Les malheurs de Julien Sorel. Peut-on avoir pitié de lui?


Essai, 2009

6 Pages, Note: 1,5


Extrait

Les malheurs de Julien Sorel. Peut-on avoir pitié de lui ?

Les oeuvres littéraires nous montrent plusieurs personnages dont les histoires nous intéressent ou non, les personnages que nous aimons ou détestons, avec lesquels on peut s`identifier et vivre une autre vie ou bien des aventures extraordinaires et d`autres auxquels on ne veut jamais ressembler. Parfois il ne suffit pas de lire un roman une fois pour comprendre toute la profondeur de tel ou tel personnage et pour définir ce qu`on éprouve envers lui. Peut-on, par exemple, avoir pitié de Julien Sorel, figure principale du roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir » ?

Julien Sorel est une figure étrange, inquiétante, complexe à l`extrème. Souvent on en fair un coeur sec, un calculateur cynique et froid, mais pourtant nul n`est plus passionné que lui. Joli garçon, de tournure élégante et dintinguée, intelligent, pourvu de quelques instructions, mais qui est né dans la pauvreté et qui est méprisé par tout son entourage. Dans le premier chapitre du roman, le lecteur voit tout d`abord son père, « paysan dur et enteté » ; dans le chapitre IV l`auteur nous montre la scène où le père Sorel par un coup violent fait voler le livre de Julien, et par le second coup aussi violent, donné sur la tête presque fait tomber Julien à douze ou quinze pieds plus bas à la scie. Et seulement ensuite vient la description plus détaillée de Julien : « C`était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés par instants de l`expression de la haine la plus féroce. Des cheveux chatain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant.[...] Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande pâleur avaient donné l`idée à son père qu`il ne vivrait pas, ou qu`il vivrait pour être une charge à sa famille. Objet du mépris de tous à la maison, il haissait son père et sa mère ; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu. » (chapitre IV) On éprouve déja de la pitié de ce pauvre jeune homme qui est, d`ailleurs, très orgueilleux et souffre cruellement dans son orgueil. Quand son père lui parle d`entrer chez les Rénal, son premier mot est : « Avec qui mangerai-je ? »-et en s`entendant appeler « Monsieur » par Mme de Rénal il tressaillit de joie. Il lui faut à tous prix sortir de la condition inférieure où il est né, il lui faut l`estime et le respect de tous, la considération publique, il y tient plus encore qu`à l`argent, il veut se venger. Julien est très ambitieux et aime raisonner. Le peu qu`il a lu a suffi à lui pervertir le cerveau. Il a lu Jean- Jacques Rousseau, mais de tout ce qu`il a lu, il n`a retenu que la leçon d `orgueil, la leçon d`esprit individualiste et d`esprit égalitaire. Point d`autre religion pour Julien, point d`autre morale que le culte de soi. Mais pourtant on a pitié de lui parce qu’il est né au lendemain de le Révolution, aux jours enivrants du premier Empire. Il est de la génération qui a vu sur le trône un sous-lieutenant devenu le maître du monde, et autour du trône un duc de Castiglione fils d`une fruitière, un prince de la Moskowa fils d`un tonnelier, un roi de Naple fils d`un aubergiste. Grisé de récits épiques, Julien eût voulu être un soldat de Napoléon. Mais il sait que les temps ne sont plus où un enfant du peuple pouvait gagner sur les champs de bataille un bâton de maréchal et un titre de duc ou de prince, qu`à présent l`église est toute puissante, et qu`on voit des prêtres de quarante ans avoir cent mille francs de rente. La couleur qui symbolisait la fortune a changé : le rouge du sang et des uniformes guerriers a fait place au noir de la soutane. Il s`est donc promis d`être prêtre, quoique rien ne répugne plus à sa nature passionnée, et que pour lui la religion ne soit que fourberie et momerie. Il s`est fait fourbe lui-meme. On a pitié de ce jeune homme qui ne peut pas réaliser ses rêves, qui est obligé de toujours jouer un role, qui devient le héros de silencieux combats de nuit contre soi-meme et contre autrui. Sa vie, en effet, devient un combat incessant. L`épisode suivant nous le montre tres bien :« L`affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu`il fût en état de rien observer hors de lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l`horloge du château, sans qu`il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit: Au moment précis où dix heures sonneront, j`exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire le soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle. Apres un dernier moment d`attente et d`anxiété, pendant lequel l`excès de l`émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l`horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique. Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de Madame de Rénal, qui la retira aussitot. Julien, sans trop savoir ce qi`il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-meme il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu`il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta » (chapitre IX). Et il y a beaucoup d`autres scènes pareilles.

Il hait et méprise Valenod, de Rénal et de La Mole, il est facile de les tomper. Mais il lui semble beaucoup plus pénible de tromper ceux qu`il aime, l`abbé Chélan, l`abbé Pirard, le fidèle ami Fouqué, Mme de Rénal. Même avec ceux-là, avec ceux-là surtout, et plus il lui serait doux de parler à coeur ouvert, plus il s`applique à se contrefaire, à garder son masque. Et on a pitié de lui. Il se contraint perpétuellement, douloureusement, refoulant ses bons instincts, se cachant pour pleurer, mettant du calcul, de la préméditation jusque dans ses amours. Dur effort ! si dur qu`il est maintes fois sur le point d`y succomber. Alors, il se raidit, il se punit de sa faiblesse. A- t-il eu un moment d`expansion ? Il se lie le bras droit contre la poitrine en prétendant se l`être cassé par accident, et le porte deux mois ainsi attaché. C`est le héros de l`hypocrisie.

Et pourtant il échoue ; il meurt sur l`échafaud. Tandis que l`autre grand ambitieux de la même époque, le Rastignac de la Comédie humaine, deviendra le roi des salons parisiens. Rastignac sera millionaire, il sera ministre. Mais Rastignac est une de ces âmes qu`on déchiffre du premier coup d`oeil ; âme médiocre, âme vulgaire, que Paris a séduite et viciée.

Combien Julien est plus compliqué ! Il a de l`énergie, mais autant ou plus de sensibilité, une sensibilité vive, frémissante, une impressionnabilité, une nervosité maladive. Ne faut-il pas qu`il soit un peu malade, pour qu`en pénétrant au séminaire la morne tristesse de l`édifice, l`impréssion de silence, de froid, de solitude, d`emprisonnement, suffise à l`abattre sans connaissance aux pieds du directeur ? Quelques mois plus tard, s`il aperçoit soudain dans la cathédrale la silhouette de Mme de Rénal, il est une seconde fois sur le point de défaillir. Il a de a volonté, on ne peut le nier, il cache ses larmes ; mais un rien les fait remonter à ses paupières, et c`est assez d`une chanson brutalement interrompue par un geôlier pour l`émouvoir jusqu`au fond de l`âme. Il a du sang-froid, il ne cesse de comprimer son coeur ; mais ce coeur, un rien le fait battre. Avec cela le gout de l`analyse, de la méditation, de l`enquète psychologique. Il s`attarde à disséquer les âmes, la sienne comme celle du voisin. Mais en même temps il est très malheureux parce qu’il excelle à aigrir ses souffrances et à empoisonner ses joies en les analysant sans cesse. Amoureux il s`efforce de lire au plus profond de celle qu`il aime et ne peut pas prendre plaisir à son amour. Ce sont des moments rares où il est un amant, un amant passionné et non un combattant. Mais lorsqu`il aime, il ne vit plus que pour son amour. Se souvient-il, en aimant Mme de Rénal, qu`il se proposait d`entrer dans les ordres ? Il est tout au bonheur présent, à la douceur de vivre près d`elle comme enveloppé de sa tendresse dans les beaux jardins de Vergy. En aimant Mathilde, il veut tout d’abord vaincre et triompher d`une orgueilleuse, d`une fille noble qui le brave, qui l`humilie, qui s`amuse à ses dépens, et ensuite,- quand il a vaincu, en effet, quand il la voit à ses pieds, repentante, si tendre, si belle,- il veut l`adorer et le lui dire, il veut la serrer contre son coeur.

[...]

Fin de l'extrait de 6 pages

Résumé des informations

Titre
Les malheurs de Julien Sorel. Peut-on avoir pitié de lui?
Cours
Littérature et compassion
Note
1,5
Auteur
Année
2009
Pages
6
N° de catalogue
V147436
ISBN (ebook)
9783640574643
ISBN (Livre)
9783640574001
Taille d'un fichier
412 KB
Langue
Français
Annotations
Université Catholique de Lille
Mots clés
Julien, Sorel, Peut-on
Citation du texte
Ada Gorskih (Auteur), 2009, Les malheurs de Julien Sorel. Peut-on avoir pitié de lui?, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/147436

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