De la décadence morale aux critiques du pouvoir absolutiste

Comment les Considérations de Montesquieu s’imprègnent de la civilisation romaine afin de former une pierre angulaire entre Antiquité et Modernité ?


Dossier / Travail de Séminaire, 2021

14 Pages, Note: 5.5


Extrait

Table des matières

Introduction méthodologique

Introduction contextuelle

I. Les mœurs romaineset le déséquilibre de l’édifice social d’une civilisation
1) Des ambitions décadentes à l’accroissement du pouvoir personnel : les Imperatores
2) La notion de suffrage universel au travers de la citoyenneté romaine
3) L’art de la guerre: entre volonté impérialiste et fondement identitaire

II. De Rome à Versailles: le dualisme et l’ambivalence d’une œuvre sociologique
1) L’évolution de la conception de la guerre selon les Réflexions
2) L’interdépendance circonstancielle des Considérations et de L’esprit des lois

Conclusion

Bibliographie

I. Sources

II. Ouvrages

III. Articles dans une revue

IV. Dictionnaires, lexiques ou encyclopédies

Introduction méthodologique

Au travers de ce travail de séminaire sur la chute de l’empire romain usant comme source principale les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence rédigées par Montesquieu en 1734, nous répondrons à la problématique suivante: « De la décadence morale aux critiques du pouvoir absolutiste : comment les Considérations de Montesquieu s’imprègnent de la civilisation romaine afin de former une pierre angulaire entre Antiquité et Modernité ? ». Le but de ce travail se développe autour de deux intentionnalités: d’une part, appréhender et démêler la construction sociologique de la civilisation romaine, et d’autre part, relever le dualisme et l’ambivalence des Considérations autour de l’évolution des mœurs de l’Antiquité romaine jusqu’à la Modernité absolutiste de la France du XVIIIe siècle. Dans un premier temps, nous analyserons la conception des mœurs romaines que l’auteur développe au cœur de son essai. Nous nous focaliserons plus particulièrement sur le IXe chapitre des Considérations intitulé «Deux causes de la perte de Rome» qui mentionne deux facteurs prépondérants menant à un déséquilibre de l’identité collective romaine: les ambitions décadentes et l’accroissement du pouvoir des Imperatores ainsi que le suffrage universel au travers de la citoyenneté romaine. Après avoir retracé les processus menant à ces deux causes, nous évoquerons brièvement l’origine de l’enracinement de ces facteurs dans la civilisation romaine afin de comprendre l’avènement d’un tel changement sociologique. Dans un second temps, nous nous intéresserons à la résonnance des Considérations par rapport à l’époque absolutiste moderne. Nous retracerons cette critique du pouvoir despotique français de la genèse des Réflexions universelles sur la monarchie universelle en Europe jusqu’à l’aboutissement de De l’esprit des lois. Au travers du premier chapitre des Réflexions, nous nous focaliserons sur l’évolution de la conception de la guerre entre l’Antiquité et la Modernité. Nous mettrons l’accent sur les parallélismes et la décomposition des mœurs guerrières entre les deux époques. Concernant De l’esprit des lois, nous analyserons l’interdépendance circonstancielle existant entre cette œuvre philosophique et les Considérations, d’une part, pour comprendre comment le processus d’argumentation de Montesquieu se construit autour de ces deux essais, et d’autre part, afin de relever la pertinence du choix de la civilisation romaine par Montesquieu.

Introduction contextuelle

En 1731 – au retour de son voyage à travers l’Europe comprenant la visite d’états tels que l’Autriche, l’Italie, l’Allemagne et les Pays-Bas – Charles-Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu, commence l’écriture de divers ouvrages.1 Le désir primaire de Montesquieu est de publier deux essais de façon conjointe et dépendante.2 Le premier essai – Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence – consiste en une analyse historico-sociologique de la civilisation romaine de la fondation de Rome jusqu’à la chute de l’Empire occidentale. Le deuxième essai – Réflexions sur la Monarchie universelle en Europe – est une critique anti-absolutiste . L’interdépendance de ces œuvres se construit autour de la volonté de synthétiser l’histoire de Rome afin d’émerger une critique de la société despotique moderne. En 1734 – alors que la rédaction des deux œuvres est terminée – Montesquieu décide d’abandonner la publication des Réflexions sur la Monarchie universelle en Europe. Des notes posthumes retrouvées sur les premières pages de l’unique ouvrage non détruit par Montesquieu mentionne l’annulation des Réflexions «depeur qu’on interpretat mal quelques endroits »3 . En réalité, les raisons de Montesquieu sont plus pragmatiques et concernent la censure et sa sécurité personnelle. Ainsi, l’œuvre intitulée Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence est publiée une première fois seule et anonymement chez l’éditeur Jacques Desbordes à Amsterdam4 corroborant l’idée d’une analyse historique. En 1748, Montesquieu décide de republier pour une seconde fois les Considérations. Cette réédition de l’ouvrage contient certaines modifications dont notamment l’incorporation d’une fiction poétique amenant à une réflexion et un questionnement sur les motifs du pouvoir personnel : le Dialogue de Sylla et d’Eucrate.5 De plus, Montesquieu publie, simultanément mais sans interdépendances explicites aux Considérations, un ouvrage s’intitulant De l’esprit des Lois. Cette réflexion sur les diverses formes de gouvernements à l’origine de la distinction des pouvoirs exécutifs, législatifs et judicaires usent des lois – considérées comme les « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses»6 – mais aussi de l’historicité de la civilisation romaine présent dans les Considérations afin de critiquer l’absolutisme français du XVIIIe siècle.

I. Les mœurs romaineset le déséquilibre de l’édifice social d’une civilisation

L’intérêt de Montesquieu à entreprendre une analyse historique de la civilisation romaine n’est pas négligeable. L’écrivain considère Rome comme un «miracle de l’univers».

«L’empire romain a été un miracle de l’univers, dans lequel il a fallu que tant de circonstances aient concouru, que pareille chose n’arrivera peut-être jamais»7

A travers l’écriture des Considérations, Montesquieu ne justifie pas que le prodige et l’irréductibilité de Rome relève de sa prouesse militaire, de sa domination territoriale ou même du développement continuel de ses institutions mais bien des mœurs et de la construction sociale des vertus humaines romaines.8 Afin de comprendre le fonctionnement de l’édifice moral de Rome, il est relevant de s’intéresser aux causes qui ont mises à mal l’essence de la civilisation romaine: les ambitions décadentes et l’accroissement du pouvoir personnel des Imperatores ainsi que le suffrage universel à travers la citoyenneté romaine.

1) Des ambitions décadentes à l’accroissement du pouvoir personnel : les Imperatores

Selon Montesquieu, l’influence des Imperatores est un processus qui émerge en plusieurs étapes succinctes. Dans un premier temps, l’auteur évoque l’influence qu’exerce l’Etat romain sur la notion de territorialité.

«Lorsque la domination de Rome était bornée dans l’Italie, la République pouvait facilement subsister »9

Par cette affirmation, Montesquieu sous-entend que l’agrandissement territoriale de Rome hors de la péninsule italique au travers des conquêtes est l’élément déclencheur de ce processus. De plus, il affirme d’une part, que la proximité territoriale de l’Etat romain assure un fonctionnement militaire adéquat, et d’autre part, que cette adéquation de la situation géographique dissuade de potentielles dérives.

«Tout soldat était également citoyen : chaque consul levait une armée, et d’autres citoyens allaient à la guerre sous celui qui succédait. […] Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux et leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir.»10

Dans un second temps, Montesquieu stipule qu’à partir que Rome – dû au fonctionnement de sa politique expansionniste – décide d’emmener ses troupes vers un territoire non romanisé, elle s’expose au périssement de ses valeurs socioculturelles.

«Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens de guerre, qu’on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes dans les pays que l’on soumettait, perdirent peu à peu l’esprit de citoyens, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes, sentirent leur force et ne purent plus obéir.»11

Ainsi, l’absence de mœurs romaines affecte l’individu – en tant que citoyen et soldat – qui perd peu à peu son identité romaine. De plus, cette même distanciation territoriale de l’Etat romain donne une légitimation de puissance et de liberté d’actions aux généraux. En mentionnant une perte de «l’esprit de citoyen» à la fois chez les soldats et les généraux, Montesquieu considère que la conception des mœurs romaines est l’un des engrenages qui permet la survie et la pérennité de l’Etat romain. Dans un troisième temps, Montesquieu soulève la création d’un dévouement de l’individu envers son général et non envers le système politique sénatorial.

«Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la ville. Ce ne furent plus les soldats de la République, mais de Sylla, de Marius, de Pompée, de César»12

Lors d’une victoire sur le champ de bataille, le général est proclamé Imperator par ses troupes.13 De 121 à 63 a. Chr. n., l’ Imperator apparaît comme le symbole emblématique de cette période de crise identitaire que connaît la Res publica. Il «rassurait par les victoires qu’il remportait à l’extérieur, s’imposait par son prestige à l’intérieur de la cité et concentrait entre ses mains tous les instruments de la domination» 14. Une relation de dévotion d’une nature presque divine se crée des troupes envers l’ Imperator, le général étant considéré comme béni par les dieux par son triomphe.15 Ainsi, le philosophe français évoque une évolution de valeurs républicaines uniques vers des valeurs militaires multiples et décadentes.

2) La notion de suffrage universel au travers de la citoyenneté romaine

Alors que la première cause évoquée par Montesquieu concerne des expansions territoriales plus lointaines à Rome, la seconde cause, quant à elle, est interne à la péninsule italique. Dans un premier temps, Montesquieu mentionne que la différence de traitement accordé aux cités des villes italique – plus spécifiquement le droit de suffrage universel au travers de la citoyenneté romaine – est la cause de la guerre sociale de 91 à 88 a. Chr. n..16. En effet, à la suite de la seconde guerre punique au IIIème siècle a. Chr. n., une diversité de statuts juridiques des alliés de la péninsule italique se développe. Certaines cités possèdent le droit romain dans sa totalité – civitas cum suffragio – alors que d’autres cités disposent du droit romain sans le droit de vote – civitas sine suffragio.17 De plus, Montesquieu souligne indirectement ce problème de conception de la citoyenneté en qualifiant ce mouvement de révoltes sociales comme évident.

«Mais, lorsque ce droit fut celui de la souveraineté universelle, qu’on ne fut rien dans le monde si l’on n’était citoyen romain, et qu’avec ce titre on était tout, les peuples d’Italie résolurent de périr ou d’être romains.»18

Dans un second temps, Montesquieu suggère que l’attribution de la citoyenneté romaine – à la suite des causes précédemment citées – déséquilibre le système institutionnel romain. La conséquence de ce changement institutionnel – hormis l’agrandissement du corps civique – crée un schisme sociologique entre Rome et les anciennes cités de la péninsule italique. Ainsi, par cet acte, Rome cesse de répandre ces valeurs morales et affaiblie son identité socioculturelle.

«Cette ville dont le peuple n’avait eu qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du Sénat et des prérogatives des grands, toujours mêlée de respect, n’était qu’un amour de l’égalité.»19

Selon Montesquieu, la diversité des régions de la péninsule italique – que cela soit au niveau politique, cultuel ou même architectural – témoigne d’une incompatibilité à l’obtention de la citoyenneté romaine.

«Comme on n’en était citoyen que par une espèce de fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome des mêmes yeux, on n’eut plus le même amour pour la patrie, et les sentiments romains ne furent plus.»20

Il y a une transformation de la citoyenneté en une sorte de notion universellement fictive. Par conséquent, Rome devient territorialement homogène mais sociologiquement hétérogène, contribuant ainsi à une perte de valeurs et de dévotion envers son Etat.

3) L’art de la guerre: entre volonté impérialiste et fondement identitaire

En définitive, les deux causes de la perte de Rome évoquées par Montesquieu évoluent dans un contexte interne à l’Etat romain. Le philosophe français développe au travers des Considérations que la chute de la civilisation romaine est liée au changement de mœurs sociologiques menant aux périssements des valeurs républicaines traditionnelles de Rome.

[...]


1 GÖBEL 2021.

2 GILMORE 2020, p. 359.

3 RAHE, 2005, p. 59.

4 MONTESQUIEU 1734 b, p. 50.

5 HASQUIN 2001, p. 1484.

6 MONTESQUIEU 1748, II, 2, p. 22.

7 MONTESQUIEU 1950-1955, p. 799.

8 DE SENARCLENS 2003, p. 144-145.

9 MONTESQUIEU 1734 a, IX, p. 57.

10 MONTESQUIEU 1734 a, IX, p. 57.

11 MONTESQUIEU 1734 a, IX, p. 57-58.

12 MONTESQUIEU 1734 a, IX, p. 58.

13 HUMM 2018, p. 235.

14 DAVID 2000, p. 147.

15 HUMM 2018, p. 235.

16 HUMM 2018, p. 254.

17 HUMM 2018, p. 251.

18 HUMM 2018, p. 251.

19 MONTESQUIEU 1734 a, IX , p. 59.

20 MONTESQUIEU 1734 a, IX , p. 59.

Fin de l'extrait de 14 pages

Résumé des informations

Titre
De la décadence morale aux critiques du pouvoir absolutiste
Sous-titre
Comment les Considérations de Montesquieu s’imprègnent de la civilisation romaine afin de former une pierre angulaire entre Antiquité et Modernité ?
Université
University of Fribourg
Cours
La chute de l'empire romain : discours antiques et modernes, des invasions barbares au climate change
Note
5.5
Auteur
Année
2021
Pages
14
N° de catalogue
V1257166
ISBN (Livre)
9783346696366
Langue
Français
Mots clés
Montesquieu, Considérations, Rome, Sociologie, moeurs, romaines, Décadence
Citation du texte
Sylvain Andrey (Auteur), 2021, De la décadence morale aux critiques du pouvoir absolutiste, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/1257166

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