Balthasar


Classique, 2009
21 Pages
Anatole France (Auteur)

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BALTHASAR

Magos reges fere habuit Oriens. TERTULL.

En ce temps-là, Balthasar, que les Grecs ont nommé Saracin, régnait en Éthiopie. Il était noir, mais beau de visage. Il avait l’esprit simple et le cœur généreux. La troisième année de son règne, qui était la vingt-deuxième de son âge, il alla rendre visite à Balkis, reine de Saba. Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra l’accompagnaient. Il était suivi de soixante-quinze chameaux, portant du cinnamome, de la myrrhe, de la poudre d’or et des dents d’éléphant. Pendant qu’ils cheminaient, Sembobitis lui enseignait tant l’influence des planètes que les vertus des pierres, et Menkéra lui chantait des chansons liturgiques; mais il ne les écoutait pas et il s’amusait à voir les petits chacals assis sur leur derrière, les oreilles droites, à l’horizon des sables.

Enfin, après douze jours de marche, Balthasar et ses compagnons sentirent une odeur de roses, et bientôt ils virent les jardins qui entourent la ville de Saba.

Là, ils rencontrèrent des jeunes filles qui dansaient sous des grenadiers en fleurs.

— La danse est une prière, dit le mage Sembobitis.
— On vendrait ces femmes un très grand prix, dit l’eunuque Menkéra.

Étant entrés dans la ville, ils furent émerveillés de la grandeur des magasins, des hangars et des chantiers qui s’étendaient devant eux, ainsi que de la quantité de marchandises qui y étaient entassées. Ils marchèrent longtemps dans des rues pleines de chariots, de portefaix, d’ânes et d’âniers, et découvrirent tout à coup les murailles de marbre, les tentes de pourpre, les coupoles d’or, du palais de Balkis.

La reine de Saba les reçut dans une cour rafraîchie par des jets d’eau parfumée qui retombaient en perles avec un murmure clair. Debout dans une robe de pierreries, elle souriait.

Balthasar, en la voyant, fut saisi d’un grand trouble. Elle lui sembla plus douce que le rêve et plus belle que le désir.

— Seigneur, lui dit tout bas Sembobitis, songez à conclure avec la reine un bon traité de commerce.
— Prenez garde, seigneur, ajouta Menkéra. On dit qu’elle emploie la magie pour se faire aimer des hommes.

Puis, s’étant prosternés, le mage et l’eunuque se retirèrent.

Balthasar, resté seul avec Balkis, essaya de parler, il ouvrit la bouche, mais il ne put prononcer une seule parole. Il se dit: «La reine sera irritée de mon silence.»

Pourtant la reine souriait encore et n’avait pas l’air fâché.

Elle parla la première et dit d’une voix plus suave que la plus suave musique:

— Soyez le bienvenu et seyez-vous près de moi.

Et d’un doigt, qui semblait un rayon de lumière blanche, elle lui montra des coussins de pourpre étendus à terre.

Balthasar s’assit, poussa un grand soupir et, saisissant un coussin dans chaque main, s’écria très vite:

— Madame, je voudrais que ces deux coussins fussent deux géants, vos ennemis. Car je leur tordrais le cou.

Et, en parlant ainsi, il serra si fort les coussins dans ses poings que l’étoffe se creva et qu’il en sortit une nuée de duvet blanc. Une des petites plumes voltigea un moment dans l’air; puis elle vint se poser sur le sein de la reine.

— Seigneur Balthasar, dit Balkis en rougissant, pourquoi donc voulez-vous tuer des géants?
— Parce que je vous aime, répondit Balthasar.
— Dites-moi, demanda Balkis, si dans votre capitale l’eau des puits est bonne?
— Oui, répondit Balthasar surpris.
— Je suis curieuse aussi de savoir, reprit Balkis, comment on fait les confitures sèches en Éthiopie.

Le roi ne savait que répondre. Elle le pressa:

— Dites, dites, pour me faire plaisir.

Alors, il fit un grand effort de mémoire et décrivit les pratiques des cuisiniers éthiopiens, qui font confire des coings dans du miel. Mais elle ne l’écoutait pas. Tout à coup elle l’interrompit:

— Seigneur, on dit que vous aimez la reine Candace, votre voisine. Ne me trompez pas: est-elle plus belle que moi?

— Plus belle, madame, s’écria Balthasar en tombant aux pieds de Balkis, est-il possible?…

La reine poursuivit:

— Ainsi! ses yeux? sa bouche? son teint? sa gorge?…

Balthasar étendit les bras vers elle et s’écria:

— Laissez-moi prendre la petite plume qui s’est posée sur votre cou et je vous donnerai la moitié de mon royaume avec le sage Sembobitis et l’eunuque Menkéra.

Mais elle se leva et s’enfuit en riant d’un rire clair.

Quand le mage et l’eunuque revinrent, ils trouvèrent leur maître dans une attitude pensive, qui ne lui était pas habituelle.

— Seigneur, n’auriez-vous conclu un bon traité de commerce? demanda Sembobitis.

Ce jour-là, Balthasar soupa avec la reine de Saba et but du vin de palmier.

— Il est donc vrai? lui dit Balkis, tandis qu’ils soupaient: la reine Candace n’est pas aussi belle que moi?

— La reine Candace est noire, répondit Balthasar.

Balkis regarda vivement Balthasar et dit:

— On peut être noir sans être laid.

— Balkis! s’écria le roi…

Il n’en dit pas davantage. L’ayant saisie dans ses bras, il tenait renversé sous ses lèvres le front de la reine. Mais il vit qu’elle pleurait. Alors il lui parla tout bas d’une voix caressante, en chantant un peu, comme font les nourrices. Il l’appela sa petite fleur et sa petite étoile.

— Pourquoi pleurez-vous? lui dit-il. Et que faut-il faire pour que vous ne pleuriez plus? Si vous aviez quelque désir, faites-le-moi connaître et je le contenterai.

Elle ne pleurait plus et restait songeuse. Il la pressa longtemps de lui confier son désir.

Enfin elle lui dit:

— Je voudrais avoir peur.

Comme Balthasar semblait ne pas comprendre, elle lui expliqua que depuis longtemps elle avait envie de courir quelque danger inconnu, mais qu’elle ne pouvait pas, parce que les hommes et les dieux sabéens veillaient sur elle.

21 de 21 pages

Résumé des informations

Titre
Balthasar
Auteur
Année
2009
Pages
21
N° de catalogue
V120541
ISBN (Livre)
9783640245802
Taille d'un fichier
436 KB
Langue
Français
mots-clé
Balthasar
Citation du texte
Anatole France (Auteur), 2009, Balthasar, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/120541

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