Des Cathares. Vie des bons hommes et bonnes femmes


Essai, 2016

136 Pages


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Table des matières

Introduction à la démarche adoptée dans cet essai ... 2

Questionnement sur les Cathares dans l’esprit de la démarche exposée ... 10

I / Et si le mouvement cathare était un christianisme ? ... 21

A/ Le « christianisme » ... 21

B/ Les sources du mouvement chrétien ... 26
B.1/ L’esprit social juif ... 26
B.2/ A l’origine du judaïsme ... 30
B.3/ Les Judaïsmes ... 34
B.4/ Création des religions chrétiennes et rabbiniques ... 45

C/ Les christianismes de 100 à 325 ... 49
C.1/ Une pensée d’Orient en Occident ... 49
C.2/ Les religions dans la République romaine avant 200 ... 52
C.3/ Une nouvelle pensée d’Orient en Occident ... 53
C.4/ La Création de l’Église ... 55

D/ L’Église du Premier Concile de Nicée ... 59
D.1/ L’Église en lutte contre le Manichéisme ... 59
D.2/ Le développement de mouvements réformateurs ... 66

E/ La fondation du « christianisme cathare » ... 77
E.1/ Un mouvement de rébellion sociale ... 77
E.2/ La situation dans le Languedoc ... 89
E.3/ Réaction et escalade vers la dissidence ... 91

F/ Les principes du catharisme ... 96

II/ Chronologie de la prise du Languedoc ... 99

Conclusion ... 129

Annexe : La Légende du Cœur mangé ... 131

Bibliographie ... 133

Introduction à la démarche adoptée dans cet essai

Cet essai a pour but de vous présenter le résultat de mes recherches et mon point de vue concernant un sujet polémique. Il a été débuté en juillet 2016 lors d’un séjour dans l’Aude et propose de remettre en cohérence tout ce que j’ai pu consulté sur le sujet des « Cathares ». Je vous propose, avant de commencer le questionnement, de vous introduire à ma démarche d’amateur.

Une grande littérature scientifique et historique, tant professionnelle qu’amatrice existe sur le sujet. Néanmoins, aucune source n’est satisfaisante en elle-même. Cela a deux explications.

La première est de l’ordre de l’idéologie et du positionnement : il y a ceux qui prennent en compte l’aspect spirituel du débat, et ceux qui n’en prennent que le côté historique, considérant toute pensée spirituelle comme non valide car se basant sur une croyance et non des faits. Or, si nous parlons des Cathares, nous parlons d’esprit de vie cathare. Tel est le cas avec Jésus : parle-t-on d’un homme parmi les hommes ou de son enseignement, de l’esprit de vie de Jésus ?

La recherche romaine actuelle sur les « Cathares » se base sur les travaux[1] du père dominicain Antoine DONDAINE1898-1987 qui prend bien en compte l’histoire « chrétienne » (spirituelle, doctrinale, évangéliste et réformatrice) du débat sur les « Cathares ». Pour lui, il y a bien eu des « églises cathares », plus ou moins bien organisées et territorialisées certes, mais dont l’apparition n’est pas que sociale, elle est d’abord spirituelle[2]. Il prend en compte que les opposants aux Cathares les définissent comme des « Manichéens », des « Dualistes » qui pensent que la Terre est le Royaume du Mal et que Dieu n’a pas créé l’Homme.

Antoine Dondaine explique ensuite que la propagation de mouvements réformateurs a cependant aussi été portée par un mouvement socio-politique local, puis par la géopolitique seigneuriale. Antoine Dondaine s’oppose à l’idée d’anticléricalisme et d’antichristianisme que portent une partie des historiens médiévistes actuels. Il cherche en vérité à participer à la réforme interne de l’Église, à trouver des réponses dans les conflits antérieurs, et ses travaux servent d’abord l’Église, mais apporte aussi une contribution essentielle au débat historique.

Pour Antoine Dondaine, il faut revenir aux textes : les textes de membres de l’Église d’une part mais aussi les textes contestés, comme La Charte de Niquinta de 1167, le texte fondateur du catharisme, que nombre d’historiens ne veulent pas reconnaître[3]. Ce texte est perdu mais a été encore copié par l’historien occitan Guillaume BESSE dans L’Histoire des Ducs, Marquis et Comtes de Narbonne autrement appelés Princes des Goths, Ducs de Septimanie et Marquis de Gothie [4] publiée à Paris en 1660 où il compare « Cathares » et « Huguenots ». On retrouve le texte en latin de la charte pages 483-486 et il dit que celle-ci lui fut confié par un Toulousain en 1652[5] et cette version est déjà une « translatio », une version transmise.

Cette « Charte d’Église » fait débat et est au cœur même de la définition du « catharisme » : est-ce une « religion » organisée ?

Pour certains, c’est un faux moderne[6], qui ne sert qu’à comparer les Huguenots aux Cathares, attisant la haine des Catholiques. Ou bien un faux de l’époque, un « excitatorium », un document qui sert à attiser la haine et à prêcher le faux pour montrer un mouvement organisé donc dangereux. Le « catharisme » est donc une invention à déconstruire.

Pour d’autres encore, c’est un document quasi-authentique[7]. Pour ces chercheurs, le « catharisme » est bien une réalité concrète, difficile àreconstruire car fortement manipulée[8].

Pour Dondaine, il faut donc aussi penser aux sources non-écrites.

La position des historiens pour qui l’idée d’une « religion cathare » est elle-même une fantaisie est développée en résumé par la ligne éditoriale du numéro 430 de décembre 2016 de L’Histoire, un numéro sur les « Cathares ». Cette ligne éditoriale est claire : «Comment l’Église a fabriqué des hérétiques »[9]. Donc il n’y a pas de questions, mais une prise de position. Elle se base notamment sur les travaux de Monique ZERNER et Jean-Louis BIGET, les auteurs universitaires de « Inventer l’hérésie ? » en 1998, des partisans de l’histoire sociale de Raffaelo MORGHEN1896-1983 , l’adversaire d’Antoine Dondaine. Pour résumer leur thèse, toute l’affaire autour des « Cathares » est purement une invention des pouvoirs papal et royal français afin de faire main basse sur le Languedoc et d’y maintenir la puissance de Rome et Paris conjugués. La géopolitique, dont le « religieux » n’en serait qu’un aspect dénué de sens, serait donc l’explication totale du phénomène « cathare » et même de tout mouvement « hérétique » si tant est que tout événement historique basé sur un phénomène de religion serait politique.

En somme, quand on lit le magazine n°430 de L’Histoire, il s’agit de violence « politique », de « comment Paris contrôle de façon exécutive Toulouse »[10], et de créer un parallèle pour le lecteur avec l’actualité terroristique du monde dans lequel le lecteur se projette, comment contrôle et sécurisation peuvent empêcher la « république » de sombrer. C’est sûrement pourquoi le numéro «Les Cathares » contient aussi un sous-numéro ayant pour titre «La République de Machiavel à Mona Ozouf »[11].

Dans l’article « Nous, les cathares », l’historien Fabien PAQUET, qui ne fait pas partie de ce « Nous » mais l’expose comme Œdipe, impose une vision très critique contre les « Occitans », un terme résumant donc « Cathares » et « habitants d’une région », ces membres d’un « Nous » qui tendent à considérer l’héritage médiéval non comme un fait historique mais comme une passation, une transmission, que Fabien Paquet dénonce comme un mouvement « néo-cathare ». Il déclare que ce phénomène se base sur la « peur, certainement, d’être déçu par l’histoire ; celle, peut-être aussi, de perdre la mémoire. » Une mémoire donc non-collective, antirépublicaine, qui doit être dénoncée, comme le fait Vincent PEILLON dans un autre article de ce numéro. En tant que Ministre de l’Éducation nationale, il s’exprime en ces termes dans une lettre du 4 janvier 2013 destinée aux Recteurs (les préfets de l’Éducation Nationale) : « Le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités. » En somme : prônons une « République » centrale forte comme il l’exprime en 2008 dans La Révolution française n’est pas terminée. Les auteurs intervenants de ce numéro de L’Histoire sont donc des « Républicains » en guerre contre un « Nous » qui ne ferait pas partie de la République.

Fabien Paquet encore utilise des termes très négatifs comme «revendique », « n’est suivie que de », «génie du tourisme et du patrimoine », « excuses de l’Église », « mythe », « ésotérisme », « nazisme », « argent », «condamnés à donner lieu à des feuilletons de TF1 », et il exhume «Georges Frêche »[12]. Ici, l’auteur de l’article dresse un portrait atrocement parisianiste d’un mouvement régionaliste vivant et lui-même donc idéologiste et infesté par la vermine de l’exploitation contrôlée : car considérer un héritage historique en construction scientifique et populaire comme un capital, c’est une bonne chose, mais effectivement, et Fabien Paquet a raison, il n’est pas bon pour un « pais », un territoire que certains de ses défenseurs décide de faire de l’élu Frêche1938-2010 « un chevalier cathare d’un autre temps », lui qui prônait la « Septimanie », le Languedoc sous le pouvoir romain, donc un Languedoc aseptisé et centraliste. Pour le « Non-Occitan » que je suis, cela n’est pas sérieux mais Fabien Paquet a tort de considérer que l’intérêt pour le catharisme ne repose vaguement que sur des effets de ce genre : Fabien Paquet cite en parlant de Georges Frêche « [il] n’avait personne au-dessus de sa tête en Languedoc, excepté Dieu ». Nous avons ici une ligne éditoriale faussement laïque car anticléricale, partisane car centraliste et véritablement antirépublicaine.

Ceci représente aussi une déconsidération totale pour les mouvements populaires. Il ne s’agit pas ici de « mythologie », mais bien de transmission de valeurs collectives et populaires. La « République » doit tenir compte de ce qu’elle est : la chose publique, le Peuple public et la Collectivité telle qu’elle est et non pas imposée.

Se déclarer « Cathare » ou même « Occitan » menace-t-il le caractère laïc de la République ? Que des gens s’assemblent au sein d’un mouvement religieux régional est-il dangereux ? Est-ce que les « Occitans » vont s’allier aux Catalans séparatistes ? Car si le magazine L’Histoire entend défendre les Cathares, c’est bien d’abord pour que ses lecteurs soient convaincus par la ligne éditoriale : voici ce qu’étaient les Cathares, voici ce que l’Église, telle une concurrente de l’Éducation Nationale et de la « laïcité », a commis, alors qu’elle existe encore aujourd’hui, et finalement voici ce que cela a comme conséquence très immédiate pour le lecteur : s’il va dans le Languedoc, il va être victime d’un mouvement sectaro-touristique qu’il devra mépriser et surtout ne pas considérer comme digne d’intérêt et bien sûr il ne faut pas y croire. En somme, ce numéro de L’Histoire est antihistorique : il est accusateur et partisan.

Rien que la liste des sources le prouve : « Pour en savoir plus » il faut lire Jean-Louis Biget et Monique Zerner[13], leurs amis Jacques Berlioz et Michel Roquebert, des articles du CNRS et des œuvres d’Anglais, d’Américains et d’Italiens citant Monique Zerner, tous développant la thèse d’une « société persécutrice ». Le travail effectué n’est pas historique : il ne prend pas en compte toutes les voix qui s’élèvent. Pourquoi ne pas faire parler l’Église ? Et pourquoi ne pas faire parler les « Occitans » eux-mêmes ?

Quid aussi des actes du colloque international de Mazamet de 2009 auquel n’ont pas participé Monique Zerner et Jean-Louis Biget ? Ces actes sont publiés sous le titre « 1209-2009, Cathares : une histoire à pacifier » : ce titre ne correspond pas à la ligne éditoriale belliqueuse du magazine. Est-ce aussi parce que ces actes sont édités par une maison d’édition du Midi et non pas de Paris ?

Quid des écrits de Jean DUVERNOY1917-2010, médiéviste aussi reconnu que Jean-Louis Biget mais pas adepte de Georges DUBY[14]?

On ne peut certes être exhaustif en 30 pages de magazine, mais cela est fort dommage car l’effort est bel et bien fourni : tordre le cou aux abus et essayer d’écrire la vraie histoire des « Cathares ».

Moi-même ici, je ne m’engage pas à lire toute la bibliothèque sur le sujet cathare. La liste quasi exhaustive est disponible sur le site « Catharisme d’aujourd’hui » : www.catharisme.eu, un site proposant une approche scientifique, amoureuse et cultuelle du « Catharisme ». Ce site est donc aussi partisan et veut écrire sa propre histoire, en permettant cependant aussi d’écrire la sienne en rassemblant toutes les idées.

Et c’est bien ce point qui constitue la deuxième cause de la misère de ce débat : quand on écrit sur l’Histoire, on écrit une histoire.

Le travail d’historien, tel qu’il est actuellement considéré par les universitaires Quentin DELUERMOZ et Pierre SINGARAVELOU[15] consiste autant à adopter une démarche scientifique qu’à utiliser ses capacités proprement intellectuelles pour travailler sur un objet d’étude. Il faut des faits, prouvés, et il est aussi nécessaire de penser car nous devons reconstruire cette « histoire » par nos propres moyens. Penser fait intervenir l’idée de « repenser ». Si je pense au terme « cathare », je dois penser « comment je pense ce terme » et se permettre ainsi de revenir à la source même du débat auquel je participe et ne pas prêcher pour une paroisse car j’en ai lu le registre baptismal et que j’en déduis connaître la population : il faut, dans un travail historique, même amateur comme celui-ci, entendre toutes les voix et penser aux « contrefaits », c’est-à-dire à ceux auxquels on ne penserait pas soi-même et qui forme une possibilité de l’histoire. En s’en tenant à l’objectivité des sources connues, il faut éprouver son intuition, souvent haïe, aux déductions analysées et construites. C’est pour cela qu’aucune source écrite, authentique ou apocryphe (ultérieure), partisane comme adverse, n’est complète. Ainsi, adopter une démarche « contrefactuelle » permet d’élargir le champ des possibles, de les analyser et d’écrire une histoire de l’objet d’étude qui prend en compte les autres potentialités historiques. « Et si cela se produit ? » : voilà une question qui doit revenir à chaque moment, car toute réalité est aussi au départ une potentialité et une vue de l’esprit subjective. Ainsi, l’historien ne reste pas dans le pré carré des idées préconçues par les historiens précédents qui eux-mêmes ont dû adopter des démarches similaires et utiliser des outils scientifiques performants afin d’imposer leur théorie. La valeur de ces théories est contenue dans l’apport de l’histoire racontée : tel évènement s’est produit, telle personne a agi de telle façon, tel problème s’est posée, et voilà les causes, les produits et les aboutissants actuels qui sont le résultat du travail mené sur l’objet d’étude. Et je crois l’histoire que je déroule. Heureusement, le travail contrefactuel va vraiment permettre au lecteur de se poser lui-même les questions : allez-vous croire mon histoire ou allez-vous vous-même vous poser les questions ? Car un historien ne doit pas convaincre, il doit apporter des éléments de recherche. Tout historien cherchant à persuader et imposer sa ligne éditoriale agit de façon antihistorique car il est lui-même sûr d’un événement qui n’est que potentiellement vrai.

Certes, les faits sont là : l’Occitanie appartient à la France. Mais justement ceci n’est qu’un point de vue et si ce point de vue est imposé au peuple, c’est-à-dire scolairement, c’est une idéologie. Bilan : « changer les mentalités », comme le voulait Vincent Peillon, c’est orienter ces mentalités pour en faire ce qu’on veut, les budgétiser, c’est contrôler le capital culturel populaire pour l’inscrire dans une dynamique de nationalisation dangereuse et faire dépendre les initiatives locales par des institutions nationales.

Prenons pour exemple la loi sur l’archéologie de 1941 encore en vigueur du pétainiste Jérôme Carcopino, en pleine « révolution nationale », revalidée donc en 1945. Les premier et deuxième articles stipulent :

« Nul ne peut effectuer sur un terrain lui appartenant ou appartenant à autrui des fouilles ou des sondages à l'effet de recherches de monuments ou d'objets pouvant intéresser la préhistoire, l'histoire, l'art ou l'archéologie sans en avoir au préalable obtenu l'autorisation. La demande d'autorisation doit être adressée au préfet de région. [16] »

Carcopino a dirigé l’ENS, l’École Normale Supérieure après 1945, au moment où Jean-Louis Biget y fut élève : il ne s’agit pas de dire que Biget est pétainiste, mais que le nationalisme a imprégné inconsciemment notre historiographie.

Les historiens Laurent OLIVIER[17] et Christian INGRAO[18], chercheurs au CNRS, sont clairs dans ce débat : l’intellectualisme français est imprégné par cette dynamique « nationale » dangereuse pour la recherche et la mainmise et l’orientation d’un héritage culturel par des institutions nationalisantes est un héritage non-conscient d’éléments qui sont apparus dès la création de ces institutions : l’ÉducationNationale est fondée en 1932, le Centre National pour la Recherche Scientifique (CNRS) en 1939 et les lois héritées de la période 1933-1945 encore en vigueur ont une influence certaine sur le débat historique actuel. De même, considérer inconsciemment une région comme une partie de la « nation » empêche tout travail historique certain.

C’est pour cela aussi que j’adopte la méthode contrefactuelle : empêcher de priver une vérité de son origine temporelle et locale en y imposant un schéma d’esprit trop empreint par l’actualité. « Changer les mentalités », oui, mais pas n’importe comment et pas dans n’importe quel but : Liberté, Égalité, Fraternité, voilà les valeurs à défendre et non pas Interdépendance, Intérêt économique, Nation privative.

En considérant ces deux points et en partant de la méthode contrefactuelle, il n’est pas nécessaire de se poser la question « Et si le Languedoc ne faisait pas partie de la France ? » car nous aurons répondu précédemment à la question « Pourquoi le Languedoc est-il considéré comme une partie de la France ? ». Nous connaissons le résultat, mais ce résultat reste toujours subjectif, cependant il peut être neutre.

Notre objet d’étude n’est cependant pas neutre, car les « Cathares » attirent, perturbent, sont maudits en fait. L’étudier ici de manière contrefactuelle, c’est-à-dire en reposant la question des faits établis et ne pas tomber dans une logique partisane nationale va permettre de remettre la distance entre Parisianistes et Régionalistes, de remettre l’objet d’étude au centre d’un vrai débat.

Questionnement sur les Cathares dans l’esprit de la démarche exposée

Je me suis interrogé premièrement : comment expliquer que les Cathares fascinent tant ? Effectivement, en tant que touriste dans le département de l’Aude, je me suis vu imposer une ligne commerciale bien définie : « Pays cathare », un label créé en 1991 par les organes départementaux. Ci-dessous, le logo aux aspects médiévaux et faisant l’effet d’être une marque de plus dans le lot des produits régionaux valorisants le consommateur :

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L’attrait touristique du catharisme est évident : culturel, régional mais aussi spirituel. Certains recherchent un retour aux sources occitanes, voire à des valeurs religieuses, certains aussi sont fascinés par l’histoire du trésor perdu des Cathares. En effet, vers 1891, un prêtre catholique insolite, l’abbé Saunière, s’est fait bâtir une tour sur un pic rocheux non loin de Bugarach[19], au lieu-dit « Rennes le Château ». La rumeur se répandit alors qu’il avait trouvé le trésor des Cathares, il se fit même suspendre de son sacerdoce : était-ce un « Cathare » ?

Ce trésor a une origine très ancienne : c’est le trésor des Wisigoths, censé avoir été amassé à Narbonne puis volé. Ce trésor est lui-même une réminiscence du trésor que les Gaulois locaux (les Attaciens et les Tectosages) ont ramené du pillage de Delphes, le Temple des Temples grecs, en 299a[20] et qui est censé encore dormir au fond d’un lac près de Toulouse, mais que les Romains puis les Wisigoths auraient trouvé. Le parallèle avec le Trésor des Templiers (1314) peut être vite tiré. En bref : tout ce qui est « cathare » va prendre ses racines loin dans ce que certains appellent « l’imaginaire populaire » ; je dis : la mémoire populaire, une mémoire humaine donc aussi défaillante.

La Culture fait aussi la part belle à cette région magnifique. D’ailleurs, un « Sentier de randonnée cathare », une attraction touristique faisant l’état des « sites cathares » a été créé et en voici son tracé :

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Donc une sorte de « latitude cathare », une « ligne de défense » entre Narbonne et Perpignan, un tracé imposé et qui ne doit pas nous restreindre dans notre recherche sur l’anthropo-système cathare.

On trouve aussi une gastronomie cathare, des vins cathares, des Pyrénées cathares, et on assimilerait presque « cathare » et « audois » voire même « catalan ».

S’il faut considérer un « Questionnement », il est d’ordre éminemment intellectuel et d’abord affaire d’historiens et de théologiens, d’esprit donc.

Le débat prend véritablement sa source dans la publication de L’Histoire ou doctrine de la secte des cathares ou albigeois de l’universitaire protestant Charles SCHMIDT en 1848 puis dans l’œuvre Histoire des Albigeois du pasteur occitan Napoléon PEYRAT (décédé dans les Yvelines) publiée en 1872, en pleine reconstruction d’une identité nationale : tout comme on a voulu faire des Alsaciens les martyrs d’une Allemagne corrompue, ces deux auteurs protestants ont inscrit leur recherche dans l’anticléricalisme et le nationalisme. Napoléon Peyrat écrit les vers suivants : « La haine soufflait de Rome, l’amour respirait et rayonnait à Montségur. » Il est partisan et lyrique, ce qui est la base des critiques à son encontre. Or, la poésie d’un homme fait aussi partie des processus de construction d’une histoire et le fait d’être partisan, bien qu’antihistorique, doit être tenu en compte afin de comprendre quel aura pu être l’impact de ses deux œuvres dans le développement d’un débat autour de l’identité.

Depuis, ce débat d’identité intéresse aussi un large public, en quête de valeurs, et sont évidents aussi les apports des médias qui arrivent à capter ce large public : les fameux « feuilletons TF1 », la télévision régionale actuelle, des émissions plus anciennes comme celle autour des « martyrs cathares » de La caméra explore de 1966, et la presse régionale, et la radio, et la vie locale, et aussi des spectacles grandeur nature[21].

Les lieux du catharisme, comme la forteresse de Montségur, devenue populairement le symbole même du « catharisme », intriguent et se retrouvent nimbés de mystères, de visions, d’ombres menaçantes : chaque pic, chaque vallée, chaque roc, chaque morceau de ruines enflamme certains esprits, réunit des cultes solaires étranges, mais rassemble aussi les touristes, les Français et les habitants de la région, rappellent le devoir de transmission historique et populaire.

Il faut rester très vigilant, surtout en ce qui concerne le terme « identité ». Comme le magazine L’Histoire le propose, il ne faut pas « donner une cohésion à une région qui n’en avait pas ». Néanmoins, ce postulat doit être nuancé : il existait une cohésion, mais pas comme on l’entend aujourd’hui au niveau politique et territorial, voire interterritorial, ou pas comme on voudrait nous le faire croire au niveau social, voire même ethnographique. Toute tentative de résumer la société du Moyen-âge par son aspect politique est vouée à l’échec car imposer un schéma de pensée n’est pas prouver qu’il existe.

Un schéma de société en particulier a su convaincre ses contemporains qui y ont vu l’opportunité de réduire en servitude spirituelle le reste de la population : celui d’Adalbéron, évêque de Laon de 977 à 1030[22], et donc un acteur majeur de la vie politique et spirituelle du Nord de la France, et donc de l’Europe.

C’est le schéma des trois ordres, celui qu’on enseigne dans les écoles, celui qu’on prétend être vrai, celui reprit par les historiens Georges DUMEZIL1898-1986 et Georges Duby et qu’ils appellenttrifonctionnalité[23]. Pour Dumézil et Duby, ces trois valeurs antiques trouvent leur réalisation dans le schéma de vie basé sur « l’acte de représentation ». Pour eux, il s’agit donc de politique. Ce schéma met l’Église à la tête d’une pyramide qui se base sur ceux qui travaillent avec leurs mains et qui tend vers le Dieu unique. Ceux qui transmettent les Écritures, écrivent, prient et prêchent pour le salut des âmes sont les supérieurs directs de ceux qui les protègent physiquement contre les menaces séculières et qui font tampon avec le bas peuple travailleur, exclu du savoir et exclu d’identité propre. Ce ne sont que des labores, ceux qui doivent suer front et âme pour permettre aux autres de diriger, d’orienter, de gérer le monde séculier pour faire advenir le règne d’un Dieu imposé. Ce schéma est bien politique, en rien sociologique. Il représente bien ce que les puissants veulent se représenter, pas ce qui a existé.

Il y avait des fermiers locataires[24] bien plus puissants que les « seigneurs » qui leur louaient les terres ; et des marchands bien plus riches que nombre de chevaliers. Il y avait des abbés bien moins maîtres de leur cloître que certains seigneurs locaux. Le roi de France, serviteur du Pape, cela est théorique. On ne peut résumer le fait que les hommes et femmes du Moyen-âge aient puisé leur identité dans un tel schéma imposé par un partisan d’une institution ecclésiastique forte.

Le schéma, en soi, n’est pas à rejeter en bloc mais plusieurs études et événements le prouvent, la bas-peuple réussit à se défendre :

- ici, on coupe la tête de l’évêque, comme celle de Gaudry à Laon en 1112 ;

- là, on s’érige en commune et on massacre les nobles (toujours comme à Laon en 1112) ;

- là encore, une femme est au pouvoir, comme Adélaïde de Burgundie Impératrice germanique de 962 à 973, Pétronille reine d’Aragon de 1137 à 1164, Aliénor duchesse et maîtresse de l’Aquitaine de 1137 à 1204, Mathilde « emperesse » d’Angleterre en 1141, Jeanne de Constantinople comtesse de Lille dès 1214, Blanche de Castille régente de France de 1226 à 1241 ;

- et là encore, prêtres, seigneurs et travailleurs s’unissent : dans le « Languedoc », seigneurs et bourgeois[25] font partie d’une même communauté, celle du « paratge », du parage, du parrainage, du partage ;

- partout, on conserve les anciennes traditions : on érige des bœufs en haut de la cathédrale de Laon en l’honneur de l’ancien culte tauromachique de Mithra, dieu européen et solaire ; on bénit un arbre comme étant le berceau de la Vierge ; on consacre une source ; on adapte la façon d’écrire, de prêcher, on garde des éléments druidiques et chamaniques ; dans le Languedoc, on voit des fées près des fontaines.

Le fait que l’Église doit s’adapter au peuple pour le convertir et lui substituer une identité de « Franc », de « Celte », ou même « occitane », pour une identité « catholique », tous universellement liés au « service » du Dieu unique, prouve que le peuple de l’époque a une identité que les études ne doivent pas exclure et que bien souvent on méprise, soit par manque de sources, soit par manque d’intérêt intellectuel, reléguant des milliers d’année de développement anthropologique à l’état de niaiseries et de contes de fée. Heureusement, on remarque des avancées positives dans ce domaine, mais des chercheurs comme Denis SAURAT1890-1958, Jean MARKALE1923-2008 ou encore Régine PERNOUD1909-1998, pour leur attachement à la recherche populaire dont firent preuve aussi Dumézil et Duby, sont aujourd’hui parfois oubliés, considérés comme des concurrents non valables. On s’enferme dans un cadre très étroit.

Étroit, le schéma d’Adalbéron l’est aussi : mais ce schéma qui fut repris et enseigné, oui inculqué en fait par ses héritiers, ne fonctionne peut-être pas vraiment dans le localisme occitan : la division en trois « représentations de vie » n’est peut-être pas pertinente pour toute les populations, mais qu’importe aux Moines bénédictins, les maîtres du savoir de l’époque, le pragmatisme, l’adaptation, l’amour du prochain. Nous sommes ici vraiment en face d’une tentative d’esclavage intellectuel, de colonisation des esprits qui perdure encore aujourd’hui dans le débat autour des « Cathares ».

Car de surcroît, le terme « cathare » pose lui-même plusieurs questions. Il est lui-même idéologique et bien loin d’être scientifique. C’est pour cela que je le mets entre guillemets, puis, par souci de clarté, nous l’utiliserons pour ce qu’il représente aujourd’hui : les hérétiques, membres d’une secte occitane, voire européenne, les Occitans régionalistes, tous ceux qu’on désigne « Cathares ».

On connaît davantage les « sectes »[26] combattues par l’Église, les « hérésies »[27], à travers les hérésiologues que par les hérésiarques[28]. Là-dessus pas de doute, il y a bien invention d’ennemis par l’Église, mais cela ne prouve pas que les personnes désignées comme hérétiques sont imaginaires. L’image transmise par les écrits des Catholiques est donc bien à nuancer, à reconstruire, à analyser de façon contrefactuelle.

C’est un hérésiologue rhénan, Eckbert, abbé de l’abbaye bénédictine de Schönau sur le Rhin, qui le premier va imposer scolastiquement le terme « cathare » pour désigner premièrement les hérétiques de son pays[29], qui ne sont rien d’autres que des moines rebelles à l’Ordre bénédictins : les Prémontrés, ordre fondé à Laon en 1122, autorisé par Rome, le pape Innocent II (Guy de Bourgogne) étant ami de Norbert de Xanten, fondateur de l’ordre, et archevêque de Magdeburg, une des plus grandes cités marchandes de l’Empire romain germanique. Cet ordre prône l’ascétisme total et le service public, ouvrant leur cloître aux démunis et au peuple en souffrance. Ce que voient d’un très mauvais œil les Bénédictins.

Norbert de Xanten meurt en 1134, Innocent II en 1143, et la dynamique spirituelle et géopolitique change à nouveau. L’abbé de Schönau jouit d’un prestige renouvelé auprès des nouveaux papes, plus proche des Bénédictins, surtout auprès d’Alexandre III, pape de 1159 à 1181. Eckbert publie en 1163 un Liber contra hereses katarorum, un livre/manifeste contre l’hérésie « cathare », désignant alors tous ceux qui dans le territoire catholique gronde contre la sécularisation de l’Église.

Il emprunte le terme « katarorum » à Saint Augustin d’Hippone, le saint le plus révéré et le plus étudié chez les moines, qui critiquait les adeptes du Manichéisme (une secte chrétienne née en Perse vers 260 et faisant concurrence au catholicisme) comme se voulant plus purs que les autres chrétiens.

Ce terme a plusieurs étymologies :

- Le mot grec katharsis qui signifie purification (cf. la Poétique d’Aristote vers 335a)

- Il peut être dérivé du latin katahrrae, une plaie purulente, et par métaphore une source de vice, katarros signifiant écoulement en grec

- Ou bien du latin katta, le chat, car les hérésiologues tournaient certains « hérétiques » en dérision en prétendant qu’ils léchaient le cul d’un chat pour y voir le diable.

Eckbert tourne ainsi en dérision aussi bien les moines de Prémontré que les évêques délateurs des abus des césaro-papistes ou des papo-césaristes.

Les « hérétiques occitans » ont cependant été plus fréquemment nommés « Albigeois », surtout par les seigneurs séculiers et dans les prêches appelant à la croisade contre le comté de Toulouse (dont fait partie Albi), censé être le bras séculier d’une contre-église « cathare ». Mais ce terme remonte d’abord à une querelle interne au début doctrinal et religieux avant que d’être géopolitique. Il fait référence à la querelle lors du colloque d’Albi en 1165 auxquels participèrent les partisans d’Eckbert et ses opposants. Qui furent donc considérés comme des hérétiques, comme des dissidents, réunis à Albi.

Les hérésiologues et plus tard les Inquisiteurs les nommaient aussi « parfaits », sous-entendant : parfaits hérétiques.

Eux-mêmes se nommaient « bons hommes », « bones femmes » ou « Amis de Dieu », ce qui serait en fait une traduction directe d’un terme gréco-bulgare : « bogomil », terme désignant les membres d’un mouvement chrétien dont est issu ce fameux Niquinta de la Charte de 1167, désigné comme « Papa » des « Bogomiles ».

Mais les premiers contacts avec ces « Bogomiles » ont eu lieu car ce mouvement est d’abord basé sur l’ascétisme et le prêche universelle, tout comme le seront les Ordres des Moines dominicains et franciscains. Il y a bien une dynamique chrétienne à la base du mouvement cathare.

Robert MOORE, le collègue américain de Monique Zerner et Jean-Louis Biget, déclare avec raison en 2012 dansThe War on Heresy / Guerre à l’hérésie que tout mouvement religieux est d’abord local. Mais cependant, il est aussi une réaction et est soumis aux influences extérieures. On ne peut pas ignorer l’impact sociologique d’une certaine forme de globalisation au Moyen-âge. Ce n’était pas un monde fermé mais extrêmement ouvert, tout comme aujourd’hui. Robert Moore cherche à prouver que faire la guerre à des hérétiques, c’est déjà créer le cadre intellectuel pour définir ces hérétiques et enfermer son combat en se définissant comme combattant, de créer l’exclusivité du combat et de persécuter moralement toute personne qui tenterait de remettre en cause une guerre institutionnalisée et territorialisée. Or, et l’histoire du terme « cathare » le prouve bien, les hérésiologues n’ont pas cherché à définir localement chaque point de vue hérétique. En Italie, tout suspect est nommé « patarin », même s’il n’a aucun lien avec ce mouvement d’anti-sécularisation milanais, la « Pataria ». Pareil chez Eckbert qui utilise le terme « katarorum » à tort et à travers, comme le feront ses héritiers spirituels (Alain de Lille notamment). Ils sont combattus de façon théologique, par et pour le droit divin de l’autorité.

Les Cathares sont bien des Chrétiens, des Chrétiens qui ont contact avec d’autres Chrétiens venus d’ailleurs, soit en les acceptant chez eux, en les rencontrant dans les tavernes, en écoutant leur prêche publique, en somme des vagabonds en quelque sorte, mais des vagabonds possédant une ressource terrible : une doctrine non catholique, un savoir qu’ils ont partagé avec leurs hôtes, leurs bienfaiteurs chrétiens qui les ont écoutés et, pour un nombre restreint d’entre eux, qui ont assimilé ce que ces vagabonds avaient à dire.

L’Encyclopédie nous dit que le « catharisme » est issu d’un mouvement de pensée provenant du « Limousin » (un pays de langue d’oc donc) se basant sur un « dualisme opposant deux principes, celui du Bien, créateur du monde spirituel, et celui du Mal, créateur de la Matière ». Le but, en se détachant de la Matière est de « s’unir au Dieu bon » en transcendant la Matière par la « charité évangélique », par le don de soi dans l’imitation de ce qui a été énoncé dans la Bible. Cependant, l’Église y vit une menace pour « son unité et sa doctrine ».

Faudrait-il donc assimiler « Catharisme » et « Manichéisme » ? Le « Catharisme » n’a-t-il rien à proposer ?

Le débat autour des « Cathares » se place donc bien dans la sphère spirituelle qui influence le géopolitique et aussi inversement mais pas séparément.

En remettant au clair, voici les principaux points à étudier :

- La question de l’autorité : Toute autorité ne viendrait pas du Dieu de lumière universel mais l’autorité serait créée ou détournée par les hommes.

- La question de la Tentation : Ces hommes de chair sont des créatures, des créations, nées de l’Esprit de Vie mais perverties par le Péché originel : elles ont été tentées par le Mal et sont donc par essence mauvaises.

- La question de la Création : Les actes de ces créatures sont par essence mauvais.

- La question du Doute en Dieu : le Dieu de lumière « nous » aime et « nous » susurre des mots, des mots rassemblés dans un livre, le livre de tous les livres, tellement au-dessus des autres que son propre nom signifie livre en grec : la Bible. Mais la Bible est œuvre d’hommes et contient donc aussi les paroles du Mal : il faut y trouver ce qui est bon et le résumé des paroles du vrai Christ est contenu dans la bonne parole, l’Évangile, de Saint Jean, le disciple le plus aimé de Dieu. Il ne faut pas douter de Dieu, c’est le premier péché, celui d’Ève, mais Moïse et Abraham lui ont fait confiance. Certes, l’humain est un pêcheur et un mendiant de l’amour et de la rédemption : voilà l’enseignement, l’éducation médiévale imprégnée de cette idée fixe qu’il faut récompenser ou punir, être récompensé ou être puni, remplir son devoir ou être exclu, faire acte de charité ou périr en Enfer[30].

- La question du rapport au Texte[31] : La Bible contient la Parole d’un Dieu universel. Elle doit donc être accessible à tous, et ceux qui peuvent lire doivent se donner la mission, le sacerdoce, de sacrifier leur vie à la propagation des mots de Dieu, en missionnant, en prêchant, en portant les autres créatures vers les mots de Dieu.

- La question de la nature de Jésus : Dieu est sauveur, est le « messie », le « Christ ». La Bible nous donne les clés pour revenir vers Dieu et le Paradis.

- La question de la Légitimité[32] : des créatures essayent de pervertir les paroles du Dieu bon, même involontairement, juste car elles sont par essence mauvaises et qu’à travers elles c’est le principe du Mal qui agit. « Jésus », l’apôtre des apôtres de Dieu, le missionnaire des missionnaires, n’est donc pas le « Christ » mais il a interprété les mots de Dieu et donc en partie mal interprété car étant un être de chair, il est par essence mauvais. L’Église catholique / universelle n’est donc pas universelle car œuvre d’hommes et donc œuvre mauvaise par essence. Les missionnaires eux-mêmes et les Cathares eux-mêmes se considéraient donc comme mauvais et donc devaient faire « pénitence ».

- La question du Vivre ensemble : dans une époque spirituellement oppressée où les « dynasties » se fondent autour de « mythes fondateurs » rétablissant l’importance de la « familia » et du « pater familias ». La société féodale a pour base elle-même un dualisme : le couple marital. Mariage de cœurs et mariage féodal sont, par les contemporains, bien distincts l’un de l’autre. Georges Duby rappelle qu’il existe bien une vie « laïque », non liée au service de l’institution Eglise. Mais l’amour de Dieu, l’amour charnel et l’amour du prochain font débat. Il est écrit : « Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer » (Matthieu 19, 6). Or, le roi de France lui-même, le lieutenant de Dieu en France !, réclame la dissolution de son mariage avec Aliénor, duchesse d’Aquitaine, le plus beau parti de France qui perd donc le Languedoc car elle ne lui a donné que deux filles et que la rumeur des « méchants vassaux »[33] prétend qu’elle a fauté avec son oncle, son propre sang durant la « croisade », une sainte activité ! C’est donc ce péché qui serait la cause de la défaite des Francs face aux Sarrasins. Dans un monde où la communication est une arme puissante, le fait que le roi et la reine contreviennent ainsi aux Évangiles est un puissant facteur de discorde et de révolte. Déjà, nombre de vassaux prennent parti contre les Capétiens, déjà les Capétiens se sentent menacés : la guerre civile est constante.

L’école de pensée cathare suit donc l’opinion suivante : je sais que je suis mauvais, ce n’est pas une œuvre humaine qui me sauvera, mais à travers moi, en me purifiant, je peux être le messager de Dieu et sauver mes coreligionnaires, les « consoler » dans leur « malheur » afin qu’à ma mort, à la fin de la chair, mon esprit revienne au Dieu bon, au-delà de nous.

Les Cathares ont donc été considérés comme des « hérétiques » (donc ne partageant plus le dogme officiel de la Trinité de Jésus Christ), puis comme des « sectateurs » (donc n’appartenant plus à l’institution religieuse officielle) et ont été combattus car la « tolérance » n’était pas de mise, les dogmatiques considérant la « religion cathare » comme une secte faisant concurrence à la « religion universelle / catholique ».

« Et s’il y avait eu une église cathare ? » : prenons-les contrefaits des choses, et considérons cette question comme le point de départ, non comme le point d’arrivée. La vraie question de ce débat déconstruit à travers la méthode contrefactuelle est : « Et si le mouvement cathare était aussi une remise en question de toute vie organisée ? »

Certains résultats issus de mes réflexions vous interrogeront peut-être et c’est tant mieux. Il ne faut pas hésiter, vous aussi êtes historien amateur.

Il va s’agir maintenant, dans un premier temps, de dérouler théologiquement comment « l’Église cathare » est née.

Dans un second temps, je vais expliquer comment celle-ci fut combattue et pour quelles raisons il y a eu lieu à un tel acharnement.

I / Et si le mouvement cathare était un christianisme ?

A/ Le « christianisme »

Pour nos ancêtres, vivre ensemble de façon organisée est d’abord une question de vie spirituelle. Ensemble, les humains se réunissent, s’associent, s’organisent pour dominer leur terreur face à la mort, à la maladie, à la sauvagerie, comprendre des faits qui leur sont nouveaux avec les outils dont ils disposent, essayent de se rappeler, considèrent que la mémoire collective est garante du lien social. Aussi n’hésitent-ils pas à en appeler à des forces qui leur apparaissent supérieurs : quelles soient accessibles ou cachées, elles existent. Les organisations humaines, les sociétés, les religions cherchent à se concilier la faveur de ces forces divines, de se réconcilier avec elles aussi car il y a eu un moment où ces forces divines ont cessé d’intervenir. Elles ont dû être fâchées, ou elles ont peut-être mené un grand combat. En tout cas, l’humain, maître du monde, cherche à organiser son monde sous le ciel. Ainsi, le chef d’une assemblée est aussi le garant de l’esprit de cette association d’humains.

Considérons l’Imperium romanum : celui qui est à la tête de ce vaste et complexe ensemble humain est aussi le protecteur de l’esprit de cet ensemble. Autorité spirituelle, sacrée, et autorité temporelle ne sont pas séparées. Et cette autorité est évolutive : vraiment, elle est républicaine, même quand les pouvoirs centraux furent autoritaires. Le maintien de la chose publique cependant ne se fait pas sur la base d’une religion bien définie mais sur un ensemble de valeurs à défendre : le peuple citoyen mené par son chef dans l’esprit organisé de la communion des individus. La valeur de l’obéissance aux lois de Rome est un des piliers de l’empire spirituel romain. Cet empire est institutionnalisé et territorialisé, est séculaire et spirituel, est partisan et assimilateur. On peut le considérer comme la plus grande réussite associative de l’antiquité après le commerce. Une grande termitière, une grande ruche, une grande fourmilière, une grande société civile à la tête de laquelle un chef rayonne sur un territoire à la mesure de la communication humaine en contact avec les autres foyers d’humains. Dans son essai La Civilisation des insectes publié en 1955, Denis SAURAT, universitaire reconnu pour ses travaux sur Milton, le Languedoc et la revalorisation des sciences dans le débat spirituel, explique que le christianisme est la somme logique de tout ce que les humains ont entrepris par leur esprit et que les limites du christianisme ne sont pas politiques mais scientifiques et hautement interterritoriales. Il explique que le christianisme est le résultat de la réflexion pratique de l’humain sur sa place dans la Création : l’observation de la parthénogenèse, la Création virginale, chez les abeilles n’explique pas le culte marial, mais explique pourquoi l’Homme établit que ce culte marial est vraiment universel et chrétien. Ce n’est pas un anthropomorphisme, c’est un constat purement biologique. Quand la ruche se veut un nouveau chef, elle se le crée. Ce qui est biologique est aussi symbolique. Ainsi en est-il de l’Empire romain : en se créant un chef, le peuple se crée lui-même son humanité, c’est-à-dire sa tentative de se créer son propre modèle de Création. Si les Hommes ne reproduisent pas les schémas des empires insectoïdes, c’est bien parce que l’Homme est conscient de la souffrance de la parturition, de l’accouchement, de la Création. Pour les autorités spirituelles romaines : la religion des Dieux, ce que Saurat nomme « la religion des Géants », est le lien naturel de tout membre spirituel romain car cette religion se base sur la présence des Dieux dans notre esprit et donc dans nos actes temporels. Agir pour l’Empire, c’est agir pour la chose publique et ceci est un acte religieux basé sur la place que se donne l’humain dans la vie. Le druidisme celte, les religions dites « païennes » fonctionnent ainsi : légitimer l’humain dans la souffrance et la lucidité de sa mort, comme étape du voyage spirituel.

La concorde s’établit sur la base de la Loi, de la Norme : et la Vie est la première Loi. C’est pour cela que l’Ancien Testament est d’abord une Loi de Vie et non une Loi de Pensée. La science, comme représentation de la vie, n’est pas la norme première[34]. La normalisation refuse le questionnement. On ne questionne pas la Loi. Mais Denis Saurat dit : toute pensée est pensée d’homme. Ce qui n’est pas grave en soi : il faut juste que cet anthropomorphisme n’ausculte pas la Vie. Ainsi, quand on observe un fait, on l’observe à travers son esprit, en cachant une partie de ce que ce fait est, et à travers une méthode, une norme. L’hypothèse est donc adaptée à l’esprit qui la formule et à la norme sous-jacente. Toute hypothèse est donc fausse seule. La Vérité, c’est penser et donc adapter son esprit à la pensée pour outrepasser son humanité et la normalisation afin d’atteindre l’universalité : cet acte de pensée universaliste est purement chrétien mais il n’est possible que dans un monde où Sur-Vivre est possible. Les Juifs devaient survivre dans le désert. Le Christ a survécu au désert et a atteint une Sur-Vie en dehors de toute Loi. Il s’est vraiment fait Dieu.

Alors que les « païens » romains et grecs trouvent la vérité dans l’observation de la Nature et le raisonnement spirituel, les Juifs et les Chrétiens sont des adeptes de symbole, de « mystère », c’est-à-dire en grec « d’initiation », de « vérité révélée » donc d’élus, de « plan divin » donc de création et de finalisme, de « vérités cachées » donc de savoir, c’est-à-dire de « gnose », de « transmission », et leur « Culte à Mystère » n’a lieu qu’en présence de ceux qui sont initiés au culte, de ceux qui se reconnaissent comme membre du culte. Quand ce culte n’est pas majoritaire, il rentre donc en conflit l’esprit public. Les autorités spirituelles romaines combattent donc les cultes à mystère et les événements rassemblant le peuple dans une verve non-romaine. Les « Chrétiens » forment donc tout d’abord une « hérésie ». Ce sont des monothéistes révérant un « Dieu de Lumière unique »[35], source de vie, de vérité, d’esprit et prochaine étape de la mort, et ils s’imposèrent car ils prirent le parti de soutenir le Prince au pouvoir[36] et de bâtir une religion alliant également pouvoir spirituel et pouvoir temporel basé sur le salut et l’idée d’un monde après le monde. Néanmoins, ce postulat est trop rapide, Saint Paul de Tarse, considéré comme le fondateur spirituel de l’institution « Église », s’exprime comme suit dans son épître aux Romains, aux autorités spirituelles romaines vers l’an 50p :

1 Que chacun se soumette aux autorités qui nous gouvernent, car toute autorité vient de Dieu, et celles qui existent ont été établies par Dieu.

2 C'est pourquoi celui qui s'oppose à l'autorité résiste à l'ordre que Dieu a établi, et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes.

3 En effet, on n'a pas à craindre les magistrats quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu ne pas avoir à craindre l'autorité ? Fais le bien et tu auras son approbation,

4 Car le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, sois dans la crainte. En effet, ce n'est pas pour rien qu'il porte l'épée, puisqu'il est serviteur de Dieu pour manifester sa colère en punissant celui qui fait le mal.

5 Il est donc nécessaire de se soumettre aux autorités, non seulement à cause de cette colère, mais encore par motif de conscience.

6 C'est aussi pour cela que vous payez des impôts, car les magistrats sont des serviteurs de Dieu qui s'appliquent entièrement à cette fonction.

7 Rendez à chacun ce qui lui est dû : l'impôt à qui vous devez l'impôt, la taxe à qui vous devez la taxe, le respect à qui vous devez le respect, l'honneur à qui vous devez l'honneur.

Pour Saint Paul donc : Dieu, créateur de l’humain, est en colère contre sa création car cette création fait des choix qui sont égoïstes. L’homme est libre : « Veux-tu » demande Saint Paul, et les choix se font en conscience, c’est-à-dire spirituellement. La société humaine est le reflet de l’âme humaine, une âme en conflit avec son Créateur. Pour ne plus être en conflit avec Dieu, il faut non pas se soumettre, mais faire le choix de servir Dieu. Les Romains, à qui cette épître, cette lettre est destinée, sont serviteurs de la société civile et ce passage n’est pas juste qu’un prétexte à la légitimité de la nouvelle religion chrétienne face au culte public : c’est faire un choix de spiritualité sociale.

Tous les Chrétiens n’étaient pas d’accord avec ce parti pris que ceux qui se nommèrent les « Catholiques » (en grec les « Universels ») imposèrent, soit en interprétant les textes soit en inventant une nouvelle tradition : le dogme universel (du latin « dogma », opinion, venant du grec « dokein », croire). Dès le début donc, le débat chrétien est un point central de l’esprit chrétien.

Plusieurs points de la foi ont été sujet à débat :

- La nature de Jésus : si Jésus était un Dieu, si Jésus était humain, si Jésus était un humain portant Dieu, si Jésus était Dieu fait homme

- La maternité de Jésus et le culte marial de l’immaculée conception, de la parthénogenèse de Marie qui crée par son esprit inspiré par l’Esprit Saint : si Marie a enfanté Jésus sans acte de chair, mais en vierge

- Le dogme de la soumission au Prince et son exagération : si l’autorité humaine est insufflée par la volonté de Dieu, si l’obéissance est également insufflée par l’esprit saint

- L’ascèse et la richesse temporelle : si la Création est une prison, si la Création doit être le lieu de réalisation de Dieu, si l’au-delà est la terre promise, si Dieu est en-dehors de Sa Création

- La nature du Mal

De culte à mystère, le « christianisme » est devenue religion officielle d’un empire, d’un monde. De façon contrefactuelle, il faudrait dire ici : le christianisme n’est pas resté une spiritualité mais a substitué le culte public romain dans la continuité de l’empire divin réalisé dans la Création. Et il ne s’agit pas ici d’une utopie, d’une possibilité, mais bien de la réalisation de Dieu dans un monde ordonné et dont l’ordre premier est : écoute , et le Verbe est transmis dans l’esprit de l’homme par le souffle de vie, venu de Dieu. Ainsi, Jésus est un prophète (du gr. prophétès : devin, devineur) : un homme qui parle et comprend Dieu, oui qui interprète et transmet cette interprétation.

Il faut maintenant éclaircir plusieurs points de la vie de Jésus, juif d’abord et ensuite « messie », prédicateur et révolté, en revenant tout d’abord aux origines de la foi chrétienne : le judaïsme dans la société romanisée du territoire de Judée.

Il faut ici exposer un point important : les Juifs de la Bible, un document écrit en grande partie après les faits christiques et donc partisan, ne sont pas ceux de l’époque du Christ. La Bible est le manifeste de la lutte d’une hérésie judéo-grecque contre le judaïsme. Il n’expose donc pas ce qu’est le judaïsme avec il partage le même texte en venant le compléter, et donc le rendre partisan, par un nouveau mouvement, par un nouvel esprit, par un nouveau testament.

B/ Les sources du mouvement chrétien

B.1/ L’esprit social juif

S’emparer de la Judée pour les Romains a pour but certes de coloniser tout l’espace asiatique mais de prime abord de commencer la colonisation de l’Égypte. L’approche coloniale n’est donc pour l’instant pas culturelle mais clientéliste. On ne cherche pas à imposer le schéma spirituel romain mais à posséder.

En 161a , alors que la Judée est soumise aux empires fondés par les héritiers d’Alexandre le Grand, les Épigones, le Sadducéen Judas Makaba (Maccabée, « le Marteau » ou « Qui est comme le Seigneur ») et Matthatias, fils d’Hasmonée, prennent le pouvoir à Jérusalem et déclare l’indépendance de la Judée après avoir remporté une grande victoire sur des ennemis extérieurs affaiblis : Égyptiens, Grecs et Parthes épigones sont en conflit depuis 200 ans et ne peuvent plus contrôler les grandes routes de commerce qui sillonnent le désert de Judée. Les « Judéens » prennent cependant aussi contrôle des ports méditerranéens, ceux de Phénicie et de Philistie, et forment une nouvelle « nation » dans la lutte pour le pouvoir en Asie mineure.

Sur la carte ci-contre, on observe :

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- la Judée proprement dite, ayant pour capitale Jérusalem ; au sud de Jérusalem, le bourg de Bethléem ; la Mer Morte et la ville Qumran ; Massada tout au sud

- la Samarie alliée/concurrente ;

- la Galilée au nord avec le Lac de Tibériade, la ville de Séphoris et le village de Nazareth.

La géographie des termes soulignés déterminent bien leur rôle.

Rome n’est pas sans ignorer l’émergence de ce nouveau concurrent mais profite de la pagaille causée par les Maccabéens-Hasmonéens pour renforcer leurs positions face aux Épigones en s’alliant avec eux. Les Juifs cependant ont maille à partir avec les Nabatéens (maîtres de la puissante cité marchande de Pétra, au Sud de la Judée) et ne peuvent étendre leur territoire à la Syrie/Phénicie qui reste aux mains des Grecs-Séleucides. Ceux-ci comptent utiliser les Juifs comme tampon entre la thalassocratie égyptienne et la Syrie séleucide, dont la ville principale, Antioche, est une des cités les plus importantes de l’immense empire épigone de Séleucie. Néanmoins, on ne saura jamais si les Séleucides considéraient les Juifs comme société d’esprit indépendante ou les toléraient seulement.

Les Égyptiens-Ptolémaïdes, quant à eux, étaient devenus trop faibles pour prétendre encore quoi que ce soit, bien que leur flotte eût encore été puissante. Aujourd’hui encore, les Juifs fêtent cette victoire sur les Séleucides : c’est l’origine de « hanoucca », la fête de la réédification du Temple de Salomon, c’est-à-dire de l’épanouissement de l’esprit social juif dans son cadre politique et « nationalisant ».

Pendant ce temps, les Romains se sont emparés de la péninsule balkanique et de l’Anatolie, donc sont aux portes septentrionales d’Antioche.

En 63a, Pompée, général en chef des armées de la République en Asie, envahit la Syrie, mettant à bas l’Empire séleucide, puis occupe la Judée et fait décapiter le roi des Juifs Aristobul II. Ce roi était « pharisien » et Pompée s’allie aux « Sadducéens », leur redonne le Temple et un nouveau roi : Hérode, dont la lignée règnera jusqu’en 44p.

Il faut définir maintenant le cadre spirituel dans lequel évoluent les Juifs de cette époque.

Être « Juif » dans la Judée antique[37], c’est d’abord appartenir à une société d’esprit juif dont la base est le Dieu personnel Yahvé. Le terme même de « juif » vient de l’hébreu antique « yehuda » qui veut dire « rendre grâce à », sous-entendu au Dieu unique, à l’origine un Dieu de la Terre, devenu un Dieu de l’Esprit. Le judaïsme s’est fondé dans un acte de déportation : c’est une religion d’errants, de voyageurs du désert, et elle n’a donc plus de valeur temporelle. D’ailleurs, les « yehudim » s’appellent eux-mêmes aussi les « ivrim », les « Hébreux », issu d’un terme égyptien, « hapirou », voulant dire « Ceux qui errent ».

La reconnaissance ne se fait pas que par la reconnaissance du Temple de Salomon comme lieu de culte central ou par la circoncision, mais par le partage d’un même débat, d’un même esprit, d’un même corps social et spirituel. Être « Juif », c’est appartenir au peuple juif donc à la religion juive.

Mais les « Juifs » sont divisés : l’apport grec, hellénistique, et la constitution du peuple en une communauté politique, une nation, ayant des relations extérieures surtout commerciales a fait dériver l’esprit de corps en esprit de corporation.

L’historiographie et l’histoire de la spiritualité de la Judée antique repose principalement sur les écrits du citoyen romain Flavius Josèphe, en fait Yossef ben Matityahou Ha Cohen, Joseph fils de Mattathias le Prêtre. Il serait né en 38 après Jésus Christ à Jérusalem, la capitale de la Judée, où se trouve le Sanhédrin, le centre cultuel, juridique, législatif et exécutif de la société non-laïque judéenne. Son père est dit « cohen », prêtre, donc un membre de l’élite sacerdotale de Jérusalem. En 38p, la ville est cliente des Romains, et elle se trouve en pleine ébullition car plusieurs « partis » judéens se révoltent contre la mainmise temporelle romaine et le clientélisme, l’esprit romain en fait. Joseph ben Mattathias reçoit une brillante éducation, le Sanhédrin l’envoie même à Rome auprès de l’Empereur pour faire libérer de riches hiérosolymites. En 66, 33 ans après la mort du Jésus de la Bible donc, il prend part à la révolte des Judéens, et commandent les « Galiléens », les habitants de la Galilée, la région la plus au nord du territoire judéen, terre de l’antique royaume d’Israël, le royaume de David, de Salomon, celui que les Babyloniens ont détruit et dont ils ont déporté la classe dirigeante vers 587a , une classe dirigeante qui par réaction à la déportation et au retour dans un pays appauvri s’est fixée une religion sévère, ascétique, identitaire et intellectuelle : le judaïsme israélite. Tout au moins, c’est ce que la tradition dit.

Du côté des sources historiques, il est sûr que les Israélites ont repris le pouvoir quand ils sont revenus de Babel, où ils étaient déportés de façon babylonienne, c’est-à-dire sans tentative d’assimilation, dans des villes ghettos contrôlées, d’autant plus dans le respect que la langue officielle de Babylone est l’araméen, la langue d’Abraham, qui est considéré par les Juifs comme leur père à tous. C’est ce judaïsme israélite qui favorise les riches couches de la population judéenne, qui est divisée elle-même entre riches prêtres et fonctionnaires citadins (Israélites, descendants de déportés) et paysans, plutôt pauvres et éloignés du Temple (descendants des paysans non-déportés).

Bien que les Babyloniens redonnent Jérusalem aux Israélites, ils fondent une autre cité qui sera leur base opérationnelle dans la région. Ils en donnent le contrôle à des Israélites déportés proches du pouvoir babylonien. Et ces favorisés se nomment eux-mêmes les « Shamerim », « Ceux qui gardent ». Ils se veulent les Gardiens de la foi originelle et s’opposent aux autres Israélites qui veulent fonder une nouvelle tradition (le Talmud babylonien). Ils fondent donc Samarie, où se forment un courant d’esprit samaritain honni par les Israélites. La religion samaritaine ne considère que les Cinq Livres de Moïse comme unique Loi.

Les Galiléens du temps de Flavius sont des paysans proches des Samaritains. les Sadducéens leur reprochent de ne pas assez observer la tradition talmudique, de ne pas assez sacrifier. Et Flavius est un Israélite, un fils de prêtre riche et spirituellement puissant : pour Flavius, les Galiléens ne représentent pas grand-chose et sont des samaritains en puissance, des hérétiques donc.

Joseph ben Matthatias, l’intellectualiste, abandonne donc les paysans galiléens et se rend à Vespasien, le commandeur de l’armée romaine, qui a réduit en miettes la révolte des Samaritains, et qui en fera même un membre de sa famille, les Flavii. Devenu Flavius Josèphe, Joseph réside à Rome, bien vu par les élites romaines, et il écrit en grec, la langue méditerranéenne à la mode chez les intellectuels romains qui sont aussi des meneurs politiques colonialistes, l’esprit romain tendant à l’ordre universel. De Flavius Josèphe, on conserve les Antiquités judaïques et les Guerres de Judée. Flavius Josèphe nous y transmet quasiment tout ce que nous savons de la société judaïque vue par les Romains. Il classe les « Juifs » en quatre « sectes » ou familles de pensée, en quatre hérésies qui se combattent les unes les autres, non pas comme des partis politiques ou financiers mais bien des partis d’esprit social. Car la société antique ne se résume pas à l’argent : l’argent a un but, celui de réunir le peuple dans une même culture d’esprit lié à un jeu de pouvoir complexe mais avant tout spiritualisant et de hiérarchiser le peuple devant l’esprit supposé divin et créateur. Être riche, c’est donc être riche d’esprit, riche marchand du Temple, riche prêtre, riche de pouvoir, d’influences, de savoirs et donc riche en idées pour maintenir ce que Dieu a donné.

B.2/ A l’origine du judaïsme

On ne peut pas parler de « judaïsme » dans parler d’un « israélisme ». Comme dit précédemment, les Israélites au pouvoir en Judée ont été déportés à Babylone, cette ville qu’ils tiennent pour la « Babel », la ville maudite où règne le Mal. En fait, les Babyloniens forment une civilisation multimillénaire très spirituels. Tandis que les « Judéens » sont encore dans une phase de nomadisme, les Babyloniens sont sédentaires depuis des siècles. Ils ont assimilé les cultures araméenne (peuple locale dont est issu Abraham), aryenne (premier peuple indoeuropéen arrivé dans la région) et sumérienne (peuple indoeuropéen conquérant qui aurait inventer l’Écriture, le cunéiforme) pour former un nouveau creuset de civilisation vénérant un seul Soleil, enfin une seule Soleil : la Mazda / Ahuramazda / Hurmuz, la divinité de la Vie. Ce nom viendrait de l’indoeuropéen[38] *mn*dh, ce qui signifierait « la Esprit première »[39].

Le mazdéisme est véritablement la religion de Babylone. Elle se base sur le panthéisme (tout est divin), le dualisme (lutte du bien et du mal, plus tard comme chez Platon) et les trois fonctions religieuses que l’on retrouve chez tout peuple indoeuropéen : prier, combattre, nourrir (ce que reprendra donc Adalbéron de Laon). Elle tire ses origines des cultes solaires indoeuropéens qui ont aussi donné naissance au védisme indien, les deux religions partageant le même texte de base : l’Avesta, « Éloge », rédigé vers 2000a dans une écriture issue du cunéiforme, l’avestique, que les Iraniens aujourd’hui appellent « pahlavi », « aryen antique ».

L’Avesta est un ensemble de textes semblant disparates et se compose de deux parties, comme la Bible : l’une très ancienne et très dualiste ; et les écrits d’un mazdéen qui a dû spirituellement jouer un rôle éminent, un certain Zoroastre, et dont la doctrine est plus monothéiste voire moniste (donc non-dualiste). S’il y a texte, il y a donc religion, donc clergé. Le mazdéisme est une religion exotérique : des prêtres font la transition entre le divin et l’humain à travers des sacrifices (soma). Les Babyloniens mazdéens fêtaient le Nouvel an le 1er janvier, jour du soleil (Sainte Luce) et avait une grande idée du bonheur ( xvarnah en avestique). Si la date à laquelle les règles de cette religion ont été fixées, vers 2000a donc, corrobore avec la date vers laquelle le « Patriarche » Abraham (« Celui dont le nom est élevé » en araméen) se serait exilé d’une cité sumérienne, Ur, c’est donc que ces sumériens sémites qui sont partis du territoire où règne l’esprit mazdéen n’était pas en accord avec cet esprit et qu’ils ont cherché à fonder leur propre esprit : celui qui deviendra la religion du Dieu personnel des Judéens, basés sur la lutte du Bien et du Mal dans l’homme, par l’homme et parce que l’homme. On voit bien ici l’influence immense des pensées indoeuropéennes premières dans l’émergence de l’esprit judaïque.

Expliquons donc en détail ce qu’est ce dualisme premier et le dualisme vers 2000a.

D’un côté, dans le dualisme primaire mazdéen, il s’agit du combat entre le Bien et le Mal, issus du Principe premier de la Nature, « l’unité précède toujours la dualité », précise l’historien Michel Tardieu. De l’autre, dès 2000a, le Mal est considéré comme un manque de Bien et non comme une entité divine à part entière. Azura Mazda, l’esprit du Bien, et Ahriman, l’esprit du Mal, sont donc jumeaux en un seul corps : la gémellité joue un grand rôle dans ce dualisme. Et l’humain est aussi composé de deux jumeaux : le corps sacralisé et l’âme divine. C’est que les Égyptiens, conquis par les Babyloniens et les Grecs, conquis eux aussi (et dont viendra le dualiste Platon né vers 428a) considèreront eux aussi, et donc les Judéens déportés à Babel.

Dans le dualisme mazdéen premier, l’âme humaine est en fait le Moi supérieur qui ira au « Paradis » s’il est pieux et juste (ce qui est une eschatologie, « dernière pensée »).

Zoroastre (« celui qui a vécu ») est le Saint Jean du Mazdéisme : considéré alors par ses contemporains comme un descendant de Seth, un des fils d’Adam, et de Seth, Dieu d’Égypte, il révèle à son peuple une apocalypse, la façon dont ce qui a été promis par le Divin va se réaliser, c’est-à-dire comment le dieu du Bien Ahura Mazda vaincra le Mal en lui. Zarathustra prône aussi le libre arbitre de l’humain, le libre choix entre Bien et Mal, comprenant le Mal comme un choix possible du Bien. Le zoroastrisme / mazdéisme fut déclaré religion officielle de l’empire perse vers 1200a, en langue araméenne, la langue officielle de l’empire, celle d’Abraham, celle des Judéens, celle de Jésus.

Un des pendants du mazdéisme est le culte à mystères du dieu du soleil Mithra en lutte avec le dieu de la nuit Ahriman, cette fois personnifié. Un des sacrifices particuliers à ce culte est la tauroctonie. Le mithraïsme a longtemps été la religion privée préférée dans l’Empire romain et chez les Germains , alors associé à Odinn. Au centre de cette religion se trouve la croyance en l’Ouroboros, le serpent créateur et destructeur, si grand qu’il se dévore la queue tout comme le Serpent nordique Nidhögg. Toute gémellité doit être créée mais aussi détruite[40]. De même, Michel Butor, décédé le 24 août 2016, dit dans son film « Locus lucis » sur la ville de Laon que les bœufs qui surmontent la cathédrale sont des réminiscences de ces tauroctonies antiques, prouvant ainsi que la culte mithraïste avait aussi pénétré, sous quelle forme que ce soit, la culture celte, ou bien que cet élément fût commun chez ces deux peuples indoeuropéens que sont les Perses et les Celtes. Les Romains eux aussi s’abreuvaient du sang d’un taureau en sacrifice aux Dieux. Nous pourrions aussi parler du système stellaire mazdéen et de ses quatre étoiles protectrices dont l’une d’elles est Aldébaran du Taureau.

Il est à noter que le zoroastrisme et le védisme prenne racine dans le sous-continent indien et il prend chez les marchands issus de ce territoire un nouvel aspect : le « bouddhisme », la religion basée sur la révélation de « Buddha », qui signifie « Celui qui s’éveille et demande » (*budh, terme sanskrit, indoeuropéen, se retrouve dans quasiment toutes les langues indoeuropéennes, par exemple en allemand avec bieten).

Quand les Grecs/Macédoniens d’Alexandre le Grand conquièrent ce monde, ils reforment le lien entre le bouddhisme et le zoroastrisme. Il n’est pas étonnant que le mot « buddha » fut connu en Mésopotamie. C’est ce qu’on appelle le « Bouddhisme de la route de la Soie » ou « Gréco-bouddhisme ».

Dans la Métaphysique de Platon428-338, le maître à penser dualiste du monde hellénistique, se trouve un livre intitulé Phaidon dans lequel Platon raconte la mort de Socrate. Celui-ci aurait dit que ce qu’on ensevelirait, ce ne serait que son corps physique. Il définit ce qu’est le double jumeau du corps physique : l’âme, en grec « psyché », en latin « anima », les deux voulant dire « souffle de vie ». Cette âme voyage : c’est la métempsycose. Pour les Grecs anciens, les Dieux vivaient vraiment dans la Nature, ils étaient vivants. Pour les Égyptiens cependant, il y a déjà l’idée d’un Au-delà. Il est prouvé que Platon a composé sa métaphysique après un voyage en Égypte. Il amène donc dans la pensée hellénistique l’idée d’un après la mort physique, une idée zoroastriste donc. Et c’est cette idée qui tourmentera Alexandre le Grand, le Roi philosophe. Il a peur que son âme subisse les tourments éternels du Tartare. Il lui faut un Paradis, un Éden (en araméen, langue officielle de l’ennemi perse : jardin des délices). Et à cette époque, on croit ce Paradis par-delà le désert perse, en Inde. Alexandre, fait Dieu et Pharaon, rencontre en Inde des prêtres étranges. Puis il revient et son corps est sacrifié : il monte au Ciel chez les Dieux. La pensée hellénistique sera empreinte par cette peur de l’après, de l’au-delà, donc aussi la pensée judéo-hellénistique.

La religion judaïque cependant évolue et l’idée du Mal aussi.

B.3/ Les Judaïsmes

a/ Les Sadducéens

La plus puissante des sectes judaïques est celle desSadducéens, les membres du clergé officiel du Second Temple de Salomon, descendants spirituels de Sadoq, le premier Grand Prêtre du Temple de Salomon lors du retour de la déportation des Israélites, bâtiment consacrant la religion, le lien spirituel établi entre les membres de l’ethnie juive. Ils sont donc institutionalistes : c’est l’élite sacerdotale, dont fait partie le père de Flavius. Ce sont de ce fait des « hellénistes », des Juifs parlant grec, pensant grec et vivant à la grecque, donc de façon organisée grecque, mais ayant conservé la religion du « Dieu personnel » de leurs ancêtres ethniques, avant tout car ils ont éliminé les esprits « païens » de leurs congénères paysans. Les Sadducéens ont une approche dogmatique et totale du culte et appliquent à la lettre les principes, « mitzvot » (613 commandements), contenus dans le texte sacré de la Torah (les Cinq livres de Moïse, le Pentateuque, qui forment aussi le début de la Bible chrétienne et les 10 premiers commandements) et dans le Talmud de Babylone (les textes mis à l’écrit après 587a, les autres commandements bibliques), les deux formant la Loi et la Sagesse, ce qu’on appelle le « rabbinisme » (« ravi » signifiant « sage »). La religion se fonde autour d’un livre, elle est de transmission écrite et vivante, le livre est le gardien du savoir, la référence dogmatique de la société à tendance sadducéenne. Ils vivent donc selon les principes israélites, ce qu’on appelle « halaka ». Ils pratiquent le sacrifice, parfois humain. Ils ne croient pas en l’immortalité de l’âme, il n’y a donc pas d’au-delà. Pour eux, le Royaume de Dieu doit se réaliser dans la Création. Dans la Mort, il n’y a plus de Vie.

Quand les Romains s’emparent de la Judée, les Sadducéens s’allient à ceux-ci avec qui ils partagent l’héritage spirituel gréco-méditerranéen[41], sans pour autant abandonner l’esprit proprement judaïque, ce qui explique aussi pourquoi la Judée de Jésus n’est pas encore tout à fait une « Province romaine » mais un état client et donc spirituellement indépendant, bien que politico-économiquement soumis à la politique clientéliste romaine.[42] Il faut dire aussi que la population est recensée, donc imposée par Rome à travers les fonctionnaires sadducéens. La dynastie régnante par la volonté de Rome, celle d’Hérode, est de tradition sadducéenne.

Les Sadducéens contrôlent donc le Sanhédrin (qui vient du grec syneduron), l’assemblée législative des prêtres dirigeants. Le Grand Prêtre dirige cette assemblée et est appelé « nassi », ce qui veut dire « Prince », sous-entendu le Premier, le Garant de l’esprit social. Après la prise de Jérusalem, c’est le préfet romain de Judée qui désigne le Prince des Juifs. Durant l’époque christique, il s’agit de Caïphe, un sadducéen dur, pour qui l’acte de sacrifice est des plus importants. Il serait descendant d’un certain « Boethus ». En tout cas, les Rabbins du Moyen-âge considèrent que les Grands Prêtres de l’époque sont des anti-messianistes décidés. Ils sont proches des « gentiles » romains. Ainsi, Caïphe et le fameux « Ponce Pilate » auraient eu de bonnes relations. Quand Ponce Pilate est révoqué de sa charge de préfet de Judée, Caïphe est aussi révoqué de sa charge de Prince des Juifs.

Concernant leur idée du Bien et du Mal, les Sadducéens ne connaissent pas de « Prince du Mal » mais l’idée de « satan ». C’est un nom commun que le roi David utilisait déjà pour désigner les « ennemis ». On trouve aussi le terme « nephilim », de « Géants », car en fait le terme « satan » vient du grec « titan » et signifie « Ceux qui habitent sous les Cieux ». Comme chez les Dieux Grecs, ces « Titans » sont les ennemis. Comme chez les Judéens, le Dieu est personnel, l’Ennemi aussi est personnel, voire intérieur comme chez Zoroastre. En hébreu donc, on dit « un satan ». Le Mal est donc un choix, un point de vue subjectif et en fait il désigne plutôt ce qui n’est pas au service de Dieu. Ce Mal est relatif. Le plus important est de respecter la Loi.

b/ Les Pharisiens

Les opposants principaux du Clergé sont les Pharisiens, ce qui signifie « ceux qui n’écrivent pas », qui ont recours à la tradition orale des pères grâce aux répétiteurs, les tanaïm. Ce sont eux-aussi des hellénistes, ils interprètent la loi, l’adaptent, débattent dans un lieu de rassemblement qui leur est propre et non contrôlé par le Clergé sadducéen, nommé en grec « synagogue » (la maison de l’assemblée, l’ecclésia judaïque), mais ils sont aussi de stricte observance : la loi est la loi. Ils prônent aussi l’amour du prochain, tout comme les Samaritains. Ils pratiquent le sacrifice mais en moindre mesure que leurs concurrents sadducéens. Ils croient en l’immortalité de l’âme et en l’au-delà : en un Royaume de Dieu de l’Esprit.

Le terme actuel de « pharisianisme » est très négatif : on entend par là une piété ostentatoire, fausse et ce terme est très « anti-judaïque ». En fait, les « Pharisiens » de la Bible ne sont pas les Pharisiens de l’époque christique. Ceux qui exclurent les Chrétiens de la synagogue ne sont pas ceux contre qui Jésus professait. Les Pharisiens sont aussi des intellectualistes.

Quand les Romains prennent la Judée, ils favorisent les Sadducéens. Puis les Pharisiens. Bref : les Romains, dans leur état d’esprit clientéliste veulent maintenir le débat spirituel dans un but certes politique mais aussi de « paix sociale », donc de colonisation politique mais aussi spirituelle. Les Pharisiens seront tentés par cette approche romanisante.

Les Pharisiens jouent un rôle spirituel important dans la société, bien que ne contrôlant pas le Sanhédrin.

Pour les Pharisiens, le Mal est incarné dans les Esprits personnels des autres peuples. Ce Mal n’est pas aussi relatif que celui des Sadducéens. Pour les Pharisiens, si l’on veut rejoindre l’Esprit de Vie Yahweh dans l’Au-delà, il faut avoir été « bon » dans sa vie terrestre, qui n’est qu’un passage de l’âme.

c/ Les Esséniens

La troisième grande secte judaïque tient son nom de la part des Sadducéens et Pharisiens. Flavius Josèphe et un autre historien juif romain Julius Philo d’Alexandrie (25a-50p, ayant donc vécu durant l’époque christique) les nomment en grec les « essaioi » ou « ossaioi », ce sont les Esséniens dont parle Jean Racine dans son essai « Des Esséniens ». L’étymologie est incertaine : elle pourrait venir de l’araméen « assi » qu’on retrouve dans hassidim, « les plus pieux », un terme ultérieur, ou « ess » qui veut dire « vivant à part ». La Bible ne parle pas d’eux, mais les Rabbins du Moyen-âge en ont conservé la mémoire. Pour Jean Racine qui en philosophe chrétien a étudié la religion la plus proche du Christ telle qu’elle était au 17ème siècle et à ses sources, les Esséniens sont des hérétiques localisés à Jahad sur les bords de la Mer morte, des ascètes extrémistes, refusant tout bien terrestre et toute participation au pouvoir politique. Ils parlent aussi hébreu mais ils lui préfèrent l’araméen, l’ancienne langue officielle du royaume perse, la langue sacrée de Babylone, et donc la langue dans laquelle les Israélites ont écrit le Talmud, le texte des traditions judéennes. Les Esséniens sont de redoutables ascèses et ils refusent l’influence philosophique gréco-romaine. Pour Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie, la secte essénienne est marginale et sans importance politique. D’ailleurs, on conserve très peu de traces archéologiques. On leur attribue les Manuscrits de la Mer morte, les fameux « Rouleaux de Qumran » retrouvés en 1947 et que l’on voit sur l’image ci-contre, car on considère que Qumran fut une sorte de lieu de vie communautaire tel que les Esséniens l’auraient désiré. Les Esséniens sont communautaristes et messianistes : ils ont espoir que la Loi va se réaliser dans le monde terrestre et que la Grâce de Dieu va toucher ses « vrais » serviteurs. Ils croient aussi en l’immortalité de l’âme et dans le voyage de l’âme qui doit retourner en Dieu, dans un au-delà de la vie, dans ce qui est métaphysique.

Les Esséniens sont donc platoniciens et essentiellement dualistes. Un des textes esséniens les plus mystérieux est L’Apocalypse de Moïse, un texte non reconnu dans la Torah. Ce texte donne une version de la Genèse où la Chute d’Adam et Eve est précédée par la Chute des Anges de « satan ». Le nom commun devient nom propre. « Satan » est le meneur des Anges déchus et personnalise le Mal en Dieu. Mais Dieu est « bon » par essence et acceptera, au moment du Jugement Dernier, le retour de ces esprits prodigues. Les Anges, ce sont les premières créations de Dieu qui connaissent Dieu personnellement et vivent avec lui. Et certains ont été jaloux de la Deuxième création, celle de l’Homme que Dieu aimait tant. « Satan » a donc voulu détruire l’œuvre de Dieu en se transformant en ce serpent « rusé ». Alors que chez les Sadducéens et les Pharisiens la chute d’Eve et Adam repose sur leur faute, pour les Esséniens, c’est la faute de Satan. Une fois le Mal fait, Satan se transforme en « ange de lumière » et défit Yahweh. Mais celui-ci fait appel à l’ange Michel qui vainc Satan qui est banni en Enfer. C’est ce qui arrivera aux Hommes aussi s’ils n’ont pas la foi en Dieu, pensent les Esséniens. Car Michel a promis à Adam que ses descendants seront sauvés s’ils continuent à croire en Dieu.

Pour ce faire, les Esséniens sanctifient leur vie : ils vivent en communauté, d’une façon proche des futurs moines chrétiens du désert, ils observent strictement la Loi, sont ésotéristes , c’est-à-dire qu’ils admettent difficilement l’existence des autres « sectes » et que peu de nouveaux membres extérieurs aux familles esséniennes sont acceptées dans la communauté ; il n’y a donc pas de prêtres puisque Dieu a un rapport personnel avec son œuvre, mais il y a des membres dirigeants non-sacerdotaux, comme des imams aujourd’hui. C’est pour cela qu’ils croient dans le libre arbitre de l’homme, ils se positionnent contre les sacrifices par le feu mais pour la purification par l’eau telle que le prescrit un des mitzvot bibliques.

Ils prônent la lecture des textes, la recherche du Savoir, en grec la « gnosis ». Le terme gnose est très ancien et provient des spiritualités proto-grecques et égyptiennes antiques. « Gnothi seauton », « connais-toi toi-même » dit l’Oracle de Delphes, le Python savant, le prophète du Dieu du Savoir, Hermès, qu’on dit « trismégiste », triplement savant. Mais ce Dieu du Savoir, sa religion, l’hermétisme, c’est-à-dire la connaissance, proviennent d’Egypte antique, de Louxor précisément, qui porte le nom antique de « Waset » ou « Ta-i-set », le « Trône », et sous-entendu le trône du Dieu des Dieux : Amon-Râ, le Dieu de la lumière, celui qui vainquit la mort du désert par la purification des eaux du Nil, celui qui par sa conduite ascétique est devenu le favori des Rois égyptiens, des Rois-Prêtres, des Rois-Dieux, des Rois-Enfant des Dieux. Rappelons que celui qui reçut les Dix Commandements de la main du Dieu Yahvé, le Dieu de Lumière et de Feu du désert égyptien, est appelé « Moïse », ce qui en égyptien antique veut dire le « fils de », « mosis ». Si « Thouthmosis » veut dire « Fils de Thôt », Dieu des Sciences, « Mosis » veut dire le « Fils de », sous-entendu le fils de tout : du Dieu complet. La Mer Morte, la Judée est au carrefour de ces grandes civilisations : Babylone et ses immenses temples, donc l’esprit indoeuropéen ancien ; les Royaumes helléniques, donc l’esprit gnostique hermétique ; le Désert, donc l’instinct humain de survie et d’échappatoire ; et l’Égypte, où s’élèvent ces étranges monuments qui pointent vers le Ciel. La Judée est un creuset de ces savoirs : la Déportation à Babel, la Fuite d’Égypte, la Fuite du Désert, le mélange avec les Grecs, la chute de Satan. La « gnose » essénienne est au carrefour du Talmud babylonien, du Livre des Morts égyptiens et des écoles / des hérésies grecques. C’est déjà un syncrétisme, un composé de religions. Les Esséniens croient en la résurrection comme les Égyptiens et en la dualité du monde comme les Perses et les Platoniciens. Au niveau politique, les Esséniens sont méprisés, ils jouent un rôle spirituel conséquent mais économiquement nul. Ce sont principalement des manuels.

Jean le Baptiste, le cousin de la mère de Jésus, était essénien . C’est le fils de Zacharie, un prêtre/cohen sadducéen, mais ce Yahsaj ben Zakkaria quitte bientôt Jérusalem après avoir étudié et il bat la campagne dans un élan populaire assez fou. Il rencontre un certain Dosithée de Samarie, un Samaritain essénien, qui le convertit au messianisme : bientôt le « sauveur », le « yehoshua » va arriver. Pour les Sadducéens, s’il doit y avoir un messie, il doit naître à Bethléem (Prophète Michée 5, 1) car c’est la ville où est né le roi David. C’est pour cela que le roi Hérode, qui a peur des Romains et tient à son pouvoir, aurait fait massacrer tous les enfants de cette bourgade sacrée du Sud. Il ne doit pas y avoir de Roi des Juifs, de tueur de Goliath, les Sadducéens ne veulent pas de cela. Pour les Esséniens, le sauveur se fera reconnaître par son Verbe : ce n’est donc pas une tradition messianique qui fera connaître le Sauveur, mais Yahvé lui-même qui se dévoilera, donc peu importe Bethléem. Si Matthieu et Luc le font naître à Bethléem en invoquant le recensement romain (le père de Jésus, Joseph, devant retourner dans sa ville natale, où il emmène sa femme en sainte/enceinte) c’est pour prêcher auprès des Sadducéens. En vrai, il est difficile de dire si les écrits bibliques sont sûrs. Ce qui l’est, c’est l’œuvre missionnaire de Jean le Baptiste. Le peuple le soutient et il le rassemble dans une nouvelle communauté spirituelle en les baignant dans l’eau, dans la « mayim » spirituelle. Nombre de mouvements hérétiques préféraient ce sacrifice par l’eau à l’immolation. L’immersion salutaire à la place du feu de l’ire divine : car le Salut de Dieu sera salutaire. Un mouvement parallèle, les Masbothéens, les immerseurs, existait aussi à l’époque. En fait, la purification totale par l’eau (le mitzvah biblique n’indique que le lavement des mains sanitaire avant le repas) est un rituel sanitaire et spirituel répandu mais Jean en fait un signe de ralliement : il devient le Baptiste, le terme araméen « masboth » se traduisant en grec par « baptizein ». Cela prouve, au vu de la langue utilisée, que le mouvement s’intellectualise également. Les disciples de Jean ne sont pas que des paysans. Lui-même est un prêtre dissident.

Il est cependant très important de noter que pour les Esséniens, donc pour Jean le Baptiste et son élève Jésus, le respect des valeurs abrahamiques et des symboles véhiculés par ses valeurs relève du service de Dieu. Le symbole tétramorphique (« la forme des quatre », quatre évangiles, quatre points cardinaux, quatre étoiles sacrées mazdéennes, quatre sens de lecture de la Bible) de Saint Luc est également le taureau. Pour Marcion, l’Évangile de Saint Luc est l’Évangile le plus complet avec celui de Jean de l’Apocalypse. Il faut donc voir ici que le « symbole » joue un rôle extrêmement important dans la gnose chrétienne et les religions antiques.

d/ Les « autres »

Flavius Josèphe, le Sadducéen, détermine donc en plus une quatrième catégorie, qu’il appelle « Quatrième philosophie ». Elle est formée par ceux qui ne trouvent pas place dans les sectes sadducéennes et pharisiennes et qu’ils ne considèrent plus comme de pacifistes esséniens : de purs hérétiques donc. Flavius Josèphe utilise deux termes.

Il les nomme « Qannaim », terme araméen qui a donné « Caïn » qui veut dire « Celui qui travaille avec zèle » en opposition avec « Hevel / Abel » qui veut dire « Fils de vanité », qui sont les deux premiers fils d’Adam. Les Caïnites sont dénommés dans le texte grec de Flavius « zelotai », la traduction littérale, qui donne Zélotes (« les zélés »)[43]. Les Caïnites sont donc dans l’ensemble les « travailleurs zélés », les paysans donc, mais aussi les « philosophes » qui pensent qu’Abel a bien mérité de mourir puisqu’il ne participait pas à la communauté. Ce sont donc les fils de Caïn, tandis que les Hébreux sont fils de Seth, le troisième fils d’Adam, et fondateur de la lignée d’Hénoch dont est issu traditionnellement Abraham et donc Jésus. Ce ne serait donc pas le même peuple, ce ne seraient donc pas les fils d’Israël, mais juste des habitants qui n’ont de judéen que le nom et sont les enfants d’un meurtrier. Ce sont des « Cananéens », en référence à ce peuple ancien que les premières tribus d’Israël ont assimilé et parfois massacré[44].

C’est pour insister sur ce point que Flavius utilise un terme gréco-hébreu : « sicarôn », qui veut dire « poignard ». Les Sicaires / Iscariotes sont des « porteurs de poignard », ce poignard de Caïn qui tua Abel. Pour Flavius Josèphe, ce sont tous ceux qui se révoltent contre Rome : des brigands donc. Il entend par là aussi les Galiléens, les habitants du nord d’Israël, des paysans, dont sont issus les principaux chefs rebelles.

Déjà en 6p, un certain Judas de Galilée s’était rebellé contre le recensement romain, et l’Acte des Apôtres 5, 36 nous apprend qu’il a péri de la main des Romains et qu’il a fait mourir par son acte de rébellion nombre de Galiléens. En vérité, ce Judas est le chef d’une petite synagogue galiléenne, Gamala, la ville dont Nazareth est un des villages attenants. Ce Judas, « Celui qui rend grâce », est le fils d’Ezéchias, un chef pharisien messianiste que le sadducéen Hérode, stratège (administrateur d’un état client des Grecs puis des Romains) de Jérusalem, a fait décapité lors de son accession au trône. Ezéchias lui-même voulait devenir roi des Juifs, mais c’est le romanisant Hérode qui a fondé sa lignée, chassant les Galiléens de la capitale.

Ces « Galiléens » sont des messianistes, comme les Esséniens, mais des ascèses encore plus terribles : ils prônent l’encratisme, le rejet de toute valeur temporelle. Pour eux, les Romains sont les ennemis de Yahvé, du peuple juif. Un des leurs a mené la révolte durant laquelle Flavius Josèphe a trahi ces Galiléens : Jésus bar Abbas [45] , c’est-à-dire Barabbas, un Samaritain essénien, que Ponce Pilate[46] a libéré à la place de Jésus, fils de Joseph le Charpentier.

Plusieurs filiations de Jésus ont été tentées : aucune n’est sûre, d’autant plus que les Hébreux, comme les Babyloniens, pratiquaient le « lévirat », le mariage de la veuve avec le frère de son mari défunt. De plus, tous les passages concernant Joseph dans la Bible sont des rajouts. On en fait un charpentier, un homme du peuple, par souci d’humanisation sans doute. On sait néanmoins que Jésus est le fils de Marie de Nazareth, un village près de Gamala, d’où vient Judas le Galiléen. Et Marie de Nazareth, une pauvre fille de paysans, dont on dit qu’elle est fileuse, dont on dit qu’elle aurait connu un soldat romain du nom de Pandera, dont on dit que ses parents sont Joachim/Imran et Anna/Hannah est la cousine de Johannan l’Essénien, le Baptiste. Dans le Coran, la mère de Jésus s’appelle Maryam, qui se compose de l’araméen « mah », le fluide, l’eau, la mer ( maris), et « rûm », le souffle divin. Cette étymologie est ancienne mais elle est bien appropriée pour la mère d’un Dieu dont le prénom signifie « salut »[47] et qui fait partie du milieu baptiste.

Le Rabbi « provençal » / « occitan » David Kimhi1160-1235 raconte dans son Livre d’Alliance que le petit Jésus était un être de chair quand il est parti en Égypte et en est revenu changé : aurait-il eu contact avec des gnostiques proche des baptistes ? Il est certain qu’il revient en Galilée à l’âge de 17 ans, après un « voyage » (physique ? spirituel ?) en « Inde ». Beaucoup de mystères donc mais le témoignage de Rabbi Kimhi, qui a vécu durant l’époque cathare, est primordial : le débat sur Jésus est total et hommes et femmes sont socialement spirituels. Ils participent à ce débat.

Les suivants de Jésus de Nazareth se nomment eux-mêmes les « Notzrim » ou « Nasara », ce qui donne les « Nazôréens » (Matthieu 1, 23). L’étymologie est complexe : elle fait soit référence au village de Nazareth en Galilée dont le nom veut dire soit « tour de garde » ou « racine d’arbre », en référence à l’arbre de Jessé, le père du roi David, qui serait né en Galilée. Le prophète Isaïe dit « Puis un rameau sortira du tronc de Jessé, et un rejeton naîtra de ses racines » (11, 1). Pour les Baptistes donc, le Messie vient de Galilée, d’où proviennent nombre de chefs rebelles à l’intellectualisme sadducéen. Tout le pays est au bord de la guerre civile.

En 33p, le roi-client Hérode Antipas (« au contraire du père », le fils d’Hérode qui fit massacrer les enfants de Bethléem) fait décapiter l’Essénien Jean-Baptiste (lors de la fameuse danse de Salomé), qu’on dit un proche de Jehoshua, le soi-disant « roi des Juifs », qui s’est révélé en 15p et que les hérétiques considèrent comme le Messie et le Fils de Dieu.

Pour les Romains, Dieu, c’est Jupiter, donc Rome, donc l’Empereur. Quand le préfet Ponce Pilate impose au Sanhédrin l’adoration de « boucliers dorés » et le culte impérial, les Juifs se révoltent. Il fait arrêter ceux qu’ils croient meneurs, les fait incarcérer. Mais Ponce Pilate se veut charitable car il n’est pas véritablement un injuste. Il essaye de maintenir les différents partis en opposition dans une querelle permanente mais propice à la paix sociale. Pour ce faire, il fait arrêter Joshua bar Youssef (Jésus donc), qu’on dit le chef de file des Galiléens et prédicateur pacifiste, et Joshua bar Abba, un agitateur galiléen violent[48], et propose au peuple juif d’en amnistier un des deux, en signe de la grande magnanimité de Rome. Les Juifs choisiront Bar Abbas, car ils le croient plus à même de mener le peuple juif vers l’indépendance. Pour montrer son adhésion au choix des Juifs, Ponce Pilate se lave les mains, une tradition juive après un procès.

Jésus est donc crucifié. Et on désigne souvent un homme comme le vrai meurtrier de Jésus : Judas l’Iscariote[49]/le Sicaire.

Est-il le « démon » que Jésus voit dans les Douze (Jean 6,70) ou est-ce Simon Pierre qui le reniera ?

Ou est-ce que Judas est le libérateur gnostique de Jésus tel que nous le dit L’Évangile de Judas, un de ces écrits de la Mer morte des Esséniens ? Judas aurait suivi l’ordre de Jésus qui, pour devenir le Messie de tous les hommes, doit mourir pour leur montrer son amour.

Amos OZ, dans son roman Judas publié en 2016, en fait un autre Jean-Baptiste, lui aussi fils de riches prêtres sadducéens. Le Sanhédrin l’aurait envoyé enquêter auprès de ce prétendu messie, qui ne prétendait rien d’ailleurs d’autre qu’être le « Fils de l’homme », le Fils d’Adam : donc tout humain serait « Fils de Dieu ». Judas se serait fait le plus fidèle serviteur de Jésus et se fit faiseur de miracle : en faisant passer Jésus pour un meneur dangereux pour la paix sociale, il s’arrangea pour que le Sanhédrin le fasse mourir. Pour Judas, Jésus ressuscitera. Mais Jésus meurt sur la croix et ne ressuscite que trois jours plus tard. Frustré, Judas se pend, trahit donc sa foi en Jésus, et rate la résurrection et donc la rédemption : il n’a pas assez cru. En fait, la résurrection du Christ n’est pas physique : elle est bien spirituelle, « docéte », c’est-à-dire que le Christ est « réapparu » (dokein veut aussi dire apparaître). Et dès lors se crée la religion du Christ : ceux qui croient en la résurrection et la rédemption après la mort.

B.4/ Création des religions chrétiennes et rabbiniques

Peu après la crucifixion de Jésus en 33p, les adeptes de Jésus font sécession et se nomment « Chrétiens », les adeptes du « Christ », la traduction grecque du terme juif / essénien « messiah » qui veut dire : « celui que le Seigneur a choisi ». Ils fondent une communauté helléniste répandue dans toute la Méditerranée, rencontrant un succès certain auprès des opprimés, des arrivistes et des messianistes. Les Pharisiens et les Sadducéens les rejettent, les Romains les tolèrent tout comme les autres hérésies privées. L’élite romaine cependant s’intéresse à cette nouvelle spiritualité. Les élites romaines ont tendance à gouverner en s’enrichissant culturellement des Dieux des peuples moribonds. Isis par exemple était déjà très révérée à Rome où les « Cultes à Mystères » fleurissent dans le domaine privé. La « République » cependant conserve les cultes publics des Dieux tutélaires de Rome. Mais tout comme dans l’Égypte antique, les dirigeants spirituels romains vont aussi intégrer à la religion publique des éléments issus de leur culture privée, ce qui amène à des mouvements partisans et antirépublicains. Alliant mysticisme, secret et épanouissement corporel, les adeptes des cultes à mystères assimilent très vite le rôle éminemment socio-politique de la « religion » que marchands et soldats ramènent de Judée : elle relie les cœurs et les âmes, mais aussi elle relie le peuple à l’autorité et cela conforte l’élite dans son droit de pouvoir sur la plèbe et les peuples colonisés. De plus, la mère de Romulus, le fondateur de Rome, n’est-il pas lui-même le fils d’une vierge enfantée par un Dieu ? L’étiologie romaine, l’explication par le renvoi au divin, sert de palier à la « christianisation ».

Cependant, la « religion romaine », c’est-à-dire le culte officiel, ce qui relie les Romains entre eux par des fêtes et traditions, n’est pas seulement qu’un prétexte à orgie : elle est sociale. Et celui qui remettrait donc en cause ce lien unissant tout citoyen romain est douteux puisque séditieux. Ainsi, les premiers chrétiens de Rome qui ne participèrent plus au culte public furent vus d’un mauvais œil. Quand un puissant incendie ravagea Rome en 64p, on préféra fustiger les Juifs / Chrétiens que l’Empereur Néron qui avait failli à son devoir de protecteur de la cité de Rome. Il est aujourd’hui prouvé qu’il est faux de dire qu’il fit exécuté Pierre et Paul en représailles de cet incendie « criminel », en fait dû aux fortes chaleurs estivales et à l’insalubrité. Néanmoins, même si leur existence est remise en doute, tout est affaire des « Dieux » chez les Romains. Si la capitale, Rome, a brûlé, c’est donc un message divin envoyé par Jupiter même : les Chrétiens corrompent le peuple, le peuple se laisse corrompre et trahissent leurs Dieux, il faut donc les punir. Ainsi peut s’interpréter ce qu’on nomme les « persécutions de Chrétiens » : spirituellement d’abord, politiquement ensuite.

En 50 a lieu le premier « Concile », le premier « Synode » (termes latin et grec signifiant « assemblée ») lors duquel les apôtres Pierre et Paul remportent une victoire théologique décisive sur Jacques et Jean de l’Apocalypse : les Chrétiens ne seront pas considérés comme des Juifs. Dès lors, les Chrétiens / Esséniens se mettent à haïr les Juifs / Sadducéens, leur attribuant la cause de la mort de leur Sauveur, Jésus. C’est ici que tout s’enchaîne.

Paul cependant, en vrai Essénien, préférerait que la religion reste spirituelle et intellectuelle.

Pierre, Symon « Barjona Képhas », « le Révolté têtu comme un roc » en araméen, veut fonder une nouvelle institution, temporelle donc.

Quand Paul dit qu’il faut respecter l’autorité en place, Pierre dit qu’il faut se soumettre au Lieutenant de Dieu. Quand Paul est « hors les murs », Saint Pierre est le centre de la cité de Rome.

Un groupe de « baptistes » chrétiens se séparent cependant des partisans de Paul et Pierre à l’issue de ce concile. Ils s’exilent même, et partent dans le désert babylonien et à leur tête prêche Jude Thomas. Un Manuscrit de la Mer Morte porte son empreinte : L’Évangile de Thomas, un concentré de paroles dites « secrètes » prônant la « recherche » et le « doute ». Douter de Dieu : voilà qui vaut bien un exil, quarante jours dans le désert (Luc 4, 1-13) . Mais Thomas ne reviendra pas et est enterré sur la côte est de l’Inde, à Mylapore.

Dès 50, la guerre civile s’empare de la Judée. Les « Grecs », les Chrétiens sont pourchassés par des radicaux qui eux-mêmes se battent entre eux.

Le 16 mai 66, le préfet romain Gessius Florus se décide. Il n’arrive plus à maintenir la paix sociale, il ordonne donc un massacre désorganisé. Chrétiens, Sadducéens, Hérétiques : plus de 3.000 Non-Romains sont massacrés. Les Pharisiens s’allient à Rome.

Les Sadducéens, les Zélotes et les Sicaires (dont Jésus Barabbas) reprennent cependant Jérusalem et massacrent les « gentiles », les citoyens d’esprit romain, et quelques Pharisiens.

En parallèle, (Flavius) Josèphe se rend au commandant Vespasien, le futur empereur de Rome. Une partie des Judéens donc s’en rend à l’esprit romain tout en conservant le culte familier du Dieu personnel.

La révolte se durcit ensuite : en 70, les Zélotes massacrent les Sadducéens et investissent le Temple. Vespasien s’empare alors de la ville, fait raser le Temple et exile les Juifs du pouvoir central, créant ainsi une « Province de Judée ». Le Sanhédrin est exilé de Jérusalem vers la petite cité de Yavné, en plein désert.

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La maquette ci-contre représente le Temple tel qu’il était à l’époque.

Vespasien permet au répétiteur pharisien (tanaïm) Yohanan ben Zakkaï de refonder une nouvelle religion qui rassemblerait toutes les sectes juives : c’est ce qui est à l’origine du rabbinisme et de la diaspora actuels. Les rabbinistes ne sont pas messianistes. Zakkaï fonde cette nouvelle religion à Yavné, le Sanhédrin est contrôlé par les Pharisiens. Dès lors, ce sont eux qui définissent la spiritualité juive non-chrétienne[50].

En 74 , la dernière forteresse rebelle, « Massada » en hébreu, située sur un plateau rocheux dans le désert de Judée, tombe aux mains des Romains. Les Sicaires qui en assuraient la défense se sont entretués les uns les autres selon leur foi.

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Ci-contre, une vue actuelle de Massada, une Laon du désert.

En 135 , le Galiléen Shimon bar Kocheba (« Le Fils de l’Etoile de Jacob ») s’autoproclame nouveau messie et se révolte, menant les Juifs vers l’indépendance. Mais la révolte est matée, Shimon est déclaré bar Kozeva (« Fils du Mensonge »), le nom Judée remplacé par « Phalestina », le pays des Philistins, les ennemis de David.

Au niveau spirituel, les adorateurs du Dieu unique tolérés par Rome sont donc les Pharisiens/Rabbinistes en diaspora et les Chrétiens aussi en diaspora. Se pose cependant le problème de la nature du Christ : est-il seulement humain ou seulement divin (monophysisme), est-il de deux natures (catholicisme) ? Le débat imprègne ce que nous appellerons « les christianismes ».

Le débat du Mal est aussi un point central. Les « Chrétiens » reprennent l’idée essénienne d’une « chute du Paradis ». Paul lui-même parle d’un « ange de lumière » (Corinthiens2 11, 14), en grec « phosphoros », en latin « lucifer ». Ce porteur de lumière peut être assimilé aux faux Dieux du Soleil : Mithra, Mazda. Tous ne sont que des « dieux » face au « Dieu ». Mais Paul préfère parler de « faire le choix du bien » que de « se priver du bien ».

Pour les Gnostiques chrétiens de cette période entre 50 et 100, il y a bien un « Principe du Mal » qui n’est pas « Choix » mais bien un Principe premier parallèle au Bien. Le « Démiurge » de ce monde terrestre n’est pas Dieu, l’Esprit de Vie.

Ce qu’il faut aussi retenir, ce n’est pas juste les tribulations et les premiers débats de ces christianismes, c’est l’enseignement de Jésus. Il est d’abord oral, ce sont les témoins oculaires des « miracles », des faits dits divins, qui prêchent la bonne parole et veulent prouver aux Juifs que, voilà, le Messie est enfin venu et il a montré la voie, un nouvel enseignement à suivre. C’est ce qui sera mis à l’écrit par les Évangélistes, établissant des synopses, des textes grâce auquel on peut tout comprendre si on sait le lire. Car le christianisme est d’abord une religion de relation entre le berger et le troupeau. Posons un contrefait : Si l’enseignement du Christ ne se suffisait pas en une Bible. Si Dieu est la Vie.

C/ Les christianismes de 100 à 325

C.1/ Une pensée d’Orient en Occident

Alors qu’à Rome, persécutions et crucifixions sont monnaie courante, les mouvements chrétiens de 33 à 100 prennent leur place dans la dynamique religieuse asiatique et commencent à s’étendre, même douloureusement. Partir dans le désert, c’est-à-dire loin des lieux de pouvoir et s’adonner à l’ascèse est un choix pris par beaucoup de Chrétiens.

Un Chrétien missionnaire nommé Marcion85-160 et vivant sur les bords du Pont-Euxin, loin de tout centre névralgique romain, utilise sa grande influence spirituelle sur les Chrétiens pour lancer un nouveau mouvement « pauliste ». Pour lui, la Torah mosaïque et le Talmud sont œuvre du Diable, seuls les écrits des apôtres de Jésus sont œuvre de Dieu car le père de Jésus est le Dieu du Bien prenant l’image, mais pas la forme d’un homme (ce que l’on nomme docétisme, du verbe grec dokein, paraître) afin de mener les hommes vers le Bien. La « Loi » des Juifs n’est que l’œuvre d’un démiurge mineur, un esprit démon qui a volé une étincelle du bien et l’a caché dans une œuvre de chair, tout comme le pensait Platon. Jésus n’est donc ni le messie, ni le fils de Marie : c’est un esprit du Bien apparu seulement en l’an 15, venant du désert, de l’Est, apportant la « Bonne nouvelle », l’evangelion. La « gnose », le savoir issu de cette bonne nouvelle, permet aussi de retrouver l’étincelle divine cachée en nous.[51] Marcion a une lecture morale et dualiste.

Marcion fonde alors le « Canon », les textes composant le Nouveau testament, les Quatre Évangiles et les Épîtres, reconnus par tous les Chrétiens, même s’il met en premier l’Évangile de Luc (aujourd’hui Matthieu). On prétend qu’il aurait connu l’apôtre Jean de l’Apocalypse, dont on date le texte vers 100 et que celui-ci lui aurait « imposé les mains », un geste essentiel fort, une sorte de transmission spirituelle et physique, de reconnaissance : l’imposition des mains est le geste christique par essence. Dans la France de nos jours, des dons se transmettent aussi par imposition des mains : c’est le cas des coupeurs de feu, qui par le toucher et la prière calme les douleurs des grands brûlés. Scientifiquement prouvé, ce don pourrait être un héritage ancestral équivalent à l’imposition des mains transmis à Jean le Baptiste : calmer la douleur des âmes.

En 100, un autre gnostique, l’évêque d’Alexandrie Valentin écrit des textes qui seront retrouvés en 1945 près de Nag Hammadi en Égypte mais qui durent avoir été diffusés jusqu’en Gaule. L’Évangile de Vérité est son œuvre principale et il y expose ses thèses : le monde matériel est une erreur de Dieu, le Christ est venu nous donner l’espoir de sortir de cette erreur. Il a enseigné à Rome, mais ses adeptes furent bannis de l’hérésie chrétienne. Valentin est considéré comme un gnostique : la connaissance procède de Dieu et apporte le Salut de l’âme. Comprendre, c’est revenir vers l’origine de Dieu. Les partisans de Valentin sont nombreux et le débat est total entre Gnostiques et Biblistes.

Un marcionite, Eirénaïos Smyrnéïos, le « Pacifique de Smyrne », en français moderne Irénée, va transposer le schéma spirituel dans la Gaule du Sud en tant qu’évêque de Lyon, la capitale administrative des Gaules romaines et haut lieu de persécution : c’est donc un poste clé pour Irénée. Les Chrétiens sont des missionnaires : ils voyagent, prêchent et touchent les âmes de façon directe. Né à Smyrne, en Anatolie grecque en 130, Irénée aurait connu Saint Polycarpe69-155 de Smyrne, qui lui-même aurait reçu l’imposition des mains par Saint Jean de l’Apocalypse, le disciple préféré de Jésus, l’Essénien qui a rendu la spiritualité publique. Irénée est donc premièrement un homme de « mystère », mais en fait c’est un homme d’apocalypse (« chose dé-cachée » en grec), de transmission, « traditio » en latin, donc un homme de lettres. Il se rallie d’abord au canon marcionite des Quatre Évangiles puis, après son arrivée à Lyon en 175, il se fait farouche combattant des gnoses mystérieuses : pour lui, la vérité de Dieu c’est la lumière et la Création telle que révélée dans la Bible qu’il réordonne et raccourcit d’écrits qu’on juge « apocryphes », cachant la vérité. Sa pensée se résumerait dans cette citation d’une de ses œuvres qui nous sont parvenues, Contre les hérésies mensongères : « La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, mais la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu ». Jésus donc, Dieu fait chair, c’est plus qu’un mystère d’initiés : c’est un acte de religion sociétale et le Christ est la récapitulation du plan divin, le salut de l’homme par l’homme grâce à Dieu. Paul le dit : « La plénitude de la Loi, c’est l’amour » (Rom 13, 10).

L’œuvre vivante d’Irénée de Lyon est d’une valeur immense dans la construction de l’Église catholique : culte public, religion sociétale, texte sacré, but final, vie vivante. Théologiquement, son œuvre se résume par ces termes fondateurs : regula Fidei et regula Veritatis. C’est-à-dire, avant de parler d’Église, avant de parler de dogme, avant de parler de canon ou de credo commun (réglé encore 150 ans après Irénée de Lyon en 325), les premiers Chrétiens dès Irénée de Lyon vont se reconnaître par la reconnaissance de l’acte de foi (croire dans le péché originel, dans le salut, dans l’autorité) et l’acte de chercher la vérité là où elle se trouve : dans le canon biblique. Une gnose en fait mais une gnose commune, dé-cachée, transmise et transmissible pour tous ceux qui se réclament de la même foi : véritablement l’Église se crée.

C.2/ Les religions dans la République romaine avant 200

Ce christianisme influencé par Irénée de Lyon devient religion publique mais non majoritaire de la République romaine.

Par la suite, les Valentiniens s’éclipsent et les Marcionites s’exilent loin de l’Empire, dans le désert arménien, une région contestée entre tribus locales, Rome et l’Empire parthe, un empire indo-européen au vrai sens du terme, héritier des conquêtes orientales d’Alexandre le Grand, un Empire à cheval sur les monts de l’Hindu Kush, séparant la Mésopotamie du sous-continent Indien. Les Parthes forment une mosaïque de peuples. Ils se composent d’Aryens (qui peuplent aujourd’hui l’Afghanistan dans l’Hindu Kush), d’Indiens (qui peuplent aujourd’hui les terres à l’est de l’Hindu Kush) et de Sumériens/Grecs/Araméens. Ces Parthes sont zoroastriens.

Nous avons donc dans l’Empire Romain vers 200p le Culte Public polythéiste à tendance monothéiste (Jupiter, Dieu des Dieux) et les Cultes Privés :

- le Culte aux Lares, la religion italique antique, plus populaire et agraire : la cause des « malheurs » est du fait des « Dieux »

- les Cultes à Mystères plus élitistes basés sur une divinité, comme Isis-Sérapis ou Baal-Jupiter

- les Tauroctonies comme le Culte solaire mithraïste et « Sol Invictus »

- les Cultes solaires druidiques en Occident

- les Cultes helléniques, les polythéismes locaux dans les Provinces méditerranéennes (berbères, guanches, libyens, nubiens, ibères, daces, etc.)

- le Zoroastrisme, le Gréco-bouddhisme et les variantes indo-parthes

- les Judaïsmes : pharisianisme/rabbinisme et kabbalismes

- les Christianismes : le Biblisme et les Gnosticismes, Marcion et les Exilés du Concile de 50p

- les Cultes aujourd’hui oubliés

C.3/ Une nouvelle pensée d’Orient en Occident

Le Gnosticisme dans les régions de l’Ouest disparaît donc peu à peu au profit du biblisme : la connaissance n’est pas contenue dans l’esprit mais dans l’exégèse de la Bible et l’amour de Dieu. C’est le culte de l’Écriture : sola scriptura. « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » dit Pilate (Jean 19, 22). Ce qui est écrit est considéré comme vrai. Ainsi en est-il dans l’institution de l’Église. Les chefs « barbares » sont encore dans la « tradition orale » quand l’Église est dans la « tradition écrite ».

Les religions locales tendent à être assimilées par les Chrétiens : ce qu’on appelle le syncrétisme. En Occident, la religion chrétienne s’adapte aux cultes locaux, proto-européens comme la religion basque de Kixmi, celtes et mithraïstes.

Le christianisme marcionite quant à lui, gnostique et ancrée dans la pensée de Paul de Tarse, baptiste et ascétique, ne reste pas cloisonné au désert arménien. Dans l’Empire parthe, la région que l’on nommera Perse, un certain Mani de Ctésiphon216-276, né dans l’ancienne capitale de l’Empire séleucide, une cité autrefois majeure et grande cité marchande parthe, fondée non loin de l’antique Babylone, fait de son côté le syncrétisme entre religion juive esséniste / marcionite, culte solaire mithraïste et zoroastrisme à tendance bouddhiste , les deux religions majeures de la Mésopotamie de l’époque.

La mère de Mani est arménienne, c’est une chrétienne marcionite, et dans ces contrées le Catholicisme hérité d’Irénée de Lyon n’a pas de valeur. La langue officielle de Perse est l’araméen, la langue de Jésus, et ce depuis bien longtemps avant Alexandre le Grand. Les Romains ont longtemps occupé la région, et nombre de « baptistes » (ils se nomment Saboi, un dérivé de masboth, le terme araméen pour baptizein) vivent à Ctésiphon : ce sont ceux qui s’exilèrent de Judée en 50p. Ils ont écrit un nouvel évangile : Le Livre d’Elkasaï, « du Dieu caché » car celui-ci ne les a pas abandonnés au Mal mais Il veut qu’on cherche le Bien en soi. Les Elkasaïtes sont les descendants directs des Esséniens baptistes chrétiens et ils sont les partisans d’une ascèse effrayante : l’ ebion, la pauvreté totale. Ils prétendent que Dieu fait homme, Jésus, « est l’incarnation du Bien ». Nous sommes en pleine imitation.

Mani, marcionite et elkasaïte ébionite, part en « Inde » tout comme Jésus dans sa jeunesse et le très populaire Saint Thomas, c’est-à-dire que symboliquement il s’initie aux religions orientales, il apprend les symboles zoroastriens (et védiques) ainsi que la doctrine de la gémellité : toute chose possède son pendant jumeau, bon ou maléfique.

Mani est alors nommé le « Bouddha de Lumière » et déclare que l’être humain est une œuvre temporaire : il devient Dieu et la mort, la crucifixion de la chair, permet de libérer l’âme, l’étincelle de bien en chaque homme. Mani est aussi un docétique : tout comme Marcion, il pense que Jésus s’est fait illusion de l’homme mais ne s’est pas incarné car l’incarnation est l’œuvre du Mal[52]. Autre pilier, la « gnose » ou en araméen la « manda »[53] permet de réveiller l’âme prisonnière du corps. Dieu punit ceux qui l’ignorent, le Mal les pervertit.

Mani meurt en martyr et le Livre de Mani raconte sa « Passion » à la manière de Jésus.

Sa doctrine, le Manichéisme, le combat du bien et du mal pour le monde des hommes, se répand à travers la Perse et l’Arménie, puis l’Eurasie entière, elle ne devint cependant jamais la religion officielle de l’Empire perse des Sassanides. C’est une religion ésotériste : il n’y a pas besoin d’apport extérieur pour trouver Dieu, pas besoin de prêtre pour lire la Bible (mysticisme). Cette religion existe encore aujourd’hui et tend à vouloir se positionner en tant que mouvement œcuménique du Dieu unique.

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C.4/ La Création de l’Église

Pour les Romains, le mouvement chrétien est bien une hérésie, comme il y en a tant d’autres. Mais quand les Chrétiens refusèrent de participer au culte républicain et de reconnaître l’Empereur pour unique seigneur, car en 86, l’Empereur Domitien s’était sacré « Dominus et Deus », le massacre commença. En 258, l’Empereur Valérien ordonne un massacre général des Chrétiens : mais il n’arrive pas à éradiquer cette école de pensée qui trouve sa justification dans la violence du pouvoir central, un pouvoir devenant de plus en plus fragile.

C’est à cette époque que naît un nouveau mouvement chrétien anti-gnostique. Le Clergé composé de hauts dignitaires soumis à l’autorité romaine ne protégeant pas le peuple et le peuple de Dieu se faisant massacrer, c’est donc que l’Évangile a mal été interprété.

L’Évêque d’Alexandrie Arius256-336 émet un nouveau dogme, inspiré par le manichéisme : Jésus n’est pas de nature divine, il n’a été qu’un humain, certes héraut de Dieu mais non son fils. Beaucoup de peuples en conflit avec l’Empereur et les Romains accepteront cette nouvelle foi : l’arianisme. Pour Arius : Jésus n’est pas le modèle parfait, il n’est qu’humain et est donc mauvais par essence comme tous les humains (péché originel). Mais la Bible révèle le moyen de devenir bon et de rejoindre le Paradis. En imitant Jésus et en respectant son enseignement, le Chrétien peut accéder à l’apothéose finale. Mais Jésus n’est pas le Fils de Dieu.

Plusieurs dignitaires germains se font ariens tout comme le WisigothWulfila311-383 dont on retient l’écriture de la « Bible d’argent », unique document écrit en gothique comme on peut le voir ci-contre.

Les Goths maintiendront la foi arienne jusqu’au Concile d’Albi en 507, représentant donc une grande victoire pour l’Église mais aussi pour les Francs dans leur conquête de la « Province » narbonnaise, le futur Languedoc. Mais ce n’est pas un concile qui fera taire l’Arianisme qui perdurera même après l’abjuration du roi wisigoth en 589.

Pour les Celtes en général, et les Celtes germains en particulier, la foi arienne et le manichéisme (« aryen » donc) prennent racines assez facilement : tout le folklore indoeuropéen, qu’il fût scandinave, picte ou même berbère, est imprégné d’une spiritualité profonde et vivante. Un serment est un engagement envers les Dieux. Et souvent les religions locales et claniques mettent à la tête d’un panthéon de divinités naturelles ou célestes un Dieu unique. Dans la « religion nordique » telle que nous la connaissons, il est fait grand récit de la guerre des Dieux.

Mais cette gigantomachie nordique tout comme la grecque constitue un passé révolu. Seul compte le couple humain premier qui peupla la terre après la guerre des Dieux et un Déluge, on retrouve les noms dans les écrits et il faut considérer que les traditions orales locales et interterritoriales ont dû varier mais toutes font état du dualisme biologique mâle/femelle et d’un monogénisme, c’est-à-dire de la création d’un peuple par un couple d’humains génétiquement jumeaux, à un détail près : la fertilité sexuelle féminine. Chez d’autres cependant, la Création est plurigénique, elle dépend de plusieurs couples, de plusieurs sources, de plusieurs choix chromosomiques. Faisons l’état des lieux :

- Adam et Eve/Lilith chez les Mésopotamiens indoeuropéens et chez les Sémites et en particulier dans l’Ancien Testament une deuxième création issue de Noé et sa femme après le Déluge et chez les Parthes mazdéens Yima / Manu ; Noé et Yima / Manu rétablissant tous deux la domination du genre humain à partir du mont Ararat[54] ; ils sont sauvés par Dieu ou son Avatar solaire

- Deucalion et Pyrrha ou Philémon et Baucis chez les Indoeuropéens méditerranéens qui rétablissent l’hégémonie humaine depuis le Mont Olympe où vit leur sauveur (Zeus, etc.)

- Ask et Embla dans la religion nordique (d’autres noms chez les Rus) sauvés par le dieu solaire Baldr et qui repeuplent la terre après le Ragnarök

- Chez Platon : il y a multiplicité des couples, ce que l’on retrouvera chez Apollonius d’Alexandrie en 170, un partisan de Valentin.

- Dans la Loi mosaïque (Genèse et Lévitique) et dans le Nouveau Testament, on établit qu’Adam et Eve sont jumeaux, qu’ils ont eu plusieurs générations d’enfants (Gen 5-4) dont Abel qu’assassina le « créateur de ville » Caïn et Seth, l’aïeul d’Abraham. C’est ce que reprenne les Créationnistes actuels[55] tout en faisant appel à Saint Paul dans la Première Epitre aux Corinthiens 15, 45 : « Le premier homme, Adam, a été fait âme vivante ; le dernier Adam, esprit vivifiant. » Véritablement, Jésus est une nouvelle « création » de Dieu. « Creatio » dans le sens d’invention, tout comme on invente un trésor : on le trouve et on le fait sien. Parmi toutes les créatures, Dieu a fait sien un homme (« adam » en araméen), puis l’a maudit de ne pas avoir cru en lui tout comme Judas a été maudit. Dieu a enclenché le déluge sur enfants, mais comme il est éternellement bon, il « nous » a créé Jésus.

Même chez les Mayas, chez les Chinois et dans les sciences actuelles (Hörbiger, Capart, etc.), on a la conscience que quelque chose s’est produit et que ceci impose une responsabilité envers l’humanité. Il est donc évident que des traces de druidisme local, des religions germaniques (wisigothiques) d’arianisme et de gnosticisme se retrouvent dans l’héritage culturel occitan, « cathare ».

Dans un édit de 311 , l’Empereur thrace/bulgare Galère accorde à « ceux qui sont tombés dans la folie de ne pas suivre les rites anciens » la liberté de culte « tant que l’ordre n’est pas remis en cause ». Les christianismes sont donc légalisés, si tant est que les Chrétiens sont fidèles à l’Empereur même s’ils ne participent pas au Culte public.

En 313, l’Empereur solaire Constantin le Grand en fait sa religion suite à sa victoire sur son concurrent Maxence. Avant la bataille, Dieu lui aurait révélé comment vaincre et Constantin aurait imposé le « chrisme », le symbole des chrétiens, sur le bouclier de ses soldats. Il en aurait fait ensuite sa religion personnelle, en la mêlant à sa religion solaire.[56] En 325, l’Empereur, le garant de la religion républicaine donc de la Paix, convoque les grands évêques des mouvements chrétiens afin d’éviter des conflits ouverts entre Chrétiens. Ils se rencontrent àNicée, en Anatolie et tiennent concile. Durant le concile de Nicée, les règles d’Irénée de Lyon sont refixées et les débats qui séparent les Chrétiens non-gnostiques sont unilatéralement clos : Jésus est humain et divin en même temps (homousie, issu de la même essence) de sa naissance jusqu’à son apothéose et son retour son Terre lors du Jugement dernier : le Credo actuel, basé sur la Trinité du Père, du Fils et du Saint Esprit qui sont consubstantiels.

L’arianisme est donc interdit par l’Empereur : les Ariens sont donc ennemis de l’Empire. Les autres hérésies continuent à faire partie des mouvements chrétiens de construction de l’Église.

Le Premier Concile de Nicée est considéré comme l’acte fondateur de l’institution romaine « Église » : c’est aussi un acte temporel mais avant tout spirituel. Et un premier acte va définir comment cette lutte spirituelle va être menée : dans le Sang du Christ.

D/ L’Église du Premier Concile de Nicée

D.1/ L’Église en lutte contre le Manichéisme

Dès le concile de 325 se forme donc un « Christianisme nicéen » qui n’est pas encore cependant devenu le « christianisme impérial ». Bien que ce fut l’Empereur qui convoqua ce concile, il n’en fit pas la religion de l’administration civile et la religion publique reste donc une sorte de christianisme et de romanité mal définie.

En 359, profitant de l’absence de l’Empereur arien Constance II parti régler le sort des révoltés parthes, le César (lieutenant de l’Empereur) Flavius Julianus, Julien, organise un concile à Ariminium (actuelle Rimini sur la côte adriatique de la péninsule italienne). Julien, qu’on appellera plus tard l’Apostat car il a désiré restaurer la religion publique romaine tout en conservant sa religion privée chrétienne, est aussi un Arien, qui prétend cependant vouloir réconcilier Nicéens et Ariens. Il invite donc les évêques de toute les Provinces, et c’est un certain Phédabe, premier des évêques d’Agen dont le nom nous est connu, qui représente la Gaule. C’est en fait un piège pour éliminer les Nicéens : ils ne sortiront pas vivants de la ville avant d’avoir abjurer. Mais Phédabe organisa la résistance et ils crurent faire plier César et Empereur qui crurent eux-mêmes se jouer des Nicéens. On leur fit signer une proclamation qu’on distribua dans tout l’Empire, mais en modifiant une phrase. Phédabe cependant réagit, organisa un contre-concile à Agen en 361 (citons comme participant Hilaire de Poitiers) et réussit à maintenir la Gaule dans le giron nicéen et répand la profession de foi suivante :

Il faut s'attacher, comme nous l'avons dit, à la règle de foi que le Fils est dans le Père, que le Père est dans le Fils : qui reconnaissant une seule substance en deux personnes, donne la notion exacte de l'économie du mystère dans la divinité... Donc le Père est Dieu et le fils est Dieu parce qu'en Dieu le Père il y a Dieu le fils. Pour ne scandaliser personne, j'ajoute que l'Esprit procède de Dieu, d'autant que Dieu qui a une seconde personne, en a une troisième dans le Saint-Esprit… Aussi l'Esprit est autre que le Fils de même que le Fils est autre que le Père. Ainsi il y a une troisième personne dans l'Esprit comme il y une seconde dans le Fils ; tout cela ne forme qu'un Dieu : les trois ne font qu'un.

Voilà ce que nous croyons, voilà ce que nous tenons, parce que nous l'avons appris des prophètes. Voilà ce que les Évangiles nous ont enseigné, voilà ce que les Apôtres nous ont transmis, voilà ce que les martyrs ont confessé dans leurs tourments ; voilà la foi qui est gravée dans les cœurs, et si un ange, descendu des cieux, nous annonce le contraire, nous lui dirons : anathème

Pour Phédabe donc, il n’y aura plus jamais de révélation après Jésus si ce n’est par le Diable lui-même. Seules les Écritures comptent : et le martyre des Chrétiens n’est que confirmation de l’enseignement de Jésus, le Fils.

Alors que les dirigeants de l’Empire tendent de plus en plus vers l’arianisme et condamnent les écrits de Phédabe, le moine Athanase296-373 (« Celui qui a vaincu la mort »), un de ces « Pères du Désert », sort de son exil d’ermite et est proclamé Patriarche d’Alexandrie, la plus grande des cités orientales de l’Empire, où le Patriarche y est quasiment César. Il se rallie au « credo » nicéen et renforce la vraie foi en Dieu fait Christ, l’orthodoxie. Sa parole se répand : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme puisse se faire Dieu » .

Cette « parole d’évangile » servira de base dogmatique aux pères de l’Église dans les parties Occidentales et Orientales de l’Empire :

- Grégoire de Naziance329-390, Basile le Grand de Césarée330-379, Grégoire de Néo-Césarée / Nicée335-394, tous trois fondateurs du néoplatonisme (une des bases du catholicisme moderne), donc d’un nouveau dualisme, l’adaptation de la philosophie grecque à doctrine chrétienne d’Irénée de Lyon

- Jean-Chrysostome349-407 : évêque de Constantinople, persécuteur de Juifs

- Ambroise de Milan339-397 : un des premiers compositeurs de liturgie

- Jérôme de Stridon347-420 : traducteur des Écritures du grec au latin, ayant vécu à Rome

- et Saint Augustin d’Hippone354-430, le fondateur du monachisme et véritablement Père de l’Église, élèves des deux pères romains.

Saint Augustin d’Hippone (cité de la Province césarienne de Carthage) sera tout d’abord un fervent manichéen, d’autant plus que cette religion relève le conflit entre les provinces césariennes et le Sénat de Rome. Mais après avoir eu pour maître Jérôme de Stridon à Rome et avoir étudié le néoplatonisme de Grégroire de Nizance, Augustin cherchera à reconvertir les manichéens carthaginois au catholicisme en définissant une nouvelle idée du Mal, non comme principe en soi ou réalité, mais comme une absence de Bien.

Augustin va profondément marquer le « christianisme », c’est vraiment un Père de l’Église. Pour lui et donc pour les Nicéens qui reconnaîtront en lui un vrai guide spirituel, le Mal est une marque de la Création. Le Mal est une subversion du Bien, une perversion, un manque de Bien, pas un Choix en soi. Dieu a laissé à la Création la liberté, le libre-arbitre de devenir ce qu’elle veut, de vraiment le servir. Ce qui inclut aussi la liberté de se détourner de lui. En bafouant son premier ordre, ne pas toucher à l’Arbre du Savoir, le Premier Couple croit choisir la voie du Mal, mais en fait c’est Lucifer, l’Ennemi de Dieu qui fait croire cela aux Premiers Hommes. L’autorité de Dieu est remise en doute. La bonté même de son ordre est remise en doute. Voilà le vrai Mal : le doute, le manque de foi. Ainsi se crée le Mal. Quant au serpent, « le plus rusé », c’est Jérôme de Stridon, ami d’Augustin, qui le relie au personnage de cet ange de lumière nommé « Phosphoros » par Paul et que Jérôme traduit en latin par « Lucifer ». Pour les « Augustiniens » donc, il y a donc un paradoxe. La Création est la Beauté de Dieu. Or la Création contient le Mal. Augustin dit : « Le mal apparent est condition du bien universel ». Le Mal est absence de bonnes œuvres mais surtout de « grâce ». Par la faute originelle, le libre-arbitre est synonyme de Mal. Mais par la foi, on peut s’attirer la « grâce de Dieu ». Dieu est amour, donc l’Homme aussi est capable d’aimer vraiment. C’est ce que dit un « Pseudo-Paul » dans l’Épître aux Éphésiens 2, 8 : « Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu . » Dans les autres lettres, ce sont les bonnes œuvres, la prédication qui prévalent. Là encore la distance entre l’Église de Pierre et le Prêche de Paul se creuse. « Sola gratia » est le principe fondateur de l’Église selon Augustin, seul Dieu peut élire ceux qui iront le rejoindre, ceux qui auront assez cru. Et comment savoir si on croit assez : Augustin vous le confessera.

C’est sous son impulsion que l’Empereur chrétien nicéen Flavius Theodosus, un Celtibère dont le père a été exécuté par les Ariens, c’est Théodose donc qui ordonne dans un « édit », publié à Thessalonique (Grèce) en 380 ce qui suit :

Édit des empereurs Gratien, Valentinien II et Théodose Auguste, au peuple de la ville de Constantinople. Nous voulons que tous les peuples que régit la modération de Notre Clémence s'engagent dans cette religion que le divin Pierre Apôtre a donné aux Romains - ainsi que l'affirme une tradition qui depuis lui est parvenue jusqu'à maintenant - et qu'il est clair que suivent le pontife Damase Ier et l'évêque d'Alexandrie, Pierre, homme d'une sainteté apostolique : c'est-à-dire que, en accord avec la discipline apostolique et la doctrine évangélique, nous croyons en l'unique Divinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, dans une égale Majesté et une pieuse Trinité.

Nous ordonnons que ceux qui suivent cette loi prennent le nom de Chrétiens Catholiques et que les autres, que nous jugeons déments et insensés, assument l'infamie de l'hérésie. Leurs assemblées ne pourront pas recevoir le nom d'églises et ils seront l'objet, d'abord de la vengeance divine, ensuite seront châtiés à notre propre initiative que nous avons adopté suivant la volonté céleste.

Donné le troisième jour des calendes de mars à Thessalonique, Gratien Auguste étant consul pour la cinquième fois et Théodose Auguste pour la première fois.

Ce « Christianisme nicéen » est fortement dogmatique. Tout autre culte, toute autre école de pensée, donc toute autre philosophie, tout état d’esprit non catholique romain est donc interdit : les philosophies et Cultes privés non-chrétiens tout comme les autres christianismes, dont le manichéisme.

Cet édit fut appliqué immédiatement par le « Clergé » impérial majoritairement nicéen et augustinien. En décembre 380, un concile d’évêques nicéens romains et germaniques se tient à Ceasar-Augusta, l’actuelle Saragosse en Ibérie. Ce concile est dirigé par le fameux Phédabe d’Agen. À l’ordre du jour : la remise en question de Priscillien, l’évêque des Lusitaniens, la Province la plus occidentale de l’Empire.

Priscillien, originaire d’Avila, cherche à accommoder le manichéisme tant répandu au credo nicéen trinitaire : l’âme est bien créée par Dieu trinitaire, mais le corps est issu du principe du Mal qui n’est pas Dieu. De plus, c’est un astrologue : les étoiles sont l’écriture de Dieu. Cela ne pose pas de problème pour les Nicéens : même Augustin est déterministe, c’est-à-dire que Dieu ne vivant pas le temps linéairement a déjà prévu le destin de chaque âme humaine. Priscillien pousse cependant ce principe à l’extrême : le Zodiaque révélé et la destinée de l’âme confirmée, ceux qui sont destinés au Mal doivent servir le Mal afin que l’Apocalypse advienne. En préparant la venue de l’Antéchrist, on fera advenir le Royaume des Cieux.[57]

Priscillien est donc excommunié par le concile nicéen de Saragosse et ils s’exilent chez les Ariens de Rome qui rendent la décision du concile caduque et autorise Priscillien a prêché : ce qu’il fait. Il encourage même les femmes à prêcher. Priscillien s’en va à Milan rendre visite à Ambroise : celui-ci refuse de l’aider à créer son Église mais reste son ami.

En 385 cependant, les évêques nicéens d’Ibérie, notamment des dénommés Hydace et Ithace, partent pour Augusta Trevorum (actuelle Trêves sur le Rhin, sur le limes donc, le mur frontière entre Rome et Germanie) où ils implorent le « dux Brittoniae », l’Ibère Magnus Maximus, qui revient de Leuconos (l’actuel Saint Valery sur Somme) où il a redébarqué sur le continent avant de prendre ses quartiers en Gaule orientale où il jouit d’un prestige sans égal auprès des soldats chrétiens. Maxime est un chrétien nicéen et parmi ses proches on compte le très pieux général Martin de Tours / d’Amiens. Maxime convoque un tribunal séculier à Trêves où se rend Priscillien, accusé de semer le désordre dans l’Empire. Ce procès séculier se transforme en concile non-autorisé : les Nicéens Hydace et Ithace font condamner Priscillien… à mort ! Et c’est la première fois que cela arrive. Martin et Ambroise font tout leur possible, mais Priscillien finit sur un bûcher. L’Empereur Théodose fait condamner Maxime et les deux évêques ibères, tous trois seront exécutés peu de temps après sur ordre de l’Empereur. Mais le mal est fait.

Le sang a coulé pour la première fois. La pureté du christianisme dualiste de Priscillien ne disparait pas cependant pas avec son martyre. En 412, ce sont les évêques de la Narbonnaise et de Marseille qui sont condamnés à abjurer sous peine de mort. Ils voulaient imposer le célibat universel : l’Église cependant entre déjà dans la pornocratie et la sécularisation.

En 410 au concile de Carthage, en l’absence d’Augustin, on fait juger un de ses anciens amis de Rome, le breton Pélage/Morgan qui enseigne que l’homme est certes responsable du Mal mais il peut être aussi responsable du Bien. Ce que les Augustiniens ne peuvent admettre, car ainsi on prétendrait l’homme libre. Or, pour les Augustiniens, l’homme est un être de péché, de péché originel et ce n’est qu’à travers la grâce de Dieu qu’il peut se purifier de ce Mal, pas par sa propre volonté. Et la grâce de Dieu, c’est l’Église qui l’accorde, pas la Raison car Dieu a créé l’Église par Saint Pierre.

Pélage voulait faire de l’homme le vrai fils de Dieu, un autre Jésus qui obéit à son Père jusqu’au bout parce que c’est son Choix : l’Église fait entrer l’homme dans l’ère de la soumission.

Et les Germains profitent de cette dernière déchirure de l’esprit romain. Les Germains ne sont pas incultes, ils savent très bien ce qu’ils font : mettre à bas l’Empire et mettre au pas l’Église. En 417, le roi des Goths ariens Alarich s’empare de la nicéenne Rome : « C’est la fin du monde » s’écrit Augustin, désemparé. En 430, il est assassiné par les Vandales ariens du roi Gensérich qui s’emparent de l’Afrique carthaginoise. Augustin fut, peu après sa mort, considéré comme un saint homme et ses écrits devinrent la base du renouveau catholique après la chute de l’Empire romain occidental en 476. L’arianisme donc s’impose vraiment comme un christianisme concurrent de l’Église romaine de langue latine, mais les doctrines dualistes perdurent.

De plus, le fait que l’évêque de Rome Léon Ier édicte en 440 que son évêché est le primat universel fait des jaloux en Orient : l’Église « léonine » n’est pas partout acceptée, et on ne laisse pas imposer le latin, car la langue est l’identité.

Dans l’Empire romain oriental de langue grec, que l’on nomme aujourd’hui « byzantin »[58], les écrits augustiniens et la politique « léonine », « papale », romaine en fait auront moins de succès. Cette divergence culturelle et cultuelle aura bien des conséquences par la suite. Dès que le pouvoir central a voulu imposer un christianisme officiel aux christianismes spirituels privés, les ruptures se sont manifestés.

Le débat autour de la nature de Jésus font encore rage : en 484 c’est la rupture entre le Pape romain et les Églises d’Orient, le Premier Schisme (« séparation »). Le Patriarche de Constantinople Akakias (« Poussière du Tombeau ») ne veut plus entendre parler du Primat romain, surtout que cette ville n’appartient plus au territoire « romain ». Il revient donc sur ce que le Concile de Chalcédoine de 451 avait imposé : la double nature du Christ. Pour les Églises d’Orient, les non-chaldéennes, Jésus est née de la parthénogenèse mariale par la volonté divine mais n’est pas d’essence divine, tout comme Marcion le prétendait (« monophysisme », une seule nature). Ce sont les monophysites.

Mais les Francs, l’ethnie celto-germaine qui prend le dessus en Europe, se rallient à Rome (image d’Épinal du baptême du roi franc mérovingien Chlodwig/Clovis/Louis à Reims en 489). L’Église purement romaine se crée à cette époque : le concile d’Albi de 507 pacifie le conflit entre Catholiques romains et Ariens, le concile d’Orléans de 511, non loin du centre cultuel druidique des Carnutes, organise l’administration du nouvel empire franc des Gaules. Mais les christinianismes non-augustiniens persistent.

En 529, le pacifique évêque d’Arles, Césaire, promoteur de l’intégration des femmes dans l’Eglise, organise un concile à Orange et définit ce qui suit : « Rien de bien, l'homme ne peut sans Dieu. Beaucoup de bien, Dieu fait en l'homme, que l'homme ne fait pas ; aucun bien l'homme ne fait, sinon celui que Dieu veut . » Mais rien n’est résolu par ce concile où sont jugés trois « Pères de l’Église » de façon posthume ; on exhume les morts pour les juger !

Est condamné le moine Vincent de Lérins (un monastère fondé sur cette île près de Canne), mort en 450, partisan du progrès et de la liberté, mais dans les règles romaines. C’est lui qui fonde « l’orthodoxie », la bonne pensée, qu’il réunit en trois règles :

- Il faut veiller avec le plus grand soin à tenir pour vrai ce qui a été cru partout, toujours et par tous ;

- Il faut donc que croissent et progressent beaucoup l'intelligence, la connaissance, la sagesse de chacun des chrétiens et de tous, celle de l'individu comme celle de l’Église entière, au cours des siècles et des générations, pourvu qu'elles croissent selon leur genre propre, c'est-à-dire dans le même sens, selon le même dogme et la même pensée ;

- Le Canon divin doit être interprété selon les traditions de l'Église universelle et les règles du dogme catholique.

Sont condamnés Fauste de Riez, abbé de Lérins, mort en 493, et Jean Cassien, un moine du désert venu à Marseille, mort en 435, qui tous deux défendaient l’idée du libre arbitre de l’homme car « il fait partie de la Création ». Or, ils pensaient que l’âme n’est pas spirituelle mais aussi matérielle et doit donc aussi être purifiée.

Pourtant, ils sont considérés comme des « Pères de l’Église ». Et ils sont condamnés. Le paradoxe est fort. Jean Cassien sera une des sources principales du Moyen-Âge. Le « libertarisme » doit être considéré comme un christianisme parallèle dans le sens où le christianisme est bien une religion en progrès, toujours débattue, commentée, mais dirigée par des dogmatiques. C’est une religion qui fait débat et c’est ce débat qu’essaieront de clore les opposants à l’Église.

D.2/ Le développement de mouvements réformateurs

En Orient, un autre manichéen du nom de Muhammad (« Celui qui est digne de louanges »), fils d’Abd Allah (« Serviteur de Dieu »), fait du remue-ménage à La Mecque, loin au sud et hors de la portée de l’Empire romain d’Orient. Cette ville située en plein désert est un grand centre de culte, o n raconte que c’est ici que serait mort Abraham, le père des Tribus d’Israël, l’ancêtre spirituel des Chrétiens. On y conserve aussi le morceau d’une météorite dont on dit que ce fut un message de Dieu, la « kaaba ». Plusieurs mouvements religieux y font pèlerinage : des Rabbinistes, des Messianistes, des Chrétiens catholiques et non-catholiques, des Chrétiens manichéens, des Animistes africains et des Polythéistes arabes.

Or, cette région nommée « Arabie » est un bourbier de conflits. Mahomet y voit l’opportunité de prendre le pouvoir spirituel et politique et de mettre un terme aux ambitions byzantines, encore mises en échec par les riches citoyens de Médine et du Yémen. Il fonde pour cela une nouvelle religion, basée sur un syncrétisme de rabbinisme, de christianisme, de messianisme, de manichéisme et d’anciens cultes proto-arabes que l’on nomme « islam », ce qui veut dire « soumission à Dieu » et qui s’oriente vers une assimilation totale de la vie publique par la vie spirituelle. En 622, Muhammad est chassé de La Mecque, un épisode que l’on nomme « hégire ». Il prend cependant le contrôle de la riche cité de Médine, se construit une armée, ravage La Mecque, massacre les citoyens qui refusent de se convertir et fonde un nouvel empire dont le fondement est la religion issue des paroles de Muhammad.

Pour les Chrétiens nicéens, Muhammad est un serviteur du Diable. Comme Phédabe d’Agen l’a enseigné : après Jésus, plus de révélation mais l’avènement du Jugement Dernier. Et pas tout de suite : dans mille ans (Apocalypse 20, 3), donc en 1033, dans 400 ans environ[59]. Muhammad serait donc un imposteur, tout comme Priscillien et Pélage et tant d’autres selon les Romains nicéens.

À la mort de Muhammad en 632, les « islamistes »[60] vont étendre leur territoire par la religion jusqu’à détruire l’Empire perse des Sassanides, convertissant quasiment tous les Zoroastriens et Manichéens de la région et envahir l’Asie mineure, s’emparant de Jérusalem et d’ Alexandrie. Mais les Byzantins arrivent à conserver la partie nord de la Syrie et l’Arménie, perdant cependant le total contrôle de l’Afrique et de l’Espagne.

Sur la carte ci-dessous, on peut voir quelle étendue possèdent les différents califats islamistes en 750, alors en guerre contre les Chrétiens mais aussi bientôt entre eux.

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Pendant que les Romains d’Orient sont en guerre dans leurs territoires méditerranéens, la pression se relâche dans les territoires désertiques orientaux. En 715 en Arménie meurt un certain Paul, un manichéen qui apporte une modification au manichéisme imposé en Arménie par la mission de Constantin de Mananalis (Anatolie non-catholique) : Jésus n’a pas pu être une incarnation car toute incarnation est œuvre de Satan . Mais Jésus a été adopté par Dieu. Le Clergé, en plus d’être un vecteur de conflits, représente la soumission de l’homme au temporel et doit être combattu. L’Eucharistie est une vaine cérémonie car elle est temporelle tout comme la transsubstantiation, dont le dogme ne sera affirmé chez les Catholiques qu’en 1215 par Saint Thomas d’Aquin.

La doctrine de Paul, le paulicianisme, est un retour à la Bible, au Canon tétralogique de Marcion, aux valeurs de Paul de Tarse. Dès 800, les Pauliciens profitent des défaites byzantines face aux Musulmans (« Ceux qui se soumettent » en arabe), font sécession et combattent les armées byzantines, se servant de l’Arménie comme base opérationnelle. Ils sont finalement vaincus en 878 et servent les Byzantins comme mercenaires avant de s’installer dans les Balkans après la défaite de l’empereur Alexis Comnène face aux Normands de Sicile en Albanie en 1081. Cependant, les « Orthodoxes » de Constantinople n’arrivent pas à reconvertir les Pauliciens, et plus que territorialement, c’est spirituellement que l’Empire romain d’Orient commence à se disloquer de toutes parts.

Déjà, la Querelle des Images a mis à mal tout l’Empire. Aux défaites militaires s’ajoutent donc les défaites spirituelles. On a beaucoup tué, beaucoup assassiné, beaucoup trahi. Le Pape lui-même, censé encore être le « Lieutenant de Dieu » s’aliène et se vend aux Germains. Comme Jean DUCHE1915-2000 le dit : « Un empire d’accident » est né en Occident. Un empire franc qui deviendra ensuite « germanique », c’est-à-dire allemand. C’est le Pape Grégoire Ier dit le Grand (540-604) qui instaure la dynamique César/Pape, tout en se demandant quel rôle il devrait lui-même assumer. Il affranchit cependant Rome de l’Empereur grec, le jugeant inapte à servir Dieu. Pour Grégoire, issu d’une vieille famille romaine, ce sont les Germains qui doivent ordonner un monde neuf bâti sur le peuple lui-même : « On ne construit rien contre l’instinct populaire » écrit-il. C’est lui qui impose l’abolition de l’esclavage des Chrétiens. C’est lui qui apaise les conflits entre ethnies germaniques, se servant de ses bonnes relations avec les épouses des seigneurs de guerre germains. Tel Clovis et Clothilde, Ethelbert, roi des Angles, et sa femme Berthe de Paris, ouvre leur pays à la mission grégorienne d’Augustin de Cantorbéry.

Le cri de gloire des églises résonnent dans tous les pays germano-celtes et une armée interterritoriale est créée : les moines bénédictins. Jean Duché explique : « Le feu de Dieu les consume tous ». Et c’est ce feu si ardent, ce désir de paix si fort, cette aspiration à l’au-delà de Dieu qui pousse les Germains à commettre les pires actes envers les « serviteurs du Prince des Ténèbres ». Le dualisme s’ancre dans la réalité et la spiritualité déjà puissante chez les peuples anciens se libère totalement : Dieu est bien la Vie. Et c’est cette énergie enfin contrôlée que les Papes libéreront sur le monde par le feu et le sang.

Mais les Germains sont divisés, les valeurs germaniques freinent l’avènement d’un Empire universel. Et aux superstitions antiques se mêlent de nouvelles magies : miracles, saints, reliques, huiles saintes, pèlerinages, pénitences, labourages et prières, esprits de paroisses. Les moines irlandais, les meilleurs « soldats du Christ » en Occident, partent à la conquête de cette « Europe païenne », essayant de lier « chrétien » et « naturel ». Le résultat le plus probant des missions irlandaises est encore la création des grandes abbayes médiévales selon la règle stricte de Saint Benoît750-821, un ermite d’Aniane près de Montpellier qui prônait la soumission au Lieutenant de Dieu qu’est le Pape. Le « bénédictisme », le monachisme ascétique, se répand dans toute l’Europe et chaque abbaye devient une citadelle de l’esprit chrétien et de l’Église.

Mais l’Église ne gouverne les esprits que par les rois : les curés de campagne doivent aussi se soumettre. L’Église n’est pas totale, et d’ailleurs elle n’est pas non plus totalitaire. Mais elle est autoritaire, jalouse et confuse. Et les rois jouent de cette confusion du peuple.

Tandis que l’Empire franc et l’Empire germanique se créent, le divorce se consomme entre Rome et Constantinople : c’est le Grand Schisme d’Orient, et il a une base spirituelle. Pour les anciens Ariens que sont les Germains, le Saint Esprit est une partie entière de la Trinité, ce que les conciles de Tolède de 589 (Wisigoths) et de Francfort de 794 (Francs) établissent en contrepartie d’un « Deuxième Concile de Nicée » organisé en 787 par le patriarche de Constantinople qui réfute cette thèse augustinienne.

Dans le credo germain, on ajoute le terme « filioque », le Saint Esprit est tout comme le Fils, les trois formes de Dieu sont Dieu en une fois. Pour le credo nicéen grec, le Père est le Saint Esprit par le Fils et non comme le Fils. L’Église latino-germanique est celle d’un Jésus = Père. L’Église grecque celle d’un Jésus = Fils de. Mais pour les deux, la base reste néanmoins le Père, le « Papa », le « Patriarche ».

En 1014, le « pape » Benoit VIII, serviteur de son « fils » l’Empereur germanique, concurrent de son autre « fils » l’Empereur byzantin au titre spirituel et temporel d’Empereur romain, étend le « filioque » à toute la Chrétienté mais les Églises orientales refusent. Par fidélité à l’Empereur grec, mais avant tout par dogme spirituel.

En 1054, l’évêque de Byzance, Michel Cérulaire, n’a pas voulu prêter allégeance au Pape qu’il juge hérétique et ils s’excommunient : la communion de l’Église est brisée. Toute relation diplomatique est rompue. Deux mondes se créent comme le montre la carte suivante.

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Les Romains orientaux vont désormais se prétendre « orthodoxes », « ceux qui suivent la vraie foi » et vont désormais vouloir semer le désordre chez les Catholiques romains, « les Universels ».

Pour ce faire, les Orthodoxes vont agir sur le plan spirituel même et utiliser les différents mouvements chrétiens anticléricaux et notamment les Bogomiles, présent en violet sur la carte précédente.

La carte ci-après présente le trajet des Pauliciens forcés à l’exil par Constantinople et qui vont donner naissance à l’église cathare. Cette carte est une hypothèse, donc elle est potentiellement fausse et potentiellement vraie. Si on considère les contrefaits possibles, il faut ajouter que le « christianisme catholique » reste une religion publique et donc ils devaient exister des religions privées, évolutives, des religions orales, donc perdues ou cachées.

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Les Pauliciens exilés convertissent les populations bulgares et bosniaques au paulicianisme, notamment grâce à l’œuvre d’un certain Bogomil, « ami de Dieu » en bulgare. Tout du moins, c‘est ainsi que le nomme l’hérésiologue bulgare Cosmas dans son Traité contre la récente hérésie de Bogomil (vers 972). Il est à noter que les Pauliciens furent chassés de l’Empire romain d’Orient vers des régions ennemies comme la Bulgarie où « Bogomil » aurait prêché contre le tsar des Bulgares, Pierre Ier.

Pour Bogomil, l’Église et l’État sont œuvres de Satan. La matière cependant est l’expression externe du Verbe, de l’Esprit de Vie, insufflé par le Dieu de Lumière dans la Grande Œuvre. La connaissance du monde, la « gnose » amène donc à la rédemption.

Georges CASTELLAN1920-2014 est le spécialiste des Bogomiles et je cite un de ses articles publié en 2002 sur le site clio.fr :

Si, partant de Dubrovnik pour aller à Mostar, l'on prend la petite route qui passe par Stolac, on traverse à Radimije une vaste nécropole dont les sarcophages de pierre représentent des personnages et des animaux entourés d'emblèmes paléochrétiens d'inspiration gnostique ou orientale – svastikas, croissants, roues, spirales, rosettes – ou des scènes de guerre, de chasse ou de tournois. On peut aussi y remarquer quelques rares personnages féminins et de très courtes inscriptions en caractères cyrilliques… Ce sont là les seuls vestiges matériels que nous ont laissé les Bogomiles.

Sa doctrine était dualiste : le monde, disait-il, est régi par deux principes, le Bon (Dieu) et le Mauvais dieu (Satanaël) et la lutte entre ces deux puissances commande tout le cours de l'univers et de l'existence humaine. Le monde visible tout entier, le monde matériel, est l'œuvre de Satan et comme tel voué au mal. Comme leurs devanciers orientaux, les Bogomiles avaient pour idéal une religion purement spirituelle et un régime de vie rigoureusement ascétique. Ils niaient la plus grande partie de la tradition biblique et ne reconnaissaient que les Évangiles et les Épîtres des Apôtres, surtout celles de l'apôtre Paul. Ils rejetaient toute hiérarchie ecclésiastique, ainsi que le rituel de l'Église : tous les sacrements, les pratiques spirituelles, les édifices du culte. À leurs yeux, la Croix n'avait été qu'un instrument de torture de Jésus et ne méritait aucune vénération particulière. Parmi les prières de la pratique chrétienne, ils n'admettaient que le « Notre Père » qu'ils répétaient sans cesse. Dénonçant les richesses et la vie des membres de l'Église, ils leur opposaient une vie d'une simplicité absolue. Opposés à la procréation – œuvre de Satan – ils condamnaient le mariage et, dans la pratique quotidienne, s'abstenaient de viande et de vin. Tout ce corpus de foi et de pratiques les mettait naturellement en conflit avec l'Église qui associait jusqu'en 1054 les chrétientés d'Orient et l'Occident. Il faut toutefois remarquer que si le bogomilisme connut tant de succès en Bulgarie, c'est aussi parce qu'il incarnait une forme de protestation sociale et politique. Protestation sociale quand ses adeptes prêchaient contre les autorités civiles, contre les puissants et contre les riches : ils incitaient les serfs à ne pas travailler pour leurs seigneurs, si bien que le souverain les dénonça comme « révolutionnaires » et les fit poursuivre par sa justice. Protestation politique également lorsque les Bogomiles faisaient figure de seuls défenseurs de l'identité bulgare face à la mainmise byzantine. Mais son emprise s'étendait bien au-delà et l'on retrouve au XIe siècle les traces d'une influence bogomile à Constantinople, en Russie et même jusque dans les monastères du mont Athos.

Ce succès inquiéta les autorités byzantines, tant civiles que religieuses : partout dans le royaume des bûchers étaient élevés pour consumer les livres hérétiques, mais aussi les propagateurs de la doctrine. Cette répression sans pitié culmina en 1118, lorsque le grand prédicateur bogomile Vasili fut condamné pour hérésie par l'empereur byzantin Alexis Ier Commène et périt sur le bûcher. La répression fut efficace : les écrits bogomiles partirent en fumée et rares sont les traités et recueils de sermons qui nous sont parvenus tandis que les quelques inscriptions des nécropoles bogomiles des pays yougoslaves ne nous éclairent guère plus. En revanche, les œuvres polémiques de leurs adversaires ont été conservées, tel ce Traité contre les Bogomiles de Cosmas le Prêtre – publié aujourd'hui en français par deux grands slavisants ; c'est en les décryptant que l'on put retrouver les éléments essentiels de leur doctrine. Au XIIe siècle, le bogomilisme est moribond dans le royaume bulgare et tout au plus en note-t-on certaines traces dans l'Olténie roumaine.

Le bogomilisme connut une seconde floraison dans le royaume voisin de Bosnie, de la fin du XIIe au début du XIVe siècle. Le concile de Tarnovo, capitale bulgare à cette époque, l'avait formellement condamné en 1211, ce qui obligea ses fidèles à émigrer dans les pays voisins . Dès 1199, le roi Vukan Nemanja écrivait au pape Innocent III pour lui signaler les progrès de la secte des Bogomiles dans la région. En fait, sous le ban – gouverneur dépendant du roi hongrois – Kulin (1180-1204), on vit apparaître une « église bosniaque » se réclamant du bogomilisme, dirigée par un évêque assisté d'un ordre semi-monastique pour l'organisation du culte et l'envoi de missionnaires dans les autres pays chrétiens. De nombreux paysans, mais aussi des nobles, se rapprochèrent de cette secte et Kulin lui-même se convertit, abandonnant formellement l'Église de Rome. Soumis à des pressions très fortes de la papauté et du roi de Hongrie, il fut obligé de se rétracter en 1203. Le bogomilisme n'en continua pas moins à se répandre dans le royaume et devint un important facteur dans le développement historique de la Bosnie. Alors que la Hongrie multipliait les efforts pour ramener les Bosniaques à la foi romaine en limitant les pouvoirs des bans, en 1322, la famille des titulaires du ban s'éteignit et Stephen Kotromanic, un nouveau venu, également bogomile, eut à lutter contre tous ses voisins. Son successeur et neveu, Stephen Tvrtko, dut faire face à la conquête des Ottomans qui n'étaient pas vus d'un mauvais œil par les Bogomiles . Au point même que certains historiens attribuent à la coopération de la secte la facilité avec laquelle s'effectua la conquête par les armées du Sultan et la propagation de l'Islam en Bosnie. Qu'en est-il vraiment ? Le secret s'en trouve peut-être dans les grandes nécropoles de Radimije, Bojani, Hutovo. Quant au souvenir historique des Bogomiles, nous le saisissons mieux à travers ce que nous savons de leurs cousins lointains, les Albigeois du Midi de la France.[61]

Pour Georges Castellan, le lien entre Bogomiles et « Albigeois du Midi de la France » est direct. Le Bogomilisme est donc un Christianisme spirituel et populaire, dualiste et ascétique, prônant la transformation du monde du Mal en monde du Bien. Ce n’est pas uniquement un christianisme manichéiste. Pour les Manichéistes, c’est le Dieu du Bien qui provoque l’existence du Mal comme un défi imposé à la Création ou une erreur en fait. Pour les Bogomiles, c’est le Mal qui provoque le Dieu du Bien. Le Mal est le choix des hommes, est leur essence profonde, est leur péché original et originel. Le Mal n’est pas issu du Bien, c’est un choix bien distinct. Cette philosophie du Mal bien particulière prouve bien que cette pensée est une pensée transmise par des missionnaires. Jamais cette pensée n’aurait pu émerger de façon autonome dans plusieurs points de l’Europe sans que ceci soit le fait d’hommes en exil. Si pour Eckbert de Schönau les Cathares sont les Prémontrés révolutionnaires, c’est qu’en fait le terreau réformateur existe bien dans le peuple et non pas malgré le peuple. Ce n’est pas un mouvement intellectualiste et schématisé : c’est bien comme le dit Georges Castellan un mouvement spirituel puis social.

Jean Duché propose de revenir à la réalité sociale. Un point est extrêmement important : la frustration de l’an 1000/1033. En effet, l’Évangile ne s’est pas réalisé : serait-ce donc que Jean se soit trompé ? Ou que l’on ait mal interprété ? La société spirituelle européenne est au plus bas : « Du fond de l’abandon ressurgit la vieille croyance manichéenne que le monde est divisé entre le Bien et le Mal ». Mais un Mal distinct du Bien et qui se réalise. Mais oui : le fait que l’Église soit si sécularisé, que tous les malheurs surviennent, que le peuple soit opprimé, c’est bien du fait de Satan, croient ces Nouveaux Manichéens. Le terreau social est prêt d’ailleurs pour cette réforme de la spiritualité mais pas l’Eglise ni les pouvoirs dominants. En 1022 à Orléans, au cœur du royaume de France, un royaume qui commence à se couvrir de châteaux de pierre, de cathédrales de pierre, de cœurs de « Pierre », 13 personnes, nobles, clerc, paysans, finissent sur un des premiers bûchers dont toute l’Europe parla sur ordre du Roi Robert le Pieux . Le Feu de Dieu dans le Millénaire fait rage. Ces 13 martyrs avaient renoncé au monde « car le Mal ils le voient partout ; mais le Bien, ils ne le voient plus dans l’Église ». 13, le chiffre est symbolique, c’est le chiffre de Judas, des gnostiques, des fils de Seth, des Porteurs de Lumière, de Lucibel. Car il vient le temps du « persécuteur » annoncé par le prophète Daniel, très lu dans ces temps apocalyptiques : « Le roi du Midi deviendra fort » (Dan 11, 5). Le moine sicilien Joachim1130-1202 crée un nouvel ordre, reconnu par le Pape ascétique Célestin III en 1196, à l’abbaye de Saint Jean des Fleurs en Calabre normande : les Floriens sont des apocalyptiques et ils défendent l’idée que l’Église est tombée dans les mains de Satan. L’Antéchrist approche et il sera forcément un Roi ou un Pape et cet Antéchrist mettra fin à l’Âge de l’Esprit défendu par les moines[62].

La peur saisit les puissants et les entraîne dans un dualisme politique constant, qui se traduira dans l’abomination des guerres et des peines. Irénée de Lyon déjà avait introduit ces paroles grecques, latinisées postérieurement, dans le rite des églises de Gaule et de Germanie : Hágios Athánatos, eléison himás. Sanctus Immortalis, miserere nobis . Ô Saint Éternel, prend part à notre misère, car à peine sommes-nous vivants que déjà nous sommes morts, media vita in morte sumus reprendra le « minnesänger », le poète courtois alsacien / souabe Hartmann von Aue dans son « roman » Le Pauvre Henri (vers 93etc).

« Le monde sensible n’est guère plus qu’un masque derrière se passent les choses vraiment importantes, un langage aussi, chargé d’exprimer, par signes, une réalité plus profonde », écrit un anonyme du temps du moine copiste bourguignon Rodolfus Glaber, Raoul le Chauve (mort vers 1047), qui écrit dans sa chronique de l’An Mil :

« On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments qui jusqu’alors avaient gouverné le monde étaient retombés dans un éternel chaos, et l’on craignait la fin du genre humain. Trois années n’étaient pas écoulées dans le millénaire que, à travers le monde entier, et plus particulièrement en Italie et en Gaule, on commença à reconstruire les églises, bien que pour la plus grande part celles qui existaient aient été bien construites et tout à fait convenables. Il semblait que chaque communauté chrétienne cherchait à surpasser les autres par la splendeur de ses constructions. C’était comme si le monde entier se libérait, rejetant le poids du passé et se revêtait d’un blanc manteau d’églises. Presque toutes les églises épiscopales et celles de monastères dédiées aux divers saints, mais aussi les petits oratoires des villages étaient rebâtis mieux qu’avant par les fidèles. ».

On avait surpassé le Démon, il fallait maintenant construire un monde organisé autour de l’Église. Si le monde de l’époque est surtout oral et coutumier, il devient écrit et législatif. Une frénésie de copie et d’écriture saisit les moines ; l’hébétement issu de la Terreur de l’An Mil cède le pas à un renouveau éclatant, une renaissance sans limite qui se fait dans la réforme.

Il faut se dire que l’Église d’Occident vient de sortir d’une crise énorme pour en entrer dans une nouvelle. Outre le fait que toute l’Église d’Orient ait été perdu en 1054, le Clergé se sécularise énormément.

Pour contrer ce mouvement mais conserver la mainmise sur le pouvoir temporel, Grégoire VII, pape romain de 1073 à 1085, impose une réforme à l’Église, que son successeur Urbain II, le prêcheur de la Première Croisade, continuera.

Déjà en Europe, la colère gronde. Il faut dévier cette colère. Pour Grégoire, l’Église doit faire des efforts et accepter les réformes :

- les laïcs ne doivent plus nommer les détenteurs du pouvoir spirituel

- les détenteurs du pouvoir spirituel ne doivent pas être attachés au temporel, donc aussi être célibataire, c’est-à-dire ne pas avoir d’alliance maritale avec des familles de laïcs

- le Pape est le chef de la Chrétienté. En 1059, le pape Nicolas II introduit les règles d’élection par les cardinaux et le contrôle du pouvoir papal par la Curie romaine.

- la garantie de l’indépendance des monastères mais avec le contrôle des comptes financiers.

Robert Moore amène ici un regard important sur tout mouvement réformateur : il devient rapidement lui-même normalisateur. Ainsi en est-il de la réforme évangéliste grégorienne et de l’Ordre de Prémontré. Tout ce que peut mettre en péril l’autorité centrale et ses richesses a rapidement été combattu ou dévié vers d’autres combats. C’est pour cela qu’il parle de « société persécutrice » : c’est la structure même de l’Église qui crée les conflits avec les « hérétiques », et l’Histoire le prouve bien. Cependant, persécuter en soi n’est pas une fin. Ce que veulent les persécuteurs de « cathares », c’est bien de garder le pouvoir séculier et donc de maintenir l’Église, même dans sa forme grégorienne. Pour moi, il s’agit plus ici d’une structure autoritaire dont une des armes est la persécution organisée et aveugle. « Cathare » ou « Patarin » peu importe le nom, « Juif » ou « Sodomite », tout pareil. Le but : maintenir une structure durable d’ordre, de sécurité, de « paix » et de maintien en place des richesses.

Grégoire réforme l’Église, pas le christianisme catholique. Et c’est cet échec qui va amener à la fondation d’un nouveau christianisme en Europe catholique.

E/ La fondation du « christianisme cathare »

E.1/ Un mouvement de rébellion sociale

Il y a donc des mouvements de réforme populaires et non-cléricaux, ésotériques, qui se forment en Europe et tendent à se répandre avant et après 1100, après l’An Mil. Ils se créent de façon parallèle mais trouvent tous leurs origines dans le « christianisme » premier et marcionite, évangéliste. En 1051 à Goslar, l’Empereur Henri III fait brûler des « Manichéens », des Lorrains qui avaient refusé de tuer des poules car ils considéraient qu’ils avaient une âme[63]. En 1183 en Flandres, « seigneurs, clercs et paysans sont mener par charrettes entières dans les bûchers » nous dit Jean Duché.

En 1231 dans son édit de Melfi, l’Empereur Frédéric II (1194-1250), fils d’Allemands et de Normands, héritier de la Sicile, pourtant un esprit éclairé, celui qu’on appelle « Stupor mundi », qui ose avoir des relations publiques avec les paysans sarrasins de Sicile, autorise la torture des « hérétiques ». Bien qu’ami des Non-Baptisés, lui aussi a peur : alors, au cas où il aurait quand même une âme, le Puissant se range du côté de l’Institution de l’Église en la renforçant d’une nouvelle arme : le droit romain renouvelé issu du Codex de Justinien, la loi civile écrite, écrite par l’Église donc, maîtresse des Universités, et qui concorde avec la création de l’Inquisition. Frédéric II est un Prince : il veut maintenir le peuple en paix. Alors quand son bon peuple sicilien se révolte, il n’hésite pas à envoyer les « Inquisiteurs ». Mais le « mystificateur de l’Occident » est lui-même trahi des siens et le « Sans-Dieu » laisse en héritage la guerre civile en Allemagne (jusqu’en 1273), le massacre des Français et des Normands en Sicile (les Vêpres siciliennes en 1282[64]).[65]

Comme nous l’avons évoqué ci-dessus, le « catholicisme » est la religion publique. Et tout comme les Athéniens ont tué Socrate pour préserver leur esprit public corrompu, les « Romains » tuent le Christ encore et encore. Pour un « Inquisiteur », torturer c’est rendre un service, c’est libérer l’âme du poids de son péché. Alors on publie des textes de droit : Édit de Foi et Édit de Grâce, l’un prônant la dénonciation comme un acte de foi, l’autre le repentir comme un rachat sans effusion de sang mais dans la purification des flammes. Et on jette l’opprobre sur les héritiers et on confond souvent inquisition et acquisition. Le pire des tortionnaires sera le Dominicain et Cathare renégat Robert, dit le « Bougre » / « le Bulgare » qui rien qu’en 1239 fera brûler à lui seul 183 « hérétiques ». L’âme doit vivre, alors libérons-la de ce corps purulent, catharique. Et puis après tout, les ascètes sont les volontaires de la torture du corps, donnons-leur ce qu’ils désirent tant ! C’est ce que fera aussi le futur pape Benoit XII, l’évêque de Mirepoix Jacques Fournier1285-1342 qui de 1318 à 1325 se fera persécuteur de « cathares »[66].

Parallèlement subsistent les cultes privés et personnels qui ne sont pas uniquement régis par le dogme mais aussi par la territorialité.

La Dalmatie/Bosnie hongroise et byzantine est un carrefour humain important et les routes commerciales passent forcément par les Balkans, l’antique cité de Raguse restant pleinement active, tout comme les ports de la mer Adriatique tels que la puissante Venise. De plus, les Routes des Croisades passent par ces territoires.

Les Bogomiles de Bulgarie[67] et de Bosnie menacent la stabilité de l’Empire byzantin : ils sont donc exilés aux frontières de l’Empire et ils émigrent vers les grandes cités marchandes : Lyon, Cologne, Troyes. Un nouveau manichéisme est introduit en Europe occidentale où les « missionnaires » pauliciens bogomiles trouvent déjà plusieurs oreilles ouvertes à leur prêche, car de tout temps existèrent des mouvements de pensée parallèles à l’institution de l’Église comme le priscillianisme. Rien que le mouvement des Prémontrés prouve que ces « hérésies » peuvent prendre place dans l’Église elle-même.

Jean Duché explique que « l’agneau mystique était devenu mouton gras et laineux. Normands et Hongrois l’ont tondu. » Les nouveaux maîtres de l’Europe féodale se font en fait maîtres esclavagistes de l’esprit chrétien. Même les clercs le reconnaissant. En 1031, disons que cette date se situe après l’An Mil, on tient concile àLimoges, en territoire de langue d’oc[68] : l’Église accorde le droit de prêche à ceux qui ne sont pas prêtres et les prêtres doivent recevoir la confession de leurs ouailles. En somme : quiconque a le droit de prêcher et l’esprit de paroisse doit se renforcer, transformant les villages, les quartiers citadins en de grandes « maisons ». C’est l’avènement d’un élan monachiste quasi-total. Le renouveau intellectuel post-millénaire se fait aussi social, même « à pas lents ». L’Église est le plus grand propriétaire d’Europe et aussi le plus grand employeur ; c’est elle qui fixe le rythme de vie solaire quotidien, le son de la cloche servant d’horloge. Tous vivent selon le rythme du Christ. Donc tous veulent aussi vivre dans le respect de la communauté du Christ. Deux évènements sociétaux majeurs sont à évoquer : la création du corps étudiant, un corps de clercs vagabonds non travailleurs, très abondants et très prosélytes ; et le création d’une société d’artisans bourgeois ou semi-ruraux qui va révolutionner la vie sociétale européenne. De plus, l’esprit de ces nouvelles corporations, qu’ils soient boulangers fixes ou tailleurs de pierre européens, s’inscrit dans une vision très chrétienne de la vie : donc très spirituelle. L’air du temps n’est plus à la terreur, mais à la vie. Et vivre c’est ne plus vouloir mourir et c’est chercher à comprendre comment mieux vivre, se poser des questions, douter, penser. Les grands intellectuels de l’époque, parmi tant d’autres, Anselme de Canterbury/du Bec-Hellouin1033-1109, Roscelin de Compiègne1050-1121, Abélard[69] du Paraclet1079-1142, Thomas Beckett de Canterbury1118-1180 qui tous font vivre les Écoles de pensées françaises : Chartres, Saint-Denis, et Paris[70] ; puis François d’Assise1181-1226, repris par l’étudiant parisien Thomas d’Aquin1224-1274, nous expliquent en mots ce que leurs contemporains vivaient en actes chrétiens : mais ce n’est pas tout le monde qui a le droit de professer ce qu’il veut.

En 1210, un concile se tient à Paris et condamne la doctrine d’Amaury de Chartres, professeur en théologie, qui prône le « panthéisme », tout est Dieu. Donc Dieu n’est pas une personne mais un être impersonnel ; il n’y a pas de Création en dehors de Dieu donc Dieu n’est pas transcendant et n’est qu’immanent comme les mortels ; Dieu est soumis à ses propres lois physiques et l’homme n’est donc plus libre[71]. Pour ces trois raisons, on brûle les disciples d’Amaury et on disperse les cendres de ce dernier dans du fumier. Dès lors, on pourchasse les adeptes du « Libre-Esprit » qui prétendent pouvoir sacraliser la vie terrestre dans la pauvreté, le rachat des péchés en dehors de l’Église qui les appellera « turlupins », farceurs, ou « adamites » car ils voulaient vivre nus[72].

Comment, face au brasier, atteindre le bonheur et le Royaume de Dieu ? Par l’amour ? L’amour courtois[73] ? La sexualité[74] ? La fidélité ? La guerre ? La violence ? La galijade/gabegie, la vantardise, la ruse, le vol ? L’ascèse ? Faut-il assimiler humilité christique et humiliation comme le fait Bernard de Clairvaux1091-1153, pour qui l’ascèse est « une torture volontaire » ? Quel est ce « feu sur la Terre » que Jésus est venu apporter dans un acte de dissension (Luc 12, 49-53) ? Faut-il cultiver le jardin de la Terre dans l’espoir que « peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir » et Jésus de dire : « Sinon tu le couperas » (Luc 13, 5). Bernard de Clairvaux réforme l’ordre bénédictin clunisien, qui fut lui-même une réforme et un échec séculier retentissant. Mais il le fait dans le délire mystique de l’An Mil : « La Foi des fidèles ne se discute pas ». Et Anselme d’enseigner : « Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre ». Pourtant au concile de 1121 à Soissons, Abélard est condamné pour sa thèse trinitaire : Puissance, Sagesse et Amour composent Dieu. Mais Dieu n’est pas décomposable, il est tout Un. Mystères et Raison aristotélicienne se combattent : nul désormais ne peut plus être témoin ni du vrai ni du faux, c’est le règne du dogme et du doute.

Alors, on se cloître, car le Monde parait faux et douteux :

- en 1074, l’Auvergnat Etienne de Thiers1046-1124 fonde un ordre nouveau dans le Limousin occitan (cf. article de l’Encyclopédie sur les Cathares), sur la colline de Muret : l’ordre de Grandmont est né, un ordre d’ermites cénobitiques (communautaires).

- en 1084, c’est la fondation de l’ordre des Chartreux dans les Alpes bourguignonnes par Bruno de Cologne.

- en 1096, c’est Fontevrault, fondé dans un marais en Bretagne par Robert d’Arbrissel.

- en 1098, c’est Cîteaux qui veut remplacer Cluny en Bourgogne, Robert de Molesmes aspirant à plus d’ascèse et son disciple Bernard fondera Clairvaux, encore plus ascétique et ensuite viendra Vauclair pis encore.

L’érémitisme organisé se déploie aussi comme un réseau puissant de « maisons », qui tendent à devenir des centres d’affaires éclatants puisque la générosité des fidèles, les indulgences émises contre les dons et les « mort-gages » des croisés qui laissent leurs biens contre cheval et épée et les abandonnent au monastère s’ils ne reviennent pas, tout ceci gâte les monastères qui deviennent prospères et dévient de leur mission première : aider les indigents en vivant en indigent.

Une ruée vers l’or et l’argent spectaculaire a lieu : on bat monnaie comme jamais[75]. L’usure sur le risque bonheur/vie prend de l’ampleur. Prêter n’est plus interdit puisque cela participe au bonheur de tous. Mais les taux sont délirants : Lombards et Juifs sont encore modérés face aux usuriers de Cahors, plaque tournante du commerce entre Atlantique et Méditerranée. Les Cahorsins prêtent à 50, voire 70 %. Cahors, dans ce Languedoc où le peuple gronde. Et aussi les Seigneurs. En 1198, le comte Thibaut III de Champagne, frère du roi de Jérusalem qui lui a abandonné le comté, est pris en mal d’argent : ce n’est point un souci, il lui suffit de « brûler quelques Juifs » et les dettes envers ces usuriers de ghettos sont effacées. Il se produit la même chose en Angleterre et en Occitanie où les Cahorsins sont finalement traqués. Les moines eux-aussi se font prêteurs mais là, à part brûler un monastère et se mettre à dos le Pape, on ne peut pas faire grand-chose. À part prier. Ou alors on achète quelques indulgences ! Car le bonheur est le plus grand prix à atteindre, le bonheur dans l’au-delà. Or, si l’on pèche, l’âme s’en rappellera, on parle de « refrigare », de rafraichissement de mémoire, chez les Chrétiens romains. Mais dans le Moyen-âge du 12ème siècle, on parle déjà de « purgatorium », de feu purgatoire comme un lieu où l’âme (néo-platonique) fera séjour et subira mille souffrances en rémission des péchés terrestres. À moins qu’on ne fasse acte de charité ! Saint-Augustin parle d’un « enfer supérieur ». Grégoire le Grand (540-604) écrit : « Vous devez croire qu'il y a un feu purificateur pour certains péchés parce que la vérité éternelle affirme que, si une personne blasphème contre l'Esprit Saint, ce ne lui est pardonné ni dans le siècle présent, ni dans le monde futur (Mt 12, 32) » ; en tout cas, ce n’est qu’une étape d’emprisonnement temporaire d’où les âmes sortiront au Jugement Dernier. Mais comment ne pas vouloir continuer la dolce vita terrestre au plus vite là où tout sera Amour ! Il faut donc avoir bon Espoir et bonne Foi, et cela se monnaye.

Spiritualité et Argent se font face. Les bourgeois et les artisans s’organisent en monastères ouverts, en maisons de travail, face à l’invasion dans la noblesse d’un luxe « que leur vie assume », comme le prêche Bernard, qui déclare néanmoins : « En tuant, le chevalier travaille pour le Christ ». L’esprit du moyen-âge n’est pas contradictoire, il est tout « feu ». L’eudémonie, la recherche du Bien général comme le prôner Aristote n’est pas qu’affaire d’intellectuels : le Peuple a des aspirations bien raisonnées, eudémoniques, tandis que pour les clercs fanatiques règne la pandémonie, le règne de Satan. Pour Bernard, il faut couper les rameaux secs et les faire flamber. Pour le peuple, point de sécheresse mais de nouveaux sucs. Le renouveau du « droit naturel » est l’expression philosophique qualifiant l’atmosphère qui règne dans les « manses » agricoles et artisanes, dans les « mas » en langue d’oc.

Après l’An Mil, après la venue de Satan, il faut s’assurer le bonheur, la place au Paradis : se croiser pour les plus riches, les chevaliers ; être généreux pour les plus habiles. Jean Duché explique : « Une assurance sur la vie éternelle valait bien une douteuse sécurité terrestre », car c’est bien l’insécurité qui imprègne l’esprit du temps. D’où une féodalisation à marche forcée : à l’alleu, la terre libre des Francs, on préfère le fief, la terre interdépendante des féodaux romains, puisqu’ainsi on est au moins protégé. Les plus faibles deviennent les vilains (de villa, la propriété), les domestiques des riches, riches chevaliers, riches abbés, riches marchands. La féodalité, de son usage agraire, passe dans la spiritualité sociétale : la dévotion des Celtes, le gwas, la vassalité est aussi une vassalité envers Dieu. Un serment mains ouvertes vaut un vœu envers Dieu, une prière, alors également mains ouvertes. Il ne faut pas de désordre mais cet ordre idéal est orienté vers une unique organisation : l’Église. Pour les Clercs, « il faut jouer au plus fin avec les fauves » car l’homme médiéval est violence. On veut mettre fin à la confusion mais en même temps l’exploiter. Quatre conciles sont à citer :

- en 989 à Charroux dans le Bourbonnais, en terre de France, le futur bourreau d’Orléans, le roi franc Robert II, instaure la « Paix de Dieu », l’interdiction des combats durant les jours saints.

- en 1017 à Elne, près de Perpignan dans le Comté d’Aragon, la « Trêve de Dieu » européenne est déclarée : on ne combattra pas du jeudi au dimanche, de la Cène à la Résurrection.

- en 1041 à Nice, dans la Provence bourguignonne germanique, on allonge la trêve au mercredi et au lundi matin.

- en 1054, à Narbonne, dans le Comté de Toulouse, on déclare que le sang versé d’un Chrétien est le sang versé du Christ : mais le sang versé d’un Infidèle est acte de foi.

Alors quand les Normands s’emparent de la Sicile en 1091 et font la paix avec les paysans sarrasins, on s’enflamme, on est prêt à excommunier même ! Mais Robert se fait nommer légat du Pape et prétend évangéliser.

Les Espagnols commencent alors la Reconquista et se font « matamores », tueurs de Maures. Ils reprennent Tolède en 1085 et s’emparent de la bibliothèque gréco-arabe.

La propagande va bon train : en Espagne, on raconte qu’un certain Rodrigue Diaz fait des exploits, les Sarrasins se soumettent volontairement à sa puissance et le surnomment el-Sayid, le Cid. C’est Roland vengé !

Et puis la technique fait des progrès. Pour nourrir toujours plus et plus vite, on réfléchit un peu. On réalise l’alliance entre la charrue et le cheval en introduisant le collier. Le moulin à vent supplante le moulin à eau. On défriche, on creuse, on se sent l’âme de nouveaux colons : c’est l’effervescence totale. Jean GIMPEL1918-1996 et Lynn WHITE1907-1987, fondateurs d’un mouvement de réhabilitation du médiévisme aux USA[76], parlent même d’une « révolution agricole » où « les progrès expliquent l’exubérante vitalité et la joie de vivre » du 12ème siècle durant lequel la population française, malgré les départs en croisade et les guerres, se triplent. « L’enthousiasme pour l’éducation » de cette époque ne passe pas forcément par l’alphabétisation mais par une transmission des sciences orale à une jeunesse fougueuse et solaire. White y situe la naissance de l’idée que le jardin que Dieu a parmi de cultiver doit être soumis au « génie humain ». L’humanisme et l’industrialisation naissante expliquerait « les racines historiques de notre crise écologique » comme il l’explique en 1966.[77] La mise au pas de la Création par la raison chrétienne et l’effervescence du culte marial, du culte à la « Dame », constituent deux vecteurs spirituels à ne pas ignorer dans notre questionnement : sont-ce les règles ou les choix des hommes qui règlent les facteurs historiques ou les causes sont-elles extérieures à l’homme ? Le bel été du 12ème est-il une réponse de l’homme au monde ? En tout cas, comme le chante le poète souabe Meinloh von Sevelingen, l’homme du 12ème met dans sa vie tout ce qu’il est : « herz unde sîne », tout son cœur et ses sens de raison. C’est un âge sensuel[78]. Le romaniste Jean FRAPPIER1900-1974, un des fondateurs de la Société arthurienne internationale, explique que « l’amour est un état d’esprit qui élève l’homme au-dessus de lui-même en dehors de la religion ». Serait-ce donc que l’homme médiéval s’individualise ? Georges Duby parle lui de « milieu fermé ». L’homme médiéval prend conscience de lui-même. C’est une re-naissance.

Las, « l’habitude de vivre »[79], ainsi que la monétisation de ce système féodal et le système même de « l’assurance sur la vie éternelle » crée un « risque ». Ce « risque » rend dépendant et on y cherche son « intérêt ». « Si la Terre suivait la Foi ? » pose contrefactuellement Jean Duché. Mais il ne faut oublier le Surnaturel de cet esprit social. La Sur-Vie est une partie de la Vie et, oui, le Diable existe. On croit aux reliques, aux miracles, aux chutes de pierres ; on croit autant le prêtre que le sorcier sur le « front de l’infini ». L’Antéchrist est là pour persécuter les Chrétiens ; les Chrétiens doivent donc s’organiser contre le Démon et ses serviteurs, les Mauvais chrétiens, les Méchants et les Non-Baptisés.

En Champagne[80], ce fut la corporation des Tisserands, des Drapiers « champenois »[81], des travailleurs à domicile, commerçants et marchands avertis, qui fut la plus « évangélisée », c’est-à-dire convaincue de la bonne parole des Bogomiles, des Bulgares, des « bougres ».

Il y a très peu de littérature sur ces « Tisserands ». Citons Jean Duvernoy pour faire le point sur cette dénomination de « Tisserand » :

"Selon Eckbert, encore, *texerant*, tisserands, est le nom populaire des cathares en France, d'après la pratique du tissage (PL 195, c.14, ab usu texendi). En fait, la première mention du terme se trouve dans le Nord, sous la plume du chroniqueur Baudry, évêque de Noyon-Tournai (+ 1097), à propos de Ramihrd, brûlé à Cambrai en 1077 : *de cette secte, beaucoup demeurent dans certaines villes jusqu'à maintenant. Et vivant du tissage, ils en portent le nom*. (Ed.Le Glay, Chronique d'Arras et de Cambrai, Paris 1834, pp. 356/357; Frédéricq, op. cit., pp. 10/11).

Il est normal que l'exercice d'un métier manuel ait frappé les imaginations. Le mot est repris, toujours lié à une pratique effective, par les milieux cisterciens. Saint Bernard écrit dans son sermont 63 sur le Cantique des Cantiques: *On trouve parmi eux des clercs et des prêtres, abandonnant leurs ouailles et leurs églises, sans tonsure mais avec toute la barbe, parmi des tisserands et des fileuses* Simple allusion à l'activité pour Saint Bernard, le mot est une désignation précise pour son historiographe : * des tisserands, qu'eux appellent Ariens*[82]

« Arien » : le spectre anticatholique, anti-romain et wisigothique n’est donc pas mort. Et si les Ariens existaient encore ? Ce qui est sûr, c’est que le débat sur la nature de Jésus et l’autorité de l’Église catholique ne s’est pas terminé dans les conciles : il est vivant dans la population. Autre preuve : les mouvements de réforme de la vie monacale. Les réformes clunisiennes, cisterciennes, de Prémontré… toutes tendent vers un retour à la foi, à l’obéissance, à la règle, à l’extinction du temporel pour atteindre le spirituel. Et ceci n’est pas juste lubies encrassant l’esprit des cénobites : c’est une manifestation de l’esprit social chrétien qui ne veut pas reconnaître comme une fin en soi d’être sous l’autorité d’une institution temporelle mais qui tend à un vivre ensemble plus spirituel.

Les « Tisserands » (les « Cathares champenois ») ne tiendront pas longtemps. Déjà en 1148, le Concile de Reims condamne « à être marqué au fer rouge » tout humain considéré comme hérétique. Si ces plaies se résorbent, il sera pardonné. Cette ordalie, ce jugement monstrueux basé sur le miraculeux et le merveilleux, a dû entraîner moult procès, jugements et applications de peine, on peut considérer cependant qu’un certains nombres de « Cathares » furent traités sommairement en bandits et assassinés. On ordonne aussi de frapper d’anathèmes ceux qui hébergeraient et commerceraient avec des hérétiques.

Comme l’explique très bien Jean-Louis Biget dans son article dans L’Histoire « Fils du diable ! », il faut bien comprendre que, bien que le miracle privé et souvent anonyme soit monnaie courante chez les tailleurs de pierre, les voyageurs et forains, beaucoup de ces accusations sont inventées, imaginaires, et « assurément, les clercs croient à ce qu’ils disent ». Dans son article « La Fuite et l’errance », Julien THERY-ASTRUC, chercheur en criminologie médiévale, explique bien que si dans les registres des condamnateurs on appelle un condamné « évêque des hérétiques », ceci est une désignation influencée par la volonté du condamnateur de condamner, de persécuter ce qu’il juge condamnable car mettant en danger la mainmise de l’Église dans un territoire. Cependant, cela ne veut pas dire que le condamné n’est pas condamnable, tout au moins dans le sens de l’Église. Julien Théry-Astruc cependant ce base uniquement sur les sources qu’il a consultées. Mais, en manière de contrefait, que faire des sources qu’il n’a pas consultées ? Ou de celles qui ne sont plus, ou pas, consultables ? De même, la langue des persécuteurs est aussi une langue certes judiciaire mais avant tout aussi spirituelle : l’Église est garante de la volonté de Dieu dans la Création universelle, ceci est un postulat qui est au centre du débat sur l’existence de partis concurrents de l’Église. Julien Théry-Astruc a raison de préciser que, pour les condamnateurs, être « cathare » ou « partisan de l’empereur », ou même « arien », cela revient au même dans les termes de la justice ecclésiastique : ceci est condamnable car remettant en cause l’institution qui s’institue elle-même comme sommet de la hiérarchie politique et spirituelle. Et justice terrestre et spirituelle se fondent en une seule ligne de défense : lutter contre tout élément remettant en cause la volonté de Dieu qui est unitariste, donc c’est lutter contre l’ennemi de Dieu, le Diable.

Car l’Église croit vraiment au Diable, ce n’est pas qu’une invention issue de la bêtise mais bien réfléchie et héritière de millénaires de croyance, c’est un symbole, mais le symbole d’une réalité spirituelle. Dans le domaine spirituel, il y a des réalités très certainement invisibles aux sens, au corps sacré, mais à l’âme, qui grâce à l’abstinence se dévoilent et pénètrent cette deuxième partie de l’être humain dans la pensée néoplatonicienne et chrétienne. Il est anticlérical et complètement absurde de dérouler tout le raisonnement chrétien de façon plate et rationaliste : le Mystère a une place énorme dans l’acte de croire. Jean-Louis Biget avance que les clercs veulent tout d’abord « vulgariser […] mobiliser les foules contre ces-derniers » : serait-ce donc que le peuple soit aussi ancré dans la bêtise et que le Clergé les ait ainsi manipulés sans aucun lien spirituel ? Chercher à convaincre en utilisant les termes des autres, cela est une technique bien connue, cependant prétendre que dans la « bataille pour la chrétienté » comme le dit Mickael PEGG dans A Most Holy War en 2008, le peuple soit resté passif et n’est agi que sur ordre des prêtres et des seigneurs, c’est prétendre que ce peuple ait été en servitude totale, incapable de réaction, complètement livré à la bêtise la plus basique. Ceci est intellectualiste et s’inscrit en faux du mouvement cathare : ce n’est pas un mouvement sociologique, mais bien un mouvement mobilisant le peuple entier et non seulement selon le schéma classique et intellectuel d’Adalbéron.

En fait, le peuple s’est fait rebelle : et pour pouvoir se rebeller, il faut connaître les causes de l’acte de se rebeller et non point être passif. Jacques CHIFFOLEAU dans l’article « Les vaudois du bord du Rhône » déclare : « Le problème principal n’est pas ici un problème théologique ou dogmatique, c’est un problème d’obéissance. » Mais l’obéissance fait justement partie du dogme, c’est un point philosophique et cultuel, religieux en fait, essentiel de l’esprit chrétien : il faut obéir à Dieu. Et c’est justement ce point qui est à l’œuvre spirituellement. Si ce n’était juste question que d’obéissance temporelle, les choses ne se seraient contrefactuellement pas passé ainsi : mais Chiffoleau a raison de dire que « les frontières de l’hérésie sont alors pour tous très labiles ». Le phénomène n’est de plus pas uniquement citadin mais aussi rural et ne concerne pas que les intellectuels. Tous étaient Chrétiens donc versés dans la religion, capable de réfléchir ou de discuter ensemble, de se rebeller donc spirituellement, et le fait que des diacres occitans, des serviteurs de l’Église donc, soient devenus partisans d’un retour à l’Évangile de Jean et d’un retour à la vraie communauté de vie chrétienne dépasse toute cause uniquement géopolitique. Ce phénomène s’inscrit dans la vie du peuple. Et les prêcheurs « libres d’esprit » ou « d’esprit libre » fleurissent : en 1134 à Arles, dans le Comté de Toulouse, on brûle un certain Pierre de Bruÿs, un curé originaire des Alpes qui se fait prêcheur itinérant. En 1135, le concile de Pise condamne Henri du Mans, un moine qui rencontra Pierre dans le Languedoc. En fait, dans le Languedoc se retrouvent les pourchassés, les exilés, c’est une terre d’asile.

David ZBIRAL explique aussi le terme de « dualisme agraire »[83]. En effet, dès le début du 11ème siècle, on commence à juger des paysans comme des « hérétiques manichéens ». Zbiral explique que le dualisme manichéen qui fait du Mal le principe créateur du Monde n’a rien à voir avec ce dualisme « concret ». Pour les « dualistes agraires », le Dieu bon a créé le Monde. Mais un « Dieu du Mal » a mis sa main à la pâte et a créé les maladies, les bêtes sauvages, les disettes et les catastrophes. Et donc aussi les guerres, les mauvais clercs et les faux impôts. Au 13ème siècle, l’un de ces dualistes agraires occitans se réfère même à la Bible dans son procès et cite Moïse dans le Deutéronome 10, 17-22 :

« Car l'Eternel, votre Dieu, est le Dieu des dieux, le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand, fort et terrible, qui ne fait point acception des personnes et qui ne reçoit point de présent, 18 qui fait droit à l'orphelin et à la veuve, qui aime l'étranger et lui donne de la nourriture et des vêtements. 19 Vous aimerez l'étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte. 20 Tu craindras l'Eternel, ton Dieu, tu le serviras, tu t'attacheras à lui, et tu jureras par son nom. 21 Il est ta gloire, il est ton Dieu: c'est lui qui a fait au milieu de toi ces choses grandes et terribles que tes yeux ont vues. 22 Tes pères descendirent en Egypte au nombre de soixante-dix personnes; et maintenant l'Eternel, ton Dieu, a fait de toi une multitude pareille aux étoiles des cieux. »

L’esprit social paysan chrétien est une force à ne pas ignorer dans le Languedoc médiéval durant la période « cathare ».

E.2/ La situation dans le Languedoc

Le fait que le « catharisme » eut plus de facilité à s’inscrire dans le comté de Toulouse s’explique en plusieurs points :

- Les territoires occitans forment une enclave géographique, un territoire de vallées, de petits domaines à la féodalité locale forte ce qui permet aux seigneurs et seigneuresses locales de rester dans l’acte du vivre ensemble de façon plus concrète que les courtisans capétiens. L’esprit de cor est davantage un esprit de corps qu’un esprit de courtisanerie. Comme le rappelle Michel ADROHER, spécialiste de littérature occitane, la région occitano-catalane est aussi une région de conflits : avec les Sarrasins[84], entre comtes, entre autorités religieuses. Ceci crée un manque de repère évident pour le peuple : la spiritualité apaise les souffrances terrestres tout comme elle relie les cœurs et les âmes. Qu’un comte soit mécène d’un trobar, ceci prouve un intérêt certes pour le prestige mais avant tout un intérêt spirituel. Le Moyen-âge est un âge hautement spirituel et la région occitane est le berceau d’un état d’esprit bien territorialisé.

- Les notables locaux sont éduqués dans une plus grande tolérance, les seigneurs et les grands bourgeois étant liés par la cérémonie du « paratge »[85], l’action de rendre égale un lien entre un dirigeant et ses administrés. Ainsi « comte » et « vicomte » se font miroir de leur communauté et se rendent service en égaux devant Dieu. La solidarité est plus grande et les liens vassaliques sont moins basés sur la concurrence que sur le sens de ce lien de « paratge ». Joan de Cantalausa dans son Diccionari General Occitan a partir dels parlars lengadocians de 2002 rapproche ce terme du latin « paragium », le fief, et en fait aussi un synonyme de l’occitan « drudaria », noblesse, honneur.

- La règle de primogéniture romaine et celle de la division germanique de l’héritage n’ont pas cours dans la majeure partie de l’Occitanie mais bien celle du choix de l’héritier. Le fils choisi hérite donc de tout ce que le père possède, y compris ses péchés. Mais aussi les avantages fiscaux : relief (droits de succession payés par les paysans), aide (droits de foi), taille (impôts taillés sur un bâton témoin), dîme de l’Église (10%), dîme de la Croisade (re-10%)[86] , banalités (taxes sur les usages communautaires) et autres droits locaux. L’héritier hérite de la globalité des terres soumises à l’impôts, les terres censives, qui sont indivisibles et protégées[87].

- Les Occitans sont en première ligne du front avec les Musulmans des Espagnes, et c’est régulièrement que les pirates sarrasins font des percées jusque dans les terres intérieures. Cela n’empêche pas les contacts avec les marchands sarrasins et juifs, donc aussi l’échange verbal, l’observation, le mépris, le rapprochement.

- L’Occitanie fut la terre des Wisigoths qui en dernier se convertirent de l’Arianisme au Catholicisme (concile d’Albi de 507) et les traces des religions non-chrétiennes restent fortes dans le « folklore », certains souvenirs des cultes anciens ayant été adaptés au christianisme, d’autres étaient condamnés comme « superstition ».

- Les diacres, les représentants spirituels locaux, ont davantage d’influence que dans le Nord où la puissance cathédrale et épiscopale pèse lourdement dans la balance économique. La vie quotidienne des vallées encaissées du piémont pyrénéen est donc plus communautaire et plus solidaire. On retrouve ici des principes qui prévalurent chez les peuples pré-indoeuropéens, puis celtes et enfin dans les premières communautés chrétiennes gallo-romaines et germaines.

- L’Occitanie est un chemin de traverse vers l’Espagne, les « jacquets », chemins vers Saint Jacques de Compostelle, la sillonne (le Guide du Pèlerin de Saint Jacques du Poitevin Aimeri Picaud date du 12ème siècle et éclaire grandement sur ce phénomène). Cela engendre des flux de population énormes et incontrôlables.

E.3/ Réaction et escalade vers la dissidence

Les autorités spirituelles ne tardent pas à réagir quand les Cisterciens basés en Occitanie préviennent les légats pontificaux de la dissidence de certains diacres, de rassemblements non contrôlés, de création de communautés de travail non monacales mais très évangélistes. Et alors que ces tentatives de déstabiliser l’Ordre de Prémontré commencent à aboutir, Eckbert de Schönau se rapproche du Pape Alexandre III avec qui il partage sa haine pour Frédéric Barberousse, lui qui n’hésite pas à se considérer comme le vrai maître de l’Europe à tel point qu’il renoue des liens avec Byzance. Eckbert continue à batailler pour la centralisation bénédictino-papale : c’est pour cela qu’il combat les réformateurs avec tant d’insistance.

En 1163 , le pape Alexandre III convoque un concile à Tours. La plus haute autorité de l’Église donc entame une procédure théologique et temporelle. Les « hérésies » locales commencent à s’organiser. Il faut réagir et le meilleur vecteur est d’utiliser les monastères, un vrai réseau de pouvoir parallèle au spirituel et au séculier.

En réponse au concile monacho-papiste, les évêques organisent un colloque en 1165 près d’Albi, dans le comté de Toulouse, le plus concerné par la « réforme cathare ». Les évêques considérés comme « réformateurs » et les « ultras » se rassemblent pour tenter de clarifier les choses. Les grands seigneurs du Sud y étaient représentés, le comte de Toulouse Raymond V par sa femme Constance, sœur du roi Louis VII ; de nombreux évêques du Sud et du Nord firent le déplacement. La question posée fut : doit-on confirmer les condamnations des réformateurs, ceux qui se nomment « Bons hommes » ou bien est-ce que leur cause est recevable ? Pour certains, il faudrait exterminer la vermine avant qu’elle ne se répande. Pour d’autres, il faudrait prêcher et les reconvertir, oui les réintégrer et ne pas ignorer leurs demandes. C’est ainsi que beaucoup repartirent, fâchés de leurs collègues, principalement de ceux du comté de Toulouse, qu’ils nommèrent « Albigeois ». C’est donc de la part de mauvais perdants d’un débat spirituel que commença la guerre contre le mouvement spirituel cathare.

C’est ainsi que, pendant qu’à Vézelay en Bourgogne on assassine des Tisserands, se tient en 1167 un concile très spécial en Occitanie, entre Aragon et Royaume de France : à Saint Félix de Caraman en Lauragais, entre Foix et Toulouse, se rassemblent les évêques réformateurs sous la présidence de Nikita de Bulgarie, pape bogomile de Constantinople. Le schisme, les guerres, les mensonges : tout cela est dû au pouvoir central qui doit être combattu. La Charte de Niquinta fonde une nouvelle communauté missionnaire basée sur la foi paulicienne adaptée aux Chrétiens locaux : la « religion cathare » est née.

La « Charte » se divise en deux parties :

- la première relate les résultats du Concile de Saint-Félix et retranscrit ce qu’a prêché Nicétas, elle est de valeur authentique

- la deuxième partie est plus juridique et donc postérieure au Concile

Voici une traduction mêlée de celles de Jean Duvernoy et Monique Zerner de la première partie[88] :

"En 1167 de l’Incarnation du Seigneur, au mois de mai, en ces jours-là l’Église de Toulouse amena le Pape (ou le Père) Nicétas au château de Saint-Félix, et une grande multitude d’hommes et de femmes de l’Église de Toulouse et des autres Églises voisines s’y réunit pour recevoir le consolament que Monseigneur le Pape Nicétas se mit à conférer.

Ensuite Robert d’Epernon, évêque de l’Église des Français/Francigènes vint avec son conseil. Marc de Lombardie vint de même avec son conseil. Sicard Cellerier évêque de l’Eglise d’Albi/d’Aranais, vint avec son conseil. Bernard Cathala/le Catalan vint avec le conseil de l’Église de Carcassonne/Carcassès, et le conseil de l’Église d’Agen fut là.

Tous réunis de façon innombrable, les hommes de l’Église de Toulouse voulurent avoir un évêque, et élirent Bernard Raimond. De même Bernard Cathala et le conseil de l’Église de Carcassonne, requis et invités par l’Église de Toulouse, et de l’avis, la volonté et la décision de Monseigneur Sicard Cellerier, élirent Guiraud Mercier. Les hommes d’Agenais élirent Raimond de Casals.

Puis Robert d’Epernon reçut le consolamentum et l’ordination d’évêque de Monseigneur le Pape Nicétas pour qu’il soit évêque des Français. De même Sicard Cellerier reçut le consolamentum et l’ordination d’évêque pour qu’il soit évêque d’Albi. De même Marc reçut le consolamentum et l’ordination d’évêque pour être évêque de l’Église de Lombardie. De même Bernard Raimond reçut le consolamentum et l’ordination d’évêque pour être évêque de l’Église de Toulouse. De même Guiraud Mercier reçut le consolamentum et l’ordination d’évêque pour être évêque de l’Église de Carcassonne. De même Raimon de Casals reçut le consolamentum et l’ordination d’évêque pour être évêque d’Agen."

Après quoi le pape Nicétas dit à l’Église de Toulouse : "Vous m’avez dit de vous dire si les coutumes des Églises primitives étaient légères ou rigoureuses. Je vous dirai que les sept Églises d’Asie ont été séparées et délimitées entre elles, et aucune d’elles ne faisait quoi que ce soit contre les droits de l’autre. Et les Églises de Romanie, de Dragovitie, de Mélenguie, de Bulgarie et de Dalmatie sont séparées et délimitées, et aucune ne fait quoi que ce soit contre les droits de l’autre. Et ainsi elles ont la paix entre elles : faites de même" .

Six évêques seront « consolés » dans leur malheur par Nicétas : Robert, évêque d’Épernon en Champagne, Sicard le Cellerier, évêque d’Albi (territoire des Trencavel), Marc, évêque de Lombardie (nord de l’Italie et actuelle Suisse), Bernard-Raymond, évêque de Toulouse, Guiraud, évêque de Carcassonne (territoire des Trencavel) et Raymond, évêque d’Agen (territoire de Toulouse). Cela reforme ainsi avec Nicétas comme évêque de Rome et de Bulgarie les « Sept Églises » comme il est écrit dans l’Apocalypse de Saint Jean (1, 11).

Dès lors, les « Cathares » se constituent en église, c’est-à-dire en assemblée (ecclesia), constitutive et constituée par des membres mis sous l’autorité d’évêques, exactement comme l’église catholique dont le dirigeant est aussi évêque (de Rome). Aussi bien en Occitanie qu’en Champgne, des évêchés parallèles aux catholiques sont fondés et seront tout de suite considérer comme hérétiques, tout d’abord pour leur caractère séditieux et par intérêt. Les deux cartes ci-dessous présentent les évêchés en Europe.

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Parallèlement, les « Pauvres de Lyon », constitués en église en 1170 (un an après les Cathares), sont excommuniés, jugés hérétiques et condamnés à être livrés au bras séculier lors des Conciles de Latran en 1179, Vérone en 1184 et aussi celui de 1215 au Latran. Pierre Valdès, leur meneur, a traduit la « Bible » en occitan et s’est rendu compte de l’abîme de sécularisation dans lequel l’archevêque de Lyon, le « Primat des Gaules » depuis 1098, est tombé. Valdès, qui aurait connu ce Pierre de Bruÿs brûlé à Arles en 1134, établit une doctrine évangélique claire :

- il faut vivre pauvre comme le Christ

- les clercs n’ont aucun droit particulier à juger les âmes, c’est Dieu qui est seul président du Jugement Dernier

- la messe n’est utile que le jeudi, jour de la Cène, dernière assemblée du Christ et non des hommes

- tout serment est un blasphème car un seul serment prévaut : celui de servir Dieu ; toute dette est donc factice (ceci est bon pour les commerçants endettés)

- la matière est une souillure et il n’y a pas de réconciliation de l’âme avec Dieu en dehors de la rédemption

Il s’exile et meurt vers 1218 on se sait où. Mais une statue le représente au-dessus du mémorial de Martin Luther1483-1546 à Worms, auprès donc de Martin l’Évangéliste.

Certains « Vaudois » (du nom de Valdès) réintégreront le Catholicisme, surtout par le biais des Dominicains[89] et des Franciscains[90] nouvellement créés, mais malgré la disparation de Valdès, ils vont continuer à œuvrer, à prêcher[91], à refuser de prêter allégeance au Pape, de croire au purgatoire (non biblique donc mais de tradition romaine), de louer les saints, d’accumuler les biens matériels.

Encore aujourd’hui existe en Lombardie une Chiesa Valdese, ralliée au mouvement calviniste et dont nombres de ses membres parlent encore français et ont financé en 1535 la Bible d’Olivétan. Beaucoup de Vaudois lombards furent massacrés dans une des dernières croisades en 1488. Cela explique aussi la présence de l’évêque des Lombards au concile de 1167.

Beaucoup de Vaudois se sont répandus aussi dans le Sud-Ouest, notamment dans le Lubéron. Un texte du 14ème siècle en alexandrins, La Nobla leiçon, atteste de la perpétuation de la pratique vaudoise en Occitanie. Beaucoup de Catholiques les considérèrent alors comme des Cathares. Mais les Vaudois étaient bien plus proches des Catholiques que des Cathares.

Entre 1240 et 1250 a lieu une « disputatio », une discussion par écrits interposés entre les moines / les intellectuels lombards (nord-italiens impériaux) Iohannem de Pergamo, souvent appelé Jean de Lugio/Luzio (une rivière près de Bergame), et Raynarius de Piacenza (Plaisance, non loin de Bergame), qui signe Rainier Sacconi, dont l’œuvre « Summa catharsis » a été la base des recherches universitaires sur le catharisme depuis 1250. Iohannem et Raynarius sont deux dualistes. L’un publie en 1240 un Liber de duobus principiis, une thèse intellectualiste présentant le dualisme « cathare » sur la base du droit romain et de la tradition catholique. L’autre, évêque cathare manifeste[92], veut se racheter envers ses « maîtres » et publie sa somme théologique universitaire contre le dualisme et se fait même inquisiteur.

Ce qu’il y a à retenir de cette dispute : le monde intellectuel de l’époque ne cherche pas à ignorer le dualisme dans une frénésie fanatique inquisitoriale. On cherche à réfuter par des arguments théologiques, et c’est le manque d’arguments chez les Catholiques qui les poussent à tomber dans l’insulte et la condamnation. Les Catholiques disent : c’est le Diable qui utilise la Raison pour nous pousser dans l’abîme. Les « Non-conformistes » déclarent : la Raison permet de comprendre la Bible. Le débat enclenché par Saint Augustin dans ses confessions et qui divise l’Église jusqu’à Luther est bien un point central de cette « réforme cathare ».[93]

« Va et reconstruis ma maison car ma maison s’écroule » aurait annoncé Dieu à Saint François d’Assise car le but est bien de se reconstruire une maison de vie commune à tous dans un esprit de communion de la raison et du corps. Mais comment allier vie organisée et évangélisme ?

F/ Les principes du catharisme

Saint Paul de Tarse (Saül) attestait lui-même que la foi en Dieu peut s’interpréter de deux façons :

- d’après l’Ancien Testament, Dieu exige des hommes qu’il se conforme à sa Loi.

- d’après les Évangiles, Dieu est détaché du monde et c’est l’homme qui doit faire le chemin vers la rédemption en imitant le Christ.

L’Homme est donc d’une part un animal qui vit selon ses passions et qui doit être confronté aux lois pour pouvoir vivre en Dieu, d’autre part l’Homme est une créature logique, douée de l’Esprit, capable de renoncer librement à la chair, car il est d’essence divine et enfant de Dieu, absent cependant de la Création qui ne peut donner la grâce mais peut, par ses anges, révélés comment l’atteindre.

Il résulte de ce dualisme une interprétation du monde totalement différente.

Pour les « Cathares », l’Ancien Testament est donc l’œuvre d’un démiurge qui n’est pas le Dieu bon du Nouveau Testament qui lui est le Vrai Créateur. Il existe donc bien un monde matériel, corrompu par un faux Dieu maléfique, dont la base est la mort de l’âme dans la chair, et il existe un monde spirituel dont le principe est la rédemption de l’âme déchue du Paradis céleste. Mais les deux sont liés et coexistent en Dieu. Le Bien et le Mal sont deux principes constamment en guerre et certaines des œuvres du Bien, des anges, churent du Paradis, se laissant tenter par le Mal et se retrouvant prisonnier de la chair, la création corrompue par le Mal. Elle peut cependant être délivrée par le Baptême, la reconnaissance du Christ et l’acceptation du chemin de croix permettant de délivrer son âme. Les « Cathares » nommèrent cette cérémonie le « Consolament », car Dieu, par l’intercession de ses fidèles et non de quelques saints, console ses anges déchus et leur ouvre le Paradis. Ci-contre, un Consolament reconstitué durant lequel on déclare : « Tu dois comprendre pourquoi tu viens ici ».

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Le « Consolament » est le seul sacrement cathare, l’accès au salut par apposition des mains sur la tête, partie divine du corps, et de l’évangile de Saint-Jean, seule texte biblique reconnu comme vrai parmi toutes les paroles du Christ. Il est accordé après deux ans de noviciat. Le « consolé » revêt dès lors un habit noir.

Car Jésus lui-même a une place ambivalente chez les Cathares. En effet, son message relayé par les témoins apôtres prône un retour au Dieu bon et lui-même serait un ange du Dieu des « bons », mais il a fait cela en étant « incarné » donc dans le principe du Mal. Un certain nombre de « Cathares » considéra donc que le message du Christ était faussé par la chair, d’autres non : ils étaient divisés.

Avant le concile de 1167, on dénombre près de 80 assemblées cathares en France, toutes indépendantes et ne reconnaissantaucune autre autorité que celle de ses membres, souvent un village ou une communauté entière, comme dans le Nord la corporation des Tisserands. Cela déplait fortement à l’institution Église, très hiérarchisée. La carte suivante montre l’organisation cathare occitane après 1167.

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Reconnaissant l’égalité des sexes, c’était un diacre ou une prieure qui dirigeait la communauté, on peut comparer cela avec le rôle d’imam chez les musulmans. L’évêque, bien souvent un homme quand même, est assisté d’un « fils majeur », lui-même secondé par un « fils mineur » qui lui succédera (ou de filles). La transmission et la pérennisation des liens communautaires se trouvaient ainsi assurées. On retrouve ici un schéma quasi monacal, proche des « églises » chrétiennes antérieures au concile de Nicée de 325.

Les Cathares respectaient avant tout une chose : la Vie, puisque bien que la chair soit issu du principe du Mal, l’essence de la Vie est un principe du premier vrai Créateur. De ce fait, le corps comme palier de fécondation ne doit pas être souillé et un régime alimentaire stricte, parfois végétarien s’impose. Certains, considérés comme « Parfaits » dans leur foi, allèrent jusqu’à un ascétisme proche de l’ebio de Saint Thomas, l’« endura », endurant les privations jusqu’à frôler la mort, en se privant de nourriture mais davantage en travaillant très dur. Car les communautés se réunissaient certes en église mais en premier lieu en « maison de travail ».

Si on pouvait raccourcir la Vie et donc accéder au plus vite au Salut en réduisant son espérance de vie, faire des enfants restait un impératif biblique. Les relations sexuelles étant considérées comme impures, l’acte de chair fut uniquement réservé à la procréation, toute notion de plaisir et de joy d’amor étant reléguée au principe du Mal. Les « Parfaits » cathares n’allaient jamais sans leur partenaire de même sexe, l’un surveillant l’autre constamment. Ce fut un argument pour les prédicateurs chrétiens : tout comme il le fut pour condamner les Templiers, eux-aussi prétendument homosexuels, et même si ils auraient pu l’être, l’homosexualité, le plaisir charnel sans procréation, était considérée comme un péché.

Il était interdit de tuer, mais pas de se défendre passivement. Les Cathares préférèrent donc se cloitrer dans des forteresses vertigineuses que de prendre le pouvoir politique, alors même qu’ils étaient soutenus par les plus grands seigneurs occitans.

L’unique prière des Cathares était le Pater Noster, tout autre dogme, tradition et sacrement romain furent rejetés, l’Église étant considérée comme une œuvre du Mal puisque séculaire. Il n’y a pas non plus de lieux consacrés, une simple étable toute chrétienne peut servir de lieu de rassemblement.

Concernant la Croix occitane, on l’attribue faussement aux Cathares. En effet, ceci refuse le culte de la croix, puisque la crucifixion n’est pas un élément concernant Dieu. Cependant, cette croix était l’emblème héraldique des comtes de Toulouse, dont les hommes se sont battus contre les envahisseurs français, et donc pour le maintien d’une église occitane autonome. Aujourd’hui, on perçoit les Cathares comme fondateurs d’un mouvement d’indépendance occitane. Car la mouvement « cathare » fut bien malgré lui politique.

II/ Chronologie de la prise du Languedoc

La chronologie suivante synthétise comment les « Nordistes » s’emparèrent du Languedoc sans volonté de détails. Les faits marquants concernant les Cathares seront quant à eux plus approfondis[94].

En 507, Clovis, le roi chrétien nicéen des Francs, bat les Wisigoths ariens, qui ont terrassé les romains de cette « Province Narbonnaise ». On signe la paix à Albi. Officiellement, l’arianisme est banni de la terre des Francs et l’antique Aquitania, la région du peuple proto-indoeuropéen des Ausciniens, devient une vice-royauté franque de langue romano-gotique. Par la suite, la dynastie de Clovis s’empare de toute l’Europe occidentale exceptés la Bretagne (les Celtes exilés de Britannia pour fuir les envahisseurs germains), la Lombardie (l’Italie) et l’Ibérie wisigothique.

S’ensuit alors la lutte contre l’envahisseur arabe qui a profité de la faiblesse des Goths pour prendre l’Ibérie et la Sicile. Odo d’Aquitaine (681-735), vice-roi de « Neustrasie », le Royaume de l’Ouest, de la Francie occidentale, n’arrive plus à contenir les Maures qui s’emparent de Nîmes et de Carcassonne. Charles Martel, le « majorum » franc, le fait accuser de trahison. Grâce à sa victoire à Poitiers en 732 sur les Sarrasins, il peut destituer le vice-roi et s’emparer de l’antique Septimanie jusqu’en Vasconie (le pays Basque et la Navarre). Charles crée un duché d’Aquitaine, rassemblant tous les territoires du Sud-ouest.

Son fils Pépin le Bref s’empare de la couronne franque et déclare en 754 dans son « palas » de Quierzy (aujourd’hui un village entre Noyon et Chauny, mais alors palais préféré du nouveau roi) que les Francs protègeront toujours les « territoires de l’Église hérités de Constantin le Grand » et devient « roi par la grâce de Dieu » ainsi que « bras armé de Rome ».

Son fils Karl, dit Charlemagne, Charles le Grand, applique à la lettre ce terme de « bras armé ». En Occitanie, il fait massacrer tous ceux qui refusent de se convertir au christianisme, Vascons/Basques comme Maures. Il destitue le duc d’Aquitaine et fait sacrer son fils Louis « roi d’Aquitaine ». En 778, Charles est obligé d’intervenir car les Vascons/Basques se révoltent : c’est la bataille de Roncevaux et les premiers actes de propagande autour du « bon Breton », Roland, dont la légende de « très chrétien occis par les Sarrasins » se répand aussitôt. On constitue donc une campagne, en fait une croisade, contre les Maures ibériques qui se soldent par un échec cuisant. En revanche, en 774, Charles soumet l’Italie tenue par le peuple germain des Lombards, en majorité encore Ariens ou Nordiques. C’est donc là aussi une croisade spirituelle autant que temporelle : Charles se veut le Champion, le Paladin de Jésus. En 800, le Pape Léon le fait sacrer Empereur à Rome : c’est le renouveau de l’Empire romain, cette fois-ci le « Saint » Empire Romain.

Mais Charles se comporte depuis bien longtemps comme le maître de l’Europe : il s’empare des marches germaniques, fait assassiner les rois bavarois et avars, il complote contre l’Empereur de Byzance et instaure sa propre « renaissance » culturelle qui passe aussi par une réforme militaire en instaurant une nouvelle classe sociale plaquée sur celle des « equites » romain : la chevalerie. Mais les charges n’étant pas encore fixes, on ne peut pas encore parler de féodalité qui repose bien sur l’hérédité des charges qui s’automatisera néanmoins.

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Dans toute l’Europe, il fait abattre les arbres et les bosquets sacrés celtes et nordiques, dans une optique de défrichage spirituelle. Alors qu’en 723, le moine irlandais Boniface avait fait abattre le « Chêne de Thor », Charles fait brûler « Irminsul », l’arbre-totem du peuple saxon qui se révolte : de 772 à 804, Charles fait massacrer plus de 30.000 réfractaires au baptême.

Certains se réfugient auprès des Danois, ceux qu’on appelle les « vikings »[95].

Et commencent les raids contre les abbayes isolés, les monastères pas encore fortifiés, les ports non gardés. Les actes de vengeance sont de plus en plus fréquents : la peur se distille dans les peuples chrétiens qui ont oublié avoir été germains.

Charles se veut « romain » et parle pourtant une sorte de langue de transition, une koinè germano-latine qui donnera le français ancien.

Cependant, la société franque romanisée garde ses lois et ses coutumes : l’héritage de Charlemagne, roi des Francs et des Lombards, Empereur des Romains, est divisé entre ses fils comme le veut la coutume, en trois donc lors du contrat de Verdun en 843. Comme on le voit sur la carte ci-contre, l’Occitanie est rattachée au royaume de l’empereur Charles le Chauve qui est aussitôt envahi par les Armoricains. Lors du traité de Ribemont (non loin de Saint-Quentin dans l’Aisne) en 880, la partie centrale dite Lotharingie est repartagée entre la « Francie » et la « Germanie », la Provence et la Lombardie échoient aussi aux Germains, tandis que l’Église garde ses terres.

La querelle est donc très ancienne entre ces « Francs » et ces « Germains », qui vient du romain « germanus », « frère ». Frères ennemis donc.

En 896, Arnulf de Carinthie, roi de Teutonie, le « rex Teutonicum » se fait sacrer roi des Romains, « rex Romanorum » et prétend au titre de « Imperator ». Les Francs sont relégués au rang de roi, mais ces rois sont « fainéants », leurs faits sont néants et les seigneurs assermentés en profitent.

Le comte de Barcelone, à qui l’on donne la gouvernance de la marche du Sud-Ouest dans la lutte contre les Maures, ne renouvelle donc pas ses vœux de fidélité et depuis longtemps la charge est devenue affaire de famille : La féodalité s’impose par en bas en fait.

En 909, alors qu’il fonde en Bourgogne franque l’abbaye réformatrice de Cluny sur le modèle de celle d’Aurillac, Guillaume « le Pieux », le Duc franc d’Auvergne et du Limousin, devient Duc d’Aquitaine, abolissant la vice-royauté. Il devient ainsi maître de tout le sud : tout d’abord d’Auvergne et du Limousin donc, puis il épouse l’héritière de la « Provence » germanique (la rive gauche du Rhône), de la « Gothie » (Septimanie, Languedoc) et de la Bourgogne (un mariage trois en un donc), avant de s’emparer de l’Aquitaine puis de Lyon (l’ancienne capitale des Gaules devenue germanique).

Le roi des Francs Charles le Simple lui accorde l’hérédité de ses charges de « princeps » du Sud du royaume : et il est imité par tous les autres seigneurs, sans que celui soit encore légalisé. Or, et voilà bien le problème du féodalisme, Guillaume n’a pas d’héritier. Son cousin Ebalus Mancer (Ebles le Bâtard) est désigné comme héritier. C’est un ami du roi franc, il l’a accompagné dans la bataille contre les « Normands » et a assisté au Traité de Saint Clair sur Epte en 911, faisant de ces pillards nord-germains des vassaux romanisés. Mais Ebles est faible et ne tarde pas à tomber sous la coupe des féodaux : Raymond III de Toulouse s’empare de l’Aquitaine, prête hommage au nouveau roi Raoul de Bourgogne qui lui accorde aussi l’Auvergne et la Gothie. Mais Raymond ne maintient pas son pouvoir auprès du roi et Aquitaine, Gothie et Gasconie sont séparées.

Dans le Nord, la politique des mariages entrecroisés fait que n’importe qui peut se prétendre cousin du roi et prétendre à la couronne.

Ce que fera Hughes, le duc des Francs (des Francs de la Francie centrale, autour de Paris)[96] qui se prétend cousin du roi Louis, sans enfant. Il est élu à Senlis par les autres « cousins », jaloux cependant. Hugues se fait sacré « rex Francorum », le roi des Francs, des hommes libres, cette identité se créant par opposition aux Impériaux. Sa femme, Adèle du Poitou, devient reine de France et Hugues se croit maître de la « France » entière.

À Laon[97], on complote : on voudrait bien que l’Empereur se rende maître de la Francie afin de favoriser l’Église.

Adalbéron y est évêque. C’est un moine lorrain, ami de Charles de Lorraine, ce « cousin » ennemi d’Hugues et « cousin » ami de l’Empereur Otton III, dont le précepteur, le moine Gerbert d’Aurillac, est devenu secrétaire d’Adalbéron. Celui-ci veut devenir évêque de Reims, ce que lui refuse Hugues. Alors, on veut piéger Hugues mais l’entreprise est éventée et Adalbéron finit en prison. Hugues s’attache le service de Gerbert.

En 987 cependant, Hugues reçoit une lettre du comte Barcelone et du Rouergue (Aveyron), Borell II, censé être son vassal. Celui-ci s’est marié à l’héritière du comté de Toulouse et contrôle donc un vaste ensemble catalan-occitan à la marche frontière avec les Maures. Le comté de Barcelone rayonne de mille feux car il regorge des trésors wisigotiques et mozarabes. L’héritage d’Isidore de Séville550-636, « le dernier maître de l’ancien monde », celui qui convertit les Goths au christianisme nicéen, est tenace. Borell lui-même est un « prince » savant. Il rend souvent visite aux moines. Lors de la visite de l’abbaye d’Aurillac (dans l’Auvergne toulousaine), alors encore puissante, il rencontre le très savant Gerbert qui étudie les manuscrits wisigothiques/mozarabes partagés par les moines catalans. Borell part en pèlerinage à Rome avec Gerbert. Là, ils rencontrent l’Empereur et c’est ainsi que notre Gerbert devient précepteur du futur Otton III.

En 985, Barcelone est pillée. Apprenant la destitution de Louis V par Hugues Capet, Borell écrit donc à son nouveau protecteur qu’il doit régler ses affaires dans le Nord pour venir l’aider contre les vrais ennemis. Hugues, sur les conseils de Gerbert et en souvenir de l’amitié qui le lie à Borell qu’il sait profondément chrétien, y consent et libère Adalbéron de ses geôles car c’est le seul qui saura convaincre le Pape de bénir son entreprise. Il le fait ordonner évêque de Reims et fait sacrer son fils Robert. Hugues rend sa couronne héritable, et donne ce « privilège » à ceux qui lui sont fidèles, certaines charges ecclésiastiques s’héritant aussi comme les charges laïques : c’est le début du féodalisme, qui n’est pas encore généralisé[98]. Hugues pense avoir les mains libres mais finalement il ne peut pas intervenir en Ibérie. C’eût été la première vraie croisade.

On commence donc à douter des Francs. Veulent-ils vraiment voir le Sarrasin défait ou bien ne sont-ce là que manigances ? L’esprit social occitan devient méfiant envers ces seigneurs du Nord, qui « gabent » sans arrêt.

En 992, Borell se retire du pouvoir et lui succède son fils, le catalan-toulousain Raymond Borell. Celui-ci est un esprit brillant à qui Gerbert d’Aurillac, devenu Pape en 999 sous le nom de Sylvestre II, accorde toute sa confiance. Alors que dans le Nord les séditions mènent le royaume franc dans un conflit insoutenable, le Sud-Ouest se concentre sur la « reconquête » de l’Ibérie. Comme les nouveaux Capétiens, les Omeyyades sarrasins de Cordoue s’enlisent dans un conflit d’héritage. Un des héritiers vient à Barcelone et demande à Raymond Borell de l’aider à reconquérir Cordoue. Les évêques occitans, les amis du Pape d’Aurillac, bénissent cette alliance et Raymond part en guerre avec ses vassaux occitans, d’autant plus qu’il a épousé une de ses vassales, Ermessende de Carcassonne. En 1010, Cordoue est mise à sac et devient un califat indépendant. Le « quasi-roi » du Sud, Raymond Borell, est acclamé par ses vassaux et les évêques occitans lors du concile de Narbonne en 1011 qui se veut plébiscite.

Son fils, Bérenger-Raymond, renforce le pouvoir de ce comté de Barcelone-Toulouse très puissant spirituellement et militairement. Bérenger continue la politique spirituelle de réforme impulsée par Grégoire le Grand et Gerbert d’Aurillac ce qui renforce les liens entre ce sage et pacifique suzerain et ses vassaux. Son père lui a fait épousé la fille du roi chrétien de Pampelune, héritière de la Castille, et les Castillans trouvent en Bérenger un suzerain bienveillant. De plus, il réinscrit le comté dans les lois germaniques en favorisant la formation des alleux, les terres libres, plutôt que de renforcer le pouvoir de ses féodaux, fondant ainsi la classe de paysans libres dites « remensas », « Ceux qui rachètent ». Cela mènera cependant à des conflits après la mort de Bérenger.

Sanguin, Bérenger s’empare de la très belle femme d’un de ses vassaux, le comte de Toulouse, Guillaume, qui se révolte. Ainsi, le noyau catalan se réduit à la Catalogne barcelonaise et à la Castille. Bérenger se ravise et se concentre sur la consolidation de ses vassalités en introduisant un « droit catalan », les Usages de Barcelone, héritage du Bréviaire du roi wisigoth Alarich.

Son fils Raimond est plus belliqueux. On le surnomme même le « Celui qui a subjugué l’Hispanie » et le « Rempart des Chrétiens ». Il est même l’époux de la fille de Robert Guiscard, le roi normand de Sicile. Mais il perd totalement le contrôle sur l’Occitanie et le comté de Barcelone tombe dans les querelles d’héritage entre Normands de Sicile et vassaux catalans.

Guillaume de Toulouse, à qui on a ravi la femme, est un comte puissant : il contrôle Toulouse, Nîmes, la Provence impériale et Albi qu’il partage avec de ses amis, Bernard Trencavel.

Son fils Raymond se défait entièrement de la tutelle catalane et fonde un nouveau comté de Toulouse renforcé par l’acquisition définitive de la Provence impériale. Il est aussi le maître du consulat de Narbonne. Raymond est un homme pieux et il s’engage dans la croisade préché par Urbain II à Clermont d’Auvergne, non loin des terres de Raymond. Le Pape lui confie le commandement de la Croisade. Il refuse de prêter allégeance à l’Empereur byzantin et déclare que la Croisade est « franque », libre de tout engagement hormis devant Dieu. Il guide donc les Francs qui finissent par se diviser en royaumes égoïstes. Quand il apprend que c’est le « nordiste » Godefroy de Bouillon qui est élu roi de Jérusalem et non lui qui a mené à bien la Croisade, il décide de suivre son propre chemin. Il devient le chef d’une armée de Lombards mais l’opération tourne au désastre. C’est finalement l’Empereur byzantin qui l’aide à se tailler un fief. Il décide de s’emparer de Tripoli du Liban mais est blessé à mort en 1105. Il lègue l’Occitanie entière à un de ses fils « naturels » Alfons Jordan, alors gouverneur de la Provence, baptisé dans le Jourdain.

C’est Guillaume IX dit « le trobar », le Troubadour, qui réunit en 1086 les comtés de Poitou (Limousin et Aquitaine[99]) et de Gascogne. Ce Guillaume IX avait épousé « Philippe » de Toulouse, l’héritière, mais son demi-frère Alfons Jordan, le comte de Provence, s’en est emparée.

Guillaume essaye en vain de guerroyer mais les Catalans s’en mêlent : Raimond-Bérenger, l’arrière-petit-fils du Bérenger voleur d’épouse, veut récupérer l’Occitanie. Alors il renforce ses positions en favorisant les Trencavel qu’il maintient en conflit avec les consuls de Narbonne. Le désordre s’empare de l’Occitanie. Où est donc l’esprit chrétien dans tout ça ? Maintenant on se bat même entre frères !

Alfons accueille en 1118 et en 1119 les légats puis le Pape lui-même. La situation est grave. C’est là que le Pape légitime l’action du roi d’Aragon, Alfons, dans sa conquête de l’Hispanie. C’est là que ce Pierre de Bruÿs (page 86) est déclaré hérétique. Le « Libre-Esprit » se répand dans l’Occitanie. En 1134 à Arles s’élève le bûcher du libre prêcheur anticonformiste pour qui la Croix est un symbole de mensonge. Car il ne faut pas vénérer l’homme mort mais l’esprit de Vie. Plusieurs seigneurs locaux commencent à réfléchir.

En 1131, le poitevin duc d’Aquitaine envahit le Béarn. Alfons d’Aragon, devenu suzerain de ces comtés d’Occitanie occidentale, contre-attaque et s’empare de Bayonne qu’il rend indépendante mais conserve la Navarre. Le Béarn cependant finit par tomber dans la sphère d’influence poitevine. Parallèlement, Alfons Jordan qui avait destitué la duchesse Ermengarde de Narbonne est vaincu par les Trencavel qui réinstaurent leur influence. Quand Aliénor devient duchesse d’Aquitaine en 1137, Alfons Jordan a repris les rênes du pouvoir de son comté de Toulouse et il décide de repartir en Terre Sainte où il mourra. Il aurait confié son fils Raymond à Sicard, seigneur de « Saillac » en Lauragais, un « libre penseur » et futur évêque « consolé » d’Albi/Lombers. Un Cathare donc.

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L’Occitanie devient un territoire clé pour les Capétiens qui veulent empêcher que le nouveau maître de Barcelone et de la Navarre, Alfons d’Aragon, continue son expansion vertigineuse au-delà des Pyrénées. Quand en 1152, la Duchesse d’Aquitaine Aliénor épouse le roi d’Angleterre Henri, c’est un nouvelle Europe qui se crée. Voici une carte du 20ème siècle qui montre avec des couleurs simples ce qu’était cette toute petite partie du monde en 1152 : l’Europe de la famille d’Aliénor.

Le vert foncé rassemble l’héritage d’Aliénor d’Aquitaine, « l’Angleterre » : les îles britanniques, la Normandie, l’Anjou d’où vient son mari Henri « Plantagenêt », la Bretagne, l’Aquitaine, l’Auvergne, le Rouergue (l’Aveyron) et le Béarn. Aliénor est le personnage clé du 12ème siècle et dispose d’un vaste réseau. Elle a été Reine de France, avant d’être répudiée, puis Reine d’Angleterre. Mais elle règne de façon quasi-totale sur son duché d’Aquitaine. Aliénor est véritablement la fondatrice de la « courtoisie », de l’esprit de cour, elle est la petite-fille d’un troubadour, elle est mécène des plus grands auteurs (Chrétien de Troyes, le romancier français des récits de la Cour d’Arthur), c’est une femme « fatale » (du latin fatus : le destin), une femme de destin.

Les territoires vraiment considérés comme le territoire du roi capétien Louis VII, l’ex-époux d’Aliénor, sont en jaune. On voit qu’ils sont séparés en deux par un Massif central sous contrôle aquitain donc anglo-normand. La partie méridionale représente le Comté de Toulouse, qu’on appelle aussi « Languedoc ».

Cependant, la première fille d’Aliénor et Louis, Marie, est l’épouse du Comte de Champagne qui est souvent en partance pour les croisades. Marie régente quasiment ce territoire économiquement et spirituellement puissant.

La seconde fille d’Aliénor et Louis, Alix, est l’épouse du frère du comte de Champagne, et elle aussi régente les terres de son époux, à savoir Blois et Chartres, un des autres cœurs spirituels de la France et de l’Europe.

En marron clair, on représente l’Empire germanique : avec la rive gauche du Rhône, la « Provence »[100], et Lyon et l’enclave romaine. Un empire vaste mais assez faible. En 1156, le duché d’Autriche fait sécession ; les états italiens se rebellent sans cesse. Bientôt, la Bourgogne deviendra autonome, la Suisse se libérera.

Mathilde, la première fille d’Aliénor et de son second époux Henri d’Anjou, roi d’Angleterre, est l’épouse d’Henri le Lion, Duc de Saxe et de Bavière, un des plus puissants et plus rebelles vassaux de l’Empereur. C’est Mathilde, élevée en Aquitaine et en Champagne, qui favorise le plus le lien entre les poésies occitanes, françaises, anglaises et germaniques, inscrivant la dynamique littéraire du 12ème siècle dans une inter-territorialité décisive.

On voit au Sud des inclusions marron foncé représentant les vues du royaume d’Aragon sur les territoires anglais du Béarn et français du Languedoc, d’autant plus que le Comte de « Provence » est vassal d’Aragon. Ce roi d’Aragon a été désigné par les autres rois comme meneur de la croisade en Hispanie contre les Maures musulmans.

Aliénor, la deuxième fille d’Aliénor et Henri, est l’épouse du roi de Castille, un opposant-allié du roi d’Aragon. C’est Aliénor qui fait elle aussi le lien avec la culture courtoise aquitaine.

En jaune vif est représenté le Royaume Normand de Sicile où Maures et Normands essayent de vivre en harmonie et de construire un vaste réseau méditerranéen. Bientôt, ce territoire sera hérité par un Empereur germanique d’ascendance normande.

La dernière fille d’Aliénor et Henri, Jeanne, a été Reine de Sicile jusqu’en 1196 avant de devenir Comtesse de Toulouse.

Vraiment, l’Europe d’Aliénor est un vaste réseau familial.

Le territoire sous influence des Hongrois catholiques est de couleur lie-de-vin.

En pourpre, couleur impériale, est représenté l’Empire byzantin, les « Grecs orthodoxes », incluant une partie du petit territoire rose qui représente l’Arménie ancienne.

Ce monde est un échiquier de couleurs continuellement en mouvement et on doit se représenter une institution Église dépassant ces « frontières nationales ».

En 1154, Raymond épouse donc Constance, la sœur du roi de France Louis VII qui a répudié Aliénor. En 1161, se tient un concile international pour résoudre le conflit entre l’Empereur Barberousse et les rois de France et d’Angleterre. En effet, l’Empereur entend choisir le Pape. Le concile permet de maintenir la paix et Raymond se félicite que son beau-frère puisse tenir tête à l’Empereur. On risquerait ici de dire que toute la Croisade des Albigeois est une affaire de famille ! Voici ci-dessous une carte de la région afin de bien se remettre en tête les différents partis :

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L’Occitanie est donc un territoire hautement contesté, la guerre est donc proche. C’est une sorte de guerre froide entre Francs-Capétiens, Aragonais-Catalans et Anglais-Aquitains.

C’est en 1145, 11 ans après l’exécution de Pierre le « Libre d’Esprit », dans cette Occitanie bien partagée, que des moines cisterciens décèlent dans un vague mouvement missionnaire mené par des « bons hommes » une doctrine d’opposition à l’Église. Les Cisterciens remontent l’information à Rome. En 1163, le Concile de Tours, en la présence même du Pape Alexandre III, déclare le mouvement des « bons hommes » comme hérésie, tout commerce avec ces hérétiques comme anathème.

C’est à cette époque que la « municipalité » prend son essor en Europe. Depuis la création de la « Commune du Mans » en 1066, les « bourgeois » veulent se libérer de la tutelle des « seigneurs de guerre ». C’est une véritable révolution d’un féodalisme voué à l’échec. Pour Toulouse, c’est Alfons Jordan qui crée en 1142 le corps des « capitouls », « Ceux qui sont à la tête de la cité ». En 1152, Raymond V crée la « Commune de Toulouse ». Les 6 « consulatus », « Conseillers », copiés sur le droit romain antique, gèrent la ville, désormais quasiment libre.

En 1165 a lieu le colloque de Lombers/Albi où l’on voit que les « bons hommes » savent raisonner. Constance, la femme du comte de Toulouse Raymond, représente son frère le roi de France, qui ne veut pas se brouiller avec les évêques du Nord.

Le Comte de Toulouse signe en cette même année la paix avec son vassal séditieux le vicomte de Trencavel[101], qui de vassal de Barcelone est devenu vassal d’Aragon. Un an plus tard, Raymond répudie Constance : aurait-il pris définitivement parti pour les « Albigeois » ? Constance lui donné quatre enfants, cela ne peut pas être mis sur le compte de l’infertilité comme prétexté pour le divorce de Louis avec Aliénor. En fait, Raymond rêve d’un Grand Comté d’Occitanie et veut s’accaparer la Provence en se mariant à la veuve du Comte de Provence, Raimond-Bérenger, le protégé du Comte de Barcelone.

Louis VII est pris de rage contre ce vassal qui se prend pour un roi. De plus, Toulouse et Trencavel sont des protecteurs discrets des bons hommes et ils laissent se créer les « maisons de travail ».

S’ensuit tout un temps de guerre entre Raymond V, le comte de Barcelone, le vicomte de Trencavel, le roi d’Aragon et le roi d’Angleterre ainsi que Richard Cœur de Lion qui manque de peu s’emparer de Toulouse.

En 1167, l’Église cathare se constitue lors du concile de Saint Félix de Lauragais comme vu précédemment.

En 1179, le Concile de Latran se tient à la suite d’une première mission pontificale en Languedoc pour convertir les hérétiques qui s’est révélée sans succès. La mission révèle aussi que de puissants dignitaires soutiennent les hérétiques en accordant les libertés communales aux bourgeois et paysans. De même, la cérémonie du « paratge » entre le suzerain et ses vassaux est pointée du doigt : le suzerain ami de ses inférieurs, cela n’est pas en règle avec le dogme de soumission. On ordonne alors que tous ceux qui lutteraient contre les « Albigeois » recevraient aussi une « indulgence de 2 ans ».

En 1181, deux armées envahissent le Comté de Toulouse.

L’un est menée directement contre Raymond V de Toulouse par les rois d’Angleterre et d’Aragon alliés aux comtes de Trencavel et de Provence.

L’autre est une armée menée par le cardinal cistercien Henri de Marsiac. Elle se présente devant Lavaur, siège du vicomte de Trencavel, allié proclamé des Albigeois. Lui et les évêques cathares firent semblant d’abjurer, considérant que la parole donnée à des créatures du Mal n’était point mensonge. On se souvient de ce que les légats de Louis VII ont fait subir au Consul toulousain Pierre Maurand en 1167 : flagellation, confiscation, mise au ban. Trencaval s’en sort bien et blanchi.

En 1185, la paix est signée entre le Royaume d’Aragon et le Comté de Toulouse, et le comte de Toulouse se déclare « vassal » du roi d’Aragon[102]. Il faut dire que Louis VII, le jaloux roi, est mort depuis 1 an et que règne le (pour l’instant) faible Philippe.

Profitant de la guerre, la liberté s’accroisse encore plus à Toulouse : la « Charte » de 1199 permet même aux Consuls de gérer les Affaires extérieures. Vraiment, c’est une réforme du féodalisme incontestable arrachée aux seigneurs. Dans les autres villes, le pouvoir des « consulats » occitans s’accroit. C’est le système des « franchises », des « privilèges ».

En 1192, le nouveau Roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion, revient de Croisade mais est capturé par les Autrichiens qui le rançonnent. Sa femme, Bérengère de Navarre, a débarqué en Languedoc et Raymond V la recueille. Son fils s’éprend d’une de ses suivantes, puis de Jeanne, la sœur de Richard.

En 1195, le nouveau comte de Toulouse, Raymond VI, épouse donc Jeanne, la fille d’Aliénor d’Aquitaine. Le mariage est célébré à Rouen, en Normandie. L’alliance est donc scellée entre Aquitaine anglaise et un Toulouse qui se veut libre. Une alliance tournée contre la France de Philippe. De plus, Raymond gagne son adversaire Trencavel en amitié. La paix règne. Le lien féodal qui relie tous ces seigneurs au Comte de Toulouse est imprégnée de liberté.

En 1198, le nouveau Pape Innocent III, ayant évincé le très ascète Célestin III, ordonne qu’on prêche pour une Quatrième Croisade en Orient.

En 1199, le roi des Dalmates/Bosniaques Kouline déclare le « Bogomilisme » comme religion officielle de la Dalmatie. Qui se trouve sur la route des Croisés : c’est un massacre.

En 1204, les Croisés abandonnent, après avoir pillé la Grèce et Constantinople, la plus belle des cités d’Europe.

En 1207, un légat du pape, le moine cistercien de Fontfroide Pierre de Castelnau, exécutant en « Provence » les ordres du Haut Légat Arnaud Amaury excommunie officiellement Raymond VI de Toulouse (qui par sa mère est donc le cousin du roi de France). Philippe refuse de mener une croisade contre son propre peuple.

Le 15 janvier 1208 , Pierre de Castelnau, s’apprêtant à franchir le Rhône en Camargue à Saint Gilles (du Gard) sur les terres d’un vassal du comte de Toulouse, est transpercé par la lance d’un cavalier qui disparaît dans la brume. Le crime profite surtout à Arnaud Amaury qui pourrait ainsi étendre son pouvoir sur toute l’Occitanie, mais c’est le comte de Toulouse qu’on accuse.

Le Pape Innocent III appelle à la croisade : la Croisade des Albigeois a commencé.

Parallèlement, Dominique de Guzman, un moine cistercien missionnaire, évangéliste, pauvre et ascète… et protégé du Pape, est envoyé convertir les Cathares. Lors d’une joute verbale avec un évêque cathare en 1207, on en vient à l’ordalie : on jette les œuvres de chaque partie aux flammes. On raconte que les livres de Dominique furent sauvés des flammes.

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Ici une représentation de 1499 du peintre espagnol Pedro Berruguente.

Il est à rappeler que Pierre de Castelnau, en accord avec la papauté avait tenté un rapprochement avec les cathares en prêchant l’évangile à la manière des apôtres en se déplaçant à pied et en se vouant à la pauvreté, imitant Dominique de Guzman arrivé à Toulouse en 1206. Il rencontra une vive résistance, surtout de la part des moines de son ordre et des évêques locaux humiliés par le chef de l’Ordre cistercien, Arnaud Amaury, qui siège à Narbonne en « prince ». Les Cisterciens ont donc aussi contribué à ce que la guerre éclate, la Croisade est bien aussi spirituelle.

Philippe autorise alors ses vassaux à prendre la croix, mais sans engager le royaume de France : il ne veut pas la guerre avec le roi d’Aragon. C’est la première fois qu’une Croisade est engagé contre des Chrétiens mais pas la première que des Chrétiens se font la guerre. Il y a une dimension spirituelle bien plus nette.

Rappelons-nous que l’Occitanie se trouve enserrée entre :

- le Royaume de France/Angleterre à l’Ouest : Richard Cœur de Lion l’a hérité de sa mère Aliénor d’Aquitaine, et est donc vassal et concurrent du roi de France

- au Nord et à l’Est par le Royaume de France à proprement dit

- et le Royaume d’Aragon au Sud avec la frontière naturelle des Pyrénées, possédant le « Roussillon », aujourd’hui le département des Pyrénées Orientales, capitale Perpignan, et aussi le Comté de Provence, contestant en outre la Méditerranée et la Sicile aux Maures et aux Normands.

Le seigneur dominant, vassal du roi de France et ami du Roi d’Aragon, est le Comte de Toulouse, Raymond VI, le beau-frère de Richard Ier d’Angleterre et le cousin de Philippe.

Son propre vassal principal est le vicomte Raymond de Trencavel qui possède Carcassonne à la frontière avec l’Aragon, le consulat de Béziers et la ville d’Albi.

Richard, le fils d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri Plantagenêt d’Angers, reine et roi d’Angleterre, possède l’Aquitaine mais n’a pas d’autres moyens que la diplomatie d’intervenir dans le conflit si ce n’est de faire la guerre en Normandie et en Hollande. Il meurt en 1199, mais son frère Jean « sans Terre » perpétua son œuvre : arracher la couronne de France des mains des Capétiens.

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En 1203 cependant, avec la prise du « Château Gaillard » des Andelys, Philippe récupère la Normandie. Jean d’Angleterre doit renouveler son vœu de vassalité et il est tenu en échec. Les Français ont donc les mains libres pour intervenir en Occitanie.

En 1208 donc, Philippe permet à ses vassaux de se croiser pour une quarantaine, sans engagement direct du royaume. Eudes de Bourgogne, Hervé de Nevers, Gaucher de Châtillon, vassaux du roi de France, et Simon de Montfort, un vassal normand, mais aussi comte de Leicester et proche des Plantagenêt mais hostile à Jean Sans Terre, déclarent la guerre à Raymond de Toulouse et ses alliés, en bref à toute l’Occitanie, d’Avignon à Saint Bertrand de Comminges.

Le 18 juin 1209, l’armée des Croisés menée par Arnaud Amaury, légat du Pape, se présente devant Toulouse. Raymond VI, excommunié en 1208, mais ruiné et acculé, trahit cependant les Cathares, fait amende honorable, se laisse flageller par le légat du Pape et se croise contre son vieil adversaire Raymond de Trencavel, son propre vassal, qui offre sa soumission, une offre rejetée par Arnaud Amaury.

Le 22 juillet 1209, les Croisés mettent à sac Béziers, forteresse où s’est réfugié Raymond Trencavel. On refusa toute soumission, les Biterrois catholiques refusèrent même de livrer leurs concitoyens vaudois/cathares. Césaire d’Heisterbach, un chroniqueur cistercien mort en 1250, retint les mots légendaires d’Arnaud Amaury répondant à une question d’un des croisés : « Comment reconnaîtra-t-on les hérétiques des bons chrétiens ? Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » Alors qu’on était venu arrêter 222 « hérétiques », 25.000 humains périrent. Et déjà dans le Lot, une autre armée venue du Quercy avait érigé le premier bûcher d’hérétiques près de Villeneuve.

Ici une représentation de l’oppression contre les Albigeois tirée du Livre d’heures du Maréchal Boucicaut de 1420.

Le 15 août 1209, Carcassonne est assiégée par le seigneur normand Simon de Montfort. Pour ne pas faire subir à sa ville la même ruine que Béziers, Raymond de Trencavel sort parlementé : il est jeté en geôle. Arnaud Amaury offre les terres de Trencavel à Montfort qui accepte après s’y être bien fait prier. Se crée alors un territoire normand enclavé en Occitanie. Malgré les suppliques du roi Peire II d’Aragon qui s’est croisé par défaut, son vassal de Trencavel est jeté dans une oubliette.

La quarantaine s’étant achevée, les autres croisés repartent, Simon de Montfort continue cependant à s’accaparer l’Occitanie. Bien vu par le Pape pour ne pas avoir participé aux exactions de Constantinople en 1204 et fait pénitence en Terre Sainte, Simon veut s’arroger l’Occitanie et imiter ces autres Normands qui ont soumis la Sicile, battu l’armée romaine, achevé des armées byzantines, occis Maures et Bogomiles.

Le 10 novembre 1209, Raymond de Trencavel meurt dans son oubliette. On dit que c’est Montfort qui l’a empoisonné : le peuple se révolte, plusieurs châteaux sont repris par les Occitans, désormais liés à la cause cathare. Car il ne s’agit plus maintenant d’une simple croisade, mais bien d’une invasion. Peire II d’Aragon refuse en outre de reconnaître Montfort pour son vassal à la place de Trencavel.

Le comte de Toulouse représente alors une menace directe pour les Normands. De part et d’autre, on fait preuve de bien des cruautés. Des garnisons normandes sont massacrées, on pend, on assassine des commandants, on rase des villages : on va aussi brûler. En juillet 1210, Minerve est prise, un bûcher à hérétiques est levé. La citadelle de Puivert est prise en décembre de la même année.

Raymond de Toulouse se rebelle à nouveau, soutenu par le roi d’Aragon. Après être allé supplier le Pape et s’être fait excommunier deux autres fois, Raymond se voit obligé de dissoudre la « Confrérie noire » qui réunit les opposants de la « Confrérie blanche », une dangereuse bande de fanatiques qui pourchassent Cathares et Juifs dans les rues de Toulouse. Il doit porter une cape de pénitent, détruire cent châteaux et malgré cela il se fait à nouveau excommunier : il comprend que désormais, ce n’est pas un « interdit » qu’on proclame sur ses terres mais une mainmise.

En juin 1211, Raymond met en échec un premier siège de Toulouse, mais devant Lavaur, près de Castres, on brûla 400 habitants, et on viola la châtelaine. En guise de représailles, le comte de Foix, allié de Toulouse, massacra Allemands et Frisons qui constituaient une garnison d’Arnaud Amaury en pays de Foix.

Montfort bat cependant Raymond à Castelnaudary qui est incendiée, reprend Albi et Agen et enfin Muret, une petite cité près de Toulouse.

Le 27 janvier 1213, Raymond renouvelle son allégeance au Roi d’Aragon Peire II le Catholique qui est au sommet de sa puissance : en juillet 1212, il a vaincu l’empire maure almohade à Las Navas de Tolosa (en Andalousie), s’ouvrant la porte à la reconquête du sud de l’Espagne.

Le 12 septembre 1213 a lieu la bataille de Muret, Murèth da Tolosa, entre, d’un côté, 8.000 croisés sous le commandement de Simon de Montfort, et, de l’autre, 50.000 hommes d’Aragon, de Toulouse, de Foix et de Comminges. Maisle roi Peire II, le champion de la lutte contre les Maures , est tué durant la bataille, ce qui scelle le destin de l’Occitanie. Raymond VI abdique en faveur de son fils Raymond VII, qui tombe sous la coupe du nouveau légat d’Innocent III, Pierre de Bénévent, à qui Arnaud Amaury assure son soutien. Les choses se calment un peu en Occitanie.

En 1214 , deux armées menacent néanmoins la France : une armée anglaise menée par Jean Sans Terre débarque près de Nantes, une armée menée par l’Empereur Otton IV avance en Flandres.

Les Anglais ayant fait assassiné en 1203 le Duc de Bretagne Arthur, neveu de Richard Cœur de Lion, les Bretons bloquent les Anglais près de Nantes. Ils se voient obligés de passer par l’Anjou, mais les seigneurs locaux se rallient à Louis, le fils aîné de Philippe. Jean abandonne lâchement son armée, embarque à la Rochelle. Les Anglais se révoltèrent contre leur prince qui fut obligé de signer une réforme politique : la Grande Charte de 1215.

L’allié impérial de Jean d’Angleterre, Otton de Brunswick, un descendant d’Henri le Lion et de Mathilde d’Angleterre, et donc cousin de Jean, est un Guelfe (Welf), un partisan du Pape. Mais Philippe soutient les fils de Frédéric Barberousse, les Staufen souabes, ennemis des Guelfes. Les Princes allemands élisent cependant Otton en 1209 et Philippe perd son appui allemand. Otton a été Comte de Poitou en 1198 mais Philippe lui a confisqué ce fief. Otton est donc un ennemi juré de la France.

Le 27 juillet 1214 , Philippe Auguste, assisté de ses vassaux bourguignons, normands, français et picards (dont Guillaume de Ponthieu et Enguerrand III de Coucy) met en échec l’armée de l’Empereur Otton à Bouvines, non loin de Lille. Les seigneurs faydits, félons, de Lorraine, de Flandres, de Brabant-Boulogne, de Namur et plusieurs autres francs alliés à l’Empereur sont vaincus, certains tués, d’autres emprisonnés. Grâce à cette victoire décisive, le royaume de France est maintenu dans la dynamique européenne et Philippe s’empare de nombreux territoires. L’Empereur s’enfuit même de la bataille, abandonnant son armure : à son retour dans son Empire, aucune ville ne voudra lui ouvrir ses portes. Il sera déposé en 1215 alors que les seigneurs de France déclarent leur rex Francorum « Augustus », un titre autrefois réservé aux Césars romains. Et voici l’œuvre géopolitique de Philippe Auguste en bleu :

En 1215, le Concile de Latran , sous l’impulsion des missions de Dominique de Guzman et de Saint François d’Assise, entérine le dogme catholique de la transsubstantiation, de la croix et de l’eucharistie. Le débat spirituel anti-dualiste est vainqueur. Les ordres missionnaires mendiants des Dominicains et Franciscains sont autorisés. L’Eglise veut prouver que ses fidèles savent aussi vivre dans la pauvreté du Christ comme les « Parfaits ». Ce sont cependant les antichambres d’un nouvel ordre d’oppression : l’Inquisition. Les hérétiques sont déclarés criminels de lèse-majesté auprès de Dieu ce qui légitime toute croisade ordonnée par l’Église. Le Pape attribue ainsi de manière définitive à Montfort le comté de Toulouse, décision approuvée par le roi de France à Melun le 10 avril 1216. Le duché de Narbonne en revanche reste entre les mains de l’évêque Arnaud Amaury.

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Le 30 novembre 1215, Toulouse est prise, Raymond part en exil à Beaucaire dans le Gard. Les Montfort dominent alors tout le Sud-Ouest. Entre temps, le Pape Honorius III a succédé à Innocent III, instigateur de la Croisade. Honorius légalise les « Ordres mendiants » mais continue de condamner les « Cathares ».

Le 13 septembre 1217 cependant, Raymond VII revient à Toulouse qui se révolte et est aussitôt assiégée par les Normands. Le 25 juin 1218, Simon de Montfort meurt lors du siège de la ville, atteint d’un roc lancé depuis la muraille. Un chroniqueur raconte : « La pierre vint frapper droit où il fallait ».

Son fils Amaury continue la lutte en Occitanie, tandis que son Cadet Simon hérite du comté de Leicester et sera un des meneurs de la Révolte des Barons contre Jean Sans Terre[103].

S’engage alors une « Reconquista occitane » sous l’action Raymond VII de Toulouse et de Raymond-Roger de Mirepoix, comte de Foix.

Le 3 juin 1219, Louis, le fils de Philippe Auguste, vainqueur des Anglais en Anjou, mais qui fait le deuil de son débarquement raté en Angleterre en 1216[104], se croise, tandis qu’Amaury se défend sans succès contre les seigneurs cathares : il perd le comté de Foix en 1223 et capitule dans Carcassonne assiégée le 14 janvier 1224, s’en retournant en Normandie.

En août 1224, la Paix de l’Église est signée entre l’Archevêque de Narbonne, Raymond VII de Toulouse, Raymond de Trencavel et Roger-Bernard de Foix. Mais en janvier 1226, Raymond VII est à nouveau excommunié et une nouvelle croisade s’organise.

Louis, roi depuis 1223 sous le nom de Louis VIII dit « Le Lion », se croise à nouveau, Amaury lui ayant fait don de ses terres perdues, et c’est toute l’Occitanie qui tremble devant la nouvelle : le roi de France mènera lui-même ses troupes et ses vassaux qui s’engagent pour 40 jours minimum et le Lion a faim. Parmi eux : Enguerrand III de Coucy, son plus puissant vassal.

Avignon, cité « indépendante » de la Provence impériale et donc hors du territoire français, lui refuse passage. C’est une cité de Juifs, de Cahorsins exilés, de Lombards papistes : elle est mise à sac[105]. Le comte Thibaud IV de Champagne abandonne la coalition, arguant que son service de 40 jours est arrivé à son terme. En vérité, il ne soutient pas la France mais cherche à créer un royaume à l’Est de la France, ce qui deviendra la Bourgogne et il tentera d’y inclure cette Provence meurtrie.

Les villes cependant tombent les unes après les autres (Carcassonne est même intégrée au domaine royal), il fait cependant massacrer la population de Marmande qui refuse de se rendre : encore 5.000 âmes. Le roi tombe malade (vengeance divine dira-t-on) et meurt le 8 novembre 1226. Son chambellan Humbert de Beaujeu prend la tête des troupes royales mais est souvent vaincu.

En été 1228 cependant, Toulouse est prise et mise à sac. Raymond VII s’oblige à traiter avec les Français.

Le 12 avril 1229, Raymond VII est convoqué à Paris par Blanche de Castille et le roi Louis IX où il est contraint de signer la Paix de l’Église et du Roi, le Traité de Meaux, conçu par le Cardinal de Saint-Ange, représentant d’Honorius III près de Blanche de Castille.

Raymond VII est reconnu vassal du roi mais doit marier sa sœur Jeanne, une fillette, au frère du roi. Lui-même n’a pas de descendant. Sa sœur n’ayant point enfanté, le Comté de Toulouse reviendra plus tard au roi Philippe le Hardi.

Bien que le Languedoc soit pacifié politiquement, le désordre religieux règne encore : pour pallier à cela, le Pape Grégoire IX crée officiellement le Tribunal d’Inquisition en 1231. Les Inquisiteurs / Enquêteurs, surtout des Dominicains, vont pourchasser les Cathares.

En 1235 cependant, les Consuls de Toulouse expulsent les Inquisiteurs dominicains, jugés criminels. Mais le comté de Toulouse, suite au traité de Paris de 1229, est mis à mal financièrement. Les Dominicains reviennent encore plus zélés. On déterre même les morts pour les juger et ainsi confisquer leurs biens aux héritiers.

En 1240, Carcassonne se soulève contre le roi et Raymond fils de Trencavel tente d’y réinstaurer son pouvoir… en vain, puisque la ville est reprise par les troupes royales. En guise de représailles, Louis IX, le « Saint », chasse les habitants de la ville haute qui doit s’établir sur l’autre rive de l’Aude, la nouvelle ville basse. « Qu’on brûle Carcassonne » aurait-il déclaré à ses vassaux.

En 1242, des Dominicains sont massacrés à Avignonet dans le Lauragais près de Toulouse, par des hommes du comte de Foix et du comte de Toulouse, qui est à nouveau excommunié.

Une nouvelle croisade est annoncée, Raymond VII de Toulouse veut apporter son aide aux Cathares mais renonce finalement. L’Inquisition ordonne que les derniers bastions cathares soient détruits : Montségur, dans le comté de Foix, et Quéribus, dans le Roussillon, c’est-à-dire en territoire du roi Jaume Ier1208-1276 d’Aragon, fils de Peire II mort à Muret, le grand « Conquérant » des Baléares sur les Maures et désirant ardemment conservé le Roussillon.

Les membres du Concile de Béziers insiste tout d’abord plus particulièrement sur l’élimination des seigneurs « faydits » de Mirepoix et de Foix qui se sont retranchés dans la citadelle de Montségur, bâtie sur un « pog », un sommet de montagne pyrénéen, aux portes du royaume d’Aragon donc. Elle est réputée imprenable. Ancien temple celte, la forteresse a été reconstruite en 1204. Pour y accéder, on doit emprunter l’unique chemin escarpé qui y mène, mais il praticable pour les petits chevaux locaux.

En mai 1243, une armée sous le commandement de l’archevêque de Narbonne Pierre Amiel et du sénéchal (représentant du roi dans une cité) de Carcassonne met le siège au pied du pog : une armée française est donc présente sur un territoire revendiqué par le Roi d’Aragon, mais celui-ci ne bouge pas : c’est un fervent catholique et il ne veut pas s’attirer les foudres papales. Soldats et familles « cathares » sont pris au piège mais les stocks sont sains. Viandes séchées, citernes pleines, petits jardins : rien n’y manque.

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6 mois plus tard, à l’approche de l’hiver 1243 donc, les deux armées se font toujours face, les habitants de Montségur s’apprêtant à passer l’hiver dans la forteresse, l’assiégeant se résignant à maintenir ses positions malgré la saison. Des machines de guerre sont utilisées d’un côté comme de l’autre, les assiégés étant conseillés par un mercenaire de Capdenac dans le Quercy. En novembre 1243, des mercenaires basques parviennent à escalader le pog et s’installent sur une plateforme à 150m des murs du versant sud de la forteresse. Ils y érigent un trébuchet. Un renégat permet même aux Basques de s’infiltrer dans la barbacane, le poste de garde de l’entrée principale de la forteresse. Ils y massacrent ses occupants mais ne parviennent pas à ouvrir les portes. En février 1244, les assiégés découvrent que les citernes d’eau ont été empoisonnées avec des cadavres de rats, un fait que seul un traître aura pu accomplir. Le 1er mars 1244, le sir de Mirepoix signe la reddition de la forteresse. Il est stipulé que seuls ceux qui se convertiraient auraient la vie sauve. Parfaits et simples croyants, enfermés depuis près d’un an dans cette sorte de couvent coupé du monde extérieur et assiégé par l’ennemi, restent solidaires. Plusieurs se convertissent, mais la majeure partie demeure fidèle : selon les archives, 244 « hérétiques » périrent sur le bûcher. Ainsi se termina l’avant-dernière bataille de la « Croisade des Albigeois » : par une crémation. Cet acte horrible est aujourd’hui commémoré par une croix occitane gravée dans une pierre, posée près de la forteresse de Montségur, la dernière capitale des « Cathares ». De temple solaire, de lieu de culte, ce lieu est désormais une ruine, symbole des exactions de l’Inquisition. Au-dos de la Croix occitane, on a fait gravé une navette de Tisserand, en souvenir du lien entre Champenois et Occitans.

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Avant d’étudier la dernière bataille de la « Croisade des Albigeois », la prise de Quéribus, il faut ici revenir sur celui qui fit chuter la forteresse cathare et qui est un des chevaliers occitans les plus populaires de l’époque : Olivier de Tèrme, aujourd’hui Termès près de Fabrezan dans les Corbières, considéré comme le Guillaume Maréchal occitan (Guillaume Maréchal étant considéré par Anglais et Francs comme un héros olympien vivant).

Issue d’une famille cathare, Olivier (son prénom rappelle le légendaire compagnon de Roland de Roncevaux) apprend très jeune combien les hommes peuvent être cruels : à l’âge de 10 ans, en 1210, il voit son père massacré par les hommes de Simon de Montfort. Victime de la « Croisade », il est exilé au pays maternel, en Catalogne, et y rencontre Raimond de Trencavel, le futur Raymond VII de Toulouse et Jaume / Jacques, le fils de Peire II d’Aragon. Il devient donc un compagnon de ceux qui mèneront la « reconquête » de l’Occitanie avec le soutien de l’Aragon.

Tour à tour, il servira ces illustres seigneurs :

- il défend des villages toulousains contre les Français.

- avec Nuno Sanche, le comte de Roussillon, il arrache Majorque aux Maures pour le compte du nouveau roi d’Aragon Jaume Ier (son père est mort à Muret en 1213)[106].

- il administre Narbonne pour Raimond Trencavel, et se bat jusqu’au bout pour les Cathares, bien que lui-même soit un catholique fervent (tout comme son ami Jaume).

Après la signature du Traité de Meaux entre Raymond VII de Toulouse et Louis IX, il sert le Roi de France, et il se croise avec lui. C’est lui, le fils de Cathares, qui défendra Damiette et sauvera l’ami du roi, Jean de Joinville, qui écrira l’histoire de « Saint Louis » et n’y oubliera pas son sauveur.

Onze ans après Montségur, en mai 1255, Olivier de Termes, revenu de la croisade en Terre Sainte et commandant une armée royale, se présente donc devant Quéribus, le « Rocher aux buis », la citadelle des Corbières, près du village de Cucugnan, paroisse du célèbre curé de Mir et Daudet. Pour la deuxième fois, une armée française pénètre dans les Corbières, cette fois-ci dans un territoire directement relié au Roi d’Aragon, le Roussillon. Olivier de Termes n’est cependant pas un fou et est toujours l’ami de Jaume, qui ne conteste donc toujours pas et est fort occupé par les Maures (il vient de prendre Valence mais doit renoncer à son annexion). Le comte de Roussillon, Nuno Sanche, accepte aussi que les croisés français assiègent une forteresse que de toute façon il ne contrôle pas. Ici, on voit que les « Cathares » sont d’un côté considérés comme des hérétiques pourchassés par la Croisade, mais aussi comme des rebelles politiques.

Le passé cathare d’Olivier ne le dessert pas : il obtient la reddition de la forteresse après 3 mois de siège seulement.

Néanmoins, il existe encore des foyers de rébellion, tout comme le château de Niort, dans la vallée du Sault dans les Corbières, situé donc légèrement en dehors du « Sentier cathare » officiel. La dame du château est la nièce de celle que les soldats de Montfort violèrent à Lavaur au début de la Croisade. Elle ne plie donc pas le genou quand elle apprend que Quéribus s’est rendue. De plus, Louis IX a trahi les seigneurs de Niort, puisque ceux-ci lui avaient prêté serment en 1240 à condition que Niort reste un fief indépendant. Mais comme ce château, une ancienne forteresse wisigothique/arienne, est un bastion situé sur la frontière entre Foix et Aragon, Louis IX désire se l’approprier. Ce qui fut fait.

On peut considérer que la Croisade s’achève en cette année 1255. Mais pas l’histoire des Cathares, ni celle de l’Occitanie.

En 1258, Louis IX et Jaume Ier d’Aragon signent le traité de Corbeil. Un traité sûrement réalisé par Olivier de Termes afin de ménager les deux parties. Dans ce traité est convenu que Jaume d’Aragon conserve le contrôle du Roussillon (dont il a hérité à la mort de Nunyo Sanç) et, en contrepartie, renonce à ses prétentions sur l’Occitanie. Louis IX pour sa part renonce à la Catalogne et accepte qu’Aragon conserve Montpellier et la Provence. La frontière passe donc par le massif des Corbières et les forteresses bâties par les « Cathares » furent réutilisées par les Français afin de défendre la frontière contre les Aragonais, puis par les Castillans (par le jeu des héritages) contre les Français, comme Quéribus en 1473 ou Peyrepertuse, la « Carcassonne céleste » des Corbières en 1367.

Quant à Olivier de Termes, il participera encore à des croisades, accompagnant Saint Louis à Tunis et finissant sa vie à Saint Jean d’Acre en Terre Sainte en 1274 (à l’âge donc de 74 ans). Se mettant donc au service de « Dieu » à la fin de sa vie et ayant mis son épée au service des opprimés tout en se distinguant par son élan et son amour de la « Paix chrétienne », on peut considérer qu’Olivier de Termes représente un certain idéal de la chevalerie, telle qu’on le retrouvera chez l’écrivain mystique majorquin/catalan Ramon Llull1232-1316 qui, en 1274 (l’année de la mort du quasi catalan Olivier de Termes) dans son Livre de l’Ordre de la Chevalerie, décrit ce qu’est un « chevalier » :

Un chevalier doit savoir monter son destrier, participer aux tournois et faire partie des assemblées de chevaliers, ainsi que chasser le sanglier, le lièvre, l’ours, le lion et autres bêtes sauvages : ce sont les devoirs d’un chevalier car en faisant cela il s’entraîne aux maniements des armes et s’habitue aux fatigues que doivent endurer les chevaliers. Ne cherche pas le noble courage dans les paroles car les paroles ne disent pas toujours la vérité ; ne le cherche pas dans les habits car maints beaux habits ont dissimulé des lâches, des traîtres et des méchants ; ne le cherche pas dans le raffinement de ton équipement et de ton armure car c’est ce que font souvent les cœurs méchants et félons. Cherche le vrai courage dans la foi, dans l’espoir, dans la bonté, dans la justice, dans la force et dans la loyauté.

Si on considère que cette citation, qui fut très populaire car Ramon Llull eut beaucoup de succès et on copia beaucoup de ses œuvres, est le résultat d’observations et de l’inspiration d’un philosophe qui connut et entendit sûrement les louanges d’Olivier de Termes, on peut dire que c’est aussi un Cathare qui inspira aux chevaliers cet idéal de la « chevalerie céleste ».

En tout cas, il est assez répandu de dire que les Cathares n’ont pas disparu à la fin de la Croisade. En 1310, au même moment où en place de Grève à Paris brûle Marguerite Porete, on brûle à Toulouse le « Peire » Autier, un curé de Foix qui aurait cherché à protéger les Cathares dans la tolérance. La médiéviste Anne BRENON rapporte ses dernières paroles dans son étude de 2006 intitulée Le Dernier Cathare : « Dans le monde il y a deux Églises : l’une fuit et pardonne, l’autre possède et écorche »[107].

On avance encore que le dernier Cathare fut un certain Guillaume Bélibaste. Pourchassé pour le meurtre d’un espion de l’Inquisition au sein de sa petite communauté cathare dans un village des Corbières, Bélibaste fuit à Valence où vivent des exilés occitans. Un de ses amis lui propose de consoler sa tante restée au village : il est dénoncé comme « parfait » et finira au bûcher en 1321 à Villerouge de Termenès dans les Corbières. En fait, et son cas le démontre bien, les « Cathares » ont bien survécu à l’Inquisition. Ils ont continué à exercer leur culte, de façon cachée, ce qui porte à dire que la « religion cathare » s’est transformée en « société occulte ». Il est évident qu’avec l’engouement que « l’occultisme »[108] a connu au 19ème et au 20ème siècle, les historiens et tous ceux qui se sont intéressés aux Cathares ont certainement eu tendance à définir les « Cathares » comme de potentiels agents de l’ombre, tirant les ficelles du conflit entre France et Aragon. On pourrait même supputer qu’encore aujourd’hui, « on initie », mais il est certain que on ne devrait pas confondre « Cathare » et « Occitan », bien qu’identité religieuse et identité populaire/ethnique se « relient » souvent.

Concernant la suite des événements dans la région, l’Occitanie fut encore longtemps contestée entre Français et Espagnols. Le traité de Corbeil fut donc souvent remis en cause, bien que peu de choses changèrent au niveau géopolitique jusqu’au 17ème siècle. Il faut cependant noter que les Catalans voulurent à plusieurs reprises s’émanciper de la couronne aragonaise depuis que celle-ci est tombée aux mains des Castillans. Et que le peuple voulut s’émanciper de la tutelle des nobles.

Alors que la guerre entre Anglais/Gascons et Français fait rage, les paysans occitans n’en peuvent plus. Se créent alors une « Résistance » à cet « occupant » anglais sanguinaire. On leur avait promis la protection, ils voient bien que leur vie dépend du jeu des puissants. Il s’agit cependant ici d’actes isolés, de bandes organisées localement uniquement, des « maquisards » que les Français appellent « touchins » ou « tuchins », ceux qui sont dans la « touche », la campagne sauvage.

Quand le roi français Jean le Bon est fait prisonnier et que les vassaux doivent payer une rançon énorme, les féodaux imposent sans pitié vilains comme artisans. En plus, le Clergé et les Aristocrates sont privilégiés, et les Riches peuvent s’acheter le privilège, rejetant l’impôt sur les plus pauvres. Un beau jour de 1360 dans une Auvergne soumise aux raids gascons, un « tuchin » interrompt la messe et déclare « Au feu, toi qui nous parle de l’enfer » et le prêtre est sauvagement assassiné. C’est le début de la révolte. En parallèle, les « jacques », les paysans picards et français se révoltent. Ces deux mouvements parallèles sont des révoltes organisées socialement. Au pouvoir des nobles corrompus, on veut substituer des « communes » de paysans. Il est fini le temps où les vilains marchaient au côté du roi Philippe pour combattre Anglais et Impériaux à Bouvines. On considère que le Roi a trahi ! En plus, en 1358, on a fait exécuter le meneur des bourgeois révoltés de Paris, Etienne Marcel, alors que le roi lui avait promis la protection. En fait, ce mouvement est aussi européen et spirituel. En 1354, on massacre le révolté Cola di Rienzo, qui voulait recréer une république romaine libre mais très chrétienne. Lui aussi fut trahi. En 1350 encore, la ville de Thessalonique s’était rebellé contre l’Empereur byzantin corrompu. Les « Zélotes », des Chrétiens très engagés socialement, voulaient substituer à l’aristocratie militaire corrompue une aristocratie marchande solidaire. Eux aussi furent massacrés[109]. Alors Auvergne et Languedoc s’enflamment, des meneurs locaux se créent « libérateurs » mais les révoltes sont matées dans le sang. La révolte serait-elle l’unique moyen pour les « illétrés » paysans, pour les « sans-voix » de faire entendre leurs plaintes ?

Dans le Languedoc, les « Tuchins » se créent en compagnie de gens d’arme appelées « boni homines », les « bons homes », tout comme les Cathares se faisaient appelés. Réminiscence de la révolte occitane du 12ème siècle ? En tout cas, l’esprit spirituel cathare est substitué ici par un vrai esprit social rassemblant paysans, bourgeois, hommes d’armes et seigneurs locaux qui acceptent « de prendre un pot » entre eux, s’intégrant alors dans une nouvelle communauté dont le but n’est pas de destituer le roi mais de remplir sa mission. On pourra que ce que le plus grand exploit de Jeanne d’Arc aura été de rallier ces communautés d’auto-défense dans un combat commun pour « bouter l’Anglais »[110].

La misère du monde est cependant telle que bientôt l’Europe sombrera dans des guerres civiles pires encore que la Guerre de Cent Ans. A la révolte populaire répondre la lutte messianique et l’ascétisme : le chemin débouchera à Martin Luther et au déchirement de l’Europe.

En 1463 encore, les Rois de France et d’Aragon/Castille s’entendent pour mater la révolte des paysans catalans libres, les remensas, libérés au 11ème siècle par le comte catalan Bérenger-Raymond. Le roi d’Aragon, le Castillan Juan II, cède temporairement Roussillon et Cerdagne[111] au roi de France, Louis XI, qui les rétrocède en 1493. Bien évidemment, sans arrière-pensée. Et abandonnant donc le Parlement (Cort general) de Catalogne aux Castillans.

Après les exactions issues de la « Réforme » luthérienne, aboutissement spirituel de la lutte « cathare », « évangéliste », vient le temps des grandes guerres de « Religion ». En 1618, les armées françaises combattent les Castillans (les Espagnols) en Artois. Cette guerre durera jusqu’en 1648, c’est la Guerre de Trente ans, achevée par les Traités de Münster et d’Osnabrück (en Westphalie allemande). Officiellement, c’est donc bien une « guerre de religion » entre Anglais et Allemands protestants contre les Catholiques. Mais la France, très catholique ne prend pas parti de religion et s’allie aux Suédois protestants. On déclare donc la guerre au très catholique roi d’Espagne (nouvelle dénomination pour Castille-Aragon) Philippe IV de Habsbourg, un descendant de Charles Quint. En fait, c’est encore ici une lutte de famille !

En effet, la maison de Habsbourg règne sur l’Empire, désormais appelé « Saint Empire Germanique » (actuellement Allemagne, Autriche, Lorraine et Pologne), sur l’Espagne et sur les Pays Bas espagnols et les colonies du Nouveau Monde et de l’Orient, faisant la guerre à l’Angleterre, l’Italie et la France depuis un siècle. Mais en 1588, les Anglais défont l’Invincible Armada espagnole. Louis XIII de France en profite donc en 1618 afin de défaire l’influence des Habsbourg en Europe.

Les Catalans, toujours anti-castillans, se révoltent et en appellent à la France mais ce n’est qu’en 1635 que des armées françaises investissent le Roussillon et la Cerdagne, toujours sous contrôle de l’Espagne donc. Louis XIII meurt en 1643, Mazarin1602-1661 prend la régence. En 1648, les Traités signés en Westphalie mettent fin à la guerre dans le nord de l’Europe, mais n’achève pas la guerre se déroulant dans les Pyrénées, qui s’exporte finalement à nouveau en Artois. En 1658, Turenne1611-1675 et le républicain anglais Cromwell1599-1658 lancent une offensive sur les Flandres. Les Espagnols sous le commandement du frondeur Prince de Condé1621-1686 sont vaincus dans les dunes près de Dunkerque et Nieuwport. Mazarin ordonne à Turenne de stopper l’invasion et commence à négocier avec les Espagnols.

Le 7 novembre 1659, le Traité des Pyrénées est signé. Il stipule que :

- le futur Louis XIV (né en 1638) épouse sa cousine, héritière du trône d’Espagne, Marie Thérèse de Habsbourg († 1683, mère du Grand Dauphin, lui-même grand-père de Louis XV)

- l’Artois (sauf Aire sur la Lys et Saint Omer), une partie du Luxembourg (Thionville), du Hainaut (Le Quesnoy) et des Flandres (Gravelines) reviennent à la France

- la France renonce à la Catalogne et à soutenir l’indépendance catalane

- l’article 42 indique : « les monts Pyrénées qui avaient anciennement divisé les Gaules des Espagnes seront aussi dorénavant la division des deux mêmes royaume s »

- l’Alsace, gagnée en 1648, est rétrocédée aux Habsbourg

- le Barrois est confisqué à la Lorraine

- le Prince de Condé, chef de file des Frondeurs soutenus par l’Espagne, est condamné

C’est ainsi que le Roussillon, terre d’indépendance des « Cathares » et des Catalans, fait partie de la France.

La partie espagnole de la Catalogne ne fut pas aussi docile que la partie française, puisque les Français assiégèrent Barcelone lors de la Guerre de Succession d’Espagne en 1714. La prise de la ville, le 11 septembre 1714, est commémorée aujourd’hui encore comme un drame national, facteur de fierté nationale, négativement créée hélas par les différentes parties. Néanmoins, c’est ainsi que les Français purent imposer sur le trône d’Espagne un Bourbon, Philippe / Felipe, un petit-fils de Louis XIV, ce qui maintint une paix durable entre France et Espagne.

Voici donc l’aboutissement de plus de 500 ans de guerres et de conquêtes durant lesquels les habitants des régions concernées ont été mis à rude épreuve.

Conclusion

« Vie des bons hommes et bones femmes » : le sous-titre de mon essai en constitue la conclusion : la Vie des « Cathares » n’est pas que de livres et de chroniques ennemies, mais elle a été une vraie vie d’humains. Un esprit spirituel et social s’est formé contre la dictature spirituelle des féodaux, des ecclésiastiques fanatiques et des colonisateurs français. Cet esprit chrétien était « anormal », il combattait une norme imposée qui se révélait fausse quand tout à coup la base de cette norme, la Bible, devenait accessible et retrouvait sa place centrale dans le débat. L’incapacité de l’Église à se réformer débouchera dans le schisme luthérien et les réformes internes actuelles.

L’autorité vient de Dieu, dont le royaume adviendra suite à la Tentation de Satan qui se réalise dans l’autorité temporelle, dans la Matière. La Création est donc une œuvre du Bien et du Mal puisque son but est la Mort, pas le Bien lui-même. Le Mal n’est donc pas un Choix mais une Épreuve de Liberté. Dieu n’est pas remis en doute par le fait de la Mort. Il faut orienter sa vie vers Dieu, le Bien, pour sauver son Âme. La Bible est la Clé de ce Royaume, pas la finalité et il faut y faire attention car c’est l’œuvre d’humains tout comme Jésus qui n’était qu’un humain. Il est donc illégitime de se baser uniquement sur la Bible et la Tradition qui sont des œuvres temporelles. Mais ensemble, les humains peuvent « travailler » à retrouver la vraie parole de Jésus grâce aux forces de l’esprit, par l’ascèse et la communion : voilà l’acte de foi du christianisme cathare, de la vision d’une vie en communauté basée sur la liberté.

Pour le père Dondaine, étudier les Cathares étaient une pierre à insérer dans cet édifice réformateur. Car s’ils furent jugés hérétiques, ils n’en étaient pas moins Chrétiens.

Accepter le pluralisme des christianismes, c’est accepter d’étudier l’histoire sans prendre parti contre un de ces christianismes car trop souvent on écrit l’histoire des rebelles en prenant parti pour eux. La Révolution française n’était pas laïque, elle était partisane du règne du Dieu souverain. Ainsi, les « nationalisants » actuels, qui se proclament toujours de la Révolution, font fausse route et utilisent l’histoire comme un faux argument, invoquant la « laïcité » comme ultime rempart au droit d’opinion.

Il faut rétablir la vérité sur les Cathares : oui, ce fut bien un christianisme à part entière, pas uniquement un manichéisme de ribauds et de marginaux. Oui, ce fut bien un mouvement social, mais avant tout d’esprit social.

Être pragmatique en histoire ne signifie pas qu’il faut ignorer les forces spirituelles mises en œuvre dans l’histoire humaine. Il est des réalités invisibles qui doivent être prises en compte car toute « histoire » est subjective.

La « Vie » de ces « Cathares » est un défi à la normalisation forcée et voulue, au contrôle des esprits par des entités se voulant uniques, par l’absorption de l’individu local par un rattachement à une entité qui, les faits le prouvent, n’est que théorique.

Mais l’esprit social local ne s’oppose pas à la « généralité » de l’esprit humain, à l’universalité, celle que recherchait les esprits médiévaux.

« Anathème », « exclusion », « sortie », « souveraineté » : voilà de vrais crimes historiques car ils vont à l’encontre de ce que l’humain est, à savoir un être social.

La « socialité », voilà le vrai défi de notre temps.

Annexe : La Légende du Cœur mangé

J’ajoute cette annexe qui constitue un beau lien entre Laon et Perpignan, entre les esprits locaux de ces Nord et Sud de la France.

Tout près de Perpignan, auprès de la seule tour subsistante du château du comte de Castel Rossello, vous pourrez entendre, par un beau jour de printemps, le vent léger conter aux eaux murmurantes et aux cyprès... Ce château considérable était habité par le comte du même nom et son épouse la belle Sorimonde. Le comte était grand chasseur, et négligeait fort sa jeune épouse pour aller courir bois et champs à la recherche, de jour comme de nuit, d'un gibier qui foisonnait alors dans la contrée. La belle Sorimonde s'ennuyait. Par chance, un jour, elle reçut la visite d'un jeune trouvère, Guillem de Cabestan[112], qui habitait un hameau voisin. Il était jeune mais il était aussi charmant. Et comme les troubadours, doté du beau don de la parole. Il savait chanter, il savait dire des vers et il savait aussi faire la cour aux belles dames. Ainsi entre lui et Sorimonde, se noua d'abord ce qui fut une amitié mais qui devint peu à peu une liaison amoureuse.

Guillem aimait à chanter la beauté de Sorimonde, il disait qu'elle était plus belle que le plus beau des jours de sa vie, que son corps était souple et blanc comme un lys. Il disait aussi qu'il aurait aimé se noyer dans le bleu de ses yeux aussi purs que le fond d'un lac de Cerdagne et qu'il demandait au moins que la belle dame lui donna sa main pour qu'il puisse l'embrasser. Les jours passants, Sorimonde lui donna beaucoup plus que sa main. Leur idylle aurait pu demeurer secrète si malheureusement, à la suite d'une indiscrétion d'un page, le comte, au retour d'une chasse ne fut averti de son infortune. Pour négligent qu'il fut auprès de sa femme, il n'en n'était pas moins férocement jaloux. Il rumina longtemps sa vengeance et puis un soir où Guillem sortait du château après avoir conté fleurette à Sorimonde, il le fit saisir par ses gardes et proprement égorger. Pis encore, il alla jusqu'au corps qu'il avait fait jeter dans le fossé et d'un coup de poignard, lui ouvrit le cœur dont il s'empara. Puis il monta voir son cuisinier et lui apportant cet horrible trophée lui dit d'en composer un mets aussi savoureux que sa science de la cuisine le lui permettrait.

Le soir venu, il offrit ce plat à la comtesse qui, raconte la légende, le mangea avec grand plaisir et dit à son époux qu'elle n'avait jamais dégusté de mets aussi savoureux. C'est alors que le comte lui confessa qu'elle venait de manger le cœur de son amant. Il va de soi que cette nouvelle brusquement assénée devait désespérer Sorimonde. Mais son amour était si profond qu'elle trouva le courage de répondre au comte qu'elle n'avait jamais mangé de mets aussi savoureux et que de sa vie elle n'en mangerait point d'autre. Se disant, elle quitta la grande salle du château, et gagnant le plus haut sommet de la tour, se précipita dans le vide son corps meurtri allant rejoindre celui de son amant.

On raconte la même chose sur Enguerrand III de Coucy et sa femme.

Ce texte est issu de : http://perpignan.online.fr/pages/legendes.htm (07.12.2016).

Bibliographie

Éditions

Guillaume BESSE : L’Histoire des Ducs, Marquis et Comtes de Narbonne autrement appelés Princes des Goths, Ducs de Septimanie et Marquis de Gothie . Paris : 1660.

Du même : Histoire de Carcassonne. Paris : 1645.

Sur les Cathares à proprement parler

L’Histoire n°430 : Les Cathares. Paris : décembre 2016.

Pyrénées Magazine de juillet 2016 : http://www.pyreneesmagazine.com/actus-pyrenees/lectures-cathares

Voir aussi les notes de bas de page.

Je tiens ici à remercier la Communauté Wikipédiste pour son énorme travail, trop souvent dévalorisé.

Sur les christianismes

Jean RACINE : Des Esséniens, in : Œuvres complètes, Éditions du Seuil, 1962.

Denis SAURAT : La Religion des géants. Paris : Denoël, 1955.

La Bible , Éditions du Cerf, 1998.

Les Manuscrits de la Mer Morte , 2010.

Sur le Moyen-âge et les Cathares en général

La France religieuse du Vème au XVème siècle . Paris : 1958.

Jean FRAPPIER : Vue sur les conceptions courtoises dans les littératures d’oc et d’oïl au XIIe siècle . In : Cahiers de civilisation médiévale, 2. Jahr, Nr.6 (April-Juni 1959), S. 135-156.

Jean DUCHE : Le Feu de Dieu. Paris : 1960.

Johan HUINZINGA : Le déclin du Moyen Age. Paris : Payot, 1967.

Jean GIMPEL : La révolution industrielle du Moyen Age. Paris : Éditions du Seuil, 1975.

Joachim BUMKE : Ministerialität und Ritterdichtung: Umrisse der Forschung. München : Beck, 1976.

DUBY, Georges / PERROT, Michelle / KLAPISCH ZUBER, Christiane (Dir.) : Histoire des femmes en Occident. II : Le moyen-âge. Paris : Plon, 1991.

Joachim BUMKE : Höfische Kultur. Literatur und Gesellschaft im Mittelalter. München : Deutscher Taschenbuchverlag, 2008 (dtv 30170).

Marie-Sophie MASSE : Une, deux, trois… zéro Renaissance(s) ? In : La Renaissance ? Des Renaissances ? (VIIIe-XVIe siècles). Avant-propos de Marie-Sophie Masse, introduction de Michel Paoli. Paris : Klincksieck, 2010, p. 10-22 (Circare 7).

Jan-Dirk MÜLLER : Mediävistische Kulturwissenschaft. Berlin : De Gruyter, 2010.

Martin KAUFHOLD : Die Kreuzzüge. Wiesbaden : 2011.

Gerard HARTMANN : Daten der Kirchengeschichte. Wiesbaden : 2007.

Quoi de neuf au Moyen-âge ? Catalogue officielle de l’exposition à la Cité des Sciences et de l’Industrie. Paris : La Martinière, 2016.

Crédits photographiques

Page de garde : http://www.cdiscount.com/maison/decoration-accessoires/decoration-murale-blason-croix-occitane/f-1176349-auc2009959519166.html (23.11.2016)

Page 10 : http://mescladis.free.fr/sentier-cathare.htm (23.11.2016)

Page 11 : http://www.lesentiercathare.com/ (23.11.2016)

Page 26 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Province_de_Jud%C3%A9e_1er_si%C3%A8cle.gif (23.11.2016)

Page 37 : http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Les-revelations-des-manuscrits-de-la-mer-Morte-_NG_-2010-04-12-549814 (23.11.2016)

Page 47 : http://www.bible-archaeology.info/jerusalem.htm (23.11.2016)

Page 47 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Massada_Israel.jpg (23.11.2016)

Page 49 : http://postbarthian.com/2015/01/03/defending-arch-heretic-marcion-sinope/ (23.11.2016)

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Page 55 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wulfila_bibel.jpg (23.11.2016)

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Page 70 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Great_Schism_1054_with_former_borders.png?uselang=fr (25.02.2017)

Page 71 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Razvoj_bogumilstva.jpg (23.11.2016)

Page 93 : http://michel.voilque.pagesperso-orange.fr/photo.html (23.11.2016)

Page 96 : http://cathares.zuc.fr/consolament.html (23.11.2016)

Page 97 : http://dev.cgcp.asso.fr/leblog/2012/03/le-catharisme-en-occitanie-1/comment-page-1/ (23.11.2016)

Page 98 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Blason_Languedoc.svg (23.11.2016)

Page 101 : http://www.antikefan.de/kulturen/germanen/staemme.html (09.03.2017)

Page 106 : http://markbwilson.com/courses/S2010/2010-1wc%20Maps.htm (23.02.2017)

Page 108 : http://michel.voilque.pagesperso-orange.fr/photo.html (23.11.2016)

Page 112 : http://fr.aleteia.org/2016/10/10/sur-les-traces-de-saint-dominique-en-pays-cathare-12/ (23.11.2016)

Page 113 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Cathars_expelled.JPG (23.11.2016)

Page 117 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conquetes_Philippe_Auguste.png (23.11.2016)

Page 120 : http://www.alies.fr/wp-content/uploads/2014/05/montsegur.jpg (08.12.2016)

Page 121 pour les deux : http://lescathares.free.fr/chateau/montseg.html (23.11.2016)


[1] Pour la vita du père Dondaine et ses travaux : http://dominicains.revues.org/131 (11.02.2017).

[2] Le romaniste Walther von Wartburg1888-1971 précise : « L’homme du moyen-âge vit bien plus dans l’action que dans la réflexion ». Le spirituel fait partie intégrante cette action.

[3] Parmi les auteurs ayant validé ce texte :

- Anne BRENON : Les Cathares, Éditions Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2007.

- David ZBIRAL : "La charte de Niquinta et le rassemblement de Saint-Félix: état de la question", in 1209-2009, cathares: une histoire à pacifier?, Actes du colloque international tenu à Mazamet les 15, 16 et 17 mai 2009 sous la présidence de Jean-Claude Hélas, éditions Loubatières/Histoire, 2010, p. 31-44.

- Théophanis DRAKOPOULOS : L'unité du Bogomilo-Catharisme d'après quatre textes latins analysés à la lumière des sources byzantines . Thèse de doctorat, Université de Genève, 2010 ( https://archive-ouverte.unige.ch/unige:12233 ).

Il faut aussi consulter le fond d’archives de la Société René Nelli de Carcassonne, fondée en l’honneur de ce « cathare » audois décédé en 1986. Anne Brenon, Jean Duvernoy et tant d’autres furent ses amis.

[4] Disponible à la BNF et sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k852329d (08.03.2017).

[5] Cf. Jean DUVERNOY dans Le catharisme : l'histoire des cathares (Toulouse : Privat, 1979) pp. 215-219.

[6] Il faut ici citer principalement Monique ZERNER et Jean-Louis BIGET. Cf. L'histoire du catharisme en discussion : Le "concile" de Saint-Félix (1167) éditée chez Brepols en 2001.

[7] Sachant que ne nous sont parvenus que 10% de ce qui a été mis à l’écrit au Moyen-Âge. Le reste a connu les vicissitudes du temps et des hommes. Et dans ces 10%, rares sont les documents de première main : la plupart sont des copies, et même souvent des copies de copies.

[8] Je me réfère ici principalement aux travaux de David ZBIRAL publiés dans la revue spécialisée HERESIS.

- « La Charte de Niquinta : un faux moderne ? » publié en 2005 ( http://www.david-zbiral.cz/articles/zbiral-la-charte-de-niquinta-un-faux-moderne.pdf , 13.03.2017)

- « La Charte de Niquinta et les récits sur les commencements des Eglises cathares en Italie et dans le Midi » publié en 2006 ( http://www.david-zbiral.cz/articles/zbiral-la-charte-de-niquinta-et-les-commencements-des-eglises-cathares-en-italie-et-dans-le-midi.pdf , 13.03.2017).

[9] Tout comme on pourrait dire aujourd’hui : Comment les puissances coloniales ont créé des terroristes.

[10] Il faut noter que les « Français » se sont toujours méfiés des Occitans qui avaient parfois trahi des Carolingiens impérialistes pour les Sarrasins, comme le dit Guillaume Besse page 50 de son Histoire de Carcassonne dont une édition de 1645 est disponible sur Google Books (cliquez ici , 08.03.2017). Et inversement les Occitans des Français qui les ont laissés souvent seuls affronter les Maures pendant qu’ils jouaient avec le pouvoir royal. Nous le verrons.

[11] Pour un lecteur de kiosques pressé, le parallèle est vite tracé : c’est Paris assiégée et menacée, la France en danger et la porte ouverte aux lois liberticides et au centralisme total. Car étudier l’histoire c’est transmettre un message qui se répercute dans le quotidien du lecteur. Et ceci n’est pas anodin.

[12] Un élu très controversé comme Vincent Peillon l’était et qui traitait ses électeurs de « cons ».

[13] Ce sont des partisans de l’école de pensée de Georges DUBY : la société médiévale se construit par la représentation . « Theatrum mundi », le monde comme théâtre, comme jeu, dit le théologien Jean de Salisbury (1115-1180). Tout élément spirituel, tout élément d’imaginaire est en fait constitutif d’une représentation sociale, d’une construction de l’esprit qui aurait engendré la société de métiers dont nous sommes les contemporains.

[14] Historien largement diffusé, décédé en 1996, partisan de l’unicité des sciences. A aussi présenté sur FR3 l’émission Au temps des cathédrales et a dirigé Arte jusqu’en de 86 à 89.

[15] Auteurs en 2016 de Pour une histoire des possibles.

[16] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006074257 (04.03.2017).

[17] Auteur en 2012 de Nos ancêtres les Germains. Les archéologues français et allemands au service du nazisme .

[18] Auteur en 2010 de Les Intellectuels dans la machine de guerre SS.

[19] Célèbre également pour son église où la première chose qu’on y verrait en entrant serait le diable en personne et aussi pour son pic rocheux qui serait l’emplacement d’un centre de culte aux Dieux Anciens ou encore une rampe de lancement de vaisseaux interstellaires.

[20] J’adopte, par choix, ce système allemand de datation. Un petit a signifie « ante », avant Jésus Christ. 299a = 299 av. JC. Un petit p signifie « poste », après Jésus-Christ.

[21] On trouve dans les Archives du Service Historique de la Défense la pellicule d’un film tourné par l’Armée française et réalisé par Jacques Delorme à Montségur sur l’histoire du 7E Bataillon colonial de commandos parachutistes, héritier du Régiment royal des Chasseurs du Languedoc, l’unité formée à partir de l’héritage militaire franco-occitan.

[22] Il fut disciple et moine à l’abbaye de Gorze en Lorraine germanique d’où part une réforme moins connue mais aussi ample que celle de Cluny de 909. Pour faire bref : Adalbéron est un partisan de la suprématie du spirituel dans le temporel.

[23] Dans les anciens peuples indoeuropéens, il y aurait aussi trois valeurs communes : la terre, la force et l’esprit. Mais ce schéma est une construction actualisée.

[24] En allemand médiéval, on dit « meier », du latin « majorum », terme se rapprochant de notre « maire » et de « majordome », le « premier des domestiques » donc.

[25] Il faut noter que les villes de ces « bourgeois » sont des « ilots dans un océan paysan », dans un monde de travailleurs. Sans pouvoir ?

[26] Une secte est une assemblée de personnes (ecclesia) « séparée » (secte vient du latin secare comme dans sécateur ou section) de l’assemblée officielle garante d’une religion (du latin religare : relier et religere : vouer un culte). On peut comprendre le mot secte comme étant juste une présence parallèle au groupe commun ou existant en son sein, ou bien comme un mouvement séparatiste, voire contestataire ou même dangereux car « séparant » les personnes d’autres personnes. Ainsi, dans la République Français, sont considérés comme des « sectes » les groupes finissant par séparer des citoyens du Peuple laïque (du grec laïos : ensemble des populations, les citoyens).

[27] Initialement, une « hérésie » est une école de pensée ou le fait de faire le choix d’une école de pensée. Il en est ainsi des Épicuriens, des Sophistes ou des Platoniciens qui se rassemblaient dans des écoles, en grec : hairesis. Cependant, les écoles de pensée peuvent s’opposer. Certaines prétendent avoir plus raison que les autres et considèrent leur doctrine comme étant un « dogme », du grec dogma : opinion et dokeo : paraître. L’opinion paraissant la plus générale n’est donc considérée par ses « coreligionnaires » plus comme une simple école de pensée, une hérésie, mais comme une religion, voire une religion officielle. « Hérésie » signifie dans la pensée dogmatique prépondérante : qui appartient à une autre école de pensée opposée au dogme. Et ce qui n’appartient pas au dogme peut être considéré comme une « secte » et être le cas échéant ou combattu ou « toléré », du latin tolerare : supporter, et donc soit accepté ou méprisé mais non combattu. Il en est de même chez les Orthodoxes et chez tous ceux qui s’opposent aux oppositions (les Salafistes par exemple).

[28] Je définie ces deux termes :

Un hérésiologue : qui étudie les hérésies (du grec logos : le savoir, comme dans archéologue)

Un hérésiarque : meneur, ou meneur supposé, d’un mouvement hérétique, ou supposément hérétique (arché : premier, comme dans archéologie : l’étude de ce qui est apparu en premier, ou monarque : le seul premier, celui qui est le seul au-dessus des autres)

[29] Cf. Uwe Brunn, Des contestataires aux « cathares ». Discours de réforme et propagande antihérétique dans les pays du Rhin et de la Meuse avant l’Inquisition , Paris, 2006.

[30] Et de la charité forcée naitra l’indulgence achetée par l’argent et non par les actes, ce qui mènera au plus grand schisme de l’Europe : la Réforme de Luther en 1517. Il ne faut pas oublier ce point culminant des révoltes spirituelles du Moyen-âge. Quand Martin Luther se révolte, la paysannerie allemande se révolte, les féodaux se révoltent, le pouvoir central est ébranlé, le Pape doit faire des concessions : et 500 ans plus tard, en 2017, voilà l’héritage que nous portons, celui des combats d’hier et celui des combats d’aujourd’hui contre l’oppression spirituelle.

[31] Le médiéviste suisse Paul ZUMTHOR (1915-1995) a bien exprimé dans son terme de « vocalité » l’importance du « comment on parle le texte ». Le linguiste Wilhelm SCHMIDT reprend ce terme encore en 2007 dans son Histoire de la langue allemande. Le médiéviste allemand Jan-Dirk MÜLLER lui préfère le concept de « variance » des textes, se référant au fait établi qu’un texte médiéval n’est pas une composante fixé mais évolue selon son « utilité » (Gebrauchsliteratur). Ainsi, le texte médiéval est instable et dépend de qui, où, donc pour qui et comment on l’interprète oralement : il faut donc penser ici à la valeur spirituelle du texte courtois qui se fait sermon à l’occasion. Pareillement n’y aurait-il pas une « Bible » mais des interprétations de la Bible.

[32] Le confident d’Aliénor d’Aquitaine, Pierre de Blois (1135-1203), le résume ainsi à la femme forte de ce 12ème siècle qui influence toute l’Europe d’Angleterre aux territoires des Croisés : « vita curialis mors est animae », la vie à la cour est la mort de l’âme. L’habit ne fait donc pas le suzerain et pas le moine mais bien la valeur spirituelle intérieure. Mais l’apparence extérieure est un « indice de l’âme » dit l’encyclopédiste Vincent de Beauvais (1194-1264) dans une œuvre commandée par le roi de France lui-même. Les Puissants se font mécène de la recherche du bonheur spirituel qui est avant tout métier de théologien scribe. La légitimité passe pour certains par « l’écrit », le « pensé en Dieu », la théologie, reine des sciences médiévales.

[33] Chez les poètes allemands, on retrouve le terme de « merkaere », les médisants ; chez les trobadors occitans, c’est le terme « lauzengier » qui désigne les faux-semblants.

[34] Cf. Paul dans sa Lettre aux Romains 1, 23

[35] Un dieu qui s’est « incarné », prenant la forme d’un être humain se faisant appelé « Jésus », né en Judée, et que des Juifs appelèrent rapidement « messiah », ce qui se traduit en grec par « Christ » et signifie : sauveur.

[36] Je parle ici de l’empereur Constantin le Grand qui régna de 306 à 337 et s’impose comme maître absolu de l’Imperium romanum à partir 313, date à laquelle on fixe son « Edit de Milan » dans lequel il fait « don » d’une partie des terres et revenus de ses possessions impériales à « l’Eglise catholique », mais ce document est contesté.

[37] Comme je l’explique dans Die Geschichte Israels in Stichpunkten (Munich : Grin, 2012,2014).

[38] L’indoeuropéen est une tentative de reconstruction de la langue primitive des peuples d’Europe et d’Inde. Étant une langue quasi-imaginaire, on met un astérisque devant un mot pour montrer qu’il n’est que possible.

[39] De ce mot indoeuropéen est aussi issu l’anglais « mind », l’allemand « meinen », le français « mine », etc.

[40] C’est en pensant à l’Ouroboros que le chimiste August Kekulé1829-1896 aurait découvert la structure cyclique du benzène. Il déclara alors : « Pour comprendre, apprenons à rêver ».

[41] Ce que j’ai développé dans Grundwissen zu hellenistischen Erben (Munich : Grin, 2012, 2014).

[42] Sur ce point, il faut consulter Les Impérialismes antiques de Jean-Rémy Palanque (Paris : PUF, 1948).

[43] Ce terme sera réutilisé pour désigner les opposants des Empereurs byzantins au Moyen-âge, notamment lors d’une révolte à Thessalonique de 1342 à 1350 contre le pouvoir central corrompu de Constantinople. On doit souligner ici donc l’importance des termes antiques dans l’écriture de la politique et de l’histoire au fil des siècles. Le fait qu’un terme désignant des révoltés juifs soit transposé dans une nouvelle actualité est caractéristique de ce qu’on peut nommer la « translation du savoir ». Les vainqueurs écrivent l’histoire : ici, nous voulons écrire celle de ceux qui sont désignés comme les perdants. À quel jeu joue chacun d’entre eux ? Jouent-ils au même jeu ? Je ne le pense pas.

[44] Les Cananéens sont des habitants antérieurs aux tribus nomades judéennes. Abraham vient de la cité indoeuropéenne d’Ur, actuellement en Irak, Moïse vient d’Égypte : le peuple dont les Juifs réclament l’héritage est premièrement nomade. Les Cananéens avaient une tradition religieuse agraire : ils servaient le dieu local. Mais ils révéraient tous le Dieu du Ciel : El. Quand Abraham arrive dans la plaine alors féconde que peuplent les Cananéens, il fonde un village : Beth-El, la maison de Dieu. Quand le peuple de Canaan périt et que la région devint un désert, tous s’enfuirent vers les plaines fertiles du Nil, que ne défendaient plus les Égyptiens en pleine guerre civile. Ceux qu’on nomme les « Hyksos » sont ce mélange de fils d’Abraham et de restants des autres peuples. Puis les Égyptiens chassent les Hyksos, et le Roi d’Égypte bannit son serviteur Moïse. Il se peut que Moïse prit la tête des Exilés pour les mener vers la « Terre promise ». En tout cas désormais, le terme « el » signifie toujours « divin » mais le Dieu personnel des suiveurs de Moïse se nomme « Yahweh » ce qui peut signifier « Celui qui donne la terre fertile ».

[45] abbas est un mot gréco-araméen désignant le Père, en fait le Dieu personnel, l’ancêtre de la lignée, le protecteur du croyant, donc le Dieu de Lumière unique.

[46] Dans la tradition chrétienne orthodoxe et éthiopienne, Ponce Pilate est considéré comme un martyr chrétien : après avoir essayé d’empêcher le Sanhédrin de faire mourir Jésus, il est révoqué et exilé en Gaule où il sera tué. « Pilatus », chevalier romain, aurait donc été un des premiers martyrs et non le meurtrier de Jésus.

[47] Jésus est un prénom qui fait florès à l’époque : Flavius en cite au moins quatre qui se proclament libérateurs du peuple juif dont Jésus Barabbas, Jésus de Gamala, Jésus ben Ananias, tous potentiellement disciples de Dosithée de Samarie, de Jean le Baptiste.

[48] Flavius Josèphe, lui-même sadducéen, le nomme « iestaï », id est meurtrier.

[49] L’étymologie Judas « de Kerioth » est fausse car cette ville n’existait pas à l’époque mais il est prouvé que les parents de Judas étaient de riches propriétaires terriens du sud de Jérusalem, là où Kerioth existe aujourd’hui. Mais pas forcément de cet endroit donc.

[50] En parallèle se crée la Kabbale : un gnosticisme juif, basé sur des cultes à mystères, messianiste. C’est Pic de La Mirandole qui découvrira cette religion au monde en 1487. Reuchlin l’adaptera à l’Europe, donnant naissance à l’humanisme européen avant de mourir en 1517.

Pour les Kabbalistes, le monde se divise en trois œuvres : le Chaos (shaddaï), la Torah (Yahvé) et le Messie (Yehoshua). Dieu se dissimule mais il se manifeste aussi dans la création.

Sont issus de la découverte de la Kabbale :

- L’alchimie moderne : Guillaume Postel1510-1581, Widmanstetter1460-1557

- La théosophie de Jakob Böhme1575-1624, issue de la doctrine kabbalistique de Isaac Louria

- La kabbale chrétienne suite à l’œuvre Kabbale denudata de Knorr von Rosenroth1636-1689, dont feront partie Leibniz, Newton, D’Alembert, Hegel

- Le mouvement panenthéisme (et hassidim) de Spinoza 1632-1677 : Dieu crée, Dieu s’exile, Dieu s’assure de la non décréation de son œuvre

- Les nouveaux cultes à mystères : savoirs gnostiques et mystère de la Création, voir Adolphe Franck1810-1883

- Le mouvement de stricte observance du talmud : Jacques Derrida, Bernard Henri Lévy, Walter Benjamin, Charles Mopsik, Marcel Proust : « une réponse au bal avenir du mal »

[51] Tel « un ange déchu se souvenant de sa céleste origine » dira-t-on au 19ème siècle.

[52] En parallèle, cf. sourate du Coran 4 :157 « Ils ne l’ont pas tué, ils ne l’ont pas crucifié. Mais il leur a semblé… Allah l’a élevé à lui… ». Issâ/Jésus aurait donc été un faux-semblant.

[53] D’où la religion mandéiste, une des sources de la religion des Yézidis d’Irak, aujourd’hui pourchassés par les Musulmans salafistes.

[54] Plusieurs peuples du Moyen-âge, comme les Bavarois, prétendront provenir de ce mont Ararat, vague réminiscence de leur « Wanderung ». En français nous disons « Invasions barbares », en allemand « Déplacement des peuples ». Question de point de vue ! Autrement, les « Britons » prétendent descendre de « Brutus » et les Francs de « Frankus », tous deux étant les fils d’Énée, le fondateur de Rome selon Virgile, que les Catholiques romains christianiseront. Nous sommes bien ici en face d’une écriture de l’histoire par des élites conscientes de leur rôle spirituel et politique. La «translatio imperii » est aussi doublée d’une « translatio populii ». L’esprit social romain devient esprit de « peuple » en gestation et qui fleurira bien après encore avec le point culminant du 19ème siècle et les nationalismes.

[55] http://www.christiananswers.net/french/q-aig/aig-c004f.html (07.03.2017).

[56] L’Édit de Milan est encore aujourd’hui un document controversé, l’humaniste Lorenzo Valla a prouvé en 1444 qu’il s’agissait d’un faux créé au IXème siècle, mais pour l’Église, cet édit fut encore valable jusqu’aux accords du Latran avec Mussolini en 1929.

[57] Le réalisateur Luis BUNUEL met cette dynamique au centre de son film La Voie lactée de 1969 où deux pillards de pèlerins du 20ème siècle se retrouvent confronter à Dieu.

[58] Le terme « byzantin » est un terme historiographique s’établissant seulement au 19ème siècle. Auparavant, les Byzantins se nommaient « Romains », se considérant comme les héritiers à part entière de Rome. Les peuples orientaux les nommaient ainsi aussi « Roum », mais les Occidentaux, prétendant eux aussi à l’héritage romain, les nommaient « Grecs », un terme longtemps considéré comme rabaissant.

[59] Et c’est justement en cette période qu’on commence à organiser la datation de la vie quotidienne non plus selon la création de Rome, nouvelle Babylone, mais de la naissance du Christ. En 541 à Orléans, Victor de Limoges se base sur des cycles de lunaison de 19 ans en partant de l’année 28, pour lui l’année de la Passion et des premières Pâques donc. En 743, Saint Boniface et Carloman, fils de Charles Martel, établissent le calendrier julien selon les travaux de Denys le Petit (mort vers 540 à Rome) qui part de l’année 33. L’Anno Dominici, l’an 1, est établi 753 ans après la fondation de Rome. Notre calendrier actuel fut établi par Grégoire XIII en 1582 car il y avait une dérive due aux années bissextiles, une année solaire durant en fait 365,25 jours et non pas 375 ou 365 jours.

[60] Au Moyen-âge, le terme « muslman » n’est utilisé que par les Arabes eux-mêmes. Chez les Chrétiens, deux termes s’imposent : Maures (de l’ancien peuple nord-africain des Maurétaniens, ennemis des Carthaginois, mauhrem voulant dire occidental en punique) et Sarrasins (« orientaux » en grec, faussement les « descendants de Sara », la mère d’Ismaël, fils d’Abraham dont seraient issus les Arabes). Dans la Chanson de Roland en 1080, on dit « Sarrasins », mélangeant Basques et Arabes maures / berbères.

[61] https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_bogomiles_l_heresie_dualiste_au_cOe_ur_du_monde_byzantin.asp (14.2.2017).

[62] Il écrit : « Comme l'immolation de l'agneau pascal a cessé par l'immolation du corps du Christ, ainsi lors de la manifestation de l'Esprit-Saint cessera l'emploi de toute figure. La vision [de Daniel ] dans laquelle était promise la justice éternelle et l'abolition de la faute, a été accomplie en partie et non en totalité lors du premier avènement du Seigneur ».

[63] Les animaux au Moyen-âge : ceci est un débat complexe. On les juge, on les baptise, on les excommunie, on les satanise, mais on vit avec eux, grâce à eux, dans la même Création.

[64] Dont on peut dater le terme « mafia », acronyme de : « Morte Alla Francia ! Italia Aviva ! ».

[65] Le très catholique roi d’Aragon Pere III aura plus de succès en 1282 aussi parce qu’il ‘hésite pas à rassembler Chrétiens et Musulmans. Il crée même une nouvelle « classe sociale » sur l’imitation de celle des Juifs : les mudejars (« domestiques » en arabe).

[66] Le concile de Vienne de 1312 permet aux évêques de siéger aux côtés des moines de l’inquisition. C’est la porte ouverte aux pires atrocités.

[67] Le roi/tsar/césar bulgare bogomile Jean Assen II (1218-1241) fonde même une « Nouvelle Macédoine » qui sera cependant mise à bas par les Turcs nestoriens et islamistes. Parallèlement, le slave Alexandre Nevski essayera de fonder un grand état slave, battant les Chevaliers teutoniques (Portes-glaive) en 1240 et en 1242 mais subissant les assauts des Turcs il échoue.

[68] En espagnol médiéval, on appelle la poésie des Troubadours de Provence la « lemousi », la poésie limousine. C’est la langue de Guillaume d’Aquitaine, de Bernard de Ventadour, la langue de la musique médiévale occitane à la cour d’Aquitaine.

[69] Il est déclaré hérétique en 1141 par le concile de Sens : http://www.abaelard.de/sens1141.pdf (09.03.2017).

[70] C’est ici que le parisianisme et l’anti-parisianisme dans les études scientifiques se ressentent au plus fort : on ne retient souvent que les auteurs « parisiens » tandis que les autres finissent dans de sombres bibliothèques, heureusement aujourd’hui remises à la lumière.

[71] Voir ici pour de plus amples explications : http://theopedie.com/Le-pantheisme-est-il-compatible-avec-le-christianisme.html (08.03.2017).

[72] Cet autre catharisme influencera le courant dit « mystique » des femmes en particulier puis des hommes allemands du Moyen-âge jusqu’à Luther. Quand sur la place de Grève en 1310, on brûle la Hildegarde von Bingen parisienne, Marguerite Porete, c’est avec son livre qu’on la brûle, en acte de foi. Le mouvement « béguine », « rien du tout » en flamand, consiste en un érémitisme organisé qui fit florès jusqu’au 16ème siècle, surtout chez les Dominicains comme l’Alsacien Meister Eckhardt (« Dur endroit »), le Flamand Thomas van Kempen (Thomas le Saint des Indes), et les Allemands Heinrich Seuse, Johannes Tauler, et Thomas Müntzer, le meneur de la révolte paysanne de 1494 ; et l’Anglais John Wyclif, brûlé en Angleterre en 1384 et le Slave tchèque Jan Hus brûlé à Constance en 1415 ; jusqu’à la Christocratie florentine de Jérôme Savonarola (bûcher en 1498). La « dévotion moderne » prend finalement racine dans le catholicisme grâce à Erasme de Rotterdam (mort en 1536) qui s’oppose à Luther (mort en 1546) que l’Eglise n’arrivera pas à brûler.

[73] Les poètes allemands transposeront l’amour courtois franco-occitan, très intellectuel, en un amour vassalique et sensuel, terrestre mais tout autant théorique. Joachim BUMKE1929-2011, un des médiévistes les plus en vogue en Allemagne, définit cet amour courtois comme « une tentative de contre-programme face aux réalités de l’époque » : c’est un idéal. La « minne » germanique, qui se traduit par « je pense d’amour », se résume au fait de se remémorer constamment son lien de fidélité envers son suzerain, sa dame et Dieu. C’est un amour idéal, tout comme la société courtoise l’est : un idéalisme élitiste qui a pour but de maintenir la paix sociale entre suzerains et vassaux, entre hommes et femmes. La réalité est influencée par cet idéal et cet idéal est influencé par la vision de la réalité des contemporains : souffrances, vols, enlèvements, rapts, viols, chevaliers bandits, disettes, imposition outrancière mais aussi bienfaits, progrès technique agraire et industriel, amour du prochain, bienveillance des riches. La société médiévale est un paradoxe constant.

[74] Pour Duby, les mâles du Moyen-âge ont peine à trouver une femme pour se « faire gendre ». Il parle d’une grande frustration, cause de violence. Le germaniste Gustav EHRISMANN1855-1941 note que dans la poésie occitane, on utilise une formule de politesse « vos » (vous) très formelle entre homme et femme tandis que les poètes germains n’hésitent pas à utiliser le « dû » (tu) quand ils font parler homme ou femme. Ceci est révélateur de la position poétique du dualisme homme/femme. Pour Johannes HUIZINGA, l’auteur de L’Automne du Moyen-Âge en 1924, l’amour, comme élément culturel déterminant, signifie « séparation » car si on a besoin de l’amour, c’est bien qu’on ne l’a pas. Alors s’inscrit le contrefait culturel du spirituel comme individualisme.

[75] Dans les Monts métallifères allemands, la bourgade de Joachimsthaler, la vallée de Joachim, se développe tellement que l’argent qu’on y frappe prend le nom de « thaler », ce qui donnera « dollar » pour les Allemands du Nouveau Monde.

[76] En créant l’association Villard de Honnecourt en l’honneur de cet ingénieur médiéval qui nous laisse des Carnets de croquis exceptionnels. Le site de l’association : http://www.avista.org/ (08.03.2017).

[77] Le travail de White constitue la base de l’encyclique Laudato si du Pape François en 2015 et permet de recentrer le 12ème siècle comme un pivot de l’histoire humaine. Le travail de Jean Gimpel a inspiré Ken Follett.

[78] « Un membre souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l’honneur ? Tous les membres se réjouissent pour lui. Or, vous êtes le Corps du Christ et membres chacun pour sa part » (Paul dans 1Cor 12, 26-27).

[79] Le médiéviste allemand Jan-Dirk MÜLLER parle même d’ habitus et se réfère à la sociologie de Bourdieu. Pour Müller, la société féodale est tellement ancrée dans la vie quotidienne que vilains comme féodaux agiraient en pleine inconscience de leur société, la norme étant devenue normalité. Et c’est cette mise en cause de la « normalité » qui mènerait à une « anormalité » source de réformes. L’acte de penser hors de la normalité devient un acte luciférien et le combat contre l’anormalité confirme deux faits sociaux : l’autoritarisme féodal et la fin d’une société basée sur l’oral en transition vers une société de l’écrit trompeuse.

[80] Ce terme de « Champagne ou « Champaigne » est un néologisme créé de toutes pièces en 1065 par ce comte Thibaud qui souhaite se créer son propre territoire en opposition avec la « montagne » et la « Francia ». Dans les textes officiels en latin donc, le terme est « Campunenses », ce qui veut dire « Ceux de la plaine » car cette terre autour de Troyes, Meaux et Laon est principalement constituée de « plaines ». Thibaud veut aussi rompre avec le terme « Austrasie » pour bien se définir comme un état non-impérial. Cela fait aussi référence à la « Campania », la plaine autour de Rome : Thibaud prétend donc rétablir aussi sa part de l’Empire romain. La devise de ce nouvel « état » est « Passavant » : la terre passe avant le suzerain, ce qui est révolutionnaire dans l’esprit féodal et explique aussi l’effervescence spirituelle et commerciale de cette région dorée.

[81] On parle même dans les texte médiévaux anglo-normands de « clothes of Rhemes » et de drap « of lawn », de Laon donc, en fait du « linon ».

[82] DUVERNOY, Jean : La religion des cathares, 1976. Pages 307 et 308.

[83] « Définir les cathares dans les registres d’Inquisition », 2010 ( https://rhr.revues.org/7575#ftn18 , 13.03.2017).

[84] René Nelli déclare en 1963 dans son Érotique des troubadours que « C'est à la civilisation musulmane d'Espagne que la sensibilité occitane doit de s'être éveillée si tôt. »

[85] Pour mettre un peu de musique dans cet essai, il faut noter la création en 2012 d’une symphonie occitane intitulée « Paratge » de Christian Salès par l’Orchestre de Budapest.

[86] Les deux formant donc une sorte de TVA à 20% comme aujourd’hui.

[87] Au contraire des anciens alleux germaniques, terres franches et donc à la merci des puissants.

[88] Issue de http://www.couleur-lauragais.fr/pages/journaux/2005/cl69/histoire.html (13.03.2017).

[89] Diego de Guzman, fondateur de l’Ordre des Prêcheurs itinérants dits « Dominicains » l’avoue pourtant lui-même : « J’ai honte d’être Chrétien comme ces croisés-là ».

[90] Et pourtant le corps du fondateur de cet ordre de moines errants sera vendu en tant que relique aux enchères pour plus de 500.000 florins d’or.

[91] Marc 16, 15 : « Allez dans le monde, proclamez l’Évangile à toute la Création ».

[92] Nous dit l’historien occitan Denis COUTAGNE dans son article « RAINIER SACCONI (mort en 1262) », Encyclopædia Universalis, http://www.universalis.fr/encyclopedie/rainier-sacconi/ (09/03/2017).

[93] Voir l’article de David Zbiral publié en juillet 2016 sur la relation entre Jean de Lugio et le catharisme : http://www.academia.edu/8056762/Jean_de_Lugio_et_l_auteur_du_Liber_de_duobus_principiis (09.03.2017).

[94] De manière approfondie, on peut consulter L’épopée cathare de Michel ROQUEBERT (2006 chez Tempus), un historien reconnu à Paris et proche de Jean Duvernoy et de René Nelli, ou en allemandDie Katharer de l’historien bavarois Arno BORST 1925-2007, partisan comme Duby de la synthèse des sciences (paru en 1984 en français chez Payot).

[95] La société scandinave, particulièrement chez les Danois qui furent appelés par les Germains romanisés « nortmanni », Normands donc, se basent sur l’agriculture et le commerce maritime. Les chroniqueurs chrétiens dédaignent cet aspect en offrant l’image de chefs sanguinaires. Le terme « viking » signifie en norrois « l’homme des ports », qu’il soit commerçant ou guerrier d’active car avec la réforme militaire de Charlemagne, l’amateurisme n’est plus de rigueur. Les « vikings » se font professionnels de l’opportunisme et du raid, on dit même « partir en viking ». Et on peut parler d’une véritable réussite scandinave. Eudes de Paris les vainc en 887 mais il est obligé de leur payer un tribut. En 911, le roi Charles leur cède même toute la côté ouest jusqu’en Bretagne : la « normandie ». Mais ces Danois-là sont déjà chrétiens et épousent des femmes gallo-franques. Ils oublient bien vite qui ils y furent. Autrement des Danois d’Angleterre qui se feront définitivement massacrés en 1066 par le Saxon Harold Godwinson qui se fera tuer par les troupes « normandes » de Guillaume, le duc de Normandie et roi d’Angleterre par la grâce de Saint Valery. S’enclenche alors le conflit entre roi des Francs et roi des Angles.

[96] Lui aussi fait roi par la grâce de Saint Valery qui lui apparaît et lui déclare qu’il sera roi s’il ordonne qu’on vénère les reliques. Hugues se fera donc fondateurs de monastères, d’abbayes et de reliquaires, méritant son surnom de « Capet », le chapelain, nom provenant de l’église d’Aix, le palais de Charlemagne, appelée « chapelle » car conservant la « cappa », le manteau de Saint Martin.

[97] Alors à la frontière directe avec les territoires de Lorraine sous contrôle d’un Saint Empire où règne l’ordre depuis que les Hongrois ont été défaits et christianisés.

[98] On commence à remplacer les mottes celtiques par des châteaux de pierre, c’est l’époque des Foulque Nerra, des seigneurs brigands dans leur aire imprenable, puis des forteresses protectrices.

[99] C’est le grand-père d’Aliénor d’Aquitaine qui règne de 1137 à 1204. Puis en 1204, l’Aquitaine passe au fils d’Aliénor Jean Sans Terre et devient la « Guyenne » anglaise.

[100] Sur d’autres cartes, on trouve le terme de « Provence » qui rassemble les deux rives du Rhône, donc la Bourgogne méridionale jusqu’à Lyon et le comté de Toulouse.

[101] Guillaume Besse argue même que Toulouse était vassal serviteur de France et Trencavel vassal d’Angleterre. (page 121 et suivantes). Ceci est faux car la Vicomté de Trencavel et le Consulat de Béziers ne dépendaient que de Toulouse et donc du Roi. Mais l’Anglais était l’ennemi par défaut, il aura dû jouer un rôle diplomatique important.

[102] Guillaume Besse parle page 129 de son Histoire de Carcassonne « d’homagers du Comte de Barcelonne ».

[103] On trouve un bas-relief de Simon V de Montfort à la Chambre des Représentants des USA.

[104] Les féodaux lui avaient offert la couronne mais le Pape a refusé et l’a menacé d’excommunion.

[105] C’est là que le fameux pont d’Avignon est coupé, le 15 août 1226.

[106] Pour plus d‘informations sur les « Rois et Reines de Majorque » qui régnèrent aussi sur le Roussillon français, notamment à Perpignan et Montpellier, cf. http://www.ledepartement66.fr/99-palais-des-rois-de-majorque.htm (08.12.2016) et la bibliographie s’y trouvant.

[107] http://cecnelli.unblog.fr/2010/02/25/le-bucher-de-pierre-autier/ (08.03.2017).

[108] Il faut sur ce point retenir le nom du « cathare » audois Déodat ROCHE (1877-1978) dont la maison à Arques d’Aude dans les Corbières a été transformée en musée du catharisme. René Nelli en était proche.

[109] Cf. http://semainehistoire2013.com/2013/12/15/zelotes-et-tuchins-deux-peuples-en-revolte/ (10.03.2017).

[110] Cf l’article du médiéviste Vincent Challet : https://crm.revues.org/1563?lang=de (10.03.2017).

[111] Une province partagée entre la France et l’Espagne, faisant partie ce qu’on appelle la Catalogne. Il reste une seule enclave de la Cerdagne espagnole en France : la ville de Llivia, enclavée dans les Pyrénées Orientales. Quant au Roussillon historique, il comprend aussi bien Perpignan et Narbonne que Majorque. C’est aujourd’hui la partie sud l’Occitanie, rassemblant Languedoc, Roussillon et « Midi-Pyrénées ».

[112] En limousin, on dit Guillem de Castaing.

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Résumé des informations

Titre
Des Cathares. Vie des bons hommes et bonnes femmes
Auteur
Année
2016
Pages
136
N° de catalogue
V346291
Taille d'un fichier
3640 KB
Langue
Français
Annotations
L'auteur n'est pas historien. Il est titulaire d'un bac +5 en langue allemande, a étudié la civilisation médiévale et la théologie. Son mémoire de master s'intéresse aux échanges socio-culturels entre Souabe et France/Angleterre. Il est disponible chez GRIN en allemand.
mots-clé
Katharer, Okzitanien, Occitanie, Cathares, Richard Coeur de Lion, Philippe Auguste, Mani, Bogomil, Albi, Albigeois, Kreuzzug, Croisade, Aude, Aragon, Toulouse, Innocent III, Sud de France
Citation du texte
Arnaud Duminil (Auteur), 2016, Des Cathares. Vie des bons hommes et bonnes femmes, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/346291

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