Enseignement des langues étrangères dans les lycées et collèges en Afrique

De la problématique d’acculturation a la justification des échanges culturels dans une didactique de l’allemand en contexte camerounais


Essai, 2015
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est vrai que nous avons à apprendre sur l'Europe, de l'Europe et par rapport à l'Europe pour
nous comprendre nous mêmes et nous positionner dans le monde. »
2
En attendant de trouver
un compromis, qui depuis des décennies paraît mission impossible, on peut se poser la ques-
tion suivante relative à notre problématique : pourquoi enseigner les langues européennes en
Afrique/au Cameroun ? En cherchant à répondre à cette problématique centrale, on se frotte à
d'autres questions secondaires qui méritent aussi d'être traitées de façon systématique. Ainsi,
l'apprentissage de ces langues européennes constitue-t-il un risque d'acculturation et
d'aliénation ou alors un atout en vue d'un échange culturel du côté des apprenants ?
Le but de cet article n'est pas de répertorier tous les auteurs qui ont traité cette question ou de
prendre position dans un débat aussi houleux (par son caractère transnational) et pointu que
même mes enseignants et maîtres n'ont pas encore pu s'accorder. Je ne voudrais non plus ici
m'inscrire dans le débat sur l'Allemand, langue étrangère (Deutsch als Fremdsprache) et ce-
lui de la germanistique interculturelle (interkulturelle Germanistik), puisque c'est l'Allemand
qui est la langue dont
je souhaite étudier la portée pour les jeunes apprenants camerounais.
Mais il se pourrait aussi que ce qui est valable pour l'Allemand en contexte camerounais peut
l'être aussi pour l'Espagnol, l'Anglais ou même le Portugais ­du moment où l'on sait tout de
même que cette langue a élaboré la dénomination du Cameroun par la célèbre et vieille ex-
pression de « rivière des crevettes », Rio dos Camaroes.
I-Généralités sur la présence et la connaissance de l'Europe dans les programmes scolaires
camerounais
Lorsqu'on parcourt de fond en comble le contenu des programmes scolaires, et peut être
même universitaires, on constate une forte présence de l'Europe dans toutes les classes et par-
fois même dans toutes les matières. L'Europe est incontestablement le centre d'intérêt de
l'enseignement en Afrique/Cameroun. On sait comment et pourquoi le justifier vu le faite que
c'est l'Europe qui pourrait pour le moment assumer cela, mais « il est cependant un paradoxe
qu'il convient de le relever. Plus le monde universitaire africain se désintéresse ou même se
méfie de l'Europe en tant qu'objet de recherche, plus celle-ci y est omniprésente »
3
. Par ail-
2
David SIMO, Enseigner l'Europe en Afrique. Pourquoi ? Comment ? In : Identité culturelle et mondiali-
sation, Annales de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines, Université de Yaoundé I, Numéro
Spécial, Juin 2008, P. 125.
3
David SIMO, Enseigner l'Europe en Afrique. Pourquoi ? Comment ? Considérations sur les objectifs de
la pratique interculturelle en Afrique, in : David SIMO (Dir.), Pratiques herméneutiques interculturelles en
Afrique, Yaoundé, Clé, 2015, P.12.

3
leurs cette présence multidisciplinaire de l'Europe dans nos enseignements oriente et façonne
le regard des chercheurs africains dans les différentes recherches sur la conception et le fonc-
tionnement du monde, puisque « les paradigmes, les théories et les catégories qui structurent
la pratique scientifique en Afrique, et précisément la recherche sur l'Afrique restent globale-
ment européennes. »
4
Le curriculum des Etudes Européennes dans les manuels scolaires laisse transparaître à pre-
mière vue que l'Afrique n'intéresse pas ou plus les Africains ou même ne les a
jamais intéres-
sés, mais il faut tout simplement revoir les liens historiques (colonisation) et l'héritage colo-
nial qui a fait en sorte que l'Europe devienne comme une partie de nous ­étant donné que né
avec elle et en elle- avec sa langue et sa culture qui nous offrent le matériau dont on a besoin
pour nous découvrir et nous comprendre. C'est pourquoi nous avons besoin de pénétrer pro-
fondément dans son imaginaire, comme elle l'a fait chez nous, pour mieux comprendre ce
qu'elle pense de nous et pourquoi elle a pu et su s'implanter dans notre subconscient au point
« Nous ne sommes plus totalement extérieurs à l'Europe. Elle est fortement installée
en nous sous forme de modalités de compréhension que nous utilisons, de modes de
consommations et de vie dans lesquels nous sommes installés, de schèmes de pensée
que nous affectionnons, etc. L'Europe en nous n'est pas juste une peau de serpent
dont on peut se débarrasser (...) »
5
S'il faut enseigner ou bien connaître l'Europe, ou plus précisément l'Allemagne, par fascina-
tion ou pour un quelconque zèle, c'est là où le problème se pose. S'il faudrait justifier la con-
naissance de l'Europe par des objectifs interculturels, la réponse à la question demeure tout de
même légitime. Et pour trouver la réponse à cette question, il faut à mon avis, s'intéresser à
l'Europe afin de se parer pour l'affronter avec des armes plus efficaces. En me référant à Ed-
ward SAID qui suggérait en 2003
6
la création d'un département d'Etudes Américaines dans le
monde Arabe pour mieux connaître ceux-ci (bien entendu les Américains) car :
« Le monde arabe connaît trop mal l'Amérique et n'est donc pas en mesure de com-
prendre les ressorts de son action. Les Etats-Unis par contre connaissent à fond le
monde arabe, sa culture, son histoire. Dans les relations entre les deux mondes, c'est
4
David SIMO, op. cit.
5
Ibid. p.13.
6
Ibid.

4
celui qui connaît au mieux l'autre qui a toujours l'avantage. Il en est de même pour
l'Afrique dans les rapports avec l'Europe. »
7
La nécessité d'apprendre l'Europe de façon critique s'impose ; s'il faut la combattre ou bien
dialoguer avec elle de manière égale, il vaut mieux d'abord la comprendre de manière pro-
fonde, et non entrer aveuglement en
elle, en évitant le risque d'acculturation, et en faisant
d'elle un objet d'étude stratégique et dynamique. Et le fait de ne point s'intéresser à l'Europe
nous éloigne de plus en plus d'elle et ne nous permet pas d'entrer au plus profond de son ima-
ginaire, vu que jusque-là« nous nous sommes contentés de ce que l'Europe nous disait d'elle-
même. »
8
Pourtant en étudiant profondément son subconscient ou en scannant totalement son
imaginaire, on pourrait donc entrer véritablement en contact avec elle et mieux connaître les
enjeux de sa politique étrangère.
Pour revenir aux langues étrangères, c'est le même schéma qui est de mise. A travers les
livres d'allemand inscrits aux programmes scolaires par exemple, je veux réitérer ici « Ihr und
Wir Plus », on s'imprègne du concept de l'Allemagne et de l'image qu'ils ont construit sur
l'Afrique et les Africains. En effet : « En observant les européens en train de s'observer au
moyen de la littérature, on apprend donc à connaître leurs modalités d'introspection et
d'autoévaluation »
9
. Par analogie à l'Allemand on peut comprendre à partir de cette assertion
que les textes qui nous parlent de l'Allemagne transmettent leur culture et aussi leur civilisa-
tion.
Avant de passer à la dimension interculturelle de l'enseignement des langues étrangères, il est
justifiable de circonscrire les domaines d'études où l'on peut étudier l'Allemagne. Je fais ainsi
allusion au concept d'Allemand, langue étrangère tel que développé par Alois Wierlacher qui,
selon lui, devrait favoriser un dialogue fructueux entre le soi (das Eigene) et l'autre (das
Fremde)
10
, même si ce dernier fut vivement critiqué par les théoriciens de l' « Ecole de Ha-
novre », sous la houlette du Professeur Leo Kreutzer de l'université de Hanovre
11
et du Pro-
fesseur Alioune Sow (de regrettée mémoire).
7
David SIMO, op. cit, p. 14.
8
Ibid.
9
Ibid. p. 23.
10
Alois WIERLACHER (Ed.), Das Fremde und das Eigene. München, Iudicium, 1985, p. 285-305.
11
Leo KREUTZER, Goethe in Afrika. Die interkulturelle Literaturwissenschaft der ,,Ecole de Hanovre"
in der afrikanischen Germanistik, Hannover, Vehrhahn Verlag, 2009.

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II-Echanges culturelles et dimension interculturelle dans l'apprentissage des langues et cul-
tures étrangères
Sans vouloir tout d'abord dans cette partie structurer mon analyse autour de la langue alle-
mande en général dans un contexte africain ou camerounais avant de me focaliser sur le ma-
nuel au programme des lycées et collèges, puisque celui-ci devrait même être le corpus.
Incontestablement le but de l'apprentissage d'une langue étrangère c'est d'accéder à une autre
culture, étant donné que : « apprendre une langue étrangère c'est plus qu'apprendre un sys-
tème de signes et de sons étrangers. Cela permet de communiquer avec une autre culture. »
12
Mais en accédant à une autre culture, comme le montre la citation ci-dessus, on ne doit pas
oublier qu'il s'agit d'un dialogue entre deux cultures. On risquerait, comme je l'ai dit plus
haut, être envahit par une autre culture lorsqu'on oublie que c'est ce dialogue interculturel
avant tout qui doit transparaître. L'apprenant d'une langue ou bien d'une culture étrangère
devrait d'abord être totalement « assis » dans sa propre culture ainsi que sa propre langue,
avant de s'intéresser et s'ouvrir au monde extérieur. On dira tout simplement que sa la com-
préhension de l'autre n'est rien d'autre qu'un plus, ou tout simplement un ajout et un atout
pour compléter sa marche vers ce « dynamisme culturel »
13
. Il y a donc ici la compréhension
de soi, une meilleure compréhension de soi et la transformation de soi.
D'une manière générale « le concept d'une germanistique interculturelle suppose la rencontre
de la culture allemande avec d'autres cultures. »
14
Il s'agit ici de la rencontre de deux ou de
plusieurs cultures où l'on apprend sur l'autre (l'étranger) pour un enrichissement lors des con-
tacts culturels. C'est pourquoi «il faut une germanistique qui permet d'apprendre sur les Al-
12
Markus BIECHELE, Alicia PADROS, Didaktik der Landeskunde, Fernstudienangebot Germanistik
Deutsch als Fremdsprache, Langenscheidt, München, 1996, p. 9, cité par: NGO BANLOG, Migrationser-
fahrung und Identitätskonstruktion in Stefanie Zweigs Roman Nirgendwo in Afrika, Mémoirerédigé en
vue de l'obtention duDIPES II, ENS-Yaoundé, Mai 2011, p.13. Traduction par moi-même, FOGANG
TOYEM.
13
Je fais ici allusion au faite que la marche du monde implique d'abord un contact culturel inévitable avec
les autres. Mais le faite qu'une culture ou une langue ne peut pas rester renfermer sur elle-même, car les
contacts entre les cultures(Kulturkontakt) devraient être un enrichissement et permettre au sujet de gran-
dir et aussi de se mouvoir dans un nouveau monde où les contacts sont devenus inévitables. C'est pourquoi
je parle de dynamisme culturel.
14
Leo KREUTZER, Interkulturalität, Überlegungen zur Theorie einer interkulturellen Germanistik, cité par:
Charles Edmond EKOLLO, Zweigleisige Beziehungen oder Einbahnstraße in den Deutsch-
Kamerunischen kulturellen Bereich? Zur Rolle von AfricAvenir International e.V. Berlin. Mémoire rédi-
gé et présenté en vue de l'obtention du Master II en Etudes Germaniques, Yaoundé, Mars 2011, p.65.
Traduction du français par moi-même.

6
lemands et sur nous-mêmes et non où le refus de soi est la norme. »
15
Le danger serait donc
d'apprendre tout sur l'autre complètement jusqu'à renoncer à soi-même. L'Africain ou le
Camerounais s'intéressant à la langue allemande doit donc penser à ce « danger » ou bien à ce
risque avant de chercher à réfléchir sur la langue et la culture allemande. L'Allemagne ou
l'Europe ne viendra pas le faire à la place des camerounais ou des Africains, d'où les Afri-
cains eux-mêmes doivent créer leur concept qu'ils présenteront au monde, du moins à partir
du concept des Européens, pour mieux se positionner dans le concert des nations ; mais avant
cela il faut connaître de fond en comble l'imaginaire européen, ainsi que leur vision et parti-
tion du monde, qui se trouve peut-être dans leurs textes, plus ou moins dans nos livres sco-
laires. Par exemple le manuel « Ihr und Wir Plus 2 » nous enseigne, dans son 6
e
chapitre inti-
tulé : « Afrika in Deutschland », sur les préjugés que les Allemands ont sur l'Afrique, où ils
considèrent l'Afrique comme une région, ou alors un seul pays, avec une langue unique (afri-
kanisch), une seule culture et qui est par ricochet une fabrication de l'Europe. Pour cependant
mieux s'imprégner ces textes,
« La nécessité réside de toute urgence sur le faite que les camerounais maîtrisent leurs
langues maternelles, ou une autre langue similaire ainsi que la littérature camerounaise
avant d'étudier la littérature et la langue allemande pour une bonne connaissance de
l'Allemagne mais aussi du Cameroun. »
16
La langue allemande doit permettre, comme je l'ai dit plus haut, aux apprenants de mieux
s'enraciner dans leurs cultures d'une part, mais aussi une bonne appropriation de l'autre
d'autre part. La demande de cet article pourrait apporter ma modeste contribution à ce débat.
Pour tout dire, les élèves ne doivent plus craindre l'aliénation dans les manuels scolaires, no-
tamment le « Ihr und Wir Plus », mais savoir qu'ils vont à la rencontre de l'autre, en acqué-
rant les connaissances sur lui, pour le découvrir, afin de mener une réflexion sur eux-mêmes
et leur entourage. Le risque d'aliénation est donc évitable ici puisqu'on ne s'intéresse plus
seulement à la langue et à la culture allemande ou encore des choses que notre entourage ne
connaît pas ; bien au contraire on cherche non seulement à connaître les Allemands, leur so-
ciété, mais aussi ce qu'ils disent et pensent de nous.
15
Charles Edmond EKOLLO, op. Cit.
16
Charles Edmond EKOLLO, op. Cit., p. 67, Traduction par moi-même.
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Résumé des informations

Titre
Enseignement des langues étrangères dans les lycées et collèges en Afrique
Sous-titre
De la problématique d’acculturation a la justification des échanges culturels dans une didactique de l’allemand en contexte camerounais
Auteur
Année
2015
Pages
6
N° de catalogue
V335439
ISBN (Livre)
9783668272170
Taille d'un fichier
495 KB
Langue
Français
mots-clé
enseignement, afrique
Citation du texte
Toyem Fogang (Auteur), 2015, Enseignement des langues étrangères dans les lycées et collèges en Afrique, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/335439

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