La structure du lai de Guigemar de Marie de France par application de la théorie d’espace de Iouri Lotman


Exposé Écrit pour un Séminaire / Cours, 2017
10 Pages, Note: 6,0 (CH-System, 6=Bestnote)

Extrait

Table des matières

1. Introduction

2. Quelques observations sur la structure du lai de Guigemar

3. Application de la théorie lotmanienne d’analyse narrative sur le lai de Guigemar

4. Conclusion

5. Bibliographie

1. Introduction

Le lai de Guigemar de Marie de France est considéré comme un conte qui est riche d’étapes. Ainsi, l’objectif de ce travail est d’étudier la structure du lai en consultant des opinions existantes et les continuer. Pour y parvenir, on a essayé de rassembler quelques perspectives concernant la structure dans le deuxième chapitre. Parce que le lai de Guigemar présente plusieurs changements de lieu, il paraît opportun de considérer complémentairement aux propositions existantes une analyse narrative qui se concentre sur l’organisation spatiale au lieu d’une répartition temporelle. Pour cela, il suit dans le troisième chapitre une tentative d’appliquer la théorie d’espace du philologue russe Iouri Lotman. Parce qu’il a développé une théorie qui est conçue pour la littérature narrative en général, il est supposé qu’il ne devrait pas poser des problèmes de l’appliquer sur la littérature médiévale. Tout d’abord un bref commentaire introduit sa pensée. Pour ce faire, on a consulté de la littérature secondaire et des traductions de l’original russe en français et en allemand, par manque de connaissances russes. Ensuite, on a essayé d’appliquer la théorie lotmanienne sur le lai de Guigemar. Dans ce cadre, il importe de souligner que cette étude n’est pas du tout exhaustive, mais veut simplement prouver que les stations dans ce conte de Marie de France sont chargées d’une sémantique spécifique. En utilisant cette théorie d’espace, on peut analyser le lai de manière plus approfondie.

Pour illustrer les comparaisons des espaces du texte, on a inclus des extraits du lai en ancien français. La référence de base est l’édition Lais de Marie de France de Laurence Harf-Lancner et Karl Warnke, publié par la Librairie générale française à Paris en 1992.

2. Quelques observations sur la structure du lai de Guigemar

Marie de France commence le lai de Guigemar avec une courte introduction générale et informe que sa première aventure racontée avait lieu en petite Bretagne[1]. Elle raconte qu’y vit Guigemar, un chevalier sage, vaillant et le plus beau du pays[2]. Mais comme la poétesse est connue pour son style bref et direct, on découvre à côté de ses qualités aussi une grande problématique: “La Nature avait commis une faute en le formant”[3]:

De tant i out mespris nature

que unc de nule amur n'out cure.

Suz ciel n'out dame ne pucele,

ki tant par fust noble ne bele,

se il d’amer la requeïst,

que volentiers nel retenist[4].

Outre ses bonnes qualités chevaleresques, le jeune homme ne s’intéresse pas aux femmes. Il en résulte des tensions entre sa vie personnelle et sa vie sociale: parce qu’il est le fils unique, il est obligé de se marier un jour et engendrer des héritiers[5]. Cela se reflète dans le passage où on découvre que des étrangers et même ses amis pensent qu’il est stérile[6]:

Nuls ne se pout aparceveir

que il volsist amur aveir:

Pur ceo le tienent a peri

e li estrange e si ami[7].

Il s’agit d’une une situation de départ typique dans les contes de Marie de France: un déséquilibre[8]. Ce qui suit est souvent l’histoire d’un héros qui doit s’éprouver dans un ou plusieurs défis. Le but de rétablir l’équilibre se trouve aussi dans Bisclavret, Eliduc, Fresne, Lanval et Milon[9].

Comme Rupert Pickens a constaté, cette situation initiale montre que trois forces puissantes sont en relation et ils vont pousser toutes les actions du lai: à savoir Dieu, la Nature et l’Amour[10]. Plus particulièrement, son défaut a quelque chose à voir avec la Nature et l’Amour et Dieu contrôle sa destinée[11]. Ainsi Guigemar est déterminé à l’accomplir.

Après cette introduction, on découvre que le héros va chasser dans la forêt. C’est la partie du lai où on trouve des traits folkloriques comme la biche avec la compétence de parler et la flèche qui revient pour blesser Guigemar[12]. En outre, le navire appartient également au groupe et est aussi visible dans la légende de Tristan[13]. Le merveilleux a la fonction d’apporter l’aventure et fait partie de la progression de Guigemar: sans la biche, il ne se mettrait pas en route pour guérir sa blessure.

Dans ce navire, le héros passe dans un autre monde. C’est dans ce nouveau pays que Guigemar apprend à désirer et à aimer une femme. Après un certain temps de bonheur ensemble, Fortune intervient et ils sont découverts[14]. En dépit de la colère du roi, Guigemar peut partir dans le navire:

Al hafne sunt ensemble alé.

La barge truevent, enz l’unt mis:

od lui s’en vet en sun païs[15].

Guigemar reste triste sans sa dame et ne peut pas tomber amoureux de nouveau. Selon Rupert Pickens, le héros est obligé de regagner la dame une deuxième fois dans une région intermédiaire, à savoir le château de Meriaduc[16]. Le lai se termine avec leur réunion, mais avec une fin ouverte car on ne connaît pas leur plan futur.

Concernant la répartition du lai, Rupert Pickens propose de parler “d’une structure circulaire avec les stations Petite Bretagne, antive cité, la Petite Bretagne et les régions intermédiaires”[17].

Comme on vient de décrire dans ce chapitre, Guigemar a passé plusieures étapes pour accomplir sa destinée. On pourrait même voir une similitude avec une typique caractéristique structurelle du roman arthurien, appelé ‘ Doppelwegstruktur ’ ou ‘ Doppelkursus’ d’après Hugo Kuhn[18].

Par contre, Koopmans et Verhuyck proposent une “tripartition du lai et de distinguer la conquête du je, la conquête du tu et la conquête de la société”[19].

Evidemment, le lai de Guigemar présente de changements de lieu. Ainsi il paraît opportun de considérer complémentairement aux propositions ci-dessus une analyse narrative qui se concentre sur l’organisation spatiale au lieu d’une répartition temporelle. Le prochain chapitre explorera alors une approche selon le sémioticien Iouri Lotman.

3. Application de la théorie lotmanienne d’analyse narrative sur le lai de Guigemar

La notion de l’espace

Le philologue russe Iouri Mikhailovich Lotman a développé une théorie d’espace qu’il a appliqué aussi sur les textes littéraires. Contrairement à d’autres approches qui se concentrent sur la structure temporelle, il met l’accent sur l’organisation spatiale. Ainsi, il décrit que des textes littéraires sont basés sur une sémantisation d’espace spécifique et qu’ils contiennent des oppositions manifestes concernant l’organisation spatiale[20]. Cela signifie que des oppositions spatiales comme par exemple ‘droit vs gauche’ sont toujours liées aux significations normatives comme par exemple ‘familier vs étrange’ ou ‘le bien vs le mal’[21]. On retrouve ces coïncidences significatives dans la présentation sémantique du texte[22]. Dans ce cadre, le modèle d’une bipartition avec deux sous-espaces est considéré comme le plus simple[23]. D’après la théorie lotmanienne, deux espaces opposés sont séparés toujours par une frontière. Cependant, beaucoup de textes sont à diviser plusieurs fois[24].

La notion de frontière et d’événement

Ainsi, Iouri Lotman a également examiné la signification de frontières dans la littérature. Selon lui, il arrive souvent que des personnages franchissent des frontières qui sont définies comme norme entre les sous-espaces oppositionnels[25]. Avec cela, il élabore aussi une définition de l’événement: “L’événement dans le texte est le déplacement du personnage à travers la frontière du champ sémantique”[26]. “De ce fait, ce n’est pas seulement l’ordre normatif du monde de fiction qui est interrogé ou déstabilisé, mais aussi l’ordre normatif de l’espace culturel”[27]. Le sémioticien spécifie cette transition comme un “moment révolutionnaire”[28]. Un texte qui permet au héros un tel passage de frontières est défini comme texte “avec sujet”[29].

Application de la théorie lotmanienne sur le lai de «Guigemar»

Comme déjà mentionné ci-dessus, on constate vite que Guigemar est obligé de changer l’endroit po se transformer: son désintérêt sexuel est lié à son pays natal, il rencontre le merveilleux dans la forêt et est transporté par le navire dans un nouveau monde. Par son urgence d’être guéri, il lui est possible de tomber amoureux d’une dame bienveillante qui est marié avec un mari jaloux.

Guigemar franchit alors la frontière entre les sous-espaces. De ce fait, il pénètre dans un territoire étrange et pire encore, dans l’enclos de l’épouse du roi.

Ainsi, on peut trouver des espaces oppositionnels divers: commençant par la binarité ‘lieu de résidence de Guigemar vs la forêt’, qui est sémantisée par ‘la norme prédominante et le jugement vs la biche parlante et les autres faits merveilleux’:

Pur ceo le tienent a peri

e li estrange e si ami[30].

vs

Après (la bisse) parla en itel guise[31].

Ainsi, il s’agit d’une opposition entre un espace façonné des normes car tout le monde le trouve étarnge contre un espace où tout paraissait possible, ainsi sans normes ordinaires. En pénétrant la forêt, Guigemar dépasse cette frontière.

Après son trajet en navire, on trouve une grande différence sémantique avec l’opposition spatiale ‘pays natal vs nouveau pays’ qui démontre clairement l’évolution d’un héros désintéressé aux femmes vs un héros amoureux. Cette binarité est renforcée par l’opposition ‘dans l’enclos vs dehors’: le premier est marqué par l’amour, de la sécurité et la guérison de sa blessure. Par contre le ‘dehors’ est sémantisé par le négatif: le roi fâché franchit cette frontière après un certain temps et commande à Guigemar de quitter l’enclos et le pays. Heureusement pour le héros, il se défait de l’idée de le tuer. Ainsi, Guigemar est à nouveau confronté à des souffrances: cette fois le chagrin d’amour. On peut bien reconnaître l’opposition en regardant deux extraits associés:

[...]


[1] L., HARF-LANCNER / K., WARNKE, Lais de Marie de France, Paris, 1992, p.27, v.24-26.

[2] Ibid., p.29, v.37-43.

[3] L., HARF-LANCNER / K., WARNKE, Lais de Marie de France, op. cit., p.29, v.57.

[4] Ibid., p.29, v.57-62.

[5] J., BRUMLIK, «Thematic irony in Marie de France's Guigemar », 1988, p.5.

[6] L., HARF-LANCNER / K., WARNKE, Lais de Marie de France, op. cit., p.29, v.67-8.

[7] Ibid., p.29, v.63-8.

[8] P., MENARD, Contes d’amour et d’aventure du Moyen Age, Paris, 1979, p.154.

[9] Ibid., p.155.

[10] R. T., PICKENS, «Thematic Structure in Marie de France's Guigemar », 1974, p.330.

[11] Ibid.

[12] P., MENARD, Contes d’amour et d’aventure du Moyen Age, Paris, 1979, op. cit., p.154.

[13] Ibid., p.161.

[14] L., HARF-LANCNER / K., WARNKE, Lais de Marie de France, op. cit., p53, v.538-542.

[15] Ibid., p.56, v.618-20.

[16] R. T., PICKENS, «Thematic Structure », art. cit., p.337.

[17] Ibid., p.341.

[18] D. GREEN, «Erzählstrukturen der Artusliteratur.», 2001, p.873.

[19] J., KOOPMANS /P., VERHUYCK, « Guigemar et sa dame », Neophilologus, 68 (1968), p.16-7.

[20] I., LOTMAN, Die Struktur literarischer Texte, Münche , UTB, 1972, p.313.

[21] T., KLINKERT, Einführung in die französische Literaturwissenschaft, Berlin, 2017, p.118.

[22] Ibid., p.121.

[23] Ibid., p.118.

[24] Ibid.

[25] I., LOTMAN, Die Struktur literarischer Texte, op. cit., p.338-9.

[26] I., LOTMAN, La structure du texte artistique, Paris, Gallimard, 1973, p.326.

[27] I., LOTMAN, Die Struktur literarischer Texte, op. cit., p.338-9.

[28] I., LOTMAN, Die Struktur literarischer Texte, op. cit., p.339.

[29] T., KLINKERT, Einführung in die französische Literaturwissenschaft, op. cit., p.119.

[30] L., HARF-LANCNER / K., WARNKE, Lais de Marie de France, op. cit., p.28, v.67-8.

[31] Ibid., p.32, v.105.

Fin de l'extrait de 10 pages

Résumé des informations

Titre
La structure du lai de Guigemar de Marie de France par application de la théorie d’espace de Iouri Lotman
Université
University of Zurich
Note
6,0 (CH-System, 6=Bestnote)
Auteur
Année
2017
Pages
10
N° de catalogue
V412827
ISBN (ebook)
9783668645035
ISBN (Livre)
9783668645042
Taille d'un fichier
563 KB
Langue
Français
mots-clé
guigemar, marie, france, iouri, lotman
Citation du texte
Adina Kuhn (Auteur), 2017, La structure du lai de Guigemar de Marie de France par application de la théorie d’espace de Iouri Lotman, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/412827

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