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I INTRODUCTION
Ce mémoire va essayer de décrire le statut de l’argot à travers les siècles, avec une accentuation du XVII e jusqu’au XX e siècles.
Dans la première partie, je vais, tout d’abord, parler du diasystème et de l’argot pour, ensuite, attribuer à l’argot sa place dans le diasystème. Puis, je vais donner un récit assez court de la terminologie du mot « argot » pour ensuite indiquer les caractéristiques stables de l’argot à travers les siècles. Cette partie sera conclue par l’opposition de l’argot comme un art de vivre et l’argot dans la linguistique. La deuxième partie donnera un résumé des documents les plus importants quant à l’argot. C’est ces documents-là qui servent comme base pour les études de l’argot. Ensuite, la troisième partie va parler des dimensions diastratique et diatopique de l’argot. Pour les XVII e et XVIII e siècles, on va parler de « l’argot », pour le XIX e siècle plutôt du ‘jargot’. Les deux sous-parties sont toutes les deux partagées en quatre parties : la définition, la fonction, les caractéristiques particuliers ou prononcés à une époque donnée, et des exemples.
Puis, la quatrième partie va examiner l’argot sous l’angle de la diaphasie. Cette considération s’occupera surtout des éléments argotiques dans le français du XX e siècle jusqu'à nos jours. On va donc appeler cette étape de l’argot « le français argotique » . Elle aussi sera partagée dans les quatre sous-parties mentionnées pour l’argot et le ‘jargot’.
Enfin, la conclusion va résumer le mémoire, et avant quelques remarques finales elle va essayer de contempler la signification de tout ce qu’on a appris dans ce mémoire pour l’avenir de la langue française.
Cette dernière grande partie va être suivie par un schéma qui résume le mémoire en gros. Ensuite, j’ai joint les extraits qui m’ont servis comme exemples pour les troisième et quatrième parties avec une traduction des mots argotiques qui se
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trouvent dedans. Et tout à la fin, j’ai mis la bibliographie de toutes les œuvres dont je me suis servies pour ce mémoire.
1. LE DIASYSTEME
C’est Coseriu 1 qui a introduit le terme « diasystème » dans la linguistique. Dans ce système il y a trois dimensions, dont deux qui dépendent du locuteur et une qui dépend de l’usage.
Tout d’abord, il y a la dimension diatopique, une variété régionale. Ensuite il y a la dimension diastratique, une variété sociale. Ces deux dimensions dépendent du locuteur. La troisième dimension, celle qui dépend de l’usage, c’est la dimension diaphasique. La dimension diaphasique est la dimension qui nous permet de nous servir de différents registres d’après une certaine situation de communication. Pour la description des variétés il faut introduire une « norme »: le français standard 2 .
2. L'ARGOT
L’argot - que j’appelle dans ce mémoire, selon l’époque, aussi ‘jargot’ et français argotique - c’est tout d’abord un lexique qui appartient à la langue parlée et qui est étroitement lié à une situation de communication 3 . Cette situation de communication est définie par le lieu où elle se déroule, ses circonstances, son contenu, ses interlocuteurs, etc. Dans une telle situation de communication, l’argot double le vocabulaire usuel en se servant de son propre lexique, un lexique imagé. A la base, l’argot était une activité sociale de communication à l’intérieur d’un groupe plus ou moins important et assez restreint. Ce n’est qu’au XX e siècle que son statut diminuera et deviendra de plus en plus, mais pas exclusivement, le produit de cette activité sociale.
1 Linguiste d’origine roumaine (1921-2002)
2 cf. Stein p. 133
3 A mon avis, il s’agit vraiment seulement d’un lexique et pas d’une langue à part, même si on trouve par exemple chez Hugo dans Les Misérables la description de l’argot comme une « langue dans la langue » (cf. Sainéan p.133)
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En général, on peut dire que, dans l’argot, la forme est moins importante que la fonction car la création de ce lexique nouveau répondait toujours à certains besoins et n’était jamais une entité stable. C’est d’après le besoin d’un groupe à un moment et dans une situation donnés que sa fonction peut avoir une valeur cryptique, ironique, identificatoire, expressive, stylistique, snobé, économique, esthétique ou ludique, ou qu’il peut, en même temps, servir à exclure des non-initiés et de renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe.
Comme l’argot n’est pas une langue mais un lexique, une analyse est seulement possible en s’occupant de son usage. Quoique, dans la linguistique, on ne comprenne pas l’argot comme un art de vivre, mais comme une partie importante de la langue française qu’il faut étudier si l’on veut en avoir une description complète, il est quand même impossible de le séparer entièrement d’une certaine situation de communication puisque c’est là ou se trouve son point de naissance. De plus, il ne faut pas oublier de dire que beaucoup de mots d’argot sont des termes « techniques » qui appartiennent au monde du vol, considéré dans un certain milieu comme une profession comme les autres. Donc, l’argot est souvent très proche du jargon.
Pour identifier un mot d’argot, il faut tenir compte de sa fonction dans une situation communicative, du statut des interlocuteurs, de la situation-même et du sujet. Cette liste n’est pas exclusive. Les procédés morphologiques de l’argot sont limités aux règles de la langue commune, tandis que, dans le domaine de la sémantique, l’imagination a libre cours. Ce qui est à remarquer dans l’argot, c’est sa prédilection de métaphores, qui sont souvent des métaphores dites génériques. C’est-à-dire qu’il existe, par exemple, toute une série synonymique qui équivaut le pain à l’argent, d’où le mots d’argot blé, grain, millet, michon, carme pour ‘argent’ et le verbe carmer
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pour ‘payer’ 4 . Avec d’autre mots, on identifie des mots plutôt par un protosémantisme que par un sémantisme.
3. L'ARGOT DANS LE DIASYSTEME
A première vue, l’argot appartient à toutes les trois dimensions du diasystème à la fois. Du XVII e au XIX e siècle, il était le langage d’un certain groupe restreint et son usage limité à Paris. Ce n’est qu’au XX e siècle qu’il s’est transformé en partie mais pas entièrement en un registre de la langue française. Donc, pour juger à quelle dimension il appartient à un moment donné, il faut tenir compte de l’époque historique et des circonstances de la situation communicative.
4. TERMINOLOGIE
Le terme « argot » est un terme dont la définition a beaucoup changé au cours des siècles et qui, donc, ne peut pas être séparé ni de son histoire ni de l’Histoire. L’origine du mot « argot » n’est pas clair. Il y a au moins une vingtaine d’étymologies plus ou moins plausibles. Il y a des explications par rapport à des noms propres, il y en à d’autres qui se réfèrent à des langues autre que le français, et certains qui prennent la langue française comme explication. Marcel Schwob expliquait le mot « argot » en se référant à arabie, une des sections de la « Cour des Miracles ». Clavier le liait plutôt au mot latin ergo, et, entre autres, Aymé croyait que le mot français argue (argutie, argument) ‘ruse, finesse, subtilité’ était son origine 5 . Ce qui est sûr, par contre, c’est le fait que dès le Moyen Age jusqu’au XVII e siècle en passant par la Renaissance, le mot « argot » désignait les corporations de gueux - de voleurs et de mendiants - en d’autres termes, de groupes marginaux de la société. Déjà au XVII e siècle, l’argot était un phénomène parisien. Ce n’est qu’à partir du XVIII e siècle qu’on appelait « argot » le langage de ces groupes marginaux. Au XIX e siècle, le terme s’ouvrit à une plus grande partie de la société et définissait dorénavant le langage de
4 cf. Calvet (1991) p.43 (cette série synonymique remonte au XV e siècle)
5 cf. Schmitt pp.286 f.
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certains groupes, la langue de la pègre, des faubourgs et de la classe populaire de Paris. Au XX e siècle jusqu'à présent, on appelle « argot » une variété du français populaire 6 qui est spontanée et non-technique.
5. CARACTERISTIQUES
Malgré le développement de l’argot à travers les siècles, on peut constater que quelques caractéristiques ont résisté à ces changements.
Tout d’abord, il y a la tendance déformatrice de l’argot, c’est-à-dire l’appropriation et la modification de mots usuels, par exemple par une suffixation nouvelle et souvent gratuite 7 .
De plus, jusqu'à aujourd’hui, le produit de l’argot comme activité sociale a un caractère très fluide. A l’époque, il était inévitable de renouveler le vocabulaire pour qu’il ne perde pas son pouvoir cryptique, et même aujourd’hui il existent encore des parleurs d’argot qui l’utilisent à cause de sa qualité cryptique. Il y a, par exemple, encore certains bouchers à Paris qui, à ce qui paraît, parlent encore leur propre argot, le loucherbem 8 , pour ne pas être compris par les gens autour d’eux. Cela est aussi la raison pour la richesse synonymique de l’argot : pour un mot de français « standard » il y a souvent au moins cinq mots d’argot et plus. Pour ‘chaussures’ il y a pompes, godasses, péniches, écrase-merdes, tatanes, ribouis, targettes, lattes, grolles, chaussettes à clous 9 .
Ce qui est aussi quasiment toujours gardé, c’est la syntaxe française. Ce n’est qu’aujourd’hui dans les parlers branchés, qui utilisent des mots argotiques, qu’on peut constater que la syntaxe commence à être modifiée aussi 10 . Il suffira de dire que, jusqu'à maintenant, cela n’est qu’une exception à la règle.
6 cf. Radtke p.158
7 « gratuit » parce que la suffixe n’ajoute rien au sens du mot (cf. Mandelbaum-Reiner)
8 dans la litterature on trouve aussi, entre autres, louchébem, louchébème, louch’bem (cf. Robert L’Argenton p. 113
9 cf. Bourdard (1996) p.10
10 cf. Bollée p.251
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Aujourd’hui comme il y a des siècles, l’argot est toujours lié à son usage. Le parleur de l’argot choisit d’utiliser un ou plusieurs procédés pour modifier des mots usuels selon l’humeur et les besoins du moment, c’est-à-dire le contexte. Par exemple, dans le contexte de la prison, l’expression yoyoter va être comprise facilement de la façon suivante, tandis qu’en dehors de ce contexte on aurait probablement du mal à la comprendre.
« Le yoyo descend. C’est une simple corde avec le bidon au bout. On
arrive à se passer n’importe quoi d’une cellule [à ] l’autre, à gauche, à droite, au-dessus et en dessous. Ça s’appelle yoyoter en argot maison. » 11
Enfin, les règles générales de la néologie n’ont jamais changé, mais leur fréquence varie d’après l’époque et le contexte.
Sur le champ sémantique, on trouve souvent un glissement de sens. Il y a par exemple des métonymies (lame pour ‘couteau’) et des métaphores (blé pour ‘argent’, portugaises pour ‘oreilles’). A part cela, on trouve aussi des épithètes (lourde pour ‘porte’), des appellatifs souvent d’une qualité animale (aile pour ‘bras’, écrevisse pour ‘cardinal), et des jeux de mots (Père Frappart pour ‘marteau’, aller à Rouen pour ‘se ruiner’). En ce qui concerne les verbes, on trouve des mots comme choper pour ‘voler’ ou refroidir et zigouiller pour ‘tuer’. 12
Sur le plan formel, la verlanisation, c’est-à-dire le renversement des syllabes d’un mot, a toujours été un moyen de rendre les mots usuels inintelligibles. Aujourd’hui, on retrouve ce procédé chez les jeunes de banlieue qui, très souvent, croient l’avoir inventé. De plus, il y a des abréviations ( perpèt pour ‘perpétuité’). Le procédé le plus souvent utilisé, c’est l’affixation dite parasitaire 13 de verbes ou de substantifs. On se sert d’elle pour rajouter des nuances aux significations des mots affixés. Ces nuances peuvent être quantitatives (par exemple diminutif : -ocher
11 cf. Boudard (1991) p. 265
12 cf. Graven p. 42 et Sainéan
13 cf. Schmitt p. 298
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blindocher pour ‘s’enivrer’) et qualitatives (dépréciatif : -eter becqueter pour ‘manger’; péjoratif : feignasse pour ‘femme feignante’). 14 Enfin, on retrouve dans l’argot des mots empruntés à d’autres langues ainsi que des mots qui ont été pris de l’ancien français, des patois français et provençaux aux sens convervés ou changés. Pour les mots empruntés à d’autres langues, comme par exemple à l’arabe (caïd pour ‘chef’, toubib pour ‘médecin’) 15 et au manouche, la langue des gitans, (caballo pour ‘étranger’, pouchka pour ‘arme à feu’) 16 il n’est souvent pas évident de dire, surtout aujourd’hui, s’il s’agit d’un mot de l’argot ou un mot qui est entré dans la langue française par une autre voie (cf. des mots allemands qui sont dans l’argot mais qui ne sont pas empruntés mais entrés par un patois qui l’avait pris de l’allemand lors de l’invasion de 1815 17 ). En ce qui concerne les fonds indigènes, il y a pour l’ancien français avec le sens conservé bouler pour ‘aller’, et avec un changement de sens môme pour ‘garçon’ (vrai sens : ‘masque’), d’où le mot du français populaire môme pour ‘gamin’. Pour les patois français des régions où les criminels des XV e , XVI e et XVII e siècles se réunissaient, on connaît avec le sens conservé pif pour ‘nez’ qui veut dire en normand ‘grand et gros nez’ et qui a passé dans le français populaire d’aujourd’hui, et avec un changement de sens bouloter pour ‘assister’, ce qui veut dire en Mayenne ‘économiser’ et au Pas-de-Calais ‘être en bonne santé’. En fin de compte, pour les patois provençaux, on a, avec le sens conservé, esquinter pour ‘fracturer, briser’, et avec le sens changé gance pour ‘bande’, ce qui voulait dire ‘crampon’ dans les patois provençaux. 18
Ce qui reste à dire, c’est que jusqu'à nos jours chaque argot a ses subdivisions, d’où les argots de certains métiers, certaines prisons, certains quartiers, etc.
14 cf. Schmitt pp. 296 f.
15 cf. Graven p. 28
16 cf. Bollée p. 47
17 cf. Sainéan p. 134
18 cf. Sainéan pp. 163 ff.
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6. L’ARGOT DANS LA LINGUISTIQUE ET LE 'VRAI' ARGOT COMME ART DE VIVRE Si l’on compare l’image de l’argot des vrais parisiens, particulièrement de ceux qui ont grandi en banlieue, et l’argot tel qu’il est étudié en linguistique, il est fort probable qu’on arrivera à deux visions bien différentes. Pour la linguistique, l’argot est un phénomène de la langue parlée qui fait partie des variétés linguistiques du français . C’est cette conception-là qui est le sujet de ce mémoire. Elle est carrément à l’opposé de l’argot comme un art de vivre typiquement parisien, comme une façon de voir le monde et d’y répondre. Cette vision de l’argot ne reconnaîtrai jamais les descriptions telles qu’on les trouve dans la linguistique et ce mémoire.
Pendant les recherches pour ce mémoire, j’ai essaye de me concentrer sur des articles et livres linguistiques, mais il était inévitable, surtout pour trouver des exemples, de me référer sur quelques œuvres en dehors du domaine linguistique car quelques-uns des meilleurs livres sur l’argot ou dans lesquels on retrouve de l’argot ont été écrits par des gens non-linguistes et souvent originaires de Paris, comme par exemple Alphonse Boudard et Auguste Le Breton.
II LA DIMENSION DIACHRONIQUE
Il est inévitable d’écrire un mémoire sur l’argot sans parler des son histoire et les documents qui nous permettent de l’étudier dans sa totalité. Les documents dont je parle se constituent pour la plupart de dossiers judiciaires concernant le monde criminel car les grandes étapes de l’évolution de l’argot sont, en effet, marquées par des procès criminels, des témoignages de bagnards, d’assassins et de policiers. Les premiers documents sur l’argot - même si l’on appelait ce phénomène autrement à l’époque comme on va voir plus tard - datent du XV e siècle du procès des « Coquillards ». Les « Coquillards », c’était une bande criminelle dont les membres se déguisaient en pèlerin, la coquille indiquant ce statut incluse, pour attaquer et voler les gens.
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B.A. Stephanie Wössner, 2004, L'Argot à travers le diasystème, Munich, GRIN Publishing GmbH
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