La laideur corporelle au Moyen Âge. La liaison de vieillesse et laideur dans les ballades d'Eustache Deschamps


Dossier / Travail, 2015
19 Pages, Note: 1,7

Extrait

Table de matières

1 Introduction

2 Les bases théoriques et méthodologiques

3 La particularité de l’œuvre d’Eustache Deschamps

4 L’autoportrait d’Eustache Deschamps dans ses poèmes
4.1 Le « Povre Eustace »
4.2 Une brève approche historique
4.3 Le « Povre Eustace » = Eustache Deschamps ?

5 La représentation de la vieillesse chez Eustache Deschamps

6 La fonction des poèmes autobiographiques

7 Le ludique dans les poèmes d’Eustache Deschamps
7.1 La satire chez Eustache Deschamps
7.2 La fonction du comique

8 Analyse de la ballade MCCLXVI

9 Conclusion

Annexe

Bibliographie

1 Introduction

Eustache Deschamps est l’un des poètes les plus couronnés de succès du Moyen Âge tardif. Ayant appris les arts d’écriture chez Guillaume de Machaut1, qui ne manque pas non plus de réussite, Eustache a développé un propre style d’écriture et abordé des thèmes tout nouveaux à cette époque. Grâce au grand nombre de textes qu’il produisait, on en a aujourd’hui suffisamment conservé pour pouvoir se faire une image de son travail extraordinaire.

L’un des sujets apparaissant dans ses poèmes est la vieillesse. Très rarement traité par ses contemporains, ce thème représente une nouveauté digne d’être analysée. Ce qui y est marquant, c’est le rapport entre la vieillesse avec la laideur corporelle. Dans la recherche actuelle, il y a peu d’auteurs qui ont examiné le rapport mentionné ci-dessus. La plupart des textes publiés sur l’œuvre d’Eustache Deschamps traitent de la critique à la noblesse ou aux poèmes d’amour. Pour cela, il est intéressant, de mener la recherche dans une autre direction – sur un sujet peu pris en compte jusqu'à présent. Dans ce travail, il s’agira donc d’identifier les raisons pour lesquelles Eustache Deschamps lie la vieillesse à la laideur corporelle dans ses poèmes.

D’abord, il convient de relever les particularités de l’œuvre d’Eustache Deschamps afin d’avoir une vue d’ensemble sur les thématiques traitées et son style remarquable. Après, il s’agira de l’autoportrait d’Eustache Deschamps comme « Povre Eustace » dans ses poèmes. Une brève approche historique sera donnée pour avoir des informations de fond, ce qui aidera à mieux comprendre le concept de la laideur au Moyen Âge. Il sera également discuté si le « Povre Eustace », le personnage des poèmes d’Eustache Deschamps, peut être considéré comme un vrai autoportrait. Le chapitre suivant donnera une vue d’ensemble sur la conception de la vieillesse chez Eustache Deschamps. Puis, la fonction de ses poèmes autobiographiques sera étudiée, ainsi que la satire et la fonction comique. Prenant en compte toutes ces informations, ce travail terminera par une analyse d’une ballade d’Eustache Deschamps concernant la question du travail posée dessus pour aboutir à une conclusion appropriée.

2 Les bases théoriques et méthodologiques

Des monographies et articles de publications collectives serviront de base théorique pour ce travail. Pour l’analyse de la ballade, les versions tirées de L’Anthologie de l’éditeur « Le Livre de poche » seront utilisées en raison de la traduction en français moderne, qui peut être consultée à côté de l’originale en français médiéval dans ce livre.2 À l’aide de la traduction, la ballade sera analysée en tenant compte des bases théoriques.

3 La particularité de l’œuvre d’Eustache Deschamps

Comme déjà mentionné dans l’introduction, Eustache Deschamps a écrit un grand nombre de poèmes. On compte plus de 82.000 vers, dont plus de 1400 ballades, des chansons royales, des virelais, des lais et des rondeaux.3 Il se servait, donc, surtout des formes fixes pour écrire, en préférant la ballade.4 Étant le premier à utiliser les formes fixes pour autre chose que les sujets d’amour5, il met déjà en place des éléments novateurs. Ses poèmes abordent la politique, l’histoire, la vie quotidienne6, la philosophie, l’amour et la société contemporaine7, qu’il critique souvent. À cela s’ajoutent des poèmes de voyage, sur son pays (la France), Paris, des poèmes contre certains pays et peuples8 et des poèmes sur la maladie, la mauvaise nourriture et la vieillesse. Ce sont particulièrement la variété de sujets et la perspective subjective qu’il donne dans ses poèmes qui le distinguent des autres poètes de son époque.9 En répétant certains sujets dans son œuvre10, il donne leur de l’importance. Il critique, par exemple, souvent la noblesse, même les plus puissants comme le roi.11 Aussi le prince apparaît fréquemment dans ses poèmes. En général, il se plaint beaucoup par le biais de la poésie lyrique.12 L’esprit expérimentateur d’Eustache Deschamps ne se montre pas seulement dans la variété de sujets en combinaison avec les formes fixes, mais aussi dans la flexibilité du langage et la diversité de styles d’écriture qu’il utilise.13 Employant un lexique vaste et nuancé, il décrit également les processus psychologiques et les états d’âme qu’il éprouve en lui ou qu’il essaye de deviner dans les personnes qui l’entourent.14 Il est considéré comme observateur de son époque qui ne contemple jamais l’individu en dehors de son environnement social.15 En utilisant beaucoup de figures de style, de locutions et de proverbes d’une manière novatrice16, Eustache Deschamps tire souvent de ses observations les côtés comiques. C’est-à-dire, à part son humeur expérimentatrice, une autre de ses caractéristiques est la satire.17 Celle-ci sera traitée dans le chapitre 7.1.

4 L’autoportrait d’Eustache Deschamps dans ses poèmes

Comme déjà mentionné dans le chapitre précédent, Eustache Deschamps écrivait ses poèmes d’un point de vue personnel en faisant des autoréférences, c’est-à-dire qu’il y a une « forte ‘présence du moi physique’ »18. Il s’exprime avec son propre corps, à travers lequel il montre aussi la douleur.19 Ceci permet de donner une image authentique de ses souffrances et rend ainsi ses instructions plus crédibles pour le public.20 Dans ce qui suit, le phénomène du « Povre Eustace » sera expliqué.

4.1 Le « Povre Eustace »

Le « Povre Eustace » peut être considéré comme un leitmotiv de l’autoreprésentation d’Eustache Deschamps. Il est « un homme souffrant, malade, faible, laid et maladroit, désavantagé par la nature, maltraité par le destin et victime de toutes sortes de mésaventures »21, apparaissant surtout dans les poèmes médicaux. Dans ceux-ci, Eustache Deschamps décrit en détail sa souffrance d’une maladie.22 Il se montre aussi dans des poèmes diététiques et culinaires, dans lesquels il est forcé de manger de la mauvaise nourriture.23 Les voyages sont également une torture pour le « Povre Eustace » : il doit subir des souffrances physiques causées par des vagues furieuses, le vent bruyant et les matelots criants pendant un voyage en mer. Lors d’un séjour aux camagnes de Flandres, il est forcé de participer à la vie aux champs, ce qui comporte des lésions, des rhumes, l’épuisement et la faim.24 Dans d’autres poèmes, le « Povre Eustace » est victime de méchantes plaisanteries inventées par ses adversaires à la cour. Par exemple, il est attaqué, battu et on lui donne des coups de pied.25 En décrivant avec un lexique assez rude ses malaises26, Eustache Deschamps souligne la nature faible et l’instabilité des humeurs dans le corps du « Povre Eustace », qui sont responsables de ses souffrances.27 Le « Povre Eustace » est aussi associé à la vieillesse, qui sera traitée de plus près dans le chapitre 5.

Le « Povre Eustace » est donc un être défavorisé par son apparence physique, de diverses maladies dont il souffre, et la société qui le maltraite et se moque de lui.

4.2 Une brève approche historique

Pour mieux comprendre la corporalité du « Povre Eustace », il convient de jeter un regard sur la conception et la relation entre le corps et l’âme au Moyen Âge tardif.

Au Moyen Âge, le « corps » comportait deux éléments : Le corps comme la partie touchable (la chair) et l’âme comme la partie non-touchable (l’esprit). L’ambivalence du « corps » se montre, d’un côté, par sa valorisation car il porte l’âme, et de l’autre côté par son dédain « parce qu’il est la partie basse de l’homme, entachée du péché originel, alors que l’âme, la partie pure, aspire à Dieu »28. On pensait que le corps et l’âme étaient inséparables, de sorte que le corps seul n’existait pas. Cependant, cette conception changea au Moyen Âge tardif, à partir du milieu du XIVe siècle : Le corps était dorénavant conçu comme un concept indépendant, on lui attribuait une propre valeur. En conséquence, on n’expliquait plus les difformités ou maladies du corps par la religion, mais par la nature.29 La Guerre de Cent Ans (1337 – 1453) entraînait la faim, la misère et des actes d’agression à sa suite. Le peuple vivait constamment sous la menace, de sorte que les préoccupations existentielles et le vécu pendant la guerre mettaient le corps au centre des angoisses.30 En ce qui concerne l’état du corps, la santé était considéré comme l’état normal. La souffrance, cependant, était conçue comme antisociale étant donné qu’elle empêchait le malade de vivre en communauté. À cause de cette façon de penser, la maladie se montrait beaucoup plus au public qu’aujourd’hui. L’exclusion sociale d’un malade pouvait provoquer son désir d’en parler.31 Les personnes âgées sont également marginalisées socialement dans les poèmes d’Eustache Deschamps. Et comme Eustache Deschamps lie la maladie entre autres à la vieillesse, on y pourrait établir des parallèles. C’est-à-dire que la jeunesse était éventuellement vue comme l’état normal du corps, tandis que la vieillesse était un état anormal, car le corps commence à se délabrer.

4.3 Le « Povre Eustace » = Eustache Deschamps ?

La première question qu’on se pose après avoir lu plusieurs poèmes d’Eustache Deschamps, c’est la question de savoir si Eustache Deschamps se décrit vraiment lui-même ou si ce personnage est juste une invention. Dans la recherche récente il y a deux camps : Ceux qui considèrent le « Povre Eustace » et Eustache Deschamps comme la même personne et ceux qui évitent de confondre le poète avec la figure littéraire qu’il crée dans ses poèmes. Hoepffner, par exemple, prend chaque vers qu’Eustache Deschamps écrit au sérieux. Par conséquent, il interprète le premier vers de la ballade 22532 avec les mots : « Geistig war Deschamps reich begabt; schon in der Kindheit zeigte er einen regen und aufgeweckten Geist […] »33. Certes, il ajoute « wenn man den Worten Glauben schenken will », mais il tire souvent des affirmations sur la vie d’Eustache Deschamps de ses poèmes. Ainsi il justifie aussi l’atmosphère d’insatisfaction dans les poèmes d’Eustache Deschamps entre autres par la fragilité due à son âge, la réduction de ses forces et les maladies dont il a dû souffrir.34

[...]


1 Cf. Berthelot, Anna : Histoire de la littérature française du Moyen Âge. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 214.

2 La ballade complète se trouve à l’annexe avec sa traduction en français moderne.

3 Cf. Albert, Mechthild : Das französische Mittelalter : Literatur, Gesellschaft und Kultur des 12. bis 15. Jahrhunderts. Stuttgart [entre autres] : Klett, 2001, p. 122 / Bliggenstorfer, Susanna : Eustache Deschamps : Aspects poétiques et satiriques. Tübingen [entre autres], Francke, 2005, p. 3.

4 Cf. Albert, 2001, p. 122.

5 Cf. Bliggenstorfer, 2005, p. 2.

6 Cf. Bliggenstorfer, 2005, p. 2.

7 Cf. Albert, 2001, p. 122.

8 Cf. Scollen-Jimack, Christine : L’œuvre d’Eustache Deschamps : Goûts et aversions. Dans : Les « dictez vertueulx » d’Eustache Deschamps : Forme poétique et discours engagé à la fin du Moyen Âge, éd. Lacassagne, Miren/ Thierry Lassabatère, Paris, Presse de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, pp. 215 – 232, pp. 217 – 218.

9 Cf. Bliggenstorfer, 2005, p. 2.

10 Cf. Bliggenstorfer, 2005, p. 1.

11 Cf. Hoepffner, Ernst : Eustache Deschamps : Leben und Werke. Réimpression de l’édition de Strasbourg 1904, Genève, Slatkine Reprints, 1974, p. 191.

12 Cf. Scollen-Jimack, 2005, p. 215.

13 Cf. Alber, 2001, p. 122. En 1368, Eustache Deschamps a publié son « Art de dictier », une sorte de livre pratique dans lequel il donne, par exemple, des recommandations pour composer une bonne ballade ou pour choisir de bonnes rimes. (Berthelot, 2006, p. 215.)

14 Cf. Hoepffner, 1974, p. 186.

15 Cf. Albert, 2001, pp. 122 – 123.

16 Cf. Bliggenstorfer, 2005, p. 1.

17 Cf. Bliggenstorfer, 2005, p. 1.

18 Cf. Becker, Karin : Le lyrisme d’Eustache Deschamps : Entre poésie et pragmatisme. Paris : Classiques Garnier, 2012, p.197.

19 Cf. Becker, 2012, p. 212.

20 Cf. Becker, 2012, p. 197.

21 Becker, 2012, p. 198.

22 Cf. Becker, 2012, p. 198.

23 Cf. Becker, 2012, p. 200.

24 Cf. Becker, 2012, p. 201.

25 Cf. Becker, Karin : La corporalité du « Povre Eustace » : Le moi physique revisité. Dans : Eustache Deschamps, témoin et modèle : Littérature et société politique (XIVe – XVIe siècles), éd. Lacassagne, Miren/ Thierry Lassabatère, Paris, Presse de l’Université Paris-Sorbonne, 2008, pp. 89 – 102, p. 98.

26 Cf. Becker, 2012, p. 202.

27 Cf. Becker, 2012, p. 214.

28 Becker, 2012, p. 209.

29 Cf. Becker, 2012, p. 210.

30 Cf. Becker, 2012, pp. 210 – 211.

31 Cf. Becker, 2012, p. 213.

32 Le premier vers de la ballade 225 est: « J’oy a XII ans grant ymaginative ».

33 Hoeppfner, 1974, p. 184.

34 Cf. Hoeppfner, 1974, p. 189.

Fin de l'extrait de 19 pages

Résumé des informations

Titre
La laideur corporelle au Moyen Âge. La liaison de vieillesse et laideur dans les ballades d'Eustache Deschamps
Université
University of Göttingen
Note
1,7
Auteur
Année
2015
Pages
19
N° de catalogue
V428441
ISBN (ebook)
9783668730724
ISBN (Livre)
9783668730731
Taille d'un fichier
642 KB
Langue
Français
mots-clé
Eustache Deschamps, laideur, vieillesse, ballades, Moyen Âge
Citation du texte
Alexandra Brune (Auteur), 2015, La laideur corporelle au Moyen Âge. La liaison de vieillesse et laideur dans les ballades d'Eustache Deschamps, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/428441

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