix heures vingt-cinq, et il accorda cinq minutes. Des gens partaient. Il
accompagna M. Kahn et M. Béjuin, que Mme Rougon chargeait toujours de
compliments pour leurs femmes, bien qu'elle vît ces dames au plus deux fois par
an. Il poussa doucement vers la porte les Charbonnel toujours très embarrassés
pour s'en aller. Puis, comme la jolie Mme Bouchard sortait entre M. d'Escorailles
et M. La Rouquette, il se tourna vers la table de jeu, en criant:
«Eh! monsieur Bouchard, voilà qu'on vous prend votre femme !»
Mais le chef de bureau, sans entendre, annonçait son jeu.
«Une quinte majeure en trèfle, hein! elle est bonne celle-là!... Trois rois, ils sont
bons aussi...»
Rougon, de ses grosses mains, enleva les cartes.
119
«C'est fini, allez-vous-en, dit-il. Vous n'êtes pas honteux, de vous acharner
comme ça!... Voyons, colonel, soyez raisonnable.»
C'était ainsi tous les jeudis et tous les dimanches. Il devait les interrompre au
beau milieu d'une partie, ou quelquefois même éteindre la lampe, pour les
décider à quitter le jeu. Et ils se retiraient furieux, en se querellant.
Delestang et Clorinde restèrent les derniers. Celle-ci, pendant que son mari
cherchait partout son éventail, dit doucement à Rougon:
«Vous avez tort de ne pas faire un peu d'exercice, vous tomberez malade.»
Il eut un geste à la fois indifférent et résigné. Mme Rougon rangeait déjà les
tasses et les petites cuillers. Puis, comme les Delestang lui serraient la main, il
bâilla franchement, à pleine bouche. Et il dit par politesse, pour ne pas laisser
croire que c'était l'ennui de la soirée qui venait de lui monter à la gorge:
«Ah! sacrebleu! je vais joliment dormir, cette nuit!»
Les soirées se passaient toutes ainsi. Il pleuvait du gris dans le salon de Rougon,
selon le mot de Du Poizat, qui trouvait aussi que, maintenant, «ça sentait trop la
dévote». Clorinde se montrait filiale. Souvent, l'après-midi, elle arrivait seule, rue
Marbeuf, avec quelque commission dont elle s'était chargée. Elle disait gaiement
à Mme Rougon qu'elle venait faire la cour à son mari; et celle-ci, souriant de ses
lèvres pâles, les laissait ensemble, pendant des heures. Ils causaient
affectueusement, sans paraître se souvenir du passé; Ils se donnaient des
poignées de main de camarades, dans ce même cabinet où, l'année précédente, il
piétinait devant elle de désir. Aussi, ne songeant plus à ça, s'abandonnaient-ils
tous les deux à une tranquille familiarité. Il lui ramenait sur les tempes les
mèches folles de ses cheveux, qu'elle avait toujours au vent, ou bien l'aidait à
retrouver au milieu des fauteuils, la traîne de sa robe d'une longueur exagérée.
Un jour, comme ils traversaient le jardin, elle eut la curiosité de pousser la porte
de l'écurie. Elle entra, en le regardant, avec un léger rire. Lui, les mains dans les
poches, se contenta de murmurer, souriant aussi:
«Hein! est-on bête, parfois!»
Puis, à chaque visite, il lui donnait d'excellents conseils. Il plaidait la cause de
Delestang, qui en somme était un bon mari. Elle, sagement, répondait qu'elle
l'estimait; à l'entendre, il n'avait pas encore contre elle un seul sujet de plainte.
Elle disait ne pas être seulement coquette, ce qui était vrai. Dans ses moindres
paroles perçait une grande indifférence, presque un mépris pour les hommes.
Quand on parlait de quelque femme dont on ne comptait plus les amants, elle
ouvrait de grands yeux d'enfant, des yeux surpris, en demandant: «Ça l'amuse
120
donc!» Elle oubliait sa beauté pendant des semaines, ne s'en souvenait que dans
quelque besoin; et alors elle s'en servait terriblement, comme d'une arme. Aussi,
lorsque Rougon, avec une insistance singulière, revenait à ce sujet, lui conseillait
de rester fidèle à Delestang, finissait-elle par se fâcher, criant:
«Mais laissez-moi tranquille! Je songe bien à tout ça... Vous êtes blessant, à la
fin!»
Un jour, elle lui répondit carrément:
«Eh bien, si ça arrivait, qu'est-ce que ça pourrait vous faire?... Vous n'avez rien à
y perdre, vous!»
Il rougit, cessa pendant quelque temps de lui parler de ses devoirs, du monde,
des convenances. Ce frisson persistant de jalousie était tout ce qui restait dans sa
chair de son ancienne passion. Il poussait les choses jusqu'à la faire surveiller,
dans les salons où elle se rendait. S'il s'était aperçu de la moindre intrigue, il eût
peut-être averti le mari. D'ailleurs, quand il voyait celui-ci en particulier, il le
mettait en garde, lui parlait de l'extraordinaire beauté de sa femme. Mais
Delestang riait d'un air de confiance et de fatuité; si bien que, dans le ménage,
c'était Rougon qui avait tous les tourments de l'homme trompé.
Ses autres conseils, très pratiques, montraient sa grande amitié pour Clorinde. Ce
fut lui qui l'amena doucement à renvoyer sa mère en Italie. La comtesse Balbi,
seule maintenant dans le petit hôtel des Champs-Élysées, y menait une étrange
vie d'insouciance, dont on causait. Il se chargea de régler avec elle la délicate
question d'une pension viagère. On vendit l'hôtel, le passé de la jeune femme fut
comme effacé. Puis, il entreprit de la guérir de ses excentricités; mais là il se
heurta à une naïveté absolue, à un entêtement de femme obtuse. Clorinde,
mariée, riche, vivait dans un incroyable gâchis d'argent, avec des accès brusques
d'une avarice honteuse. Elle avait gardé sa petite bonne, cette noiraude d'Antonia
qui suçait des oranges du matin au soir. À elles deux, elles salissaient
abominablement l'appartement de madame, tout un coin du vaste hôtel de la rue
du Colisée. Quand Rougon allait la voir, il trouvait des assiettes sales sur les
fauteuils, des litres de sirop à terre, le long des murs. Il devinait sous les meubles
un entassement de choses malpropres, fourrées là, à l'annonce de sa visite. Et, au
milieu des tentures graisseuses, des boiseries grises de poussière, elle continuait à
avoir des caprices stupéfiants. Souvent, elle le recevait à demi nue, entortillée
dans une couverture, allongée sur un canapé, se plaignant de maux inconnus,
d'un chien qui lui mangeait les pieds, ou bien d'une épingle avalée par mégarde et
dont la pointe devait sortir par sa cuisse gauche. D'autres fois, elle fermait les
persiennes à trois heures, allumait toutes les bougies, puis dansait avec sa bonne,
l'une en face de l'autre, en riant si fort, que, lorsqu'il entrait, la bonne restait cinq
121
grandes minutes à souffler contre la porte, avant de pouvoir s'en aller. Un jour,
elle ne voulut pas se laisser voir; elle avait cousu les rideaux de son lit de haut en
bas, elle se tint assise sur le traversin, dans cette cage d'étoffe, causant
tranquillement avec lui pendant plus d'une heure, comme s'ils s'étaient trouvés
aux deux coins d'une cheminée. Ces choses-là lui semblaient toutes naturelles.
Quand il la grondait, elle s'étonnait, elle disait qu'elle ne faisait pas de mal. Il
avait beau prêcher les convenances, promettre de la rendre en un mois la femme
la plus séduisante de Paris, elle s'emportait, répétant:
«Je suis comme ça, je vis comme ça... Qu'est-ce que ça peut faire aux autres?»
Parfois, elle se mettait à sourire.
«On m'aime tout de même, allez!» murmurait-elle.
Et, à la vérité, Delestang l'adorait. Elle restait sa maîtresse, d'autant plus
puissante, qu'elle semblait moins sa femme. Il fermait les yeux sur ses caprices,
pris de la peur terrible qu'elle ne le plantât là, comme elle l'en avait menacé un
jour. Au fond de sa soumission, peut-être la sentait-il vaguement supérieure,
assez forte pour faire de lui ce qu'il lui plairait. Devant le monde, il la traitait en
enfant, parlait d'elle avec une tendresse complaisante d'homme grave. Dans
l'intimité, ce grand bel homme à tête superbe pleurait, les nuits où elle ne voulait
pas lui ouvrir la porte de sa chambre. Il enlevait seulement les clefs des
appartements du premier étage pour sauver son grand salon des taches de
graisse.
Rougon pourtant obtint de Clorinde qu'elle s'habillât à peu près comme tout le
monde. Elle était très fine, d'ailleurs, de cette finesse des fous lucides qui se font
raisonnables en présence des étrangers. Il la rencontrait dans certaines maisons,
l'air réservé, laissant son mari se mettre en avant, tout à fait convenable au milieu
de l'admiration soulevée par sa grande beauté. Chez elle, il trouvait souvent M.
de Plouguern; et elle plaisantait entre eux deux, sous le déluge de leur morale,
tandis que le vieux sénateur, plus familier, lui tapotait les joues, au grand ennui
de Rougon; mais il n'osa jamais dire son sentiment à ce sujet. Il fut plus hardi à
l'égard de Luigi Pozzo, le secrétaire du chevalier Rusconi. Il l'avait aperçu
plusieurs fois sortant de chez elle à des heures singulières. Quand il laissa
entendre à la jeune femme combien cela pouvait la compromettre, elle leva sur
lui un de ses beaux regards de surprise; puis, elle éclata de rire. Elle se moquait
pas mal de l'opinion! En Italie les femmes recevaient les hommes qui leur
plaisaient, personne ne songeait à de vilaines choses. Du reste, Luigi ne comptait
pas; c'était un cousin; il lui apportait des petits gâteaux de Milan, qu'il achetait
dans le passage Colbert.
122
Mais la politique restait la grosse préoccupation de Clorinde. Depuis qu'elle avait
épousé Delestang, toute son intelligence s'employait à des affaires louches et
compliquées, dont personne ne connaissait au juste l'importance. Elle contentait
là son besoin d'intrigue, si longtemps satisfait dans ses campagnes de séduction
contre les hommes de grand avenir; et elle semblait s'être ainsi préparée à
quelque besogne plus vaste en tendant jusqu'à vingt-deux ans ses pièges de fille à
marier. Maintenant, elle entretenait une correspondance très suivie avec sa mère,
fixée à Turin. Elle allait presque chaque jour à la légation d'Italie, où le chevalier
Rusconi l'emmenait dans les coins, causant rapidement, à voix basse. Puis,
c'étaient des courses incompréhensibles aux quatre coins de Paris, des visites
faites furtivement à de hauts personnages, des rendez-vous donnés au fond de
quartiers perdus. Tous les réfugiés vénitiens, les Brambilla, les Staderino, les
Viscardi la voyaient en secret, lui passaient des bouts de papier couverts de
notes. Elle avait acheté une serviette de maroquin rouge, un portefeuille
monumental à serrure d'acier, digne d'un ministre, dans lequel elle promenait un
monde de dossiers. En voiture, elle le tenait sur ses genoux, comme un
manchon; partout où elle montait, elle l'emportait avec elle sous son bras, d'un
geste familier; même, à des heures matinales, on la rencontrait à pied, le serrant
des deux mains contre sa poitrine, les poignets meurtris. Bientôt le portefeuille
se râpa, éclata aux coutures. Alors, elle le boucla avec des sangles. Et, dans ses
robes voyantes à longue traîne, toujours chargée de ce sac de cuir informe que
des liasses de papier crevaient, elle ressemblait à quelque avocat véreux courant
les justices de paix pour gagner cent sous.
Plusieurs fois, Rougon avait tâché de connaître les grandes affaires de Clorinde.
Un jour, étant resté un instant seul avec le fameux portefeuille, il ne s'était fait
aucun scrupule de tirer à lui les lettres dont les coins passaient par les fentes.
Mais ce qu'il apprenait d'une façon ou d'une autre lui paraissait si incohérent, si
plein de trous, qu'il souriait des prétentions politiques de la jeune femme. Elle lui
expliqua, un après-midi, d'un air tranquille, tout un vaste projet: elle était en train
de travailler à une alliance entre l'Italie et la France, en vue d'une prochaine
campagne contre l'Autriche. Rougon, un moment très frappé, finit par hausser
les épaules, devant les choses folles mêlées à son plan. Pour lui, elle avait
simplement trouvé là une originalité de haut goût. Il tenait à ne pas modifier son
opinion sur les femmes. Clorinde, d'ailleurs, acceptait volontiers le rôle de
disciple. Lorsqu'elle venait le voir rue Marbeuf, elle se faisait très humble, très
soumise, le questionnait, l'écoutait avec une ardeur de néophyte désireux de
s'instruire. Et lui, souvent, oubliait à qui il parlait, exposait son système de
gouvernement, s'engageait dans les aveux les plus nets. Peu à peu, ces
conversations devinrent une habitude; il la prit pour confidente, se soulagea du
123
silence qu'il observait avec ses meilleurs amis, la traita en élève discrète dont la
respectueuse admiration le charmait.
Pendant les mois d'août et de septembre, Clorinde multiplia ses visites. Elle
venait maintenant jusqu'à trois et quatre fois par semaine. Jamais elle n'avait
montré une telle tendresse de disciple. Elle flattait beaucoup Rougon, s'extasiait
sur son génie, regrettait les grandes choses qu'il aurait accomplies s'il ne s'était
pas mis à l'écart. un jour, dans une minute de lucidité, il lui demanda en riant:
«Vous avez donc bien besoin de moi?
Oui», répondit-elle hardiment.
Mais elle se hâta de reprendre son air d'extase émerveillée. La politique l'amusait
plus qu'un roman, disait-elle. Et, quand il tournait le dos, elle ouvrait tout grands
ses yeux, où brûlait une courte flamme, quelque ancienne pensée de rancune
toujours vivante. souvent, elle laissait ses mains dans les siennes, comme si elle se
fût sentie trop faible encore; et, les poignets frémissants, elle semblait attendre
de lui avoir volé assez de sa force pour l'étrangler.
Ce qui inquiétait surtout Clorinde, c'était la lassitude croissante de Rougon. Elle
le voyait s'endormir au fond de son ennui. D'abord, elle avait parfaitement
distingué ce qu'il pouvait y avoir de joué dans son attitude. Mais, à présent,
malgré toute sa finesse, elle commençait à le croire vraiment découragé. Ses
gestes s'alourdissaient, sa voix devenait molle; et, certains jours, il se montrait
d'une telle indifférence, d'une si grande bonhomie, que la jeune femme,
épouvantée, se demandait s'il n'allait pas finir par accepter tranquillement sa
retraite au Sénat d'homme politique fourbu.
Vers la fin de septembre, Rougon parut très préoccupé. Puis, dans une de leurs
causeries habituelles, il lui avoua qu'il nourrissait un grand projet: Il s'ennuyait à
Paris, il avait besoin d'air. Et, tout d'un trait, il parla: c'était un vaste plan de vie
nouvelle, un exil volontaire dans les Landes, le défrichement de plusieurs lieues
carrées de terrain, la fondation d'une ville au milieu de la contrée conquise.
Clorinde, toute pâle, l'écoutait.
«Mais votre situation ici, vos espérances!» cria-t-elle.
Il eut un geste de dédain, en murmurant:
«Bah! des châteaux en Espagne!... Voyez-vous, décidément, je ne suis pas fait
pour la politique.»
Et il reprit son rêve caressé d'être un grand propriétaire, avec des troupeaux de
bêtes sur lesquels il régnerait. Mais, dans les Landes, son ambition grandissait; il
124
devenait le roi conquérant d'une terre nouvelle; il avait un peuple. Ce furent des
détails interminables. Depuis quinze jours, sans rien dire, il lisait des ouvrages
spéciaux. Il desséchait des marais, combattait avec des machines puissantes
l'empierrement du sol, arrêtait la marche des dunes par des plantations de pins,
dotait la France d'un coin de fertilité miraculeux. Toute son activité endormie,
toute sa force de géant inoccupé, se réveillaient dans cette création; ses poings
serrés semblaient déjà fendre les cailloux rebelles; ses bras retournaient le sol
d'un seul effort; ses épaules portaient des maisons toutes bâties, qu'il plantait à sa
guise au bord d'une rivière, dont il creusait le lit d'un seul coup de pied. Rien de
plus aisé que tout cela. Il trouverait là de l'ouvrage tant qu'il voudrait.
L'empereur l'aimait sans doute assez encore pour lui donner un département à
arranger. Debout, une flamme aux joues, grandi par le redressement brusque de
ses gros membres, il éclata d'un rire superbe.
«Hein! c'est une idée! dit-il. Je laisse mon nom à la ville, je fonde un petit empire,
moi aussi!»
Clorinde crut à quelque caprice, à une imagination née du profond ennui dans
lequel il se débattait. Mais, les jours suivants, il lui reparla de son projet, avec plus
d'enthousiasme encore. À chaque visite, elle le trouvait perdu au milieu de cartes
étalées sur le bureau, sur les sièges, sur le tapis. Un après-midi, elle ne put le voir,
il était en conférence avec deux ingénieurs. Alors, elle commença à éprouver une
peur véritable. Allait-il donc la planter là, pour bâtir sa ville, au fond d'un désert?
N'était-ce pas plutôt quelque nouvelle combinaison qu'il mettait en oeuvre? Elle
renonça à la vérité vraie, elle crut prudent de jeter l'alarme dans la bande.
Ce fut une consternation. Du Poizat s'emporta; depuis plus d'un an, il battait le
pavé; à son dernier voyage en Vendée, son père avait sorti un pistolet d'un tiroir,
quand il s'était risqué à lui demander dix mille francs, pour monter une affaire
superbe; et, maintenant, il recommençait à crever la faim comme en 48. M.
Kahn se montra tout aussi furieux: ses hauts fourneaux de Bressuire étaient
menacés d'une faillite prochaine, il se sentait perdu, s'il n'obtenait pas avant six
mois la concession de son chemin de fer. Les autres, M. Béjuin, le colonel, les
Bouchard, les Charbonnel, se répandirent également en doléances. Ça ne pouvait
pas finir ainsi. Rougon, véritablement, n'était pas raisonnable. On lui parlerait.
Cependant, quinze jours s'écoulèrent. Clorinde, très écoutée de toute la bande,
avait décidé qu'il serait mauvais d'attaquer le grand homme en face. On attendait
une occasion. Un dimanche soir, vers le milieu d'octobre, comme les amis se
trouvaient réunis au complet dans le salon de la rue Marbeuf, Rougon dit en
souriant:
«Vous ne savez pas ce que j'ai reçu aujourd'hui?»
125
Et il prit derrière la pendule une carte rose, qu'il montra.
«Une invitation à Compiègne.»
À ce moment, le valet de chambre ouvrit discrètement la porte. L'homme que
monsieur attendait était là. Rougon s'excusa et sortit. Clorinde s'était levée,
écoutant. Puis, dans le silence, elle dit avec énergie:
«Il faut qu'il aille à Compiègne!»
Les amis, prudemment, regardèrent autour d'eux; mais ils étaient bien seuls,
Mme Rougon avait disparu depuis quelques minutes. Alors, à demi-voix, tout en
guettant les portes, ils parlèrent librement. Les dames faisaient un cercle devant
la cheminée, où un gros tison se consumait en braise; M. Bouchard et le colonel
jouaient leur éternel piquet: tandis que les hommes avaient roulé leurs fauteuils,
dans un coin, pour s'isoler. Clorinde, debout au milieu de la pièce, la tête
penchée, réfléchissait profondément.
«Il attendait donc quelqu'un? demanda Du Poizat. Qui ça peut-il être?»
Les autres haussèrent les épaules, voulant dire qu'ils ne savaient pas.
«Encore pour sa grande bête d'affaire peut-être! continua-t-il. Moi je suis à bout.
Un de ces soirs, vous verrez, je lui flanquerai à la figure tout ce que je pense.
Chut!» dit Kahn, en posant un doigt sur ses lèvres.
L'ancien sous-préfet avait haussé la voix d'une façon inquiétante. Tous prêtèrent
un moment l'oreille. Puis, ce fut M. Kahn lui-même qui recommença, très bas:
«Sans doute, il a pris des engagements envers nous.
Dites qu'il a contracté une dette, ajouta le colonel, en posant ses cartes.
Oui, oui, une dette, c'est le mot, déclara M. Bouchard. Nous ne le lui avons pas
mâché, le dernier jour au Conseil d'État.»
Et les autres appuyaient vivement de la tête. Il y eut une lamentation générale.
Rougon les avait tous ruinés. M. Bouchard ajoutait que, sans sa fidélité au
malheur, il serait chef de bureau depuis longtemps. À entendre le colonel, on
était venu lui offrir la croix de commandeur et une situation pour son fils
Auguste, de la part du comte de Marsy; mais il avait refusé, par amitié pour
Rougon. Le père et la mère de M. d'Escorailles, disait la jolie Mme Bouchard, se
trouvaient très froissés de voir leur fils rester auditeur, quand Ils attendaient
depuis six mois déjà sa nomination de maître des requêtes. Et même ceux qui ne
disaient rien, Delestang, M. Béjuin, Mme Correur, les Charbonnel, pinçaient les
126
lèvres, levaient les yeux au ciel, d'un air de martyrs auxquels la patience
commence à manquer.
«Enfin, nous sommes volés, reprit Du Poizat. Mais il ne partira pas, je vous en
réponds! Est-ce qu'il y a du bon sens à aller se battre avec des cailloux, dans je ne
sais quel trou perdu, lorsqu'on a des intérêts si graves à Paris?... Voulez-vous
que je lui parle, moi?»
Clorinde sortait de sa rêverie. Elle lui imposa silence d'un geste; puis, quand elle
eut entrouvert la porte pour voir si personne n'était là, elle répéta:
«Entendez-vous, il faut qu'il aille à Compiègne!»
Et, comme toutes les faces se tendaient vers elle, d'un nouveau geste elle arrêta
les questions.
«Chut! pas ici!»
Pourtant, elle dit encore que son mari et elle étaient aussi invités à Compiègne; et
elle laissa échapper les noms de M. de Marsy et de Mme de Llorentz, sans
vouloir s'expliquer davantage. On pousserait le grand homme au pouvoir malgré
lui, on le compromettrait, s'il le fallait. M. Beulin-d'Orchère et toute la
magistrature l'appuyaient sourdement. L'empereur, avouait M. La Rouquette, au
milieu de la haine de son entourage contre Rougon, gardait un silence absolu;
dès qu'on le nommait en sa présence, il devenait grave, l'oeil voilé, la bouche
noyée dans l'ombre des moustaches.
«Il ne s'agit pas de nous, finit par déclarer M. Kahn. Si nous réussissons, le pays
nous devra des remerciements.»
Alors, tout haut, on continua, en faisant un grand éloge du maître de la maison.
Dans la pièce voisine, un bruit de voix venait de s'élever. Du Poizat, mordu par
la curiosité, poussa la porte comme s'il allait sortir puis la referma assez
lentement pour apercevoir l'homme qui se trouvait avec Rougon. C'était Gilquin,
en gros paletot, presque propre, tenant à la main une forte canne à pomme de
cuivre. Il disait, sans baisser la voix, avec une familiarité exagérée:
«Tu sais, n'envoie plus maintenant rue Virginie, à Grenelle. J'ai eu des histoires;
je reste au fond des Batignolles, passage Guttin... Enfin, tu peux compter sur
moi. À bientôt.»
Et il donna une poignée de main à Rougon. Quand celui-ci rentra dans le salon,
il s'excusa, en regardant Du Poizat fixement.
127
«Un brave garçon que vous connaissez, n'est-ce pas, Du Poizat?... Il va me
racoler des colons pour mon nouveau monde, là-bas, au fond des Landes... À
propos, je vous emmène tous; vous pouvez faire vos paquets. Kahn sera mon
premier ministre. Delestang et sa femme auront le portefeuille des affaires
étrangères. Béjuin se chargera des postes. Et je n'oublie pas les dames, Mme
Bouchard, qui tiendra le sceptre de la beauté, et Mme Charbonnel, à laquelle je
confierai les clefs de nos greniers.»
Il plaisantait, tandis que les amis, mal à l'aise, se demandaient s'il ne les avait pas
entendus, par quelque fente du mur. Lorsqu'il décora le colonel de tous ses
ordres, celui-ci faillit se fâcher. Cependant, Clorinde regardait l'invitation à
Compiègne, qu'elle avait prise sur la cheminée.
«Est-ce que vous irez? dit-elle négligemment.
Mais sans doute, répondit Rougon étonné. Je compte bien profiter de
l'occasion pour me faire donner mon département par l'empereur.»
Dix heures sonnaient. Mme Rougon reparut et servit le thé.
Chapitre VII
Vers sept heures, le soir de son arrivée à Compiègne, Clorinde causait avec M. de
Plouguern, près d'une fenêtre de la galerie des Cartes. On attendait l'empereur et
l'impératrice pour passer dans la salle à manger. La seconde série d'invités de la
saison se trouvait au château depuis trois heures à peine; et, tout le monde
n'étant pas encore descendu, la jeune femme s'occupait à juger d'un mot chaque
personne qui entrait. Les dames, décolletées, avec des fleurs dans les cheveux,
souriaient dès le seuil d'un air doux; les hommes restaient graves, en cravate
blanche et en culotte courte, le mollet tendu sous le bas de soie.
«Ah! voici le chevalier, murmura Clorinde. Il est très bien, lui... Mais vois donc,
parrain, M. Beulin d'Orchère, si l'on ne dirait pas qu'il va aboyer; et quelles
jambes, bon Dieu!»
M. de Plouguern ricanait, heureux de ces médisances. Le chevalier Rusconi vint
saluer Clorinde, avec sa galanterie langoureuse de bel Italien; puis, il fit le tour
des dames en se balançant, dans une suite de révérences rythmées, du plus
tendre effet. À quelques pas, Delestang, très sérieux, regardait les immenses
cartes de la forêt de Compiègne, qui couvraient les murs de la galerie.
«Dans quel wagon es-tu donc monté? reprit Clorinde. Je t'ai cherché pour faire le
voyage avec toi. Imagine-toi que je me suis fourrée avec un tas d'hommes...»
Mais elle s'interrompit, étouffant un rire entre ses doigts.
128
«M. La Rouquette a l'air en sucre.
Oui, un déjeuner de pensionnaire», dit méchamment le sénateur.
À ce moment, il y eut à la porte un grand froissement d'étoffes; le battant
s'ouvrit très large, et une femme entra, vêtue d'une robe si chargée de noeuds, de
fleurs et de dentelles, qu'elle dut presser la jupe à deux mains pour pouvoir
passer. C'était Mme de Combelot, la belle soeur de Clorinde. Celle-ci la dévisagea,
en murmurant:
«S'il est permis!»
Et comme M. de Plouguern la regardait elle-même, dans sa robe de tarlatane
toute simple, passée sur un dessous de faille rose mal taillé, elle continua, d'un
ton de parfaite insouciance:
«Oh! moi, la toilette, tu sais, parrain! On me prend telle que je suis.»
Cependant, Delestang s'était décidé à quitter les cartes, pour aller au-devant de sa
soeur, qu'il amena à sa femme. Elles ne s'aimaient guère toutes deux. Elles
échangèrent un compliment aigre-doux. Et Mme de Combelot s'éloigna, traînant
une queue de satin, pareille à un coin de parterre, au milieu des hommes muets,
qui reculaient discrètement de deux ou trois pas, devant le flot débordant de ses
volants de dentelle. Clorinde, dès qu'elle fut de nouveau seule avec M. de
Plouguern, plaisanta, en faisant allusion à la grande passion que la dame
éprouvait pour l'empereur. Puis, comme le sénateur racontait la belle résistance
de ce dernier:
«Il n'a pas beaucoup de mérite, elle est si maigre! J'ai entendu des hommes la
trouver jolie, je ne sais pas pourquoi. Elle a une figure de rien du tout.»
Tout en causant, elle continuait à surveiller la porte, préoccupée.
«Ah! cette fois, dit-elle, ça doit être M. Rougon.»
Mais elle reprit aussitôt, avec une courte flamme dans les yeux:
«Tiens! non, c'est M. de Marsy.»
Le ministre, très correct dans son habit noir et sa culotte courte, s'avança en
souriant vers Mme de Combelot; et, pendant qu'il la complimentait, il regardait
les invités, les yeux vagues et voilés, comme s'il n'eût reconnu personne. Alors, à
mesure qu'on le salua, il inclina la tête, avec une grande amabilité. Plusieurs
hommes s'approchèrent. Bientôt il devint le centre d'un groupe. Sa figure pâle,
fine et méchante, dominait les épaules qui moutonnaient autour de lui.
129
«À propos, reprit Clorinde en poussant M. de Plouguern au fond de l'embrasure,
j'ai compté sur toi pour me donner des détails... Que sais-tu au sujet des
fameuses lettres de Mme de Llorentz?
Mais ce que tout le monde sait», répondit-il.
Et il parla des trois lettres, écrites, disait-on, par le comte de Marsy à Mme de
Llorentz, il y avait près de cinq ans, un peu avant le mariage de l'empereur. Cette
dame, qui venait de perdre son mari, un général d'origine espagnole, se trouvait
alors à Madrid, où elle réglait des affaires d'intérêt. C'était le beau temps de leur
liaison. Le comte, pour l'égayer, cédant aussi à son esprit de vaudevilliste, lui
avait envoyé des détails extrêmement piquants sur certaines personnes augustes,
dans l'intimité desquelles il vivait. Et l'on racontait que, depuis ce temps, Mme de
Llorentz, belle femme extrêmement jalouse, gardait ces lettres, qu'elle tenait
suspendues sur la tête de M. de Marsy, comme une vengeance toujours prête.
«Elle s'est laissé convaincre, quand il dû épouser une princesse valaque, dit le
sénateur en terminant. Mais, après avoir consenti à un mois de lune de miel, elle
lui a signifié que, s'il ne revenait se mettre à ses pieds, elle déposerait un beau
matin les trois terribles lettres sur le bureau de l'empereur; et il a repris sa
chaîne... Il la comble de douceurs pour se faire rendre cette maudite
correspondance.»
Clorinde riait beaucoup. L'histoire lui paraissait très drôle. Et elle multiplia ses
questions. Alors, si le comte trompait Mme de Llorentz, celle-ci était capable
d'exécuter sa menace? Ces trois lettres, où les tenait-elle? dans son corsage,
cousues entre deux rubans de satin, à ce qu'elle avait entendu dire. Mais M. de
Plouguern n'en savait pas davantage. Personne n'avait lu les lettres. Il connaissait
un jeune homme qui, pour en prendre une copie, s'était fait inutilement, pendant
près de six mois, l'humble esclave de Mme de Llorentz.
«Diable! ajouta-t-il, il ne te quitte pas des yeux, petite. Eh! j'oubliais en effet: tu as
fait sa conquête!... Est-il vrai qu'à sa dernière soirée, au ministère, il a causé avec
toi près d'une heure?»
La jeune femme ne répondit pas. Elle n'écoutait plus, elle restait immobile et
superbe, sous le regard fixe de M. de Marsy. Puis, levant lentement la tête, le
regardant à son tour, elle attendit son salut. Il s'approcha d'elle, s'inclina. Et elle
lui sourit alors, très doucement. Ils n'échangèrent pas un mot. Le comte retourna
au milieu d'un groupe, où M. La Rouquette parlait très haut, en le nommant à
chaque phrase «Son Excellence».
130
Peu à peu, pourtant, la galerie s'était remplie. Il y avait là près de cent personnes,
de hauts fonctionnaires, des généraux, des diplomates étrangers, cinq députés,
trois préfets, deux peintres, un romancier, deux académiciens, sans compter les
officiers du palais, chambellans, aides de camp et écuyers. Le discret murmure
des voix montait dans la lumière des lustres. Les familiers du château se
promenaient à petits pas, tandis que les nouveaux invités, debout, n'osaient se
risquer au milieu des dames. Cette première heure de gêne, entre des personnes
dont plusieurs ne se connaissaient pas, et qui se trouvaient tout d'un coup
réunies à la porte de la salle à manger impériale, donnait aux visages un air de
dignité maussade. Par moments de brusques silences se faisaient, des têtes se
tournaient, vaguement anxieuses. Et le mobilier empire de la vaste pièce, les
consoles à pieds droits, les fauteuils carrés semblaient augmenter encore la
solennité de l'attente.
«Le voici enfin!» murmura Clorinde.
Rougon venait d'entrer. Il s'arrêta un moment à deux pas de la porte. Il avait pris
son allure épaisse de bonhomme, le dos un peu gonflé, la face endormie. D'un
regard, il vit le léger frisson d'hostilité que sa présence produisait, au milieu de
certains groupes. Puis, tranquillement, tout en distribuant quelques poignées de
main, il manoeuvra de façon à se trouver en face de M. de Marsy. Ils se saluèrent,
parurent charmés de se rencontrer. Et, les yeux dans les yeux, en ennemis qui
ont le respect de leur force, Ils causèrent amicalement. Autour d'eux, un vide
s'était fait. Les dames suivaient leurs moindres gestes; tandis que les hommes,
affectant une grande discrétion, regardaient ailleurs, en glissant de leur côté des
coups d'oeil furtifs. Des chuchotements couraient dans un coin. Quel était donc
le secret dessein de l'empereur? pourquoi mettait-il ainsi ces deux personnages
en présence? M. La Rouquette, très perplexe, crut flairer un événement grave. Il
vint questionner M. de Plouguern, qui s'amusa à lui répondre:
«Dame! Rougon va peut-être culbuter Marsy, et l'on fera bien de le ménager... À
moins pourtant que l'empereur n'ait pas songé à mal. Ça lui arrive quelquefois...
Peut-être aussi a-t-il voulu prendre seulement le plaisir de les voir ensemble, en
espérant qu'ils seraient drôles.».
Mais les chuchotements cessèrent, un grand mouvement eut lieu. Deux officiers
du palais allaient de groupe en groupe, en murmurant une phrase à demi-voix.
Et les invités, redevenus subitement graves, se dirigèrent vers la porte de gauche,
où ils formèrent une double haie, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre.
Près de la porte se plaça M. de Marsy, qui garda Rougon à son côté; puis, les
autres personnages s'échelonnèrent, selon leur rang ou leur grade. Là, on attendit
encore trois minutes, dans un grand recueillement.
131
La porte s'ouvrit à deux battants. L'empereur, en habit, la poitrine barrée par la
tache rouge du grand cordon, entra le premier, suivi du chambellan de service,
M. de Combelot. Il eut un faible sourire, en s'arrêtant devant M. de Marsy et
Rougon; il tordait sa longue moustache d'une main lente, avec un balancement
de tout son corps. Puis, d'une voix embarrassée, il murmura:
«Vous direz à Mme Rougon toute la peine que nous avons éprouvée en la
sachant malade... Nous aurions vivement désiré la voir avec vous... Enfin, ce ne
sera rien, il faut l'espérer. Il y a beaucoup de rhumes en ce moment.»
Et il passa. Deux pas plus loin, il serra la main d'un général, auquel il demanda
des nouvelles de son fils, qu'il appelait «mon petit ami Gaston»; Gaston avait
l'âge du prince impérial, mais il était déjà beaucoup plus fort. La haie s'inclinait à
mesure qu'il avançait.
Enfin, tout au bout, M. de Combelot lui présenta l'un des deux académiciens, qui
venait à la cour pour la première fois; et l'empereur parla d'une oeuvre récente de
l'écrivain, dont il avait lu certains passages avec le plus grand plaisir, disait-il.
Cependant, l'impératrice était entrée, accompagnée de Mme de Llorentz. Elle
portait une toilette très modeste, une robe de soie bleue, recouverte d'une
tunique de dentelle blanche. À petits pas, souriante, pliant gracieusement son
cou nu, où un simple velours attachait un coeur de diamants, elle descendait, le
long de la haie formée par les dames. Des révérences, sur son passage, étalaient
de larges froissements de jupes, d'où montaient des odeurs musquées. Mme de
Llorentz lui présenta une jeune femme, qui paraissait très émue. Mme de
Combelot affecta une familiarité attendrie.
Puis, quand les souverains furent au bout de la double haie, ils revinrent sur leurs
pas, l'empereur en passant à son tour devant les dames, l'impératrice en
remontant devant les hommes. Il y eut de nouvelles présentations. Personne ne
parlait encore, un embarras respectueux tenait les invités muets, en face les uns
des autres. Mais les rangs se rompirent; des mots furent échangés à demi-voix, et
des rires clairs s'élevaient, lorsque l'adjudant général du palais vint dire que le
dîner était servi.
«Hein! tu n'as plus besoin de moi!» dit gaiement M. de Plouguern à l'oreille de
Clorinde.
Elle lui sourit. Elle était restée devant M. de Marsy, pour le forcer à lui offrir son
bras, ce qu'il fit d'ailleurs d'un air galant. Une légère confusion régnait.
L'empereur et l'impératrice passèrent les premiers, suivis des personnes
désignées pour s'asseoir à leur droite et à leur gauche; c'étaient, ce jour-là, deux
132
diplomates étrangers, une jeune Américaine et la femme d'un ministre. Derrière,
venaient les autres invités, à leur guise, chacun tenant à son bras la dame qu'il lui
avait plu de choisir. Et, lentement, le défilé s'organisa.
L'entrée dans la salle à manger fut d'une grande pompe. Cinq lustres flambaient
au-dessus de la longue table, allumant les pièces d'argenterie du surtout, des
scènes de chasse, avec le cerf au départ, les cors sonnant l'hallali, les chiens
arrivant à la curée. La vaisselle plate mettait au bord de la nappe un cordon de
lunes d'argent; tandis que les flancs des réchauds où se reflétait la braise des
bougies, les cristaux ruisselants de gouttes de flammes, les corbeilles de fruits et
les vases de fleurs d'un rose vif faisaient du couvert impérial une splendeur dont
la clarté flottante emplissait l'immense pièce. Par la porte ouverte à deux
battants, le cortège débouchait, après avoir traversé la salle des gardes, d'un pas
ralenti. Les hommes se penchaient, disaient un mot, puis se redressaient, dans le
secret chatouillement de vanité de cette marche triomphale; les dames, les
épaules nues, trempées de clartés, avaient une douceur ravie; et, sur les tapis, les
jupes traînantes, espaçant les couples, donnaient une majesté de plus au défilé,
qu'elles accompagnaient de leur murmure d'étoffes riches. C'était une approche
presque tendre, une arrivée gourmande dans un milieu de luxe, de lumière et de
tiédeur, comme un bain sensuel où les odeurs musquées des toilettes se mêlaient
à un léger fumet de gibier, relevé d'un filet de citron. Lorsque, sur le seuil, en
face du développement superbe de la table, une musique militaire, cachée au
fond d'une galerie voisine, les accueillait d'une fanfare, pareille au signal de
quelque gala de féerie, les invités, un peu gênés par leurs culottes courtes,
serraient les bras des dames, involontairement, un sourire aux lèvres.
Alors, l'impératrice descendit à droite et se tint debout au milieu de la table,
pendant que l'empereur, passant à gauche, venait prendre place en face d'elle.
Puis, lorsque les personnes désignées se furent assises à la droite et à la gauche
de Leurs Majestés, les autres couples tournèrent un instant, choisissant leur
voisinage, s'arrêtant à leur guise. Ce soir-là il y avait quatre vingt-sept couverts.
Près de trois minutes s'écoulèrent, avant que tout le monde fût entré et placé. La
moire satinée des épaules, les fleurs voyantes des toilettes, les diamants des
hautes coiffures donnaient comme un rire vivant à la grande lumière des lustres.
Enfin, les valets de pied prirent les chapeaux, que les hommes avaient gardés à la
main. Et l'on s'assit.
M. de Plouguern avait suivi Rougon. Après le potage, il lui poussa le coude, en
demandant:
«Est-ce que vous avez chargé Clorinde de vous raccommoder avec Marsy?»
133
Et, du coin de l'oeil, il lui montrait la jeune femme, assise de l'autre côté de la
table, auprès du comte, avec lequel elle causait d'une façon tendre. Rougon, l'air
très contrarié, se contenta de hausser les épaules; puis, il affecta de ne plus
regarder en face de lui. Mais, malgré son effort d'indifférence, il revenait à
Clorinde, il s'intéressait à ses moindres gestes, aux mouvements de ses lèvres,
comme s'il avait voulu voir les mots qu'elle prononçait.
«Monsieur Rougon, dit en se penchant Mme de Combelot, qui s'était mise le
plus près possible de l'empereur, vous vous souvenez de cet accident-là? C'est
vous qui m'avez trouvé un fiacre. Tout un volant de ma robe était arraché.»
Elle se rendait intéressante, en racontant que sa voiture avait failli un jour être
coupée en deux par le landau d'un prince russe. Et il dut répondre. Pendant un
moment, on causa de ça, au milieu de la table. On cita toutes sortes de malheurs,
entre autres la chute de cheval qu'une parfumeuse du passage des Panoramas
avait faite, la semaine précédente, et dans laquelle elle s'était cassé un bras.
L'impératrice eut un léger cri de commisération. L'empereur ne disait rien,
écoutant d'un air profond, mangeant lentement.
«Où donc s'est fourré Delestang?» demanda à son tour Rougon à M. de
Plouguern.
Ils le cherchèrent. Enfin, le sénateur l'aperçut au bout de la table. Il était à côté
de M. de Combelot, parmi toute une rangée d'hommes, l'oreille tendue à des
propos très libres que le brouhaha des voix couvrait. M. La Rouquette avait
entamé l'histoire gaillarde d'une blanchisseuse de son pays; le chevalier Rusconi
donnait des appréciations personnelles sur les Parisiennes; tandis que l'un des
deux peintres et le romancier, plus bas, jugeaient avec des mots crus les dames
dont les bras trop gras ou trop maigres les faisaient ricaner. Et Rougon,
furieusement, reportait ses regards de Clorinde, de plus en plus aimable pour le
comte, à son imbécile de mari, aveugle là-bas, souriant dignement des choses un
peu fortes qu'il entendait.
«Pourquoi ne s'est-il pas mis avec nous? murmura-t-il.
Eh! je ne le plains pas, dit M. de Plouguern. On a l'air de s'amuser, dans ce
bout-là.»
Puis, il continua à son oreille:
«Je crois qu'ils arrangent Mme de Llorentz. Avez-vous remarqué comme elle est
décolletée?... Il y en a un qui va sortir, pour sûr. Hein? celui de gauche?»
134
Mais, comme il se penchait pour mieux voir Mme de Llorentz, assise du même
côté que lui, à cinq places de distance, il devint subitement grave. Cette dame,
une belle blonde un peu forte, avait en ce moment un visage terrible, tout pâle
d'une rage froide, avec des yeux bleus qui tournaient au noir, fixés ardemment
sur M. de Marsy et sur Clorinde. Et il dit entre ses dents, si bas, que Rougon lui-
même ne put comprendre:
«Diable! ça va se gâter.»
La musique jouait toujours, une musique lointaine qui semblait venir du plafond.
À certains éclats de cuivre, les convives levaient la tête, cherchaient l'air dont ils
étaient poursuivis. Puis, ils n'entendaient plus; le chant léger des clarinettes, au
fond de la galerie voisine, se confondait avec les bruits argentins de la vaisselle
plate qu'on apportait par piles énormes. De grands plats avaient des sonneries
étouffées de cymbales. Autour de la table, c'était un empressement silencieux,
tout un peuple de domestiques s'agitant sans une parole, les huissiers en habit et
en culotte bleu clair, avec l'épée et le tricorne, les valets de pied, cheveux
poudrés, portant l'habit vert de grande livrée, galonné d'or. Les mets arrivaient,
les vins circulaient, régulièrement; tandis que les chefs de service, les contrôleurs,
le premier officier tranchant, le chef de l'argenterie, debout, surveillaient cette
manoeuvre compliquée, cette confusion où le rôle du dernier valet était réglé à
l'avance. Derrière l'empereur et l'impératrice, les valets de chambre particuliers
de Leurs Majestés servaient, avec une dignité correcte.
Quand les rôtis arrivèrent et que les grands vins de Bourgogne furent versés, le
tapage des voix s'éleva. Maintenant, dans le coin des hommes, au bout de la
table, M. La Rouquette causait cuisine, discutant le degré de cuisson d'un
quartier de chevreuil à la broche, qu'on venait de servir. Il y avait eu un potage à
la Crécy, un saumon au bleu, un filet de boeuf sauce échalote, des poulardes à la
financière, des perdrix aux choux montées, de petits pâtés aux huîtres.
«Je parie que nous allons avoir des cardons au jus et des concombres à la crème!
dit le jeune député.
J'ai vu des écrevisses», déclara poliment Delestang.
Mais comme les cardons au jus et les concombres à la crème apparaissaient, M.
La Rouquette triompha bruyamment. Il ajouta qu'il connaissait les goûts de
l'impératrice. Cependant, le romancier regardait le peintre, avec un léger
claquement de langue.
«Hein? cuisine médiocre?» murmura-t-il.
Le peintre eut une moue approbative. Puis, après avoir bu, il dit à son tour:
135
«Les vins sont exquis.»
À ce moment, un rire brusque de l'impératrice sonna si haut, que tout le monde
se tut. Des têtes s'allongeaient, pour savoir. L'impératrice causait avec
l'ambassadeur d'Allemagne, placé à sa droite; elle riait toujours, en prononçant
des mots entrecoupés, qu'on n'entendait pas. Dans le silence curieux qui s'était
fait, un cornet à pistons, accompagné en sourdine par des basses, jouait un solo,
une phrase mélodique de romance sentimentale. Et, peu à peu, le brouhaha
grandit de nouveau. Les chaises se tournaient à demi, les coudes se posaient au
bord de la nappe, des conversations intimes s'engageaient, au milieu d'une liberté
de table d'hôte princière.
«Voulez-vous un petit four?» demanda M. de Plouguern.
Rougon refusa de la tête. Depuis un instant, il ne mangeait plus. On avait
remplacé la vaisselle plate par de la porcelaine de Sèvres, décorée de fines
peintures bleues et roses. Tout le dessert défila devant lui, sans qu'il acceptât
autre chose qu'un peu de camembert. Il ne se contraignait plus, il regardait
Clorinde et M. de Marsy en face, largement, espérant sans doute intimider la
jeune femme. Mais celle-ci affectait une familiarité telle avec le comte, qu'elle
semblait oublier où elle se trouvait, se croire au fond d'un étroit salon, à quelque
souper fin de deux couverts. Sa grande beauté avait un éclat de tendresse
extraordinaire. Et elle croquait des sucreries que le comte lui passait, elle le
conquérait de son sourire continu, d'une façon impudemment tranquille. Des
chuchotements s'élevaient autour d'eux.
La conversation étant tombée sur la mode, M. de Plouguern, par malice,
interpella Clorinde au sujet de la nouvelle forme des chapeaux. Puis, comme elle
feignait de n'avoir pas entendu, il se pencha pour adresser la même question à
Mme de Llorentz. Mais il n'osa pas, tant cette dernière lui parut formidable, avec
ses dents serrées, son masque tragique de fureur jalouse. Clorinde, justement,
venait d'abandonner sa main gauche à M. de Marsy, sous prétexte de lui montrer
un camée antique, qu'elle avait au doigt; et elle laissa sa main, le comte prit la
bague, la remit; ce fut presque indécent. Mme de Llorentz, qui jouait
nerveusement avec une cuiller, cassa son verre à bordeaux, dont un domestique
enleva vivement les éclats.
«Elles se prendront au chignon, c'est certain, dit le sénateur à l'oreille de Rougon.
Les avez-vous surveillées?... Mais du diable si je comprends le jeu de Clorinde!
Hein? que veut-elle?»
Et, comme il levait les yeux sur son voisin, il fut très surpris de l'altération de ses
traits.
136
«Qu'avez-vous donc? vous souffrez?
Non, répondit Rougon, j'étouffe un peu. Ces dîners durent trop longtemps.
Puis, il y a une odeur de musc, ici!»
C'était la fin. Quelques dames mangeaient encore un biscuit, à demi renversées
sur leurs chaises. Cependant, personne ne bougeait. L'empereur, muet jusque-là,
venait de hausser la voix; et, aux deux bouts de la table, les convives, qui avaient
complètement oublié la présence de Sa Majesté, tendaient tout d'un coup
l'oreille, d'un air de grande complaisance. Le souverain répondait à une
dissertation de M. Beulin-d'Orchère contre le divorce. Puis, s'interrompant, il
jeta un coup d'oeil sur le corsage très ouvert de la jeune dame américaine, assise à
sa gauche, en disant de sa voix pâteuse:
«En Amérique, je n'ai jamais vu divorcer que les femmes laides.»
Un rire courut parmi les convives. Cela parut un mot d'esprit très fin, si délicat
même, que M. La Rouquette s'ingénia à en découvrir les sens cachés. La jeune
dame américaine crut sans doute y voir un compliment, car elle remercia en
inclinant la tête, confuse. L'empereur et l'impératrice s'étaient levés. Il y eut un
grand bruissement de jupes, un piétinement autour de la table, pendant que les
huissiers et les valets de pied, rangés gravement contre les murs, restaient seuls
corrects, au milieu de cette débandade de gens ayant bien dîné. Et le défilé
s'organisa de nouveau. Leurs Majestés en tête, les invités venant à la file, espacés
par les longues traînes, traversant la salle des gardes avec une solennité un peu
essoufflée. Derrière eux, dans le plein jour des lustres, au-dessus du désordre
encore tiède de la nappe, retentissaient les coups de grosse caisse de la musique
militaire, achevant la dernière figure d'un quadrille.
Le café fut servi, ce soir-là, dans la galerie des Cartes. Un préfet du palais
apporta la tasse de l'empereur sur un plateau de vermeil. Cependant, plusieurs
invités étaient déjà montés au fumoir. L'impératrice venait de se retirer avec
quelques dames dans le salon de famille, à gauche de la galerie. On se disait à
l'oreille qu'elle avait témoigné un vif mécontentement de l'étrange attitude de
Clorinde, pendant le dîner. Elle s'efforçait d'introduire à la cour, pendant le
séjour à Compiègne, une décence bourgeoise, un amour des jeux innocents et
des plaisirs champêtres. Elle montrait une haine personnelle, comme une
rancune, contre certaines extravagances.
M. de Plouguern avait emmené Clorinde à l'écart, pour lui faire un bout de
morale. À la vérité, il voulait la confesser. Mais elle jouait une grande surprise.
Où prenait-on qu'elle se fût compromise avec le comte de Marsy? Ils avaient
plaisanté ensemble, rien de plus.
137
«Tiens, regarde!» murmura le vieux sénateur.
Et, poussant la porte entrebâillée d'un petit salon voisin, il lui montra Mme de
Llorentz faisant une scène abominable à M. de Marsy. Il les avait vus entrer. La
belle blonde, affolée, se soulageait avec des mots très gros, perdant toute mesure,
oubliant que les éclats de sa voix pouvaient amener un affreux scandale. Le
comte, un peu pâle, souriant, la calmait en parlant rapidement, doucement, à
voix basse. Le bruit de la querelle étant parvenu dans la galerie des Cartes, les
invités qui entendirent, s'en allèrent du voisinage du petit salon, par prudence.
«Tu veux donc qu'elle affiche les fameuses lettres aux quatre coins du château?
demanda M. de Plouguern, qui s'était remis à marcher, après avoir donné le bras
à la jeune femme.
Eh! ce serait drôle!» dit-elle en riant.
Alors, tout en serrant son bras nu avec une ardeur de jeune galant, il
recommença à prêcher. Il fallait laisser à Mme de Combelot les allures
excentriques. Puis, il lui assura que Sa Majesté paraissait fort irritée contre elle.
Clorinde, qui nourrissait un culte pour l'impératrice, resta très étonnée. En quoi
avait-elle pu déplaire? Et comme ils arrivaient en face du salon de famille, ils
s'arrêtèrent un instant, regardant par la porte laissée ouverte. Tout un cercle de
dames entouraient une vaste table. L'impératrice, assise au milieu d'elles, leur
apprenait patiemment le jeu du baguenaudier, tandis que quelques hommes,
derrière les fauteuils, suivaient la leçon avec gravité.
Rougon, pendant ce temps, querellait Delestang, au bout de la galerie. Il n'avait
pas osé lui parler de sa femme ; il le maltraitait à propos de la résignation qu'il
mettait à accepter un appartement donnant sur la cour du château; et il voulait le
forcer à réclamer un appartement sur le parc. Mais Clorinde s'avançait au bras de
M. de Plouguern. Elle disait, de façon à être entendue:
«Laissez-moi donc tranquille avec votre Marsy! Je ne lui reparlerai de la soirée.
Là, êtes-vous content?»
Cette parole calma tout le monde. Justement, M. de Marsy sortait du petit salon,
l'air très gai; il plaisanta un moment avec le chevalier Rusconi, puis entra dans le
salon de famille, où l'on entendit bientôt l'impératrice et les dames rire aux éclats
d'une histoire qu'il leur contait. Dix minutes plus tard, Mme de Llorentz reparut
à son tour; elle semblait lasse, elle avait gardé un tremblement des mains; et,
voyant des regards curieux épier ses moindres gestes, elle resta là, bravement, à
causer au milieu des groupes.
138
Un ennui respectueux faisait étouffer sous les mouchoirs de légers bâillements.
La soirée était l'instant pénible de la journée. Les nouveaux invités, ne sachant
pas à quoi se distraire, s'approchaient des fenêtres, regardaient la nuit. M. Beulin-
d'Orchère continuait dans un coin sa dissertation contre le divorce. Le
romancier, qui trouvait ça «crevant», demandait tout bas à l'un des académiciens
s'il n'était pas permis d'aller se coucher. Cependant, l'empereur apparaissait de
temps à autre, traversant la galerie en traînant les pieds, une cigarette aux lèvres.
«Il a été impossible de rien organiser pour ce soir, expliquait M. de Combelot au
petit groupe formé par Rougon et ses amis. Demain, après la chasse à courre, il y
aura une curée froide aux flambeaux. Après-demain, les artistes de la Comédie-
Française doivent venir jouer Les Plaideurs. On parle aussi de tableaux vivants et
d'une charade, qu'on représenterait vers la fin de la semaine.»
Et il fournit des détails. Sa femme devait avoir un rôle. Les répétitions allaient
commencer. Puis, il conta longuement une promenade faite l'avant-veille par la
cour à la Pierre-qui-tourne, un monolithe druidique, autour duquel on pratiquait
alors des fouilles. L'impératrice avait tenu à descendre dans l'excavation.
«Imaginez-vous, continua le chambellan d'une voix émue, que les ouvriers ont eu
le bonheur de découvrir deux crânes devant Sa Majesté. Personne ne s'y
attendait. On a été très content.»
Il caressait sa superbe barbe noire, qui lui valait tant de succès parmi les dames;
sa figure de bel homme vaniteux avait une douceur niaise; et il zézayait en
parlant, par excès de politesse.
«Mais, dit Clorinde, on m'avait assuré que les acteurs du Vaudeville donneraient
une représentation de la pièce nouvelle... Les femmes ont des toilettes
prodigieuses. Et l'on rit à se tordre, paraît-il.»
M. de Combelot prit un air pincé.
«Oui, oui, murmura-t-il, il en a été question un instant.
Eh bien?
On a abandonné ce projet... L'impératrice n'aime guère ce genre de pièce.»
À ce moment, il y eut un grand mouvement dans la galerie. Tous les hommes
étaient redescendus du fumoir. L'empereur allait faire sa partie de palets. Mme
de Combelot, qui se piquait d'une jolie force à ce jeu, venait de lui demander une
revanche, car elle se rappelait avoir été battue par lui, l'autre saison; et elle prenait
une humilité tendre, elle s'offrait toujours, avec un sourire si net, que Sa Majesté,
gênée, intimidée, devait souvent détourner les yeux.
139
La partie s'engagea. Un grand nombre d'invités firent cercle, jugeant les coups,
s'émerveillant. La jeune femme, devant la longue table recouverte d'un drap vert,
lança son premier palet, qu'elle plaça près du but, figuré par un point blanc. Mais
l'empereur, montrant plus d'adresse encore, le délogea et prit la place. On
applaudit doucement. Ce fut pourtant Mme de Combelot qui gagna.
«Sire, qu'est-ce que nous avons joué?» demanda-t-elle avec hardiesse.
Il sourit, il ne répondit pas. Puis, se tournant, il dit:
«Monsieur Rougon, voulez-vous faire une partie avec moi.»
Rougon s'inclina et prit les palets, tout en parlant de sa maladresse.
Un frémissement avait couru, parmi les personnes rangées aux deux bords de la
table. Est-ce que Rougon, décidément, rentrait en grâce? Et l'hostilité sourde
dans laquelle il marchait depuis son arrivée, se fondait, des têtes s'avançaient
pour suivre ses palets d'un air de sympathie. M. La Rouquette, plus perplexe
encore qu'avant le dîner, emmena sa soeur à l'écart, afin de savoir à quoi s'en
tenir; mais elle ne put sans doute lui fournir aucune explication satisfaisante, car
il revint avec un geste d'incertitude.
«Ah! très bien!» murmura Clorinde, à un coup délicatement joué par Rougon.
Et elle jeta des regards significatifs aux amis du grand homme qui se trouvaient
là. L'heure était bonne pour le pousser dans l'amitié de l'empereur. Elle mena
l'attaque. Ce fut, pendant un instant, une pluie d'éloges.
«Diable! laissa échapper Delestang, qui ne put trouver autre chose, sous l'ordre
muet des yeux de sa femme.
Et vous vous prétendiez maladroit! dit le chevalier Rusconi avec ravissement.
Ah! sire, je vous en prie, ne jouez pas la France avec lui!
Mais M. Rougon se conduirait très bien à l'égard de la France, j'en suis sûr»,
ajouta M. Beulin d'Orchère, en donnant un air fin à sa face de dogue.
Le mot était direct. L'empereur daignait sourire. Et il rit de bon coeur lorsque
Rougon, embarrassé de ces compliments, répondit par cette explication, d'un air
modeste:
«Mon Dieu! j'ai joué au bouchon, quand j'étais gamin.»
En entendant rire Sa Majesté, toute la galerie éclata. Ce fut, pendant un moment,
une gaieté extraordinaire. Clorinde, avec son flair de femme adroite, avait
compris qu'en admirant Rougon, joueur très médiocre en somme, on flattait
140
surtout l'empereur, qui montrait une supériorité incontestable. Cependant, M. de
Plouguern ne s'était pas exécuté, jalousant ce succès. Elle vint le heurter
légèrement du coude, comme par mégarde. Il comprit et s'extasia au premier
palet lancé par son collègue. Alors, M. La Rouquette, emporté, risquant tout,
s'écria:
«Très joli! le coup est d'un moelleux!»
L'empereur ayant gagné, Rougon demanda une revanche. Les palets glissaient de
nouveau sur le tapis de drap vert, avec un petit bruissement de feuille sèche,
lorsqu'une gouvernante parut à la porte du salon de famille, tenant sur ses bras le
prince impérial. L'enfant, âgé d'une vingtaine de mois, avait une robe blanche
très simple, les cheveux ébouriffés, les yeux enflés de sommeil. D'ordinaire,
lorsqu'il s'éveillait ainsi, le soir, on l'apportait un instant à l'impératrice, pour
qu'elle l'embrassât. Il regardait la lumière de cet air profondément sérieux des
petits garçons.
Un vieillard, un grand dignitaire, s'était précipité, traînant ses jambes goutteuses.
Et se penchant, avec un tremblement sénile de la tête, il avait pris la petite main
molle du prince, qu'il baisait, en murmurant de sa voix cassée:
«Monseigneur, monseigneur...»
L'enfant, effrayé par l'approche de ce visage parcheminé, se rejeta vivement en
arrière, poussa des cris terribles. Mais le vieillard ne le lâchait pas. Il protestait de
son dévouement. On dut arracher à son adoration la petite main molle collée sur
ses lèvres.
«Retirez-vous, emportez-le», dit l'empereur impatienté à la gouvernante.
Le souverain venait de perdre la seconde partie. La belle commença. Rougon,
prenant les éloges au sérieux, s'appliquait. Maintenant, Clorinde trouvait qu'il
jouait trop bien. Elle lui souffla à l'oreille, au moment où il allait ramasser ses
palets:
«J'espère que vous n'allez pas gagner.»
Il sourit. Mais, brusquement, des abois violents se firent entendre. C'était Néro,
le braque favori de l'empereur, qui, profitant d'une porte entrouverte, venait de
s'élancer dans la galerie. Sa Majesté donnait l'ordre de l'emmener, et un huissier
tenait déjà le chien par le collier, quand le vieillard, le grand dignitaire, se
précipita de nouveau, en s'écriant:
«Mon beau Néro, mon beau Néro...»
141
Et il s'agenouilla presque sur le tapis, pour le prendre entre ses bras tremblants.
Il lui serrait le museau contre sa poitrine, il lui posait de gros baisers sur la tête,
répétant:
«Je vous en prie, sire, ne le renvoyez pas... Il est si beau!»
L'empereur consentit à ce qu'il restât. Alors, le vieillard eut un redoublement de
caresses. Le chien ne s'épouvanta pas, ne grogna pas. Il lécha les mains sèches
qui le flattaient.
Rougon, pendant ce temps, faisait des fautes. Il avait lancé un palet avec une telle
gaucherie, que la rondelle de plomb garnie de drap était sautée dans le corsage
d'une dame, qui la retira du milieu de ses dentelles, en rougissant. L'empereur
gagna. Alors, délicatement, on lui laissa entendre qu'il avait remporté là une
victoire sérieuse. Il en conçut une sorte d'attendrissement. Il s'en alla avec
Rougon, causant, comme s'il croyait devoir le consoler. Ils marchèrent jusqu'au
bout de la galerie, abandonnant la largeur de la pièce à un petit bal, qu'on
organisait.
L'impératrice, qui venait de quitter le salon de famille, s'efforçait, avec une bonne
grâce charmante, de combattre l'ennui grandissant des invités. Elle avait proposé
de jouer aux petits papiers; mais il était déjà trop tard, on préféra danser. Toutes
les dames se trouvaient alors réunies dans la galerie des Cartes. On envoya au
fumoir chercher les hommes qui s'y cachaient. Et comme on se mettait en place
pour un quadrille, M. de Combelot s'assit obligeamment devant le piano. C'était
un piano mécanique, avec une petite manivelle, à droite du clavier. Le
chambellan, d'un mouvement continu du bras, tournait, l'air sérieux.
«Monsieur Rougon, disait l'empereur, on m'a parlé d'un travail, un parallèle entre
la Constitution anglaise et la nôtre... Je pourrai peut-être vous fournir des
documents.
Votre Majesté est trop bonne... Mais je nourris un autre projet, un vaste
projet.»
Et Rougon, voyant le souverain si affectueux, voulut profiter de l'occasion. Il
expliqua son affaire tout au long, son rêve de grande culture dans un coin des
Landes, le défrichement de plusieurs lieues carrées, la fondation d'une ville, la
conquête d'une nouvelle terre. Pendant qu'il parlait, l'empereur levait sur lui ses
yeux mornes, où une lueur s'allumait. Il ne disait rien, il hochait la tête par
moments. Puis, quand l'autre se tut:
«Sans doute... on pourrait voir...»
142
Et, se tournant vers un groupe voisin, composé de Clorinde, de son mari et de
M. de Plouguern:
«Monsieur Delestang, donnez-nous donc votre avis... J'ai gardé le meilleur de
ma visite à votre ferme-modèle de la Chamade.»
Delestang s'approcha. Mais le cercle qui se formait autour de l'empereur dut
reculer jusque dans l'embrasure d'une fenêtre. Mme de Combelot, en valsant, à
demi pâmée entre les bras de M. La Rouquette, venait d'envelopper, d'un
frôlement de sa longue traîne, les bas de soie de Sa Majesté. Au piano, M. de
Combelot goûtait la musique qu'il faisait; il tournait plus vite, il balançait sa belle
tête correcte; et, par moments, il abaissait un regard sur la caisse de l'instrument,
comme surpris des sons graves, que certains tours de la manivelle ramenaient.
«J'ai eu le bonheur d'obtenir des veaux superbes cette année, grâce à un nouveau
croisement de races, expliquait Delestang. Malheureusement, quand Votre
Majesté est venue, les parcs étaient en réparation.»
Et l'empereur parla culture, élevage, engrais, lentement, par monosyllabes.
Depuis sa visite à la Chamade, il tenait Delestang en grande estime. Il louait
surtout celui-ci d'avoir tenté pour le personnel de sa ferme un essai de vie en
commun, avec tout un système de partage de certains bénéfices et de caisse de
retraite. Lorsqu'ils causaient ensemble, ils avaient des communautés d'idées, des
coins d'humanitairerie qui les faisaient se comprendre à demi-mot.
«M. Rougon vous a parlé de son projet? demanda l'empereur.
Oh! un projet superbe, répondit Delestang. On pourrait tenter en grand des
expériences...»
Il montra un véritable enthousiasme. La race porcine le préoccupait; les beaux
types se perdaient en France. Puis, il laissa entendre qu'il étudiait un nouvel
aménagement des prairies artificielles. Mais il faudrait d'immenses terrains. Si
Rougon réussissait, il irait là-bas appliquer son procédé. Et, brusquement, il
s'arrêta: il venait d'apercevoir sa femme qui le regardait d'un air fixe. Depuis qu'il
approuvait le projet de Rougon, elle pinçait les lèvres, furieuse, toute pâle.
«Mon ami», murmura-t-elle, en lui montrant le piano.
M. de Combelot, les doigts rompus, ouvrait la main, qu'il refermait ensuite
doucement, pour se délasser. Il allait attaquer une polka, avec le sourire
complaisant d'un martyr, lorsque Delestang courut lui offrir de le remplacer; ce
qu'il accepta d'un air poli, comme s'il cédait une place d'honneur. Et Delestang,
143
attaquant la polka, se mit à tourner la manivelle. Mais c'était autre chose. Il
n'avait pas le jeu souple, le tour de poignet facile et moelleux du chambellan.
Rougon, pourtant, voulait obtenir un mot décisif de l'Empereur. Celui-ci, très
séduit, lui demandait maintenant s'il ne comptait pas établir là-bas de vastes cités
ouvrières; il serait aisé d'accorder à chaque famille un bout de terrain, une petite
concession d'eau, des outils; et il promettait même de lui communiquer des
plans, le projet d'une de ces cités qu'il avait jeté lui-même sur le papier, avec des
maisons uniformes, où tous les besoins étaient prévus.
«Certainement, j'entre tout à fait dans les idées de Votre Majesté, répondit
Rougon, que le socialisme nuageux du souverain impatientait. Nous ne pourrons
rien faire sans elle... Ainsi, il faudra sans doute exproprier certaines communes.
L'utilité publique devra être déclarée. Enfin, j'aurai à m'occuper de la formation
d'une société... Un mot de votre Majesté est nécessaire...»
L'oeil de l'empereur s'éteignit. Il continuait à hocher la tête. Puis, sourdement,
d'une voix à peine distincte, il répéta:
«Nous verrons... nous en causerons...»
Et il s'éloigna, traversant de sa marche alourdie la figure d'un quadrille. Rougon
fit bonne contenance, comme s'il avait eu la certitude d'une réponse favorable.
Clorinde était radieuse. Peu après, parmi les hommes graves qui ne dansaient
pas, la nouvelle courut que Rougon quittait Paris, qu'il allait se mettre à la tête
d'une grande entreprise, dans le Midi. Alors, on vint le féliciter. On lui souriait
d'un bout de galerie à l'autre. Il ne restait plus trace de l'hostilité du premier
moment. Puisqu'il s'exilait de lui-même, on pouvait lui serrer la main, sans courir
le risque de se compromettre. Ce fut un véritable soulagement pour beaucoup
d'invités. M. La Rouquette, quittant la danse, en parla au chevalier Rusconi, d'un
air enchanté d'homme mis à l'aise.
«Il fait bien; il accomplira de grandes choses là-bas, dit-il, Rougon est un homme
très fort; mais, voyez-vous, il manque de tact politique.»
Ensuite, il s'attendrit sur la bonté de l'empereur, qui, selon son expression,
«aimait ses vieux serviteurs comme on aime d'anciennes maîtresses». Il
s'acoquinait à eux, il éprouvait des regains de tendresse, après les ruptures les
plus éclatantes. S'il avait invité Rougon à Compiègne, c'était sûrement par
quelque muette lâcheté de coeur. Et le jeune député cita d'autres faits à l'honneur
des bons sentiments de Sa Majesté: quatre cent mille francs donnés pour payer
les dettes d'un général ruiné par une danseuse, huit cent mille francs offerts en
144
cadeau de noce à un de ses anciens complices de Strasbourg et de Boulogne,
près d'un million dépensé en faveur de la veuve d'un grand fonctionnaire.
«Sa cassette est au pillage, dit-il en terminant. Il ne s'est laissé nommer empereur
que pour enrichir ses amis... Je hausse les épaules, quand j'entends les
républicains lui reprocher sa liste civile. Il épuiserait dix listes civiles à faire le
bien. C'est un argent qui retourne à la France.»
Tout en parlant à demi-voix, M. La Rouquette et le chevalier Rusconi suivaient
des yeux l'empereur. Celui-ci achevait de faire le tour de la galerie. Il manoeuvrait
prudemment au milieu des danseuses, s'avançant muet et seul, dans le vide que le
respect ouvrait devant lui. Quand il passait derrière les épaules nues d'une dame
assise, il allongeait un peu le cou, les paupières pincées, avec un regard oblique et
plongeant.
«Et une intelligence! dit à voix plus basse le chevalier Rusconi. Un homme
extraordinaire!»
L'empereur était arrivé près d'eux. Il resta là une minute, morne et hésitant. Puis
il parut vouloir s'approcher de Clorinde, très gaie, en ce moment, très belle; mais
elle le regarda hardiment, elle dut l'effrayer. Il se remit à marcher, la main gauche
rejetée et appuyée sur les reins, roulant de l'autre main les bouts cirés de ses
moustaches. Et, comme M. Beulin-d'Orchère se trouvait en face de lui, il fit un
détour, se rapprocha de biais, en disant:
«Vous ne dansez donc pas, monsieur le président?»
Le magistrat avoua qu'il ne savait pas danser, qu'il n'avait jamais dansé de sa vie.
Alors, l'empereur reprit, d'une voix encourageante:
«Ça ne fait rien, on danse tout de même.»
Ce fut son dernier mot. Il gagna doucement la porte, il disparut.
«N'est-ce pas un homme extraordinaire? disait M. La Rouquette, qui répétait le
mot du chevalier Rusconi. Hein? à l'étranger, on se préoccupe énormément de
lui?»
Le chevalier, en diplomate discret, répondit par de vagues signes de tête.
Pourtant, il convint que toute l'Europe avait les yeux fixés sur l'empereur. Une
parole prononcée aux Tuileries ébranlait les trônes voisins.
«C'est un prince qui sait se taire», ajouta-t-il, avec un sourire dont la fine ironie
échappa au jeune député.
145
Tous deux retournèrent galamment auprès des dames. Ils firent des invitations
pour le prochain quadrille. Un aide de camp tournait depuis un quart d'heure la
manivelle du piano. Delestang et M. de Combelot se précipitèrent, offrant de le
remplacer. Mais les dames crièrent:
«Monsieur de Combelot, monsieur de Combelot... Il tourne beaucoup mieux!»
Le chambellan remercia d'un salut aimable, et tourna, avec une ampleur vraiment
magistrale. Ce fut le dernier quadrille. On venait de servir le thé, dans le salon de
famille. Néro, qui sortit de derrière un canapé, fut bourré de sandwiches. De
petits groupes se formaient, causant d'une façon intime. M. de Plouguern avait
emporté une brioche sur le coin d'une console; il mangeait, buvant de légères
gorgées de thé, expliquant à Delestang, avec lequel il partageait sa brioche,
comment il avait fini par accepter des invitations à Compiègne, lui dont on
connaissait les opinions légitimistes. Mon Dieu! c'était bien simple: il croyait ne
pas pouvoir refuser son concours à un gouvernement qui sauvait la France de
l'anarchie. Il s'interrompit pour dire:
«Elle est excellente, cette brioche... Moi, j'avais assez mal dîné, ce soir.»
À Compiègne, d'ailleurs, sa verve méchante était toujours en éveil. Il parla de la
plupart des femmes présentes, avec une crudité de paroles dont Delestang
rougissait. Il ne respectait que l'impératrice, une sainte; elle montrait une
dévotion exemplaire, elle était légitimiste et aurait sûrement rappelé Henri V, si
elle avait pu disposer librement du trône. Pendant un instant, il célébra les
douceurs de la religion. Puis, comme il entamait de nouveau une anecdote
graveleuse, l'impératrice justement rentra dans ses appartements, suivie de Mme
de Llorentz. Sur le seuil de la porte, elle fit une grande révérence à l'assemblée.
Tout le monde, silencieusement, s'inclina.
Les salons se vidèrent. On causait plus fort. Des poignées de main
s'échangeaient. Quand Delestang chercha sa femme pour monter à leur
chambre, il ne la trouva plus. Enfin Rougon, qui l'aidait, finit par la découvrir,
assise à côté de M. de Marsy, sur un étroit canapé, au fond de ce petit salon, où
Mme de Llorentz avait fait au comte une si terrible scène de jalousie, après le
dîner. Clorinde riait très haut. Elle se leva, en apercevant son mari. Elle dit, sans
cesser de rire:
«Bonsoir, monsieur le comte... Vous verrez demain, pendant la chasse, si je tiens
mon pari.»
Rougon la suivit des yeux, tandis que Delestang l'emmenait à son bras. Il aurait
voulu les accompagner jusqu'à leur porte, pour lui demander quel était ce pari
146
dont elle parlait; mais il dut rester là, retenu par M. de Marsy, qui le traitait avec
un redoublement de politesse. Quand il fut libre, au lieu de monter se coucher, il
profita d'une porte ouverte, il descendit dans le parc. La nuit était très sombre,
une nuit d'octobre, sans une étoile, sans un souffle, noire et morte. Au loin, les
hautes futaies mettaient des promontoires de ténèbres. Il avait peine à distinguer
devant lui la pâleur des allées. À cent pas de la terrasse, il s'arrêta. Son chapeau à
la main, debout dans la nuit, il reçut un instant au visage toute la fraîcheur qui
tombait. Ce fut un soulagement, comme un bain de force. Et il s'oublia à
regarder sur la façade, à gauche, une fenêtre vivement éclairée; les autres fenêtres
s'éteignaient, elle troua bientôt seule de son flamboiement la masse endormie du
château. L'empereur veillait. Brusquement, il crut voir son ombre, une tête
énorme, traversée par des bouts de moustaches; puis deux autres ombres
passèrent, l'une très grêle, l'autre forte, si large qu'elle bouchait toute la clarté. Il
reconnut nettement, dans cette dernière, la colossale silhouette d'un agent de la
police secrète, avec lequel Sa Majesté s'enfermait pendant des heures, par goût;
et l'ombre grêle ayant passé de nouveau, il supposa qu'elle pouvait bien être une
ombre de femme. Tout disparut, la fenêtre reprit son éclat tranquille, la fixité de
son regard de flamme, perdu dans les profondeurs mystérieuses du parc. Peut-
être, maintenant, l'empereur songeait-il au défrichement d'un coin des Landes, à
la fondation d'une ville ouvrière, où l'extinction du paupérisme serait tentée en
grand. Souvent, il se décidait la nuit. C'était la nuit qu'il signait des décrets,
écrivait des manifestes, destituait des ministres. Cependant, peu à peu, Rougon
souriait; il se rappelait invinciblement une anecdote, l'empereur en tablier bleu,
coiffé d'un bonnet de police fait d'un morceau de journal, collant du papier à
trois francs le rouleau dans une pièce de Trianon, pour y loger une maîtresse; et
il se l'imaginait, à cette heure, dans la solitude de son cabinet, au milieu du
solennel silence, découpant des images qu'il collait à l'aide d'un petit pinceau, très
proprement.
Alors, Rougon, levant les bras, se surprit à dire tout haut:
«Sa bande l'a fait, lui!»
Il se hâta de rentrer. Le froid le prenait, surtout aux jambes, que sa culotte
découvrait jusqu'aux genoux.
Le lendemain, vers neuf heures, Clorinde lui envoya Antonia qu'elle avait
amenée, pour demander s'ils pouvaient, son mari et elle, venir déjeuner chez lui.
Il s'était fait monter une tasse de chocolat. Il les attendit. Antonia les précéda,
apportant le large plateau d'argent sur lequel on leur avait servi, dans leur
chambre, deux tasses de café.
147
«Hein? ce sera plus gai, dit Clorinde en entrant. Vous avez le soleil, de ce côté-
ci... Oh! vous êtes beaucoup mieux que nous!»
Et elle visita l'appartement. Il se composait d'une antichambre, dans laquelle se
trouvait, à droite, la porte d'un cabinet de domestique; au fond, était la chambre
à coucher, une vaste pièce tendue d'une cretonne écrue à grosses fleurs rouges,
avec un grand lit d'acajou carré et une immense cheminée, où flambaient des
troncs d'arbre.
«Parbleu! criait Rougon, il fallait réclamer! Moi, je n'aurais pas accepté un
appartement sur la cour! Ah! si l'on courbe l'échine!... Je l'ai dit hier soir à
Delestang.»
La jeune femme haussa les épaules, en murmurant:
«Lui! il tolérerait qu'on me logeât dans les greniers!»
Elle voulut voir jusqu'au cabinet de toilette, dont toute la garniture était en
porcelaine de Sèvres, blanc et or, marquée du chiffre impérial. Puis, elle vint
devant la fenêtre. Un léger cri de surprise et d'admiration lui échappa. En face
d'elle, à des lieues, la forêt de Compiègne emplissait l'horizon de la mer roulante
de ses hautes futaies; des cimes monstrueuses moutonnaient, se perdaient dans
un balancement ralenti de houle; et, sous le soleil blond de cette matinée
d'octobre, c'étaient des mares d'or, des mares de pourpre, une richesse de
manteau galonné traînant d'un bord du ciel à l'autre.
«Voyons, déjeunons», dit Clorinde.
Ils débarrassèrent une table, sur laquelle se trouvaient un encrier et un buvard.
Ils trouvèrent piquant de se passer de leurs domestiques. La jeune femme, très
rieuse, répétait qu'il lui avait semblé le matin se réveiller à l'auberge, une auberge
tenue par un prince, au bout d'un long voyage fait en rêve. Ce déjeuner de
hasard, sur des plateaux d'argent, la ravissait comme une aventure qui lui serait
arrivée dans quelque pays inconnu, tout là-bas, disait-elle. Cependant, Delestang
s'émerveillait sur la quantité de bois brûlant dans la cheminée. Il finit par
murmurer, les yeux sur les flammes, d'un air absorbé:
«Je me suis laissé conter qu'on brûle pour quinze cents francs de bois par jour au
château... Quinze cents francs! Hein? Rougon, le chiffre ne vous paraît pas un
peu fort?»
Rougon, qui buvait lentement son chocolat, se contenta de hocher la tête. Il était
très préoccupé par la gaieté vive de Clorinde. Ce matin-là, elle semblait s'être
148
levée avec une fièvre extraordinaire de beauté; elle avait ses grands yeux luisants
de combat.
«Quel est donc ce pari dont vous parliez hier soir?» lui demanda-t-il
brusquement.
Elle se mit à rire, sans répondre. Et comme il insistait:
«Vous verrez bien», dit-elle.
Alors, peu à peu, il se fâcha, il la traita durement. Ce fut une véritable scène de
jalousie, avec des allusions d'abord voilées, qui devinrent bientôt des accusations
toutes crues: elle s'était donnée en spectacle, elle avait laissé ses doigts dans ceux
de M. de Marsy pendant plus de deux minutes. Delestang, d'un air tranquille,
trempait de longues mouillettes dans son café au lait.
«Ah! si j'étais votre mari!» cria Rougon.
Clorinde s'était levée. Elle se tenait debout derrière Delestang, les deux mains
appuyées sur ses épaules.
«Eh bien, quoi? si vous étiez mon mari», demanda-t-elle.
Et se penchant vers Delestang, parlant dans ses cheveux, qu'elle soulevait d'un
souffle tiède:
«N'est-ce pas, mon ami, il serait bien sage, aussi sage que toi?»
Pour toute réponse, il plia le cou et baisa la main appuyée sur son épaule gauche.
Il regardait Rougon, la face émue et embarrassée, clignant les yeux, voulant lui
faire entendre qu'il allait peut-être un peu loin. Rougon faillit l'appeler imbécile.
Mais Clorinde ayant fait un signe par-dessus la tête de son mari, il la suivit à la
fenêtre où elle s'accouda. Un instant, elle resta muette, les yeux perdus sur
l'immense horizon. Puis elle dit, sans transition:
«Pourquoi voulez-vous quitter Paris? Vous ne m'aimez donc plus?... Écoutez, je
serai raisonnable, je suivrai vos conseils, si vous renoncez à vous exiler là-bas
dans votre abominable pays.»
Lui, à ce marché, devint grave. Il mit en avant les grands intérêts auxquels il
obéissait. Maintenant, il était impossible qu'il reculât. Et, pendant qu'il parlait,
Clorinde cherchait vainement à lire la vérité vraie sur son visage; il semblait très
décidé à partir.
«C'est bon, vous ne m'aimez plus, reprit-elle. Alors, je suis bien maîtresse d'agir à
ma guise... Vous verrez.»
149
Elle quitta la fenêtre sans contrariété, retrouvant son rire. Delestang, que le feu
continuait à intéresser, cherchait à déterminer le nombre approximatif des
cheminées du château. Mais elle l'interrompit, car elle avait tout juste le temps de
s'habiller, si elle ne voulait pas manquer la chasse. Rougon les accompagna
jusque dans le corridor, un large couloir de couvent, garni d'une moquette verte.
Clorinde, en s'en allant, s'amusa à lire de porte en porte les noms des invités,
écrits sur de petites pancartes encadrées de minces filets de bois. Puis, tout au
bout, elle se retourna; et, croyant voir Rougon perplexe, comme près de la
rappeler, elle s'arrêta, attendit quelques secondes, l'air souriant. Il rentra chez lui,
il ferma sa porte d'une main brutale. Le déjeuner fut avancé, ce matin-là. Dans la
galerie des Cartes, on causa beaucoup du temps, qui était excellent pour une
chasse à courre: une poussière diffuse de soleil, un air blond et vif, immobile
comme une eau dormante. Les voitures de la cour partirent du château un peu
avant midi. Le rendez-vous était au Puits-du-Roi, vaste carrefour en pleine forêt.
La vénerie impériale attendait là depuis une heure, les piqueurs à cheval, en
culotte de drap rouge, avec le grand chapeau galonné en bataille, les valets de
chiens, chaussés de souliers noirs à boucles d'argent, pour courir à l'aise au
milieu des taillis; et les voitures des invités venus des châteaux voisins, alignées
correctement, formaient un demi-cercle, en face de la meute tenue par les valets;
tandis que des groupes de dames et de chasseurs en uniforme faisaient au centre
un sujet de tableau ancien, une chasse sous Louis XV, ressuscitée dans l'air
blond. L'empereur et l'impératrice ne suivirent pas la chasse. Aussitôt après
l'attaque, leurs chars à bancs tournèrent dans une allée et revinrent au château.
Beaucoup de personnes les imitèrent. Rougon avait d'abord essayé
d'accompagner Clorinde; mais elle lançait son cheval si follement, qu'il perdit du
terrain et se décida à rentrer de dépit, furieux de la voir galoper côte à côte avec
M. de Marsy, au fond d'une allée, très loin.
Vers cinq heures et demie, Rougon fut prié de descendre prendre le thé, dans les
petits appartements de l'impératrice. C'était une faveur accordée d'ordinaire aux
hommes spirituels. Il y avait déjà là M. Beulin-d'Orchère et M. de Plouguern; et
ce dernier conta, en termes délicats, une farce très grosse, qui eut un grand
succès de rire. Cependant, les chasseurs rentraient à peine. Mme de Combelot
arriva, en affectant une lassitude extrême. Et, comme on lui demandait des
nouvelles, elle répondit avec des mots techniques:
«Oh! l'animal s'est fait battre pendant plus de quatre heures... Imaginez qu'il a
débouché un instant en plaine. Il avait repris un peu d'air... Enfin, il est allé se
laisser prendre à la mare Rouge. Un hallali superbe!»
Le chevalier Rusconi donna un autre détail, d'un air inquiet.
150
«Le cheval de Mme Delestang s'est emporté... Elle a disparu du côté de la route
de Pierrefonds. On n'a pas encore de ses nouvelles.»
Alors, on l'accabla de questions. L'impératrice paraissait désolée. Il raconta que
Clorinde avait suivi tout le temps un train d'enfer. Son allure enthousiasmait les
veneurs les plus accomplis. Puis, brusquement, son cheval s'était dérobé dans
une allée latérale.
«Oui, ajouta M. La Rouquette, qui brûlait de placer un mot, elle avait cravaché
cette pauvre bête avec une violence!... M. de Marsy s'est élancé derrière elle
pour lui porter secours. Il n'a pas reparu non plus.»
Mme de Llorentz, assise derrière Sa Majesté, se leva. Elle crut qu'on la regardait
en souriant. Elle devint toute blême. Maintenant, la conversation roulait sur les
dangers qu'on courait à la chasse. Un jour, le cerf, réfugié dans la cour d'une
ferme, s'était retourné si terriblement contre les chiens, qu'une dame avait eu une
jambe cassée, au milieu de la bagarre. Puis, on fit des suppositions. Si M. de
Marsy était parvenu à maîtriser le cheval de Mme Delestang, peut-être avaient-ils
mis pied à terre, tous les deux, pour se reposer quelques minutes; les abris, des
huttes, des hangars, des pavillons abondaient dans la forêt. Et il sembla à Mme
de Llorentz que les sourires redoublaient, tandis qu'on guettait du coin de l'oeil sa
fureur jalouse. Rougon se taisait, battant fiévreusement une marche sur ses
genoux, du bout des doigts.
«Bah! quand ils passeraient la nuit dehors!» dit entre ses dents M. de Plouguern.
L'impératrice avait donné des ordres pour que Clorinde fût invitée à venir
prendre le thé, si elle rentrait. Tout d'un coup, il y eut de légères exclamations. La
jeune femme était sur le seuil de la porte, le teint vif, souriante, triomphante. Elle
remercia Sa Majesté de l'intérêt qu'elle lui témoignait. Et, d'un air tranquille:
«Mon Dieu! je suis désolée. On a eu tort de s'inquiéter... J'avais fait avec M. de
Marsy le pari d'arriver la première à la mort du cerf. Sans ce maudit cheval...»
Puis, elle ajouta gaiement:
«Nous n'avons perdu ni l'un ni l'autre, voilà tout.»
Mais elle dut raconter l'aventure plus au long. Elle n'éprouva pas la moindre
gêne. Après dix minutes d'un galop furieux, son cheval s'était abattu, sans qu'elle
eût aucun mal. Alors, comme elle chancelait d'émotion, M. de Marsy l'avait fait
entrer un instant sous un hangar.
«Nous avions deviné! cria M. La Rouquette. Vous dites sous un hangar?... Moi,
j'avais dit dans un pavillon.
151
Vous deviez être bien mal là-dessous», ajouta méchamment M. de Plouguern.
Clorinde, sans cesser de sourire, répondit avec une lenteur heureuse:
«Non, je vous assure. Il y avait de la paille. Je me suis assise. Un grand hangar
plein de toiles d'araignée. La nuit tombait. C'était très drôle.»
Et, regardant en face Mme de Llorentz, elle continua, d'une voix plus traînante
encore, qui donnait aux mots une valeur particulière:
«M. de Marsy a été très bon pour moi.»
Depuis que la jeune femme racontait son accident, Mme de Llorentz appuyait
violemment deux doigts de sa main contre ses lèvres. Aux derniers détails, elle
ferma les yeux, comme prise d'un vertige de colère. Elle resta là encore une
minute; puis, ne se contenant plus, elle sortit. M. de Plouguern, très intrigué, se
glissa derrière elle. Clorinde, qui la guettait, eut un geste involontaire de victoire.
La conversation changea. M. Beulin-d'Orchère parlait d'un procès scandaleux
dont l'opinion se préoccupait beaucoup; il s'agissait d'une demande en
séparation, fondée sur l'impuissance du mari; et il rapportait certains faits avec
des phrases si décentes de magistrat, que Mme de Combelot, ne comprenant
pas, demandait des explications. Le chevalier Rusconi plut énormément en
chantant à demi-voix des chansons populaires du Piémont, des vers d'amour,
dont il donnait ensuite la traduction française. Au milieu d'une de ces chansons,
Delestang entra; il revenait de la forêt, où il battait les routes depuis deux heures,
à la recherche de sa femme ; on sourit de l'étrange figure qu'il avait. Cependant,
l'impératrice semblait prise tout d'un coup d'une vive amitié pour Clorinde. Elle
l'avait fait asseoir à son côté, elle causait chevaux avec elle. Pyrame, le cheval
monté par la jeune femme pendant la chasse, était d'un galop très dur; et elle
disait que, le lendemain, elle lui ferait donner César.
Rougon, dès l'arrivée de Clorinde, s'était approché d'une fenêtre, en affectant
d'être intéressé par des lumières qui s'allumaient au loin, à gauche du parc.
Personne ainsi ne put voir les légers tressaillements de sa face. Il demeura
longtemps debout, devant la nuit. Enfin il se retournait, l'air impassible, lorsque
M. de Plouguern, qui rentrait, s'approcha de lui, souffla à son oreille d'une voix
enfiévrée de curieux satisfait:
«Oh! une scène épouvantable... Vous avez vu, je l'ai suivie. Elle a justement
rencontré Marsy au bout des couloirs. Ils sont entrés dans une chambre. Là, j'ai
entendu Marsy lui dire carrément qu'elle l'assommait...
152
Elle est repartie comme une folle, en se dirigeant vers le cabinet de l'empereur...
Ma foi, oui, je crois qu'elle est allée mettre sur le bureau de l'empereur les
fameuses lettres...»
À ce moment, Mme de Llorentz reparut. Elle était toute blanche, les cheveux
envolés sur les tempes, l'haleine courte. Elle reprit sa place derrière l'impératrice,
avec le calme désespéré d'un patient qui vient de pratiquer sur lui-même quelque
terrible opération dont il peut mourir.
«Pour sûr, elle a lâché les lettres», répéta M. de Plouguern, en l'examinant.
Et, comme Rougon semblait ne pas comprendre, il alla se pencher derrière
Clorinde, lui racontant l'histoire. Elle l'écoutait ravie, les yeux allumés d'une joie
luisante. Ce fut seulement au sortir des petits appartements de l'impératrice,
quand vint l'heure du dîner, que Clorinde parut apercevoir Rougon. Elle lui prit
le bras, elle lui dit, tandis que Delestang marchait derrière eux:
«Eh bien, vous avez vu... Si vous aviez été gentil ce matin, je n'aurais pas failli
me casser les jambes.»
Le soir, il y eut une curée froide aux flambeaux, dans la cour du palais. En
quittant la salle à manger, le cortège des invités, au lieu de revenir
immédiatement à la galerie des Cartes, se dispersa dans les salons de la façade,
dont les fenêtres furent ouvertes toutes grandes. L'empereur prit place sur le
balcon central, où une vingtaine de personnes purent le suivre.
En bas, de la grille au vestibule, deux files de valets de pied en grande livrée, les
cheveux poudrés, ménageaient une large allée. Chacun d'eux tenait une longue
pique, au bout de laquelle flambaient des étoupes, dans des gobelets remplis
d'esprit-de-vin. Ces hautes flammes vertes dansaient en l'air, comme flottantes et
suspendues, tachant la nuit sans l'éclairer, ne tirant du noir que la double rangée
de gilets écarlates qu'elle rendait violâtres. Des deux côtés de la cour, une foule
s'entassait, des bourgeois de Compiègne, avec leurs dames, des visages blafards
grouillant dans l'ombre, d'où par moments un reflet des étoupes faisait sortir
quelque tête abominable, une face vert-de-grisée de petit rentier. Puis, au milieu,
devant le perron, les débris du cerf, en tas sur le pavé, étaient recouverts de la
peau de l'animal, étalée, la tête en avant; tandis que, à l'autre bout, contre la grille,
la meute attendait, entourée des piqueurs. Là, des valets de chiens en habit vert,
avec de grands bas de coton blanc, agitaient des torches. Une vive clarté
rougeâtre, traversée de fumées dont la suie roulait vers la ville, mettait, dans une
lueur de fournaise, les chiens serrés les uns contre les autres, soufflant
fortement, les gueules ouvertes.
153
L'empereur resta debout. Par instant, un éclat brusque des torches montrait sa
face vague, impénétrable. Clorinde, pendant tout le dîner, avait épié chacun de
ses gestes, sans surprendre en lui qu'une fatigue morne, l'humeur chagrine d'un
malade souffrant en silence. Une seule fois, elle crut le voir regarder M. de Marsy
obliquement, de son regard gris que ses paupières éteignaient. Au bord du
balcon, il demeurait maussade, un peu voûté, tordant sa moustache; pendant
que, derrière lui, les invités se haussaient, pour voir.
«Allez, Firmin!» dit-il, comme impatienté.
Les piqueurs sonnaient la Royale. Les chiens donnaient de la voix, hurlaient, le
cou tendu, dressés à demi sur leurs pattes de derrière, dans un élan d'effroyable
vacarme. Tout d'un coup, au moment où un valet montrait la tête du cerf à la
meute affolée, Firmin, le maître d'équipage, placé sur le perron, abaissa son
fouet; et la meute, qui attendait ce signal, traversa la cour en trois bonds, les
flancs haletant d'une rage d'appétit. Mais Firmin avait relevé son fouet. Les
chiens, arrêtés à quelque distance du cerf, s'aplatirent un instant sur le pavé,
l'échine secouée de frissons, la gueule cassée d'aboiements de désir. Et ils durent
reculer, ils retournèrent se ranger à l'autre bout, près de la grille.
«Oh! les pauvres bêtes! dit Mme de Combelot, d'un air de compassion
langoureuse.
Superbe!» cria M. La Rouquette.
Le chevalier Rusconi applaudissait. Des dames se penchaient, très excitées, avec
de petits battements aux coins des lèvres, le coeur tout gonflé du besoin de voir
les chiens manger. On ne leur donnait pas leurs os tout de suite; c'était très
émotionnant.
«Non, non, pas encore», murmuraient des voix grasses.
Cependant, Firmin, à deux reprises, avait levé et baissé son fouet. La meute
écumait, exaspérée. À la troisième fois, le maître d'équipage ne releva pas le
fouet. Le valet s'était sauvé, en emportant la peau et la tête du cerf. Les chiens se
ruèrent, se vautrèrent sur les débris; leurs abois furieux s'apaisaient dans un
grognement sourd, un tremblement convulsif de jouissance. Des os craquaient.
Alors, sur le balcon, aux fenêtres, ce fut une satisfaction; les dames avaient des
sourires aigus, en serrant leurs dents blanches; les hommes soufflaient, les yeux
vifs, les doigts occupés à tordre quelque cure-dent apporté de la salle à manger.
Dans la cour, il y eut une soudaine apothéose; les piqueurs sonnaient des
fanfares; les valets de chiens secouaient les torches; des flammes de Bengale
154
brûlaient, sanglantes, incendiant la nuit, baignant les têtes placides des bourgeois
de Compiègne, entassés sur les côtés, d'une pluie rouge, à larges gouttes.
L'empereur, tout de suite, tourna le dos. Et comme Rougon se trouvait à côté de
lui, il parut sortir de la profonde rêverie qui le tenait maussade depuis le dîner.
«Monsieur Rougon, dit-il, j'ai songé à votre affaire... Il y a des obstacles,
beaucoup d'obstacles.»
Il s'arrêta, il ouvrit les lèvres, les referma. Puis, s'en allant, il dit encore:
«Il faut rester à Paris, monsieur Rougon.»
Clorinde, qui entendit, eut un geste vif de triomphe. Le mot de l'empereur ayant
couru, tous les visages redevinrent graves et anxieux, pendant que Rougon
traversait lentement les groupes, se dirigeant vers la galerie des Cartes.
Et, en bas, les chiens achevaient leurs os. Ils se coulaient furieusement les uns
sous les autres, pour arriver au milieu du tas. C'était une nappe d'échines
mouvantes, les blanches, les noires, se poussant, s'allongeant, s'étalant comme
une mare vivante, dans un ronflement vorace. Les mâchoires se hâtaient,
mangeaient vite, avec la fièvre de tout manger. De courtes querelles se
terminaient par un hurlement. Un gros braque, une bête superbe, fâché d'être
trop au bord, recula et s'élança d'un bond au milieu de la bande. Il fit son trou, il
but un lambeau des entrailles du cerf.
Chapitre VIII
Des semaines se passèrent. Rougon avait repris sa vie de lassitude et d'ennui.
Jamais il ne faisait allusion à l'ordre que l'empereur lui avait donné de rester à
Paris. Il parlait seulement de son échec, des prétendus obstacles qui s'opposaient
à son défrichement d'un coin des Landes; et, sur ce sujet, il ne tarissait pas. Quels
pouvaient être ces obstacles? Lui, n'en voyait aucun. Il allait jusqu'à s'emporter
contre l'empereur, dont il était impossible, disait-il, de tirer une explication
quelconque. Peut-être Sa Majesté avait-elle craint d'être obligée de subventionner
l'affaire?
Cependant, à mesure que les jours coulaient, Clorinde multipliait ses visites rue
Marbeuf. Chaque après-midi, elle semblait attendre de Rougon quelque nouvelle,
elle le regardait d'un air de surprise, en le voyant rester muet. Depuis son séjour
à Compiègne, elle vivait dans l'espoir d'un brusque triomphe; elle avait imaginé
tout un drame, une colère furieuse de l'empereur, une chute retentissante de M.
de Marsy, une rentrée immédiate du grand homme au pouvoir. Ce plan de
femme lui semblait d'un succès certain. Aussi, au bout d'un mois, son
155
étonnement fut-il immense, lorsqu'elle vit le comte rester au ministère. Et elle
conçut un dédain pour l'empereur, qui ne savait pas se venger. Elle, à sa place,
aurait eu la passion de sa rancune. À quoi songeait-il donc, dans l'éternel silence
qu'il gardait?
Clorinde, toutefois, ne désespérait pas encore. Elle flairait la victoire, quelque
coup de grâce imprévu. M. de Marsy était ébranlé. Rougon avait pour elle des
attentions de mari qui craint d'être trompé. Depuis ses accès d'étrange jalousie à
Compiègne, il la surveillait d'une façon plus paternelle, la noyait de morale,
voulait la voir tous les jours. La jeune femme souriait, certaine maintenant qu'il
ne quitterait pas Paris. Pourtant, vers le milieu de décembre, après des semaines
d'une paix endormie, il recommença à parler de sa grande affaire. Il avait vu des
banquiers, il rêvait de se passer de l'appui de l'empereur. Et, de nouveau, on le
trouva perdu au milieu de cartes, de plans, d'ouvrages spéciaux. Gilquin, disait-il,
avait déjà racolé plus de cinq cents ouvriers, qui consentaient à s'en aller là-bas;
c'était la première poignée d'hommes d'un peuple. Alors, Clorinde, s'enrageant à
sa besogne, mit en branle toute la bande des amis.
Ce fut un travail énorme. Chacun prit un rôle. L'entente eut lieu à demi-mots,
chez Rougon lui-même, dans les coins, le dimanche et le jeudi. On se partageait
les missions difficiles. On se lançait tous les jours au milieu de Paris, avec la
volonté entêtée de conquérir une influence. On ne dédaignait rien; les plus petits
succès comptaient. On profitait de tout, on tirait ce qu'on pouvait des moindres
événements, on utilisait la journée entière, depuis le bonjour du matin jusqu'à la
dernière poignée de main du soir. Les amis des amis devinrent complices, et
encore les amis de ceux-là. Paris entier fut pris dans cette intrigue. Au fond des
quartiers perdus, il y avait des gens qui soupiraient après le triomphe de Rougon,
sans savoir au juste pourquoi. La bande, dix à douze personnes, tenait la ville.
«Nous sommes le gouvernement de demain», disait sérieusement Du Poizat.
Il établissait des parallèles entre eux et les hommes qui avaient fait le Second
Empire. Il ajoutait:
«Je serai le Marsy de Rougon.»
Un prétendant n'était qu'un nom. Il fallait une bande pour faire un
gouvernement. Vingt gaillards qui ont de gros appétits sont plus forts qu'un
principe! et quand ils peuvent mettre avec eux le prétexte d'un principe, ils
deviennent invincibles. Lui, battait le pavé, allait dans les journaux, où il fumait
des cigares, en minant sourdement M. de Marsy; il savait toujours des histoires
délicates sur son compte; il l'accusait d'ingratitude et d'égoïsme. Puis, lorsqu'il
avait amené le nom de Rougon, il laissait échapper des demi-mots, élargissant
156
des horizons extraordinaires de vagues promesses: celui-là, s'il pouvait seulement
ouvrir les mains un jour, ferait tomber sur tout le monde une pluie de
récompenses, de cadeaux, de subventions. Il entretenait ainsi la presse de
renseignements, de citations, d'anecdotes, qui occupaient continuellement le
public de la personnalité du grand homme; deux petites feuilles publièrent le
récit d'une visite à l'hôtel de la rue Marbeuf; d'autres parlèrent du fameux
ouvrage sur la constitution anglaise et la constitution de 52. La popularité
semblait venir, après un silence hostile de deux années; un sourd murmure
d'éloges montait. Et Du Poizat se livrait à d'autres besognes, des
maquignonnages inavouables, l'achat de certains appuis, un jeu de Bourse
passionné sur l'entrée plus ou moins sûre de Rougon au ministère.
«Ne songeons qu'à lui, répétait-il souvent, avec cette liberté de parole qui gênait
les hommes gourmés de la bande. Plus tard, il songera à nous.»
M. Beulin-d'Orchère avait l'intrigue lourde; il évoqua contre M. de Marsy une
affaire scandaleuse, qu'on se hâta d'étouffer. Il se montrait plus adroit, en laissant
dire qu'il pourrait bien être garde des sceaux un jour, si son beau-frère remontait
au pouvoir; ce qui mettait à sa dévotion les magistrats ses collègues. M. Kahn
menait également une troupe à l'attaque, des financiers, des députés, des
fonctionnaires, grossissant les rangs de tous les mécontents rencontrés en
chemin; il s'était fait un lieutenant docile de M. Béjuin; il employait même M. de
Combelot et M. La Rouquette, sans que ceux-ci se doutassent le moins du
monde des travaux auxquels il les poussait. Lui, agissait dans le monde officiel,
très haut, étendant sa propagande jusqu'aux Tuileries, travaillant souterrainement
pendant plusieurs jours, pour qu'un mot, de bouche en bouche, fût enfin répété
à l'empereur.
Mais ce furent surtout les femmes qui s'employèrent avec passion. Il y eut là des
dessous terribles, une complication d'aventures dont on ignora toujours au juste
la portée. Mme Correur n'appelait plus la jolie Mme Bouchard que «ma petite
chatte». Elle l'emmenait à la campagne, disait-elle; et, pendant une semaine, M.
Bouchard vivait en garçon, M. d'Escorailles lui-même était réduit à passer ses
soirées dans les petits théâtres. Un jour, Du Poizat avait rencontré ces dames
avec des messieurs décorés; ce dont il s'était bien gardé de parler. Mme Correur
habitait maintenant deux appartements, l'un rue Blanche, l'autre rue Mazarine; ce
dernier était très coquet; Mme Bouchard y venait l'après-midi, prenait la clef
chez la concierge. On racontait aussi la conquête d'un grand fonctionnaire, faite
par la jeune femme un matin de pluie, comme elle traversait le Pont-Royal, en
retroussant ses jupons.
157
Puis, le fretin des amis s'agitait, s'utilisait le plus possible. Le colonel Jobelin se
rendait dans un café des boulevards pour voir d'anciens amis, des officiers; il les
catéchisait, entre deux parties de piquet; et quand il en avait embauché une demi-
douzaine, il se frottait les mains, le soir, en répétant que «toute l'armée était pour
la bonne cause». M. Bouchard se livrait, au ministère à un racolage semblable;
peu à peu, il avait soufflé aux employés une haine féroce contre M. de Marsy; il
gagnait jusqu'aux garçons de bureau, il faisait soupirer tout ce monde dans
l'attente d'un âge d'or, dont il parlait à l'oreille de ses intimes. M. d'Escorailles
agissait sur la jeunesse riche, auprès de laquelle il vantait les idées larges de
Rougon, sa tolérance pour certaines fautes, son amour de l'audace et de la force.
Enfin, les Charbonnel eux-mêmes, sur les bancs du Luxembourg, où ils allaient
attendre, chaque après-midi, l'issue de leur interminable procès, trouvaient
moyen d'enrégimenter les petits rentiers du quartier de l'Odéon.
Quant à Clorinde, elle ne se contentait pas d'avoir la haute main sur toute la
bande. Elle menait des opérations très compliquées, dont elle n'ouvrait la bouche
à personne. Jamais on ne l'avait rencontrée, le matin, dans des peignoirs aussi
mal agrafés, traînant plus passionnément, au fond de quartiers louches, son
portefeuille de ministre, crevé aux coutures, sanglé de bouts de corde. Elle
donnait à son mari des commissions extraordinaires, que celui-ci faisait avec une
douceur de mouton, sans comprendre. Elle envoyait Luigi Pozzo porter des
lettres; elle demandait à M. de Plouguern de l'accompagner, puis le laissait
pendant une heure, sur un trottoir, à attendre. Un instant, la pensée dut lui venir
de faire agir le gouvernement italien en faveur de Rougon. Sa correspondance
avec sa mère, toujours fixée à Turin, prit une activité folle. Elle rêvait de
bouleverser l'Europe, et allait jusqu'à deux fois par jour chez le chevalier
Rusconi, pour y rencontrer des diplomates. Souvent, maintenant, dans cette
campagne si étrangement conduite, elle semblait se souvenir de sa beauté. Alors,
certains après-midi, elle sortait débarbouillée, peignée, superbe. Et, quand ses
amis, surpris eux mêmes, lui disaient qu'elle était belle:
«Il le faut bien!» répondait-elle, avec un singulier air de lassitude résignée.
Elle se gardait comme un argument irrésistible. Pour elle, se donner ne tirait pas
à conséquence. Elle y mettait si peu de plaisir, que cela devenait une affaire
pareille aux autres, un peu plus ennuyeuse peut-être. Lorsqu'elle était revenue de
Compiègne, Du Poizat, qui connaissait l'aventure de la chasse à courre, avait
voulu savoir dans quels termes elle restait avec M. de Marsy. Vaguement, il
songeait à trahir Rougon pour le comte, si Clorinde arrivait à être la maîtresse
toute-puissante de ce dernier. Mais elle s'était presque fâchée, en niant
énergiquement toute l'histoire. Il la jugeait donc bien sotte, pour la soupçonner
d'une liaison semblable? Et, oubliant son démenti, elle avait laissé entendre
158
qu'elle ne reverrait même pas M. de Marsy. Autrefois encore, elle aurait pu rêver
de l'épouser. Jamais un homme d'esprit, selon elle, ne travaillait sérieusement à la
fortune d'une maîtresse. D'ailleurs, elle mûrissait un autre plan.
«Voyez-vous, disait-elle parfois, il y a souvent plusieurs façons d'arriver où l'on
veut; mais, de toutes ces façons, il n'y en a jamais qu'une qui fasse plaisir... Moi,
j'ai des choses à contenter.»
Elle couvait toujours Rougon des yeux, elle le voulait grand, comme si elle eût
rêvé de l'engraisser de puissance, pour quelque régal futur. Elle gardait sa
soumission de disciple, se mettait dans son ombre avec une humilité pleine de
cajolerie. Lui, au milieu de l'agitation continue de la bande, semblait ne rien voir.
Dans son salon, le jeudi et le dimanche, il faisait des réussites, pesamment, le nez
sur les cartes, sans paraître entendre les chuchotements, derrière son dos. La
bande causait de l'affaire, s'adressait des signes par-dessus sa tête, complotait au
coin de son feu, comme s'il n'eût pas été là, tant il semblait bonhomme ; il
demeurait impassible, détaché de tout, si éloigné des choses dont on parlait à
voix basse, qu'on finissait par hausser la voix, en s'égayant de ses distractions.
Lorsqu'on mettait la conversation sur sa rentrée au pouvoir, il s'emportait, il
jurait de ne jamais bouger, quand même un triomphe l'attendrait au bout de sa
rue; et, en effet, il s'enfermait de plus en plus étroitement chez lui, affectant une
ignorance absolue des événements extérieurs. Le petit hôtel de la rue Marbeuf,
d'où rayonnait une telle fièvre de propagande, était un lieu de silence et de
sommeil, au seuil duquel les familiers se jetaient des coups d'oeil d'intelligence,
pour laisser dehors l'odeur de bataille qu'ils apportaient dans leurs vêtements.
«Allons donc! criait Du Poizat, il nous fait tous poser! il nous entend très bien.
Regardez ses oreilles, le soir; on les voit s'élargir.»
À dix heures et demie, lorsqu'ils se retiraient tous ensemble, c'était le sujet de
conversation habituel. Il n'était pas possible que le grand homme ignorât le
dévouement de ses amis. Il jouait au Bon Dieu, disait encore l'ancien sous-préfet.
Ce diable de Rougon vivait comme une idole indoue, assoupi dans la satisfaction
de lui-même, les mains croisées sur le ventre, souriant et béat au milieu d'une
foule de fidèles, qui l'adoraient en se coupant les entrailles en quatre. On
déclarait cette comparaison très juste.
«Je le surveillerai, vous verrez», concluait Du Poizat.
Mais on eut beau étudier le visage de Rougon, on le trouva toujours fermé,
paisible, presque naïf. Peut-être était-il de bonne foi. D'ailleurs, Clorinde
préférait qu'il ne se mêlât de rien. Elle redoutait de le voir se mettre en travers de
ses plans, si on le forçait un jour à ouvrir les yeux. C'était comme malgré lui
159
qu'on travaillait à sa fortune. Il s'agissait de le pousser quand même, de l'asseoir à
quelque sommet, violemment. Ensuite, on compterait.
Cependant, peu à peu, les choses marchant, avec trop de lenteur, la bande finit
par s'impatienter. Les aigreurs de Du Poizat l'emportèrent. On ne reprocha pas
nettement à Rougon tout ce qu'on faisait pour lui; mais on le larda d'allusions, de
mots amers à double entente. Maintenant, le colonel venait quelquefois aux
soirées, les pieds blancs de poussière; il n'avait pas eu le temps de passer chez lui,
il s'était éreinté à courir tout l'après-midi; des courses bêtes dont on ne lui aurait
sans doute jamais de reconnaissance. D'autres soirs, c'était M. Kahn, les yeux
gros de fatigue, qui se plaignait de veiller trop tard, depuis un mois; il allait
beaucoup dans le monde, non que cela l'amusât, grand Dieu; mais il y
rencontrait certaines gens pour certaines affaires. Ou bien Mme Correur
racontait des histoires attendrissantes, l'histoire d'une pauvre jeune femme, une
veuve très recommandable, à laquelle elle allait tenir compagnie; et elle regrettait
de n'avoir aucune puissance, elle disait que, si elle était le gouvernement, elle
empêcherait bien des injustices. Puis, tous ses amis étalaient leur propre misère;
chacun se lamentait, disait quelle serait sa situation, s'il ne s'était pas montré trop
bête; doléances sans fin que des regards jetés sur Rougon soulignaient
clairement. On l'éperonnait au sang, on allait jusqu'à vanter M. de Marsy. Lui,
d'abord, avait conservé sa belle tranquillité. Il ne comprenait toujours pas. Mais,
au bout de quelques soirées, de légers tressaillements passèrent sur sa face, à
certaines phrases prononcées dans son salon. Il ne se fâchait point, il serrait un
peu les lèvres, comme sous d'invisibles piqûres d'aiguille. Et, à la longue, il devint
si nerveux, qu'il abandonna ses réussites; elles ne réussissaient plus, il préférait se
promener à petits pas, causant, quittant brusquement les gens, quand les
reproches déguisés commençaient. Par moments, des fureurs blanches le
prenaient, il semblait serrer avec force les mains derrière le dos, pour ne pas
céder à l'envie de jeter à la rue tout ce monde.
«Mes enfants, dit un soir le colonel, moi, je ne reviens pas de quinze jours... Il
faut le bouder. Nous verrons s'il s'amusera tout seul.»
Alors, Rougon, qui rêvait de fermer sa porte, fut très blessé de l'abandon où on
le laissait. Le colonel avait tenu parole; d'autres l'imitaient; le salon était presque
vide, il manquait toujours cinq ou six amis. Lorsqu'un d'eux reparaissait après
une absence, et que le grand homme lui demandait s'il n'avait pas été malade, il
répondait non d'un air surpris, et il ne donnait aucune explication. Un jeudi, il ne
vint personne. Rougon passa la soirée seul, à se promener dans la vaste pièce, les
mains derrière le dos, la tête basse. Il sentait pour la première fois la force du lien
qui l'attachait à sa bande. Des haussements d'épaules disaient son mépris, quand
il songeait à la bêtise des Charbonnel, à la rage envieuse de Du Poizat, aux
160
douceurs louches de Mme Correur. Pourtant ces familiers, qu'il tenait en si
médiocre estime, il avait le besoin de les voir, de régner sur eux; un besoin de
maître jaloux, pleurant en secret les moindres infidélités. Même, au fond de son
coeur, il était attendri par leur sottise, il aimait leurs vices. Ils semblaient à présent
faire partie de son être, ou plutôt c'était lui qui se trouvait lentement absorbé; à
ce point qu'il restait comme diminué les jours où ils s'écartaient de sa personne.
Aussi, finit-il par leur écrire, lorsque leur absence se prolongeait. Il allait jusqu'à
les voir chez eux, pour faire la paix, après les bouderies sérieuses. Maintenant, on
vivait en continuelle querelle, rue Marbeuf avec cette fièvre de ruptures et de
raccommodements des ménages dont l'amour s'aigrit.
Dans les derniers jours de décembre, il y eut une débandade particulièrement
grave. Un soir, sans qu'on sût pourquoi, les mots amenant les mots, on s'était
dévoré entre soi, à dents aiguës. Pendant près de trois semaines, on ne se revit
pas. La vérité était que la bande commençait à désespérer. Les efforts les plus
savants n'aboutissaient à aucun résultat appréciable. La situation ne semblait pas
devoir changer de longtemps, la bande abandonnait le rêve de quelque
catastrophe imprévue qui aurait rendu Rougon nécessaire. Elle avait attendu
l'ouverture de la session du Corps législatif; mais la vérification des pouvoirs
s'était faite sans amener autre chose qu'un refus de serment de deux députés
républicains. À cette heure, M. Kahn lui-même, l'homme souple et profond du
groupe, ne comptait plus voir tourner à leur profit la politique générale. Rougon,
exaspéré, s'occupait de son affaire des Landes avec un redoublement de passion,
comme pour cacher les tressaillements de sa face, qu'il ne parvenait plus à
endormir.
«Je ne me sens pas bien, disait-il parfois. Vous voyez, mes mains tremblent...
Mon médecin m'a ordonné de faire de l'exercice. Je suis toute la journée dehors.»
En effet, il sortait beaucoup. On le rencontrait, les mains ballantes, la tête haute,
distrait. Quand on l'arrêtait, il racontait des choses interminables. Un matin,
comme il rentrait déjeuner, après une promenade du côté de Chaillot, il trouva
une carte de visite à tranche dorée, sur laquelle s'étalait le nom de Gilquin, écrit à
la main, en belle anglaise; la carte était très sale, toute marquée de doigts gras. Il
sonna son domestique.
«La personne qui vous a remis cette carte n'a rien dit?» demanda-t-il.
Le domestique, nouveau dans la maison, eut un sourire.
«C'est un monsieur en paletot vert. Il a l'air bien aimable, il m'a offert un
cigare... Il a dit seulement qu'il était un de vos amis.»
161
Et il se retirait, lorsqu'il se ravisa.
«Je crois qu'il y a quelque chose d'écrit derrière.»
Rougon retourna la carte et lut ces mots au crayon:
«Impossible d'attendre. Je passerai dans la soirée. C'est très pressé, une drôle
d'affaire.» Il eut un geste d'insouciance. Mais, après son déjeuner, la phrase:
«C'est très pressé, une drôle d'affaire», lui revint à l'esprit, s'imposa, finit par
l'impatienter. Quelle pouvait être cette affaire que Gilquin trouvait drôle? Depuis
qu'il avait chargé l'ancien commis voyageur de besognes obscures et
compliquées, il le voyait régulièrement une fois par semaine, le soir; jamais celui-
ci ne s'était présenté le matin. Il s'agissait donc d'une chose extraordinaire.
Rougon, à bout de suppositions, pris d'une impatience qu'il trouvait lui-même
ridicule, se décida à sortir, à tenter de voir Gilquin avant la soirée.
«Quelque histoire d'ivrogne, pensait-il en descendant les Champs-Élysées. Enfin,
je serai tranquille.»
Il allait à pied, voulant suivre l'ordonnance de son médecin. La journée était
superbe, un clair soleil de janvier dans un ciel blanc. Gilquin ne demeurait plus
passage Guttin, aux Batignolles. Sa carte portait: rue Guisarde, faubourg Saint-
Germain.
Rougon eut toutes les peines du monde à découvrir cette rue abominablement
sale, située près de Saint-Sulpice. Il trouva, au fond d'une allée noire, une
concierge couchée, qui lui cria de son lit, d'une voix cassée par la fièvre:
«M. Gilquin!... Ah! je ne sais pas. Voyez au quatrième, tout en haut, la porte à
gauche.»
Au quatrième étage, le nom de Gilquin était écrit sur la porte, entouré
d'arabesques représentant des coeurs enflammés percés de flèches. Mais il eut
beau frapper, il n'entendit, derrière le bois, que le tic-tac d'un coucou et le
miaulement d'une chatte, très doux dans le silence. À l'avance, il se doutait qu'il
faisait une course inutile; cela le soulagea pourtant d'être venu. Il redescendit,
calmé, en se disant qu'il pouvait bien attendre le soir. Puis, dehors, il ralentit le
pas; il traversa le marché Saint-Germain, suivit la rue de Seine, sans but, un peu
las déjà, décidé cependant à rentrer à pied. Et, comme il arrivait à la hauteur de
la rue Jacob, il songea aux Charbonnel. Depuis dix jours, il ne les avait pas vus.
Ils le boudaient. Alors, il résolut de monter un instant chez eux pour leur tendre
la main. Cet après-midi, le temps était si tiède, qu'il se sentait tout attendri.
162
La chambre des Charbonnel, à l'hôtel du Périgord, donnait sur la cour, un puits
sombre, d'où montait une odeur d'évier mal lavé. Elle était noire, grande, avec un
mobilier d'acajou éclopé et des rideaux de damas rouge déteint. Lorsque Rougon
entra, Mme Charbonnel pliait ses robes, qu'elle mettait au fond d'une grande
malle, tandis que M. Charbonnel, suant, les bras raidis, ficelait une autre malle,
plus petite.
«Eh bien, vous partez? demanda-t-il en souriant.
Oh! oui, répondit Mme Charbonnel avec un profond soupir; cette fois, c'est
bien fini.»
Cependant, ils s'empressèrent, très flattés de le voir chez eux. Toutes les chaises
étaient encombrées par des vêtements, des paquets de linge, des paniers dont les
flancs crevaient. Il s'assit sur le bord du lit, en reprenant de son air bonhomme :
«Laissez donc! je suis très bien là... Continuez ce que vous faisiez, je ne veux pas
vous déranger... C'est par le train de huit heures que vous partez?
Oui, par le train de huit heures, dit M. Charbonnel. Ça nous fait encore six
heures à passer dans ce Paris... Ah! nous nous en souviendrons longtemps,
monsieur Rougon.»
Et lui qui parlait peu d'ordinaire, lâcha des choses terribles, alla jusqu'à monter le
poing à la fenêtre, en disant qu'il fallait venir dans une ville pareille, pour ne pas
voir clair chez soi, à deux heures de l'après-midi. Ce jour sale tombant du puits
étroit de la cour, c'était Paris. Mais, Dieu merci! il allait retrouver le soleil, dans
son jardin de Plassans. Et il regardait autour de lui s'il n'oubliait rien. Le matin, il
avait acheté un Indicateur des chemins de fer. Sur la cheminée, dans un papier
taché de graisse, il montra un poulet qu'ils emportaient pour manger en route.
«Ma bonne, répétait-il, as-tu bien vidé tous les tiroirs?... J'avais des pantoufles
dans la table de nuit... Je crois que des papiers sont tombés derrière la
commode...»
Rougon, au bord du lit, regardait avec un serrement de coeur les préparatifs de
ces vieilles gens, dont les mains tremblaient en faisant leurs paquets. Il sentait un
muet reproche dans leur émotion. C'était lui qui les avait retenus à Paris; et cela
aboutissait à un échec absolu, à une véritable fuite.
«Vous avez tort», murmura-t-il.
Mme Charbonnel eut un geste de supplication, comme pour le faire taire. Elle
dit vivement:
163
«Écoutez, monsieur Rougon, ne nous promettez rien. Notre malheur
recommencerait... Quand je pense que depuis deux ans et demi nous vivons ici!
Deux ans et demi, mon Dieu, au fond de ce trou!... Je garderai pour le restant
de mes jours des douleurs dans la jambe gauche; c'est moi qui couchais du côté
de la ruelle, et le mur, là, derrière vous, pisse l'eau... Non, je ne puis pas tout
vous dire. Ça serait trop long. Nous avons mangé un argent fou. Tenez, hier, j'ai
dû acheter cette malle pour emporter ce que nous avons usé à Paris, des
vêtements mal cousus qu'on nous a vendus les yeux de la tête, du linge qui me
revenait en loques de la blanchisseuse... Ah! ce sont vos blanchisseuses que je
ne regretterai pas, par exemple! Elles brûlent tout avec leurs acides.»
Et elle jeta un tas de chiffons dans la malle, en criant:
«Non, non, nous partons. Voyez-vous, une heure de plus, et j'en mourrais.»
Mais Rougon, avec entêtement, reparla de leur affaire. Ils avaient donc appris de
bien mauvaises nouvelles? Alors, les Charbonnel, presque en pleurant, lui
contèrent que l'héritage de leur petit-cousin Chevassu allait décidément leur
échapper. Le Conseil d'État était sur le point d'autoriser les soeurs de la Sainte-
Famille à accepter le legs de cinq cent mille francs. Et ce qui avait achevé de leur
ôter tout espoir, c'était qu'on leur avait appris la présence de monseigneur
Rochart à Paris, où il venait une seconde fois pour enlever l'affaire.
Tout d'un coup, M. Charbonnel, pris d'un brusque emportement, cessa de
s'acharner sur la petite malle et se tordit les bras, en répétant d'une voix brisée:
«Cinq cent mille francs! Cinq cent mille francs!»
Le coeur manqua à tous deux. Ils s'assirent, le mari sur la malle, la femme sur un
paquet de linge, au milieu du bouleversement de la pièce. Et, avec des paroles
longues et molles, Ils se plaignirent; quand l'un se taisait, l'autre recommençait.
Ils rappelaient leur tendresse pour le petit-cousin Chevassu. Comme Ils l'avaient
aimé! La vérité était qu'ils ne le voyaient plus depuis dix-sept ans, lorsqu'ils
avaient appris sa mort. Mais, en ce moment, ils s'attendrissaient de très bonne
foi, ils croyaient l'avoir entouré de toutes sortes d'attentions pendant sa maladie.
Puis, ils accusèrent les soeurs de la Sainte-Famille de manoeuvres honteuses; elles
avaient capté la confiance de leur parent, écartant de lui ses amis, exerçant une
pression de toutes les heures sur sa volonté affaiblie de malade. Mme
Charbonnel, qui était pourtant dévote, alla jusqu'à conter une histoire
abominable, par laquelle leur petit-cousin Chevassu serait mort de peur, après
avoir écrit son testament sous la dictée d'un prêtre, qui lui avait montré le diable,
au pied de son lit. Quant à l'évêque de Faverolles, Mgr Rochart, il faisait là un
vilain métier, en dépouillant de leur bien de braves gens, connus de tout Plassans
164
pour l'honnêteté avec laquelle ils s'étaient amassé une petite aisance, dans les
huiles.
«Mais tout n'est peut-être pas perdu, dit Rougon qui les voyait faiblir. Mgr
Rochart n'est pas le Bon Dieu... Je n'ai pu m'occuper de vous. J'ai tant d'affaires!
Laissez-moi voir où en sont les choses. Je ne veux pas qu'on vous mange.»
Les Charbonnel se regardèrent avec un léger haussement d'épaules. Le mari
murmura:
«Ce n'est pas la peine, monsieur Rougon.»
Et comme Rougon insistait, en jurant qu'il allait faire tous ses efforts, qu'il
n'entendait pas les voir partir ainsi:
«Ce n'est pas la peine, bien sûr, répéta la femme. Vous vous donneriez du mal
pour rien... Nous avons causé de vous avec notre avocat. Il s'est mis à rire, il
nous a dit que vous n'étiez pas de force en ce moment contre Mgr Rochart.
Quand on n'est pas de force, que voulez-vous? dit à son tour M. Charbonnel.
Il vaut mieux céder.»
Rougon avait baissé la tête. Les phrases de ces vieilles gens l'atteignaient comme
des soufflets. Jamais il n'avait souffert plus cruellement de son impuissance.
Cependant, Mme Charbonnel continuait:
«Nous allons retourner à Plassans. C'est beaucoup plus sage... Oh! nous ne nous
quittons pas fâchés, monsieur Rougon. Quand nous verrons là-bas Mme Félicité
votre mère, nous lui dirons que vous vous êtes mis en quatre pour nous. Et si
d'autres nous questionnent, n'ayez pas peur, ce n'est jamais nous qui vous
nuirons. On n'est point tenu de faire plus qu'on ne peut, n'est-ce pas?»
C'était le comble. Il s'imaginait les Charbonnel débarquant au fond de sa
province. Dès le soir, toute la petite ville clabaudait. C'était pour lui un échec
personnel, une défaite dont il mettrait des années à se relever.
«Restez! cria-t-il, je veux que vous restiez!... Nous verrons si Mgr Rochart
m'avale d'une bouchée!»
Il riait d'un rire inquiétant, qui effraya les Charbonnel. Pourtant ils résistaient
toujours. Enfin, ils consentirent à demeurer quelque temps encore à Paris, huit
jours, pas plus. Le mari dénouait laborieusement les cordes dont il avait ficelé la
petite malle; la femme, bien qu'il fût à peine trois heures, venait d'allumer une
bougie, pour replacer le linge et les vêtements dans les tiroirs. Quand il les quitta,
Rougon leur serra affectueusement la main, en renouvelant ses promesses.
165
Dans la rue, au bout de dix pas, il se repentit. Pourquoi avait-il retenu ces
Charbonnel, qui s'entêtaient à vouloir partir? C'était une excellente occasion
pour se débarrasser d'eux. Maintenant, il se trouvait plus que jamais engagé à
leur faire gagner leur procès. Et il était surtout irrité contre lui-même, en
s'avouant les motifs de vanité auxquels il avait obéi. Cela lui semblait indigne de
sa force. Enfin, il avait promis, il aviserait. Il descendit la rue Bonaparte, suivit le
quai et traversa le pont des Saints-Pères.
Le temps restait doux. Sur la rivière, cependant, un vent très vif soufflait. Il se
trouvait au milieu du pont, boutonnant son paletot, lorsqu'il aperçut devant lui
une grosse dame chargée de fourrures, qui lui barrait le trottoir. À la voix, il
reconnut Mme Correur.
«Ah! c'est vous, disait-elle d'un air dolent. Il faut que je vous rencontre pour
consentir à vous serrer la main... Je ne serais pas allée chez vous de huit jours.
Non, vous n'êtes pas assez obligeant.»
Et elle lui reprocha de n'avoir pas fait une démarche qu'elle lui demandait depuis
des mois. Il s'agissait toujours de cette demoiselle Herminie Billecoq, une
ancienne élève de Saint-Denis, que son séducteur, un officier, consentait à
épouser, si quelque âme honnête voulait bien avancer la dot réglementaire.
D'ailleurs, toutes ces dames la persécutaient; Mme veuve Leturc attendait son
bureau de tabac; les autres, Mme Chardon, Mme Testanière, Mme Jalaguier,
venaient tous les jours pleurer misère chez elle et lui rappeler les engagements
qu'elle avait cru pouvoir prendre.
«Moi, je comptais sur vous, dit-elle, en terminant. Oh! vous m'avez laissée dans
un joli pétrin!... Tenez, de ce pas, je vais au ministère de l'Instruction publique,
pour la bourse du petit Jalaguier. Vous me l'aviez promise, cette bourse.»
Elle soupira, elle murmura encore:
«Enfin, nous sommes bien forcés de trotter, puisque vous refusez d'être notre
Bon Dieu à tous.»
Rougon, que le vent incommodait, gonflait le dos en regardant, au bas du pont,
le port Saint-Nicolas, qui mettait là un coin de ville marchande. Tout en écoutant
Mme Correur, il s'intéressait à une péniche chargée de pains de sucre; des
hommes la déchargeaient, en faisant glisser les pains le long d'une rigole formée
de deux planches. Trois cents personnes, du haut des quais, suivaient cette
manoeuvre.
«Je ne suis rien, je ne peux rien, répondit-il. Vous avez tort de me garder
rancune.»
166
Mais elle reprit d'un ton superbe:
«Laissez donc; je vous connais, moi! Quand vous voudrez, vous serez tout... Ne
faites pas le finaud, Eugène!»
Il ne put retenir un sourire. La familiarité de Mme Mélanie, comme il la nommait
autrefois, réveillait en lui le souvenir de l'hôtel Vaneau, lorsqu'il n'avait pas de
bottes aux pieds et qu'il conquérait la France. Il oublia les reproches qu'il venait
de s'adresser, en sortant de chez les Charbonnel.
«Voyons, dit-il d'un air bon enfant, qu'avez-vous à me conter?... Mais, je vous en
prie, ne restons pas en place. On gèle ici. Puisque vous allez rue de Grenelle, je
vous accompagne jusqu'au bout du pont.»
Alors, il retourna sur ses pas, marchant à côté de Mme Correur, sans lui donner
le bras. Celle-ci, longuement, disait ses chagrins.
«Les autres, après tout, je m'en moque! Ces dames attendront... Je ne vous
tourmenterais pas, je serais gaie comme autrefois, vous vous rappelez, si je
n'avais moi-même de gros ennuis. Que voulez-vous! on finit par s'aigrir... Mon
Dieu! il s'agit toujours de mon frère. Ce pauvre Martineau! sa femme l'a rendu
complètement fou. Il n'a plus d'entrailles.»
Et elle entra dans de minutieux détails sur une nouvelle tentative de
raccommodement qu'elle avait faite, la semaine précédente. Pour connaître au
juste les dispositions de son frère à son égard, elle s'était avisée d'envoyer là-bas,
à Coulonges, une de ses amies, cette demoiselle Herminie Billecoq, dont elle
mûrissait le mariage depuis deux ans.
«Son voyage m'a coûté cent dix-sept francs, continua-t-elle. Eh bien, savez-vous
comment on l'a reçue? Mme Martineau s'est jetée entre elle et mon frère,
furieuse, l'écume à la bouche, en criant que si j'envoyais des gourgandines, elle
les ferait arrêter par les gendarmes... Ma bonne Herminie était encore si
tremblante, quand je suis allée la chercher à la gare Montparnasse, que nous
avons dû entrer dans un café pour prendre quelque chose.»
Ils étaient arrivés au bout du pont. Les passants les coudoyaient. Rougon tâchait
de la consoler, cherchait de bonnes paroles.
«Cela est bien fâcheux. Mais votre frère reviendra à vous, vous verrez. Le temps
arrange tout.»
Puis, comme elle le tenait là, au coin du trottoir, dans le vacarme des voitures qui
tournaient, il se remit à marcher, il revint sur le pont, à petits pas. Elle le suivait,
elle répétait:
167
«Le jour où Martineau mourra, elle est capable de tout brûler, s'il laisse un
testament... Le pauvre cher homme n'a plus que les os et la peau, Herminie lui a
trouvé une bien mauvaise mine... Enfin, je suis très tourmentée.
On ne peut rien faire, il faut attendre», dit Rougon avec un geste vague.
Elle s'arrêta de nouveau au milieu du pont, et baissant la voix:
«Herminie m'a appris une singulière chose. Il paraît que Martineau s'est fourré
dans la politique maintenant. Il est républicain. Aux dernières élections, il avait
bouleversé le pays... Ça m'a porté un coup. Hein? on pourrait l'inquiéter?»
Il y eut un silence. Elle le regardait fixement. Lui, suivit des yeux un landau qui
passait, comme s'il avait voulu éviter son regard. Il reprit, d'un air innocent:
«Tranquillisez-vous. Vous avez des amis, n'est-ce pas? Eh bien, comptez sur eux.
Je ne compte que sur vous, Eugène», dit-elle tendrement, très bas.
Alors, il sembla touché. Il la regarda à son tour en face, et il la trouva
attendrissante, avec son cou gras, son masque plâtré de belle femme qui ne
voulait pas vieillir. Elle était toute sa jeunesse.
«Oui, comptez sur moi, répondit-il en lui serrant les mains. Vous savez bien que
j'épouse toutes vos querelles.»
Il la reconduisit encore jusqu'au quai Voltaire. Quand elle l'eut quitté, il traversa
enfin le pont, ralentissant sa marche, s'intéressant de nouveau aux pains de sucre
qu'on déchargeait sur le port Saint-Nicolas. Il s'accouda même un instant au
parapet. Mais les pains qui coulaient dans les rigoles, l'eau verte dont le flot
continu entrait sous les arches, les badauds, les maisons, tout se brouilla bientôt,
se noya au fond d'une rêverie invincible. Il songeait à des choses confuses, il
descendait avec Mme Correur dans des profondeurs noires. Et il n'avait plus de
regrets; son rêve était de devenir très grand, très puissant, afin de satisfaire ceux
qui l'entouraient, au-delà du naturel et du possible.
Un frisson le tira de son immobilité. Il grelottait. La nuit tombait, les souffles de
la rivière soulevaient sur les quais de petites poussières blanches. Comme il
suivait le quai des Tuileries, il se sentit très las. Le courage lui manqua tout d'un
coup pour rentrer à pied. Mais il ne passait que des fiacres pleins, et il allait
renoncer à trouver une voiture, lorsqu'il vit un cocher arrêter son cheval en face
de lui. Une tête sortait de la portière. C'était M. Kahn qui criait:
«J'allais chez vous. Montez donc! Je vous reconduirai, et nous pourrons causer.»
168
Rougon monta. Il était à peine assis, que l'ancien député éclata en paroles
violentes, dans les cahots du fiacre, dont le cheval avait repris son trot endormi.
«Ah! mon ami, on vient de me proposer une chose... Jamais vous ne devineriez.
J'étouffe.»
Et baissant la glace d'une portière:
«Vous permettez, n'est-ce pas?»
Rougon s'enfonça dans un coin, regardant, par la glace ouverte, filer la muraille
grise du jardin des Tuileries. M. Kahn, très rouge, continuait, avec des gestes
saccadés:
«Vous le savez, j'ai suivi vos conseils... Depuis deux ans, je lutte opiniâtrement.
J'ai vu l'empereur trois fois, j'en suis à mon quatrième mémoire sur la question.
Si je n'ai pas obtenu la concession de mon chemin de fer, j'ai toujours empêché
que Marsy ne la fasse donner à la Compagnie de l'Ouest... Enfin, j'ai manoeuvré
de façon à attendre que nous fussions les plus forts, comme vous m'aviez dit.»
Il se tut un instant, sa voix se perdant dans le tapage abominable d'une charrette
chargée de fer qui longeait le quai. Puis, quand le fiacre eut dépassé la charrette:
«Eh bien, tout à l'heure, dans mon cabinet, un monsieur que je ne connais pas,
un gros entrepreneur, paraît-il, est venu tranquillement m'offrir, au nom de
Marsy et du directeur de la Compagnie de l'Ouest, de me faire accorder la
concession, si je voulais bien compter à ces messieurs un million en actions...
Qu'en dites-vous?
C'est un peu cher», murmura Rougon en souriant.
Monsieur Kahn hochait la tête, les bras croisés.
«Non, vous ne vous faites pas une idée de l'aplomb de ces gens-là!... Il faudrait
vous raconter ma conversation tout entière avec l'entrepreneur. Marsy,
moyennant le million, s'engage à m'appuyer et à faire aboutir ma demande dans
un délai d'un mois. C'est sa part qu'il réclame, rien de plus... Et comme je parlais
de l'empereur, notre homme s'est mis à rire. Il m'a dit en propres termes que
j'étais fichu si j'avais l'empereur pour moi.»
Le fiacre débouchait sur la place de la Concorde. Rougon sortit de son coin,
comme réchauffé, le sang aux joues.
«Et vous avez flanqué ce monsieur à la porte?» demanda-t-il.
169
L'ancien député, l'air très surpris, le regarda un instant sans répondre. Sa colère
était brusquement tombée. Il s'enfonça à son tour dans un coin de la voiture,
s'abandonnant mollement aux cahots, murmurant:
«Ah! non, on ne flanque pas les gens à la porte comme ça, sans réfléchir... Je
voulais avoir votre avis, d'ailleurs. Moi, je l'avoue, j'ai envie d'accepter.
Jamais, Kahn! cria Rougon furieux. Jamais!»
Et ils discutèrent. M. Kahn donnait des chiffres; sans doute un pot-de-vin d'un
million était énorme; mais il prouvait qu'on boucherait aisément ce trou, à l'aide
de certaines opérations. Rougon n'écoutait pas, refusait d'entendre, de la main.
Lui, se moquait de l'argent. Il ne voulait pas que Marsy empochât un million,
parce que laisser donner ce million, c'était avouer son impuissance, se
reconnaître vaincu, estimer l'influence de son rival à un prix exorbitant, qui la
grandissait encore en face de la sienne.
«Vous voyez bien qu'il se fatigue, dit-il. Il met les pouces... Attendez encore.
Nous aurons la concession pour rien.»
Et il ajouta d'un ton presque menaçant:
«Nous nous fâcherions, je vous en préviens. Je ne peux pas admettre qu'un de
mes amis soit rançonné de cette façon.»
Il se fit un silence. Le fiacre montait les Champs-Élysées. Les deux hommes,
songeurs, semblaient compter attentivement les arbres, dans les contre allées. Ce
fut M. Kahn qui reprit le premier, à demi-voix:
«Écoutez, moi, je ne demanderais pas mieux, je voudrais rester avec vous; mais
avouez que depuis bientôt deux ans...»
Il n'acheva pas, il tourna autrement sa phrase.
«Enfin, ce n'est pas votre faute, vous avez les mains liées en ce moment...
Donnons le million, croyez-moi.
Jamais! répéta Rougon avec force. Dans quinze jours, vous aurez votre
concession, entendez-vous!»
Le fiacre venait de s'arrêter devant le petit hôtel de la rue Marbeuf. Alors, sans
descendre, la portière fermée, ils causèrent là encore un instant, comme s'ils
s'étaient trouvés dans leur cabinet, très à l'aise. Rougon avait le soir à dîner M.
Bouchard et le colonel Jobelin, et il voulait retenir M. Kahn, qui refusait, à son
grand regret, étant déjà invité ailleurs. Maintenant, le grand homme se
passionnait pour l'affaire de la concession. Quand il fut enfin descendu du fiacre,
170
il referma amicalement la portière, en échangeant un dernier signe de tête avec
l'ancien député.
«À demain jeudi, n'est-ce pas?» cria celui-ci, qui allongea le cou, pendant que la
voiture l'emportait.
Rougon rentra avec une légère fièvre. Il ne put même lire les journaux du soir.
Bien qu'il fût à peine cinq heures, il passa au salon où il attendit ses invités, en se
promenant de long en large. Le premier soleil de l'année, ce pâle soleil de janvier,
lui avait donné un commencement de migraine. Il gardait de son après-midi une
sensation très vive. Toute la bande était là, les amis qu'il subissait, ceux dont il
avait peur, ceux pour lesquels il éprouvait une véritable affection, le poussant,
l'acculant à un dénouement immédiat. Et cela ne lui déplaisait pas; il donnait
raison à leur impatience, il sentait monter en lui une colère faite de leurs colères.
C'était comme si, peu à peu, on eût rétréci l'espace devant ses pas. L'heure venait
où il lui faudrait faire quelque saut formidable.
Brusquement, il songea à Gilquin, qu'il avait complètement oublié. Il sonna pour
demander si «le monsieur au paletot vert» était revenu, pendant son absence. Le
domestique n'avait vu personne. Alors, il donna l'ordre, s'il se présentait le soir,
de l'introduire dans son cabinet.
«Et vous me préviendrez tout de suite, ajouta-t-il, même si nous sommes à
table.»
Puis, sa curiosité réveillée, il alla chercher la carte de Gilquin. Il relut à plusieurs
reprises: «C'est pressé, une drôle d'affaire», sans en apprendre davantage. Quand
M. Bouchard et le colonel arrivèrent, il glissa la carte dans sa poche, troublé,
irrité par cette phrase, qui se plantait de nouveau dans sa cervelle.
Le dîner fut très simple. M. Bouchard était garçon depuis deux jours, sa femme
ayant dû partir auprès d'une tante malade, dont elle parlait d'ailleurs pour la
première fois. Quant au colonel, qui trouvait toujours son couvert mis chez
Rougon, il avait amené ce soir-là son fils Auguste, alors en congé. Mme Rougon
fit les honneurs de la table, avec sa bonne grâce silencieuse. Le service s'opérait
sous ses yeux, lentement, minutieusement, sans qu'on entendît le moindre bruit
de vaisselle. On causa des études dans les lycées. Le chef de bureau cita des vers
d'Horace, rappela les prix qu'il avait remportés aux concours généraux, vers
1813. Le colonel aurait voulu une discipline plus militaire; et il dit pourquoi
Auguste s'était fait refuser au baccalauréat, en novembre: l'enfant avait une
intelligence si vive, qu'il allait toujours au-delà des questions des professeurs, ce
qui mécontentait ces messieurs. Pendant que son père expliquait ainsi son échec,
171
Auguste mangeait un blanc de volaille, avec un sourire en dessous de cancre
réjoui.
Au dessert, un coup de sonnette, dans le vestibule, parut émotionner Rougon,
jusque-là distrait. Il crut que c'était Gilquin, il leva vivement les yeux vers la
porte, pliant déjà machinalement sa serviette, en attendant d'être prévenu. Mais
ce fut Du Poizat qui entra. L'ancien sous-préfet s'assit à deux pas de la table, en
familier de la maison. Il venait souvent le soir de bonne heure, tout de suite
après son repas, qu'il prenait dans une petite pension du faubourg Saint-Honoré.
«Je suis éreinté, murmura-t-il sans donner aucun détail sur ses besognes
compliquées de l'après-midi. Je serais allé me coucher, si je n'avais eu l'idée de
venir jeter un coup d'oeil sur les journaux... Ils sont dans votre cabinet, n'est-ce
pas, Rougon?»
Il resta là pourtant, il accepta une poire avec deux doigts de vin. La conversation
s'était mise sur la cherté des vivres; tout, depuis vingt ans, se trouvait doublé; M.
Bouchard se souvenait d'avoir vu les pigeons à quinze sous la paire, dans sa
jeunesse. Cependant, dès que le café et les liqueurs furent servis, Mme Rougon
se retira discrètement. On retourna au salon sans elle; on était comme en famille.
Le colonel et le chef de bureau apportèrent eux-mêmes la table de jeu devant la
cheminée; et ils battirent les cartes, absorbés, perdus déjà dans de profondes
combinaisons. Auguste, sur un guéridon, feuilletait la collection d'un journal
illustré. Du Poizat avait disparu.
«Voyez donc ce jeu, dit brusquement le colonel. Il est extraordinaire, hein?»
Rougon s'approcha, hocha la tête. Puis, comme il revenait s'asseoir dans le
silence, prenant les pincettes pour relever les bûches, le domestique, qui était
entré doucement, vint lui dire à l'oreille:
«Le monsieur de ce matin est là.»
Il tressaillit. Il n'avait pas entendu le coup de sonnette. Dans son cabinet, il
trouva Gilquin debout, un rotin sous le bras, examinant avec des clignements
d'yeux d'artiste une mauvaise gravure représentant Napoléon à Sainte-Hélène. Il
restait boutonné jusqu'au menton, au fond de son grand paletot vert, la tête
couverte d'un chapeau de soie noir presque neuf, fortement incliné sur l'oreille.
«Eh bien?» demanda vivement Rougon.
Mais Gilquin ne se pressait pas. Il branla la tête, il dit en regardant la gravure:
«C'est touché tout de même!... Il a l'air de joliment s'embêter, là-dessus!»
172
Le cabinet se trouvait éclairé par une seule lampe, posée sur un coin de bureau.
À l'entrée de Rougon, un petit bruit, un frémissement de papier, était parti d'un
fauteuil à dossier énorme, placé devant la cheminée; puis, un tel silence avait
régné, qu'on eût pu croire au craquement d'un tison à demi éteint. Gilquin,
d'ailleurs, refusait de s'asseoir. Les deux hommes demeurèrent près de la porte,
dans un pan d'ombre que jetait un corps de bibliothèque.
«Eh bien?» répétait Rougon.
Et il dit avoir passé rue Guisarde, l'après-midi. Alors, l'autre parla de sa
concierge, une excellente femme, qui s'en allait de la poitrine, à cause de la
maison, dont le rez-de-chaussée était humide.
«Mais cette affaire pressée... Qu'est-ce donc?
Attends! Je suis venu pour ça. Nous allons causer... Et tu es monté, tu as
entendu la chatte? Imagine toi, c'est une chatte qui est venue par les gouttières.
Une nuit, comme ma fenêtre était restée ouverte, je l'ai trouvée couchée avec
moi. Elle me léchait la barbe. Ça m'a semblé une farce, et je l'ai gardée.»
Enfin, il se décida à parler de l'affaire. Mais l'histoire fut longue. Il commença
par conter ses amours avec une repasseuse, dont il s'était fait aimer, un soir, à la
sortie de l'Ambigu. Cette pauvre Eulalie venait d'être obligée de laisser ses
meubles à son propriétaire, parce qu'un amant l'avait quittée, juste au moment
où elle devait cinq termes. Alors, depuis dix jours, elle habitait un hôtel de la rue
Montmartre, près de son atelier; et c'était chez elle qu'il avait couché toute la
semaine, au deuxième, la porte au fond du couloir, dans une petite chambre
noire qui donnait sur la cour.
Rougon, résigné, l'écoutait.
«Il y a trois jours donc, continua Gilquin, j'avais apporté un gâteau et une
bouteille de vin... Nous avons mangé ça dans le lit, tu comprends. Nous nous
couchons de bonne heure... Eulalie s'est levée un peu avant minuit, pour
secouer les miettes. Puis, la voilà qui dort à poings fermés. Une vraie souche,
cette fille!... Moi, je ne dormais pas. J'avais soufflé la bougie, je regardais en l'air,
lorsqu'une dispute s'est élevée dans la chambre voisine. Il faut te dire que les
deux chambres communiquaient par une porte aujourd'hui condamnée. Les voix
restaient basses; la paix parut se faire; mais j'entendis des bruits si singuliers, que,
ma foi, j'allai coller mon oeil contre une fente de la porte... Non, tu ne devinerais
jamais...»
Il s'arrêta, les yeux arrondis, jouissant de l'effet qu'il pensait produire.
173
«Eh bien, ils étaient deux, un jeune de vingt-cinq ans, assez gentil, et un vieux
qui doit avoir dépassé la cinquantaine, petit, maigre, maladif... Les gaillards
examinaient des pistolets, des poignards, des épées, toutes sortes d'armes neuves
dont l'acier luisait... Ils parlaient dans un jargon à eux, que je ne comprenais pas
d'abord. Mais, à certains mots, j'ai reconnu de l'italien. Tu sais, j'ai voyagé en
Italie, pour les pâtes. Alors, je me suis appliqué, et j'ai compris, mon bon... Ce
sont des messieurs qui sont venus à Paris pour assassiner l'empereur. Voilà!»
Et il croisa les bras, serrant sa canne sur sa poitrine, tandis qu'il répétait à
plusieurs reprises:
«Hein? elle est drôle!»
C'était là l'affaire que Gilquin trouvait drôle. Rougon haussa les épaules; vingt
fois on lui avait dénoncé des complots. Mais l'ancien commis voyageur précisait:
«Tu m'as dit de venir te répéter les cancans du quartier. Moi, je veux bien te
rendre service, je te répète tout, n'est-ce pas? Tu as tort de branler la tête...
Crois-tu que si j'étais allé à la préfecture, on ne m'aurait pas lâché un joli
pourboire? Seulement, j'aime mieux en faire profiter un ami. Entends-tu, c'est
sérieux! Va conter la chose à l'empereur, qui t'embrassera, parbleu!»
Depuis trois jours, il surveillait les jolis messieurs, comme il les nommait. Dans
la journée, il en venait deux autres, un jeune et un d'âge mûr, très beau, avec une
face pâle, de longs cheveux noirs, qui semblait être le chef. Tout ce monde-là
rentrait éreinté, discutait à mots couverts, brièvement. La veille, il les avait vus
charger des «petites machines» en fer, qu'il croyait être des bombes. Il s'était fait
donner la clef d'Eulalie; il restait dans la chambre, sans souliers, l'oreille tendue.
Et, dès neuf heures, le soir, il s'arrangeait de façon à ce qu'Eulalie ronflât, pour
tranquilliser les voisins. Selon lui, il ne fallait jamais mettre les femmes dans les
affaires politiques.
À mesure que Gilquin parlait, Rougon devenait grave. Il croyait. Sous la légère
ivresse de l'ancien commis voyageur, au milieu des détails étranges dont le récit
se trouvait coupé, il sentait une vérité se dégager et s'imposer. Puis, toute son
attente de la journée, sa curiosité anxieuse, le frappaient maintenant comme un
pressentiment. Et il était repris par ce tremblement intérieur qui le tenait depuis
le matin, une émotion involontaire d'homme fort dont le sort va se jouer sur un
coup de carte.
«Des imbéciles qui doivent avoir toute la préfecture à leurs trousses», murmura-
t-il en affectant une grande indifférence.
Gilquin se mit à ricaner. Il mâchait entre ses dents:
174
«La préfecture fera bien de se presser, en ce cas.»
Et il se tut, riant toujours, donnant une tape amicale à son chapeau. Le grand
homme comprit qu'il n'avait pas tout dit. Il le regarda en face. Mais l'autre
rouvrait la porte, en reprenant:
«Enfin, te voilà prévenu... Moi, je vais dîner, mon bon. Je n'ai pas encore dîné,
tel que tu me vois. J'ai filé mes individus tout l'après-midi... Et j'ai une faim!»
Rougon l'arrêta, offrit de lui faire servir un morceau de viande froide; et il donna
tout de suite l'ordre de mettre un couvert dans la salle à manger. Gilquin parut
très touché. Il referma la porte du cabinet, baissa le ton, pour que le domestique
n'entendît pas.
«Tu es un bon garçon... Écoute bien. Je ne veux pas te mentir. Si tu m'avais mal
reçu, j'allais à la préfecture... Mais à présent tu sauras tout. C'est de l'honnêteté,
hein? Tu te souviendras de ce service-là, j'espère. Les amis sont toujours les
amis, on a beau dire...»
Alors, il se pencha, il ajouta d'une voix sifflante:
«C'est pour demain soir... On doit nettoyer Badinguet devant l'Opéra, à son
entrée au théâtre. La voiture, les aides de camp, la clique, tout sera balayé du
coup.»
Pendant que Gilquin s'attablait dans la salle à manger, Rougon resta au milieu de
son cabinet, immobile, la face terreuse. Il réfléchissait, il hésitait. Enfin, il s'assit à
son bureau, prit une feuille de papier; mais il la repoussa presque aussitôt. Un
instant, il parut vouloir se diriger vivement vers la porte, comme sur le point de
donner un ordre. Et il revint lentement, il s'absorba de nouveau dans une pensée
qui noyait son visage d'ombre.
À ce moment, devant la cheminée, le fauteuil à dossier énorme eut une secousse
brusque. Du Poizat se dressa, pliant un journal d'un air tranquille.
«Comment! vous étiez là, vous! dit Rougon rudement.
Mais sans doute, je lisais les journaux, répondit l'ancien sous-préfet, avec un
sourire qui montrait ses dents blanches mal rangées. Vous le saviez bien, vous
m'avez vu en entrant.»
Ce mensonge effronté coupa court à toute explication. Les deux hommes se
regardèrent quelques secondes, en silence. Et comme Rougon semblait le
consulter, perplexe, s'approchant une seconde fois de son bureau, Du Poizat eut
175
un petit geste qui signifiait clairement: «Attendez donc, rien ne presse, il faut
voir.» Pas un mot ne fut échangé entre eux: Ils retournèrent au salon.
Ce soir-là, une telle querelle avait éclaté entre le colonel et M. Bouchard, à
propos des princes d'Orléans et du comte de Chambord, qu'ils venaient de jeter
les cartes, jurant de ne plus jamais jouer ensemble. Ils s'étaient assis aux deux
côtés de la cheminée, les yeux gros de menaces. Quand Rougon entra, ils se
réconciliaient, en faisant de lui un éloge extraordinaire.
«Oh! je ne me gêne pas, je le dis devant lui, poursuivit le colonel. Il n'y a
personne de sa taille à cette heure.
Nous disons du mal de vous, vous entendez», reprit Bouchard d'un air fin.
Et la conversation continua.
«Une intelligence hors ligne!
Un homme d'action qui a le coup d'oeil des conquérants!
Ah! nous aurions bien besoin qu'il s'occupât un peu de nos affaires!
Oui, le gâchis serait moins grand. Lui seul peut sauver l'Empire.»
Rougon gonflait ses grosses épaules, en affectant un air maussade, par modestie.
Ces coups d'encensoir en pleine figure lui étaient extrêmement agréables. Jamais
sa vanité ne se trouvait si délicieusement chatouillée, que lorsque le colonel et M.
Bouchard, pendant des soirées entières, se renvoyaient ainsi des phrases
admiratives. Leur bêtise s'étalait, leurs visages prenaient des expressions
gravement bouffonnes; et plus il les sentait plats, plus il jouissait de leur voix
monotone, qui le célébrait à faux, d'une façon continue. Parfois, il en plaisantait,
quand les deux cousins n'étaient pas là; mais il n'y contentait pas moins tous ses
appétits d'orgueil et de domination. C'était un fumier d'éloges, assez vaste pour
qu'il pût y vautrer à l'aise son grand corps.
«Non, non, je suis un pauvre homme, dit-il en hochant la tête. Ah! si j'étais
réellement aussi fort que vous le croyez...»
Il n'acheva pas. Il s'était assis devant la table de jeu, et machinalement il faisait
une réussite, ce qui ne lui arrivait plus que très rarement. M. Bouchard et le
colonel allaient toujours; ils le déclaraient grand orateur, grand administrateur,
grand financier, grand politique. Du Poizat, resté debout, approuvait de la tête. Il
dit enfin, sans regarder Rougon, comme s'il n'eût pas été là:
176
«Mon Dieu! un événement suffirait... L'empereur est très bien disposé pour
Rougon. Que demain une catastrophe éclate, qu'il sente le besoin d'un bras
énergique, et après-demain Rougon est ministre... Mon Dieu! oui.»
Le grand homme leva lentement les yeux. Il se laissa aller au fond de son
fauteuil, sans terminer sa réussite, la face de nouveau toute grise d'ombre. Mais,
dans sa songerie, les voix flatteuses et infatigables du colonel et de M. Bouchard
semblaient le bercer, le pousser à quelque résolution, devant laquelle il hésitait
encore. Il finissait par sourire, lorsque le jeune Auguste, qui venait d'achever la
réussite interrompue, s'écria:
«Elle a réussi, monsieur Rougon.
Parbleu! dit Du Poizat, répétant le mot habituel du grand homme, ça réussit
toujours!»
À ce moment, un domestique vint dire à Rougon qu'un monsieur et une dame le
demandaient; et il lui remit une carte, qui lui fit pousser un léger cri.
«Comment! ils sont à Paris!»
C'étaient le marquis et la marquise d'Escorailles. Il se hâta de les recevoir dans
son cabinet. Ils s'excusèrent de venir si tard. Puis, dans leur conversation, ils
laissèrent entendre qu'ils se trouvaient à Paris depuis deux jours, mais que la peur
de voir mal interpréter leur visite chez un personnage tenant de près au
gouvernement leur avait fait remettre cette visite à l'heure indue où ils se
présentaient. Cette explication ne blessa nullement Rougon. La présence du
marquis et de la marquise dans sa maison était pour lui un honneur inespéré.
L'empereur en personne aurait frappé à sa porte, qu'il eût éprouvé une
satisfaction de vanité moins grande. Ces vieilles gens venant en solliciteurs,
c'était tout Plassans qui lui rendait hommage, le Plassans aristocratique, froid,
guindé, dont il avait gardé, du fond de sa jeunesse, une idée d'Olympe
inaccessible; et il satisfaisait enfin un rêve d'ambition ancienne, il se sentait vengé
des dédains de sa petite ville, lorsqu'il y traînait ses souliers éculés d'avocat sans
causes.
«Nous n'avons pas trouvé Jules, dit la marquise. Nous nous faisions un plaisir de
le surprendre... Il a dû aller à Orléans, pour une affaire, paraît-il.»
Rougon ignorait l'absence du jeune homme. Mais il comprit, en se souvenant
que la tante auprès de laquelle se trouvait Mme Bouchard, habitait Orléans. Et il
excusa Jules, il expliqua même l'affaire grave, un travail sur une question d'abus
de pouvoir, qui avait nécessité son voyage. Il le donna comme un garçon
intelligent, dont la carrière serait belle.
177
«Il a besoin de faire son chemin, dit le marquis, sans appuyer sur cette allusion à
la ruine de la famille. Nous nous sommes séparés de lui avec un grand
déchirement.»
Et, discrètement, le père et la mère déplorèrent les nécessités de notre
abominable époque qui empêchent les fils de grandir dans la religion de leurs
parents. Eux, n'avaient pas remis les pieds à Paris, depuis la chute de Charles X.
Ils n'y seraient certes jamais revenus, s'il ne s'était agi de l'avenir de Jules. Depuis
que le cher enfant, sur leurs conseils secrets, servait l'empire, ils feignaient bien
devant le monde de le renier, mais ils travaillaient à son avancement d'une façon
sourde et continue.
«Nous ne nous cachons pas avec vous, monsieur Rougon, reprit le marquis d'un
ton de familiarité charmante. Nous aimons notre enfant, c'est bien légitime...
Oh! vous avez beaucoup fait, et nous vous remercions. Mais il faut que vous
fassiez plus encore. Nous sommes des amis et des compatriotes, n'est-ce pas?»
Rougon, très ému, s'inclinait. L'attitude humble de ces deux vieillards qu'il avait
connus si majestueux, quand ils se rendaient, le dimanche, à l'église Saint-Marc,
lui causait un grandissement de sa propre personne. Il leur fit des promesses
formelles.
Lorsqu'ils se retirèrent, après vingt minutes de conversation intime, la marquise
lui prit une main, qu'elle garda dans la sienne, en murmurant:
«Alors, c'est entendu, cher monsieur Rougon. Nous sommes venus exprès de
Plassans. Nous nous impatientions, que voulez-vous, à notre âge! Maintenant,
nous nous en retournerons bien joyeux... On nous disait que vous ne pouviez
plus rien.»
Rougon eut un sourire. Il prononça ces derniers mots d'un air de décision qui
semblait répondre en lui à des pensées secrètes:
«On peut ce qu'on veut... Comptez sur moi.»
Cependant, quand ils ne furent plus là, l'ombre d'un regret lui passa encore sur le
visage. Il s'arrêta au milieu de l'antichambre, lorsqu'il aperçut, respectueusement
debout, dans un coin, un individu proprement mis, balançant entre ses doigts un
petit chapeau de feutre rond.
«Qu'est-ce que vous voulez?» lui demanda-t-il d'un ton brusque.
L'individu, très grand, très fort, murmura, en baissant les yeux:
«Monsieur ne me reconnaît pas?»
178
Et comme Rougon disait non, brutalement:
«Je suis Merle, l'ancien huissier de monsieur au Conseil d'État.»
Rougon se radoucit un peu.
«Ah! très bien. Vous portez toute votre barbe, maintenant... Eh bien, qu'est-ce
que vous voulez, mon garçon?»
Alors, Merle expliqua, avec des manières polies d'homme comme il faut. Il avait
rencontré Mme Correur, l'après-midi; c'était elle qui lui avait conseillé d'aller voir
monsieur le soir même; sans cela, il ne se serait jamais permis de déranger
monsieur à pareille heure.
«Mme Correur est bien bonne», répéta-t-il à plusieurs reprises.
Puis, il dit enfin qu'il se trouvait sans place. S'il portait toute sa barbe, c'était qu'il
avait quitté le Conseil d'État depuis environ six mois. Et quand Rougon
l'interrogea sur les motifs de son renvoi, il n'avoua pas avoir été mis à la porte
pour sa mauvaise conduite. Il pinça les lèvres, il répondit d'un air discret:
«On savait combien j'étais dévoué à monsieur. Depuis le départ de monsieur, on
me faisait toutes sortes de misères, parce que je n'ai jamais su cacher mes
sentiments... Un jour, j'ai failli donner un soufflet à un camarade, qui disait des
choses inconvenantes... Et ils m'ont renvoyé.»
Rougon le regardait fixement.
«Alors, mon garçon, c'est à cause de moi que vous voilà sur le pavé?»
Merle eut un petit sourire.
«Et je vous dois une place, n'est-ce pas? Il faut que je vous case quelque part?»
Il sourit de nouveau, en disant simplement:
«Monsieur serait bien bon.»
Un court silence régna. Rougon tapait légèrement ses mains l'une contre l'autre,
d'un mouvement machinal et nerveux. Il se mit à rire, résolu, soulagé. Il avait
trop de dettes, il voulait payer tout.
«Je songerai à vous, vous aurez votre place, reprit-il. Vous avez bien fait de venir,
mon garçon.»
Et il le congédia. Cette fois, il n'hésitait plus. Il entra dans la salle à manger, où
Gilquin achevait un pot de confitures, après avoir mangé une tranche de pâté,
une cuisse de poulet et des pommes de terre froides. Du Poizat, qui était venu
179
rejoindre ce dernier, causait avec lui, à califourchon sur une chaise. Ils parlaient
des femmes, de la façon de se faire aimer, très crûment. Gilquin avait gardé son
chapeau sur la tête; et il se renversait, il se dandinait sur sa chaise, un cure-dent
aux lèvres, pour avoir bon genre.
«Allons, je file, dit-il, en vidant son verre plein, avec un claquement de langue. Je
vais rue Montmartre voir ce que deviennent mes oiseaux.»
Mais Rougon, qui semblait très gai, le plaisanta. Est-ce qu'il croyait toujours à
son histoire de conspirateurs, maintenant qu'il avait dîné? Du Poizat, lui aussi,
affectait l'incrédulité la plus grande. Il prit rendez-vous pour le lendemain avec
Gilquin, auquel il devait un déjeuner, disait-il. Gilquin, sa canne sous le bras,
répétait, dès qu'il pouvait placer un mot:
«Alors, vous n'allez pas prévenir...
Eh! si, finit par répondre Rougon. On se moquera de moi, voilà tout... Rien
ne presse. Demain matin.»
L'ancien commis voyageur tenait déjà le bouton de la porte. Il revint en ricanant.
«Vous savez, dit-il, on peut faire sauter Badinguet, je m'en fiche, moi! Ça serait
même plus drôle.
Oh! reprit le grand homme d'un air convaincu, presque religieux, l'empereur
ne craint rien, même si l'histoire est vraie. Ces coups-là ne réussissent jamais... Il
y a une Providence.»
Ce mot fut le dernier prononcé. Du Poizat s'en alla avec Gilquin, qu'il tutoyait
amicalement. Et lorsque, une heure plus tard, à dix heures et demie, Rougon
donna une poignée de main à M. Bouchard et au colonel qui partaient, il s'étira
les bras, il bailla, comme il faisait parfois, en disant:
«Je suis éreinté. Je vais joliment dormir, cette nuit.»
Le lendemain soir, trois bombes éclataient sous la voiture de l'empereur, devant
l'Opéra. Une épouvantable panique s'emparait de la foule entassée dans la rue Le
Peletier. Plus de cinquante personnes étaient frappées. Une femme en robe de
soie bleue, tuée roide, barrait le ruisseau. Deux soldats agonisaient sur le pavé.
Un aide de camp, blessé à la nuque, laissait derrière lui des gouttes de sang. Et,
sous la lueur crue du gaz, au milieu de la fumée, l'empereur descendu sain et
sauf de la voiture criblée de projectiles, saluait. Son chapeau seul était troué d'un
éclat de bombe.
180
Rougon avait passé la journée tranquillement chez lui. Le matin, pourtant, il était
un peu agité, et avait, à deux reprises, témoigné l'envie de sortir. Mais, comme il
achevait de déjeuner, Clorinde arriva. Alors, il s'oublia avec elle, jusqu'au soir,
dans son cabinet. Elle venait pour le consulter sur une affaire compliquée, et elle
se montrait découragée, elle n'arrivait à rien, disait-elle. Lui, alors, la consola, très
touché de sa tristesse, montrant beaucoup d'espoir, donnant à entendre que tout
allait changer. Il n'ignorait pas le dévouement et la propagande de ses amis; il
récompenserait jusqu'aux plus humbles d'entre eux. Quand elle le quitta, il
l'embrassa au front. Puis, après son dîner, il éprouva un besoin irrésistible de
marcher. Il sortit, il prit le chemin le plus direct pour arriver sur les quais,
étouffant, cherchant l'air vif de la rivière. Cette soirée d'hiver était très douce,
avec un ciel nuageux et bas, qui semblait peser sur la ville, dans un silence noir.
Au loin, le grondement des grandes voies se mourait. Il suivit les trottoirs
déserts, d'un pas égal, toujours devant lui, frôlant de son paletot la pierre du
parapet; des lumières à l'infini, dans l'enfoncement des ténèbres, pareilles à des
étoiles marquant les bornes d'un ciel éteint, lui donnaient une sensation élargie,
immense, de ces places et de ces rues dont il ne voyait plus les maisons; et, à
mesure qu'il avançait, il trouvait Paris grandi, fait à sa taille, ayant assez d'air pour
sa poitrine. L'eau couleur d'encre, moirée d'écailles d'or vivantes, avait une
respiration grosse et douce de colosse endormi, qui accompagnait l'énormité de
son rêve. Comme il arrivait en face du Palais de justice, une horloge sonna neuf
heures. Il eut un tressaillement, il se tourna, prêta l'oreille; il lui semblait entendre
passer sur les toits une panique soudaine, des bruits lointains d'explosions, des
cris d'épouvante. Paris, tout d'un coup, lui parut dans la stupeur de quelque
grand crime. Et il se rappela alors de cet après-midi de juin, l'après-midi clair et
triomphant du baptême, les cloches sonnant dans le soleil chaud, les quais
emplis d'un écrasement de foule, toute cette gloire de l'empire à son apogée,
sous laquelle il s'était senti un instant écrasé, au point de jalouser l'empereur. À
cette heure, c'était sa revanche, un ciel sans lune, la ville terrifiée et muette, les
quais vides, traversés d'un frisson qui effarait les becs de gaz, avec quelque chose
de louche embusqué au fond de la nuit. Lui, respirant à longs soupirs, aimait ce
Paris coupe-gorge, dans l'ombre effrayante duquel il ramassait la toute-puissance.
Dix jours plus tard, Rougon remplaça au ministère de l'Intérieur M. de Marsy,
qui fut nommé président du Corps législatif.
Chapitre IX
Un matin de mars, au ministère de l'Intérieur, Rougon était dans son cabinet,
très occupé à rédiger une circulaire confidentielle que les préfets devaient
recevoir le lendemain. Il s'arrêtait, soufflait, écrasait la plume sur le papier.
181
«Jules, donnez-moi donc un synonyme à autorité, dit-il. C'est bête, cette langue!
... Je mets autorité à toutes les lignes.
Mais pouvoir, gouvernement, empire», répondit le jeune homme en souriant.
M. Jules d'Escorailles, qu'il avait pris pour secrétaire, dépouillait la
correspondance, sur un coin du bureau. Il ouvrait soigneusement les enveloppes
avec un canif, parcourait les lettres d'un coup d'oeil, les classait. Devant la
cheminée où brûlait un grand feu, le colonel, M. Kahn et M. Béjuin se trouvaient
assis. Tous trois très à l'aise, allongés, chauffaient leurs semelles, sans dire un
mot. Ils étaient chez eux. M. Kahn lisait un journal. Les deux autres, béatement
renversés, tournaient leurs pouces, en regardant la flamme.
Rougon se leva, versa un verre d'eau sur une console, et le but d'un trait.
«Je ne sais ce que j'ai mangé hier, murmura-t-il. J'avalerais la Seine, ce matin.»
Et il ne se rassit pas tout de suite. Il fit le tour du cabinet, déhanchant son grand
corps. Son pas ébranlait sourdement le parquet, sous l'épais tapis. Il alla écarter
les rideaux de velours vert, pour avoir plus de jour. Puis, au milieu de la vaste
pièce, d'un luxe noir et fané de palais garni, il s'étira les bras, les mains nouées
derrière la nuque, jouissant, comme pâmé par l'odeur administrative, l'odeur de
puissance satisfaite, qu'il respirait là. Un rire lui venait malgré lui; et il riait tout
seul, les côtes chatouillées, d'un rire de plus en plus fort où sonnait le triomphe.
Le colonel et ces messieurs, en entendant cette gaieté, se tournèrent, lui
adressèrent un hochement de tête silencieux.
«Ah! c'est bon tout de même!» dit-il simplement.
Comme il reprenait sa place devant l'énorme bureau de palissandre, Merle entra.
L'huissier était correct, en habit noir et en cravate blanche. Il n'avait plus un poil
de barbe, rasé de près, la face digne.
«Je demande pardon à Son Excellence, murmura-t-il, il y a là le préfet de la
Somme...
Qu'il aille au diable! je travaille, répondit brutalement Rougon. Il est incroyable
que je ne puisse avoir un moment à moi.»
Merle ne se déconcerta pas. Il continua:
«M. le préfet assure que Son Excellence l'attend... Il y a aussi les préfets de la
Nièvre, du Cher et du Jura.
Eh bien, qu'ils attendent, ils sont faits pour ça!» reprit Rougon très haut.
182
L'huissier sortit. M. d'Escorailles avait eu un sourire. Les trois autres, qui se
chauffaient, s'allongèrent davantage, très amusés également par la réponse du
ministre. Celui-ci fut flatté de son succès.
«C'est vrai, je suis dans les préfets depuis un mois... Il a fallu que je les fasse
tous venir. Un joli défilé, allez! il y en a de stupides. Enfin, ils sont obéissants.
Mais je commence à en avoir assez... D'ailleurs, je travaille pour eux, ce matin.»
Et il se remit à sa circulaire. On n'entendit plus, dans l'air chaud de la pièce, que
le bruit de sa plume d'oie et le léger froissement des enveloppes ouvertes par M.
d'Escorailles. M. Kahn avait pris un autre journal; le colonel et M. Béjuin
sommeillaient à demi.
Au-dehors, la France, peureuse, se taisait. L'empereur, en appelant Rougon au
pouvoir, voulait des exemples. Il connaissait sa poigne de fer; il lui avait dit, au
lendemain de l'attentat, dans la colère de l'homme sauvé: «Pas de modération! il
faut qu'on vous craigne!» Et il venait de l'armer de cette terrible loi de sûreté
générale, qui autorisait l'internement en Algérie ou l'expulsion hors de l'Empire
de tout individu condamné pour un fait politique. Bien qu'aucune main française
n'eût trempé dans le crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être
traqués et déportés; c'était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2
décembre. On parlait d'un mouvement préparé par le parti révolutionnaire; on
avait, disait-on, saisi des armes et des papiers. Dès le milieu de mars, trois cent
quatre-vingts internés étaient embarqués à Toulon. Maintenant, tous les huit
jours, un convoi partait. Le pays tremblait, dans la terreur qui sortait, comme
une fumée d'orage, du cabinet de velours vert, où Rougon riait tout seul, en
s'étirant les bras.
Jamais le grand homme n'avait goûté de pareils contentements. Il se portait bien,
il engraissait; la santé lui était revenue avec le pouvoir. Quand il marchait, il
enfonçait son tapis à coups de talon, pour qu'on entendît la lourdeur de son pas
aux quatre coins de la France. son désir était de ne pouvoir poser son verre vide
sur une console, jeter sa plume, faire un mouvement, sans donner une secousse
au pays. Cela l'amusait d'être une épouvante, de forger la foudre, au milieu de la
béatitude de ses amis, d'assommer un peuple avec ses poings enflés de bourgeois
parvenu. Il avait écrit dans une circulaire: «C'est aux bons à se rassurer, aux
méchants seuls à trembler.» Et il jouait son rôle de Dieu, damnant les uns,
sauvant les autres, d'une main jalouse. Un immense orgueil lui venait, l'idolâtrie
de sa force et de son intelligence se changeait en un culte réglé. Il se donnait à
lui-même des régals de jouissance surhumaine.
Dans la poussée des hommes du Second Empire, Rougon affichait depuis
longtemps des opinions autoritaires. Son nom signifiait répression à outrance;
183
refus de toutes les libertés, gouvernement absolu. Aussi personne ne se
trompait-il, en le voyant au ministère. Cependant, à ses intimes, il faisait des
aveux; il avait des besoins plutôt que des opinions; il trouvait le pouvoir trop
désirable, trop nécessaire à ses appétits de domination, pour ne pas l'accepter,
sous quelque condition qu'il se présentât. Gouverner, mettre son pied sur la
nuque de la foule, c'était là son ambition immédiate; le reste offrait simplement
des particularités secondaires, dont il s'accommoderait toujours. Il avait l'unique
passion d'être supérieur. Seulement, à cette heure, les circonstances dans
lesquelles il rentrait aux affaires, doublaient pour lui la joie du succès; il tenait de
l'empereur une entière liberté d'action, il réalisait son ancien désir de mener les
hommes à coups de fouet, comme un troupeau. Rien ne l'épanouissait davantage
que de se sentir détesté. Puis, parfois, quand on lui collait le nom de tyran entre
les épaules, il souriait, il disait ces paroles profondes:
«Si je deviens libéral un jour, ils diront que j'ai changé.»
Mais la plus grande volupté de Rougon était encore de triompher devant sa
bande. Il oubliait la France, les fonctionnaires à ses genoux, le peuple de
solliciteurs assiégeant sa porte, pour vivre dans l'admiration continue des dix à
quinze familiers de son entourage. Il leur ouvrait à toute heure son cabinet, les
faisait régner là, sur les fauteuils, à son bureau même, se disait heureux d'en
rencontrer sans cesse entre ses jambes, ainsi que des animaux fidèles. Le
ministre, ce n'était pas seulement lui, mais eux tous, qui étaient comme des
dépendances de sa personne. Dans la victoire, un travail sourd se faisait, les liens
se resserraient, il se prenait à les aimer d'une amitié jalouse, mettant sa force à ne
pas être seul, se sentant la poitrine élargie par leurs ambitions. Il oubliait ses
mépris secrets, en arrivait à les trouver très intelligents, très forts, à son image. Il
voulait surtout qu'on le respectât en eux, il les défendait avec emportement,
comme il aurait défendu les dix doigts de ses mains. Leurs querelles étaient les
siennes. Même il finissait par s'imaginer leur devoir beaucoup, souriant au
souvenir de leur longue propagande. Et, sans besoins lui-même, il taillait à la
bande de belles proies, il goûtait à la combler la joie personnelle d'agrandir
autour de lui l'éclat de sa fortune.
Cependant, la vaste pièce gardait son silence tiède. M. d'Escorailles, après avoir
examiné la suscription d'une des lettres qu'il dépouillait, la tendit à Rougon, sans
l'ouvrir.
«Une lettre de mon père», dit-il.
Le marquis, avec une humilité outrée, remerciait le ministre d'avoir pris Jules
dans son cabinet. Rougon lut lentement les deux pages de fine écriture. Il plia la
lettre, la glissa dans sa poche. Puis, avant de se remettre au travail, il demanda:
184
«Du Poizat n'a pas écrit?
Si, monsieur, répondit le secrétaire en cherchant une lettre parmi les autres. Il
commence à se reconnaître dans sa préfecture. Il dit que les Deux-Sèvres, et en
particulier la ville de Niort, ont besoin d'être menées par une main solide.»
Rougon parcourait la lettre. Quand il l'eut achevée:
«Sans doute, murmura-t-il, il aura les pleins pouvoirs qu'il demande... Ne lui
répondez pas, c'est inutile. Ma circulaire lui est destinée.»
Il reprit la plume, cherchant les dernières phrases. Du Poizat avait voulu être
préfet à Niort, dans son pays; et le ministre, à chaque décision grave, se
préoccupait surtout des Deux-Sèvres, gouvernant la France d'après les avis et les
besoins de son ancien compagnon de misère. Il terminait enfin sa lettre
confidentielle aux préfets, lorsque M. Kahn, brusquement, se fâcha.
«Mais c'est abominable!» cria-t-il.
Et tapant de la main le journal qu'il tenait, s'adressant à Rougon:
«Avez-vous lu ça?... Il y a, en tête, un article qui fait appel aux plus mauvaises
passions. Tenez, écoutez cette phrase: «La main qui punit doit être impeccable,
car si la justice vient à se tromper, le lien social lui-même se dénoue.»
Comprenez-vous?... Et dans les faits divers, donc! Je trouve là l'histoire d'une
comtesse enlevée par le fils d'un marchand de grains. On ne devrait pas laisser
passer des anecdotes pareilles. Ça détruit le respect du peuple pour les hautes
classes.»
M. d'Escorailles intervint.
«Le feuilleton est encore plus odieux. Il s'agit d'une femme bien élevée qui
trompe son mari. Le romancier ne lui donne pas même des remords.»
Rougon eut un geste terrible.
«Oui, oui, on m'a déjà signalé ce numéro, dit-il. Vous devez voir que j'ai marqué
les passages au crayon rouge... Un journal qui est à nous, pourtant! Tous les
jours, je suis obligé de l'éplucher ligne par ligne. Ah! le meilleur ne vaut rien, il
faudrait leur couper le cou à tous!»
Il ajouta plus bas, en pinçant les lèvres:
«J'ai envoyé chercher le directeur. Je l'attends.»
185
Le colonel avait pris le journal des mains de M. Kahn. Il s'indigna et le passa à
M. Béjuin, qui, à son tour, parut écoeuré. Rougon, les coudes sur le bureau,
songeait, les paupières à demi closes.
«À propos, dit-il en se tournant vers son secrétaire, ce pauvre Huguenin est mort
hier. Voilà une place d'inspecteur vacante. Il faudra nommer quelqu'un.»
Et comme les trois amis, devant la cheminée, levaient vivement la tête, il
continua:
«Oh! une place sans importance. Six mille francs. Il est vrai qu'il n'y a
absolument rien à faire.»
Mais il fut interrompu. La porte d'un cabinet voisin s'était ouverte.
«Entrez, entrez, monsieur Bouchard! cria-t-il. J'allais vous faire appeler.»
M. Bouchard, chef de division depuis huit jours, apportait un travail sur les
maires et les préfets qui sollicitaient des croix de chevalier et d'officier. Rougon
avait vingt-cinq croix à distribuer aux plus méritants. Il prit le travail, examina la
liste des noms, feuilleta les dossiers. Pendant ce temps, le chef de division,
s'approchant de la cheminée, donnait des poignées de main à ces messieurs. Il
s'adossa, releva les pans de sa redingote, pour présenter ses cuisses à la flamme.
«Hein? vilaine pluie, murmura-t-il. Le printemps sera tardif.
Une pluie du tonnerre de Dieu! dit le colonel. Je sens une attaque, j'ai eu des
élancements dans le pied gauche toute la nuit.»
Puis, après un silence:
«Et madame? demanda M. Kahn.
Je vous remercie, elle se porte bien, répondit M. Bouchard. Elle doit venir ce
matin, je crois.»
Il y eut un nouveau silence. Rougon feuilletait toujours les papiers. Il s'arrêta à
un nom.
«Isidore Gaudibert... Est-ce qu'il n'a pas fait des vers, celui-là?
Parfaitement! dit M. Bouchard. Il est maire de Barbeville depuis 1852. À
chaque heureux événement, pour le mariage de l'empereur, pour les couches de
l'impératrice, pour le baptême du prince impérial, il a envoyé à Leurs Majestés
des odes pleines de goût.»
186
Le ministre faisait une moue méprisante. Mais le colonel affirma avoir lu les
odes; lui, les trouvait spirituelles. Il en citait particulièrement une, dans laquelle
l'empereur était comparé à un feu d'artifice. Et, sans transition, à demi-voix, par
satisfaction personnelle sans doute, ces messieurs se mirent à dire le plus grand
bien de l'empereur. Maintenant, toute la bande était bonapartiste avec passion.
Les deux cousins, le colonel et M. Bouchard, réconciliés, ne se jetant plus à la
tête les princes d'Orléans et le comte de Chambord, luttaient désormais à qui
ferait l'éloge du souverain en meilleurs termes.
«Ah! non, pas celui-là! cria tout à coup Rougon. Ce Jusselin est une créature de
Marsy. Je n'ai pas besoin de récompenser les amis de mon prédécesseur.»
Et, d'un trait de plume qui écorcha le papier, il biffa le nom.
«Seulement, reprit-il, il faut trouver quelqu'un... C'est une croix d'officier.»
Ces messieurs ne bougeaient pas. M. d'Escorailles, malgré sa grande jeunesse,
avait reçu la croix de chevalier huit jours auparavant; M. Kahn et M. Bouchard
étaient officiers; le colonel venait enfin d'être nommé commandeur.
«Voyons, nous disons une croix d'officier», répétait Rougon, en fouillant de
nouveau dans les dossiers.
Mais il s'interrompit, comme frappé d'une idée subite.
«Est-ce que vous n'êtes pas maire quelque part, monsieur Béjuin?» demanda-t-il.
M. Béjuin se contenta d'incliner la tête à deux reprises. Ce fut M. Kahn qui
répondit pour lui.
«Sans doute, il est maire de Saint-Florent, la petite commune où se trouve sa
cristallerie.
Cela va tout seul, alors! dit le ministre, ravi de cette occasion de pousser un des
siens. Il n'est justement que chevalier... Monsieur Béjuin, vous ne demandez
jamais rien. Il faut toujours que je songe à vous.»
M. Béjuin eut un sourire et remercia. Il ne demandait jamais rien, en effet. Mais il
était sans cesse là, silencieux, modeste, attendant les miettes; et il ramassait tout.
«Léon Béjuin, n'est-ce pas? à la place de Pierre François Jusselin, reprit Rougon
en opérant le changement de nom.
Béjuin, Jusselin, ça rime», fit remarquer le colonel.
Cette observation parut une plaisanterie très fine. On en rit beaucoup. Enfin, M.
Bouchard remporta les pièces signées. Rougon s'était levé; il avait des
187
inquiétudes dans les jambes, disait-il; les jours de pluie l'agitaient. Cependant, la
matinée s'avançait, les bureaux bourdonnaient au loin; des pas rapides
traversaient les pièces voisines; des portes s'ouvraient, se fermaient; tandis que
des chuchotements couraient, étouffés par les tentures. Plusieurs employés
vinrent encore présenter des pièces à la signature du ministre. C'était un va-et-
vient continu, la machine administrative en travail, avec une dépense
extraordinaire de papiers promenés de bureau en bureau. Et, au milieu de cette
agitation, derrière la porte, dans l'anti-chambre, on entendait le gros silence
résigné des vingt et quelques personnes qui s'assoupissaient sous les regards de
Merle, en attendant que Son Excellence voulût bien les recevoir. Rougon, pris
comme d'une fièvre d'activité, se débattait parmi tout ce monde, donnait des
ordres à demi-voix dans un coin de son cabinet, éclatait brusquement en paroles
violentes contre quelque chef de service, taillait la besogne, tranchait les affaires
d'un mot, énorme, insolent, le cou gonflé, la face crevant de force.
Merle entra, avec sa tranquille dignité que les rebuffades ne pouvaient entamer.
«M. le préfet de la Somme... commença-t-il.
Encore!» interrompit furieusement Rougon.
L'huissier s'inclina, attendit de pouvoir parler.
«M. le préfet de la Somme m'a prié de demander à Son Excellence si elle le
recevrait ce matin. Dans le cas contraire, Son Excellence serait bien bonne de lui
fixer une heure pour demain.
Je le recevrai ce matin... Qu'il ait un peu de patience, que diable!»
La porte du cabinet était restée ouverte, et l'on apercevait l'anti-chambre, par
l'entrebâillement, une vaste pièce, avec une grande table au milieu, et un cordon
de fauteuils de velours rouge, le long des murs. Tous les fauteuils étaient
occupés; même deux dames se tenaient debout, devant la table. Les têtes se
tournaient discrètement, des regards se glissaient dans le cabinet du ministre,
suppliants, tout allumés du désir d'entrer. Près de la porte, le préfet de la Somme,
un petit homme blême, causait avec ses deux collègues du Jura et du Cher. Et
comme il faisait le mouvement de se lever, croyant sans doute qu'il allait enfin
être admis, Rougon reprit, en s'adressant à Merle:
«Dans dix minutes, entendez-vous... Je ne puis absolument recevoir personne
en ce moment.»
188
Mais il parlait encore qu'il vit M. Beulin-d'Orchère traverser l'anti-chambre. Il
alla vivement à sa rencontre, l'attira d'une poignée de main dans son cabinet, en
criant:
«Eh! entrez donc, cher ami! Vous arrivez, n'est-ce pas? Vous n'avez pas attendu?
... Quoi de nouveau?»
La porte fut refermée sur le silence consterné de l'antichambre. Rougon et M.
Beulin-d'Orchère eurent un entretien à voix basse, devant une des fenêtres; le
magistrat, nommé récemment premier président de la Cour de Paris,
ambitionnait les sceaux; mais l'empereur, tâté à son égard, était resté
impénétrable.
«Bien, bien, dit le ministre en haussant la voix. Le renseignement est excellent.
J'agirai, je vous le promets.»
Il venait de le faire sortir par ses appartements, lorsque Merle parut, en
annonçant:
«Monsieur La Rouquette.
Non, non, je suis occupé, il m'embête!» dit Rougon, en faisant un geste
énergique pour que l'huissier refermât la porte.
M. La Rouquette entendit parfaitement. Il n'en pénétra pas moins dans le
cabinet, souriant, la main tendue:
«Comment va Votre Excellence? C'est ma soeur qui m'envoie. Hier, vous aviez
l'air un peu fatigué, aux Tuileries... Vous savez qu'on doit jouer un proverbe
dans les appartements de l'impératrice, lundi prochain. Ma soeur a un rôle.
Combelot a dessiné les costumes. Vous viendrez, n'est-ce pas?»
Et il demeura là un grand quart d'heure, souple et caressant, cajolant Rougon,
qu'il appelait tantôt «Votre Excellence» et tantôt «cher maître». Il plaça quelques
anecdotes sur les petits théâtres, recommanda une danseuse, demanda un mot
pour le directeur de la manufacture des tabacs, afin d'avoir de bons cigares. Et il
finit par dire un mal épouvantable de M. de Marsy, en plaisantant.
«Il est gentil tout de même, déclara Rougon, quand le jeune député ne fut plus là.
Voyons, je vais me tremper la figure dans ma cuvette, moi. J'ai les joues qui
éclatent.»
Il disparut un instant derrière une portière. On entendit un grand barbotement
d'eau. Il reniflait, il soufflait. Cependant, M. d'Escorailles, ayant fini de classer la
correspondance, venait de tirer de sa poche une petite lime à manche d'écaille et
189
se travaillait les ongles, délicatement. M. Béjuin et le colonel regardaient le
plafond, si enfoncés dans leurs fauteuils, qu'ils semblaient ne plus jamais devoir
les quitter. Un moment, M. Kahn fouilla le tas des journaux à côté de lui, sur une
table. Il les retournait, regardait les titres, les rejetait. Puis, il se leva.
«Vous partez? demanda Rougon, qui reparut, s'épongeant la figure dans une
serviette.
Oui, répondit M. Kahn, j'ai lu les journaux, je m'en vais.»
Mais il lui dit d'attendre. Et il le prit à son tour à l'écart, il lui annonça qu'il se
rendrait sans doute dans les Deux-Sèvres, la semaine suivante, pour l'ouverture
des travaux du chemin de fer de Niort à Angers. Plusieurs motifs le poussaient à
faire un voyage là-bas. M. Kahn se montra enchanté. Il avait enfin obtenu la
concession, dès les premiers jours de mars. Seulement, il s'agissait maintenant de
lancer l'affaire, et il sentait toute la solennité que la présence du ministre
donnerait à la mise en scène, dont il soignait déjà les détails.
«Alors, c'est entendu, je compte sur vous pour le premier coup de mine», dit-il
en s'en allant.
Rougon s'était remis devant son bureau. Il consultait une liste de noms. Derrière
la porte, dans l'antichambre, l'attente grandissait.
«J'ai à peine un quart d'heure, murmura-t-il. Enfin, je recevrai ceux que je
pourrai.»
Il sonna et dit à Merle:
«Faites entrer M. le préfet de la Somme.»
Mais il reprit aussitôt, la liste sous les yeux:
«Attendez donc!... Est-ce que M. et Mme Charbonnel sont là? Faites-les entrer.»
On entendit la voix de l'huissier appelant: «Monsieur et madame Charbonnel!»
Et les deux bourgeois de Plassans parurent, suivis par les regards étonnés de
toute l'anti-chambre. M. Charbonnel était en habit, un habit à queue carrée, qui
avait un collet de velours; Mme Charbonnel portait une robe de soie puce, avec
un chapeau à rubans jaunes. Depuis deux heures, ils attendaient, patiemment.
«Il fallait me faire passer votre carte, dit Rougon. Merle vous connaît.»
Puis, sans leur laisser balbutier des phrases où les mots: «Votre Excellence»
revenaient sans cesse, il cria gaiement:
190
«Victoire! Le Conseil d'État a rendu son arrêt. Nous avons battu notre terrible
évêque.»
L'émotion de la vieille dame fut si forte qu'elle dut s'asseoir. Le mari s'appuya au
dossier d'un fauteuil.
«J'ai su cette bonne nouvelle hier soir, continuait le ministre. Comme je tenais à
vous l'apprendre moi même, je vous ai fait prier de venir ce matin!... Hein! voilà
une jolie tuile, cinq cent mille francs!»
Il plaisantait, heureux de leurs visages bouleversés. Mme Charbonnel put enfin
demander d'une voix étranglée et timide:
«C'est fini, bien sûr?... On ne recommencera plus le procès?
Non, non, soyez tranquilles. L'héritage est à vous.»
Et il donna quelques détails. Le Conseil d'État n'avait pas autorisé les soeurs de la
Sainte-Famille à accepter le legs, en se basant sur l'existence d'héritiers naturels,
et en cassant le testament qui ne paraissait pas avoir tous les caractères
d'authenticité désirables. Mgr Rochart était exaspéré. Rougon, qui l'avait
rencontré la veille chez son collègue le ministre de l'Instruction publique, riait
encore de ses regards furibonds. Son triomphe sur le prélat l'égayait beaucoup.
«Vous voyez bien qu'il ne m'a pas mangé, dit-il encore. Je suis trop gros... Oh!
tout n'est pas terminé entre nous. J'ai vu ça à la couleur de ses yeux. C'est un
homme qui ne doit rien oublier. Mais ceci me regarde.»
Les Charbonnel se confondaient en remerciements, avec des révérences. Ils
dirent qu'ils partiraient le soir même. Maintenant, ils étaient pris d'une vive
inquiétude, la maison de leur cousin Chevassu, à Faverolles, se trouvait gardée
par une vieille domestique dévote, très dévouée aux soeurs de la Sainte-Famille;
peut-être, en apprenant l'issue du procès, allait-on dévaliser la maison. Ces
religieuses devaient être capables de tout.
«Oui, partez ce soir, reprit le ministre. Si quelque chose clochait là-bas, écrivez-
moi.»
Il les reconduisait. Quand la porte fut ouverte, il remarqua l'étonnement des
figures, dans l'antichambre; le préfet de la Somme échangeait un sourire avec ses
collègues du Jura et du Cher; les deux dames, devant la table, avaient aux lèvres
un léger pli de dédain. Alors, il haussa la voix, rudement:
«Écrivez-moi, n'est-ce pas? Vous savez combien je vous suis dévoué... Et quand
vous serez à Plassans, dites à ma mère que je me porte bien.»
191
Il traversa l'antichambre, les accompagna jusqu'à l'autre porte, pour les imposer à
tout ce monde, sans aucune honte d'eux, tirant un grand orgueil d'être parti de
leur petite ville et de pouvoir aujourd'hui les mettre aussi haut qu'il lui plaisait. Et
les solliciteurs, les fonctionnaires, inclinés sur leur passage, saluaient la robe de
soie puce et l'habit à queue carrée des Charbonnel.
Quand il rentra dans son cabinet, il trouva le colonel debout.
«À ce soir, dit ce dernier. Il commence à faire trop chaud chez vous.»
Et il se pencha pour lui murmurer quelques paroles à l'oreille. Il s'agissait de son
fils Auguste, qu'il allait retirer du collège, désespérant de lui voir jamais passer
son baccalauréat. Rougon avait promis de le prendre dans son ministère, bien
que le diplôme de bachelier fût exigé de tous les employés.
«Eh bien, c'est cela, amenez-le, répondit-il. Je passerai par-dessus les formalités.
Je chercherai un biais... Et il gagnera quelque chose tout de suite, puisque vous y
tenez.»
M. Béjuin resta seul devant la cheminée. Il roula son fauteuil, s'installa au milieu,
sans paraître s'apercevoir que la pièce se vidait. Il demeurait toujours le dernier,
attendait encore quand les autres n'étaient plus là, dans l'espoir de se faire offrir
quelque part oubliée.
Merle, de nouveau, reçut l'ordre d'introduire le préfet de la Somme. Mais, au lieu
de se diriger vers la porte, il s'approcha du bureau, en disant avec un sourire
aimable:
«Si Son Excellence daigne le permettre, je vais m'acquitter d'une toute petite
commission.»
Rougon posa les deux coudes sur son buvard, pour écouter.
«C'est cette pauvre Mme Correur... Je suis allé chez elle ce matin. Elle est
couchée, elle a un clou bien mal placé, et très gros! oh! plus gros que la moitié du
poing. Ça n'a rien de dangereux, mais ça la fait beaucoup souffrir, parce qu'elle a
la peau très fine...
Alors? demanda le ministre.
J'ai même aidé la bonne à la retourner. Mais j'ai mon service, moi... Alors, elle
est très inquiète, elle aurait voulu voir Son Excellence pour les réponses qu'elle
attend. Je m'en allais, quand elle m'a rappelé, en me disant que je serais bien
gentil, si je pouvais ce soir lui rapporter les réponses, après mon travail... son
Excellence serait-elle assez obligeante...?»
192
Le ministre se tourna tranquillement.
«Monsieur d'Escorailles, donnez-moi donc ce dossier là-bas, dans cette armoire.»
C'était le dossier de Mme Correur, une énorme chemise grise crevant de papiers.
Il y avait là des lettres, des projets, des pétitions de toutes les écritures et de
toutes les orthographes: demandes de bureaux de tabac, demandes de bureaux
de timbres, demandes de secours, de subventions, de pensions, d'allocations.
Toutes les feuilles volantes portaient en marge l'apostille de Mme Correur, cinq
ou six lignes suivies d'une grosse signature masculine.
Rougon feuilletait le dossier et regardait, au bas des lettres, de petites notes
écrites de sa main au crayon rouge.
«La pension de Mme Jalaguier est portée à dix-huit cents francs. Mme Leturc a
son bureau de tabac... Les fournitures de Mme Chardon sont acceptées... Rien
encore pour Mme Testanière... Ah! vous direz aussi que j'ai réussi pour Mlle
Herminie Billecoq. J'ai parlé d'elle, des dames donneront la dot nécessaire à son
mariage avec l'officier qui l'a séduite.
Je remercie mille fois Son Excellence», dit Merle en s'inclinant.
Il sortait, lorsqu'une adorable tête blonde, coiffée d'un chapeau rose, parut à la
porte.
«Puis-je entrer?» demanda une voix flûtée.
Et Mme Bouchard, sans attendre la réponse, entra. Elle n'avait pas vu l'huissier
dans l'anti-chambre, elle était allée droit devant elle. Rougon, qui l'appelait «ma
chère enfant», la fit asseoir, après avoir gardé un instant entre les siennes ses
petites mains gantées.
«Est-ce pour quelque chose de sérieux? demanda-t-il.
Oui, oui, très sérieux», répondit-elle avec un sourire.
Alors, il recommanda à Merle de n'introduire personne. M. d'Escorailles, qui
avait fini la toilette de ses ongles, était venu saluer Mme Bouchard. Elle lui fit
signe de se pencher, lui parla tout bas, vivement. Le jeune homme approuva de
la tête. Et il alla prendre son chapeau, en disant à Rougon:
«Je vais déjeuner, je ne vois rien d'important... Il n'y a que cette place
d'inspecteur. Il faudrait nommer quelqu'un.»
Le ministre restait perplexe, secouait la tête.
193
«Oui, sans doute, il faut nommer quelqu'un... On m'a proposé déjà un tas de
monde. Ça m'ennuie de nommer des gens que je ne connais pas.»
Et il regardait autour de lui, dans les coins de la pièce, comme pour trouver. Son
regard brusquement tomba sur M. Béjuin, allongé devant la cheminée,
silencieux, béat.
«Monsieur Béjuin», appela-t-il.
Celui-ci ouvrit doucement les yeux, sans bouger.
«Voulez-vous être inspecteur? Je vous expliquerai: une place de six mille francs,
où l'on n'a rien à faire, et qui est très compatible avec vos fonctions de député.»
M. Béjuin dodelina de la tête. Oui, oui, il acceptait. Et quand l'affaire fut
entendue, il resta encore là deux minutes à flairer l'air. Mais il sentit sans doute
qu'il n'y aurait plus rien à ramasser ce matin-là, car il se retira lentement, en
traînant les pieds, derrière M. d'Escorailles.
«Nous voilà seuls... Voyons, qu'y a-t-il, ma chère enfant?» demanda Rougon à la
jolie Mme Bouchard.
Il avait roulé un fauteuil, et s'était assis devant elle, au milieu du cabinet. Alors, il
remarqua sa toilette, une robe de cachemire de l'Inde rose pâle, d'une grande
douceur, qui la drapait comme un peignoir. Elle était habillée sans l'être. Sur ses
bras, sur sa gorge, l'étoffe souple vivait; tandis que, dans la mollesse de la jupe,
de larges plis marquaient la rondeur de ses jambes. Il y avait là une nudité très
savante, une séduction calculée jusque dans la taille placée un peu haut,
dégageant les hanches. Et pas un bout de jupon ne se montrait, elle semblait
sans linge, délicieusement mise pourtant.
«Voyons, qu'y a-t-il?» répéta Rougon.
Elle souriait, ne parlant pas encore. Elle se renversait, les cheveux frisés sous son
chapeau rose, montrant la blancheur mouillée de ses dents, entre ses lèvres
ouvertes. Sa petite figure avait un abandon câlin, un air de prière ardent et
soumis.
«C'est quelque chose que j'ai à vous demander», murmura-t-elle enfin.
Puis, elle ajouta vivement:
«Dites d'abord que vous me l'accordez.»
Mais il ne promit rien. Il voulait savoir auparavant. Il se défiait des dames. Et,
comme elle se penchait tout près de lui, il l'interrogea:
194
«C'est donc bien gros, que vous n'osez parler. Il faut que je vous confesse, n'est-
ce pas?... Procédons par ordre. Est-ce pour votre mari?»
Elle répondait non de la tête, sans cesser de sourire.
«Diable!... Pour M. d'Escorailles alors? Vous complotiez quelque chose à voix
basse, tout à l'heure.»
Elle répondait toujours non. Elle avait une légère moue, signifiant clairement
qu'il avait bien fallu renvoyer M. d'Escorailles. Puis, Rougon cherchant avec
quelque surprise, elle rapprocha encore son fauteuil, se trouva dans ses jambes.
«Écoutez... Vous ne me gronderez pas? vous m'aimez bien un peu?... C'est
pour un jeune homme. Vous ne le connaissez pas; je vous dirai son nom tout à
l'heure, quand vous lui aurez donné la place... Oh! une place sans importance.
Vous n'aurez qu'un mot à dire, et nous vous serons bien reconnaissants.
Un de vos parents peut-être?» demanda-t-il de nouveau.
Elle eut un soupir, le regarda avec des yeux mourants, laissa glisser ses mains
pour qu'il les reprît dans les siennes. Et elle dit très bas:
«Non, un ami... Mon Dieu, je suis bien malheureuse!»
Elle s'abandonnait, elle se livrait à lui par cet aveu. C'était une attaque très
voluptueuse, d'un art supérieur, savamment calculée pour lui enlever ses
moindres scrupules. Un instant, il crut même qu'elle inventait cette histoire par
un raffinement de séduction, afin de se faire désirer davantage, au sortir des bras
d'un autre.
«Mais c'est très mal!» s'écria-t-il.
Alors, d'un geste prompt et familier, elle lui mit sa main dégantée sur la bouche.
Elle s'était allongée tout contre lui. Ses yeux se fermaient dans son visage pâmé.
L'un de ses genoux relevait sa jupe molle, qui la couvrait à peine du fin tissu
d'une longue chemise de nuit. L'étoffe tendue du corsage avait les émotions de
sa gorge. Pendant quelques secondes, il la sentit comme nue entre ses bras. Et il
la saisit brutalement par la taille, il la planta debout au milieu du cabinet, se
fâchant, jurant.
«Tonnerre de Dieu! soyez donc raisonnable!»
Elle, les lèvres blanches, resta devant lui, avec des regards en dessous.
«Oui, c'est très mal, c'est indigne! M. Bouchard est un excellent homme. Il vous
adore, il a une confiance aveugle en vous... Non, certes, je ne vous aiderai pas à
195
le tromper. Je refuse, entendez-vous, je refuse absolument! Et je vous dis ce que
je pense, je ne mâche pas mes paroles, ma belle enfant... On peut être indulgent.
Ainsi, par exemple, passe encore...»
Il s'arrêta, il allait laisser échapper qu'il lui tolérait M. d'Escorailles. Peu à peu, il
se calmait, une grande dignité lui venait. Il la fit asseoir, en la voyant prise d'un
petit tremblement; lui resta debout, la chapitra d'importance. Ce fut un sermon
en forme, avec de très belles paroles. Elle offensait toutes les lois divines et
humaines; elle marchait sur un abîme, déshonorait le foyer domestique, se
préparait à une vieillesse de remords; et, comme il crut deviner un léger sourire
aux coins de ses lèvres, il fit même le tableau de cette vieillesse, la beauté
dévastée, le coeur à jamais vide, la rougeur du front sous les cheveux blancs. Puis,
il examina sa faute au point de vue de la société; là, surtout, il se montra sévère,
car si elle avait pour elle l'excuse de sa nature sensible, le mauvais exemple qu'elle
donnait devait rester sans pardon; ce qui l'amena à tonner contre le
dévergondage moderne, les débordements abominables de l'époque. Enfin, il fit
un retour sur lui-même. Il était le gardien des lois. Il ne pouvait abuser de son
pouvoir pour encourager le vice. Sans la vertu, un gouvernement lui semblait
impossible. Et il termina en mettant ses adversaires au défi de trouver dans son
administration un seul acte de népotisme, une seule faveur due à l'intrigue.
La jolie Mme Bouchard l'écoutait, la tête basse, pelotonnée, montrant son cou
délicat sous le bavolet de son chapeau rose. Quand il se fut soulagé, elle se leva,
se dirigea vers la porte, sans dire un mot. Mais comme elle sortait, la main sur le
bouton, elle leva la tête, et se remit à sourire, en murmurant:
«Il s'appelle Georges Duchesne. Il est commis principal dans la division de mon
mari, et veut être sous-chef...
Non, non!» cria Rougon.
Alors, elle s'en alla, en l'enveloppant d'un long regard méprisant de femme
dédaignée. Elle s'attardait, elle traînait sa jupe avec langueur, désireuse de laisser
derrière elle le regret de sa possession.
Le ministre entra dans son cabinet d'un air de fatigue. Il avait fait un signe à
Merle qui le suivit. La porte était restée entrouverte.
«M. le directeur du Voeu national, que Son Excellence a fait demander, vient
d'arriver, dit l'huissier à demi-voix.
Très bien! répondit Rougon. Mais je recevrai auparavant les fonctionnaires qui
sont là depuis longtemps.» À ce moment, un valet de chambre parut à la porte
conduisant aux appartements particuliers. Il annonça que le déjeuner était prêt et
196
que Mme Delestang attendait Son Excellence au salon. Le ministre s'était avancé
vivement.
«Dites qu'on serve! Tant pis! je recevrai plus tard. Je crève de faiM. »
Il allongea le cou pour jeter un coup d'oeil. l'antichambre était toujours pleine.
Pas un fonctionnaire, pas un solliciteur, n'avait bougé. Les trois préfets causaient
dans leur coin; les deux dames, devant la table, s'appuyaient du bout de leurs
doigts, un peu lasses; les mêmes têtes, aux mêmes places, demeuraient fixes et
muettes, le long des murs, contre les dossiers de velours rouge. Alors, il quitta
son cabinet, en donnant à Merle l'ordre de retenir le préfet de la Somme et le
directeur du Voeu national.
Mme Rougon, un peu souffrante, était partie la veille pour le Midi, où elle devait
passer un mois; elle avait un oncle du côté de Pau. Delestang, chargé d'une
mission très importante au sujet d'une question agricole, se trouvait en Italie
depuis six semaines. Et c'était ainsi que le ministre, avec lequel Clorinde voulait
causer longuement, l'avait invitée à venir déjeuner au ministère, en garçons.
Elle l'attendait patiemment, en feuilletant un traité de droit administratif, qui
traînait sur une table.
«Vous devez avoir l'estomac dans les talons, lui dit-il gaiement. J'ai été débordé,
ce matin.»
Et il lui offrit le bras, il la conduisit à la salle à manger, une pièce immense, dans
laquelle les deux couverts, mis sur une petite table devant la fenêtre, étaient
comme perdus. Deux grands laquais servaient. Rougon et Clorinde, très sobres
tous les deux, mangèrent vite: quelques radis, une tranche de saumon froid, des
côtelettes à la purée et un peu de fromage. Ils ne touchèrent pas au vin. Rougon,
le matin, ne buvait que de l'eau. À peine échangèrent-ils dix paroles. Puis, quand
les deux laquais, après avoir desservi, eurent apporté le café et les liqueurs, la
jeune femme lui adressa un léger mouvement des sourcils, qu'il comprit
parfaitement.
«C'est bien, dit-il, laissez-nous. Je sonnerai.»
Les laquais sortirent. Alors, elle se leva, en donnant des tapes sur sa jupe pour
faire tomber les miettes. Elle portait une robe de soie noire, trop grande, chargée
de volants, si compliquée, qu'elle y était empaquetée, sans qu'on pût distinguer
où se trouvaient ses hanches et sa gorge.
«Quelle halle! murmurait-elle, en allant au fond de la pièce. C'est un salon pour
noces et repas de corps, votre salle à manger!»
197
Et elle revint, ajoutant:
«Je voudrais bien fumer ma cigarette, moi!
Diable! dit Rougon, c'est qu'il n'y a pas de tabac. Je ne fume jamais.»
Mais elle cligna les yeux, elle sortit de sa poche une petite blague en soie rouge
brodée d'or, guère plus grosse qu'une bourse. Du bout de ses doigts minces, elle
roula une cigarette. Puis, comme ils ne voulaient pas sonner, ce fut une chasse
aux allumettes dans toute la pièce. Enfin, sur le coin d'un dressoir, ils trouvèrent
trois allumettes, qu'elle emporta soigneusement. Et, la cigarette aux lèvres,
allongée de nouveau sur sa chaise, elle se mit à boire son café par petites gorgées,
en regardant Rougon bien en face, avec un sourire.
«Eh bien, je suis tout à vous, dit celui-ci, qui souriait également. Vous aviez à
causer, causons.»
Elle eut un geste d'insouciance.
«Oui. J'ai reçu une lettre de mon mari. Il s'ennuie à Turin. Il est très heureux
d'avoir obtenu cette mission, grâce à vous; seulement, il ne veut pas qu'on
l'oublie là-bas... Mais nous parlerons de cela tout à l'heure. Rien ne presse.»
Elle se remit à fumer et à le regarder avec son irritant sourire. Rougon, peu à
peu, s'était accoutumé à la voir, sans se poser les questions qui, autrefois,
piquaient si vivement sa curiosité. Elle avait fini par entrer dans ses habitudes, il
l'acceptait maintenant comme une figure classée, connue, dont les étrangetés ne
lui causaient plus un sursaut de surprise. Mais, à la vérité, il ne savait toujours
rien de précis sur elle, il l'ignorait toujours autant qu'aux premiers jours. Elle
restait multiple, puérile et profonde, bête le plus souvent, singulièrement fine
parfois, très douce et très méchante. Quand elle le surprenait encore par un
geste, un mot dont il ne trouvait pas l'explication, il avait des haussements
d'épaules d'homme fort, il disait que toutes les femmes étaient ainsi. Et il croyait
par là témoigner un grand mépris pour les femmes, ce qui aiguisait le sourire de
Clorinde, un sourire discret et cruel, montrant le bout des dents, entre les lèvres
rouges.
«Qu'avez-vous donc à me regarder? demanda-t-il enfin, gêné par ces grands yeux
ouverts sur lui. Est-ce que j'ai quelque chose qui vous déplaît?»
Une pensée cachée venait de luire au fond des yeux de Clorinde, pendant que
deux plis donnaient à sa bouche une grande dureté. Mais elle reprit aussitôt son
rire adorable, soufflant sa fumée par minces filets, murmurant:
198
«Non, non, je vous trouve très bien... Je pensais à une chose, mon cher. Savez-
vous que vous avez une fière chance?
Comment cela?
Sans doute... Vous voilà au sommet que vous vouliez atteindre. Tout le monde
vous a poussé, les événements eux-mêmes vous ont servi.»
Il allait répondre, lorsqu'on frappa à la porte. Clorinde, d'un mouvement
instinctif, cacha sa cigarette derrière sa jupe. C'était un employé qui voulait
communiquer à Son Excellence une dépêche très pressée. Rougon, d'un air
maussade, lut la dépêche, indiqua à l'employé le sens dans lequel il fallait rédiger
la réponse. Puis il referma la porte violemment, et venant se rasseoir:
«Oui, j'ai eu des amis très dévoués. Je tâche de m'en souvenir... Et vous avez
raison, j'ai à remercier jusqu'aux événements. Les hommes ne peuvent souvent
rien quand les faits ne les aident pas.»
En disant ces paroles d'une voix lente, il la regardait, ses lourdes paupières
baissées, cachant à demi le regard dont il l'étudiait. Pourquoi parlait-elle de sa
chance? Que savait-elle au juste des événements favorables auxquels elle faisait
allusion? Peut-être Du Poizat avait-il causé? Mais, à la voir souriante et songeuse,
la face comme attendrie d'un ressouvenir sensuel, il sentait en elle une autre
préoccupation; sûrement elle ignorait tout. Lui-même oubliait, préférait ne pas
trop fouiller au fond de sa mémoire. Il y avait une heure dans sa vie qui finissait
par lui sembler très confuse. Il en arrivait à croire qu'il devait réellement sa haute
situation au dévouement de ses amis.
«Je ne voulais rien être, on m'a poussé malgré moi, continua-t-il. Enfin les choses
ont tourné pour le mieux. Si je réussis à faire quelque bien, je serai satisfait.»
Il acheva son café. Clorinde roulait une seconde cigarette.
«Vous vous rappelez? murmura-t-elle, il y a deux ans, quand vous avez quitté le
conseil d'État, je vous questionnais, je vous demandais la raison de ce coup de
tête. Faisiez-vous le sournois, dans ce temps-là! Mais, maintenant, vous pouvez
parler... Voyons, là, franchement, entre nous, aviez-vous un plan arrêté?
On a toujours un plan, répondit-il finement. Je me sentais tomber, je préférais
faire le saut moi-même.
Et votre plan s'est-il exécuté, les choses ont-elles exactement marché comme
vous l'aviez prévu?»
Il eut un clignement d'yeux de compère qui se met à l'aise.
199
«Mais non, vous le savez bien, jamais les choses ne marchent ainsi... Pourvu
qu'on arrive!»
Et il s'interrompit, lui offrant des liqueurs.
«Hein? du curaçao ou de la chartreuse?» Elle accepta un petit verre de
chartreuse. Comme il versait, on frappa de nouveau. Elle cacha encore sa
cigarette, avec un geste d'impatience. Lui, furieux, sans lâcher le carafon, se leva.
Cette fois, c'était pour une lettre scellée d'un large cachet. Il la parcourut d'un
regard, la fourra dans une poche de sa redingote, en disant:
«C'est bien! Et qu'on ne me dérange plus, n'est-ce pas?»
Clorinde, quand il fut revenu en face d'elle, trempa ses lèvres dans la chartreuse,
buvant goutte à goutte, le regardant en dessous, les yeux luisants. Elle était
reprise par cet attendrissement qui lui noyait la face. Elle dit très bas, les deux
coudes posés sur la table:
«Non, mon cher, vous ne saurez jamais tout ce qu'on a fait pour vous.»
Il s'approcha, posa à son tour ses deux coudes, en s'écriant vivement:
«Tiens, c'est vrai, vous allez me conter ça! Maintenant, il n'y a plus de
cachotteries, n'est-ce pas?... Dites-moi ce que vous avez fait?»
Elle répondit non du menton, longuement, en pinçant sa cigarette des lèvres.
«C'est donc terrible? Vous craignez que je ne puisse pas payer ma dette, peut-
être?... Attendez, je vais tâcher de deviner... Vous avez écrit au pape et vous
avez mis tremper quelque bon Dieu dans mon pot à eau, sans que je m'en
aperçoive?»
Mais elle se fâcha de cette plaisanterie. Elle menaçait de s'en aller, s'il continuait.
«Ne riez pas de la religion, disait-elle. Ça vous porterait malheur.»
Puis, calmée, chassant de la main la fumée qu'elle soufflait et qui semblait
incommoder Rougon, elle reprit d'une voix particulière:
«J'ai vu beaucoup de monde. Je vous ai fait des amis.»
Elle éprouvait un besoin mauvais de lui tout conter. Elle voulait qu'il n'ignorât
pas de quelle façon elle avait travaillé à sa fortune. Cet aveu était une première
satisfaction, dans sa longue rancune si patiemment cachée. S'il l'avait poussée,
elle aurait donné des détails précis. C'était ce retour en arrière qui la rendait
rieuse, un peu folle, la peau chaude d'une moiteur dorée.
200
«Oui, oui, répéta-t-elle, des hommes très hostiles à vos idées, dont j'ai dû faire la
conquête pour vous, mon cher.»
Rougon était devenu très pâle. Il avait compris.
«Ah!» dit-il simplement.
Il cherchait à éviter ce sujet. Mais, effrontément, tranquillement, elle plantait
dans ses yeux son large regard noir, riant d'un rire de gorge. Alors, il céda, il
l'interrogea.
«M. de Marsy, n'est-ce pas?»
Elle répondit oui d'un signe de tête, en rejetant derrière son épaule une bouffée
de fumée.
«Le chevalier Rusconi?»
Elle répondit encore oui.
«M. Lebeau, M. de Salneuve, M. Guyot-Laplanche?»
Elle répondait toujours oui. Pourtant, au nom de M. de Plouguern, elle protesta.
Celui-là, non. Et elle acheva son verre de chartreuse, à petits coups de langue, la
mine triomphante.
Rougon s'était levé. Il alla au fond de la pièce, revint derrière elle, lui dit dans la
nuque:
«Pourquoi pas avec moi, alors?»
Elle se retourna brusquement, de peur qu'il ne lui baisât les cheveux.
«Avec vous? mais c'est inutile! Pour quoi faire, avec vous?... C'est bête, ce que
vous dites là! Avec vous, je n'avais pas besoin de plaider votre cause.»
Et, comme il la regardait, pris d'une colère blanche, elle partit d'un grand éclat de
rire.
«Ah! l'innocent! on ne peut pas seulement plaisanter, il croit tout ce qu'on lui dit!
... Voyons, mon cher, me pensez-vous capable de mener un pareil commerce?
Et pour vos beaux yeux encore! D'ailleurs, si j'avais commis toutes ces vilenies, je
ne vous les raconterais pas, bien sûr... Non, vrai, vous êtes amusant!»
Rougon resta un moment décontenancé. Mais la façon ironique dont elle se
démentait, la rendait plus provocante, et toute sa personne, le rire de sa gorge, la
flamme de ses yeux, répétait ses aveux, disait toujours oui. Il allongeait les bras
pour la prendre par la taille, lorsqu'on frappa une troisième fois.
201
«Tant pis! murmura-t-elle, je garde ma cigarette.»
Un huissier entra, tout essoufflé, balbutiant que Son Excellence le ministre de la
Justice demandait à parler à Son Excellence; et il regardait du coin de l'oeil cette
dame qui fumait.
«Dites que je suis sorti! cria Rougon. Je n'y suis pour personne, entendez-vous!»
Quand l'huissier se fut retiré à reculons, en saluant, il s'emporta, donna des
coups de poing sur les meubles.
On ne le laissait plus respirer; la veille encore, on l'avait relancé jusque dans son
cabinet de toilette, pendant qu'il se faisait la barbe. Clorinde, délibérément,
marcha vers la porte.
«Attendez, dit-elle. On ne nous dérangera plus.»
Elle prit les clefs, les mit en dedans, ferma à double tour.
«Là. On peut frapper, maintenant.»
Et elle revint rouler une troisième cigarette, debout devant la fenêtre. Il crut à
une heure d'abandon. Il s'approcha, lui dit dans le cou:
«Clorinde!»
Elle ne bougea pas, et il reprit d'une voix plus basse:
«Clorinde, pourquoi ne veux-tu pas?»
Ce tutoiement la laissa calme. Elle dit non de la tête, mais faiblement, comme si
elle avait voulu l'encourager, le pousser encore. Il n'osait la toucher, devenu tout
d'un coup timide, demandant la permission en écolier que sa première bonne
fortune paralyse. Pourtant, il finit par la baiser rudement sur la nuque, à la racine
des cheveux. Alors, elle se tourna, toute méprisante, en s'écriant:
«Tiens, ça vous reprend donc, mon cher? Je croyais que ça vous avait passé...
Quel drôle d'homme vous faites! Vous embrassez les femmes après dix-huit
mois de réflexion.»
Lui, la tête baissée, se ruant sur elle, avait saisi une de ses mains qu'il mangeait de
baisers. Elle la lui abandonnait. Elle continuait à se moquer, sans se fâcher.
«Pourvu que vous ne me mordiez pas les doigts, c'est tout ce que je vous
demande... Ah! je n'aurais pas cru cela de vous! Vous étiez devenu si sage,
quand j'allais vous voir rue Marbeuf! Et vous voilà de nouveau en folie, parce
que je vous raconte des saletés, dont je n'ai jamais eu l'idée, Dieu merci! Eh bien,
202
vous êtes propre, mon cher!... Moi, je ne brûle pas si longtemps. C'est de
l'histoire ancienne. Vous n'avez pas voulu de moi, je ne veux plus de vous.
Écoutez, tout ce que vous voudrez, murmura-t-il. Je ferai tout, je donnerai
tout.»
Mais elle disait encore non, le punissant dans sa chair de ses anciens dédains,
goûtant là une première vengeance. Elle l'avait souhaité tout-puissant pour le
refuser et faire ainsi un affront à sa force d'homme.
«Jamais, jamais! répéta-t-elle à plusieurs reprises. Vous ne vous souvenez donc
pas? Jamais!»
Alors, honteusement, Rougon se traîna à ses pieds. Il avait pris ses jupes entre
ses bras, il baisait ses genoux à travers la soie. Ce n'était pas la robe molle de
Mme Bouchard, mais un paquet d'étoffe d'une épaisseur irritante, et qui pourtant
le grisait de son odeur. Elle, avec un haussement d'épaules, lui abandonnait les
jupes. Mais il s'enhardissait, ses mains descendaient, cherchaient les pieds, au
bord du volant.
«Prenez garde!» dit-elle de sa voix paisible.
Et, comme il enfonçait les mains, elle lui posa sur le front le bout embrasé de sa
cigarette. Il recula en poussant un cri, voulut de nouveau se précipiter sur elle.
Mais elle s'était échappée et tenait un cordon de sonnette, adossée contre le mur,
près de la cheminée. Elle cria:
«Je sonne, je dis que c'est vous qui m'avez enfermée!»
Il tourna sur lui-même, les poings aux tempes, le corps secoué d'un grand
frisson. Et, pendant quelques secondes, il demeura immobile, avec la peur
d'entendre sa tête éclater. Il se roidissait pour se calmer d'un coup, les oreilles
bourdonnantes, les yeux aveuglés de flammes rouges.
«Je suis une brute, murmura-t-il. C'est stupide.»
Clorinde riait d'un air de victoire, en lui faisant de la morale. Il avait tort de
mépriser les femmes; plus tard, il reconnaîtrait qu'il existait des femmes très
fortes. Puis, elle retrouva son ton de bonne fille.
«Nous ne sommes pas fâchés, hein?... Voyez-vous, ne me demandez jamais ça.
Je ne veux pas, ça ne me plaît pas.»
Rougon se promenait, honteux de lui. Elle lâcha le cordon de sonnette, alla se
rasseoir devant la table, où elle se fit un verre d'eau sucrée.
203
«J'ai donc reçu hier une lettre de mon mari, reprit-elle tranquillement. J'avais tant
d'affaires ce matin, que je vous aurais peut-être manqué de parole pour le
déjeuner, si je n'avais désiré vous la montrer. Tenez, la voici... Il vous rappelle
vos promesses.»
Il prit la lettre, la lut en marchant, la rejeta sur la table, devant elle, avec un geste
d'ennui.
«Eh bien?» demanda-t-elle.
Mais lui, ne parla pas tout de suite. Il gonflait le dos, il bâillait légèrement.
«Il est bête», finit-il par dire.
Elle fut très blessée. Depuis quelque temps, elle ne tolérait plus qu'on parût
douter des capacités de son mari. Elle baissa un instant la tête, réprimant les
petits mouvements de révolte dont ses mains étaient agitées. Peu à peu, elle
s'affranchissait de sa soumission d'écolière, semblait prendre à Rougon assez de
sa force pour se poser en adversaire redoutable.
«Si nous montrions cette lettre, ce serait un homme fini, dit le ministre, poussé à
se venger sur le mari de la résistance de la femme. Ah! le bonhomme n'est pas
facile à caser.
Vous exagérez, mon cher, reprit-elle après un silence. Autrefois, vous juriez
qu'il avait le plus bel avenir. Il possède des qualités très sérieuses et très solides...
Allez, ce ne sont pas les hommes vraiment forts qui vont le plus loin.»
Rougon continuait sa promenade. Il haussait les épaules.
«Votre intérêt est qu'il entre au ministère. Vous y compterez un ami. Si
réellement le ministre de l'Agriculture et du Commerce se retire pour des raisons
de santé, comme on le dit, l'occasion est superbe. Mon mari est compétent, et sa
mission en Italie le désigne au choix de l'empereur... Vous savez que l'empereur
l'aime beaucoup; Ils s'entendent très bien ensemble; Ils ont les mêmes idées...
Un mot de vous enlèverait l'affaire.»
Il fit encore deux ou trois tours sans répondre. Puis, s'arrêtant devant elle:
«Je veux bien, après tout... Il y en a de plus bêtes... Mais je fais cela uniquement
pour vous. Je désire vous désarmer. Hein! vous ne devez pas être bonne. N'est-
ce pas, vous êtes très rancunière?»
Il plaisantait. Elle se mit à rire également, en répétant:
«Oui, oui, très rancunière... Je me souviens.»
204
Puis, comme elle le quittait, il la retint un instant à la porte. À deux reprises, ils se
serrèrent fortement les doigts, sans ajouter un mot.
Dès que Rougon fut seul, il retourna à son cabinet. La grande pièce était vide. Il
s'assit devant le bureau, les coudes au bord du buvard, soufflant dans le silence.
Ses paupières se baissaient, une somnolence rêveuse le tint assoupi pendant près
de dix minutes. Mais il eut un sursaut, il s'étira les bras; et il sonna. Merle parut.
«M. le préfet de la Somme attend toujours, n'est-ce pas?... Faites-le entrer.»
Le préfet de la Somme entra, blême et souriant, en redressant sa petite taille. Il
fit son compliment au ministre d'un air correct. Rougon, un peu alourdi,
attendait. Il le pria de s'asseoir.
«Voici, monsieur le préfet, pourquoi je vous ai mandé. Certaines instructions
doivent être données de vive voix... Vous n'ignorez pas que le parti
révolutionnaire relève la tête. Nous avons été à deux doigts d'une catastrophe
épouvantable. Enfin, le pays demande à être rassuré, à sentir au-dessus de lui
l'énergique protection du gouvernement. De son côté, Sa Majesté l'empereur est
décidée à faire des exemples, car jusqu'à présent on a singulièrement abusé de sa
bonté...»
Il parlait lentement, renversé au fond de son fauteuil, jouant avec un gros cachet
à manche d'agate. Le préfet approuvait chaque membre de phrase d'un vif
mouvement de tête.
«Votre département, continua le ministre, est un des plus mauvais. La gangrène
républicaine...
Je fais tous mes efforts... voulut dire le préfet.
Ne m'interrompez pas... Il faut donc que la répression y soit éclatante. C'est
pour m'entendre avec vous sur ce sujet que j'ai désiré vous voir... Nous nous
sommes occupés ici d'un travail, nous avons dressé une liste...»
Et il cherchait parmi ses papiers. Il prit un dossier qu'il feuilleta.
«On a dû répartir sur toute la France le nombre d'arrestations jugées nécessaires.
Le chiffre pour chaque département est proportionné au coup qu'il s'agit de
porter... Comprenez bien nos intentions. Ainsi, tenez, la Haute-Marne, où les
républicains sont en infime minorité, trois arrestations seulement. La Meuse, au
contraire, quinze arrestations... Quant à votre département, la Somme, n'est-ce
pas? nous disons la Somme...»
205
Il tournait les feuillets, clignait ses grosses paupières. Enfin, il leva la tête et
regarda le fonctionnaire en face.
«Monsieur le préfet, vous avez douze arrestations à faire.»
Le petit homme blême s'inclina, en répétant:
«Douze arrestations... J'ai parfaitement compris Son Excellence.»
Mais il restait perplexe, pris d'un léger trouble qu'il ne voulait pas montrer. Après
quelques minutes de conversation, comme le ministre le congédiait en se levant,
il se décida à demander:
«Son Excellence pourrait-elle me désigner les personnes...?
Oh! arrêtez qui vous voudrez!... Je ne puis pas m'occuper de ces détails. Je
serais débordé. Et partez ce soir, procédez aux arrestations dès demain... Ah!
pourtant, je vous conseille de frapper haut. Vous avez bien là-bas des avocats,
des négociants, des pharmaciens, qui s'occupent de politique. Coffrez-moi tout
ce monde-là. Ça fait plus d'effet.»
Le préfet se passa la main sur le front, d'un geste anxieux, fouillant déjà sa
mémoire, cherchant des avocats, des négociants, des pharmaciens. Il hochait
toujours la tête d'un air d'approbation. Mais Rougon ne fut sans doute pas
satisfait de son attitude hésitante.
«Je ne vous cacherai pas, reprit-il, que Sa Majesté est très mécontente en ce
moment du personnel administratif. Il pourrait y avoir bientôt un grand
mouvement préfectoral. Nous avons besoin d'hommes très dévoués, dans les
circonstances graves où nous sommes.»
Ce fut comme un coup de fouet.
«Son Excellence peut compter sur moi, s'écria le préfet. J'ai déjà mes hommes; il
y a un pharmacien à Péronne, un marchand de drap et un fabricant de papier à
Doullens; quant aux avocats, ils ne manquent pas, c'est une peste... Oh! j'assure
à Son Excellence que je trouverai les douze... Je suis un vieux serviteur de
l'empire.»
Il parla encore de sauver le pays, et s'en alla, en saluant très bas. Le ministre,
derrière lui, balança son grand corps d'un air de doute, il ne croyait pas aux petits
hommes. Sans se rasseoir, il barra la Somme d'un trait rouge sur la liste. Plus des
deux tiers des départements se trouvaient déjà barrés. Le cabinet gardait le
silence étouffé de ses tentures vertes mangées par la poussière, l'odeur grasse
dont l'embonpoint de Rougon semblait l'emplir.
206
Quand il sonna Merle de nouveau, il s'irrita de voir que l'antichambre était
toujours pleine. Il crut même reconnaître les deux dames, devant la table.
«Je vous avais dit de congédier tout le monde, cria-t-il. Je sors, je ne puis recevoir.
M. le directeur du Voeu national est là», murmura l'huissier.
Rougon l'avait oublié. Il noua les poings derrière son dos et donna l'ordre de
l'introduire. C'était un homme d'une quarantaine d'années, mis avec une grande
recherche, la figure épaisse.
«Ah! vous voilà, monsieur, dit le ministre d'une voix rude. Il est impossible que
les choses continuent sur un pareil pied, je vous en préviens!»
Et, tout en marchant, il accabla la presse de gros mots. Elle désorganisait, elle
démoralisait, elle poussait à tous les désordres. Il préférait aux journalistes les
brigands qui assassinent sur les grandes routes; on guérit d'un coup de poignard,
tandis que les coups de plume sont empoisonnés; et il trouva d'autres
comparaisons encore plus saisissantes. Peu à peu, il se fouettait lui-même, il
s'agitait furieusement, il roulait sa voix avec un fracas de tonnerre. Le directeur,
resté debout, baissait la tête sous l'orage, la mine humble et consternée. Il finit
par demander:
«Si Son Excellence daignait m'expliquer, je ne comprends pas bien pourquoi...
Comment, pourquoi?» s'écria Rougon, exaspéré.
Il se précipita, étala le journal sur son bureau, en montra les colonnes toutes
balafrées à coups de crayon rouge.
«Il n'y a pas dix lignes qui ne soient répréhensibles! Dans votre article de tête,
vous paraissez mettre en doute l'infaillibilité du gouvernement en matière de
répression. Dans cet entrefilet à la seconde page, vous semblez faire une allusion
à ma personne, en parlant des parvenus dont le triomphe est insolent. Dans vos
faits divers, traînent des histoires ordurières, des attaques stupides contre les
hautes classes.»
Le directeur, épouvanté, joignait les mains, tâchait de placer un mot.
«Je jure à Son Excellence... Je suis désespéré que Son Excellence ait pu supposer
un instant... Moi qui ai pour Son Excellence une si vive admiration...»
Mais Rougon ne l'écoutait pas.
«Et le pis, monsieur, c'est que personne n'ignore les liens qui vous attachent à
l'administration. Comment les autres feuilles peuvent-elles nous respecter, si les
207
journaux que nous payons ne nous respectent pas?... Depuis ce matin, tous mes
amis me dénoncent ces abominations.»
Alors, le directeur cria avec Rougon. Ces articles-là ne lui avaient point passé
sous les yeux. Mais il allait flanquer tous ses rédacteurs à la porte. Si Son
Excellence le voulait, il communiquerait chaque matin à Son Excellence une
épreuve du numéro. Rougon, soulagé, refusa; il n'avait pas le temps. Et il
poussait le directeur vers la porte, lorsqu'il se ravisa.
«J'oubliais. Votre feuilleton est odieux... Cette femme bien élevée qui trompe
son mari est un argument détestable contre la bonne éducation. On ne doit pas
laisser dire qu'une femme comme il faut puisse commettre une faute.
Le feuilleton a beaucoup de succès, murmura le directeur, inquiet de nouveau.
Je l'ai lu, je l'ai trouvé très intéressant.
Ah! vous l'avez lu... Eh bien, cette malheureuse a-t-elle des remords à la fin?»
Le directeur porta la main à son front, ahuri, cherchant à se souvenir.
«Des remords? non, je ne crois pas.»
Rougon avait ouvert la porte. Il la referma sur lui, en criant:
«Il faut absolument qu'elle ait des remords!... Exigez de l'auteur qu'il lui donne
des remords!»
Chapitre X
Rougon avait écrit à Du Poizat et à M. Kahn, pour qu'on lui évitât l'ennui d'une
réception officielle aux portes de Niort. Il arriva un samedi soir, vers sept heures,
et descendit directement à la préfecture, avec l'idée de se reposer jusqu'au
lendemain midi; il était très las. Mais après le dîner, quelques personnes vinrent.
La nouvelle de la présence du ministre devait déjà courir la ville. On ouvrit la
porte d'un petit salon, voisin de la salle à manger; un bout de soirée s'organisa.
Rougon, debout entre les deux fenêtres, fut obligé d'étouffer ses bâillements et
de répondre d'une façon aimable aux compliments de bienvenue.
Un député du département, cet avoué qui avait hérité de la candidature officielle
de M. Kahn, parut le premier, effaré, en redingote et en pantalon de couleur; et
il s'excusait, il expliquait qu'il rentrait à pied d'une de ses fermes, mais qu'il avait
quand même voulu saluer tout de suite Son Excellence. Puis, un homme gros et
court se montra, sanglé dans un habit noir un peu juste, ganté de blanc, l'air
cérémonieux et désolé. C'était le premier adjoint. Il venait d'être prévenu par sa
bonne. Il répéta que M. le maire serait désespéré; M. le maire, qui attendait Son
208
Excellence le lendemain seulement, se trouvait à sa propriété des Varades, à dix
kilomètres. Derrière l'adjoint, défilèrent encore six messieurs; grands pieds,
grosses mains, larges figures massives; le préfet les présenta comme des
membres distingués de la Société de statistique. Enfin, le proviseur du lycée
amena sa femme, une délicieuse blonde de vingt-huit ans, une Parisienne dont
les toilettes révolutionnaient Niort. Elle se plaignit de la province à Rougon,
amèrement.
Cependant, M. Kahn, qui avait dîné avec le ministre et le préfet, était très
questionné sur la solennité du lendemain. On devait se rendre à une lieue de la
ville, dans le quartier dit des Moulins, devant l'entrée d'un tunnel projeté pour le
chemin de fer de Niort à Angers; et là Son Excellence le ministre de l'Intérieur
mettrait lui-même le feu à la première mine. Cela parut touchant.
Rougon faisait le bonhomme. Il voulait simplement honorer l'entreprise si
laborieuse d'un vieil ami. D'ailleurs, il se considérait comme le fils adoptif du
département des Deux-Sèvres, qui l'avait autrefois envoyé à l'Assemblée
législative. À la vérité, le but de son voyage, vivement conseillé par Du Poizat,
était de le montrer dans toute sa puissance à ses anciens électeurs, afin d'assurer
complètement sa candidature, s'il lui fallait jamais un jour entrer au Corps
législatif.
Par les fenêtres du petit salon, on voyait la ville noire et endormie. Personne ne
venait plus. On avait appris trop tard l'arrivée du ministre. Cela tournait au
triomphe, pour les gens zélés qui se trouvaient là. Ils ne parlaient pas de quitter
la place, ils se gonflaient dans la joie d'être les premiers à posséder Son
Excellence en petit comité. L'adjoint répétait plus haut, d'une voix dolente, sous
laquelle perçait une grande jubilation:
«Mon Dieu! que M. le maire va être contrarié!... et M. le président! et M. le
procureur impérial! et tous ces messieurs!»
Vers neuf heures pourtant, on put croire que la ville était dans l'antichambre. Il y
eut un bruit imposant de pas. Puis, un domestique vint dire que M. le
commissaire central désirait présenter ses hommages à Son Excellence. Et ce fut
Gilquin qui entra, Gilquin superbe, en habit, portant des gants paille et des
bottines de chevreau. Du Poizat l'avait casé dans son département. Gilquin très
convenable, ne gardait qu'un dandinement un peu osé des épaules et la manie de
ne pas se séparer de son chapeau appuyé contre sa hanche, légèrement renversé,
dans une pose étudiée sur quelque gravure de tailleur. Il s'inclina devant Rougon,
en lui murmurant avec une humilité exagérée:
209
«Je me rappelle au bon souvenir de son Excellence, que j'ai eu l'honneur de
rencontrer plusieurs fois à Paris.»
Rougon sourit. Ils causèrent un instant. Gilquin passa ensuite dans la salle à
manger, où l'on venait de servir le thé. Il y trouva M. Kahn, en train de revoir,
sur un coin de la table, la liste des invitations pour le lendemain. Dans le petit
salon, maintenant, on parlait de la grandeur du règne; Du Poizat, debout à côté
de Rougon, exaltait l'empire; et tous deux échangeaient des saluts, comme s'ils
s'étaient félicités d'une oeuvre personnelle, en face des Niortais béants d'une
admiration respectueuse.
«Sont-ils forts, ces mâtins-là!» murmura Gilquin, qui suivait la scène par la porte
grande ouverte.
Et, tout en versant du rhum dans son thé, il poussa le coude de M. Kahn. Du
Poizat, maigre et ardent, avec ses dents blanches mal rangées et sa face d'enfant
fiévreux, où le triomphe avait mis une flamme, faisait rire d'aise Gilquin, qui le
trouvait «très réussi».
«Hein? Vous ne l'avez pas vu arriver dans le département? continua-t-il à voix
basse. Moi, j'étais avec lui. Il tapait les pieds d'un air rageur en marchant. Allez, il
devait en avoir gros sur le coeur contre les gens d'ici. Depuis qu'il est dans sa
préfecture, il se régale à se venger de son enfance. Et les bourgeois qui l'ont
connu pauvre diable autrefois n'ont pas envie aujourd'hui de sourire, quand il
passe, je vous en réponds! Oh! c'est un préfet solide, un homme tout à son
affaire. Il ne ressemble guère à ce Langlade que nous avons remplacé, un garçon
à bonnes fortunes, blond comme une fille... Nous avons trouvé des
photographies de dames très décolletées jusque dans les dossiers du cabinet.»
Gilquin se tut un instant. Il croyait s'apercevoir que, d'un angle du petit salon, la
femme du proviseur ne le quittait pas des yeux. Alors, voulant développer les
grâces de son buste, il se plia pour dire de nouveau à M. Kahn:
«Vous a-t-on raconté l'entrevue de Du Poizat avec son père? Oh! l'aventure la
plus amusante du monde!... Vous savez que le vieux est un ancien huissier qui a
amassé un magot en prêtant à la petite semaine, et qui vit maintenant comme un
loup, au fond d'une vieille maison en ruine, avec des fusils chargés dans son
vestibule... Or, Du Poizat, auquel il a prédit vingt fois l'échafaud, rêvait depuis
longtemps de l'écraser. Ça entrait pour une bonne moitié dans son désir d'être
préfet ici... Un matin donc, Du Poizat endosse son plus bel uniforme, et, sous le
prétexte de faire une tournée, va frapper à la porte du vieux. On parlemente un
bon quart d'heure. Enfin le vieux ouvre. Un petit vieillard blême qui regarde
d'un air hébété les broderies de l'uniforme. Et savez-vous ce qu'il a dit, dès la
210
seconde phrase, quand il a su que son fils était préfet? «Hein! Léopold, n'envoie
plus toucher les contributions!» Au demeurant, ni émotion, ni surprise...
Lorsque Du Poizat est revenu, il pinçait les lèvres, la face blanche comme un
linge. Cette tranquillité de son père l'exaspérait. En voilà un sur le dos duquel il
ne montera jamais!»
M. Kahn hochait discrètement la tête. Il avait remis la liste des invitations dans
sa poche, il prenait à son tour une tasse de thé, en jetant des coups d'oeil dans le
salon voisin.
«Rougon dort debout, dit-il. Ces imbéciles devraient bien le laisser aller se
coucher. Il faut qu'il soit solide pour demain.
Je ne l'avais pas revu, reprit Gilquin. Il a engraissé.»
Puis, il baissa encore la voix, il répéta:
«Très forts, ces gaillards!... Ils ont manigancé je ne sais quoi, au moment du
grand coup. Moi, je les avais avertis. Le lendemain, patatras! la danse a eu lieu
tout de même. Rougon prétend qu'il est allé à la préfecture, où personne n'a
voulu le croire. Enfin, ça le regarde, on n'a pas besoin d'en causer... Cet animal
de Du Poizat m'avait payé un fameux déjeuner dans un café des boulevards. Oh!
quelle journée! Nous avons dû passer la soirée au théâtre; je ne me souviens plus
bien, j'ai dormi deux jours.»
Sans doute M. Kahn trouvait les confidences de Gilquin inquiétantes. Il quitta la
salle à manger. Alors, Gilquin, resté seul, se persuada que la femme du proviseur
le regardait décidément. Il rentra dans le salon, s'empressa auprès d'elle, finit par
lui apporter du thé, des petits fours, de la brioche. Il était vraiment fort bien; il
ressemblait à un homme comme il faut mal élevé, ce qui paraissait attendrir un
peu la belle blonde.
Cependant, le député démontrait la nécessité d'une nouvelle église à Niort,
l'adjoint demandait un pont, le proviseur parlait d'agrandir les bâtiments du
lycée, tandis que les six membres de la Société de statistique, muets,
approuvaient tout de la tête.
«Nous verrons demain, messieurs, répondit Rougon, les paupières à demi
fermées. Je suis ici pour connaître vos besoins et faire droit à vos requêtes.»
Dix heures sonnaient, lorsqu'un domestique vint dire un mot au préfet, qui se
pencha aussitôt à l'oreille du ministre. Celui-ci se hâta de sortir. Mme Correur
l'attendait, dans une pièce voisine. Elle était avec une fille grande et mince, la
figure fade, toute salie de taches de rousseur.
211
«Comment, vous êtes à Niort! s'écria Rougon.
Depuis cet après-midi seulement, dit Mme Correur. Nous sommes descendus
là, en face, place de la Préfecture, à l'hôtel de Paris.»
Et elle expliqua qu'elle arrivait de Coulonges, où elle avait passé deux jours. Puis,
s'interrompant pour montrer la grande fille:
«Mademoiselle Herminie Billecoq, qui a bien voulu m'accompagner.»
Herminie Billecoq fit une révérence cérémonieuse. Mme Correur continua:
«Je ne vous ai pas parlé de ce voyage, parce que vous m'auriez peut-être blâmée;
mais c'était plus fort que moi, je voulais voir mon frère... Quand j'ai appris votre
voyage à Niort, je suis accourue. Nous vous guettions, nous vous avons regardé
entrer à la préfecture; seulement nous avons jugé préférable de nous présenter
très tard. Ces petites villes sont si méchantes!»
Rougon approuva de la tête. Mme Correur, en effet, grasse, peinte en rose,
habillée de jaune, lui semblait compromettante en province.
«Et vous avez vu votre frère? demanda-t-il.
Oui, oui, murmura-t-elle, les dents serrées, je l'ai vu. Mme Martineau n'a pas
osé me mettre à la porte. Elle avait pris la pelle, elle faisait brûler du sucre... Ce
pauvre frère! Je savais qu'il était malade, mais ça m'a donné un coup tout de
même de le voir si décharné. Il m'a promis de ne pas me déshériter; cela serait
contraire à ses principes. Le testament est fait, la fortune doit être partagée entre
moi et Mme Martineau... N'est-ce pas, Herminie?
La fortune doit être partagée, affirma la grande fille. Il l'a dit quand vous êtes
entrée, il l'a répété quand il vous a montré la porte. Oh! c'est sûr, je l'ai entendu.»
Cependant, Rougon poussait les deux femmes, en disant:
«Eh bien, je suis enchanté! Vous êtes plus tranquille maintenant. Mon Dieu, les
querelles de famille, ça finit toujours par s'arranger... Allons, bonsoir. Je vais me
coucher.»
Mais Mme Correur l'arrêta. Elle avait tiré son mouchoir de la poche, elle se
tamponnait les yeux, prise d'une crise brusque de désespoir.
«Ce pauvre Martineau!... Il a été si bon, il m'a pardonné avec tant de simplicité!
... Si vous saviez, mon ami... C'est pour lui que je suis accourue, c'est pour vous
supplier en sa faveur...»
212
Les larmes lui coupèrent la voix. Elle sanglotait. Rougon, étonné, ne comprenant
pas, regardait les deux femmes. Mlle Herminie Billecoq, elle aussi, pleurait, mais
plus discrètement; elle était très sensible, elle avait l'attendrissement contagieux.
Ce fut elle qui put balbutier la première:
«M. Martineau s'est compromis dans la politique.»
Alors, Mme Correur se mit à parler avec volubilité.
«Vous vous souvenez, je vous ai témoigné des craintes, un jour. J'avais un
pressentiment... Martineau devenait républicain. Aux dernières élections, il
s'était exalté et avait fait une propagande acharnée pour le candidat de
l'opposition. Je connaissais des détails que je ne veux pas dire. Enfin, tout cela
devait mal tourner... Dès mon arrivée à Coulonges, au Lion d'Or, où nous
avons pris une chambre, j'ai questionné les gens, j'en ai appris encore plus long.
Martineau a fait toutes les bêtises. Ça n'étonnerait personne dans le pays, s'il était
arrêté. On s'attend à voir les gendarmes l'emmener d'un jour à l'autre... Vous
pensez quelle secousse pour moi! Et j'ai songé à vous, mon ami...»
De nouveau, sa voix s'éteignit dans des sanglots. Rougon cherchait à la rassurer.
Il parlerait de l'affaire à Du Poizat, il arrêterait les poursuites, si elles étaient
commencées. Même il laissa échapper cette parole:
«Je suis le maître, allez dormir tranquille.»
Mme Correur hochait la tête, en roulant son mouchoir, les yeux séchés. Elle finit
par reprendre, à demi-voix:
«Non, non, vous ne savez pas. C'est plus grave que vous ne croyez... Il mène
Mme Martineau à la messe et reste à la porte, en affectant de ne jamais mettre le
pied dans l'église, ce qui est un sujet de scandale chaque dimanche. Il fréquente
un ancien avocat retiré là-bas, un homme de 48, avec lequel on l'entend pendant
des heures parler de choses terribles. On a souvent aperçu des hommes de
mauvaise mine se glisser la nuit dans son jardin, sans doute pour venir prendre
un mot d'ordre.»
À chaque détail, Rougon haussait les épaules; mais Mlle Herminie Billecoq
ajouta vivement, comme fâchée d'une telle tolérance:
«Et les lettres qu'il reçoit de tous les pays, avec des cachets rouges; c'est le facteur
qui nous a dit cela. Il ne voulait pas parler, il était tout pâle. Nous avons dû lui
donner vingt sous... Et son dernier voyage, il y a un mois. Il est resté huit jours
dehors, sans que personne dans le pays puisse encore savoir aujourd'hui où il est
213
allé. La dame du Lion d'Or nous a assuré qu'il n'avait pas même emporté de
malle.
Herminie, je vous en prie! dit Mme Correur d'un air inquiet. Martineau est
dans d'assez vilains draps. Ce n'est pas à nous de le charger.»
Rougon maintenant écoutait, en examinant tour à tour les deux femmes. Il
devenait très grave.
«S'il est si compromis que cela...», murmura-t-il.
Il crut voir une flamme s'allumer dans les yeux troublés de Mme Correur. Il
continua:
«Je ferai mon possible, mais je ne promets rien.
Ah! il est perdu, il est bien perdu! s'écria Mme Correur. Je le sens, voyez-
vous... Nous ne voulons rien dire. Si nous vous disions tout...»
Elle s'interrompit pour mordre son mouchoir.
«Moi qui ne l'avais pas vu depuis vingt ans! Et je le retrouve pour ne le revoir
jamais peut-être!... Il a été si bon, si bon!»
Herminie eut un léger hochement des épaules. Elle faisait à Rougon des signes
pour lui donner à entendre qu'il fallait pardonner au désespoir d'une soeur, mais
que le vieux notaire était le pire des gredins.
«À votre place, reprit-elle, je dirais tout. Ça vaudrait mieux.»
Alors, Mme Correur parut se décider à un grand effort. Elle baissa encore la
voix.
«Vous vous rappelez les Te Deum qu'on a chantés partout, quand l'empereur a
été si miraculeusement sauvé, devant l'Opéra... Eh bien, le jour où l'on a chanté
le Te Deum à Coulonges, un voisin a demandé à Martineau s'il n'allait pas à
l'église, et ce malheureux a répondu: "Pour quoi faire, à l'église? Je me moque
bien de l'empereur!"
"Je me moque bien de l'empereur!" répéta Mlle Herminie Billecoq d'un air
consterné.
Comprenez-vous mes craintes maintenant? continua l'ancienne maîtresse
d'hôtel. Je vous l'ai dit, ça n'étonnerait personne dans le pays s'il était arrêté.»
En prononçant cette phrase, elle regardait Rougon fixement. Celui-ci ne parla
pas tout de suite. Il semblait interroger une dernière fois cette grosse face molle,
214
où des yeux pâles clignotaient sous les rares poils blonds des sourcils. Il s'arrêta
un instant au cou gras et blanc. Puis, il ouvrit les bras, il s'écria:
«Je ne puis rien, je vous assure. Je ne suis pas le maître.»
Et il donna des raisons. Il se faisait un scrupule, disait-il, d'intervenir dans ces
sortes d'affaires. Si la justice se trouvait saisie, les choses devaient avoir leur
cours. Il aurait préféré ne pas connaître Mme Correur, parce que son amitié pour
elle allait lui lier les mains; il s'était juré de ne jamais rendre certains services à ses
amis. Enfin, il se renseignerait. Et il cherchait à la consoler déjà, comme si son
frère était déjà en route pour quelque colonie. Elle baissait la tête, elle avait de
petits hoquets qui secouaient l'énorme paquet de cheveux blonds dont elle
chargeait sa nuque. Pourtant, elle se calmait. Comme elle prenait congé, elle
poussa Herminie devant elle, en disant:
«Mademoiselle Herminie Billecoq... Je vous l'ai présentée, je crois. Pardonnez,
j'ai la tête si malade!... C'est cette demoiselle que nous sommes parvenus à
doter. L'officier, son séducteur, n'a pu encore l'épouser, à cause des formalités
qui sont interminables... Remerciez Son Excellence, ma chère.»
La grande fille remercia en rougissant, avec la mine d'une innocente devant
laquelle on a lâché un gros mot. Mme Correur la laissa sortir la première; puis,
serrant fortement la main de Rougon, se penchant vers lui, elle ajouta:
«Je compte sur vous, Eugène.»
Quand le ministre revint dans le petit salon, il le trouva vide. Du Poizat avait
réussi à congédier le député, le premier adjoint et les six membres de la Société
de statistique. M. Kahn lui-même était parti, après avoir pris rendez-vous pour le
lendemain, à dix heures. Il ne restait dans la salle à manger que la femme du
proviseur et Gilquin, qui mangeaient des petits fours, en causant de Paris;
Gilquin roulait des yeux tendres, parlait des courses, du Salon de peinture, d'une
première représentation à la Comédie-Française, avec l'aisance d'un homme
auquel tous les mondes étaient familiers. Pendant ce temps, le proviseur donnait
à voix basse au préfet des renseignements sur un professeur de quatrième
soupçonné d'être républicain. Il était onze heures. On se leva, on salua Son
Excellence; et Gilquin se retirait avec le proviseur et sa femme, en offrant son
bras à cette dernière, lorsque Rougon le retint.
«Monsieur le commissaire central, un mot, je vous prie.».
Puis, lorsqu'ils furent seuls, il s'adressa à la fois au commissaire et au préfet.
215
«Qu'est-ce donc que l'affaire Martineau?... Cet homme est-il réellement très
compromis?»
Gilquin eut un sourire. Du Poizat fournit quelques renseignements.
«Mon Dieu, je ne pensais pas à lui. On l'a dénoncé. J'ai reçu des lettres... Il est
certain qu'il s'occupe de politique. Mais il y a déjà eu quatre arrestations dans le
département. J'aurais préféré, pour arriver au nombre de cinq que vous m'avez
fixé, faire coffrer un professeur de quatrième qui lit à ses élèves des livres
révolutionnaires.
J'ai appris des faits bien graves, dit sévèrement Rougon. Les larmes de sa soeur
ne doivent pas sauver ce Martineau, s'il est vraiment si dangereux. Il y a là une
question de salut public.»
Et se tournant vers Gilquin:
«Qu'en pensez-vous?
Je procéderai demain à l'arrestation, répondit celui-ci. Je connais toute l'affaire.
J'ai vu Mme Correur à l'hôtel de Paris, où je dîne d'habitude.»
Du Poizat ne fit aucune objection. Il tira un petit carnet de sa poche, biffa un
nom pour en écrire un autre au-dessus, tout en recommandant au commissaire
central de faire surveiller quand même le professeur de quatrième. Rougon
accompagna Gilquin jusqu'à la porte. Il reprit:
«Ce Martineau est un peu souffrant, je crois. Allez en personne à Coulonges.
Soyez très doux.»
Mais Gilquin se redressa d'un air blessé. Il oublia tout respect, il tutoya Son
Excellence.
«Me prends-tu pour un sale mouchard! s'écria-t-il. Demande à Du Poizat
l'histoire de ce pharmacien que j'ai arrêté au lit, avant-hier. Il y avait, dans le lit, la
femme d'un huissier. Personne n'a rien su... J'agis toujours en homme du
monde.»
Rougon dormit neuf heures d'un sommeil profond. Quand il ouvrit les yeux le
lendemain, vers huit heures et demie, il fit appeler Du Poizat, qui arriva, un
cigare aux dents, l'air très gai. Ils causèrent, ils plaisantèrent comme autrefois,
lorsqu'ils habitaient chez Mme Mélanie Correur, et qu'ils allaient se réveiller, le
matin, avec des tapes sur leurs cuisses nues. Tout en se débarbouillant, le
ministre demanda au préfet des détails sur le pays, les histoires des
216
fonctionnaires, les besoins des uns, les vanités des autres. Il voulait pouvoir
trouver pour chacun une phrase aimable.
«N'ayez pas peur, je vous soufflerai!» dit Du Poizat en riant.
Et, en quelques mots, il le mit au courant, il le renseigna sur les personnages qui
l'approcheraient. Rougon, parfois, lui faisait répéter un fait pour le mieux caser
dans sa mémoire. À dix heures, M. Kahn arriva. Ils déjeunèrent tous les trois, en
arrêtant les derniers détails de la solennité. Le préfet ferait un discours; M. Kahn
aussi. Rougon prendrait la parole le dernier. Mais il serait bon de provoquer un
quatrième discours. Un instant, ils songèrent au maire; seulement Du Poizat le
trouvait trop bête, et il conseilla de choisir l'ingénieur en chef des ponts et
chaussées, qui se trouvait naturellement désigné, mais dont M. Kahn craignait
l'esprit critique. Enfin, ce dernier, en sortant de table, emmena le ministre à
l'écart, pour lui indiquer les points sur lesquels il serait heureux de le voir insister,
dans son discours.
Le rendez-vous était pour dix heures et demie, à la préfecture. Le maire et le
premier adjoint se présentèrent ensemble; le maire balbutiait, était au désespoir
de ne s'être pas trouvé à Niort, la veille; tandis que le premier adjoint affectait de
demander à Son Excellence si elle avait passé une bonne nuit, si elle se sentait
remise de sa fatigue. Ensuite, parurent le président du tribunal civil, le procureur
impérial et ses deux substituts, l'ingénieur en chef des ponts et chaussées, que
suivirent à la file le receveur général, le directeur des contributions directes et le
conservateur des hypothèques. Plusieurs de ces messieurs étaient avec leurs
dames, la femme du proviseur, la jolie blonde, vêtue d'une toilette bleu ciel du
plus piquant effet, causa une grosse émotion; elle pria Son Excellence d'excuser
son mari, retenu au lycée par une attaque de goutte, qui l'avait pris la veille au
soir en rentrant. Cependant, d'autres personnages arrivaient: le colonel du 78ème
de ligne caserné à Niort, le président du tribunal de commerce, les deux juges de
paix de la ville, le conservateur des eaux et forêts accompagné de ses trois
demoiselles, des conseillers municipaux, des délégués de la Chambre consultative
des arts et manufactures, de la Société de statistique et du Conseil des
prud'hommes.
La réception avait lieu dans un grand salon de la préfecture. Du Poizat faisait les
présentations. Et le ministre, souriant, plié en deux, accueillait chaque personne
en vieille connaissance. Il savait des particularités étonnantes sur chacune d'elles.
Il parla au procureur impérial, très élogieusement, d'un réquisitoire prononcé
dernièrement par lui dans une affaire d'adultère; il demanda d'une voix émue au
directeur des contributions directes des nouvelles de madame, alitée depuis deux
mois; il retint un instant le colonel du 78ème de ligne, pour lui montrer qu'il
217
n'ignorait pas les brillantes études de son fils à Saint-Cyr; il causa chaussures avec
un conseiller municipal qui possédait de grands ateliers de cordonnerie, et
entama avec le conservateur des hypothèques, archéologue passionné, une
discussion sur une pierre druidique découverte la semaine précédente. Quand il
hésitait, cherchant sa phrase, Du Poizat venait à son aide d'un mot habilement
soufflé. D'ailleurs, il gardait un aplomb superbe.
Comme le président du tribunal de commerce entrait et s'inclinait devant lui, il
s'écria d'une voix affable:
«Vous êtes seul, monsieur le président? J'espère bien que vous amènerez
madame au banquet, ce soir...»
Il s'arrêta, en voyant autour de lui l'embarras des figures. Du Poizat le poussait
légèrement du coude. Alors, il se souvint que le président du tribunal de
commerce vivait séparé de sa femme, à la suite de certains faits scandaleux. Il
s'était trompé, il avait cru parler à l'autre président, au président du tribunal civil.
Cela ne troubla en rien son aplomb. Souriant toujours, sans chercher à revenir
sur sa maladresse, il reprit d'un air fin:
«J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, monsieur. Je sais que mon collègue le
garde des Sceaux vous a porté pour la décoration... C'est une indiscrétion.
Gardez-moi le secret.»
Le président du tribunal de commerce devint très rouge. Il suffoquait de joie.
Autour de lui, on s'empressait, on le félicitait; pendant que Rougon prenait note
mentalement de cette croix donnée avec tant d'à-propos, pour ne pas oublier
d'avertir son collègue. C'était le mari trompé qu'il décorait. Du Poizat eut un
sourire d'admiration.
Cependant, il y avait une cinquantaine de personnes dans le grand salon. On
attendait toujours, les visages muets, les regards gênés.
«L'heure avance, on pourrait partir», murmura le ministre.
Mais le préfet se pencha, lui expliqua que le député, l'ancien adversaire de M.
Kahn, n'était pas encore là. Enfin celui-ci entra, tout suant; sa montre avait dû
s'arrêter, il n'y comprenait rien. Puis, voulant rappeler devant tous sa visite de la
veille, il commença une phrase:
«Comme je le disais hier soir à Votre Excellence...»
Et il marcha à côté de Rougon, en lui annonçant qu'il retournerait le lendemain
matin à Paris. Le congé de Pâques avait pris fin le mardi, la session était rouverte.
218
Mais il avait cru devoir rester quelques jours de plus à Niort, pour faire les
honneurs du département à Son Excellence.
Tous les invités étaient descendus dans la cour de la préfecture, où une dizaine
de voitures, rangées des deux côtés du perron, attendaient. Le ministre monta
avec le député, le préfet et le maire, dans une calèche qui prit la tête. Le reste des
invités s'empila le plus hiérarchiquement possible; il y avait là deux autres
calèches, trois victorias et des chars à bancs à six et à huit places. Dans la rue de
la Préfecture, le défilé s'organisa. On partit au petit trot. Les rubans des dames
s'envolaient, tandis que leurs jupes débordaient par-dessus les portières. Les
chapeaux noirs des messieurs miroitaient au soleil. Il fallut traverser tout un bout
de la ville. Le long des rues étroites, le pavé aigu secouait rudement les voitures
qui passaient avec un bruit de ferraille. Et à toutes les fenêtres, sur toutes les
portes, les Niortais saluaient sans un cri, cherchant Son Excellence, très surpris
de voir la redingote bourgeoise du ministre à côté de l'habit brodé du préfet.
Au sortir de la ville, on roula sur une large promenade plantée d'arbres
magnifiques. Il faisait très doux; une belle journée d'avril, un ciel clair, tout blond
de soleil. La route, droite et unie, s'enfonçait au milieu de jardins pleins de lilas et
d'abricotiers en fleur. Puis les champs s'élargirent en vastes cultures, coupées de
loin en loin, par un bouquet d'arbres. Dans les voitures, on causait.
«Voilà une filature, n'est-ce pas?» dit Rougon, à l'oreille duquel le préfet se
penchait.
Et s'adressant au maire, lui montrant le bâtiment de briques rouges, au bord de
l'eau:
«Une filature qui vous appartient, je crois... On m'a parlé de votre nouveau
système de cardage pour les laines. Je tâcherai de trouver un instant afin de
visiter toutes ces merveilles.»
Il demanda des détails sur la puissance motrice de la rivière. Selon lui, les
moteurs hydrauliques dans de bonnes conditions, avaient d'énormes avantages.
Et il émerveilla le maire par ses connaissances techniques. Les autres voitures
suivaient, un peu débandées. Des conversations arrivaient, hérissées de chiffres,
au milieu du trot assourdi des chevaux. Un rire perlé sonna, qui fit tourner
toutes les têtes: c'était la femme du proviseur, dont l'ombrelle venait de s'envoler
sur un tas de cailloux.
«Vous possédez une ferme par ici, reprit Rougon en souriant au député. La voilà,
sur ce coteau, si je ne me trompe... Des prairies superbes! Je sais, d'ailleurs, que
219
vous vous occupez d'élevage, et que vous avez eu des vaches couronnées, aux
derniers comices agricoles.»
Alors, ils parlèrent bestiaux. Les prairies, trempées de soleil, avaient une douceur
de velours vert. Toute une nappe de fleurs y naissaient. Des rideaux de grands
peupliers ménageaient des échappées d'horizon, des coins de paysage adorables.
Une vieille femme qui conduisait un âne dut arrêter la bête au bord du chemin,
pour laisser passer le cortège. Et l'âne se mit à braire, effaré par cette procession
de voitures, dont les panneaux vernis luisaient dans la campagne. Les dames en
toilette, les hommes gantés, tinrent leur sérieux.
On monta, à gauche, une légère pente; puis, on redescendit. On était arrivé.
C'était un creux dans les terres, le cul-de-sac d'un étroit vallon, une sorte de trou
étranglé entre trois coteaux qui faisaient muraille. De la campagne environnante,
en levant les yeux, on ne voyait, sur le ciel noir, que les carcasses crevées de deux
moulins en ruine. Là, au fond, au milieu d'un carré d'herbe, une tente était
dressée, de la toile grise bordée d'un large galon rouge, avec des trophées de
drapeaux, sur les quatre faces. Un millier de curieux venus à pied, des bourgeois,
des dames, des paysans du quartier, s'étageaient à droite, du côté de l'ombre, le
long de l'amphithéâtre formé par un des coteaux. Devant la tente, un
détachement du 78ème de ligne se trouvait sous les armes, en face des pompiers
de Niort, dont le bel ordre était très remarqué; tandis que, au bord de la pelouse,
une équipe d'ouvriers, en blouses neuves, attendaient, ayant à leur tête des
ingénieurs boutonnés dans leurs redingotes. Dès que les voitures se montrèrent,
la Société philharmonique de la ville, une société composée d'instrumentistes
amateurs, se mit à jouer l'ouverture de La Dame blanche.
«Vive Son Excellence!» crièrent quelques voix, que le bruit des instruments
étouffa.
Rougon descendit de voiture. Il levait les yeux, il regardait le trou au fond duquel
il se trouvait, fâché de cet étranglement de l'horizon, qui lui semblait rapetisser la
solennité. Et il resta là un instant dans l'herbe, attendant un compliment de
bienvenue. Enfin, M. Kahn accourut. Il s'était échappé de la préfecture aussitôt
après le déjeuner; seulement il venait, par prudence, d'examiner la mine à laquelle
Son Excellence devait mettre le feu. Ce fut lui qui conduisit le ministre jusqu'à la
tente. Les invités suivaient. Il y eut un moment de confusion. Rougon demandait
des renseignements.
«Alors, c'est dans cette tranchée que doit s'ouvrir le tunnel?
Parfaitement, répondit M. Kahn. La première mine est creusée dans ce rocher
rougeâtre, où Votre Excellence voit un drapeau.»
220
Le coteau du fond, entamé à la pioche, montrait le roc. Des arbustes déracinés
pendaient parmi les déblais. On avait semé de feuillages le sol de la tranchée. M.
Kahn indiqua encore de la main le tracé de la voie ferrée, que marquait une
double file de jalons, alignant des bouts de papier blanc, au milieu des sentiers,
des herbes, des buissons. C'était un coin paisible de nature à éventrer.
Pourtant, les autorités avaient fini par se caser sous la tente. Les curieux, derrière,
se penchaient, pour voir entre les toiles. La Société philharmonique achevait
l'ouverture de La Dame blanche.
«Monsieur le ministre, dit tout à coup une voix aiguë qui vibra dans le silence, je
tiens à remercier le premier Votre Excellence d'avoir bien voulu accepter
l'invitation que nous nous sommes permis de lui adresser. Le département des
Deux-Sèvres gardera un éternel souvenir...»
C'était Du Poizat qui venait de prendre la parole. Il se tenait à trois pas de
Rougon, debout tous les deux; et, à certaines chutes de phrases cadencées, ils
inclinaient légèrement la tête l'un vers l'autre. Il parla ainsi un quart d'heure,
rappelant au ministre la façon brillante dont il avait représenté le département à
l'Assemblée législative; la ville de Niort avait inscrit son nom dans ses annales
comme celui d'un bienfaiteur, et brûlait de lui témoigner sa reconnaissance en
toute occasion. Du Poizat s'était chargé de la partie politique et pratique.
Par moments, sa voix se perdait dans le plein air. Alors, on ne voyait plus que ses
gestes, un mouvement régulier de son bras droit; et le millier de curieux étagés
sur le coteau s'intéressaient aux broderies de sa manche, dont l'or luisait dans un
coup de soleil.
Ensuite, M. Kahn s'avança au milieu de la tente. Lui, avait la voix très grosse. Il
aboyait certains mots. Le fond du vallon formait écho et renvoyait les fins de
phrase sur lesquelles il appuyait trop complaisamment. Il conta ses longs efforts,
les études, les démarches qu'il avait dû faire pendant près de quatre ans, pour
doter le pays d'une nouvelle voie ferrée. Maintenant, toutes les prospérités
allaient pleuvoir sur le département; les champs seraient fertilisés, les usines
doubleraient leur fabrication, la vie commerciale pénétrerait jusque dans les plus
humbles villages; et il semblait, à l'entendre, que les Deux-Sèvres devenaient,
sous ses mains élargies, une contrée de cocagne, avec des ruisseaux de lait et des
bosquets enchantés, où des tables chargées de bonnes choses attendaient les
passants. Puis, brusquement, il affecta une modestie outrée. On ne lui devait
aucune gratitude, il n'aurait jamais mené à bien un aussi vaste projet, sans le haut
patronage dont il était fier. Et, tourné vers Rougon, il l'appela «l'illustre ministre,
le défenseur de toutes les idées nobles et utiles». En terminant, il célébra les
avantages financiers de l'affaire. À la Bourse, on s'arrachait les actions. Heureux
221
les rentiers qui avaient pu placer leur argent dans une entreprise à laquelle Son
Excellence le ministre de l'Intérieur voulait attacher son nom!
«Très bien, très bien!» murmurèrent quelques invités.
Le maire et plusieurs représentants de l'autorité serrèrent la main de M. Kahn
qui affectait d'être très ému. Au-dehors, des applaudissements éclataient. La
Société philharmonique crut devoir attaquer un pas redoublé; mais le premier
adjoint se précipita, envoya un pompier pour faire taire la musique. Pendant ce
temps, sous la tente, l'ingénieur en chef des ponts et chaussées hésitait, disait
qu'il n'avait rien préparé. L'insistance du préfet le décida. M. Kahn, très inquiet,
murmura à l'oreille de ce dernier:
«Vous avez eu tort. Il est mauvais comme la gale.»
L'ingénieur en chef était un homme long et maigre, qui avait de grandes
prétentions à l'ironie. Il parlait lentement, en tordant le coin de sa bouche, toutes
les fois qu'il voulait lancer une épigramme. Il commença par écraser M. Kahn
sous les éloges. Puis, les allusions méchantes arrivèrent. Il jugea en quelques
mots le projet de chemin de fer, avec ce dédain des ingénieurs du gouvernement
pour les travaux des ingénieurs civils. Il rappela le contre-projet de la Compagnie
de l'Ouest, qui devait passer par Thouars, et insista, sans paraître y mettre de
malice, sur le coude du tracé de M. Kahn, desservant les hauts fourneaux de
Bressuire. Le tout sans brutalité aucune, mêlé de phrases aimables, procédant par
coups d'épingle, sentis des seuls initiés. Il fut plus cruel encore en finissant. Il
parut regretter que «l'illustre ministre» vînt se compromettre dans une affaire
dont le côté financier donnait des inquiétudes à tous les hommes d'expérience. Il
faudrait des sommes énormes; la plus grande honnêteté, le plus grand
désintéressement seraient nécessaires. Et il laissa tomber cette dernière phrase, la
bouche tordue:
«Ces inquiétudes sont chimériques, nous sommes complètement rassurés en
voyant, à la tête de l'entreprise, un homme dont la belle situation de fortune et la
haute probité commerciale sont bien connues dans le département.»
Un murmure d'approbation courut. Seules quelques personnes regardaient M.
Kahn, qui s'efforçait de sourire, les lèvres blanches. Rougon avait écouté en
fermant les yeux à demi, comme gêné par la grande lumière. Quand il les rouvrit,
ses yeux pâles étaient devenus noirs. Il comptait d'abord parler très brièvement.
Mais il avait maintenant un des siens à défendre. Il fit trois pas, se trouva au bord
de la tente; et là, avec un geste dont l'ampleur semblait s'adresser à toute la
France attentive, il commença.
222
«Messieurs, permettez-moi de franchir ces coteaux par la pensée, d'embrasser
l'empire tout entier d'un coup d'oeil, et d'élargir ainsi la solennité qui nous
rassemble, pour en faire la fête du labeur industriel et commercial. Au moment
même où je vous parle, du nord au midi, on creuse des canaux, on construit des
voies ferrées, on perce des montagnes, on élève des ponts...»
Un profond silence s'était fait. Entre les phrases, on entendait des souffles dans
les branches, puis la voix haute d'une écluse, au loin. Les pompiers, qui luttaient
de belle tenue avec les soldats, sous le soleil ardent, jetaient des regards obliques,
pour voir parler le ministre, sans tourner le cou. Sur le coteau, les spectateurs
avaient fini par se mettre à leur aise; les dames s'étaient accroupies, après avoir
étalé leur mouchoir à terre; deux messieurs, que le soleil gagnait, venaient
d'ouvrir les ombrelles de leurs femmes. Et la voix de Rougon montait peu à peu.
Il paraissait gêné au fond de ce trou, comme si le vallon n'eût pas été assez vaste
pour ses gestes. De ses mains brusquement jetées en avant, il semblait vouloir
déblayer l'horizon, autour de lui. À deux reprises, il chercha l'espace; mais il ne
rencontra en haut, au bord du ciel, que les moulins dont les carcasses éventrées
craquaient au soleil.
L'orateur avait repris le thème de M. Kahn, en l'agrandissant. Ce n'était plus le
département des Deux-Sèvres seulement qui entrait dans une ère de prospérité
miraculeuse, mais la France entière, grâce à l'embranchement de Niort à Angers.
Pendant dix minutes, il énuméra les bienfaits sans nombre dont les populations
seraient comblées. Il poussa les choses jusqu'à parler de la main de Dieu. Puis, il
répondit à l'ingénieur en chef; il ne discutait pas son discours, il n'y faisait aucune
allusion; il disait simplement le contraire de ce qu'il avait dit, insistant sur le
dévouement de M. Kahn, le montrant modeste, désintéressé, grandiose. Le côté
financier de l'entreprise le laissait plein de sérénité. Il souriait, il entassait d'un
geste rapide des monceaux d'or. Alors, les bravos lui coupèrent la voix.
«Messieurs, un dernier mot», dit-il après s'être essuyé les lèvres avec son
mouchoir.
Le dernier mot dura un quart d'heure. Il se grisait, il s'engageait plus qu'il n'aurait
voulu. Même, à la péroraison, comme il en était à la grandeur du règne, célébrant
la haute intelligence de l'empereur, il laissa entendre que Sa Majesté patronnait
d'une façon particulière l'embranchement de Niort à Angers. L'entreprise
devenait une affaire d'État.
Trois salves d'applaudissements retentirent. Un vol de corbeaux, volant dans le
ciel pur, à une grande hauteur, s'effaroucha, avec des croassements prolongés.
Dès la dernière phrase du discours, la Société philharmonique s'était mise à
jouer, sur un signal parti de la tente; tandis que les dames, serrant leurs jupes, se
223
relevaient vivement, désireuses de ne rien perdre du spectacle. Cependant,
autour de Rougon, les invités souriaient d'un air ravi. Le maire, le procureur
impérial, le colonel du 78ème de ligne hochaient la tête, en écoutant le député
s'émerveiller à demi-voix, de façon à être entendu du ministre. Mais le plus
enthousiaste était sûrement l'ingénieur en chef des ponts et chaussées; il affecta
une servilité extraordinaire, la bouche tordue, comme foudroyé par les
magnifiques paroles du grand homme.
«Si Son Excellence veut bien me suivre», dit M. Kahn, dont la grosse face suait
de joie.
C'était la fin. Son Excellence allait mettre le feu à la première mine. Des ordres
venaient d'être donnés à l'équipe d'ouvriers en blouses neuves. Ces hommes
précédèrent le ministre et M. Kahn dans la tranchée, et se rangèrent au fond, sur
deux lignes. Un contremaître tenait un bout de corde allumée, qu'il présenta à
Rougon. Les autorités, restées sous la tente, allongeaient le cou. Le public
anxieux attendait. La Société philharmonique jouait toujours.
«Est-ce que ça va faire beaucoup de bruit? demanda avec un sourire inquiet la
femme du proviseur à l'un des deux substituts.
C'est selon la nature de la roche, se hâta de répondre le président du tribunal
de commerce, qui entra dans des explications minéralogiques.
Moi, je me bouche les oreilles», murmura l'aînée des trois filles du
conservateur des eaux et forêts.
Rougon, la corde allumée à la main, au milieu de tout ce monde, se sentait
ridicule. En haut, sur la crête des coteaux, les carcasses des moulins craquaient
plus fort. Alors, il se hâta, mit le feu à la mèche dont le contremaître lui indiqua
le bout, entre deux pierres. Aussitôt un ouvrier souffla dans une trompe,
longuement. Toute l'équipe s'écarta, M. Kahn avait vivement ramené Son
Excellence sous la tente, en montrant une sollicitude inquiète.
«Eh bien, ça ne part donc pas?» balbutia le conservateur des hypothéqués, qui
clignait les yeux d'anxiété, avec une envie folle de se boucher les oreilles, comme
les dames.
L'explosion n'eut lieu qu'au bout de deux minutes. On avait mis la mèche très
longue, par prudence. L'attente des spectateurs tournait à l'angoisse; tous les
yeux, fixés sur la roche rouge, s'imaginaient la voir remuer; des personnes
nerveuses dirent que ça leur cassait la poitrine. Enfin il y eut un ébranlement
sourd, la roche se fendit, pendant qu'un jet de fragments, gros comme les deux
224
poings, montait dans la fumée. Et tout le monde s'en alla. On entendait ces
mots, cent fois répétés:
«Sentez-vous la poudre?»
Le soir, le préfet donna un dîner, auquel les autorités assistèrent. Il avait lancé
cinq cents invitations pour le bal qui suivit, Ce bal fut splendide. Le grand salon
était décoré de plantes vertes, et l'on avait ajouté, aux quatre coins, quatre petits
lustres, dont les bougies, jointes à celles du lustre central, jetaient une clarté
extraordinaire. Niort ne se souvenait pas d'un tel éclat. Le flamboiement des six
fenêtres éclairait la place de la Préfecture, où plus de deux mille curieux se
pressaient, les yeux en l'air, pour voir les danses. Même l'orchestre s'entendait si
distinctement, que des gamins, en bas, organisaient des galops sur les trottoirs.
Dès neuf heures, les dames s'éventaient, les rafraîchissements circulaient, les
quadrilles succédaient aux valses et aux polkas. Près de la porte, Du Poizat, très
cérémonieux, recevait les retardataires avec un sourire.
«Votre Excellence ne danse donc pas?» demanda hardiment à Rougon la femme
du proviseur, qui venait d'entrer, vêtue d'une robe de tarlatane semée d'étoiles
d'or.
Rougon s'excusa en souriant. Il était debout devant une fenêtre, au milieu d'un
groupe. Et, tout en soutenant une conversation sur la révision du cadastre, il
jetait au-dehors de rapides coups d'oeil. De l'autre côté de la place, dans la vive
lueur dont les lustres éclairaient les façades, il venait d'apercevoir, à une des
croisées de l'hôtel de Paris, Mme Correur et Mlle Herminie Billecoq. Elles
restaient là, regardant la fête, accoudées à la barre d'appui comme à la rampe
d'une loge. Elles avaient des visages luisants, des cous nus et gonflés de légers
rires, à certaines bouffées chaudes de la fête.
Cependant, la femme du proviseur achevait le tour du grand salon, distraite,
insensible à l'admiration que l'ampleur de sa longue jupe soulevait parmi les tout
jeunes gens. Elle cherchait quelqu'un du regard, sans cesser de sourire, d'un air
languissant.
«M. le commissaire central n'est donc pas venu? finit-elle par demander à Du
Poizat, qui la questionnait sur la santé de son mari. Je lui ai promis une valse.
Mais il devrait être là, répondit le préfet; je suis surpris de ne pas le voir... Il a
eu une mission à remplir aujourd'hui. Seulement il m'avait promis d'être de
retour à six heures.»
C'était vers midi, après le déjeuner, que Gilquin avait quitté Niort à cheval, pour
aller arrêter le notaire Martineau. Coulonges se trouvait à cinq lieues. Il comptait
225
y être à deux heures et pouvoir repartir vers les quatre heures au plus tard, ce qui
lui permettrait de ne pas manquer le banquet, auquel il était invité. Aussi ne
pressa-t-il pas l'allure de son cheval, se dandinant sur sa selle, se promettant
d'être très entreprenant, le soir, au bal, avec cette personne blonde, qu'il jugeait
seulement un peu maigre. Gilquin aimait les femmes grasses. À Coulonges, il
descendit à l'hôtel du Lion d'Or, où un brigadier et deux gendarmes devaient
l'attendre. De cette façon, son arrivée ne serait pas remarquée; on louerait une
voiture, on «emballerait» le notaire, sans qu'une voisine se mît sur sa porte. Mais
les gendarmes n'étaient pas au rendez-vous. Jusqu'à cinq heures, Gilquin les
attendit, jurant, buvant des grogs, regardant sa montre tous les quarts d'heure,
Jamais il ne serait à Niort pour le dîner, Il faisait seller son cheval, lorsque enfin
le brigadier parut, suivi de ses deux hommes. Il y avait eu malentendu.
«Bon, bon, ne vous excusez pas, nous n'avons pas le temps, cria furieusement le
commissaire central. Il est déjà cinq heures un quart... Empoignons notre
individu, et que ça ne traîne pas! Il faut que nous roulions dans dix minutes.»
D'ordinaire, Gilquin était bon homme. Il se piquait, dans ses fonctions, d'une
urbanité parfaite. Ce jour-là, il avait même arrêté un plan compliqué, afin d'éviter
les émotions trop fortes au frère de Mme Correur; ainsi il devait entrer seul,
pendant que les gendarmes se tiendraient, avec la voiture, à la porte du jardin,
dans une ruelle donnant sur la campagne. Mais ses trois heures d'attente au Lion
d'Or l'avaient tellement exaspéré, qu'il oublia toutes ces belles précautions. Il
traversa le village et alla sonner rudement chez le notaire, à la porte de la rue. Un
gendarme fut laissé devant cette porte; l'autre fit le tour, pour surveiller les murs
du jardin. Le commissaire était entré avec le brigadier. Dix à douze curieux
effarés regardaient de loin.
À la vue des uniformes, la servante qui avait ouvert, prise d'une terreur d'enfant,
disparut en criant ce seul mot, de toutes ses forces:
«Madame! madame! madame!»
Une femme petite et grasse, dont la face gardait un grand calme, descendit
lentement l'escalier.
«Madame Martineau, sans doute? fit Gilquin d'une voix rapide. Mon Dieu!
madame, j'ai une triste mission à remplir... Je viens arrêter votre mari.»
Elle joignit ses mains courtes, tandis que ses lèvres décolorées tremblaient. Mais
elle ne poussa pas un cri. Elle resta sur la dernière marche, bouchant l'escalier
avec ses jupes. Elle voulut voir le mandat d'amener, demanda des explications,
traîna les choses.
226
«Attention! le particulier va nous filer entre les doigts», murmura le brigadier à
l'oreille du commissaire.
Sans doute elle entendit. Elle les regarda, de son air calme, en disant:
«Montez, messieurs.»
Et elle monta la première. Elle les introduisit dans un cabinet, au milieu duquel
M. Martineau se tenait debout, en robe de chambre. Les cris de la bonne
venaient de lui faire quitter son fauteuil où il passait ses journées. Très grand, les
mains comme mortes, le visage d'une pâleur de cire, il n'avait plus que les yeux
de vivants, des yeux noirs, doux et énergiques. Mme Martineau le montra d'un
geste silencieux.
«Mon Dieu! monsieur, commença Gilquin, j'ai une triste mission à remplir...»
Quand il eut terminé, le notaire hocha la tête, sans parler. Un léger frisson agitait
la robe de chambre drapée sur ses membres maigres. Il dit enfin, avec une
grande politesse:
«C'est bien, messieurs, je vais vous suivre.»
Alors, il se mit à marcher dans la pièce, rangeant les objets qui traînaient sur les
meubles. Il changea de place un paquet de livres. Il demanda à sa femme une
chemise propre. Le frisson dont il était secoué devenait plus violent. Mme
Martineau, le voyant chanceler, le suivait, les bras tendus pour le recevoir,
comme on suit un enfant.
«Dépêchons, dépêchons, monsieur», répétait Gilquin.
Le notaire fit encore deux tours; et, brusquement, ses mains battirent l'air, il se
laissa tomber dans un fauteuil, tordu, roidi par une attaque de paralysie. Sa
femme pleurait à grosses larmes muettes.
Gilquin avait tiré sa montre.
«Tonnerre de Dieu!» cria-t-il.
Il était cinq heures et demie. Maintenant, il devait renoncer à être de retour à
Niort pour le dîner de la préfecture. Avant qu'on eût mis cet homme dans une
voiture, on allait perdre au moins une demi-heure. Il tâcha de se consoler en
jurant bien de ne pas manquer le bal; justement il se souvenait d'avoir retenu la
femme du proviseur pour la première valse.
«C'est de la frime, lui murmura le brigadier à l'oreille. Voulez-vous que je remette
le particulier sur ses pieds?»
227
Et, sans attendre la réponse, il s'avança, il adressa au notaire des exhortations
pour l'engager à ne pas tromper la justice. Le notaire, les paupières closes, les
lèvres amincies, gardait une rigidité de cadavre. Peu à peu, le brigadier se fâcha,
en vint aux gros mots, finit par abattre sa lourde main de gendarme sur le collet
de la robe de chambre. Mais Mme Martineau, si calme jusque-là, le repoussa
rudement, se planta devant son mari, en serrant ses poings de dévote résolue.
«C'est de la frime, je vous dis!» répéta le brigadier.
Gilquin haussa les épaules. Il était décidé à emmener le notaire mort ou vif.
«Que l'un de vos hommes aille chercher la voiture au Lion d'Or, ordonna-t-il. J'ai
prévenu l'aubergiste.»
Quand le brigadier fut sorti, il s'approcha de la fenêtre, regarda complaisamment
le jardin où des abricotiers étaient en fleur. Et il s'oubliait là, lorsqu'il se sentit
touché à l'épaule. Mme Martineau, debout derrière lui, l'interrogea, les joues
séchées, la voix raffermie:
«Cette voiture est pour vous, n'est-ce pas? Vous ne pouvez pas traîner mon mari
à Niort, dans l'état où il se trouve.
Mon Dieu! madame, dit-il pour la troisième fois, ma mission est très pénible...
Mais c'est un crime! Vous le tuez... Vous n'avez pas été chargé de le tuer,
pourtant!
J'ai des ordres», répondit-il d'une voix plus rude, voulant couper court à la
scène de supplications qu'il prévoyait.
Elle eut un geste terrible. Une colère folle passa sur sa face de bourgeoise grasse,
tandis que ses regards faisaient le tour de la pièce, comme pour chercher quelque
moyen suprême de salut. Mais, d'un effort, elle s'apaisa, elle reprit son attitude de
femme forte qui ne comptait pas sur ses larmes.
«Dieu vous punira, monsieur», dit-elle simplement, après un silence, pendant
lequel elle ne l'avait pas quitté des yeux.
Et elle retourna, sans un sanglot, sans une supplication, s'accouder au fauteuil où
son mari agonisait. Gilquin avait souri.
À ce moment, le brigadier, qui était allé lui-même au Lion d'Or, revint dire que
l'aubergiste prétendait ne pas avoir pour l'instant la moindre carriole. Le bruit de
l'arrestation du notaire, très aimé dans le pays, avait dû se répandre. L'aubergiste
cachait certainement ses voitures; deux heures auparavant, interrogé par le
228
commissaire central, il s'était engagé à lui garder un vieux coupé, qu'il louait
d'ordinaire aux voyageurs, pour des promenades dans les environs.
«Fouillez l'auberge! cria Gilquin repris par la fureur devant ce nouvel obstacle;
fouillez toutes les maisons du village!... Est-ce qu'on se fiche de nous, à la fin!
On m'attend, je n'ai pas de temps à perdre... Je vous donne un quart d'heure,
entendez-vous!»
Le brigadier disparut de nouveau, emmenant ses hommes, les lançant dans des
directions différentes. Trois quarts d'heure se passèrent, puis quatre, puis cinq.
Au bout d'une heure et demie, un gendarme se montra enfin, la mine longue:
toutes les recherches étaient restées sans résultat. Gilquin, pris de fièvre,
marchait d'un pas saccadé, allant de la porte à la fenêtre, regardant tomber le
jour. Sûrement on ouvrirait le bal sans lui; la femme du proviseur croirait à une
impolitesse; cela le rendrait ridicule, paralyserait ses moyens de séduction. Et,
chaque fois qu'il passait devant le notaire, il sentait la colère l'étrangler; jamais
malfaiteur ne lui avait donné tant d'embarras. Le notaire, plus froid, plus blême,
restait allongé, sans un mouvement.
Ce fut seulement à sept heures passées que le brigadier reparut, l'air rayonnant. Il
avait enfin trouvé le vieux coupé de l'aubergiste, caché au fond d'un hangar, à un
quart de lieue du village. Le coupé était tout attelé, et c'était l'ébrouement du
cheval qui l'avait fait découvrir. Mais quand la voiture fut à la porte, il fallut
habiller M. Martineau. Cela prit un temps fort long. Mme Martineau, avec une
lenteur grave, lui mit des bas blancs, une chemise blanche; puis, elle le vêtit tout
en noir, pantalon, gilet, redingote. Jamais elle ne consentit à se laisser aider par
un gendarme. Le notaire s'abandonnait entre ses bras sans une résistance. On
avait allumé une lampe. Gilquin tapait dans ses mains d'impatience, tandis que le
brigadier, immobile, mettait au plafond l'ombre énorme de son chapeau.
«Est-ce fini, est-ce fini?» répétait Gilquin.
Mme Martineau fouillait un meuble depuis cinq minutes. Elle en tira une paire
de gants noirs, et les glissa dans la poche de M. Martineau.
«J'espère, monsieur, demanda-t-elle, que vous me laisserez monter dans la
voiture? Je veux accompagner mon mari.
C'est impossible», répondit brutalement Gilquin.
Elle se contint. Elle n'insista pas.
«Au moins, reprit-elle, me permettrez-vous de le suivre?
229
Les routes sont libres, dit-il. Mais vous ne trouverez pas de voiture, puisqu'il
n'y en a pas dans le pays.»
Elle haussa légèrement les épaules et sortit donner un ordre. Dix minutes plus
tard, un cabriolet stationnait à la porte, derrière le coupé. Il fallut alors descendre
M. Martineau. Les deux gendarmes le portaient. Sa femme lui soutenait la tête.
Et, à la moindre plainte poussée par le moribond, elle commandait
impérieusement aux deux hommes de s'arrêter, ce que ceux-ci faisaient, malgré
les regards terribles du commissaire. Il y eut ainsi un repos à chaque marche de
l'escalier. Le notaire était comme un mort correctement vêtu qu'on emportait.
On dut l'asseoir évanoui dans la voiture.
«Huit heures et demie! cria Gilquin, en regardant une dernière fois sa montre.
Quelle sacrée corvée! Je n'arriverai jamais.»
C'était une chose dite. Bien heureux s'il faisait son entrée vers le milieu du bal. Il
sauta à cheval en jurant, il dit au cocher d'aller bon train. En tête venait le coupé,
aux portières duquel galopaient les deux gendarmes; puis, à quelques pas, le
commissaire central et le brigadier suivaient; enfin, le cabriolet où se trouvait
Mme Martineau, fermait la marche. La nuit était très fraîche. Sur la route grise,
interminable, au milieu de la campagne endormie, le cortège passait, avec le
roulement sourd des roues et la cadence monotone du galop des chevaux. Pas
une parole ne fut dite pendant le trajet. Gilquin arrangeait la phrase qu'il
prononcerait en abordant la femme du proviseur. Mme Martineau, par moments,
se levait toute droite dans son cabriolet, croyant avoir entendu un râle; mais
c'était à peine si elle apercevait, en avant, la caisse du coupé, qui roulait, noire et
silencieuse.
On entra dans Niort à dix heures et demie. Le commissaire, pour éviter de
traverser la ville, fit prendre par les remparts. Aux prisons, il fallut carillonner.
Quand le guichetier vit le prisonnier qu'on lui amenait, si blanc, si roide, il monta
réveiller le directeur. Celui-ci, un peu souffrant, arriva bientôt en pantoufles.
Mais il se fâcha, il refusa absolument de recevoir un homme dans un pareil état.
Est-ce qu'on prenait les prisons pour un hôpital?
«Puisqu'il est arrêté maintenant, que voulez-vous qu'on en fasse? demanda
Gilquin, mis hors de lui par ce dernier incident.
Ce qu'on voudra, monsieur le commissaire, répondit le directeur. Je vous
répète qu'il n'entrera pas ici. Je n'accepterai jamais une pareille responsabilité.»
Mme Martineau avait profité de la discussion pour monter dans le coupé, auprès
de son mari. Elle proposa de le mener à l'hôtel.
230
«Oui, à l'hôtel, au diable, où vous voudrez! cria Gilquin. J'en ai assez, à la fin!
Remportez-le!»
Pourtant, il poussa le devoir jusqu'à accompagner le notaire à l'hôtel de Paris,
désigné par Mme Martineau elle-même. La place de la Préfecture commençait à
se vider; seuls les gamins sautaient encore sur les trottoirs, tandis que des
couples de bourgeois, lentement, se perdaient dans l'ombre des rues voisines.
Mais le flamboiement des six fenêtres du grand salon éclairait toujours la place
de la lueur vive du plein jour; l'orchestre avait des voix de cuivre plus
retentissantes; les dames, dont on voyait les épaules nues passer dans
l'entrebâillement des rideaux, balançaient leurs chignons, frisés à la mode de
Paris. Gilquin, au moment où l'on montait le notaire à une chambre du premier
étage, aperçut, en levant la tête, Mme Correur et Mlle Herminie Billecoq, qui
n'avaient pas quitté leur fenêtre. Elles étaient là, roulant leur cou, échauffées par
les fumées de la fête. Mme Correur, cependant, avait dû voir arriver son frère,
car elle se penchait, au risque de tomber. Sur un signe véhément qu'elle lui fit,
Gilquin monta.
Et plus tard, vers minuit, le bal de la préfecture atteignit tout son éclat. On venait
d'ouvrir les portes de la salle à manger, où un souper froid était servi. Les dames,
très rouges, s'éventaient, mangeaient debout, avec des rires. D'autres
continuaient à danser, ne voulant pas perdre un quadrille, se contentant des
verres de sirop que des messieurs leur apportaient. Une poussière lumineuse
flottait, comme envolée des chevelures, des jupes et des bras cerclés d'or, qui
battaient l'air. Il y avait trop d'or, trop de musique et trop de chaleur. Rougon,
suffoquant, se hâta de sortir, sur un appel discret de Du Poizat.
À côté du grand salon, dans la pièce où il les avait déjà vues la veille, Mme
Correur et Mlle Herminie Billecoq l'attendaient, en pleurant toutes deux à gros
sanglots.
«Mon pauvre frère, mon pauvre Martineau! balbutia Mme Correur, qui étouffait
ses larmes dans son mouchoir. Ah! je le sentais, vous ne pouviez pas le sauver...
Mon Dieu! pourquoi ne l'avez-vous pas sauvé?»
Il voulut parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
«Il a été arrêté aujourd'hui. Je viens de le voir... Mon Dieu! mon Dieu!
Ne vous désolez pas, dit-il enfin. On instruira son affaire. J'espère bien qu'on
le relâchera.»
Mme Correur cessa de se tamponner les yeux. Elle le regarda, en s'écriant de sa
voix naturelle:
231
«Mais il est mort!»
Et elle reprit tout de suite son ton éploré, la figure de nouveau au fond de son
mouchoir.
«Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Martineau!»
Mort! Rougon sentit un petit frisson lui courir à fleur de peau. Il ne trouva pas
une parole. Pour la première fois, il eut conscience d'un trou devant lui, d'un trou
plein d'ombre, dans lequel, peu à peu, on le poussait. Voilà que cet homme était
mort, maintenant! Jamais, il n'avait voulu cela. Les faits allaient trop loin.
«Hélas! oui, le pauvre cher homme, il est mort, racontait avec de longs soupirs
Mlle Herminie Billecoq. Il paraît qu'on a refusé de le recevoir aux prisons. Alors,
quand nous l'avons vu arriver à l'hôtel dans un si triste état, madame est
descendue et a forcé la porte, en criant qu'elle était sa soeur. Une soeur, n'est-ce
pas? a toujours le droit de recevoir le dernier soupir de son frère. C'est ce que j'ai
dit à cette coquine de Mme Martineau, qui parlait encore de nous chasser. Elle a
bien été obligée de nous laisser une place devant le lit... Oh! mon Dieu, ça été
fini très vite. Il n'a pas râlé plus d'une heure. Il était couché sur le lit, tout habillé
de noir; on aurait cru un notaire allant à un mariage. Et il s'est éteint comme une
chandelle, avec une toute petite grimace. Ça n'a pas dû lui faire beaucoup de mal.
Est-ce que Mme Martineau ne m'a pas cherché querelle, ensuite! conta à son
tour Mme Correur. Je ne sais ce qu'elle barbotait! elle parlait de l'héritage, elle
m'accusait d'avoir porté le dernier coup à mon frère. Je lui ai répondu: "Moi,
madame, jamais je ne l'aurais laissé emmener, je me serais plutôt fait hacher par
les gendarmes!" Et ils m'auraient hachée, comme je vous le dis... N'est-ce pas,
Herminie?
Oui, oui, répondit la grande fille.
Enfin, que voulez-vous, mes larmes ne le ressusciteront pas, mais on pleure
parce qu'on a besoin de pleurer... Mon pauvre Martineau!»
Rougon restait mal à l'aise. Il retira ses mains, dont Mme Correur s'était emparée.
Et il ne trouvait toujours rien à dire, répugné par les détails de cette mort qui lui
semblait abominable.
«Tenez! s'écria Herminie debout devant la fenêtre, on voit la chambre d'ici, là, en
face, dans la grande clarté, la troisième fenêtre du premier étage, en partant de la
gauche... Il y a une lumière derrière les rideaux.»
232
Alors, il les congédia, pendant que Mme Correur s'excusait, l'appelait son ami,
expliquait le premier mouvement auquel elle avait cédé, en venant lui apprendre
la fatale nouvelle.
«Cette histoire est bien fâcheuse, dit-il à l'oreille de Du Poizat, lorsqu'il rentra
dans le bal, la face encore toute pâle.
Eh! c'est cet imbécile de Gilquin!» répondit le préfet en haussant les épaules.
Le bal flambait. Dans la salle à manger, dont on apercevait un coin par la porte
grande ouverte, le premier adjoint bourrait de friandises les trois filles du
conservateur des eaux et forêts; tandis que le colonel du 78ème de ligne buvait
du punch, l'oreille tendue aux méchancetés de l'ingénieur en chef des ponts et
chaussées, qui croquait des pralines. M. Kahn, près de la porte, répétait très haut
au président du tribunal civil son discours de l'après-midi, sur les bienfaits de la
nouvelle voie ferrée, au milieu d'un groupe compact d'hommes graves, le
directeur des contributions directes, les deux juges de paix, les délégués de la
Chambre consultative d'agriculture et de la Société de statistique, bouches
béantes. Puis, autour du grand salon, sous les cinq lustres, une valse que
l'orchestre jouait avec des éclats de trompette, berçait les couples, le fils du
receveur général et la soeur du maire, l'un des substituts et une demoiselle en
bleu, l'autre des substituts et une demoiselle en rose. Mais un couple surtout
soulevait un murmure d'admiration, le commissaire central et la femme du
proviseur galamment enlacés, tournant avec lenteur; il s'était hâté d'aller faire une
toilette correcte, habit noir, bottes vernies, gants blancs; et la jolie blonde lui
avait pardonné son retard, pâmée à son épaule, les yeux noyés de tendresse.
Gilquin accentuait les mouvements des hanches, en rejetant en arrière son torse
de beau danseur de bals publics, pointe canaille dont le haut goût ravissait la
galerie. Rougon, que le couple faillit bousculer, dut se coller contre un mur, pour
le laisser passer, dans un flot de tarlatane étoilée d'or.
Chapitre XI
Rougon avait enfin obtenu pour Delestang le portefeuille de l'Agriculture et du
Commerce. Un matin, dans les premiers jours de mai, il alla rue du Colisée
prendre son nouveau collègue. Il devait y avoir conseil des ministres à Saint-
Cloud, où la cour venait de s'installer.
«Tiens! vous nous accompagnez! dit-il avec surprise, en apercevant Clorinde qui
montait dans le landau tout attelé devant le perron.
Mais oui, je vais au conseil, moi aussi», répondit-elle en riant.
233
Puis, elle ajouta d'une voix sérieuse, lorsqu'elle eut casé entre les banquettes les
volants de sa longue jupe de soie cerise pâle:
«J'ai un rendez-vous avec l'impératrice. Je suis trésorière d'une oeuvre pour les
jeunes ouvrières, à laquelle elle s'intéresse.»
Les deux hommes montèrent à leur tour. Delestang s'assit à côté de sa femme ; il
avait une serviette d'avocat, en maroquin chamois, qu'il garda sur les genoux.
Rougon, les mains libres, se trouva en face de Clorinde. Il était près de neuf
heures et demie, et le conseil était pour dix heures. Le cocher reçut l'ordre de
marcher bon train. Pour couper au plus court, il prit la rue Marbeuf, s'engagea
dans le quartier de Chaillot, que la pioche des démolisseurs commençait à
éventrer. C'étaient des rues désertes, bordées de jardins et de constructions en
planches, des traverses escarpées qui tournaient sur elles-mêmes, d'étroites places
de province plantées d'arbres maigres, tout un coin bâtard de grande ville se
chauffant sur un coteau, au soleil matinal, avec des villas et des échoppes à la
débandade.
«Est-ce laid, par ici!» dit Clorinde, renversée au fond du landau.
Elle s'était tournée à demi vers son mari, elle l'examina un instant, la face grave;
et, comme malgré elle, elle se mit à sourire. Delestang, correctement boutonné
dans sa redingote, était assis avec dignité sur son séant, le corps ni trop en avant
ni trop en arrière. Sa belle figure pensive, sa calvitie précoce qui lui haussait le
front faisaient retourner les passants. La jeune femme remarqua que personne ne
regardait Rougon, dont le visage lourd semblait dormir. Alors, maternellement,
elle tira un peu la manchette gauche de son mari, trop enfoncée sous le
parement.
«Qu'est-ce que vous avez donc fait cette nuit? demanda-t-elle au grand homme,
en lui voyant étouffer des bâillements dans ses doigts.
J'ai travaillé tard, je suis harassé, murmura-t-il. Un tas d'affaires bêtes!»
Et la conversation tomba de nouveau. Maintenant, c'était lui qu'elle étudiait. Il
s'abandonnait aux légères secousses de la voiture, sa redingote déformée par ses
larges épaules, son chapeau mal brossé, gardant les marques d'anciennes gouttes
de pluie. Elle se souvenait d'avoir, le mois précédent, acheté un cheval à un
maquignon qui lui ressemblait. Son sourire reparut avec une pointe de dédain.
«Eh bien? dit-il, impatienté d'être examiné de la sorte.
Eh bien, je vous regarde! répondit-elle. Est-ce que ce n'est pas permis?... Vous
avez donc peur qu'on ne vous mange?»
234
Elle lança cette phrase d'un air provocant, en montrant ses dents blanches. Mais
lui, plaisanta.
«Je suis trop gros, ça ne passerait pas.
Oh! si l'on avait bien faim!» dit-elle très sérieusement, après avoir paru
consulter son appétit.
Le landau arrivait enfin à la porte de la Muette. Ce fut, au sortir des ruelles
étranglées de Chaillot, un élargissement brusque d'horizon dans les verdures
tendres du Bois. La matinée était superbe, trempant au loin les pelouses d'une
clarté blonde, donnant un frisson tiède à l'enfance des arbres. Ils laissèrent à
droite le parc aux daims et prirent la route de Saint-Cloud. Maintenant, la voiture
roulait sur l'avenue sablée, sans une secousse, avec une légèreté et une douceur
de traîneau glissant sur la neige.
«Hein? est-ce désagréable, ce pavé! reprit Clorinde, en s'allongeant. On respire
ici, on peut causer... Est-ce que vous avez des nouvelles de notre ami Du
Poizat?
Oui, dit Rougon. Il se porte bien.
Et est-il toujours content de son département?»
Il fit un geste vague, voulant se dispenser de répondre. La jeune femme devait
connaître certains ennuis que le préfet des Deux-Sèvres commençait à lui
donner par la rudesse de son administration. Elle n'insista pas, elle parla de M.
Kahn et de Mme Correur, en lui demandant des détails sur son voyage là-bas,
d'un air de curiosité méchante. Puis, elle s'interrompit, pour s'écrier:
«À propos! j'ai rencontré hier le colonel Jobelin et son cousin M. Bouchard.
Nous avons parlé de vous... Oui, nous avons parlé de vous.»
Il pliait les épaules, il ne disait toujours rien. Alors, elle rappela le passé.
«Vous vous souvenez de nos bonnes petites soirées, rue Marbeuf. À présent,
vous avez trop d'affaires, on ne peut plus vous approcher. Vos amis s'en
plaignent. Ils prétendent que vous les oubliez... Vous savez, je dis tout, moi. Eh
bien, on vous traite de lâcheur, mon cher.»
À ce moment, comme la voiture venait de passer entre les deux lacs, elle croisa
un coupé, qui rentrait à Paris. On vit une face rude se rejeter au fond du coupé,
sans doute pour éviter un salut.
«Mais c'est votre beau-frère! cria Clorinde.
235
Oui, il est souffrant, répondit Rougon avec un sourire. Son médecin lui a
ordonné des promenades matinales.»
Et tout d'un coup, s'abandonnant, il continua, pendant que le landau filait sous
de grands arbres, le long d'une allée à la courbe molle:
«Que voulez-vous! je ne puis pourtant pas leur donner la lune!... Ainsi voilà
Beulin-d'Orchère qui a fait le rêve d'être garde des Sceaux. J'ai tenté l'impossible,
j'ai sondé l'empereur sans pouvoir rien en tirer. L'empereur, je crois, a peur de
lui. Ce n'est pas ma faute, n'est-ce pas?... Beulin-d'Orchère est premier
président. Cela devrait lui suffire, que diable! en attendant mieux. Et il évite de
me saluer! C'est un sot.»
Maintenant, Clorinde, les yeux baissés, les doigts jouant avec le gland de son
ombrelle, ne bougeait plus. Elle le laissait aller, elle ne perdait pas une phrase.
«Les autres ne sont pas plus raisonnables. Si le colonel et Bouchard se plaignent,
ils ont grand tort, car j'ai déjà trop fait pour eux... Je parle pour tous mes amis.
Ils sont une douzaine d'un joli poids sur mes épaules! Tant qu'ils n'auront pas ma
peau, ils ne se déclareront pas satisfaits.»
Il se tut, puis, il reprit en riant avec bonhomie:
«Bah! s'ils en avaient absolument besoin, je la leur donnerais bien encore...
Quand on a les mains ouvertes, il n'est plus possible de les refermer. Malgré tout
le mal que mes amis disent de moi, je passe mes journées à solliciter pour eux
une foule de faveurs.»
Et, lui touchant le genou, la forçant à le regarder:
«Voyons, vous! Je vais causer avec l'empereur ce matin... Vous n'avez rien à
demander?
Non, merci», répondit-elle d'une voix sèche.
Comme il s'offrait toujours, elle se fâcha, elle l'accusa de leur reprocher les
quelques services qu'il avait pu leur rendre, à son mari et à elle. Ce n'étaient pas
eux qui lui pèseraient davantage. Elle termina, en disant:
«À présent, je fais mes commissions moi-même. Je suis assez grande fille, peut-
être!»
Cependant, la voiture venait de sortir du Bois. Elle traversait Boulogne, dans le
tapage d'un convoi de grosses charrettes, le long de la Grande-Rue. Jusque-là,
Delestang était resté au fond du landau, béat, les mains posées sur la serviette de
236
maroquin, sans une parole, comme livré à quelque haute spéculation
intellectuelle. Alors, il se pencha, il cria à Rougon, au milieu du bruit:
«Pensez-vous que Sa Majesté nous retienne à déjeuner?»
Rougon eut un geste d'ignorance. Il dit ensuite:
«On déjeune au palais, quand le conseil se prolonge.»
Delestang rentra dans son coin, où il parut de nouveau en proie à une rêverie
des plus graves. Mais il se pencha une seconde fois, pour poser cette question:
«Est-ce que le conseil sera très chargé ce matin?
Oui, peut-être, répondit Rougon. On ne sait jamais. Je crois que plusieurs de
nos collègues doivent rendre compte de certains travaux... Moi, en tout cas, je
soulèverai la question de ce livre pour lequel je suis en conflit avec la
commission de colportage.
Quel livre? demanda vivement Clorinde.
Une ânerie, un de ces volumes qu'on fabrique pour les paysans. Cela s'appelle
Les Veillées du bonhomme Jacques. Il y a de tout là-dedans, du socialisme, de la
sorcellerie, de l'agriculture, jusqu'à un article célébrant les bienfaits de
l'association... Un bouquin dangereux, enfin!»
La jeune femme, dont la curiosité ne devait pas être satisfaite, se tourna comme
pour interroger son mari.
«Vous êtes sévère, Rougon, déclara Delestang. J'ai parcouru ce livre, j'y ai
découvert de bonnes choses; le chapitre sur l'association est bien fait... Je serais
surpris si l'empereur condamnait les idées qui s'y trouvent exprimées.»
Rougon allait s'emporter. Il ouvrait les bras, dans un geste de protestation. Et il
se calma brusquement, comme ne voulant pas discuter; il ne dit plus rien, jetant
des coups d'oeil sur le paysage, aux deux côtés de l'horizon. Le landau était alors
au milieu du pont de Saint-Cloud; en bas, toute moirée de soleil, la rivière avait
des nappes dormantes d'un bleu pâle; tandis que des files d'arbres, le long des
rives, enfonçaient dans l'eau des ombres vigoureuses. L'immense ciel, en amont
et en aval, montait, tout blanc d'une limpidité printanière, à peine teinté d'un
frisson bleu.
Lorsque la voiture se fut arrêtée dans la cour du château, Rougon descendit le
premier et tendit la main à Clorinde. Mais celle-ci affecta de ne pas accepter ce
soutien; elle sauta légèrement à terre. Puis, comme il restait le bras tendu, elle lui
donna un petit coup d'ombrelle sur les doigts, en murmurant:
237
«Puisqu'on vous dit qu'on est grande fille!»
Et elle semblait sans respect pour les poings énormes du maître, qu'elle gardait
longtemps autrefois dans ses mains d'élève soumise, afin de leur voler un peu de
leur force. Aujourd'hui, elle pensait sans doute les avoir assez appauvris; elle
n'avait plus ses cajoleries adorables de disciple. À son tour, poussée en puissance,
elle devenait maîtresse. Quand Delestang fut descendu de voiture, elle laissa
Rougon entrer le premier, pour souffler à l'oreille de son mari:
«J'espère que vous n'allez pas l'empêcher de patauger, avec son bonhomme
Jacques. Vous avez là une bonne occasion de ne pas toujours dire comme lui.»
Dans le vestibule, avant de le quitter, elle l'enveloppa d'un dernier regard,
s'inquiéta d'un bouton de sa redingote qui tirait sur l'étoffe; et, tandis qu'un
huissier l'annonçait chez l'impératrice, elle les regarda disparaître, Rougon et lui,
souriante.
Le conseil des ministres se tenait dans un salon voisin du cabinet de l'empereur.
Au milieu, une douzaine de fauteuils entouraient une grande table, recouverte
d'un tapis. Les fenêtres, hautes et claires, donnaient sur la terrasse du château.
Quand Rougon et Delestang entrèrent, tous leurs collègues se trouvaient déjà
réunis, à l'exception du ministre des Travaux publics et du ministre de la Marine
et des Colonies, alors en congé. L'empereur n'avait pas encore paru. Ces
messieurs causèrent pendant près de dix minutes, debout devant les fenêtres,
groupés autour de la table. Il y en avait deux de visages chagrins, qui se
détestaient au point de ne jamais s'adresser la parole; mais les autres, la mine
aimable, se mettaient à l'aise, en attendant les affaires graves. Paris s'occupait
alors de l'arrivée d'une ambassade venue du fond de l'Extrême-Orient, avec des
costumes étranges et des façons de saluer extraordinaires. Le ministre des
Affaires étrangères raconta une visite qu'il avait rendue, la veille, au chef de cette
ambassade; il se moquait finement, tout en restant très correct. Puis, la
conversation tomba à des sujets plus frivoles; le ministre d'État fournit des
renseignements sur la santé d'une danseuse de l'Opéra, qui avait failli se casser la
jambe. Et même dans leur abandon, ces messieurs demeuraient en éveil et en
défiance, cherchant certaines de leurs phrases, rattrapant des moitiés de mot, se
guettant sous leurs sourires, redevenant subitement sérieux, dès qu'ils se
sentaient surveillés.
«Alors, c'est une simple foulure? dit Delestang, qui s'intéressait beaucoup aux
danseuses.
Oui, une foulure, répéta le ministre d'État. La pauvre femme en sera quitte
pour garder quinze jours la chambre... Elle est bien honteuse, d'être tombée.»
238
Un petit bruit fit tourner les têtes. Tous s'inclinèrent; l'empereur venait d'entrer.
Il resta un instant appuyé au dossier de son fauteuil. Et il demanda de sa voix
sourde, lentement:
«Elle va mieux?
Beaucoup mieux, sire, répondit le ministre en s'inclinant de nouveau. J'ai eu de
ses nouvelles ce matin.»
Sur un geste de l'empereur, les membres du conseil prirent place autour de la
table. Ils étaient neuf; plusieurs étalèrent des papiers devant eux; d'autres se
renversèrent, en se regardant les ongles. Un silence régna. L'empereur semblait
souffrant; il roulait doucement les bouts de ses moustaches entre ses doigts, la
face éteinte. Puis, comme personne ne parlait, il parut se souvenir, il prononça
quelques mots.
«Messieurs, la session du Corps législatif va être close...»
Il fut d'abord question du budget, que la Chambre venait de voter en cinq jours.
Le ministre des Finances signala les voeux exprimés par le rapporteur. Pour la
première fois, la Chambre avait des velléités de critique. Ainsi, le rapporteur
souhaitait voir l'amortissement fonctionner d'une façon normale et le
gouvernement se contenter des crédits votés, sans recourir toujours à des
demandes de crédits supplémentaires. D'autre part, des membres s'étaient plaints
du peu de cas que le Conseil d'État faisait de leurs observations, quand ils
cherchaient à réduire certaines dépenses; un d'entre eux avait même réclamé
pour le Corps législatif le droit de préparer le budget.
«Il n'y a pas lieu, selon moi, de tenir compte de ces réclamations, dit le ministre
des Finances en terminant. Le gouvernement dresse ses budgets avec la plus
grande économie possible; et cela est tellement vrai, que la commission a dû se
donner beaucoup de mal pour arriver à retrancher deux pauvres millions...
Toutefois, je crois sage d'ajouter trois demandes de crédits supplémentaires, qui
étaient à l'étude. Un virement de fonds nous donnera les sommes nécessaires, et
la situation sera régularisée plus tard.»
L'empereur approuva de la tête. Il paraissait ne pas écouter, les yeux vagues,
regardant comme aveuglé la grande lueur claire tombant de la fenêtre du milieu,
en face de lui. Il y eut de nouveau un silence. Tous les ministres approuvaient,
après l'empereur. Pendant un instant, on n'entendit plus qu'un léger bruit. C'était
le garde des Sceaux qui feuilletait un manuscrit de quelques pages, ouvert sur la
table. Il consulta ses collègues d'un regard.
239
«Sire, dit-il enfin, j'ai apporté le projet d'un mémoire sur la fondation d'une
nouvelle noblesse... Ce sont encore de simples notes; mais j'ai pensé qu'il serait
bon, avant d'aller plus loin, de les lire en conseil, afin de pouvoir profiter de
toutes les lumières...
Oui, lisez, monsieur le garde des Sceaux, interrompit l'empereur. Vous avez
raison.»
Et il se tourna à demi, pour regarder le ministre de la Justice, pendant qu'il lisait.
Il s'animait, une flamme jaune brûlait dans ses yeux gris.
Cette question d'une nouvelle noblesse préoccupait alors beaucoup la cour. Le
gouvernement avait commencé par soumettre au Corps législatif un projet de loi
punissant d'une amende et d'un emprisonnement toute personne convaincue de
s'être attribué sans droit un titre nobiliaire quelconque. Il s'agissait de donner une
sanction aux anciens titres et de préparer ainsi la création de titres nouveaux. Ce
projet de loi avait soulevé à la Chambre une discussion passionnée; des députés,
très dévoués à l'empire, s'étaient écriés qu'une noblesse ne pouvait exister dans
un État démocratique; et, lors du vote, vingt-trois voix venaient de se prononcer
contre le projet. Cependant, l'empereur caressait son rêve. C'était lui qui avait
indiqué au garde des Sceaux tout un vaste plan.
Le mémoire débutait par une partie historique. Ensuite, le futur système se
trouvait exposé tout au long; les titres devaient être distribués par catégories de
fonctions, afin de rendre les rangs de la nouvelle noblesse accessibles à tous les
citoyens; combinaison démocratique qui paraissait enthousiasmer fort le garde
des Sceaux. Enfin suivait un projet de décret. À l'article II, le ministre haussa et
ralentit la voix:
«Le titre de comte sera concédé après cinq ans d'exercice dans leurs fonctions ou
dignités, ou après avoir été nommés par nous grands-croix de la Légion
d'honneur: à nos ministres et aux membres de notre conseil privé; aux
cardinaux, aux maréchaux, aux amiraux et aux sénateurs; à nos ambassadeurs et
aux généraux de division ayant commandé en chef.»
Il s'arrêta un instant, interrogeant l'empereur du regard, pour demander s'il
n'avait oublié personne. Sa Majesté, la tête un peu tombée sur l'épaule droite, se
recueillait. Elle finit par murmurer:
«Je crois qu'il faudrait joindre les présidents du Corps législatif et du Conseil
d'État.»
Le garde des Sceaux hocha vivement la tête en signe d'approbation, et se hâta de
mettre une note sur la marge de son manuscrit. Puis, au moment où il allait
240
reprendre sa lecture, il fut interrompu par le ministre de l'Instruction publique et
des cultes qui avait une omission à signaler.
«Les archevêques... commença-t-il.
Pardon, dit sèchement le ministre de la Justice, les archevêques ne doivent être
que barons. Laissez-moi lire le décret tout entier.»
Et il ne se retrouva plus dans ses feuilles de papier. Il chercha longtemps une
page qui s'était égarée parmi les autres. Rougon, carrément assis, le cou enfoncé
entre ses rudes épaules de paysan, souriait du coin des lèvres; et, comme il se
tournait, il vit son voisin le ministre d'État, le dernier représentant d'une vieille
famille normande, sourire également d'un fin sourire de mépris. Alors tous deux
eurent un léger hochement de menton. Le parvenu et le gentilhomme s'étaient
compris.
«Ah! voici, reprit enfin le garde des Sceaux: Article III. Le titre de baron sera
concédé: 1° Aux membres du Corps législatif qui auront été honorés trois fois
du mandat de leurs concitoyens; 2° aux conseillers d'État, après huit ans
d'exercice; 3° au premier président et au procureur général de la Cour de
cassation, au premier président et au procureur général de la Cour des comptes,
aux généraux de division et aux vice-amiraux, aux archevêques et aux ministres
plénipotentiaires, après cinq ans d'exercice dans leurs fonctions, ou s'ils ont
obtenu le grade de commandeur de la Légion d'honneur...»
Et il continua ainsi. Les premiers présidents et les procureurs généraux des cours
impériales, les généraux de brigade et les contre-amiraux, les évêques, jusqu'aux
maires des chefs-lieux de préfecture de première classe, devaient être faits
barons; seulement, on leur demandait dix ans de service.
«Tout le monde baron, alors!» murmura Rougon à demi-voix.
Ses collègues, qui affectaient de le regarder comme un homme mal élevé, prirent
des mines graves, pour lui faire comprendre qu'ils trouvaient cette plaisanterie
très déplacée. L'empereur avait paru ne pas entendre. Cependant, lorsque la
lecture fut terminée, il demanda:
«Que pensez-vous du projet, messieurs?»
Il y eut une hésitation. On attendait une interrogation plus directe.
«Monsieur Rougon, reprit Sa Majesté, que pensez-vous du projet?
Mon Dieu! Sire, répondit le ministre de l'Intérieur en souriant de son air
tranquille, je n'en pense pas beaucoup de bien. Il offre le pire des dangers, celui
241
du ridicule. Oui, j'aurais peur que tous ces barons-là ne prêtassent à rire... Je ne
mets pas en avant les raisons graves, le sentiment d'égalité qui domine
aujourd'hui, la rage de vanité qu'un pareil système développerait...»
Mais il eut la parole coupée par le garde des Sceaux, très aigre, très blessé, se
défendant en homme attaqué personnellement. Il se disait bourgeois, fils de
bourgeois, incapable de porter atteinte aux principes égalitaires de la société
moderne. La nouvelle noblesse devait être une noblesse démocratique; et ce mot
de «noblesse démocratique» rendait sans doute si bien son idée, qu'il le répéta à
plusieurs reprises. Rougon répliqua, toujours souriant, sans se fâcher. Le garde
des Sceaux, petit, sec, noirâtre, finit par lancer des personnalités blessantes.
L'empereur demeurait comme étranger à la querelle; il regardait de nouveau,
avec de lents balancements d'épaules, la grande clarté blanche tombant de la
fenêtre, en face de lui. Pourtant, quand les voix montèrent et devinrent gênantes
pour sa dignité, il murmura:
«Messieurs, messieurs...»
Puis, au bout d'un silence:
«Monsieur Rougon a peut-être raison... La question n'est pas mûre encore. Il
faudra l'étudier sur d'autres bases. On verra plus tard.»
Le conseil examina ensuite plusieurs menues affaires. On parla surtout du
journal le Siècle, dont un article venait de produire un scandale à la cour. Il ne se
passait pas de semaine sans que l'empereur fût supplié, dans son entourage, de
supprimer ce journal, le seul organe républicain qui restât debout. Mais Sa
Majesté, personnellement, avait une grande douceur pour la presse, elle s'amusait
souvent, dans le secret du cabinet, à écrire de longs articles en réponse aux
attaques contre son gouvernement; son rêve inavoué était d'avoir son journal à
elle, où elle pourrait publier des manifestes et entamer des polémiques.
Toutefois, Sa Majesté décida, ce jour-là, qu'un avertissement serait envoyé au
Siècle.
Leurs Excellences croyaient le conseil fini. Cela se voyait à la manière dont ces
messieurs se tenaient assis sur le bord de leurs fauteuils. Même le ministre de la
Guerre, un général à l'air ennuyé qui n'avait pas soufflé mot de toute la séance,
tirait déjà ses gants de sa poche, lorsque Rougon s'accouda fortement à la table.
«Sire, dit-il, je voudrais entretenir le conseil d'un conflit qui s'est élevé entre la
commission de colportage et moi, au sujet d'un ouvrage présenté à l'estampille.»
242
Ses collègues se renfoncèrent dans leurs fauteuils. L'empereur se tourna à demi,
avec un léger hochement de tête, pour autoriser le ministre de l'Intérieur à
continuer.
Alors, Rougon entra dans des détails préliminaires. Il ne souriait plus, il n'avait
plus son air bonhomme. Penché au bord de la table, le bras droit balayant le
tapis d'un geste régulier, il raconta qu'il avait voulu présider lui-même une des
dernières séances de la commission, pour stimuler le zèle des membres qui la
composaient.
«Je leur ai indiqué les vues du gouvernement sur les améliorations à opérer dans
les importants services dont ils sont chargés... Le colportage aurait de graves
dangers si, devenant une arme entre les mains des révolutionnaires, il aboutissait
à raviver les discussions et les haines. La commission a donc le devoir de rejeter
tous les ouvrages fomentant et irritant des passions qui ne sont plus de notre
âge. Elle accueillera au contraire les livres dont l'honnêteté lui paraîtra inspirer un
acte d'adoration pour Dieu, d'amour pour la patrie, de reconnaissance pour le
souverain.»
Les ministres, très maussades, crurent cependant devoir saluer au passage ce
dernier membre de phrase.
«Le nombre des mauvais livres augmente tous les jours, continua-t-il. C'est une
marée montante contre laquelle on ne saurait trop protéger le pays. Sur douze
livres publiés, onze et demi sont bons à jeter au feu. Voilà la moyenne... Jamais
les sentiments coupables, les théories subversives, les monstruosités antisociales
n'ont trouvé autant de chantres... Je suis obligé parfois de lire certains ouvrages.
Eh bien, je l'affirme...»
Le ministre de l'Instruction publique se hasarda à l'interrompre.
«Les romans... dit-il.
Je ne lis jamais de romans», déclara sèchement Rougon.
Son collègue eut un geste de protestation pudibonde, un roulement d'yeux
scandalisé, comme pour jurer que lui non plus ne lisait jamais de romans. Il
s'expliqua.
«Je voulais dire simplement ceci: les romans sont surtout un aliment empoisonné
servi aux curiosités malsaines de la foule.
Sans doute, reprit le ministre de l'Intérieur. Mais il est des ouvrages tout aussi
dangereux: je parle de ces ouvrages de vulgarisation, où les auteurs s'efforcent de
mettre à la portée des paysans et des ouvriers un fatras de science sociale et
243
économique, dont le résultat le plus clair est de troubler les cerveaux faibles...
Justement, un livre de ce genre, Les Veillées du bonhomme Jacques, est en ce
moment soumis à l'examen de la commission. Il s'agit d'un sergent qui, rentré
dans son village, cause chaque dimanche soir avec le maître d'école, en présence
d'une vingtaine de laboureurs; et chaque conversation traite un sujet particulier,
les nouvelles méthodes de culture, les associations ouvrières, le rôle considérable
du producteur dans la société. J'ai lu ce livre qu'un employé m'a signalé; je l'ai
trouvé d'autant plus inquiétant, qu'il cache des théories funestes sous une
admiration feinte pour les institutions impériales. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est
là l'oeuvre d'un démagogue. Aussi ai-je été très surpris, quand j'ai entendu
plusieurs membres de la commission m'en parler d'une façon élogieuse. J'ai
discuté certains passages avec eux, sans paraître les convaincre. L'auteur, m'ont-
ils assuré, aurait même fait l'hommage d'un exemplaire de son livre à Sa
Majesté... Alors, sire, avant d'opérer la moindre pression, j'ai cru devoir prendre
votre avis et celui du conseil.»
Et il regardait en face l'empereur, dont les yeux vacillants finirent par se poser
sur un couteau à papier, placé devant lui. Le souverain prit ce couteau, le fit
tourner entre ses doigts, en murmurant:
«Oui, oui, Les Veillées du bonhomme Jacques...»
Puis, sans se prononcer davantage, il eut un regard oblique, à droite et à gauche
de la table.
«Vous avez peut-être parcouru le livre, messieurs, je serais bien aise de savoir...»
Il n'achevait pas, il mâchait ses phrases. Les ministres s'interrogeaient
furtivement, comptant chacun que son voisin allait pouvoir répondre, donner un
avis. Le silence se prolongeait au milieu d'une gêne croissante. Évidemment pas
un d'eux ne connaissait même l'existence de l'ouvrage. Enfin le ministre de la
Guerre se chargea de faire un grand geste d'ignorance pour tous ses collègues.
L'empereur tordit ses moustaches, ne se pressa pas.
«Et vous, monsieur Delestang?» demanda-t-il.
Delestang se remuait dans son fauteuil, comme en proie à une lutte intérieure.
Cette interrogation directe le décida. Mais, avant de parler, il jeta
involontairement un coup d'oeil du côté de Rougon.
«J'ai eu le volume entre les mains, sire.»
244
Il s'arrêta, en sentant les gros yeux gris de Rougon fixés sur lui. Cependant,
devant la satisfaction visible de l'empereur, il reprit, les lèvres un peu
tremblantes:
«J'ai le regret de n'être pas de la même opinion que mon ami et collègue
monsieur le ministre de l'Intérieur... Certes, l'ouvrage pourrait contenir des
restrictions et insister davantage sur la lenteur prudente avec laquelle tout
progrès vraiment utile doit s'accomplir. Mais Les Veillées du bonhomme Jacques
ne m'en paraissent pas moins une oeuvre conçue dans d'excellentes intentions.
Les voeux qui s'y trouvent exprimés pour l'avenir, ne blessent en rien les
institutions impériales. Ils en sont, au contraire, comme l'épanouissement
légitimement attendu...»
Il se tut de nouveau. Malgré le soin qu'il mettait à se tourner vers l'empereur, il
devinait, de l'autre côté de la table, la masse énorme de Rougon, tassé sur les
coudes, la face pâle de surprise. D'ordinaire, Delestang était toujours de l'avis du
grand homme. Aussi ce dernier espéra-t-il un instant ramener d'un mot le
disciple révolté.
«Voyons, il faut citer un exemple, cria-t-il en nouant et en faisant craquer ses
mains. Je regrette de n'avoir pas apporté l'ouvrage... Tenez, ceci, un chapitre
dont je me souviens. Le bonhomme Jacques parle de deux mendiants qui vont
de porte en porte, dans le village; et, sur une question du maître d'école, il
déclare qu'il va enseigner aux paysans le moyen de ne jamais avoir un seul pauvre
parmi eux. Suit tout un système compliqué pour l'extinction du paupérisme. On
est là en pleine théorie communiste... Monsieur le ministre de l'Agriculture et
du Commerce ne peut vraiment approuver ce chapitre.»
Delestang, brusquement brave, osa regarder Rougon en face.
«Oh! en pleine théorie communiste, dit-il, vous allez bien loin! Je n'ai vu là qu'un
exposé ingénieux des principes de l'association.»
Tout en parlant, il fouillait dans sa serviette.
«J'ai justement l'ouvrage», déclara-t-il enfin.
Et il se mit à lire le chapitre en question. Il lisait d'une façon douce et monotone.
Sa belle tête de grand homme d'État, à certains passages, prenait une expression
de gravité extraordinaire. L'empereur écoutait d'un air profond. Lui, semblait
particulièrement jouir des morceaux attendrissants, des pages où l'auteur avait
prêté à ses paysans un parler d'une niaiserie enfantine. Quant à Leurs
Excellences, elles étaient enchantées. Quelle adorable histoire! Rougon lâché par
Delestang, auquel il avait fait donner un portefeuille, uniquement pour s'appuyer
245
sur lui, au milieu de la sourde hostilité du conseil! Ses collègues lui reprochaient
ses continuels empiétements de pouvoir, son besoin de domination qui le
poussait à les traiter en simples commis, tandis qu'il affectait d'être le conseiller
intime et le bras droit de Sa Majesté. Et il allait se trouver complètement isolé!
Ce Delestang était un homme à bien accueillir.
«Il y a peut-être un ou deux mots..., murmura l'empereur, quand la lecture fut
terminée. Mais, en somme, je ne vois pas... N'est-ce pas, messieurs?
C'est tout à fait innocent», affirmèrent les ministres.
Rougon évita de répondre. Il parut plier les épaules. Puis, il revint de nouveau à
la charge, contre Delestang seul. Pendant quelques minutes encore, la discussion
continua entre eux, par phrases brèves. Le bel homme s'aguerrissait, devenait
mordant. Alors, peu à peu, Rougon se souleva. Il entendait pour la première fois
son pouvoir craquer sous lui. Tout d'un coup, il s'adressa à l'empereur, debout, le
geste véhément.
«Sire, c'est une misère, l'estampille sera accordée, puisque Votre Majesté, dans sa
sagesse, pense que le livre n'offre aucun danger. Mais je dois vous le déclarer,
sire, il y aurait les plus grands périls à rendre à la France la moitié des libertés
réclamées par ce bonhomme Jacques... Vous m'avez appelé au pouvoir dans des
circonstances terribles. Vous m'avez dit de ne pas chercher, par une modération
hors de saison, à rassurer ceux qui tremblaient. Je me suis fait craindre, selon vos
désirs. Je crois m'être conformé à vos moindres instructions et vous avoir rendu
les services que vous attendiez de moi. Si quelqu'un m'accusait de trop de
rudesse, si l'on me reprochait d'abuser de la puissance dont Votre Majesté m'a
investi, un pareil blâme, sire, viendrait à coup sûr d'un adversaire de votre
politique... Eh bien, croyez-le, le corps social est tout aussi profondément
troublé, je n'ai malheureusement pas réussi, en quelques semaines, à le guérir des
maux qui le rongent. Les passions anarchiques grondent toujours dans les bas-
fonds de la démagogie. Je ne veux pas étaler cette plaie, en exagérer l'horreur;
mais j'ai le devoir d'en rappeler l'existence, afin de mettre Votre Majesté en garde
contre les entraînements généreux de son coeur. On a pu espérer un instant que
l'énergie du souverain et la volonté solennelle du pays avaient refoulé pour
toujours dans le néant les époques abominables de perversion publique. Les
événements ont prouvé la douloureuse erreur où l'on était. Je vous en supplie, au
nom de la nation, sire, ne retirez pas votre puissante main. Le danger n'est pas
dans les prérogatives excessives du pouvoir, mais dans l'absence des lois
répressives. Si vous retiriez votre main, vous verriez bouillonner la lie de la
populace, vous vous trouveriez tout de suite débordé par les exigences
révolutionnaires, et vos serviteurs les plus énergiques ne sauraient bientôt plus
246
comment vous défendre... Je me permets d'insister, tant les catastrophes du
lendemain seraient terrifiantes. La liberté sans entraves est impossible dans un
pays où il existe une faction obstinée à méconnaître les bases fondamentales du
gouvernement. Il faudra de bien longues années pour que le pouvoir absolu
s'impose à tous, efface des mémoires le souvenir des anciennes luttes, devienne
indiscutable au point de se laisser discuter. En dehors du principe autoritaire
appliqué dans toute sa rigueur, il n'y a pas de salut pour la France. Le jour où
Votre Majesté croira devoir rendre au peuple la plus inoffensive des libertés, ce
jour-là elle engagera l'avenir entier. Une liberté ne va pas sans une deuxième
liberté, puis une troisième liberté arrive, balayant tout, les institutions et les
dynasties. C'est la machine implacable, l'engrenage qui pince le bout du doigt,
attire la main, dévore le bras, broie le corps... Et, sire, puisque je me permets de
m'exprimer librement sur un tel sujet, j'ajouterai ceci: le parlementarisme a tué
une monarchie, il ne faut pas lui donner un empire à tuer. Le Corps législatif
remplit un rôle déjà trop bruyant. Qu'on ne l'associe jamais davantage à la
politique dirigeante du souverain; ce serait la source des plus tapageuses et des
plus déplorables discussions. Les dernières élections générales ont prouvé une
fois de plus la reconnaissance éternelle du pays; mais il ne s'en est pas moins
produit jusqu'à cinq candidatures dont le succès scandaleux doit être un
avertissement. Aujourd'hui, la grosse question est d'empêcher la formation d'une
minorité opposante, et surtout, si elle se forme, de ne pas lui fournir des armes
pour combattre le pouvoir avec plus d'impudence. Un parlement qui se tait est
un parlement qui travaille... Quand à la presse, sire, elle change la liberté en
licence. Depuis mon entrée au ministère, je lis attentivement les rapports, je suis
pris de dégoût chaque matin. La presse est le réceptacle de tous les ferments
nauséabonds. Elle fomente les révolutions, elle reste le foyer toujours ardent où
s'allument les incendies. Elle deviendra seulement utile, le jour où l'on aura pu la
dompter et employer sa puissance comme un instrument gouvernemental... Je
ne parle pas des autres libertés, liberté d'association, liberté de réunion, liberté de
tout faire. On les demande respectueusement dans Les Veillées du bonhomme
Jacques. Plus tard, on les exigera. Voilà mes terreurs. Que Votre Majesté
m'entende bien, la France a besoin de sentir longtemps sur elle le poids d'un bras
de fer...»
Il se répétait, il défendait son pouvoir avec un emportement croissant. Pendant
près d'une heure, il continua ainsi, à l'abri du principe autoritaire, s'en couvrant,
s'en enveloppant, en homme qui use de toute la résistance de son armure. Et,
malgré son apparente passion, il gardait assez de sang-froid pour surveiller ses
collègues, pour guetter sur leurs visages l'effet de ses paroles. Ceux-ci avaient des
faces blanches, immobiles. Brusquement, il se tut.
247
Il y eut un assez long silence. L'empereur s'était remis à jouer avec le couteau à
papier.
«Monsieur le ministre de l'Intérieur voit trop en noir la situation de la France, dit
enfin le ministre d'État. Rien, je pense, ne menace nos institutions. L'ordre est
absolu. Nous pouvons nous reposer dans la haute sagesse de Sa Majesté. C'est
même manquer de confiance en elle que de témoigner des craintes...
Sans doute, sans doute, murmurèrent plusieurs voix.
J'ajouterai, dit à son tour le ministre des Affaires étrangères, que jamais la
France n'a été plus respectée de l'Europe. Partout, à l'étranger, on rend
hommage à la politique ferme et digne de Sa Majesté. L'opinion des
chancelleries est que notre pays est entré pour toujours dans une ère de paix et
de grandeur.»
Aucun de ces messieurs, d'ailleurs, ne se soucia de combattre le programme
politique défendu par Rougon. Les regards se tournaient vers Delestang. Celui-ci
comprit ce qu'on attendait de lui. Il trouva deux ou trois phrases. Il compara
l'empire à un édifice.
«Certes, le principe d'autorité ne doit pas être ébranlé; mais il ne faut point
fermer systématiquement la porte aux libertés publiques... L'Empire est comme
un lieu d'asile, un vaste et magnifique édifice dont Sa Majesté a de ses mains
posé les assises indestructibles. Aujourd'hui, elle travaille encore à en élever les
murs. Seulement il viendra un jour où, sa tâche achevée, elle devra songer au
couronnement de l'édifice, et c'est alors...
Jamais! interrompit violemment Rougon. Tout croulera!»
L'empereur étendit la main pour arrêter la discussion. Il souriait. Il semblait
s'éveiller d'une songerie.
«Bien, bien, dit-il. Nous sommes sortis des affaires courantes... Nous verrons.»
Et, s'étant levé, il ajouta:
«Messieurs, il est tard, vous déjeunerez au château.»
Le conseil était terminé. Les ministres repoussèrent leurs fauteuils, se mirent
debout, saluant l'empereur qui se retirait à petits pas. Mais Sa Majesté se
retourna, en murmurant:
«Monsieur Rougon, un mot, je vous prie.»
248
Alors, pendant que le souverain attirait Rougon dans l'embrasure d'une fenêtre,
Leurs Excellences, à l'autre bout de la pièce, s'empressèrent autour de Delestang.
Elles le félicitaient discrètement, avec des clignements d'yeux, des sourires fins,
tout un murmure étouffé d'approbation élogieuse. Le ministre d'État, un homme
d'un esprit très délié et d'une grande expérience, se montra particulièrement plat;
il avait pour principe que l'amitié des imbéciles porte bonheur. Delestang,
modeste, grave, s'inclinait à chaque compliment.
«Non, venez», dit l'empereur à Rougon.
Et il se décida à le mener dans son cabinet, une pièce assez étroite, encombrée
de journaux et de livres jetés sur les meubles. Là, il alluma une cigarette, puis il
montra à Rougon le modèle réduit d'un nouveau canon, inventé par un officier;
le petit canon ressemblait à un jouet d'enfant. Il affectait un ton très bienveillant,
il paraissait chercher à prouver au ministre qu'il lui continuait toute sa faveur.
Cependant, Rougon flairait une explication. Il voulut parler le premier.
«Sire, dit-il, je sais avec quelle violence je suis attaqué auprès de Votre Majesté.»
L'empereur sourit sans répondre. La cour, en effet, s'était de nouveau mise
contre lui. On l'accusait maintenant d'abuser du pouvoir, de compromettre
l'empire par ses brutalités. Les histoires les plus extraordinaires couraient sur son
compte, les corridors du palais étaient pleins d'anecdotes et de plaintes, dont les
échos, chaque matin, arrivaient dans le palais impérial.
«Asseyez-vous, monsieur Rougon, asseyez-vous», dit enfin l'empereur avec
bonhomie.
Puis, s'asseyant lui-même, il continua:
«On me bat les oreilles d'une foule d'affaires. J'aime mieux en causer avec
vous... Qu'est-ce donc que ce notaire qui est mort à Niort, à la suite d'une
arrestation? un M. Martineau, je crois?»
Rougon donna tranquillement des détails. Ce Martineau était un homme très
compromis, un républicain dont l'influence dans le département pouvait offrir
de grands dangers. On l'avait arrêté. Il était mort.
«Oui, justement, il est mort, c'est cela qui est fâcheux, reprit le souverain. Les
journaux hostiles se sont emparés de l'événement, ils le racontent d'une façon
mystérieuse, avec des réticences d'un effet déplorable... Je suis très chagrin de
tout cela, monsieur Rougon.»
Il n'insista pas. Il resta quelques secondes, la cigarette collée aux lèvres.
249
«Vous êtes allé dernièrement dans les Deux-Sèvres, continua-t-il, vous avez
assisté à une solennité... Êtes-vous bien sûr de la solidité financière de M.
Kahn?
Oh! absolument sûr!» s'écria Rougon.
Et il entra dans de nouvelles explications. M. Kahn s'appuyait sur une société
anglaise fort riche; les actions du chemin de fer de Niort à Angers faisaient
prime à la Bourse; c'était la plus belle opération qu'on pût imaginer. L'empereur
paraissait incrédule.
«On a exprimé devant moi des craintes, murmura-t-il. Vous comprenez combien
il serait malheureux que votre nom fût mêlé à une catastrophe... Enfin, puisque
vous m'affirmez le contraire...»
Il abandonna ce second sujet pour passer à un troisième.
«C'est comme le préfet des Deux-Sèvres, on est très mécontent de lui, m'a-t-on
assuré. Il aurait tout bouleversé, là-bas. Il serait en outre le fils d'un ancien
huissier dont les allures bizarres font causer le département... M. Du Poizat est
votre ami, je crois?
Un de mes bons amis, sire!»
Et, l'empereur s'étant levé, Rougon se leva également. Le premier marcha jusqu'à
une fenêtre, puis revint en soufflant de légers filets de fumée.
«Vous avez beaucoup d'amis, monsieur Rougon, dit-il d'un air fin.
Oui, sire, beaucoup!» répondit carrément le ministre.
Jusque-là, l'empereur avait évidemment répété les commérages du château, les
accusations portées par les personnes de son entourage. Mais il devait savoir
d'autres histoires, des faits ignorés de la cour, dont ses agents particuliers
l'avaient informé, et auxquels il accordait un intérêt bien plus vif; il adorait
l'espionnage, tout le travail souterrain de la police. Pendant un instant, il regarda
Rougon, la face vaguement souriante; puis, d'une voix confidentielle, en homme
qui s'amuse:
«Oh! je suis renseigné, plus que je ne le voudrais... Tenez, un autre petit fait.
Vous avez accepté dans vos bureaux un jeune homme, le fils d'un colonel, bien
qu'il n'ait pu présenter le diplôme de bachelier. Cela n'a pas d'importance, je le
sais. Mais si vous vous doutiez du tapage que ces choses soulèvent!... On fâche
tout le monde avec ces bêtises. C'est de la bien mauvaise politique.»
250
Rougon ne répondit rien. Sa Majesté n'avait pas fini. Elle ouvrait les lèvres,
cherchait une phrase; mais ce qu'elle avait à dire paraissait la gêner, car elle hésita
un instant à descendre jusque-là. Elle balbutia enfin:
«Je ne vous parlerai pas de cet huissier, un de vos protégés, un nommé Merle,
n'est-ce pas? Il se grise, il est insolent, le public et les employés s'en plaignent...
Tout cela est très fâcheux, très fâcheux.»
Puis, haussant la voix, concluant brusquement:
«Vous avez trop d'amis, monsieur Rougon. Tous ces gens vous font du tort. Ce
serait vous rendre un service que de vous fâcher avec eux... Voyons, accordez-
moi la destitution de M. Du Poizat et promettez-moi d'abandonner les autres.»
Rougon était resté impassible. Il s'inclina, il dit d'un accent profond:
«Sire, je demande au contraire à Votre Majesté le ruban d'officier pour le préfet
des Deux-Sèvres... J'ai également plusieurs faveurs à solliciter...»
Il tira un agenda de sa poche, il continua:
«M. Béjuin supplie en grâce Votre Majesté de visiter sa cristallerie de Saint-
Florent, lorsqu'elle ira à Bourges... Le colonel Jobelin désire une situation dans
les palais impériaux... L'huissier Merle rappelle qu'il a obtenu la médaille
militaire et souhaite un bureau de tabac pour une de ses soeurs...
Est-ce tout? demanda l'empereur qui s'était remis à sourire. Vous êtes un
patron héroïque. Vos amis doivent vous adorer.
Non, sire, Ils ne m'adorent pas, Ils me soutiennent», dit Rougon avec une rude
franchise.
Le mot parut frapper beaucoup le souverain. Rougon venait de livrer tout le
secret de sa fidélité; le jour où il aurait laissé dormir son crédit, son crédit serait
mort; et, malgré le scandale, malgré le mécontentement et la trahison de sa
bande, il n'avait qu'elle, il ne pouvait s'appuyer que sur elle, il se trouvait
condamné à l'entretenir en santé, s'il voulait se bien porter lui-même. Plus il
obtenait pour ses amis, plus les faveurs semblaient énormes et peu méritées, et
plus il était fort. Il ajouta respectueusement, avec une intention marquée:
«Je souhaite de tout mon coeur que Votre Majesté, pour la grandeur de son
règne, garde longtemps autour d'elle les serviteurs dévoués qui l'ont aidée à
restaurer l'empire.»
L'empereur ne souriait plus. Il fit quelques pas, les yeux voilés, songeur; et il
semblait avoir blêmi, effleuré d'un frisson. Dans cette nature mystique, les
251
pressentiments s'imposaient avec une force extrême. Il coupa court à la
conversation pour ne pas conclure, remettant à plus tard l'accomplissement de sa
volonté. De nouveau, il se montra très affectueux. Même, revenant sur la
discussion qui avait eu lieu dans le conseil, il parut donner raison à Rougon,
maintenant qu'il pouvait parler sans trop s'engager. Le pays n'était certainement
pas mûr pour la liberté. Longtemps encore, une main énergique devait imprimer
aux affaires une marche résolue, exempte de faiblesse. Et il termina en
renouvelant au ministre l'assurance de son entière confiance; il lui donnait une
pleine liberté d'agir, il confirmait toutes ses instructions précédentes. Cependant,
Rougon crut devoir insister.
«Sire, dit-il, je ne saurais être à la merci d'un propos malveillant, j'ai besoin de
stabilité pour achever la lourde tâche dont je me trouve aujourd'hui responsable.
Monsieur Rougon, répondit l'empereur, marchez sans crainte, je suis avec
vous.»
Et, rompant l'entretien, il se dirigea vers la porte du cabinet, suivi du ministre. Ils
sortirent, ils traversèrent plusieurs pièces, pour gagner la salle à manger. Mais au
moment d'entrer, le souverain se retourna, emmena Rougon dans le coin d'une
galerie.
«Alors, demanda-t-il à demi-voix, vous n'approuvez pas le système
d'anoblissement proposé par monsieur le garde des Sceaux? J'aurais vivement
désiré vous voir favorable à ce projet. Étudiez la question.»
Puis, sans attendre la réponse, il ajouta de son air tranquillement entêté:
«Rien ne presse. J'attendrai. Dans dix ans, s'il le faut.»
Après le déjeuner, qui dura à peine une demi-heure, les ministres passèrent dans
un petit salon voisin, où le café fut servi. Ils restèrent encore là quelques instants,
à s'entretenir, debout autour de l'empereur. Clorinde, que l'impératrice avait
également retenue, vint chercher son mari, avec son allure hardie de femme
lancée dans les cercles d'hommes politiques. Elle tendit la main à plusieurs de ces
messieurs. Tous s'empressèrent, la conversation changea. Mais Sa Majesté se
montra si galante pour la jeune femme, il la serra bientôt de si près, le cou
allongé, l'oeil oblique, que Leurs Excellences jugèrent discret de s'écarter peu à
peu. Quatre, puis trois encore sortirent sur la terrasse du château par une porte-
fenêtre. Deux seulement restèrent dans le salon, pour sauvegarder les
convenances. Le ministre d'État, plein d'obligeance, donnant un air affable à sa
haute mine de gentilhomme, avait emmené Delestang; et, de la terrasse, il lui
montrait Paris, au loin. Rougon, debout au soleil, s'absorbait, lui aussi, dans le
252
spectacle de la grande ville, barrant l'horizon, pareille à un écroulement bleuâtre
de nuées, au-delà de l'immense nappe verte du bois de Boulogne.
Clorinde était en beauté, ce matin-là. Fagotée comme toujours, traînant sa robe
de soie cerise pâle, elle semblait avoir attaché ses vêtements à la hâte, sous
l'aiguillon de quelque désir. Elle riait, les bras abandonnés. Tout son corps
s'offrait. Dans un bal, au ministère de la Marine, où elle était allée en dame de
coeur, avec des coeurs de diamant à son cou, à ses poignets et à ses genoux, elle
avait fait la conquête de l'empereur; et, depuis cette soirée, elle paraissait rester
son amie, plaisantant chaque fois que Sa Majesté daignait la trouver belle.
«Tenez, monsieur Delestang, disait sur la terrasse le ministre d'État à son
collègue, là-bas, à gauche, le dôme du Panthéon est d'un bleu tendre
extraordinaire.»
Pendant que le mari s'émerveillait, le ministre, curieusement, tâchait de glisser
des coups d'oeil au fond du petit salon, par la porte-fenêtre restée ouverte.
L'empereur, penché, parlait dans la figure de la jeune femme, qui se renversait en
arrière, comme pour lui échapper, la gorge toute sonore. On apercevait
seulement le profil perdu de Sa Majesté, une oreille allongée, un grand nez
rouge, une bouche épaisse, perdue sous le frémissement des moustaches; et le
plan fuyant de la joue, le coin de l'oeil entrevu avaient une flamme de convoitise,
l'appétit sensuel des hommes que grise l'odeur de la femme. Clorinde, irritante
de séduction, refusait d'un balancement imperceptible de la tête, tout en
soufflant de son haleine, à chacun de ses rires, le désir si savamment allumé.
Quand Leurs Excellences rentrèrent dans le salon, la jeune femme disait en se
levant, sans qu'on pût savoir à quelle phrase elle répondait:
«Oh! sire, ne vous y fiez pas, je suis entêtée comme une mule.»
Rougon, malgré sa querelle, revint à Paris avec Delestang et Clorinde. Celle-ci
sembla vouloir faire sa paix avec lui. Elle n'avait plus cette inquiétude nerveuse
qui la poussait aux sujets de conversation désagréables; elle le regardait même,
par moments, avec une sorte de compassion souriante. Lorsque le landau, dans
le Bois tout trempé de soleil, roula doucement au bord du lac, elle s'allongea, elle
murmura, avec un soupir de jouissance:
«Hein, la belle journée, aujourd'hui!»
Puis, après être restée un instant rêveuse, elle demanda à son mari:
«Dites! est-ce que votre soeur, Mme de Combelot, est toujours amoureuse de
l'empereur?
253
Henriette est folle!» répondit Delestang, en haussant les épaules.
Rougon donna des détails.
«Oui, oui, toujours, dit-il. On raconte qu'elle s'est jetée un soir aux pieds de Sa
Majesté... Il l'a relevée, il lui a conseillé d'attendre...
Ah! bien, elle peut attendre! s'écria gaiement Clorinde. Il y en aura d'autres
avant elle.»
Chapitre XII
Clorinde était alors dans un épanouissement d'étrangeté et de puissance. Elle
restait la grande fille excentrique qui battait Paris sur un cheval de louage pour
conquérir un mari, mais la grande fille devenue femme, le buste élargi, les reins
solides, accomplissant posément les actes les plus extraordinaires, ayant réalisé
son rêve longtemps caressé d'être une force. Ses interminables courses au fond
de quartiers perdus, ses correspondances inondant de lettres les quatre coins de
la France et de l'Italie, son continuel frottement aux personnages politiques dans
l'intimité desquels elle se glissait, toute cette agitation désordonnée, pleine de
trous, sans but logique, avait fini par aboutir à une influence réelle, indiscutable.
Elle lâchait encore des choses énormes, des projets fous, des espoirs
extravagants, lorsqu'elle causait sérieusement; elle promenait toujours son vaste
portefeuille crevé, rattaché avec des ficelles, le portait entre ses bras comme un
poupon, d'une façon si convaincue, que les passants souriaient, à la voir ainsi
passer en longues jupes sales. Pourtant, on la consultait, on la craignait même.
Personne n'aurait pu dire au juste d'où elle tirait son pouvoir; il y avait là des
sources lointaines, multiples, disparues, auxquelles il était bien difficile de
remonter. On savait au plus des bouts d'histoire, des anecdotes qu'on se
chuchotait à l'oreille. L'ensemble de cette singulière figure échappait, imagination
détraquée, bon sens écouté et obéi, corps superbe où était peut-être l'unique
secret de sa royauté. D'ailleurs, peu importait les dessous de la fortune de
Clorinde. Il suffisait qu'elle régnât, même en reine fantasque. On s'inclinait.
Ce fut pour la jeune femme une époque de domination. Elle centralisait chez
elle, dans son cabinet de toilette, où traînaient des cuvettes mal essuyées, toute la
politique des cours de l'Europe. Avant les ambassades, sans qu'on devinât par
quelle voie, elle recevait les nouvelles, des rapports détaillés, dans lesquels se
trouvaient annoncées les moindres pulsations de la vie des gouvernements. Aussi
avait-elle une cour, des banquiers, des diplomates, des intimes, qui venaient pour
tâcher de la confesser. Les banquiers surtout se montraient très courtisans. Elle
avait, d'un coup, fait gagner à l'un d'eux une centaine de millions, par la simple
confidence d'un changement de ministère, dans un État voisin. Elle dédaignait
254
ces trafics de la basse politique; elle lâchait tout ce qu'elle savait, les commérages
de la diplomatie, les cancans internationaux des capitales, uniquement pour le
plaisir de parler et de montrer qu'elle surveillait à la fois Turin, Vienne, Madrid,
Londres, jusqu'à Berlin et à Saint-Pétersbourg; alors, coulait un flot de
renseignements intarissables sur la santé des rois, leurs amours, leurs habitudes,
sur le personnel politique de chaque pays, sur la chronique scandaleuse du
moindre duché allemand. Elle jugeait les hommes d'État d'une phrase, sautait du
nord au midi sans transition, remuait négligemment les royaumes du bout des
ongles, vivait là comme chez elle, comme si la vaste terre, avec ses villes, ses
peuples, eût tenu dans une boîte à joujoux, dont elle aurait rangé à son caprice
les petites maisons de carton et les bonshommes de bois. Puis, lorsqu'elle se
taisait, éreintée de bavardages, elle faisait claquer le pouce contre le médius, un
geste qui lui était familier, voulant dire que tout cela ne valait certainement pas le
léger bruit de ses doigts.
Pour le moment, au milieu du débraillé de ses occupations multiples, ce qui la
passionnait, c'était une affaire de la plus haute gravité, dont elle s'efforçait de ne
point parler, sans pouvoir, cependant, se refuser la joie de certaines allusions.
Elle foulait Venise. Quand elle parlait du grand ministre italien, elle disait:
«Cavour», d'une voix familière. Elle ajoutait: «Cavour ne voulait pas, mais j'ai
voulu, et il a compris.» Elle s'enfermait matin et soir avec le chevalier Rusconi, à
la légation. D'ailleurs, «l'affaire» marchait très bien maintenant. Et, tranquille,
renversant son front borné de déesse, parlant dans une sorte de
somnambulisme, elle laissait tomber des bouts de phrase sans lien entre eux, des
lambeaux d'aveu: une entrevue secrète entre l'empereur et un homme d'État
étranger, un projet de traité d'alliance dont on discutait encore certains articles,
une guerre pour le printemps prochain. D'autres jours, elle était furieuse; elle
donnait des coups de pied aux chaises, dans sa chambre, et bousculait les
cuvettes de son cabinet, à les casser; elle avait une colère de reine, trahie par des
ministres imbéciles, qui voit son royaume aller de mal en pis. Ces jours-là, elle
tendait tragiquement son bras nu et superbe, le poing fermé, vers le sud-est, du
côté de l'Italie, en répétant: «Ah! si j'étais là-bas, ils ne feraient pas tant de
bêtises!»
Les soucis de la haute politique n'empêchaient pas Clorinde de mener de front
toutes sortes de besognes, où elle semblait finir par se perdre elle-même. On la
trouvait souvent assise sur son lit, son énorme portefeuille vidé au milieu de la
couverture, et s'enfonçant jusqu'aux coudes dans le tas de papiers, la tête perdue,
pleurant de rage; elle ne se reconnaissait plus parmi cet éboulement de feuilles
volantes, ou bien elle cherchait quelque dossier égaré, qu'elle découvrait. enfin
derrière un meuble, sous ses vieilles bottines, avec son linge sale. Lorsqu'elle
255
partait pour terminer une affaire, elle entamait en chemin deux ou trois autres
aventures. Ses démarches se compliquaient, elle vivait dans une excitation
continue, s'abandonnant à un tourbillon d'idées et de faits, ayant sous elle des
profondeurs et des complications d'intrigues inconnues, insondables. Le soir,
après des journées de courses à travers Paris, quand elle rentrait les jambes
rompues d'avoir monté des escaliers, rapportant entre les plis de ses jupes les
odeurs indéfinissables des milieux qu'elle venait de traverser, personne n'aurait
osé soupçonner la moitié du négoce mené par elle aux deux bouts de la ville; et,
si on l'interrogeait, elle riait, elle ne se souvenait pas toujours.
Ce fut à cette époque qu'elle eut l'étonnante fantaisie de s'installer dans un
cabinet particulier d'un des grands restaurants du boulevard. L'hôtel de la rue du
Colisée, disait-elle, était loin de tout; elle voulait un pied-à-terre dans un endroit
central; et elle fit son bureau d'affaires du cabinet particulier. Pendant deux mois,
elle reçut là, servie par les garçons, qui eurent à introduire les plus hauts
personnages. Des fonctionnaires, des ambassadeurs, des ministres se
présentèrent au restaurant. Elle, très à l'aise, les faisait asseoir sur le divan
défoncé par les dernières soupeuses du carnaval, restait elle-même devant la
table, dont la nappe demeurait toujours mise, couverte de mies de pain,
encombrée de papiers. Elle campait comme un général. Un jour, prise d'une
indisposition, elle était montée tranquillement se coucher sous les combles, dans
la chambre du maître d'hôtel qui la servait, un grand garçon brun auquel elle
permettait de l'embrasser. Le soir seulement, vers minuit, elle avait consenti à
rentrer chez elle.
Delestang, malgré tout, était un homme heureux. Il paraissait ignorer les
excentricités de sa femme. Elle le possédait maintenant tout entier et usait de lui
à sa guise, sans qu'il se permît un murmure. Son tempérament le prédisposait à
ce servage. Il se trouvait trop bien du secret abandon de sa volonté, pour jamais
tenter une révolte. Dans l'intimité, c'était lui, le matin, les jours où elle avait
consenti à le tolérer chez elle, qui lui rendait au lever de petits services, cherchait
partout sous les meubles les bottines égarées et dépareillées, remuait le linge
d'une armoire avant de trouver une chemise sans trous. Il lui suffisait de garder
devant le monde son attitude d'homme souriant et supérieur. On le respectait
presque, tant il parlait de sa femme d'un air de sérénité et de protection
affectueuses.
Clorinde, devenue maîtresse toute-puissante, avait eu l'idée de faire revenir sa
mère de Turin; elle voulait désormais, disait-elle, que la comtesse Balbi passât
auprès d'elle six mois chaque année. Ce fut alors une explosion subite de
tendresse filiale. Elle bouleversa un étage de l'hôtel pour loger la vieille dame le
plus près possible de son appartement. Même elle inventa une porte de
256
communication qui allait de son cabinet de toilette dans la chambre à coucher de
sa mère. En présence de Rougon surtout, elle étalait son affection avec une
outrance italienne d'expressions caressantes. Comment s'était-elle jamais résignée
à vivre si longtemps séparée de la comtesse, elle qui ne l'avait jamais quittée
pendant une heure avant son mariage? Elle s'accusait de la dureté de son coeur.
Mais ce n'était pas sa faute, elle avait dû céder à des conseils, à de prétendues
nécessités, dont le sens lui échappait encore. Rougon, devant cette rébellion, ne
bronchait pas. Il ne la catéchisait plus, ne cherchait plus à faire d'elle une des
femmes distinguées de Paris. Autrefois, elle avait pu occuper le vide de ses
journées, lorsque la fièvre de son oisiveté lui allumait le sang, éveillait les désirs
dans ses membres de lutteur au repos. Aujourd'hui, en pleine bataille, il ne
songeait guère à ces choses; son peu de sensualité se trouvait mangé par ses
quatorze heures de travail par jour. Il continuait à la traiter affectueusement, avec
cette pointe de dédain qu'il témoignait d'ordinaire aux femmes. Pourtant, il
venait de temps à autre la voir, les yeux comme allumés par un réveil de
l'ancienne passion toujours inassouvie. Elle restait son vice, la seule chair qui le
troublât.
Depuis que Rougon habitait le ministère, où ses amis se plaignaient de ne plus
pouvoir le rencontrer dans l'intimité, Clorinde s'était imaginé de recevoir la
bande chez elle. Peu à peu, l'habitude fut prise. Et, pour mieux indiquer que ses
soirées remplaçaient celles de la rue Marbeuf, elle choisit également le dimanche
et le jeudi. Seulement, rue du Colisée, on restait jusqu'à une heure du matin. Elle
recevait dans son boudoir, Delestang gardant toujours les clefs du grand salon,
par crainte des taches de graisse. Comme le boudoir se trouvait très petit, elle
laissait sa chambre à coucher et son cabinet de toilette ouverts; si bien que, le
plus souvent, on s'entassait dans la chambre, au milieu des chiffons qui
traînaient.
Les jeudis et les dimanches, le grand souci de Clorinde était de rentrer assez tôt
pour dîner à la hâte et faire les honneurs de chez elle. Malgré ses efforts de
mémoire, cela ne l'empêcha pas, à deux reprises, d'oublier si complètement ses
invités, qu'elle demeura stupéfaite en voyant tant de monde autour de son lit,
quand elle arriva à minuit passé. Un jeudi, dans les derniers jours de mai, par
extraordinaire, elle rentra vers cinq heures; elle était sortie à pied et avait reçu
une averse depuis la place de la Concorde, sans se résigner à payer un fiacre de
trente sous pour monter les Champs-Élysées. Toute trempée, elle passa
immédiatement dans son cabinet de toilette, où sa femme de chambre Antonia,
la bouche barbouillée d'une tartine de confitures, la déshabilla en riant très fort
de l'égouttement de ses jupes, qui pissaient l'eau sur le parquet.
257
«Il y a là un monsieur, dit enfin cette dernière, quand elle se fut assise par terre
pour lui retirer ses bottines. Il attend depuis une heure.»
Clorinde lui demanda comment était le monsieur. Alors, la femme de chambre
resta par terre, mal peignée, la robe grasse, montrant ses dents blanches dans sa
face brune. Le monsieur était gros, l'air sévère.
«Ah! oui, M. de Reuthlinguer, le banquier, s'écria la jeune femme. C'est vrai, il
devait venir à quatre heures. Eh bien, qu'il attende... Préparez-moi un bain,
n'est-ce pas?»
Et elle s'allongea tranquillement dans la baignoire, cachée derrière un rideau, au
fond du cabinet. Là, elle lut des lettres arrivées pendant son absence. Au bout
d'une grande demi-heure, Antonia, sortie depuis quelques minutes, reparut en
murmurant:
«Le monsieur a vu madame rentrer. Il voudrait bien lui parler.
Tiens! je l'oubliais, le baron! dit Clorinde, qui se mit debout au milieu de la
baignoire. Vous allez m'habiller.»
Mais elle eut, ce soir-là, des caprices de toilette extraordinaires. Dans l'abandon
où elle laissait sa personne, elle était ainsi prise parfois d'un accès d'idolâtrie pour
son corps. Alors, elle inventait des raffinements, nue devant sa glace, se faisant
frotter les membres d'onguents, de baumes, d'huiles aromatiques, connus d'elle
seule, achetés à Constantinople, chez le parfumeur du sérail, disait-elle, par un
diplomate italien de ses amis. Et pendant qu'Antonia la frottait, elle gardait des
attitudes de statue. Cela devait lui donner une peau blanche, lisse, impérissable
comme le marbre; une certaine huile surtout, dont elle comptait elle-même les
gouttes sur un tampon de flanelle, avait la propriété miraculeuse d'effacer à
l'instant les moindres rides. Puis, elle se livrait à un minutieux examen de ses
mains et de ses pieds. Elle aurait passé une journée à s'adorer.
Pourtant, au bout de trois quarts d'heure, lorsque Antonia lui eut passé une
chemise et un jupon, elle se souvint brusquement.
«Et le baron!... Ah! tant pis, faites-le entrer! Il sait bien ce que c'est qu'une
femme.»
Il y avait plus de deux heures que M. de Reuthlinguer attendait dans le boudoir,
patiemment assis, les mains nouées sur les genoux. Blême, froid, de moeurs
austères, le banquier, qui possédait une des plus grosses fortunes de l'Europe,
faisait ainsi antichambre chez Clorinde, depuis quelque temps, jusqu'à deux et
258
trois fois par semaine. Il l'attirait même chez lui, dans cet intérieur pudibond et
d'un rigorisme glacial, où le débraillé de la jeune femme consternait les valets.
«Bonjour, baron! cria-t-elle. On me coiffe, ne regardez pas.»
Elle restait à demi nue, la chemise glissée des épaules. Le baron, de ses lèvres
pâles, trouva un sourire d'indulgence; et il se tint debout près d'elle, les yeux
froids et clairs, penché dans un salut d'extrême politesse.
«Vous venez pour les nouvelles, n'est-ce pas?... Je sais justement quelque chose.»
Elle se leva, renvoya Antonia, qui lui laissa le peigne planté dans les cheveux.
Sans doute elle eut encore peur d'être entendue, car elle posa une main sur
l'épaule du banquier, se haussa, lui parla à l'oreille. Le banquier, en l'écoutant,
avait les yeux fixés sur sa gorge, qui se tendait vers lui; mais il ne la voyait
certainement pas, il hochait vivement la tête.
«Voilà! conclut-elle à voix haute. Vous pouvez marcher maintenant.»
Il la reprit par le bras, la ramena contre lui, pour lui demander certaines
explications. Il n'aurait pas été plus à l'aise en face d'un de ses commis. Quand il
la quitta, il l'invita à venir dîner le lendemain; sa femme s'ennuyait de ne pas la
voir. Elle l'accompagna jusqu'à la porte. Mais, tout d'un coup, elle croisa les bras
sur sa poitrine, très rouge, en s'écriant:
«Ah! bien, moi qui m'en vais comme ça avec vous!»
Alors, elle bouscula Antonia. Cette fille n'en finissait plus! Et elle lui donna à
peine le temps de la coiffer, disant qu'elle n'aimait pas à traîner ainsi à sa toilette.
Malgré la saison, elle voulut mettre une longue robe de velours noir, une sorte de
blouse flottante, serrée à la taille par un cordon de soie rouge. Déjà, à deux
reprises, on était monté prévenir madame que le dîner était servi. Mais, comme
elle traversait sa chambre, elle y trouva trois messieurs, dont personne ne
soupçonnait la présence en cet endroit. C'étaient les trois réfugiés politiques,
MM. Brambilla, Staderino et Viscardi. Elle ne parut nullement surprise de les
rencontrer là.
«Est-ce que vous m'attendez depuis longtemps? demanda-t-elle.
Oui, oui», répondirent-ils, en balançant lentement la tête.
Ils étaient arrivés avant le banquier. Et ils n'avaient pas fait le moindre bruit, en
personnages noirs que des malheurs politiques ont rendus silencieux et réfléchis.
Assis côte à côte sur la même chaise longue, ils mâchaient de gros cigares éteints,
renversés tous les trois dans la même posture. Cependant, ils s'étaient levés, ils
259
entouraient Clorinde. Il y eut alors, à voix basse, un balbutiement rapide de
syllabes italiennes. Elle sembla leur donner des instructions. Un d'eux prit des
notes chiffrées sur un carnet, tandis que les autres, très excités sans doute par ce
qu'ils entendaient, étouffaient de légers cris sous leurs doigts gantés. Puis, ils s'en
allèrent tous les trois à la file, le masque impénétrable.
Ce jeudi-là, il devait y avoir, le soir, une conférence entre plusieurs ministres,
pour une importante affaire, un conflit à propos d'une question de viabilité.
Delestang, lorsqu'il partit après le dîner, promit à Clorinde de ramener Rougon;
et elle eut une moue, comme pour faire entendre qu'elle ne tenait guère à le voir.
Il n'y avait pas encore brouille, mais elle affectait une froideur croissante.
Vers neuf heures, M. Kahn et M. Béjuin arrivèrent les premiers, suivis à peu de
distance par Mme Correur. Ils trouvèrent Clorinde dans sa chambre, allongée sur
une chaise longue. Elle se plaignait d'un de ces maux inconnus et extraordinaires
qui la prenaient brusquement, d'une heure à l'autre; cette fois, elle avait dû avaler
une mouche en buvant; elle la sentait voler, au fond de son estomac. Drapée
dans sa grande blouse de velours noir, le buste appuyé sur trois oreillers, elle était
d'une royale beauté, la face blanche, les bras nus, pareille à une de ces figures
couchées qui rêvent, adossées contre des monuments. À ses pieds, Luigi Pozzo
grattait doucement les cordes d'une guitare; il avait quitté la peinture pour la
musique.
«Asseyez-vous, n'est-ce pas? murmura-t-elle. Vous m'excusez. J'ai une bête qui
est entrée je ne sais comment...»
Pozzo continuait à gratter sa guitare en chantant très bas, l'air ravi, perdu dans
une contemplation. Mme Correur roula un fauteuil près de la jeune femme. M.
Kahn et M. Béjuin finirent par trouver des chaises libres. Il n'était pas facile de
s'asseoir, les cinq ou six sièges de la chambre disparaissant sous des tas de
jupons. Lorsque, cinq minutes plus tard, le colonel Jobelin et son fils Auguste se
présentèrent, ils durent rester debout.
«Petit, dit Clorinde à Auguste, qu'elle tutoyait toujours, malgré ses dix-sept ans,
va donc chercher deux chaises dans le cabinet de toilette.»
C'étaient des chaises cannées, toutes dévernies par les linges mouillés qui
traînaient sans cesse sur les dossiers. Une seule lampe, recouverte d'une dentelle
de papier rose, éclairait la chambre; une autre se trouvait posée dans le cabinet
de toilette, et une troisième dans le boudoir, dont les portes grandes ouvertes
montraient des enfoncements crépusculaires, des pièces vagues où semblaient
brûler des veilleuses. La chambre elle-même, autrefois mauve tendre, passée
aujourd'hui au gris sale, restait comme pleine d'une buée suspendue; on
260
distinguait à peine des coins de fauteuil arrachés, des traînées de poussière sur les
meubles, une large tache d'encre étalée au beau milieu du tapis, quelque encrier
tombé là, qui avait éclaboussé les boiseries; au fond, les rideaux du lit étaient
tirés, sans doute pour cacher le désordre des couvertures. Et, dans cette ombre,
montait une odeur forte, comme si tous les flacons du cabinet de toilette étaient
restés débouchés. Clorinde s'entêtait, même par les temps chauds, à ne jamais
ouvrir une fenêtre.
«Ça sent joliment bon chez vous, dit Mme Correur pour la complimenter.
C'est moi qui sens bon», répondit naïvement la jeune femme.
Et elle parla des essences qu'elle tenait du parfumeur même des sultanes. Elle
mit un de ses bras nus sous le nez de Mme Correur. Sa blouse de velours noir
avait un peu glissé, ses pieds passaient, chaussés de petites pantoufles rouges.
Pozzo, pâmé, grisé par les parfums violents qui s'exhalaient d'elle, tapait son
instrument à légers coups de pouce.
Cependant, au bout de quelques minutes, la conversation tourna fatalement sur
Rougon, comme cela arrivait chaque jeudi et chaque dimanche. La bande se
réunissait uniquement pour épuiser cet éternel sujet, une rancune sourde et
grandissante, un besoin de se soulager par des récriminations sans fin. Clorinde
ne se donnait même plus la peine de les exciter; ils apportaient toujours quelques
nouveaux griefs, mécontents, jaloux, aigris de tout ce que Rougon avait fait pour
eux, travaillés par une intense fièvre d'ingratitude.
«Est-ce que vous avez vu le gros homme, aujourd'hui?» demanda le colonel.
Maintenant, Rougon n'était plus «le grand homme ».
«Non, répondit Clorinde. Nous le verrons peut-être ce soir. Mon mari s'entête à
me l'amener.
Je suis allé cet après-midi dans un café où on le jugeait bien sévèrement, reprit
le colonel après un silence. On assurait qu'il branlait dans le manche, qu'il n'en
avait pas dans le ventre pour deux mois.»
M. Kahn eut un geste dédaigneux, en disant:
«Moi, je ne lui en donne pas pour trois semaines... Voyez-vous, Rougon n'est
pas un homme de gouvernement; il aime trop le pouvoir, il se laisse griser, et
alors il tape à tort et à travers, il administre à coups de bâton, avec une brutalité
révoltante... Enfin, depuis cinq mois, il a commis des actes monstrueux...
261
Oui, oui, interrompit le colonel, toutes sortes de passe-droits, d'injustices,
d'absurdités... Il abuse, il abuse, vraiment.» Mme Correur, sans parler, tourna les
doigts en l'air, comme pour dire qu'il avait la tête peu solide.
«C'est cela, reprit M. Kahn en remarquant le geste. La tête n'est pas très
d'aplomb, hein?»
Et, comme on le regardait, M. Béjuin crut devoir lâcher aussi quelque chose.
«Oh! pas fort, Rougon, murmura-t-il, pas fort du tout!»
Clorinde, la tête renversée sur ses oreillers, examinant au plafond le rond
lumineux de la lampe, les laissait aller. Quand ils se turent, elle dit à son tour,
pour les pousser:
«Sans doute il a abusé, mais il prétend avoir fait tout ce qu'on lui reproche dans
l'unique but d'obliger ses amis... Ainsi, j'en causais l'autre jour avec lui. Les
services qu'il vous a rendus...
À nous! à nous!» crièrent-ils tous les quatre à la fois, furieusement.
Ils parlaient ensemble, Ils voulaient protester sur le coup. Mais M. Kahn cria le
plus fort.
«Les services qu'il m'a rendus! quelle plaisanterie!... J'ai dû attendre ma
concession pendant deux ans. Cela m'a ruiné. L'affaire, qui était superbe, est
devenue très lourde... Puisqu'il m'aime tant, pourquoi ne vient-il pas à mon
secours, maintenant? Je lui ai demandé d'obtenir de l'empereur une loi autorisant
la fusion de ma compagnie avec la Compagnie du chemin de fer de l'Ouest; il
m'a répondu qu'il fallait attendre... Les services de Rougon, ah! je demande à les
voir! Il n'a jamais rien fait, et il ne peut plus rien faire!
Et moi, et moi, reprit le colonel en coupant du geste la parole à Mme Correur,
et moi, croyez-vous que je lui doive quelque chose? Il ne parle pas peut-être de
ce grade de commandeur qui m'était promis depuis cinq ans?... Il a pris Auguste
dans ses bureaux, c'est vrai; mais je m'en mords joliment les doigts aujourd'hui.
Si j'avais mis Auguste dans l'industrie, il gagnerait déjà le double... Cet animal de
Rougon m'a déclaré hier ne pas pouvoir augmenter Auguste avant dix-huit mois.
Si c'est ainsi qu'il ruine son crédit pour ses amis!»
Mme Correur réussit enfin à se soulager. Elle s'était penchée vers Clorinde.
«Dites, madame, il ne m'a pas nommée? Jamais je n'ai reçu ça de lui. J'en suis
encore à connaître la couleur de ses bienfaits. Il n'en peut pas dire autant, et si je
voulais parler. J'ai sollicité pour plusieurs dames de mes amies, je ne m'en
262
défends pas; j'aime à rendre service. Eh bien, une remarque que j'ai faite: tout ce
qu'il accorde tourne à mal, ses faveurs semblent porter malheur au monde. Ainsi
cette pauvre Herminie Billecoq, une ancienne élève de Saint-Denis, séduite par
un officier, et pour laquelle il avait trouvé une dot; voilà qu'elle est accourue me
raconter une catastrophe ce matin, elle ne se marie plus, l'officier a filé, après
avoir croqué la dot... Entendez-vous, toujours pour les autres, jamais pour moi!
Je me suis avisée, ces temps derniers, quand je suis revenue de Coulonges avec
mon héritage, de lui signaler les manoeuvres de Mme Martineau. Je voulais, dans
le partage, la maison où je suis née, et cette femme s'est arrangée pour la
garder... Savez-vous quelle a été sa seule réponse? Il m'a répété à trois fois qu il
ne voulait plus s'occuper de cette vilaine histoire.»
Cependant, M. Béjuin, lui aussi, s'agitait. Il bégaya:
«Moi, c'est comme madame... Je ne lui ai rien demandé, jamais, jamais! Tout ce
qu'il a pu faire, c'est malgré moi, c'est sans que je le sache. Il profite de ce qu'on
ne dit rien pour vous accaparer, oui, le mot est juste, vous accaparer...»
Sa voix s'éteignit dans un bredouillement. Et tous quatre, ils continuaient à
hocher la tête. Puis, ce fut M. Kahn qui recommença d'une voix solennelle:
«La vérité, voyez-vous, la voici... Rougon est un ingrat. Vous vous souvenez du
temps où nous battions tous le pavé de Paris pour le pousser au ministère. Hein!
nous sommes-nous assez dévoués à sa cause, au point d'en perdre le boire et le
manger? À cette époque-là, il a contracté une dette que sa vie entière ne
réussirait pas à payer. Parbleu! aujourd'hui, la reconnaissance lui est lourde, et il
nous lâche. Ça devait arriver.
Oui, oui, il nous doit tout! crièrent les autres. Il nous en récompense joliment!»
Pendant un instant, ils l'écrasèrent sous l'énumération de leurs bienfaits;
lorsqu'un d'eux se taisait, un autre rappelait un détail plus accablant encore.
Pourtant, le colonel, tout d'un coup, s'inquiéta de son fils Auguste, le jeune
homme n'était plus dans la chambre. À ce moment, un bruit étrange vint du
cabinet de toilette, une sorte de barbotement doux et continu. Le colonel se hâta
d'aller voir, et il trouva Auguste très intéressé par la baignoire qu'Antonia avait
oublié de vider. Des ronds de citron, dont Clorinde s'était servie pour ses ongles,
flottaient. Auguste, trempant ses doigts, les flairait, avec une sensualité de
collégien.
«Il est insupportable, ce petit! disait à demi-voix Clorinde. Il fouille partout.
Mon Dieu! continua doucement Mme Correur, qui semblait avoir attendu la
sortie du colonel, ce dont Rougon manque surtout, c'est de tact... Ainsi, entre
263
nous, pendant que le brave colonel n'est pas là, Rougon a eu le plus grand tort
de prendre ce jeune homme au ministère, en passant par-dessus les formalités.
On ne rend pas à ses amis de ces sortes de services. On se déconsidère.»
Mais Clorinde l'interrompit, murmurant:
«Chère dame, allez donc voir ce qu'ils font.»
M. Kahn souriait. Quand Mme Correur ne fut plus là, il baissa la voix à son tour.
«Elle est charmante!... Le colonel a été comblé par Rougon. Mais, vraiment, elle
n'a guère à se plaindre. Rougon s'est absolument compromis pour elle, dans
cette fâcheuse affaire Martineau. Il a fait preuve là de bien de moralité. On ne
tue pas un homme pour être agréable à une vieille connaissance, n'est-ce pas?»
Il s'était levé, il marchait à petits pas. Puis, il retourna à l'antichambre prendre
son porte-cigares dans son paletot. Le colonel et Mme Correur rentraient.
«Tiens! Kahn s'est envolé», dit le colonel.
Et, sans transition, il s'écria:
«Nous pouvons échiner Rougon, nous autres. Seulement, je trouve que Kahn
devrait faire le mort, Je n'aime pas les gens sans coeur, moi, Tout à l'heure, j'ai
évité de parler. Mais dans ce café où j'ai passé l'après-midi, on disait très
carrément que Rougon tombait pour avoir prêté son nom à cette grande flouerie
du chemin de fer de Niort à Angers. On ne manque pas de nez à ce point-là! Cet
imbécile de gros homme qui va tirer des pétards et prononcer des discours d'une
lieue, dans lesquels il se permet même d'engager la responsabilité de l'empereur!
... Voilà, mes bons amis! C'est Kahn qui nous a fichus en plein gâchis. Hein,
Béjuin, c'est aussi votre opinion?»
M. Béjuin approuva vivement de la tête. Il avait déjà donné toute son adhésion
aux paroles de Mme Correur et de M. Kahn. Clorinde, la tête toujours renversée,
s'amusait à mordre le gland de sa cordelière, qu'elle promenait sur sa figure
comme pour se chatouiller; et elle ouvrait de grands yeux qui riaient
silencieusement en l'air.
«Chut!» souffla-t-elle.
M. Kahn rentrait, en coupant un cigare du bout des dents. Il l'alluma, jeta trois
ou quatre grosses bouffées; on fumait dans la chambre de la jeune femme. Puis il
reprit, continuant la conversation, concluant:
«Enfin, si Rougon prétend avoir ébranlé son pouvoir pour nous servir, je déclare
que je nous trouve au contraire horriblement compromis par sa protection. Il a
264
une façon brutale de pousser les gens qui leur casse le nez contre les murs...
D'ailleurs, avec ses coups de poing à assommer les boeufs, le voilà de nouveau
par terre. Merci! je n'ai pas envie de le ramasser une seconde fois! Quand un
homme ne sait pas ménager son crédit, c'est qu'il n'a pas des idées nettes. Il nous
compromet, entendez-vous, il nous compromet!... Moi, ma foi! j'ai de trop
lourdes responsabilités, je l'abandonne.»
Il hésitait pourtant, sa voix faiblissait, tandis que le colonel. et Mme Correur
baissaient la tête sans doute pour éviter de se prononcer aussi nettement. En
somme, Rougon était toujours au ministère; puis, à le quitter, il aurait fallu
pouvoir s'appuyer sur une autre toute-puissance.
«Il n'y a pas que le gros homme », dit négligemment Clorinde.
Ils la regardaient, espérant un engagement plus formel. Mais elle eut un simple
geste, comme pour leur demander un peu de patience. Cette promesse tacite
d'un crédit tout neuf, dont les bienfaits pleuvraient sur eux, était au fond la
grande raison de leur assiduité aux jeudis et aux dimanches de la jeune femme.
Ils flairaient un prochain triomphe, dans cette chambre aux odeurs violentes.
Croyant avoir usé Rougon à satisfaire leurs premiers rêves, ils attendaient
l'avènement de quelque pouvoir jeune, qui contenterait leurs rêves nouveaux,
extraordinairement multipliés et élargis.
Cependant, Clorinde s'était relevée sur ses coussins. Accoudée au bras de la
causeuse, elle se pencha brusquement vers Pozzo, lui souffla dans le cou, avec
des rires aigus, comme prise d'une folie heureuse. Quand elle était très contente,
elle avait de ces joies soudaines d'enfant. Pozzo, dont la main semblait s'être
endormie sur la guitare, renversa la tête en montrant ses dents de bel Italien, et il
frissonnait comme chatouillé par la caresse de ce souffle, tandis que la jeune
femme riait plus haut, soufflait plus fort, pour lui faire demander grâce. Puis,
après l'avoir querellé en italien, elle ajouta; en se tournant vers Mme Correur:
«Il faut qu'il chante, n'est-ce pas?... S'il chante, je ne soufflerai plus, je le laisserai
tranquille... Il a fait une chanson bien jolie.»
Alors, ils demandèrent tous la chanson. Pozzo se remit à gratter sa guitare; et il
chanta, les yeux sur Clorinde. C'était un murmure passionné, accompagné de
petites notes légères; les paroles italiennes ne s'entendaient pas, soupirées,
tremblées; au dernier couplet, sans doute un couplet de souffrance amoureuse,
Pozzo, qui prenait une voix sombre, resta la bouche souriante, d'un air de
ravissement dans le désespoir.
265
Quand il se tut, on l'applaudit beaucoup. Pourquoi ne faisait-il pas éditer ces
choses charmantes? Sa situation dans la diplomatie n'était pas un obstacle.
«J'ai connu un capitaine qui a fait jouer un opéra comique, dit le colonel Jobelin,
On ne l'en a pas plus mal regardé au régiment.
Oui, mais dans la diplomatie..., murmura Mme Correur en hochant la tête.
Mon Dieu! non, je crois que vous vous trompez, déclara M. Kahn. Les
diplomates sont comme les autres hommes. Plusieurs cultivent les arts
d'agrément.»
Clorinde avait lancé un léger coup de pied dans le flanc de Pozzo, en lui donnant
un ordre à demi-voix. Il se leva, jeta la guitare sur un tas de vêtements. Et quand
il revint, au bout de cinq minutes, il était suivi d'Antonia portant un plateau où se
trouvaient des verres et une carafe; lui, tenait un sucrier qui n'avait pu trouver
place sur le plateau. Jamais on ne buvait autre chose que de l'eau sucrée chez la
jeune femme ; encore les familiers de la maison savaient-ils lui faire plaisir
lorsqu'ils prenaient de l'eau pure.
«Eh bien, qu'y a-t-il?» dit-elle en se tournant vers le cabinet de toilette, où une
porte grinçait.
Puis, comme se souvenant, elle s'écria:
«Ah! c'est maman... Elle était couchée.»
En effet, c'était la comtesse Balbi, enveloppée dans une robe de chambre de
laine noire; elle avait noué sur sa tête un lambeau de dentelle, dont les bouts
s'enroulaient à son cou. Flaminio, le grand laquais à longue barbe, à mine de
bandit, la soutenait par-derrière, la portait presque entre ses bras. Et elle semblait
n'avoir pas vieilli, la face blanche, gardant son sourire continu d'ancienne reine
de beauté.
«Attends, maman! reprit Clorinde. Je vais te donner ma chaise longue. Moi, je
m'allongerai sur le lit... Je ne suis pas bien. J'ai une bête qui est entrée. Voilà
qu'elle recommence à me mordre.»
Il y eut tout un déménagement. Pozzo et Mme Correur conduisirent la jeune
femme à son lit; mais il fallut tirer les couvertures et taper les oreillers. Pendant
ce temps, la comtesse Balbi se coucha sur la chaise longue. Derrière elle,
Flaminio resta debout, noir, muet, couvant d'un regard abominable les
personnes qui se trouvaient là.
266
«Ça ne vous fait rien que je me couche, n'est-ce pas? répétait la jeune femme. Je
suis beaucoup mieux couchée... Je ne vous renvoie pas, au moins? Il faut rester.»
Elle s'était allongée, le coude enfoncé dans un oreiller, étalant sa blouse noire,
dont l'ampleur faisait sur la couverture blanche une mare d'encre. Personne,
d'ailleurs, ne songeait à s'en aller. Mme Correur causait à demi-voix avec Pozzo
de la perfection des formes de Clorinde, qu'ils venaient de soutenir. M. Kahn, M.
Béjuin et le colonel présentaient leurs compliments à la comtesse. Celle-ci
s'inclinait avec son sourire. Puis, sans se retourner, de temps à autre, elle disait,
d'une voix très douce:
«Flaminio!»
Le grand laquais comprenait, soulevait un coussin, apportait un tabouret, tirait
de sa poche un flacon d'odeur, de son air farouche de brigand en habit noir.
À ce moment, Auguste commit un malheur. Il avait rôdé dans les trois pièces,
s'était arrêté à tous les chiffons de femme qui traînaient. Puis, commençant à
s'ennuyer, il avait eu l'idée de boire des verres d'eau sucrée coup sur coup.
Clorinde le surveillait depuis un instant, regardant le sucrier se vider, lorsqu'il
cassa le verre, dans lequel il tapait la cuiller violemment.
«C'est le sucre! il en met trop! cria-t-elle.
Imbécile! dit le colonel. Tu ne peux pas boire de l'eau tranquillement?... Matin
et soir, un grand verre. Il n'y a rien de meilleur. Ça préserve de toutes les
maladies.»
Heureusement, M. Bouchard entra. Il venait un peu tard, à dix heures passées,
parce qu'il avait dû dîner en ville. Et il parut surpris de ne pas trouver là sa
femme.
«M. d'Escorailles s'était chargé de l'amener, dit-il, et j'avais promis de la
reprendre en passant.»
Au bout d'une demi-heure, en effet, Mme Bouchard arriva, accompagnée de M.
d'Escorailles et de M. La Rouquette. Après une brouille d'une année, le jeune
marquis s'était remis avec la jolie blonde; maintenant, leur liaison tournait à
l'habitude, ils se reprenaient pour huit jours, ne pouvaient s'empêcher de se
pincer et de s'embrasser derrière les portes, lorsqu'ils se rencontraient. Cela allait
de soi, naturellement, avec des renouveaux de désir très vifs. Comme ils venaient
chez les Delestang en voiture découverte, ils avaient rencontré M. La Rouquette.
Et tous les trois s'en étaient allés au Bois, riant haut, lâchant des plaisanteries
risquées; même M. d'Escorailles avait cru un moment rencontrer la main du
267
député, derrière la taille de Mme Bouchard. Quand ils entrèrent, ils apportèrent
une bouffée de gaieté, la fraîcheur des allées noires du Bois, le mystère des
feuilles endormies, où s'étouffait la polissonnerie de leurs rires.
«Oui, nous revenons du lac, dit M. La Rouquette. Ma parole! on m'a débauché...
Je rentrais bien tranquillement travailler.»
Il redevint subitement sérieux. Pendant la dernière session, il avait prononcé un
discours à la Chambre sur une question d'amortissement, après un grand mois
d'études spéciales; et, depuis lors, il prenait des allures posées d'homme marié,
comme s'il avait enterré sa vie de garçon à la tribune. Kahn l'emmena au fond de
la chambre, en murmurant:
«À propos, vous qui êtes bien avec Marsy...»
Leurs voix se perdirent, Ils causèrent bas. Cependant, la jolie Mme Bouchard,
qui avait salué la comtesse, s'était assise devant le lit, gardant dans sa main la
main de Clorinde, la plaignant beaucoup, d'une voix flûtée. M. Bouchard,
debout, digne et correct, s'écria tout à coup, au milieu des conversations
étouffées:
«Je ne vous ai pas conté?... Il est gentil, le gros homme !»
Et, avant de s'expliquer, il parla amèrement de Rougon, comme les autres. On ne
pouvait plus lui rien demander, il n'était même plus poli; et M. Bouchard tenait
avant tout à la politesse. Puis, lorsqu'on lui demanda ce que Rougon lui avait fait,
il finit par répondre:
«Moi, je n'aime pas les injustices... C'est pour un des employés de ma division,
Georges Duchesne; vous le connaissez, vous l'avez vu chez moi. Il est plein de
mérite, ce garçon! Nous le recevons comme notre enfant. Ma femme l'aime
beaucoup, parce qu'il est de son pays... Alors, dernièrement, nous complotions
ensemble de faire nommer Duchesne sous-chef. L'idée était de moi, mais tu
l'approuvais, n'est-ce pas, Adèle?»
Mme Bouchard, l'air gêné, se pencha davantage vers Clorinde, pour éviter les
regards de M. d'Escorailles, qu'elle sentait fixés sur elle.
«Eh bien, continua le chef de division, vous ne savez pas de quelle façon le gros
homme a accueilli ma demande?... Il m'a regardé un bon moment en silence, de
son air blessant, vous savez. Ensuite, il m'a carrément refusé la nomination. Et
comme je revenais à la charge, il m'a dit, avec un sourire: «Monsieur Bouchard,
n'insistez pas, vous me faites de la peine; il y a des raisons graves...» Impossible
268
d'en tirer autre chose. Il a bien vu que j'étais furieux, car il m'a prié de le rappeler
au bon souvenir de ma femme... N'est-ce pas, Adèle?»
Mme Bouchard avait justement eu dans la soirée une explication vive avec M.
d'Escorailles, au sujet de ce Georges Duchesne. Elle crut devoir dire, d'un ton
d'humeur:
«Mon Dieu! M. Duchesne attendra... Il n'est pas si intéressant!»
Mais le mari s'entêtait.
«Non, non, il a mérité d'être sous-chef, il sera sous-chef! Je perdrai plutôt mon
nom... Moi, je veux qu'on soit juste!»
On dut le calmer. Clorinde, distraite, tâchait d'entendre la conversation de M.
Kahn et de M. La Rouquette, réfugiés au pied de son lit, Le premier expliquait sa
situation à mots couverts, Sa grande entreprise du chemin de fer de Niort à
Angers se trouvait en pleine déconfiture. Les actions avaient commencé par faire
quatre-vingts francs de prime à la Bourse, avant qu'un seul coup de pioche fût
donné. Embusqué derrière sa fameuse compagnie anglaise, M. Kahn s'était livré
aux spéculations les plus imprudentes. Et, aujourd'hui, la faillite allait éclater, si
quelque main puissante ne le ramassait dans sa chute.
«Autrefois, murmurait-il, Marsy m'avait offert de vendre l'affaire à la Compagnie
de l'Ouest. Je suis tout prêt à rentrer en pourparlers. Il suffirait d'obtenir une
loi...»
Clorinde les appela discrètement d'un geste. Et, penchés tous deux au-dessus du
lit, ils causèrent longuement avec elle. Marsy n'avait pas de rancune. Elle lui
parlerait. Elle lui offrirait le million qu'il demandait, l'année précédente, pour
appuyer la demande de concession. Sa situation de président du Corps législatif
lui permettrait d'obtenir très aisément la loi nécessaire.
«Allez, il n'y a encore que Marsy si l'on veut le succès de ces sortes d'affaires, dit-
elle en souriant. Quand on se passe de lui pour en lancer une, on est bientôt
forcé de l'appeler, pour le supplier d'en raccommoder les morceaux.»
Dans la chambre, maintenant, tout le monde parlait à la fois, très haut, Mme
Correur expliquait son dernier désir à Mme Bouchard: aller mourir à Coulonges,
dans la maison de sa famille; et elle s'attendrissait sur les lieux où elle était née,
elle forcerait bien Mme Martineau à lui rendre cette maison toute pleine des
souvenirs de son enfance. Les invités, fatalement, revenaient à Rougon: M.
d'Escorailles racontait la colère de son père et de sa mère qui lui avaient écrit de
rentrer au Conseil d'État, de briser avec le ministre, en apprenant les abus de
269
pouvoir de celui-ci; le colonel racontait comment le gros homme s'était
absolument refusé à demander pour lui à l'empereur une situation dans les palais
impériaux; M. Béjuin lui-même se lamentait de ce que Sa Majesté n'était pas
venue visiter la cristallerie de Saint-Florent, lors de son dernier voyage à Bourges,
malgré l'engagement formel pris par Rougon d'obtenir cette faveur. Et, au milieu
de cette rage de paroles, la comtesse Balbi, sur la chaise longue, souriait,
regardait ses mains encore potelées, répétait doucement:
«Flaminio!»
Le grand diable de domestique avait sorti de la poche de son gilet une toute
petite boîte d'écaille pleine de pastilles à la menthe. La comtesse les croquait avec
des mines de vieille chatte gourmande.
Vers minuit seulement, Delestang rentra. Quand on le vit soulever la portière du
boudoir, un profond silence se fit, tous les cous s'allongèrent. Mais la portière
était retombée, personne ne le suivait. Alors, après une nouvelle attente de
quelques secondes, des exclamations partirent:
«Vous êtes seul?
Vous ne l'amenez donc pas?
Vous avez donc perdu le gros homme en route?»
Et il y eut un soulagement. Delestang expliqua que Rougon, très fatigué, venait
de le quitter au coin de la rue Marbeuf.
«Il a bien fait, dit Clorinde en se couchant tout à fait sur le lit. Il est si peu
amusant!»
Ce fut le signal d'un nouveau déchaînement de plaintes et d'accusations.
Delestang protestait, lançait des: Permettez! permettez! Il affectait d'ordinaire de
défendre Rougon. Quand on le laissa parler, il dit d'une voix mesurée:
«Sans doute il aurait pu mieux agir envers certains de ses amis. Mais il n'en reste
pas moins une grande intelligence... Quant à moi, je lui serai éternellement
reconnaissant...
Reconnaissant de quoi? cria M. Kahn courroucé.
Mais de tout ce qu'il a fait...»
On lui coupa violemment la parole. Rougon n'avait jamais rien fait pour lui. Où
prenait-il que Rougon eût fait quelque chose?
270
«Vous êtes étonnant! dit le colonel. On ne pousse pas la modestie à ce point-là!
... Mon cher ami, vous n'aviez besoin de personne. Parbleu! vous êtes monté par
vos propres forces.»
Alors, on célébra les mérites de Delestang. Sa ferme modèle de la Chamade était
une création hors ligne, qui révélait depuis longtemps en lui les aptitudes d'un
bon administrateur et d'un homme d'État véritablement doué. Il avait le coup
d'oeil prompt, l'intelligence nette, la main énergique sans rudesse. D'ailleurs,
l'empereur ne l'avait-il pas distingué, dès le premier jour? Il se rencontrait sur
presque tous les points avec Sa Majesté.
«Laissez donc! finit par déclarer M. Kahn, c'est vous qui soutenez Rougon. Si
vous n'étiez pas son ami, si vous ne l'appuyiez pas dans le conseil, il y a quinze
jours au moins qu'il serait par terre.»
Pourtant, Delestang protestait encore. Certainement, il n'était pas le premier
venu; mais il fallait rendre justice aux qualités de tout le monde. Ainsi, le soir
même, chez le garde des Sceaux, dans une question de viabilité très embrouillée,
Rougon venait de montrer une clarté d'aperçu extraordinaire.
«Oh! la souplesse d'un avoué retors», murmura M. La Rouquette d'un air de
dédain.
Clorinde n'avait point encore ouvert les lèvres. Des regards se tournaient vers
elle, sollicitant le mot que chacun attendait. Elle roulait doucement la tête sur
l'oreiller, comme pour se gratter la nuque. Elle dit enfin, en parlant de son mari,
sans le nommer:
«Oui, grondez-le... Il faudra le battre, le jour où l'on voudra le mettre à sa vraie
place.
La situation de ministre de l'Agriculture et du Commerce est tout à fait
secondaire», fit remarquer M. Kahn, afin de brusquer les choses.
C'était toucher à une plaie vive. Clorinde souffrait de voir son mari parqué dans
ce qu'elle appelait «un petit ministère». Elle s'assit brusquement sur son séant, en
lâchant le mot attendu:
«Eh! il sera à l'Intérieur quand nous voudrons!»
Delestang voulut parler. Mais tous s'étaient précipités, l'entourant d'un brouhaha
de ravissement. Alors, lui, sembla se déclarer vaincu. Peu à peu, une teinte rosée
montait à ses joues, une jouissance noyait sa face superbe. Mme Correur et Mme
Bouchard, à demi-voix, le trouvaient beau; la seconde surtout, avec le goût
pervers des femmes pour les hommes chauves, regardait passionnément son
271
crâne nu. M. Kahn, le colonel et les autres, avaient des coups d'oeil, de petits
gestes, des mots rapides, pour dire le cas énorme qu'ils faisaient de sa force. Ils
s'aplatissaient devant le plus sot de la bande, ils s'admiraient en lui. Ce maître-là,
au moins, serait docile et ne les compromettrait pas. Ils pouvaient impunément
le prendre pour dieu, sans craindre sa foudre.
«Vous le fatiguez», fit remarquer la jolie Mme Bouchard de sa voix tendre.
On le fatiguait! Ce fut une commisération générale. En effet, il était un peu pâle,
ses yeux se fermaient, Pensez donc! quand on travaille depuis le matin cinq
heures! Rien ne brise comme les travaux de tête. Et avec une douce violence, on
exigea qu'il allât se coucher. Il obéit docilement, il se retira, après avoir posé un
baiser sur le front de sa femme.
«Flaminio!» murmura la comtesse.
Elle aussi voulait se mettre au lit. Elle traversa la chambre au bras du
domestique, en envoyant à chacun un petit salut de la main. Dans le cabinet de
toilette, on entendit Flaminio jurer, parce que la lampe s'était éteinte.
Il était une heure. On parla de se retirer. Mais Clorinde assurait qu'elle n'avait pas
sommeil, qu'on pouvait rester. Pourtant personne ne se rassit. La lampe du
boudoir venait également de s'éteindre; une forte odeur d'huile se répandait. On
eut beaucoup de peine à retrouver de menus objets, un éventail, la canne du
colonel, le chapeau de Mme Bouchard. Clorinde, tranquillement allongée,
empêcha Mme Correur de sonner Antonia; la femme de chambre se couchait à
onze heures. Enfin, on partait, quand le colonel s'aperçut qu'il oubliait Auguste;
le jeune homme dormait sur le canapé du boudoir, la tête appuyée sur une robe
roulée en tampon; on le gronda de n'avoir pas remonté la lampe. Dans l'ombre
de l'escalier, où le gaz baissé agonisait, Mme Bouchard eut un léger cri; son pied
avait tourné, disait-elle, Et, comme tout ce monde descendait prudemment le
long de la rampe, de grands rires vinrent de la chambre de Clorinde, où Pozzo
s'était attardé; sans doute elle lui soufflait dans le cou.
Chaque jeudi et chaque dimanche, les soirées se ressemblaient. Au-dehors, le
bruit courait que Mme Delestang avait un salon politique. On s'y montrait très
libéral, on y battait en brèche l'administration autoritaire de Rougon. Toute la
bande était passée au rêve d'un empire humanitaire, élargissant peu à peu et à
l'infini le cercle des libertés publiques. Le colonel, à ses moments perdus,
rédigeait des statuts pour des associations d'ouvriers; M. Béjuin parlait de créer
une cité, autour de sa cristallerie de Saint-Florent; M. Kahn, pendant des heures,
entretenait Delestang du rôle démocratique des Bonaparte dans la société
moderne. Et, à chaque nouvel acte de Rougon, il y avait des protestations
272
indignées, des terreurs patriotiques de voir la France sombrer aux mains d'un tel
homme. Un jour, Delestang soutint que l'empereur était le seul républicain de
l'époque. La bande affectait des allures de secte religieuse apportant le salut.
Maintenant, elle complotait d'une façon ouverte le renversement du gros
homme, pour le plus grand bien du pays.
Cependant, Clorinde ne se hâtait pas. On la trouvait étendue sur tous les canapés
de son appartement, distraite, les yeux en l'air, étudiant les coins du plafond.
Quand les autres criaient et piétinaient d'impatience autour d'elle, elle avait une
figure muette, un jeu lent de paupières pour les inviter à plus de prudence. Elle
sortait moins, s'amusait à s'habiller en homme avec sa femme de chambre, sans
doute afin de tuer le temps. Elle s'était prise brusquement de tendresse pour son
mari, l'embrassait devant le monde, lui parlait en zézayant, témoignait des
inquiétudes très vives pour sa santé qui était excellente. Peut-être voulait-elle
cacher ainsi l'empire absolu, la surveillance continue, qu'elle exerçait sur lui. Elle
le guidait dans ses moindres actions, lui faisait chaque matin la leçon, comme à
un écolier dont on se méfie. Delestang se montrait d'ailleurs d'une obéissance
absolue. Il saluait, souriait, se fâchait, disait noir, disait blanc, selon la ficelle
qu'elle avait tirée Dès qu'il n'était plus monté, il revenait de lui-même se remettre
entre ses mains, pour qu'elle l'accommodât. Et il restait supérieur.
Clorinde attendait. M. Beulin-d'Orchère, qui évitait de venir le soir, la voyait
souvent pendant la journée. Il se plaignait amèrement de son beau-frère,
l'accusait de travailler à la fortune d'une foule d'étrangers; mais cela se passait
toujours ainsi, on se moquait bien des parents! Rougon seul pouvait détourner
l'empereur de lui confier les Sceaux, par crainte d'avoir à partager son influence
dans le conseil. La jeune femme fouettait sa rancune. Puis, elle parlait à demi-
mot du prochain triomphe de son mari, en lui donnant la vague espérance d'être
compris dans la nouvelle combinaison ministérielle. En somme, elle se servait de
lui pour savoir ce qui se passait chez Rougon. Par une méchanceté de femme,
elle aurait voulu voir ce dernier malheureux en ménage; et elle poussait le
magistrat à faire épouser sa querelle par sa soeur. Il dut essayer, regretter tout
haut un mariage dont il ne tirait aucun profit; mais il échoua sans doute, devant
la placidité de Mme Rougon. Son beau-frère, disait-il, était très nerveux depuis
quelque temps. Il insinuait qu'il le croyait mûr pour la chute; et il regardait la
jeune femme fixement, il lui racontait des faits caractéristiques, d'un air aimable
de causeur colportant sans malice les cancans du monde. Pourquoi donc
n'agissait-elle pas, si elle était maîtresse? Elle, paresseusement, s'allongeait
davantage, prenait une mine de personne enfermée chez elle par un temps de
pluie, se résignant dans l'attente d'un rayon de soleil.
273
Pourtant, aux Tuileries, la puissance de Clorinde grandissait. On causait à voix
basse du vif caprice que Sa Majesté éprouvait pour elle. Dans les bals, aux
réceptions officielles, partout où l'empereur la rencontrait, il tournait autour de
ses jupes de son pas oblique, lui regardait dans le cou, lui parlait de près, avec un
lent sourire. Et, disait-on, elle n'avait encore rien accordé, pas même le bout des
doigts. Elle jouait son ancien jeu de fille à marier, très provocante, libre, disant
tout, montrant tout, mais continuellement sur ses gardes, se dérobant juste à la
minute voulue. Elle semblait laisser mûrir la passion du souverain, guetter une
circonstance, ménager l'heure où il ne pourrait plus rien lui refuser, afin d'assurer
le triomphe de quelque plan longuement conçu.
Ce fut vers cette époque qu'elle se montra tout d'un coup très tendre à l'égard de
M. de Plouguern. Il y avait, depuis plusieurs mois, de la brouille entre eux. Le
sénateur, fort assidu auprès d'elle, et qui venait assister presque chaque matin à
son lever, s'était un beau jour fâché de se voir consigné à la porte de son cabinet,
lorsqu'elle faisait sa toilette. Elle rougissait, prise d'un caprice de pudeur, ne
voulant plus être taquinée, gênée, disait-elle, par les yeux gris du vieillard où
s'allumaient des flammes jaunes. Mais lui, protestait, refusait de se présenter,
comme tout le monde, aux heures où sa chambre s'emplissait de visites. N'était-il
pas son père? ne l'avait-il pas fait sauter sur ses genoux toute petite? Et il
racontait avec un ricanement les corrections qu'il se permettait de lui administrer
jadis, les jupes relevées. Elle finit par rompre, un jour où, malgré les cris et les
coups de poing d'Antonia, il était entré pendant qu'elle se trouvait au bain.
Quand M. Kahn ou le colonel Jobelin lui demandait des nouvelles de M. de
Plouguern, elle répondait d'un air pincé:
«Il rajeunit, il n'a pas vingt ans... Je ne le vois plus.»
Puis, brusquement, on ne rencontra que M. de Plouguern chez elle. À toute
heure, il était là, dans les coins du cabinet de toilette, au fond des trous intimes
de la chambre. Il savait où elle serrait son linge, lui passait une chemise ou une
paire de bas; même on l'avait surpris en train de lui lacer son corset. Clorinde
montrait le despotisme d'une jeune mariée.
«Parrain, va me chercher la lime à ongles, tu sais, dans le tiroir... Parrain, donne-
moi donc mon éponge...»
Ce mot de parrain était une caresse. Lui, maintenant, parlait très souvent du
comte Balbi, précisant les détails de la naissance de Clorinde. Il mentait, disait
avoir connu la mère de la jeune femme au troisième mois de sa grossesse. Et
lorsque la comtesse, avec son rire éternel sur sa face usée, se trouvait là, dans la
chambre, au moment du lever de Clorinde, il adressait à la vieille dame des
274
regards d'intelligence, attirait d'un clignement d'yeux son attention sur une
épaule nue, sur un genou à demi découvert.
«Hein? Léonora, murmurait-il, tout votre portrait!»
La fille lui rappelait la mère. Son visage osseux flambait. Souvent, il allongeait ses
mains sèches, prenait Clorinde, se serrait contre elle, pour lui conter quelque
ordure. Cela le satisfaisait. Il était voltairien, niait tout, combattait les derniers
scrupules de la jeune femme, en disant avec son ricanement de poulie mal
graissée:
«Mais, bête, c'est permis... Quand ça fait plaisir, c'est permis.»
On ne sut jamais jusqu'où les choses allèrent entre eux. Clorinde avait alors
besoin de M. de Plouguern; elle lui réservait un rôle dans le drame qu'elle rêvait.
D'ailleurs, il lui arrivait parfois d'acheter ainsi des amitiés dont elle ne se servait
plus ensuite, si elle venait à changer de plan. C'était, à ses yeux, comme une
poignée de main donnée à la légère et sans profit. Elle avait ce beau dédain de
ses faveurs qui déplaçait en elle l'honnêteté commune et lui faisait mettre ses
fiertés autre part.
Cependant, son attente se prolongeait. Elle causait à mots couverts, avec M. de
Plouguern, d'un événement vague, indéterminé, trop lent à se produire. Le
sénateur semblait chercher des combinaisons, d'un air absorbé de joueur
d'échecs; et il hochait la tête, il ne trouvait sans doute rien. Quant à elle, les rares
jours où Rougon venait encore la voir, elle se disait lasse, elle parlait d'aller en
Italie passer trois mois. Puis, les paupières à demi closes, elle l'examinait d'un
mince regard luisant. Un sourire de cruauté raffinée pinçait ses lèvres. Elle aurait
pu tenter déjà de l'étrangler entre ses doigts effilés; mais elle voulait l'étrangler
net; et c'était une jouissance, cette longue patience qu'elle mettait à regarder
pousser ses ongles. Rougon, toujours très préoccupé, lui donnait des poignées de
main distraites, sans remarquer la fièvre nerveuse de sa peau. Il la croyait plus
raisonnable, la complimentait d'obéir à son mari.
«Vous voilà presque comme je vous voulais, disait-il. Vous avez bien raison, les
femmes doivent rester tranquilles chez elles.»
Et elle criait, avec un rire aigu, quand il n'était plus là:
«Mon Dieu! qu'il est bête!... Et il trouve les femmes bêtes, encore!»
Enfin, un dimanche soir, vers dix heures, au moment où toute la bande était
réunie dans la chambre de Clorinde, M. de Plouguern entra d'un air triomphant.
275
«Eh bien, demanda-t-il en affectant une grande indignation, vous connaissez le
nouvel exploit de Rougon?... Cette fois, la mesure est comble.»
On s'empressa autour de lui. Personne ne savait rien.
«Une abomination! reprit-il, les bras en l'air. On ne comprend pas qu'un ministre
descende si bas...»
Et il raconta d'un trait l'aventure. Les Charbonnel, en arrivant à Faverolles pour
prendre possession de l'héritage du cousin Chevassu, avaient fait grand bruit de
la prétendue disparition d'une quantité considérable d'argenterie. Ils accusaient la
bonne chargée de la garde de la maison, femme très dévote; à la nouvelle de
l'arrêt rendu par le Conseil d'État, cette malheureuse devait s'être entendue avec
les soeurs de la Sainte-Famille, et avoir transporté au couvent tous les objets de
valeur faciles à cacher, Trois jours après, ils ne parlaient plus de la bonne;
c'étaient les soeurs elles-mêmes qui avaient dévalisé leur maison. Cela faisait dans
la ville un scandale épouvantable. Mais le commissaire refusait d'opérer une
descente au couvent, lorsque, sur une simple lettre des Charbonnel, Rougon
avait télégraphié au préfet de donner des ordres pour qu'une visite domiciliaire
eût lieu immédiatement.
«Oui, une visite domiciliaire, cela est en toutes lettres dans la dépêche, dit M. de
Plouguern en terminant. Alors, on a vu le commissaire et deux gendarmes
bouleverser le couvent. Ils y sont restés cinq heures. Les gendarmes ont voulu
tout fouiller... Imaginez-vous qu'ils ont mis le nez jusque dans les paillasses des
soeurs...
Les paillasses des soeurs, oh! c'est indigne! s'écria Mme Bouchard révoltée.
Il faut manquer tout à fait de religion, déclara le colonel.
Que voulez-vous, soupira à son tour Mme Correur, Rougon n'a jamais
pratiqué... J'ai si souvent tenté en pure perte de le réconcilier avec Dieu!»
M. Bouchard et M. Béjuin hochaient la tête d'un air désespéré, comme s'ils
venaient d'apprendre quelque catastrophe sociale qui leur faisait douter de la
raison humaine. M. Kahn demanda, en frottant rudement son collier de barbe:
«Et, naturellement, on n'a rien trouvé chez les soeurs?
Absolument rien!» répondit M. de Plouguern.
Puis, il ajouta d'une voix rapide:
276
«Une casserole en argent, je crois, deux timbales, un porte-huilier, des bêtises,
des cadeaux que l'honorable défunt, vieillard d'une grande piété, avait faits aux
soeurs pour les récompenser de leurs bons soins pendant sa longue maladie.
Oui, oui, évidemment», murmurèrent les autres.
Le sénateur n'insista pas. Il reprit d'un ton très lent, en accentuant chaque phrase
d'un petit claquement de main:
«La question est ailleurs. Il s'agit du respect dû à un couvent, à une de ces saintes
maisons, où se sont réfugiées toutes les vertus chassées de notre société impie.
Comment veut-on que les masses soient religieuses, si les attaques contre la
religion partent de si haut? Rougon a commis là un véritable sacrilège, dont il
devra rendre compte... Aussi la bonne société de Faverolles est-elle indignée.
Mgr Rochart, l'éminent prélat, qui a toujours témoigné aux soeurs une tendresse
particulière, est immédiatement parti pour Paris, où il vient demander justice.
D'autre part, au Sénat, on était toujours très irrité, on parlait de soulever un
incident, sur les quelques détails que j'ai pu fournir. Enfin l'impératrice elle-
même...»
Tous tendirent le cou.
«Oui, l'impératrice a su cette déplorable histoire par Mme de Llorentz, qui la
tenait de notre ami La Rouquette, auquel je l'avais racontée. Sa Majesté s'est
écriée: "M. Rougon n'est plus digne de parler au nom de la France."
Très bien!» dit tout le monde.
Ce jeudi-là, ce fut, jusqu'à une heure du matin, l'unique sujet de conversation.
Clorinde n'avait pas ouvert la bouche. Aux premiers mots de M. de Plouguern,
elle s'était renversée sur sa chaise longue, un peu pâle, les lèvres pincées. Puis elle
se signa trois fois, rapidement, sans qu'on la vît, comme si elle remerciait le Ciel
de lui avoir accordé une grâce longtemps demandée. Ses mains eurent ensuite
des gestes de dévote furieuse au récit de la visite domiciliaire. Peu à peu, elle était
devenue très rouge. Les yeux en l'air, elle s'absorba dans une rêverie grave.
Alors, pendant que les autres discutaient, M. de Plouguern s'approcha d'elle,
glissa une main au bord de son corsage, pour lui pincer familièrement le sein. Et,
avec son ricanement sceptique, du ton libre d'un grand seigneur qui a roulé dans
tous les mondes, il souffla à l'oreille de la jeune femme :
«Il a touché au Bon Dieu, il est foutu!»
277
Chapitre XIII
Rougon, pendant huit jours, entendit monter contre lui une clameur croissante.
On lui aurait tout pardonné, ses abus de pouvoir, les appétits de sa bande,
l'étranglement du pays; mais avoir envoyé des gendarmes retourner les paillasses
des soeurs, c'était un crime si monstrueux, que les dames, à la cour, affectaient un
petit tremblement sur son passage. Mgr Rochart faisait, aux quatre coins du
monde officiel, un tapage terrible; il était allé jusqu'à l'impératrice, disait-on.
D'ailleurs, le scandale devait être entretenu par une poignée de gens habiles; des
mots d'ordre circulaient; les mêmes bruits s'élevaient de tous les côtés à la fois,
avec un ensemble singulier. Au milieu de ces furieuses attaques, Rougon resta
d'abord calme et souriant. Il haussait ses fortes épaules, appelait l'aventure «une
bêtise». Il plaisantait même. À une soirée du garde des Sceaux, il laissa échapper:
«Je n'ai pourtant pas raconté qu'on a trouvé un curé dans une paillasse»; et, le
mot ayant couru, l'outrage et l'impiété étant au comble, il y eut une nouvelle
explosion de colère. Alors, lui, peu à peu, se passionna. On l'ennuyait, à la fin!
Les soeurs étaient des voleuses, puisqu'on avait découvert chez elles des
casseroles et des timbales d'argent. Et il se mit à vouloir pousser l'affaire, il
s'engagea davantage, parla de confondre tout le clergé de Faverolles devant les
tribunaux.
Un matin, de bonne heure, les Charbonnel se firent annoncer. Il fut très étonné,
il ne les savait pas à Paris. Dès qu'il les aperçut, il leur cria que les choses
marchaient bien; la veille, il avait encore envoyé des instructions au préfet pour
obliger le parquet à se saisir de l'affaire. Mais M. Charbonnel parut consterné,
Mme Charbonnel s'écria:
«Non, non, ce n'est pas cela... Vous êtes allé trop loin, monsieur Rougon. Vous
nous avez mal compris.»
Et tous deux se répandirent en éloges sur les soeurs de la Sainte-Famille.
C'étaient de bien saintes femmes. Ils avaient pu un instant plaider contre elles;
mais jamais, certes, ils n'étaient descendus jusqu'à les accuser de vilaines actions.
Tout Faverolles, d'ailleurs, leur aurait ouvert les yeux, tant les personnes de la
société y respectaient les bonnes soeurs.
«Vous nous feriez le plus grand tort, monsieur Rougon, dit Mme Charbonnel en
terminant, si vous continuiez à vous acharner ainsi contre la religion. Nous
sommes venus pour vous supplier de vous tenir tranquille... Dame! là-bas, ils ne
peuvent pas savoir, n'est-ce pas? Ils croyaient que nous vous poussions, et ils
auraient fini par nous jeter des pierres... Nous avons donné un beau cadeau au
couvent, un christ d'ivoire qui était pendu au pied du lit de notre pauvre cousin.
278
Enfin, conclut M. Charbonnel, vous êtes averti, ça vous regarde maintenant...
Nous autres, nous n'y sommes plus pour rien.»
Rougon les laissa parler. Ils avaient l'air très mécontents de lui, même ils
finissaient par hausser la voix. Un léger froid lui était monté à la nuque. Il les
regardait, pris subitement d'une lassitude, comme si un peu de sa force venait
encore de lui être enlevé. D'ailleurs, il ne discuta pas. Il les congédia, en leur
promettant de ne plus agir. Et, en effet, il laissa étouffer l'affaire.
Depuis quelques jours, il était sous le coup d'un autre scandale, auquel son nom
se trouvait mêlé indirectement. Un drame affreux avait eu lieu à Coulonges. Du
Poizat, entêté, voulant monter sur le dos de son père, selon l'expression de
Gilquin, était revenu un matin frapper à la porte de l'avare. Cinq minutes plus
tard, les voisins entendirent des coups de fusil dans la maison, au milieu de
hurlements épouvantables. Quand on entra, on trouva le vieillard étendu au pied
de l'escalier, la tête fendue; deux fusils déchargés gisaient au milieu du vestibule.
Du Poizat, livide, raconta que son père, en le voyant se diriger vers l'escalier,
s'était mis brusquement à crier au voleur, comme frappé de folie, et lui avait tiré
deux coups de feu, presque à bout portant; il montrait même le trou d'une balle
dans son chapeau. Puis, toujours d'après lui, son père, tombant à la renverse,
était allé se briser le crâne sur l'angle de la première marche. Cette mort tragique,
ce drame mystérieux et sans témoin soulevaient dans tout le département les
bruits les plus fâcheux. Les médecins constatèrent bien un cas d'apoplexie
foudroyante. Les ennemis du préfet n'en prétendaient pas moins que celui-ci
devait avoir poussé le vieux; et le nombre de ses ennemis grandissait chaque
jour, grâce à l'administration pleine de rudesse qui écrasait Niort sous un régime
de terreur. Du Poizat, les dents serrées, crispant ses poings d'enfant maladif,
restait blême et debout, arrêtant les commérages sur le pas des portes, d'un seul
regard de ses yeux gris, quand il passait. Mais il lui arriva un autre malheur; il lui
fallut casser Gilquin, compromis dans une vilaine histoire d'exonération militaire;
Gilquin, pour cent francs, s'engageait à exempter des fils de paysan; et tout ce
qu'on put faire, ce fut de le sauver de la police correctionnelle et de le renier.
Cependant, jusque-là, Du Poizat s'était appuyé fortement sur Rougon, dont il
engageait la responsabilité davantage à chaque nouvelle catastrophe. Il dut flairer
la disgrâce du ministre, car il vint à Paris sans l'avertir, très ébranlé lui-même,
sentant craquer ce pouvoir qu'il avait ruiné, cherchant déjà quelque main
puissante où se raccrocher. Il songeait à demander son changement de
préfecture, afin d'éviter une démission certaine. Après la mort de son père et la
coquinerie de Gilquin, Niort devenait impossible.
279
«J'ai rencontré M. Du Poizat dans le faubourg Saint-Honoré, à deux pas d'ici, dit
un jour Clorinde au ministre, par méchanceté. Vous n'êtes donc plus bien
ensemble?... Il a l'air furieux contre vous.»
Rougon évita de répondre. Peu à peu, ayant dû refuser plusieurs faveurs au
préfet, il avait senti un grand froid entre eux; maintenant, Ils s'en tenaient aux
simples relations officielles. D'ailleurs, la débandade était générale. Mme Correur
elle-même l'abandonnait. Certains soirs, il éprouvait de nouveau cette impression
de solitude, dont il avait souffert déjà autrefois, rue Marbeuf, lorsque sa bande
doutait de lui. Après ses journées si remplies, au milieu de la foule qui assiégeait
son salon, il se retrouvait seul, perdu, navré, Ses familiers lui manquaient. Un
impérieux besoin lui revenait de l'admiration continue du colonel et de M.
Bouchard, de la chaleur de vie dont l'entourait sa petite cour; jusqu'aux silences
de M. Béjuin qu'il regrettait. Alors, il tenta encore de ramener son monde; il se
fit aimable, écrivit des lettres, hasarda des visites. Mais les liens étaient rompus,
jamais il ne parvint à les avoir tous là, à ses côtés; s'il renouait d'un bout, quelque
fâcherie, à l'autre bout, cassait le fil; et il restait quand même incomplet, avec des
amis, avec des membres en moins. Enfin, tous s'éloignèrent. Ce fut l'agonie de
son pouvoir. Lui, si fort, était lié à ces imbéciles par le long travail de leur
fortune commune. Ils emportaient chacun un peu de lui, en se retirant. Ses
forces, dans cette diminution de son importance, demeuraient comme inutiles;
ses gros poings tapaient le vide. Le jour où son ombre fut seule au soleil, où il ne
put s'engraisser davantage des abus de son crédit, il lui sembla que sa place avait
diminué par terre; et il rêva une nouvelle incarnation, une résurrection en Jupiter
Tonnant, sans bande à ses pieds, faisant la loi par le seul éclat de sa parole.
Cependant, Rougon ne se croyait pas encore sérieusement ébranlé. Il traitait
dédaigneusement les morsures qui lui entamaient à peine les talons. Il
gouvernerait puissamment, impopulaire et solitaire. Puis, il mettait sa grande
force dans l'empereur. Sa crédulité fut alors son unique faiblesse. Chaque fois
qu'il voyait Sa Majesté, il la trouvait bienveillante, très douce, avec son pâle
sourire impénétrable; et elle lui renouvelait l'expression de sa confiance, elle lui
répétait les instructions si souvent données. Cela lui suffisait. Le souverain ne
pouvait songer à le sacrifier. Cette certitude le décida à tenter un grand coup.
Pour faire taire ses ennemis et asseoir son pouvoir solidement, il imagina d'offrir
sa démission, en termes très dignes: il parlait des plaintes répandues contre lui, il
disait avoir strictement obéi aux désirs de l'empereur, et sentir le besoin d'une
haute approbation, avant de continuer son oeuvre de salut public. D'ailleurs, il se
posait carrément en homme à forte poigne, en représentant de la répression sans
merci. La cour était à Fontainebleau. La démission partie, Rougon attendit avec
un sang-froid de beau joueur. L'éponge allait être passée sur les derniers
280
scandales, le drame de Coulonges, la visite domiciliaire chez les soeurs de la
Sainte-Famille. S'il tombait, au contraire, il voulait tomber de toute sa hauteur, en
homme fort.
Justement, le jour où le sort du ministre devait se décider, il y avait dans
l'Orangerie des Tuileries, une vente de charité, en faveur d'une crèche patronnée
par l'impératrice. Tous les familiers du palais, tout le haut monde officiel allait
sûrement s'y rendre, pour faire leur cour. Rougon résolut d'y montrer sa face
calme. C'était une bravade: regarder en face les gens qui le guetteraient de leurs
regards obliques, promener son tranquille mépris au milieu des chuchotements
de la foule. Vers trois heures, il donnait un dernier ordre au chef du personnel,
avant de partir, quand son valet de chambre vint lui dire qu'un monsieur et une
dame insistaient vivement pour le voir, à son appartement particulier. La carte
portait les noms du marquis et de la marquise d'Escorailles.
Les deux vieillards, que le valet, trompé par leur mise presque pauvre, avait
laissés dans la salle à manger, se levèrent cérémonieusement. Rougon se hâta de
les mener au salon, tout ému de leur présence, vaguement inquiet. Il s'exclama
sur leur brusque voyage à Paris, voulut se montrer très aimable. Mais eux
restaient pincés, roides, la mine grise.
«Monsieur, dit enfin le marquis, vous excuserez la démarche que nous nous
trouvons obligés de faire. Il s'agit de notre fils Jules. Nous désirerions le voir
quitter l'administration, nous vous demandons de ne pas le garder davantage
auprès de votre personne.»
Et, comme le ministre les regardait d'un air d'extrême surprise:
«Les jeunes gens ont la tête légère, continua-t-il. Nous avons écrit deux fois à
Jules pour lui exposer nos raisons, en le priant de se mettre à l'écart... Puis,
comme il n'obéissait pas, nous nous sommes décidés à venir. C'est la deuxième
fois, monsieur, que nous faisons le voyage de Paris en trente ans.»
Alors, il se récria, Jules avait le plus bel avenir. Ils allaient briser sa carrière.
Pendant qu'il parlait, la marquise laissa échapper des mouvements d'impatience.
Elle s'expliqua à son tour avec plus de vivacité:
«Mon Dieu, monsieur Rougon, ce n'est pas à nous de vous juger. Mais il y a dans
notre famille certaines traditions... Jules ne peut tremper dans une persécution
abominable contre l'Église. À Plassans, on s'étonne déjà. Nous nous fâcherions
avec toute la noblesse du pays.»
Il avait compris. Il voulut parler. Elle lui imposa silence, d'un geste impérieux.
281
«Laissez-moi achever... Notre fils s'est rallié malgré nous. Vous savez quelle a
été notre douleur, en le voyant servir un gouvernement illégitime. J'ai empêché
son père de le maudire. Depuis ce temps, notre maison est en deuil, et lorsque
nous recevons des amis, le nom de notre fils n'est jamais prononcé. Nous avions
juré de ne plus nous occuper de lui; seulement, il est des limites, il devient
intolérable qu'un d'Escorailles se trouve mêlé aux ennemis de notre sainte
religion... Vous m'entendez, n'est-ce pas monsieur?»
Rougon s'inclina. Il ne songea même pas à sourire des pieux mensonges de la
vieille dame. Il retrouvait le marquis et la marquise tels qu'il les avait connus, à
l'époque où il crevait de faim sur le pavé de Plassans, hautains, pleins de morgue
et d'insolence. Si d'autres lui avaient tenu un si singulier langage, il les aurait
certainement jetés à la porte. Mais il resta troublé, blessé, rapetissé; c'était sa
jeunesse de pauvreté lâche qui revenait; un instant, il crut encore avoir aux pieds
ses anciennes savates éculées. Il promit de décider Jules. Puis, il se contenta
d'ajouter, en faisant allusion à la réponse qu'il attendait de l'empereur:
«D'ailleurs, madame, votre fils vous sera peut-être rendu dès ce soir.»
Quand il se retrouva seul, Rougon se sentit pris de peur. Ces vieilles gens avaient
ébranlé son beau sang-froid. Maintenant, il hésitait à paraître à cette vente de
charité, où tous les yeux liraient son trouble sur son visage. Mais il eut honte de
cette frayeur d'enfant. Et il partit, en passant par son cabinet. Il demanda à Merle
s'il n'était rien venu pour lui.
«Non, Excellence», répondit d'un ton pénétré l'huissier, qui semblait aux aguets
depuis le matin.
L'Orangerie des Tuileries, où avait lieu la vente de charité, était ornée très
luxueusement pour la circonstance. Une tenture de velours rouge à crépines d'or
cachait les murs, changeait la vaste galerie nue en une haute salle de gala. À l'un
des bouts, à gauche, un immense rideau, également de velours rouge, coupait la
galerie, ménageait une pièce; et ce rideau, relevé par des embrasses à glands d'or
énormes, s'ouvrait largement, mettait en communication la grande salle, où se
trouvaient alignés les comptoirs de vente, et la pièce plus étroite, dans laquelle
était installé le buffet. On avait semé le sol de sable fin. Des pots de majolique
dressaient, dans chaque coin, des massifs de plantes vertes. Au milieu du carré
formé par les comptoirs, un pouf circulaire faisait comme un banc de velours
bas, à dossier très renversé; tandis que, du centre du pouf, un jet colossal de
fleurs montait, une gerbe de tiges parmi lesquelles retombaient des roses, des
oeillets, des verveines, pareils à une pluie de gouttes éclatantes. Et, devant les
portes vitrées ouvertes, à deux battants, sur la terrasse du bord de l'eau, des
282
huissiers en habit noir, la mine grave, consultaient d'un coup d'oeil les cartes des
invités.
Les dames patronnesses ne comptaient guère avoir beaucoup de monde avant
quatre heures. Dans la grande salle, debout derrière les comptoirs, elles
attendaient les clients. Sur les longues tables couvertes de drap rouge, s'étalaient
les marchandises; il y avait plusieurs comptoirs d'articles de Paris et de
chinoiseries, deux boutiques de jouets d'enfant, un kiosque de bouquetière plein
de roses, enfin un tourniquet sous une tente, comme dans les fêtes de la
banlieue. Les vendeuses, décolletées en toilette de bal, prenaient des grâces
marchandes, des sourires de modiste plaçant un vieux chapeau, des inflexions
caressantes de voix, bavardant, faisant l'article sans savoir; et, à ce jeu de
demoiselles de magasin, elles s'encanaillaient avec de petits rires, chatouillées par
toutes ces mains d'acheteurs, les premières venues, frôlant leurs mains. C'était
une princesse qui tenait une des boutiques de joujoux; en face, une marquise
vendait des porte-monnaie de vingt-neuf sous, qu'elle ne lâchait pas à moins de
vingt francs; toutes deux rivales, mettant le triomphe de leur beauté dans la plus
grosse recette, raccrochaient les pratiques, appelaient les hommes, demandaient
des prix impudents, puis, après des marchandages furieux de bouchères voleuses,
donnaient un peu d'elles, le bout de leurs doigts, la vue de leur corsage largement
ouvert, par-dessus le marché, pour décider les gros achats. La charité restait le
prétexte. Peu à peu, pourtant, la salle s'emplissait. Des messieurs, tranquillement,
s'arrêtaient, examinaient les marchandes, comme si elles avaient fait partie de
l'étalage. Devant certains comptoirs, des jeunes gens très élégants s'écrasaient,
ricanaient, allaient jusqu'à des allusions polissonnes sur leurs emplettes; tandis
que ces dames, d'une complaisance inépuisable, passant de l'un à l'autre, offraient
toute leur boutique du même air ravi. Être à la foule pendant quatre heures, c'est
un régal. Un bruit d'encan s'élevait, coupé de rires clairs, au milieu du
piétinement sourd des pas sur le sable. Les tentures rouges mangeaient la
lumière crue des hautes fenêtres vitrées, ménageaient une lueur rouge, flottante,
qui allumait les gorges nues d'une pointe de rose. Et, entre les comptoirs, parmi
le public, promenant de légères corbeilles pendues à leur cou, six autres dames,
une baronne, deux filles de banquier, trois femmes de hauts fonctionnaires, se
précipitaient au-devant de chaque nouveau venu, en criant des cigares et du feu.
Mme de Combelot surtout avait beaucoup de succès. Elle était bouquetière,
assise très haut dans le kiosque plein de roses, un chalet découpé, doré, pareil à
une grande volière. Toute en rose elle-même, un rose de peau qui continuait sa
nudité au-delà de l'échancrure du corsage, portant seulement entre les deux seins
le bouquet de violettes d'uniforme, elle avait imaginé de faire ses bouquets
devant le public, comme une vraie bouquetière: une rose, un bouton, trois
283
feuilles, qu'elle roulait entre ses doigts, en tenant le fil du bout des dents, et
qu'elle vendait d'un louis à dix louis, selon la figure des messieurs. Et l'on
s'arrachait ses bouquets, elle ne pouvait suffire aux commandes, elle se piquait de
temps à autre, affairée, suçant vivement le sang de ses doigts.
En face, dans la baraque de toile, la jolie Mme Bouchard tenait le tourniquet.
Elle portait une délicieuse toilette bleue d'une coupe paysanne, la taille haute, le
corsage formant fichu, presque un déguisement, pour avoir bien l'air d'une
marchande de pain d'épice et d'oublies. Avec cela, elle affectait un zézaiement
adorable, un petit rire niais de la plus fine originalité. Sur le tourniquet, les lots
étaient classés, d'affreux bibelots de cinq ou six sous, maroquinerie, verrerie,
porcelaine; et la plume grinçait contre les fils de laiton, la plaque tournante
emportait les lots, dans un bruit continu de vaisselle cassée. Toutes les deux
minutes, quand les joueurs manquaient, Mme Bouchard disait de sa douce voix
d'innocente, débarquée la veille de son village:
«À vingt sous le coup, messieurs... Voyons, messieurs, tirez un coup...»
Le buffet également sablé, orné aux angles de plantes vertes, était garni de
petites tables rondes et de chaises cannées. On avait tâché d'imiter un vrai café,
pour plus de piquant. Au fond, au comptoir monumental, trois dames
s'éventaient, en attendant les commandes des consommateurs. Devant elles, des
carafons de liqueurs, des assiettes de gâteaux et de sandwiches, des bonbons, des
cigares et des cigarettes faisaient un étalage louche de bal public. Et, par
moments, la dame du milieu, une comtesse brune et pétulante, se levait, se
penchait pour verser un petit verre, ne se reconnaissait plus au milieu de cette
débandade de carafons, manoeuvrant ses bras nus au risque de tout casser. Mais
Clorinde régnait au buffet. C'était elle qui servait le public des tables. On eût dit
Junon fille de brasserie. Elle portait une robe de satin jaune, coupée de biais de
satin noir, aveuglante, extraordinaire, un astre dont la traîne ressemblait à une
queue de comète. Décolletée très bas, le buste libre, elle circulait royalement
entre les chaises cannées, promenant des chopes sur des plateaux de métal blanc,
avec une tranquillité de déesse. Elle frôlait les épaules des hommes de ses coudes
nus, se baissait, le corsage ouvert, pour prendre les ordres, répondait à tous, sans
se presser, souriante, très à l'aise. Quand les consommations étaient bues, elle
recevait de sa main superbe les pièces blanches et les sous, qu'elle jetait d'un
geste déjà familier au fond d'une aumônière, pendue à sa ceinture.
Cependant, M. Kahn et M. Béjuin venaient de s'asseoir. Le premier tapa sur la
table de zinc, par manière de plaisanterie, en criant:
«Madame, deux bocks!»
284
Elle arriva, servit les deux bocks et resta là debout, à se reposer un instant, le
buffet se trouvant alors presque vide. Distraite, à l'aide de son mouchoir de
dentelle, elle s'essuyait les doigts, sur lesquels la bière avait coulé. M. Kahn
remarqua la clarté particulière de ses yeux, le rayonnement de triomphe qui
sortait de toute sa face. Il la regarda, les paupières battantes; puis il demanda:
«Quand êtes-vous revenue de Fontainebleau?
Ce matin, répondit-elle.
Et vous avez vu l'empereur, quelles nouvelles?»
Elle eut un sourire, pinça les lèvres d'un air indéfinissable, en le regardant à son
tour. Alors, il lui vit un bijou original qu'il ne lui connaissait pas. C'était, à son
cou nu, sur ses épaules nues, un collier de chien, un vrai collier de chien en
velours noir, avec la boucle, l'anneau, le grelot, un grelot d'or dans lequel tintait
une perle fine. Sur le collier se trouvaient écrits en caractères de diamants deux
noms, aux lettres entrelacées et bizarrement tordues. Et, tombant de l'anneau,
une grosse chaîne d'or battait le long de sa poitrine, entre ses seins, puis
remontait s'attacher sur une plaque d'or, fixée au bras droit, où on lisait:
J'appartiens à mon maître.
«C'est un cadeau?» murmura discrètement M. Kahn, en montrant le bijou d'un
signe.
Elle répondit oui de la tête, les lèvres toujours pincées, dans une moue fine et
sensuelle. Elle avait voulu ce servage. Elle l'affichait avec une sérénité
d'impudeur qui la mettait au-dessus des fautes banales, honorée d'un choix
princier, jalousée de toutes. Quand elle s'était montrée, le cou serré dans ce
collier, sur lequel des yeux perçants de rivales prétendaient lire un prénom
illustre mêlé au sien, toutes les femmes avaient compris, échangeant des coups
d'oeil, comme pour se dire: C'est donc fait! Depuis un mois, le monde officiel
causait de cette aventure, attendait ce dénouement. Et c'était fait, en vérité; elle le
criait elle-même, elle le portait écrit sur l'épaule. S'il fallait en croire une histoire
chuchotée d'oreille à oreille, elle avait eu pour premier lit, à quinze ans, la botte
de paille où dormait un cocher, au fond d'une écurie. Plus tard, elle était montée
dans d'autres couches, toujours plus haut, des couches de banquiers, de
fonctionnaires, de ministres, élargissant sa fortune à chacune de ses nuits. Puis,
d'alcôve en alcôve, d'étape en étape, comme apothéose, pour satisfaire une
dernière volonté et un dernier orgueil, elle venait de poser sa belle tête froide sur
l'oreiller impérial.
285
«Madame, un bock, je vous prie!» demanda un gros monsieur décoré, un général
qui la regardait en souriant.
Et quand elle eut apporté le bock, deux députés l'appelèrent.
«Deux verres de chartreuse, s'il vous plaît!»
Un flot de monde arrivait, de tous côtés les demandes se croisaient: des grogs,
de l'anisette, de la limonade, des gâteaux, des cigares. Les hommes la
dévisageaient, causant bas, allumés par l'histoire polissonne qui courait. Et,
quand cette fille de brasserie, sortie le matin même des bras d'un empereur,
recevait leur monnaie, la main tendue, ils semblaient flairer, chercher sur elle
quelque chose de ces amours souveraines. Elle, sans un trouble, tournait
lentement le cou, pour montrer son collier de chien, dont la grosse chaîne d'or
avait un petit bruit. Cela devait être un ragoût de plus, se faire la servante de
tous, lorsqu'on vient d'être reine pendant une nuit, traîner autour des tables d'un
café pour rire, parmi les ronds de citron et les miettes de gâteau, des pieds de
statue baisés passionnément par d'augustes moustaches.
«C'est très amusant, dit-elle en revenant se planter devant M. Kahn. Ils me
prennent pour une fille, ma parole! Il y en a un qui m'a pincée, je crois. Je n'ai
rien dit. À quoi bon?... C'est pour les pauvres, n'est-ce pas?»
M. Kahn, d'un clignement d'yeux, la pria de se pencher; et, très bas, il demanda:
«Alors, Rougon?...
Chut! tout à l'heure, répondit-elle en baissant la voix également. Je lui ai envoyé
une carte d'invitation à son nom. Je l'attends.»
Et M. Kahn ayant hoché la tête, elle ajouta vivement:
«Si, si, je le connais, il viendra... D'ailleurs, il ne sait rien.»
M. Kahn et M. Béjuin se mirent dès lors à guetter l'arrivée de Rougon. Ils
voyaient toute la grande salle, par la large ouverture des rideaux. La foule y
augmentait de minute en minute. Des messieurs, renversés autour du pouf
circulaire, les jambes croisées, fermaient les yeux d'un air somnolent; tandis que,
s'accrochant à leurs pieds tendus, un continuel défilé de visiteurs tournait devant
eux. La chaleur devenait excessive. Le brouhaha grandissait dans la buée rouge
flottant au-dessus des chapeaux noirs. Et, par moments, au milieu du sourd
murmure, le grincement du tourniquet partait avec un bruit de crécelle.
Mme Correur, qui arrivait, faisait à petits pas le tour des comptoirs, très grosse,
vêtue d'une robe de grenadine rayée blanche et mauve, sous laquelle la graisse de
286
ses épaules et de ses bras se renflait en bourrelets rosâtres. Elle avait une mine
prudente, des regards réfléchis de cliente cherchant un bon coup à faire.
D'ordinaire, elle disait qu'on trouvait d'excellentes occasions, dans ces ventes de
charité; ces pauvres dames ne savaient pas, ne connaissaient pas toujours leurs
marchandises. Jamais, d'ailleurs, elle n'achetait aux vendeuses de sa connaissance;
celles-là «salaient» trop leur monde. Quand elle eut fait le tour de la salle,
retournant les objets, les flairant, les reposant, elle revint à un comptoir de
maroquinerie, devant lequel elle resta dix grosses minutes, à fouiller l'étalage d'un
air perplexe. Enfin, négligemment, elle prit un portefeuille en cuir de Russie sur
lequel elle avait jeté les yeux depuis plus d'un quart d'heure.
«Combien?» demanda-t-elle.
La vendeuse, une grande jeune femme blonde, en train de plaisanter avec deux
messieurs, se tourna à peine, répondit:
«Quinze francs.»
Le portefeuille en valait au moins vingt. Ces dames, qui luttaient entre elles à
tirer des hommes des sommes extravagantes, vendaient généralement aux
femmes à prix coûtant, par une sorte de franc-maçonnerie. Mais Mme Correur
remit le portefeuille sur le comptoir d'un air effrayé, en murmurant:
«Oh! c'est trop cher... Je veux faire un cadeau. J'y mettrai dix francs, pas plus.
Vous n'avez rien de gentil à dix francs?»
Et elle bouleversa de nouveau l'étalage. Rien ne lui plaisait. Mon Dieu! si ce
portefeuille n'avait pas coûté si cher! Elle le reprenait, fourrait son nez dans les
poches. La vendeuse, impatientée, finit parle lui laisser à quatorze francs, puis à
douze. Non, non, c'était encore trop cher. Et elle l'eut à onze francs, après un
marchandage féroce. La grande jeune femme disait:
«J'aime mieux vendre... Toutes les femmes marchandent, pas une n'achète...
Ah! si nous n'avions pas les messieurs!»
Mme Correur, en s'en allant, eut la joie de trouver au fond du portefeuille une
étiquette portant le prix de vingt-cinq francs. Elle rôda encore, puis s'installa
derrière le tourniquet, à côté de Mme Bouchard. Elle l'appelait «ma chérie», et lui
ramenait sur le front deux accroche-coeurs qui s'envolaient.
«Tiens, voilà le colonel!» dit M. Kahn, toujours attablé au buffet, les yeux
guettant les portes.
287
Le colonel venait parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Il comptait en être
quitte avec un louis; et cela lui saignait déjà fortement le coeur. Dès la porte, il fut
entouré, assailli par trois ou quatre dames, qui répétaient:
«Monsieur, achetez-moi un cigare... Monsieur, une boîte d'allumettes...»
Il sourit, en se débarrassant poliment. Ensuite, il s'orienta, voulut payer sa dette
tout de suite, s'arrêta à un comptoir tenu par une dame très bien en cour, à
laquelle il marchanda un étui à cigares fort laid. Soixante-quinze francs! Il ne fut
pas maître d'un geste de terreur, il rejeta l'étui et fila; tandis que la dame, rouge,
blessée, tournait la tête, comme s'il avait commis sur sa personne une
inconvenance. Alors, lui, pour empêcher les commentaires fâcheux, s'approcha
du kiosque où Mme de Combelot tournait toujours ses petits bouquets. Ça ne
devait pas être cher, ces bouquets-là. Par prudence, il ne voulut pas même d'un
bouquet, devinant que la bouquetière devait mettre un haut prix à son travail. Il
choisit, dans le tas de roses, la moins épanouie, la plus maigre, un bouton à demi
mangé. Et galamment, sortant son porte-monnaie:
«Madame, combien cette fleur?
Cent francs, monsieur», répondit la dame, qui avait suivi son manège du coin
de l'oeil.
Il balbutia, ses mains tremblèrent. Mais, cette fois, il était impossible de reculer.
Du monde se trouvait là, on le regardait. Il paya, et, se réfugiant dans le buffet, il
s'assit à la table de M. Kahn, en murmurant:
«C'est un guet-apens, un guet-apens...
Vous n'avez pas vu Rougon dans la salle?» demanda M. Kahn.
Le colonel ne répondit pas. Il jetait de loin des regards furibonds aux vendeuses.
Puis, comme M. d'Escorailles et M. La Rouquette riaient très fort devant un
comptoir, il dit encore entre ses dents:
«Parbleu! les jeunes gens, ça les amuse... Ils finissent toujours par en avoir pour
leur argent.»
M. d'Escorailles et M. La Rouquette, en effet, s'amusaient beaucoup. Ces dames
se les arrachaient. Dès leur entrée, des bras s'étaient tendus vers eux; à droite, à
gauche, leurs noms sonnaient.
«Monsieur d'Escorailles, vous savez ce que vous m'avez promis... Voyons,
monsieur La Rouquette, vous m'achèterez bien un petit dada. Non? Alors, une
poupée. Oui, oui, une poupée, c'est ce qu'il vous faut!»
288
Ils se donnaient le bras, pour se protéger, disaient-ils, en riant. Ils avançaient,
radieux, pâmés, au milieu de l'assaut de toutes ces jupes, dans la caresse tiède de
ces jolies voix. Par moments, ils disparaissaient, noyés sous les gorges nues,
contre lesquelles ils feignaient de se défendre, avec de petits cris d'effroi. Et, à
chaque comptoir, ils se laissaient faire une aimable violence. Puis, ils jouaient
l'avarice, en affectant des effarouchements comiques. Une poupée d'un sou, un
louis, ça n'était pas dans leurs moyens! Trois crayons, deux louis, on voulait donc
leur retirer le pain de la bouche! C'était à mourir de rire. Ces dames avaient une
gaieté roucoulante, pareille à un chant de flûte. Elles devenaient plus âpres,
grisées par cette pluie d'or, triplant, quadruplant les prix, mordues de la passion
du vol. Elles se les passaient de main en main, avec des clignements d'yeux, et
des mots couraient: «Je vais les pincer, ceux-là... Vous allez voir, on peut les
saler...», phrases qu'ils entendaient et auxquelles ils répondaient par des saluts
plaisants. Derrière leur dos, elles triomphaient, elles se vantaient; la plus forte, la
plus jalousée fut une demoiselle de dix-huit ans, qui avait vendu un bâton de cire
à cacheter trois louis. Cependant, arrivé au bout de la salle, comme une vendeuse
voulait absolument lui fourrer dans la poche une boîte de savons, M.
d'Escorailles s'écria:
«Je n'ai plus le sou. Si vous voulez que je vous fasse des billets?»
Il secouait son porte-monnaie. La dame, lancée, s'oubliant, prit le porte-
monnaie, le fouilla. Et elle regardait le jeune homme, elle semblait sur le point de
lui demander sa chaîne de montre.
C'était une farce. M. d'Escorailles emportait toujours dans les ventes un porte-
monnaie vide, pour rire.
«Ah! zut! dit-il en entraînant M. La Rouquette, je deviens chien, moi!... Hein? il
faut tâcher de nous refaire.»
Et, comme Ils passaient devant le tourniquet, Mme Bouchard jeta un cri:
«À vingt sous le coup, messieurs... Tirez un coup...»
Ils s'approchèrent, en feignant de n'avoir pas entendu.
«Combien le coup, la marchande?
Vingt sous, messieurs.»
Les rires recommencèrent de plus belle. Mais Mme Bouchard, dans sa toilette
bleue, restait candide, levant des yeux étonnés sur les deux messieurs, comme si
elle ne les avait pas connus. Alors, une partie formidable s'engagea. Pendant un
quart d'heure, le tourniquet grinça, sans un arrêt. Ils tournaient l'un après l'autre.
289
M. d'Escorailles gagna deux douzaines de coquetiers, trois petits miroirs, sept
statuettes en biscuit, cinq étuis à cigarettes; M. La Rouquette eut pour sa part
deux paquets de dentelle, un vide-poche en porcelaine de camelote monté sur
des pieds de zinc doré, des verres, un bougeoir, une boîte avec une glace. Mme
Bouchard, les lèvres pincées, finit par crier:
«Ah! bien, non, vous avez trop de chance! Je ne joue plus... Tenez, emportez
vos affaires.»
Elle en avait fait deux gros tas, à côté, sur une table. M. La Rouquette parut
consterné. Il lui demanda d'échanger son tas contre le bouquet de violettes
d'uniforme, qu'elle portait piqué dans ses cheveux. Mais elle refusa.
«Non, non, vous avez gagné ça, n'est-ce pas? Eh bien, emportez ça.
Madame a raison, dit gravement M. d'Escorailles. On ne boude pas la fortune,
et du diable si je laisse un coquetier!... Moi, je deviens chien.»
Il avait étalé son mouchoir et nouait proprement un paquet. Il y eut une nouvelle
explosion d'hilarité. L'embarras de M. La Rouquette était aussi bien divertissant.
Alors, Mme Correur, qui avait gardé jusque-là, au fond de sa boutique, une
dignité souriante de matrone, avança sa grosse face rose. Elle voulait bien faire
un échange, elle.
«Non, je ne veux rien, se hâta de dire le jeune député. Prenez tout, je vous donne
tout.»
Et ils ne s'en allèrent pas, Ils restèrent là un instant. Maintenant, à demi-voix, Ils
adressaient des galanteries à Mme Bouchard, d'un goût douteux. À la voir, les
têtes tournaient plus encore que son tourniquet. Que gagnait-on à son joli jeu?
Ça ne valait pas le jeu de pigeon vole; et Ils voulaient lui jouer à pigeon vole
toutes sortes de choses aimables. Mme Bouchard baissait les cils, avec un rire de
jeune bête; elle avait un léger balancement de hanches, comme une paysanne
dont les messieurs se gaussent; pendant que Mme Correur s'extasiait sur elle, en
répétant d'un air ravi de connaisseuse:
«Est-elle gentille! est-elle gentille!»
Mais Mme Bouchard finit par donner des tapes sur les mains de M. d'Escorailles,
qui voulait examiner le mécanisme du tourniquet, en prétendant qu'elle devait
tricher. Allaient-ils la laisser tranquille, à la fin! Et, quand elle les eut renvoyés,
elle reprit sa voix engageante de marchande.
«Voyons, messieurs, à vingt sous le coup... Un coup seulement, messieurs.»
290
À ce moment, M. Kahn, debout pour voir par-dessus les têtes, se rassit avec
précipitation en murmurant:
«Voici Rougon... N'ayons pas l'air, n'est-ce pas?»
Rougon traversait la salle, lentement. Il s'arrêta, joua au tourniquet de Mme
Bouchard, paya trois louis une des roses de Mme de Combelot. Puis, quand il
eut fait ainsi son offrande, il parut vouloir repartir sur-le-champ. Il écartait la
foule, marchait déjà vers une porte. Mais, tout d'un coup, comme il venait de
jeter un regard dans le buffet, il se dirigea de ce côté, la tête haute, calme,
superbe. M. d'Escorailles et M. La Rouquette s'étaient assis près de M. Kahn, de
M. Béjuin et du colonel; il y avait encore là M. Bouchard, qui arrivait. Et tous ces
messieurs, quand le ministre passa devant eux, eurent un léger frisson, tant il leur
sembla grand et solide, avec ses gros membres. Il les avait salués de haut,
familièrement. Il se mit à une table voisine. Sa large face ne se baissait pas, se
tournait lentement, à gauche, à droite, comme pour affronter et supporter sans
une ombre les regards qu'il sentait fixés sur lui.
Clorinde s'était approchée, traînant royalement sa lourde robe jaune. Elle lui
demanda, en affectant une vulgarité où perçait une pointe de raillerie:
«Que faut-il vous servir?
Ah! voilà! dit-il gaiement. Je ne bois jamais rien...
Qu'est-ce que vous avez?» Alors, elle lui énuméra rapidement des liqueurs: fine
champagne, rhum, curaçao, kirsch, chartreuse, anisette, vespétro, kummel.
«Non, non, donnez-moi un verre d'eau sucrée.»
Elle alla au comptoir, apporta le verre d'eau sucrée, toujours avec sa majesté de
déesse. Et elle resta devant Rougon, à le regarder faire fondre son sucre. Lui,
continuait à sourire. Il dit les premières banalités venues.
«Vous allez bien?... Il y a un siècle que je ne vous ai vue.
J'étais à Fontainebleau», répondit-elle simplement.
Il leva les yeux, l'examina d'un regard profond. Mais elle l'interrogeait à son tour.
«Et êtes-vous content? tout marche-t-il à votre gré?
Oui, parfaitement, dit-il.
Allons, tant mieux!»
291
Et elle tourna autour de lui, avec des attentions de garçon de café. Elle le couvait
de la flamme mauvaise de ses yeux, comme sur le point de laisser à chaque
instant échapper son triomphe. Enfin, elle se décidait à le quitter, quand elle se
haussa sur les pieds, pour jeter un regard dans la salle voisine. Puis, lui touchant
l'épaule:
«Je crois qu'on vous cherche», reprit-elle, le visage tout allumé.
Merle, en effet, s'avançait respectueusement, entre les chaises et les tables du
buffet. Il fit coup sur coup trois saluts. Et il priait Son Excellence de l'excuser.
On avait apporté derrière Son Excellence la lettre que Son Excellence devait
attendre depuis le matin. Alors, tout en n'ayant pas reçu d'ordre, il avait cru...
«C'est bien, donnez», interrompit Rougon.
L'huissier lui remit une grande enveloppe et alla rôder dans la salle. Rougon, d'un
coup d'oeil, avait reconnu l'écriture; c'était une lettre autographe de l'empereur, la
réponse à l'envoi de sa démission. Une petite sueur froide monta à ses tempes.
Mais il ne pâlit même pas. Il glissa tranquillement la lettre dans la poche
intérieure de sa redingote, sans cesser d'affronter les regards de la table de M.
Kahn, auquel Clorinde était allée dire quelques mots. Toute la bande à présent le
guettait, ne perdait pas un de ses mouvements, dans une fièvre aiguë de curiosité.
La jeune femme étant revenue se planter devant lui, Rougon but enfin la moitié
de son verre d'eau sucrée et chercha une galanterie.
«Vous êtes toute belle aujourd'hui. Si les reines se faisaient servantes...»
Elle coupa son compliment, elle dit avec son audace:
«Alors, vous ne lisez pas?»
Il joua l'oubli. Puis, feignant de se souvenir:
«Ah! oui, cette lettre... Je vais la lire, si cela peut vous plaire.»
Et, à l'aide d'un canif, il fendit l'enveloppe, soigneusement. D'un regard il eut
parcouru les quelques lignes. L'empereur acceptait sa démission. Pendant près
d'une minute, il tint le papier sur son visage, comme pour le relire. Il avait peur
de ne plus être maître du calme de sa face. Un soulèvement terrible se faisait en
lui; une rébellion de toute sa force qui ne voulait pas accepter la chute, le
secouait furieusement, jusqu'aux os; s'il ne s'était pas roidi, il aurait crié, fendu la
table à coups de poing. Le regard toujours fixé sur la lettre, il revoyait l'empereur
tel qu'il l'avait vu à Saint-Cloud, avec sa parole molle, son sourire entêté, lui
renouvelant sa confiance, lui confirmant ses instructions. Quelle longue pensée
292
de disgrâce devait-il donc mûrir, derrière son visage voilé, pour le briser si
brusquement, en une nuit, après l'avoir vingt fois retenu au pouvoir?
Enfin Rougon, d'un effort suprême, se vainquit. Il releva sa face, où pas un trait
ne bougeait; il remit la lettre dans sa poche, d'un geste indifférent. Mais Clorinde
avait appuyé ses deux mains sur la petite table. Elle se courba dans un moment
d'abandon, elle murmura, les coins de la bouche frémissants:
«Je le savais. J'étais là-bas encore ce matin... Mon pauvre ami!»
Et elle le plaignait d'une voix si cruellement moqueuse, qu'il la regarda de
nouveau les yeux dans les yeux. Elle ne dissimulait plus, d'ailleurs. Elle tenait la
jouissance attendue depuis des mois, goûtant sans hâte, phrase à phrase, la
volupté de se montrer enfin à lui en ennemie implacable et vengée.
«Je n'ai pas pu vous défendre, continua-t-elle, vous ignorez sans doute...»
Elle n'acheva pas. Puis, elle demanda, d'un air aigu:
«Devinez qui vous remplace à l'intérieur?»
Il eut un geste d'insouciance. Mais elle le fatiguait de son regard. Elle finit par
lâcher ce seul mot:
«Mon mari!»
Rougon, la bouche sèche, but encore une gorgée d'eau sucrée. Elle avait tout mis
dans ce mot, sa colère d'avoir été dédaignée autrefois, sa rancune menée avec
tant d'art, sa joie de femme de battre un homme réputé de première force. Alors,
elle se donna le plaisir de le torturer, d'abuser de sa victoire; elle étala les côtés
blessants. Mon Dieu! son mari n'était pas un homme supérieur; elle l'avouait, elle
en plaisantait même; et elle voulait dire que le premier venu avait suffi, qu'elle
aurait fait un ministre de l'huissier Merle, si le caprice lui en était poussé. Oui,
l'huissier Merle, un passant imbécile, n'importe qui: Rougon aurait eu un digne
successeur. Cela prouvait la toute-puissance de la femme. Puis, se livrant
complètement, elle se montra maternelle, protectrice, donneuse de bons
conseils.
«Voyez-vous, mon cher, je vous l'ai dit souvent, vous avez tort de mépriser les
femmes. Non, les femmes ne sont pas les bêtes que vous pensez. Ça me mettait
en colère, de vous entendre nous traiter de folles, de meubles embarrassants, que
sais-je encore? de boulets au pied... Regardez donc mon mari! Est-ce que j'ai été
un boulet à son pied?... Moi, je voulais vous faire voir ça. Je m'étais promis ce
régal, vous vous souvenez, le jour où nous avons eu cette conversation. Vous
avez vu, n'est-ce pas? Eh bien, sans rancune... vous êtes très fort, mon cher.
293
Mais dites-vous bien une chose: une femme vous roulera toujours quand elle
voudra en prendre la peine.»
Rougon, un peu pâle, souriait.
«Oui, vous avez raison peut-être, dit-il d'une voix lente, évoquant toute cette
histoire. J'avais ma seule force, vous aviez...
J'avais autre chose, parbleu!» acheva-t-elle avec une carrure qui arrivait à de la
grandeur, tant elle se mettait haut dans le dédain des convenances.
Il n'eut pas une plainte. Elle lui avait pris de sa puissance pour le vaincre; elle
retournait aujourd'hui contre lui les leçons épelées à son côté, en disciple docile,
pendant leurs bons après-midi de la rue Marbeuf. C'était là de l'ingratitude, de la
trahison, dont il buvait l'amertume sans dégoût, en homme d'expérience. Sa
seule préoccupation, dans ce dénouement, restait de savoir s'il la connaissait
enfin tout entière. Il se rappelait ses anciennes enquêtes, ses efforts inutiles pour
pénétrer les rouages secrets de cette machine superbe et détraquée. La bêtise des
hommes, décidément, était bien grande.
À deux fois, Clorinde s'était éloignée pour servir des petits verres. Puis,
lorsqu'elle se fut satisfaite, elle recommença sa marche royale entre les tables, en
affectant de ne plus s'occuper de lui. Il la suivait des yeux; et il la vit s'approcher
d'un monsieur à barbe immense, un étranger dont les prodigalités
révolutionnaient alors Paris. Ce dernier achevait un verre de malaga.
«Combien, madame? demanda-t-il en se levant.
Cinq francs, monsieur. Toutes les consommations sont à cinq francs.»
Il paya. Puis, du même ton, avec son accent:
«Et un baiser, combien?
Cent mille francs», répondit-elle sans une hésitation.
Il se rassit, écrivit quelques mots sur une page arrachée d'un agenda. Ensuite, il
lui posa un gros baiser sur la joue, la paya, s'en alla d'un pas plein de flegme.
Tout le monde souriait, trouvait ça très bien.
«Il ne s'agit que de mettre le prix», murmura Clorinde, en revenant près de
Rougon.
Et il vit là une nouvelle allusion. Elle avait dit jamais pour lui. Alors, cet homme
chaste, qui avait reçu sans plier le coup de massue de sa disgrâce, souffrit
beaucoup du collier qu'elle portait si effrontément. Elle se penchait davantage, le
294
provoquait, roulait son cou. La perle fine tintait dans le grelot d'or; la chaîne
pendait, comme tiède encore de la main du maître; les diamants luisaient sur le
velours, où il épelait aisément le secret connu de tous. Et jamais il ne s'était senti
à ce point mordu par la jalousie inavouée, cette brûlure d'envie orgueilleuse, qu'il
avait éprouvée parfois en face de l'empereur tout-puissant. Il aurait préféré
Clorinde au bras de ce cocher, dont on parlait à voix basse. Cela irritait ses
anciens désirs, de la savoir hors de sa main, tout en haut, esclave d'un homme
qui d'un mot courbait les têtes.
Sans doute la jeune femme devina son tourment. Elle ajouta une cruauté, elle lui
désigna d'un clignement d'yeux Mme de Combelot, dans son kiosque de
fleuriste, vendant ses roses. Et elle murmurait, avec son rire mauvais:
«Hein! cette pauvre Mme de Combelot; elle attend toujours!»
Rougon acheva son verre d'eau sucrée. Il étouffait. Il prit son porte-monnaie,
balbutia:
«Combien?
Cinq francs.» Lorsqu'elle eut jeté la pièce dans l'aumônière, elle présenta de
nouveau la main, en disant plaisamment:
«Et vous ne donnez rien pour la fille?»
Il chercha, trouva deux sous qu'il lui mit dans la main. Ce fut sa brutalité, la seule
vengeance que sa rudesse de parvenu sut inventer. Elle rougit, malgré son grand
aplomb. Mais elle prit sa hauteur de déesse. Elle s'en alla, saluant, laissant tomber
de ses lèvres:
«Merci, Excellence.»
Rougon n'osa pas se mettre debout tout de suite. Il avait les jambes molles, il
craignait de fléchir, et il voulait se retirer comme il était venu, solide, la face
calme. Il redoutait surtout de passer devant ses anciens familiers, dont les cous
tendus, les oreilles élargies, les yeux braqués n'avaient pas perdu un seul incident
de la scène. Il promena ses regards quelques minutes, jouant l'indifférence. Il
songeait. Un nouvel acte de sa vie politique était donc fini. Il tombait, miné,
rongé, dévoré par sa bande. Ses fortes épaules craquaient sous les
responsabilités, sous les sottises et les vilenies qu'il avait prises à son compte, par
une forfanterie de gros homme, un besoin d'être un chef redouté et généreux.
Ses muscles de taureau rendaient simplement sa chute plus retentissante,
l'écroulement de sa coterie plus vaste. Les conditions mêmes du pouvoir, la
nécessité d'avoir derrière soi des appétits à satisfaire, de se maintenir grâce à
295
l'abus de son crédit, avaient fatalement fait de la débâcle une question de temps.
Et, à cette heure, il se rappelait le travail lent de sa bande, ces dents aiguës qui
chaque jour mangeaient un peu de sa force. Ils étaient autour de lui; ils lui
grimpaient aux genoux, puis à la poitrine, puis à la gorge, jusqu'à l'étrangler; ils
lui avaient tout pris, ses pieds pour monter, ses mains pour voler, sa mâchoire
pour mordre et engloutir; ils habitaient dans ses membres, en tiraient leur joie et
leur santé, s'en donnaient des ripailles, sans songer au lendemain. Puis,
aujourd'hui, l'ayant vidé, entendant le craquement de la charpente, ils filaient,
pareils à ces rats que leur instinct avertit de l'éboulement prochain des maisons,
dont ils ont émietté les murs. Toute la bande était luisante, florissante. Elle
s'engraissait déjà d'un autre embonpoint. M. Kahn venait de vendre son chemin
de fer de Niort à Angers au comte de Marsy. Le colonel devait obtenir, la
semaine suivante, une situation dans les palais impériaux; M. Bouchard avait la
promesse formelle que son protégé, l'intéressant Georges Duchesne, serait
nommé sous-chef de bureau dès l'entrée de Delestang au ministère de
l'Intérieur. Mme Correur se réjouissait d'une grosse maladie de Mme Martineau,
croyant déjà habiter sa maison de Coulonges, mangeant ses rentes en bonne
bourgeoise, faisant du bien dans le canton. M. Béjuin était certain de recevoir la
visite de l'empereur à sa cristallerie, vers l'automne. M. d'Escorailles, enfin,
vivement sermonné par le marquis et la marquise, se mettait aux genoux de
Clorinde, gagnait un poste de sous-préfet par son seul émerveillement à la
regarder servir des petits verres. Et Rougon, en face de la bande gorgée, se
trouvait plus petit qu'autrefois, les sentait énormes à leur tour, écrasé sous eux,
sans oser encore quitter sa chaise, de peur de les voir sourire, s'il trébuchait.
Pourtant, la tête plus libre, peu à peu raffermi, il se leva. Il repoussait la petite
table de zinc pour passer, lorsque Delestang entra, au bras du comte de Marsy. Il
courait sur ce dernier une histoire fort curieuse. À en croire certains
chuchotements, il s'était rencontré avec Clorinde au château de Fontainebleau, la
semaine précédente, uniquement pour faciliter les rendez-vous de la jeune
femme et de Sa Majesté. Il avait mission d'amuser l'impératrice. D'ailleurs, cela
paraissait piquant, rien de plus; c'étaient de ces services qu'on se rend toujours
entre hommes. Mais Rougon flairait là une revanche du comte, s'employant à sa
chute de complicité avec Clorinde, retournant contre son successeur au
ministère les armes employées pour le renverser lui-même, quelques mois
auparavant, à Compiègne; cela spirituellement, aiguisé d'une pointe d'ordure
élégante. Depuis son retour de Fontainebleau, M. de Marsy ne quittait plus
Delestang.
M. Kahn et M. Béjuin, le colonel, toute la bande se jeta dans les bras du nouveau
ministre. La nomination devait paraître le lendemain seulement au Moniteur, à la
296
suite de la démission de Rougon; mais le décret était signé, on pouvait
triompher. Ils lui allongeaient de vigoureuses poignées de main, avec des
ricanements, des paroles chuchotées, un élan d'enthousiasme que contenaient à
grand-peine les regards de toute la salle. C'était la lente prise de possession des
familiers, qui baisent les pieds, qui baisent les mains, avant de s'emparer des
quatre membres. Et il leur appartenait déjà; un le tenait par le bras droit, un autre
par le bras gauche; un troisième avait saisi un bouton de sa redingote, tandis
qu'un quatrième, derrière son dos, se haussait, glissait des mots dans sa nuque.
Lui, dressant sa belle tête, avec une dignité affable, une de ces imposantes mines,
correctes, imbéciles, de souverain en voyage, auquel les dames des sous-
préfectures offrent des bouquets, comme on en voit sur les images officielles. En
face du groupe, Rougon, très pâle, saignant de cette apothéose de la médiocrité,
ne put pourtant retenir un sourire. Il se souvenait.
«J'ai toujours prédit que Delestang irait loin», dit-il d'un air fin au comte de
Marsy, qui s'était avancé vers lui, la main tendue.
Le comte répondit par une légère moue des lèvres, d'une ironie charmante.
Depuis qu'il avait lié amitié avec Delestang, après avoir rendu des services à sa
femme, il devait s'amuser prodigieusement. Il retint un instant Rougon, se
montra d'une politesse exquise. Toujours en lutte, opposés par leurs
tempéraments, ces deux hommes forts se saluaient à l'issue de chacun de leurs
duels, en adversaires d'égale science, se promettant d'éternelles revanches.
Rougon avait blessé Marsy, Marsy venait de blesser Rougon, cela continuerait
ainsi jusqu'à ce que l'un des deux restât sur le carreau. Peut-être même, au fond,
ne souhaitaient-ils pas leur mort complète, amusés par la bataille, occupant leur
vie de leur rivalité; puis, ils se sentaient vaguement comme les deux contrepoids
nécessaires à l'équilibre de l'empire, le poing velu qui assomme, la fine main
gantée qui étrangle.
Cependant, Delestang était en proie à un embarras cruel. Il avait aperçu Rougon,
il ne savait pas s'il devait aller lui tendre la main. Il jeta un coup d'oeil perplexe à
Clorinde, que son service semblait absorber, indifférente, portant aux quatre
coins du buffet des sandwiches, des babas, des brioches. Et, sur un regard de la
jeune femme, il crut comprendre, il s'avança enfin, un peu troublé, s'excusant.
«Mon ami, vous ne m'en voulez pas... Je refusais, on m'a forcé... N'est-ce pas?
Il y a des exigences...»
Rougon lui coupa la parole; l'empereur avait agi dans sa sagesse, le pays allait se
trouver entre d'excellentes mains. Alors, Delestang s'enhardit.
297
«Oh! je vous ai défendu, nous vous avons tous défendu. Mais là, entre nous,
vous étiez allé un peu loin... On a eu surtout à coeur votre dernière affaire pour
les Charbonnel, vous savez, ces pauvres religieuses...»
M. de Marsy réprima un sourire. Rougon répondit avec sa bonhomie des jours
heureux:
«Oui, oui, la visite chez les religieuses... Mon Dieu, parmi toutes les bêtises que
mes amis m'ont fait commettre, c'est peut-être la seule chose raisonnable et juste
de mes cinq mois de pouvoir.»
Et il s'en allait, quand il vit Du Poizat entrer et s'emparer de Delestang. Le préfet
affecta de ne pas l'apercevoir. Depuis trois jours, embusqué à Paris, il attendait. Il
dut obtenir son changement de préfecture, car il se confondit en remerciements,
avec son sourire de loup aux dents blanches mal rangées. Puis, comme le
nouveau ministre se tournait, il reçut presque dans les bras l'huissier Merle,
poussé par Mme Correur; l'huissier baissait les yeux, pareil à une grande fille
timide, pendant que Mme Correur le recommandait chaudement.
«On ne l'aime pas au ministère, murmura-t-elle, parce qu'il protestait par son
silence contre les abus. Allez, il en a vu de drôles sous M. Rougon!
Oh! oui, de bien drôles! dit Merle. Je puis en conter long... M. Rougon ne sera
guère regretté. Moi, je ne suis pas payé pour l'aimer, d'abord. Il a failli me faire
mettre à la porte.»
Dans la grande salle, que Rougon traversa à pas lents, les comptoirs étaient vides.
Les visiteurs, pour plaire à l'impératrice qui patronnait l'oeuvre, avaient mis les
marchandises au pillage. Les vendeuses, enthousiasmées, parlaient de rouvrir le
soir, avec un nouveau fonds. Et elles comptaient leur argent sur les tables. Des
chiffres partaient, au milieu de rires victorieux: une avait fait trois mille francs,
une autre quatre mille cinq cents, une autre sept mille, une autre dix mille. Celle-
là rayonnait. Elle était une femme de dix mille francs.
Pourtant, Mme de Combelot se désespérait. Elle venait de placer sa dernière
rose, et les clients assiégeaient toujours son kiosque. Elle descendit, pour
demander à Mme Bouchard si elle n'avait rien à vendre, n'importe quoi. Mais le
tourniquet, lui aussi, était vide; une dame emportait le dernier lot, une petite
cuvette de poupée. Elles cherchèrent quand même, elles s'entêtèrent, et finirent
par trouver un paquet de cure-dents, qui avait roulé par terre. Mme de Combelot
l'emporta en criant victoire. Mme Bouchard la suivit. Toutes deux remontèrent
dans le kiosque.
298
«Messieurs! messieurs! appela la première, hardiment, debout, ramassant les
hommes au-dessous d'elle, d'un geste arrondi de ses bras nus. voici tout ce qui
nous reste, un paquet de cure-dents... Il y a vingt-cinq cure-dents... Je les mets
aux enchères...»
Les hommes se bousculaient, riaient, levaient en l'air leurs mains gantées. L'idée
de Mme de Combelot avait un succès fou.
«Un cure-dent! cria-t-elle. Il y a marchand à cinq francs... voyons, messieurs,
cinq francs!
Dix francs! dit une voix.
Douze francs!
Quinze francs!»
Mais M. d'Escorailles ayant sauté brusquement à vingt-cinq francs, Mme
Bouchard se pressa et laissa tomber de sa voix flûtée:
«Adjugé à vingt-cinq francs!»
Les autres cure-dents montèrent beaucoup plus haut. M. La Rouquette paya le
sien quarante-trois francs; le chevalier Rusconi, qui arrivait, poussa son enchère
jusqu'à soixante-douze francs; enfin, le dernier, un cure-dent très mince, que
Mme de Combelot annonça comme étant fendu, ne voulant pas tromper son
monde, disait-elle, fut adjugé pour la somme de cent dix-sept francs à un vieux
monsieur, très allumé par l'entrain de la jeune femme, dont le corsage
s'entrouvrait, à chacun de ses mouvements passionnés de commissaire priseur.
«Il est fendu, messieurs, mais il peut encore servir... Nous disons cent huit!...
cent dix, là-bas!... cent onze! cent douze! cent treize! cent quatorze... Allons,
cent quatorze! Il vaut mieux que cela... Cent dix-sept! cent dix-sept! personne
n'en veut plus? Adjugé à cent dix sept!»
Et ce fut poursuivi par ces chiffres que Rougon quitta la salle. Sur la terrasse du
bord de l'eau, il ralentit le pas. Un orage montait à l'horizon. En bas, la Seine,
huileuse, d'un vert sale, coulait lourdement entre les quais blafards, où de
grandes poussières s'envolaient. Dans le jardin, des bouffées d'air brûlant
secouaient les arbres, dont les branches retombaient alanguies, mortes, sans un
frisson des feuilles. Rougon descendit sous les grands marronniers; la nuit y était
presque complète; une humidité chaude suintait comme d'une voûte de cave. Il
débouchait dans la grande allée, lorsqu'il aperçut, se carrant au milieu d'un banc,
les Charbonnel, magnifiques, transformés, le mari en pantalon clair et en
redingote pincée à la taille, la femme coiffée d'un chapeau à fleurs rouges,
299
portant un mantelet léger sur une robe de soie lilas. À côté d'eux, à califourchon
sur le bout du banc, un individu dépenaillé, sans linge, vêtu d'une ancienne veste
de chasse lamentable, gesticulait, se rapprochait. C'était Gilquin. Il donnait des
tapes à sa casquette en toile, qui s'échappait.
«Un tas de gueux! criait-il. Est-ce que Théodore a jamais voulu faire tort d'un
sou à quelqu'un? Ils ont inventé une histoire de remplacement militaire pour me
compromettre. Alors, moi, je les ai plantés là, vous comprenez. Qu'ils aillent au
tonnerre de Dieu, n'est-ce pas?... Ils ont peur de moi, parbleu! Ils connaissent
bien mes opinions politiques. Jamais je n'ai été de la clique à Badinguet...»
Il se pencha, ajouta plus bas, en roulant des yeux tendres:
«Je ne regrette qu'une personne là-bas... Oh! une femme adorable, une dame de
la société. Oui, oui, une liaison bien agréable... Elle était blonde. J'ai eu de ses
cheveux.»
Puis, il reprit d'une voix tonnante, tout près de Mme Charbonnel, lui tapant sur
le ventre:
«Eh bien, maman, quand m'emmenez-vous à Plassans, vous savez, pour manger
les conserves, les pommes, les cerises, les confitures?... Hein! on a le sac,
maintenant!»
Mais les Charbonnel paraissaient très contrariés de la familiarité de Gilquin. La
femme répondit du bout des dents, en écartant sa robe de soie lilas:
«Nous sommes pour quelque temps à Paris... Nous y passerons sans doute six
mois chaque année.
Oh! Paris! dit le mari d'un air de profonde admiration, il n'y a que Paris!»
Et, comme les coups de vent devenaient plus forts, et qu'une débandade de
bonnes d'enfants courait dans le jardin, il reprit, en se tournant vers sa femme :
«Ma bonne, nous ferons bien de rentrer, si nous ne voulons pas être mouillés.
Heureusement, nous logeons à deux pas.»
Ils étaient descendus à l'hôtel du Palais-Royal, rue de Rivoli. Gilquin les regarda
s'éloigner, avec un haussement d'épaules plein de dédain.
«Encore des lâcheurs! murmura-t-il; tous des lâcheurs!»
Brusquement, il aperçut Rougon. Il se dandina, l'attendit au passage, donna une
tape sur sa casquette.
300
«Je ne suis pas allé te voir, lui dit-il. Tu ne t'en es pas formalisé, n'est-ce pas?...
Ce sauteur de Du Poizat a dû te faire des rapports sur mon compte. Des
menteries, mon bon; je te prouverai ça quand tu voudras... Enfin, moi, je ne t'en
veux pas. Et, tiens, la preuve, c'est que je vais te donner mon adresse: rue du
Bon-Puits, 25, à la Chapelle, à cinq minutes de la barrière. voilà! si tu as encore
besoin de moi, tu n'as qu'à faire un signe.»
Il s'en alla, traînant les pieds. Un instant, il parut s'orienter. Puis, menaçant du
poing le château des Tuileries, au fond de l'allée, d'un gris de plomb sous le ciel
noir, il cria:
«Vive la République!»
Rougon quitta le jardin, remonta les Champs-Élysées. Il était pris d'un désir,
celui de revoir sur l'heure son petit hôtel de la rue Marbeuf. Dès le lendemain, il
comptait déménager du ministère, venir de nouveau vivre là. Il avait comme une
lassitude de tête, un grand calme, avec une douleur sourde tout au fond. Il
songeait à des choses vagues, à de grandes choses, qu'il ferait un jour, pour
prouver sa force. Par moments, il levait la tête, regardait le ciel. L'orage ne se
décidait pas à crever. Des nuées rousses barraient l'horizon. Dans l'avenue des
Champs-Élysées, déserte, de grands coups de tonnerre passaient, avec un fracas
d'artillerie lancée au galop; et la cime des arbres en gardait un frisson. Les
premières gouttes de pluie tombèrent, comme il tournait le coin de la rue
Marbeuf.
Un coupé était arrêté à la porte de l'hôtel. Rougon rencontra là sa femme qui
examinait les pièces, mesurait les fenêtres, donnait des ordres à un tapissier. Il
resta très surpris. Mais elle lui expliqua qu'elle venait de voir son frère, M.
Beulin-d'Orchère; le magistrat, instruit déjà de la chute de Rougon, avait voulu
accabler sa soeur, lui annoncer sa prochaine entrée au ministère de la Justice,
tâcher de jeter enfin la discorde dans le ménage. Mme Rougon s'était contentée
de faire atteler, pour donner sur-le-champ un coup d'oeil à leur prochaine
installation. Elle gardait toujours sa face grise et reposée de dévote, son calme
inaltérable de bonne ménagère; et, de son pas étouffé, elle traversait les
appartements, reprenait possession de cette maison qu'elle avait faite douce et
muette comme un cloître. Son seul souci était d'administrer en intendant fidèle la
fortune dont elle se trouvait chargée. Rougon fut attendri devant cette figure
sèche et étroite, aux manies d'ordre méticuleuses.
Cependant, l'orage éclatait avec une violence inouïe. La foudre grondait, l'eau
tombait à torrents. Rougon dut attendre près de trois quarts d'heure. Il voulut
repartir à pied. Les Champs-Élysées étaient un lac de boue, une boue jaune,
fluide, qui, de l'Arc de Triomphe à la place de la Concorde, mettait comme le lit
301
d'un fleuve vidé d'un trait. L'avenue restait déserte, avec de rares piétons se
hasardant, cherchant la pointe des pavés; et les arbres, ruisselant d'eau,
s'égouttaient dans le calme et la fraîcheur de l'air. Au ciel, l'orage avait laissé une
queue de haillons cuivrés, toute une nuée sale, basse, d'où tombait un reste de
jour mélancolique, une lumière louche de coupe-gorge.
Rougon reprenait son rêve vague d'avenir. Des gouttes de pluie égarée
mouillaient ses mains. Il sentait davantage cette courbature de tout son être,
comme s'il s'était heurté à quelque obstacle barrant sa route. Et, tout d'un coup,
derrière lui, il entendit un grand piétinement, l'approche d'un galop cadencé dont
tremblait le sol. Il se retourna.
C'était un cortège qui s'approchait, dans le gâchis de la chaussée, sous le jour
navré du ciel couleur de cuivre, un retour du Bois rayant de l'éclat des uniformes
les profondeurs noyées des Champs-Élysées. À la tête et à la queue, galopaient
des piquets de dragons. Au milieu, roulait un landau fermé, attelé de quatre
chevaux; tandis que, aux deux portières, se tenaient deux écuyers en grand
costume brodé d'or, recevant, impassibles, les éclaboussures continues des roues,
couverts d'une couche de boue liquide, depuis leurs bottes à revers jusqu'à leur
chapeau à claque. Et, dans le noir du landau fermé, un enfant seul apparaissait, le
prince impérial, regardant le monde, ses dix doigts écartés, son nez rose écrasé
contre la glace.
«Tiens! ce crapaud!» dit en souriant un cantonnier, qui poussait une brouette.
Rougon s'était arrêté, songeur, et suivait le cortège filant dans le jaillissement des
flaques, mouchetant jusqu'aux feuilles basses des arbres.
Chapitre XIV
Trois ans plus tard, un jour de mars, il y avait une séance très orageuse au Corps
législatif. On y discutait l'adresse pour la première fois.
À la buvette, M. La Rouquette et un vieux député, M. de Lamberthon, le mari
d'une femme adorable, buvaient des grogs, en face l'un de l'autre, tranquillement.
«Hein! si nous retournions dans la salle? demandait M. de Lamberthon, qui
prêtait l'oreille. Je crois que ça chauffe.»
On entendait par moments une clameur lointaine, une tempête de voix, brusque
comme un coup de vent; puis, tout retombait à un grand silence. Mais M. La
Rouquette continuait à fumer d'un air de parfaite insouciance, en répondant:
«Non, laissez donc, je veux finir mon cigare... On nous préviendra, si l'on a
besoin de nous. J'ai dit qu'on nous prévienne.»
302
Ils étaient seuls dans la buvette, une petite salle de café, très coquette, établie au
fond de l'étroit jardin qui fait le coin du quai et de la rue de Bourgogne. Peinte
en vert tendre, recouverte d'un treillage de bambous, s'ouvrant par de larges
baies vitrées sur les massifs du jardin, elle ressemblait à une serre changée en
buffet de gala, avec ses panneaux de glace, ses tables, son comptoir de marbre
rouge, ses banquettes de reps vert capitonné. Une des baies ouverte laissait
entrer le bel après-midi, une tiédeur printanière que rafraîchissaient les souffles
vifs de la Seine.
«La guerre d'Italie a mis le comble à sa gloire, reprit M. La Rouquette, continuant
une conversation interrompue. Aujourd'hui, en rendant au pays la liberté, il
montre toute la force de son génie...»
Il parlait de l'empereur. Pendant un instant, il exalta la portée des décrets de
novembre, la participation plus directe des grands corps de l'État à la politique
du souverain, la création des ministres sans portefeuille chargés de représenter le
gouvernement auprès des Chambres. C'était le retour du régime constitutionnel,
dans ce qu'il avait de sain et de raisonnable. Une nouvelle ère, l'empire libéral,
s'ouvrait. Et il secouait la cendre de son cigare, transporté d'admiration. M. de
Lamberthon hochait la tête.
«Il est allé un peu vite, murmura-t-il. On aurait pu attendre encore. Rien ne
pressait.
Si, si, je vous assure, il fallait faire quelque chose, dit vivement le jeune député.
C'est justement là le génie...»
Il baissa la voix, il expliqua la situation politique avec des coups d'oeil profonds.
Les mandements des évêques, au sujet du pouvoir temporel, menacé par le
gouvernement de Turin, inquiétaient beaucoup l'empereur. D'autre part,
l'opposition se réveillait, le pays traversait une heure de malaise. Le moment était
venu de tenter la réconciliation des partis, d'attirer à soi les hommes politiques
boudeurs en leur faisant de sages concessions. Maintenant, il trouvait l'empire
autoritaire très défectueux, il transformait l'empire libéral en une apothéose dont
l'Europe entière allait être éclairée.
«N'importe, il a agi trop vite, répétait M. de Lamberthon, qui hochait toujours la
tête. J'entends bien, l'empire libéral; mais c'est l'inconnu, cher monsieur,
l'inconnu, l'inconnu...»
Et il dit ce mot sur trois tons différents, en promenant sa main devant lui, dans
le vide. M. La Rouquette n'ajouta rien; il finissait son grog. Les deux députés
restèrent là, les yeux perdus, regardant le ciel par la baie ouverte, comme s'ils
303
avaient cherché l'inconnu au-delà du quai, du côté des Tuileries, où flottaient de
grandes vapeurs grises. Derrière eux, au fond des couloirs, l'ouragan des voix
grondait de nouveau, avec le vacarme sourd d'un orage qui s'approche.
M. de Lamberthon tournait la tête, pris d'inquiétude. Au bout d'un silence, il
demanda:
«C'est Rougon qui doit répondre, n'est-ce pas?
Oui, je crois, répondit M. La Rouquette, les lèvres pincées, d'un air discret.
Il était bien compromis, murmura encore le vieux député. L'empereur a fait un
singulier choix, en le nommant ministre sans portefeuille et en le chargeant de
défendre sa nouvelle politique.»
M. La Rouquette ne donna pas tout de suite son avis. Il caressait sa moustache
blonde d'une main lente. Il finit par dire:
«L'empereur connaît Rougon.»
Puis, il s'écria, d'une voix changée:
«Dites donc, ils n'étaient pas fameux, ces grogs... J'ai une soif d'enragé. J'ai
envie de prendre un verre de sirop.»
Il commanda un verre de sirop. M. de Lamberthon hésita, se décida enfin pour
un madère. Et ils causèrent de Mme de Lamberthon; le mari reprochait à son
jeune collègue la rareté de ses visites. Celui-ci s'était renversé sur la banquette
capitonnée, se mirant d'un regard oblique dans les glaces, jouissant du vert
tendre des murs, de cette buvette fraîche, qui avait des airs de bosquet
Pompadour, installé à quelque carrefour de forêt princière, pour des rendez-vous
amoureux.
Un huissier arriva, essoufflé.
«Monsieur La Rouquette, on vous demande tout de suite, tout de suite.»
Et, comme le jeune député avait un geste d'ennui, l'huissier se pencha à son
oreille, lui dit à demi-voix qu'il était envoyé par M. de Marsy lui-même, le
président de la Chambre. Il ajouta plus haut:
«Enfin, on a besoin de tout le monde, venez vite.»
M. de Lamberthon s'était précipité vers la salle des séances. M. La Rouquette le
suivait, lorsqu'il parut se raviser. L'idée lui poussait de racoler tous les députés
flâneurs, pour les envoyer à leurs bancs. Il se jeta d'abord dans la salle des
conférences, une belle salle éclairée par un plafond vitré, où se trouvait une
304
cheminée géante en marbre vert, ornée de deux femmes en marbre blanc, nues
et couchées. Malgré la douceur de l'après-midi, des troncs d'arbre y brûlaient.
Autour de l'immense table, trois députés sommeillaient, les yeux ouverts, en
regardant les tableaux des murs et la pendule fameuse qu'on remontait une seule
fois par an; un quatrième, occupé à se chauffer les reins, debout devant la
cheminée, semblait examiner d'un air attendri, à l'autre extrémité de la pièce, une
petite statue d'Henri IV en plâtre, qui se détachait sur un trophée de drapeaux
pris à Marengo, à Austerlitz et à Iéna. À l'appel de leur collègue allant de l'un à
l'autre, criant: «Vite, vite, en séance!» ces messieurs, comme réveillés en sursaut,
disparurent à la file.
Cependant, emporté par son élan, M. La Rouquette courait à la bibliothèque,
quand il eut la précaution de revenir sur ses pas, pour fouiller d'un coup d'oeil le
couloir aux lavabos. M. de Combelot, les mains plongées au fond d'une grande
cuvette, les y frottait doucement, en souriant à leur blancheur. Il ne s'émut pas, il
retournait tout de suite à sa place. Et il prit le temps de s'éponger longuement les
mains, à l'aide d'une serviette chaude qu'il remit ensuite dans l'étuve, aux portes
de cuivre. Même il alla, à l'extrémité du couloir, devant une haute glace, peigner
sa belle barbe noire, avec un petit peigne de poche.
La bibliothèque était vide. Les livres dormaient dans leurs casiers de chêne;
toutes nues, les deux grandes tables étalaient la sévérité de leurs tapis verts; aux
bras des fauteuils, rangés en bon ordre, les pupitres mécaniques se repliaient, gris
d'une légère poussière. Et, au milieu de ce recueillement, dans l'abandon de la
galerie où traînait une odeur de papiers, M. La Rouquette dit tout haut, en faisant
claquer la porte:
«Il n'y a jamais personne, là-dedans!»
Alors, il se lança dans l'enfilade des couloirs et des salles. Il traversa la salle de
distribution, dallée en marbre des Pyrénées, où son pas sonnait comme sous une
voûte d'église. Un huissier lui ayant appris qu'un député de ses amis, M. de la
Villardière, faisait visiter le Palais à un monsieur et à une dame, il s'entêta à le
trouver. Il courut à la salle du général Foy, ce vestibule sévère, dont les quatre
statues, Mirabeau, le général Foy, Bailly et Casimir Périer, sont l'admiration
respectueuse des bourgeois de province. Et ce fut à côté, dans la salle du trône,
qu'il aperçut enfin M. de la Villardière, flanqué d'une grosse dame et d'un gros
monsieur, des gens de Dijon, tous deux notaires et électeurs influents.
«On vous demande, dit M. La Rouquette. Vite à votre poste, n'est-ce pas?
Oui, tout de suite», répondit le député.
305
Mais il ne put s'échapper. Le gros monsieur, impressionné par le luxe de la salle,
le ruissellement des dorures, les panneaux de glace, s'était découvert; et il ne
lâchait pas son «cher député», il lui demandait des explications sur les peintures
de Delacroix, les Mers et les Fleuves de France, de hautes figures décoratives,
Mediterraneum Mare, Oceanus, Ligeris, Rhenus, Sequana, Rhodanus, Garumna,
Araris. Ces mots latins l'embarrassaient.
«Ligeris, la Loire», dit M. de la Villardière.
Le notaire de Dijon hocha vivement la tête; il avait compris. Cependant, sa dame
considérait le trône, un fauteuil un peu plus haut que les autres, garni d'une
housse et placé sur une large marche. Elle restait à distance, dévotement, l'air
ému. Elle finit par se rapprocher, par s'enhardir; et, d'une main furtive, elle
souleva la housse, toucha le bois doré, tâta le velours rouge.
Maintenant, M. La Rouquette battait l'aile droite du Palais, les corridors
interminables, les pièces réservées aux bureaux et aux commissions. Il revint par
la salle des quatre colonnes, où les jeunes députés rêvent en face des statues de
Brutus, de Solon et de Lycurgue; coupa de biais la salle des pas perdus; longea
rapidement le pourtour, cette galerie en hémicycle, une sorte de crypte écrasée,
d'une nudité blafarde d'église, éclairée au gaz nuit et jour; et, hors d'haleine,
traînant derrière lui la petite troupe de députés qu'il avait ramassée dans sa battue
générale, il ouvrit toute large une porte d'acajou étoilée d'or. M. de Combelot, les
mains blanches, la barbe correcte, le suivait. M. de la Villardière, qui s'était
débarrassé de ses deux électeurs, marchait sur ses talons. Tous montèrent d'un
élan, se jetèrent dans la salle des séances où les députés, debout à leurs bancs,
furibonds, les bras tendus, menaçant un orateur impassible à la tribune, criaient:
«À l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!
À l'ordre! à "ordre!» crièrent plus haut M. La Rouquette et ses amis, tout en
ignorant ce dont il s'agissait.
Le vacarme était épouvantable. Il y avait des piétinements enragés, un roulement
d'orage obtenu par les planchettes des pupitres secouées violemment. Des voix
glapissantes, suraiguës, jetaient des notes de fifre au milieu d'autres voix
ronflantes, prolongées comme des accompagnements d'orgue. Par moments, les
bruits semblaient se briser, le tapage se fêlait; et alors, au milieu de la clameur
mourante, des huées montaient, des paroles s'entendaient:
«C'est odieux! c'est intolérable!
Qu'il retire le mot!
306
Oui, oui, retirez le mot!»
Mais le cri obstiné, le cri qui revenait sans arrêt, comme rythmé par le battement
des talons, c'était ce cri: «À l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!» s'aigrissant, s'étranglant
dans les gosiers séchés.
À la tribune, l'orateur avait croisé les bras. Il regardait en face la Chambre
furieuse, ces faces aboyantes, ces poings brandis. À deux reprises, croyant à un
peu de silence, il ouvrit la bouche; ce qui amena un redoublement de tempête,
une crise d'emportement fou. La salle craquait.
M. de Marsy, debout devant son fauteuil de président, la main sur la pédale de la
sonnette, sonnait d'une façon continue; un carillon d'alarme au milieu d'un
ouragan. Sa haute figure pâle gardait un sang-froid parfait. Il s'arrêta un instant
de sonner, tira ses manchettes tranquillement, puis se remit à son carillon. Son
mince sourire sceptique, une sorte de tic qui lui était habituel, pinçait les coins de
ses lèvres fines.
Lorsque les voix se lassaient, il se contentait de lancer:
«Messieurs, permettez, permettez...»
Enfin, il obtint un silence relatif.
«J'invite l'orateur, dit-il, à expliquer le mot qu'il vient de prononcer.»
L'orateur se penchant, s'appuyant sur le bord de la tribune, répéta sa phrase avec
une affirmation entêtée du menton.
«J'ai dit que le 2 décembre était un crime...»
Il ne put aller plus loin. L'orage recommença. Un député, le sang aux joues, le
traita d'assassin; un autre lui jeta une ordure, si grosse, que les sténographes
sourirent, en se gardant d'écrire le mot. Les exclamations se croisaient,
s'étouffaient. Pourtant, on entendait la voix flûtée de M. La Rouquette qui
répétait:
«Il insulte l'empereur, il insulte la France!»
M. de Marsy eut un geste digne. Il se rassit, en disant:
«Je rappelle l'orateur à l'ordre.»
Une longue agitation suivit. Ce n'était plus le Corps législatif ensommeillé qui
avait voté, cinq ans plus tôt, un crédit de quatre cent mille francs pour le
baptême du prince impérial. À gauche, sur un banc, quatre députés
applaudissaient le mot lancé à la tribune par leur collègue. Ils étaient cinq
307
maintenant à attaquer l'empire. Ils l'ébranlaient d'une secousse continue, le
niaient, lui refusaient leur vote, avec un entêtement de protestation, dont l'effet
devait peu à peu soulever le pays entier. Ces députés se tenaient debout, groupe
infime, perdu au milieu d'une majorité écrasante; et ils répondaient aux menaces,
aux poings tendus, à la pression bruyante de la Chambre sans un
découragement, immobiles et fervents dans leur revanche.
La salle elle-même paraissait changée, toute sonore, frémissante de fièvre. On
avait rétabli la tribune, au pied du bureau. La froideur des marbres, le
développement pompeux des colonnes de l'hémicycle se chauffaient de la parole
ardente des orateurs. Sur les gradins, le long des banquettes de velours rouge, la
lumière de la baie vitrée tombant d'aplomb semblait allumer des incendies, dans
les orages des grandes séances. Le bureau monumental avec ses panneaux
sévères, s'animait des ironies et des insolences de M. de Marsy, dont la redingote
correcte, la taille mince de viveur épuisé coupaient d'une ligne pauvre les nudités
antiques du bas-relief placé derrière son dos. Et seules, dans leurs niches, entre
leurs paires de colonnes, les statues allégoriques de l'Ordre public et de la Liberté
gardaient leurs faces mortes et leurs yeux vides de divinités de pierre. Mais ce qui
soufflait surtout la vie, c'était le public plus nombreux, penché anxieusement,
suivant les débats, apportant là sa passion. Le second rang des tribunes venait
d'être remis en place. Les journalistes avaient leur tribune particulière. Tout en
haut, au bord de la corniche chargée de dorures, des têtes s'allongeaient, un
envahissement de foule, qui parfois faisait lever les yeux inquiets des députés,
comme s'ils avaient cru brusquement entendre le piétinement de la populace, un
jour d'émeute.
Cependant, l'orateur, à la tribune, attendait toujours de pouvoir continuer. Il dit,
la voix couverte par le murmure qui roulait encore:
«Messieurs, je me résume...»
Mais il s'arrêta pour reprendre plus haut, dominant le bruit:
«Si la Chambre refuse de m'écouter, je proteste et je descends de cette tribune.
Parlez, parlez!» cria-t-on de plusieurs bancs.
Et une voix épaisse, comme enrouée, gronda:
«Parlez, on saura vous répondre.»
Le silence régna brusquement. Sur les gradins, dans les tribunes, on tendait le
cou pour voir Rougon, qui venait de lancer cette phrase. Il était assis au premier
banc, les coudes appuyés sur la tablette de marbre. Son gros dos gonflé gardait
308
une immobilité à peine rompue de loin en loin par un léger balancement des
épaules. On n'apercevait pas son visage, enfoui entre ses larges mains. Il écoutait.
Son début était attendu avec une vive curiosité; car, depuis sa nomination de
ministre sans portefeuille, il n'avait pas encore pris la parole. Sans doute il eut
conscience de tous ces regards fixés sur lui. Il tourna la tête, fit le tour de la salle.
En face, dans la tribune des ministres, Clorinde en robe violette, accoudée à la
rampe de velours rouge, le regardait longuement, avec son audace tranquille. Ils
restèrent deux secondes les yeux dans les yeux, sans se sourire, comme étrangers.
Puis, Rougon reprit sa position, écouta de nouveau, le visage entre ses mains
ouvertes.
«Messieurs, je me résume, disait l'orateur. Le décret du 24 novembre octroie des
libertés purement illusoires. Nous sommes encore bien loin des principes de 89,
inscrits si pompeusement en tête de la constitution impériale. Si le
gouvernement reste armé de lois exceptionnelles, s'il continue à imposer ses
candidats au pays, s'il ne dégage pas la presse du régime de l'arbitraire, enfin s'il
tient toujours la France à sa merci, toutes les concessions apparentes qu'il peut
faire sont mensongères...»
Le président l'interrompit.
«Je ne puis laisser l'orateur employer un pareil terme.
Très bien, très bien!» cria-t-on à droite.
L'orateur reprit sa phrase, en l'adoucissant. Il s'efforçait d'être très modéré
maintenant, arrondissant de belles périodes qui tombaient avec une cadence
grave, d'une pureté de langue parfaite. Mais M. de Marsy s'acharnait, discutait
chacune de ses expressions. Alors, il s'éleva dans de hautes considérations, une
phraséologie vague, encombrée de grands mots, où sa pensée se déroba si bien,
que le président dut l'abandonner. Puis, tout d'un coup, il revint à son point de
départ.
«Je me résume. Mes amis et moi, nous ne voterons pas le premier paragraphe de
l'adresse en réponse au discours du trône...
On se passera de vous», dit une voix.
Une hilarité bruyante courut sur les bancs.
«Nous ne voterons pas le premier paragraphe de l'adresse, recommença
paisiblement l'orateur, si notre amendement n'est pas adopté. Nous ne saurions
nous associer à des remerciements exagérés, lorsque la pensée du chef de l'État
309
nous apparaît pleine de restrictions. La liberté est une; on ne peut la couper par
morceaux et la distribuer en rations, ainsi qu'une aumône.»
Ici, des exclamations partirent de tous les coins de la salle.
«Votre liberté est de la licence!
Ne parlez pas d'aumône, vous mendiez une popularité malsaine!
Et vous, ce sont les têtes que vous coupez!
Notre amendement, continua-t-il, comme s'il n'entendait pas, réclame
l'abrogation de la loi de sûreté générale, la liberté de la presse, la sincérité des
élections...»
Les rires reprenaient. Un député avait dit, assez haut pour être entendu de ses
voisins: «Va, va, mon bonhomme, tu n'auras rien de tout ça!» Un autre ajoutait
des mots drôles à chaque phrase tombée de la tribune. Mais le plus grand
nombre, pour s'amuser, scandait les périodes à coups précipités de couteau à
papier, tapés sournoisement sous leur pupitre; ce qui produisait un roulement de
baguettes de tambour, dans lequel la voix de l'orateur se trouvait étouffée. Celui-
ci pourtant lutta jusqu'au bout. Il s'était redressé, il lançait puissamment ces
dernières paroles, par-dessus le tumulte:
«Oui, nous sommes des révolutionnaires, si vous entendez par là des hommes de
progrès, décidés à conquérir la liberté! Refusez la liberté au peuple, un jour le
peuple la reprendra.»
Et il descendit de la tribune, au milieu d'un nouveau déchaînement. Les députés
ne riaient plus comme une bande de collégiens échappés. Ils s'étaient levés,
tournés vers la gauche, poussant une fois encore le cri: «À l'ordre! à l'ordre!»
L'orateur avait regagné son banc, et restait debout, entouré de ses amis. Il y eut
des poussées. La majorité sembla vouloir se jeter sur ces cinq hommes, dont les
faces pâles les défiaient. Mais M. de Marsy, fâché, sonnait d'une main saccadée,
en regardant les tribunes où des dames se reculaient, l'air peureux.
«Messieurs, dit-il, c'est un scandale...»
Et le silence s'étant fait, il continua, de très haut, avec son autorité mordante:
«Je ne veux pas prononcer un second rappel à l'ordre. Je dirai seulement qu'il est
vraiment scandaleux d'apporter à cette tribune des menaces qui la déshonorent.»
Une triple salve d'applaudissements accueillit ces paroles du président. On criait
bravo, et les couteaux à papier marchaient ferme, cette fois en manière
d'approbation. L'orateur de la gauche voulut répondre; mais ses amis l'en
310
empêchèrent. Le tumulte alla en s'apaisant, se perdit dans le brouhaha des
conversations particulières.
«La parole est à Son Excellence M. Rougon», reprit M. de Marsy d'une voix
calmée.
Un frisson courut, un soupir de curiosité satisfaite qui fit place à une attention
religieuse. Rougon, les épaules arrondies, était monté pesamment à la tribune. Il
ne regarda pas d'abord la salle; il posait devant lui un paquet de notes, reculait le
verre d'eau sucrée, promenait ses mains, comme pour prendre possession de
l'étroite caisse d'acajou. Enfin, adossé au bureau, au fond, il leva la face. Il ne
vieillissait pas. Son front carré, son grand nez bien fait, ses longues joues sans
rides, gardaient une pâleur rosée, un teint frais de notaire de petite ville. Seuls ses
cheveux grisonnants, si rudement plantés, s'éclaircissaient vers les tempes et
découvraient ses larges oreilles. Les yeux à demi clos, il jeta un regard vers la
salle, attendant encore. Un instant, il parut chercher, rencontra le visage attentif
et penché de Clorinde, puis commença, la langue lourde et pâteuse.
«Nous aussi nous sommes des révolutionnaires, si l'on entend par ce mot des
hommes de progrès, décidés à rendre au pays, une à une, toutes les sages
libertés...
Très bien! très bien!
Eh! messieurs, quel gouvernement mieux que l'empire a jamais réalisé les
réformes libérales dont vous venez d'entendre tracer le séduisant programme ?
Je ne combattrai pas le discours de l'honorable préopinant. Il me suffira de
prouver que le génie et le grand coeur de l'empereur ont devancé les réclamations
des adversaires les plus acharnés de son règne. Oui, messieurs, de lui-même, le
souverain a remis à la nation ce pouvoir dont elle l'avait investi, dans un jour de
danger public. Magnifique spectacle, si rare dans l'histoire! Oh! nous
comprenons le dépit de certains hommes de désordre. Ils en sont réduits à
attaquer les intentions, à discuter la quantité de liberté rendue... Vous avez
compris le grand acte du 24 novembre. Vous avez voulu, dans le premier
paragraphe de l'adresse, témoigner à l'empereur votre profonde reconnaissance
de sa magnanimité et de sa confiance en la sagesse du Corps législatif.
L'adoption de l'amendement qui vous est soumis, serait une injure gratuite, je
dirai même une mauvaise action. Consultez vos consciences, messieurs,
demandez-vous si vous vous sentez libres. La liberté est aujourd'hui complète,
entière, je m'en porte le garant...»
Des applaudissements prolongés l'interrompirent. Il s'était lentement approché
du bord de la tribune. Maintenant, le corps un peu penché, le bras droit étendu,
311
il haussait sa voix, qui se dégageait avec une puissance extraordinaire. Derrière
lui, M. de Marsy, allongé au fond de son fauteuil, l'écoutait, de l'air vaguement
souriant d'un amateur émerveillé par l'exécution magistrale de quelque tour de
force. Dans la salle, au milieu du tonnerre des bravos, des membres se
penchaient, chuchotaient, surpris, les lèvres pincées. Clorinde avait abandonné
ses bras sur le velours rouge de la rampe, toute sérieuse.
Rougon continuait.
«Aujourd'hui, l'heure que nous avons tous attendue avec impatience a enfin
sonné. Il n'y a plus aucun danger à faire de la France prospère une France libre.
Les passions anarchiques sont mortes. L'énergie du souverain et la volonté
solennelle du pays ont pour toujours refoulé dans le néant les époques
abominables de perversion publique. La liberté est devenue possible, le jour où a
été vaincue cette faction qui s'obstinait à méconnaître les bases fondamentales
du gouvernement. C'est pourquoi l'empereur a cru devoir retirer sa puissante
main; refusant les prérogatives excessives du pouvoir comme un fardeau inutile,
estimant son règne indiscutable au point de le laisser discuter. Et il n'a pas reculé
devant la pensée d'engager l'avenir; il ira jusqu'au bout de sa tâche de délivrance,
il rendra les libertés une à une, aux époques marquées par sa sagesse. Désormais,
c'est ce programme de progrès continu que nous avons la mission de défendre
dans cette assemblée...»
Un des cinq députés de la gauche se leva indigné, en disant:
«Vous avez été le ministre de la répression à outrance!»
Et un autre ajouta avec passion:
«Les pourvoyeurs de Cayenne et de Lambessa n'ont pas le droit de parler au
nom de la liberté!»
Une explosion de murmures monta. Beaucoup de députés ne comprenaient pas,
se penchaient, interrogeant leurs voisins. M. de Marsy feignit de ne pas avoir
entendu; et il se contenta de menacer les interrupteurs, de les rappeler à l'ordre.
«On vient de me reprocher...», reprit Rougon.
Mais des cris s'élevèrent à droite, l'empêchèrent de continuer.
«Non, non, ne répondez pas!
Ces injures ne sauraient vous atteindre!»
Alors, il apaisa la Chambre d'un geste; et, s'appuyant des deux poings au bord de
la tribune, il se tourna vers la gauche, d'un air de sanglier acculé.
312
«Je ne répondrai pas», déclara-t-il tranquillement.
Ce n'était encore que l'exorde. Bien qu'il eût promis de ne pas réfuter le discours
du député de la gauche, il entra ensuite dans une discussion minutieuse. Il fit
d'abord un exposé très complet des arguments de son adversaire; il y mettait une
sorte de coquetterie, une impartialité dont l'effet était immense, comme
dédaigneux de toutes ces bonnes raisons et prêt à les écarter d'un souffle. Puis, il
parut oublier de les combattre, il ne répondit à aucune, il s'attaqua à la plus faible
d'entre elles avec une violence inouïe, un flot de paroles qui la noya. On
l'applaudissait, il triomphait. Son grand corps emplissait la tribune. Ses épaules,
balancées, suivaient le roulis de ses phrases. Il avait l'éloquence banale,
incorrecte, toute hérissée de questions de droit, enflant les lieux communs, les
faisant crever en coups de foudre. Il tonnait, il brandissait des mots bêtes. Sa
seule supériorité d'orateur était son haleine, une haleine immense, infatigable,
berçant les périodes, coulant magnifiquement pendant des heures, sans se
soucier de ce qu'elle charriait.
Après avoir parlé une heure sans un arrêt, il but une gorgée d'eau, il souffla un
peu, en rangeant les notes placées devant lui.
«Reposez-vous!» dirent plusieurs députés.
Mais il ne se sentait pas fatigué. Il voulut terminer.
«Que vous demande-t-on, messieurs?
Écoutez! écoutez!»
Une profonde attention tint de nouveau les faces muettes, tournées vers lui. À
certains éclats de sa voix, des mouvements agitaient la Chambre d'un bout à
l'autre, comme sous un grand vent.
«On vous demande, messieurs, d'abroger la loi de sûreté générale. Je ne
rappellerai pas l'heure à jamais maudite où cette loi fut une arme nécessaire; il
s'agissait de rassurer le pays, de sauver la France d'un nouveau cataclysme.
Aujourd'hui, l'arme est au fourreau. Le gouvernement, qui s'en est toujours servi
avec la plus grande modération...
C'est vrai!
Le gouvernement ne l'applique plus que dans certains cas tout à fait
exceptionnels. Elle ne gêne personne, si ce n'est les sectaires qui nourrissent
encore la coupable folie de vouloir retourner aux plus mauvais jours de notre
histoire. Parcourez nos villes, parcourez nos campagnes, vous y verrez partout la
paix et la prospérité; interrogez les hommes d'ordre, aucun ne sent peser sur ses
313
épaules ces lois d'exception dont on nous fait un si grand crime. Je le répète,
entre les mains paternelles du gouvernement, elles continuent à sauvegarder la
société contre des entreprises odieuses dont le succès, d'ailleurs, est désormais
impossible. Les honnêtes gens n'ont pas à se préoccuper de leur existence.
Laissons-les où elles dorment, jusqu'au jour où le souverain croira devoir les
briser lui-même... Que vous demande-t-on encore, messieurs? la sincérité des
élections, la liberté de la presse, toutes les libertés imaginables. Ah! laissez-moi
me reposer ici dans le spectacle des grandes choses que l'empire a déjà
accomplies. Autour de moi, partout où je porte les yeux, j'aperçois les libertés
publiques croître et donner des fruits splendides. Mon émotion est profonde. La
France, si abaissée, se relève, offre au monde l'exemple d'un peuple conquérant
son émancipation par sa bonne conduite. À cette heure, les jours d'épreuve sont
passés. Il n'est plus question de dictature, de gouvernement autoritaire. Nous
sommes tous les ouvriers de la liberté...
Bravo! bravo!
On demande la sincérité des élections. Le suffrage universel, appliqué sur sa
base la plus large, n'est-il pas la condition primordiale d'existence de l'empire?
Sans doute le gouvernement recommande ses candidats. Est-ce que la révolution
n'appuie pas les siens avec une audace impudente? On nous attaque, nous nous
défendons, rien de plus juste. On voudrait nous bâillonner, nous lier les mains,
nous réduire à l'état de cadavre. C'est ce que nous n'accepterons jamais. Par
amour pour le pays, nous serons toujours là, à le conseiller, à lui dire où sont ses
véritables intérêts. Il reste, d'ailleurs, le maître absolu de son sort. Il vote, et nous
nous inclinons. Les membres de l'opposition qui appartiennent à cette
assemblée, où ils jouissent d'une entière liberté de parole, sont une preuve de
notre respect pour les arrêts du suffrage universel. Les révolutionnaires doivent
s'en prendre au pays, si le pays acclame l'empire par des majorités écrasantes...
Dans le parlement, toutes les entraves au libre contrôle sont aujourd'hui brisées.
Le souverain a voulu donner aux grands corps de l'État une participation plus
directe à sa politique et un témoignage éclatant de sa confiance. Vous pourrez
désormais discuter les actes du pouvoir, exercer dans son plein le droit
d'amendement, émettre des voeux motivés. Chaque année, l'adresse sera comme
un rendez-vous entre l'empereur et les représentants de la nation, où ceux-ci
auront la faculté de tout dire avec franchise. C'est de la discussion au grand jour
que naissent les États forts. La tribune est rétablie, cette tribune illustrée par tant
d'orateurs dont l'histoire a gardé les noms. Un parlement qui discute est un
parlement qui travaille. Et voulez-vous connaître toute ma pensée? je suis
heureux de voir ici un groupe de députés opposants. Il y aura toujours parmi
nous des adversaires qui chercheront à nous prendre en faute, et qui mettront
314
ainsi en pleine lumière notre honorabilité. Nous réclamons pour eux les
immunités les plus larges. Nous ne craignons ni la passion, ni le scandale, ni les
abus de la parole, si dangereux qu'ils puissent être... Quant à la presse,
messieurs, elle n'a jamais joui d'une liberté plus entière, sous aucun
gouvernement décidé à se faire respecter. Toutes les grandes questions, tous les
intérêts sérieux ont des organes. L'administration ne combat que la propagation
des doctrines funestes, le colportage du poison. Mais, entendez-moi bien, nous
sommes tous pleins de déférence pour la presse honnête, qui est la grande voix
de l'opinion publique. Elle nous aide dans notre tâche, elle est l'outil du siècle. Si
le gouvernement l'a prise dans ses mains, c'est uniquement pour ne pas la laisser
aux mains de ses ennemis...»
Des rires approbateurs s'élevèrent. Rougon, cependant, approchait de la
péroraison. Il empoignait le bois de la tribune de ses doigts crispés. Il jetait son
corps en avant, balayait l'air de son bras droit. Sa voix roulait avec une sonorité
de torrent. Brusquement, au milieu de son idylle libérale, il parut pris d'une
fureur haletante. Son poing tendu, lancé en manière de bélier, menaçait quelque
chose, là-bas, dans le vide. Cet adversaire invisible, c'était le spectre rouge. En
quelques phrases dramatiques, il montra le spectre rouge secouant son drapeau
ensanglanté, promenant sa torche incendiaire, laissant derrière lui des ruisseaux
de boue et de sang. Tout le tocsin des journées d'émeute sonnait dans sa voix,
avec le sifflement des balles, les caisses de la Banque éventrées, l'argent des
bourgeois volé et partagé. Sur les bancs, les députés pâlissaient. Puis, Rougon
s'apaisa; et, à grands coups de louanges qui avaient des bruits balancés
d'encensoir, il termina en parlant de l'empereur.
«Dieu merci! nous sommes sous l'égide de ce prince que la Providence a choisi
pour nous sauver dans un jour de miséricorde infinie. Nous pouvons nous
reposer à l'abri de sa haute intelligence. Il nous a pris par la main, et il nous
conduit pas à pas vers le port, au milieu des écueils.»
Des acclamations retentirent. La séance fut suspendue pendant près de dix
minutes. Un flot de députés s'était précipité au-devant du ministre qui regagnait
son banc, le visage en sueur, les flancs encore agités de son grand souffle. M. La
Rouquette, M. de Combelot, cent autres, le félicitaient, allongeaient le bras pour
tâcher de lui prendre une poignée de main au passage. C'était comme un long
ébranlement qui se continuait dans la salle. Les tribunes elles-mêmes parlaient et
gesticulaient. Sous la baie ensoleillée du plafond, parmi ces dorures, ces marbres,
ce luxe grave tenant du temple et du cabinet d'affaires, une agitation de place
publique roulait, des rires de doute, des étonnements bruyants, des admirations
exaltées, la clameur d'une foule secouée de passion. Les regards de M. de Marsy
et de Clorinde s'étant rencontrés, ils eurent tous deux un hochement de tête; ils
315
avouaient la victoire du grand homme. Rougon, par son discours, venait de
commencer la prodigieuse fortune qui devait le porter si haut.
Un député, cependant, était à la tribune. Il avait un visage rasé, d'un blanc de
cire, avec de longs cheveux jaunes dont les boucles rares tombaient sur ses
épaules. Roide, sans un geste, il parcourait de grandes feuilles de papier, le
manuscrit d'un discours qu'il se mit à lire d'une voix molle. Les huissiers jetaient
leur cri:
«Silence, messieurs!... Veuillez faire silence!»
L'orateur avait des explications à demander au gouvernement. Il se montrait très
irrité de l'attitude expectante de la France, en présence du Saint-Siège menacé
par l'Italie. Le pouvoir temporel était l'arche sainte, et l'adresse devait contenir un
voeu formel, une injonction même, pour son maintien intégral. Le discours
entrait dans des considérations historiques, démontrait que le droit chrétien,
plusieurs siècles avant les traités de 1815, avait établi l'ordre politique en Europe.
Puis, venaient des phrases d'une rhétorique terrifiée, l'orateur disait voir avec
effroi la vieille société européenne se dissoudre au milieu des convulsions des
peuples. Par moments, à certaines allusions trop directes contre le roi d'Italie, des
rumeurs s'élevaient dans la salle. Mais à droite, le groupe compact des députés
cléricaux, près d'une centaine de membres, attentifs, soulignaient les moindres
passages par leur assentiment, applaudissaient chaque fois que leur collègue
nommait le pape, avec une légère salutation dévote.
L'orateur, en terminant, eut une phrase couverte de bravos.
«Il me déplaît, dit-il, que Venise la superbe, la reine de l'Adriatique soit devenue
l'obscure vassale de Turin.»
Rougon, la nuque encore mouillée de sueur, la voix enrouée, son grand corps
brisé par son premier discours, s'entêta à répondre tout de suite. Ce fut un beau
spectacle. Il étala sa fatigue, la mit en scène, se traîna à la tribune, où il balbutia
d'abord des paroles éteintes. Il se plaignait avec amertume de trouver parmi les
adversaires du gouvernement des hommes considérables, si dévoués jusque-là
aux institutions impériales. Il y avait sûrement malentendu; ils ne voudraient pas
grossir les rangs des révolutionnaires, ébranler un pouvoir dont l'effort constant
était d'assurer le triomphe de la religion. Et, tourné vers la droite, il leur adressait
des gestes pathétiques, il leur parlait avec une humilité pleine de ruse, comme à
des ennemis puissants, aux seuls ennemis devant lesquels il tremblât.
Mais peu à peu, sa voix avait repris toute son emphase. Il emplissait la salle de
son mugissement, il se tapait la poitrine à grands coups de poing.
316
«On nous a accusé d'irréligion. On a menti! Nous sommes l'enfant respectueux
de l'Église et nous avons le bonheur de croire... Oui, messieurs, la foi est notre
guide et notre soutien, dans cette tâche du gouvernement, si lourde parfois à
porter. Qu'adviendrait-il de nous, si nous ne nous abandonnions pas aux mains
de la Providence? Nous avons la seule prétention d'être l'humble exécuteur de
ses desseins, l'instrument docile des volontés de Dieu. C'est là ce qui nous
permet de parler haut et de faire un peu de bien... Et, messieurs, je suis heureux
de cette occasion pour m'agenouiller ici, avec toute la ferveur de mon coeur de
catholique, devant le souverain pontife, devant ce vieillard auguste dont la
France restera la fille vigilante et dévouée.»
Les applaudissements n'attendirent pas la fin de la phrase. Le triomphe tournait
à l'apothéose. La salle croulait.
À la sortie, Clorinde guetta Rougon. Ils n'avaient plus échangé une parole depuis
trois ans. Lorsqu'il parut, rajeuni, comme allégé, ayant démenti en une heure
toute sa vie politique, prêt à satisfaire, sous la fiction du parlementarisme, son
furieux appétit d'autorité, elle céda à un entraînement, elle alla vers lui, la main
tendue, les yeux attendris et humides d'une caresse, en disant:
«Vous êtes tout de même d'une jolie force, vous.»
317
0 Kommentare