« Il était une fois »

Quelle place les stéréotypes occupent-ils dans les contes ?


Dossier / Travail, 2008
6 Pages, Note: 14,5/20

Extrait

« Le Petit Poucet », « Raiponce », « La Belle au Bois Dormant », « La Petite Ondine », « Pinocchio », « Hansel et Gretel », « Barbe Bleue », « Le Chat Botté », « Le Petit Chaperon Rouge », « Boucle d’Or et les Trois Ours »,… Le conte est une histoire brève qui, le plus souvent, nous emporte vers un univers imaginaire merveilleux en décalage avec notre monde. Toutefois, cette absence de réalisme n’exclut pas une soumission à des lois spécifiques1. Le conte est une fiction de par son éloignement temporel (« Il était une fois »), spatial (« dans un royaume fort lointain ») et social (« un roi et sa fille »).2 Mais malgré ces formules exprimant de façon symbolique que nous entrons dans un monde irréel3, certains parents déprécient les contes de fées parce qu’ils ne prépareraient pas au monde réel et qu’ils seraient dangereux pour l’enfant dans la mesure où il pourrait les conforter dans leurs fantasmes.4 Or, il a été prouvé que le conte éduque moralement5 et que l’absence d’imagination emprisonne dans d’étroites aspirations d’un intérêt minime.6

En réalité, les contes peuvent contribuer à résoudre les problèmes psychologiques de l’enfance grâce à l’identification aux personnages. Selon Jouve, lorsque le sujet lisant est confronté à un personnage ou même au narrateur du texte, il se voit toujours renvoyer par réfraction une image de lui-même.7

Dans mon travail, j’insisterai sur le fait que les thèmes et personnages récurrents dans les contes contribuent à ce que l’enfant puisse, entre autres, surmonter ses problèmes œdipiens, s’affirmer, dépasser les rivalités fraternelles et prendre conscience de sa valeur.8 Une telle approche implique nécessairement une recherche sur les stéréotypes9 car lire c’est d’abord être confronté à la stéréotypie.10 Comme le souligne Jean-Louis Dufays : « [c]omprendre un texte, c’est avant tout y reconnaître les stéréotypies, des structures de sens abstraites et inscrites dans la mémoire collective. »11 A ceci, il ajoute que les trois essentielles opérations de la lecture, c’est-à-dire « comprendre », « modaliser » et « évaluer » sont principalement des manipulations de stéréotypes.12 Il est donc de notre intérêt de saisir la place des stéréotypes dans les contes avant d’en venir à leur dimension psychanalytique.

Vladimir Propp propose une recherche intéressante dans le domaine de la narratologie du conte. Dans son ouvrage Morphologie du conte, il fait une étude structurale sur la base d’un corpus d’à peu près six cent contes russes et dégage leurs similitudes. Selon lui, le nombre de fonctions est très limité puisqu’on ne peut en isoler que trente et une parmi lesquelles le combat, la transgression, la tromperie, le départ, la réception d’un objet magique ou encore le voyage.13 L’auteur détermine également une sphère d’action pour chacun des sept rôles qu’il relève : l’agresseur, le donateur, l’auxiliaire, le personnage cherché et son père, le mandateur, le héros et le faux héros.14 Mais Propp va plus loin en affirmant que l’étude narratologique amène le chercheur à comparer le conte aux religions. En effet, le conte merveilleux vient des anciennes religions.15 Par exemple, l’affrontement avec un dragon existait dans des religions païennes ; on peut donc dire que ce type de combat est incontestablement inspiré de celles-ci.16 Tout ceci constitue une part des idées inscrites dans la mémoire collective, c’est-à-dire les stéréotypies.

Au-delà des théories structurales et littéraires, il apparaît que les thèmes et personnages récurrents des contes permettent au jeune lecteur de surmonter les problèmes psychologiques liés à l’enfance. Il suffit de faire référence au cas suivants.

Les contes parlant de deux frères, par exemple, sont bien connus : deux héros se séparent après avoir été unis pendant un certain temps et connaissent des destins différents. Plus tard, lorsque l’un d’eux est en danger, le second le sauve et ils vivent à jamais unis dans le bonheur. Ces frères qui finalement s’appuient l’un sur l’autre permettent la libération oedipienne et fraternelle du jeune lecteur.17

Ensuite, le conte des « Trois Petits Cochons » confronte principe de plaisir et principe de réalité pour apprendre aux enfants en bas âge que même si travailler n’est pas toujours agréable, c’est utile.18 Si nous réfléchissons et travaillons dur, notre pire ennemi pourra être vaincu (dans ce cas, il s’agit du loup). On y retrouve aussi la problématique des trois frères : l’un d’eux est sage alors que les deux autres sont niais, ou inversement selon les contes.19

De même, le thème du héros honnête et inconnu qui obtient la reconnaissance de ses proches en accomplissant des exploits est relativement courant. Personne ne compte sur lui mais lorsqu’il délivre une princesse gardée captive par un dragon, il devient un héros et vit heureux. Le petit garçon y trouve inconsciemment des échos à sa propre angoisse : il voudrait l’amour exclusif de la mère, mais, sans le père, il perdrait un élément protecteur.20 En s’identifiant à un personnage jeune, courageux et innocent, l’enfant évacue son sentiment de culpabilité et se conforte dans l’idée qu’il trouvera un jour une femme merveilleuse qui n’est pas sa mère.21

Les problèmes oedipiens de l’enfant de sexe féminin, quant à eux, sont différents car ce qui l’empêche de vivre le parfait bonheur avec le père c’est une femme plus âgée et malveillante. Il suffit de prendre le cas de l’histoire de « Cendrillon » où la méchante marâtre persécute la demoiselle. La jeune enfant aime s’identifier à une belle jeune fille. Mais comme elle ne veut pas renoncer aux tendres soins de la mère, il existe une femme bienveillante dans l’arrière-plan, ce qui nous renvoie à la Bonne Fée dans le conte de « Cendrillon ». Le vrai père, quant à lui, est plein de bonnes intentions mais il ne peut opérer. Dans « Blanche- Neige », par exemple, le père semble incapable de s’affirmer face à une belle-mère omnipotente.22

Ces exemples concis ne font que renforcer l’idée selon laquelle les stéréotypes occupent une place importante dans les contes puisqu’on y retrouve souvent les mêmes personnages qui posent des actions similaires ou voisines. Parmi tant d’individus merveilleux, nous pouvons affirmer que les frères en conflit, l’abjecte marâtre ou le héros en devenir sont des personnages itératifs.

[...]


1 Carlier Chr., La clef des contes, Paris, Ellipses, coll. « Thèmes et études », 1998 , p. 33.

2 Ibid., p. 8-9.

3 Bettelheim Br., Psychanalyse des contes de f é es, Paris, Laffont, 1976, p. 98.

4 Ibid.,, p. 182-185.

5 Compagnon A., La litt é rature, pour quoi faire ?, Paris, Collège de France/Fayard, 2007, p. 42.

6 Bettelheim Br., Psychanalyse des contes de f é es, Paris, Laffont, 1976, p. 186.

7 Jouve V., La lecture, Paris, Hachette, coll. « Contours littéraires », 1999 [1re éd. : 1993], p. 99.

8 Bettelheim Br., Psychanalyse des contes de f é es, Paris, Laffont, 1976, p. 20.

9 Un stéréotype est une combinaison linguistique, thématico-narrative ou idéologique. Il se distingue par six traits : la fréquence, le figement, le caractère abstrait et synthétique, l’origine distincte, la longévité dans la mémoire collective et l’ambivalence axiologique. (Cfr Dufays J.-L, op. cit., FLTR 1530 - Théories de la littérature, second cours magistral de l’année académique 2008-2009 à l’UCL.)

10 Dufays J.-L., St é r é otype et lecture. Essai sur la r é ception litt é raire, Liège, Mardaga, coll. « Philosophie et langage », 1994, p. 14.

11 Ibid., p. 350.

12 Ibid., p. 350.

13 Propp Vl., Morphologie du conte, suivi de Les transformations des contes merveilleux et de E. Mélétinski, L' é tude structurale et typologique du conte, Paris, Seuil, coll. « Points » n°12, 1970, p. 35-80.

14 Ibid.,, p. 96-97.

15 Ibid., p. 180-181.

16 Ibid., p. 180.

17 Bettelheim Br., Psychanalyse des contes de f é es, Paris, Laffont, 1976, p. 143.

18 Ibid., p. 67-72.

19 Propp Vl., Morphologie du conte, suivi de Les transformations des contes merveilleux et de E. Mélétinski, L' é tude structurale et typologique du conte, Paris, Seuil, coll. « Points » n°12, 1970, p. 25.

20 Bettelheim Br., Psychanalyse des contes de f é es, Paris, Laffont, 1976, p. 173.

21 Ibid., p. 174.

22 Ibid., p. 175.

Fin de l'extrait de 6 pages

Résumé des informations

Titre
« Il était une fois »
Sous-titre
Quelle place les stéréotypes occupent-ils dans les contes ?
Université
University of Louvain
Cours
Théories de la littérature.
Note
14,5/20
Auteur
Année
2008
Pages
6
N° de catalogue
V187404
ISBN (ebook)
9783656107378
Taille d'un fichier
444 KB
Langue
Français
mots-clé
stéréotypes, contes, psychanalyse, conte, enfants
Citation du texte
B.A. Caroline De Groot (Auteur), 2008, « Il était une fois », Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/187404

Commentaires

  • Pas encore de commentaires.
Lire l'ebook
Titre: « Il était une fois »


Télécharger textes

Votre devoir / mémoire:

- Publication en tant qu'eBook et livre
- Honoraires élevés sur les ventes
- Pour vous complètement gratuit - avec ISBN
- Cela dure que 5 minutes
- Chaque œuvre trouve des lecteurs

Devenir un auteur