Proust et "Le Temps retrouvé". Analyse d´une citation


Essai, 2018
6 Pages

Extrait

«Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-meme. L'ouvrage de l'ecrivain n'est qu'une espece d'instrument optique qu'il offre au lecteur ajin de luipermettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eutpeut-etrepas vu en soi-meme. La reconnaissance en soi-meme, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la verite de celui-ci. »

Proust, le temps retrouve

Vous analyserez et discuterez ces propos en vous appuyant sur des exemples precis et varies.

Le statut du lecteur dans la litterature a suscite de nombreuses reflexions et questionnements. L'ouvrage de l'ecrivain a souvent ete considere comme objet dejouissance, de divertissement et de connaissance. Pourtant, le lecteur peut changer apres chaque lecture et en apprendre davantage sur lui-meme et le monde qui l'entoure. Ainsi, la litterature n'est plus uniquement fiction et divertissement mais fonctionne comme un objet psychologique au service du lecteur. A ce sujet, Proust ecrit dans le temps retrouve : « Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi- meme. L'ouvrage de l'ecrivain n'est qu'une espece d'instrument optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eut peut-etre pas vu en soi-meme. La reconnaissance en soi-meme, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la verite de celui- ci. » Dans cette citation, l'auteur donne une definition de la litterature et son rapport au lecteur. Tout d'abord l'ouvrage de l'ecrivain ne prend vie que lorsque le lecteur y contribue en l'interpretant a sa maniere. Chaque lecteur se decouvre lui-meme en lisant. La litterature fonctionne alors comme une loupe, un microscope qui va permettre a ce dernier de mieux se connaitre et d'approfondir sa connaissance de soi. Le lecteur s'apprehende ici dans sa singularite et se demarque donc des autres par sa lecture. La litterature n'est donc qu'un outil, un moyen efficace pour se connaitre soi meme. Elle nous fait prendre conscience d'une verite qui nous concerne et qui etait jusqu'alors cachee et enfouie au plus profond de nous meme. Elle ne peut donc exister en dehors du lecteur car elle est au service de celui-ci. Proust finit en evoquant la verite de l'ouvrage comme pour lui donner une dimension scientifique, d'ou l'utilisation des termes « optique » et «instrument» qui connotent l'exactitude. La litterature serait donc une science puisqu'elle etudie le lecteur et donc l'Homme dans sa dimension interieure et psychologique. Pourtant, cette science a un caractere paradoxal : elle est fiction, esthetique, art, invention et peut donc etre mensongere. On se demanderait donc si les termes « preuves » « verite » sont legitimes pour definir l'ouvrage litteraire, car cela depend du point de vue et des interpretations de chacun.

Comment, la litterature, en tant qu'art esthetise, fiction et invention, peut-elle fonctionner comme un outil scientifique permettant de mettre en lumiere la verite interieure et psychologique du lecteur?

Nous verrons dans un premier temps en quoi la lecture permet la reconnaissance de soi, d'abord par le sens de l'observation du lecteur qui determine sa connaissance du monde en fonction de la description des espaces et de l’interiorite des personnages ensuite par l'identification a ces memes personnages qui determine la personnalite du lecteur et ses valeurs. L'accent sera mis dans un deuxieme temps sur les limites de la reconnaissance de soi par la lecture. Pour cela, nous allons remettre en question la perception de l'ouvrage de l'ecrivain en tant qu'instrument optique, en parlant de l'art esthetique et mettre en avant le caractere mensonger et irrealiste de la fiction que l'on trouve dans la literature. Et enfin, nous verrons en synthese que la literature est une science paradoxale car elle vehicule une verite sur le lecteur tout en passant par la fiction, c'est une verite subjective qui tend pourtant vers l'universalite : Le lecteur devient l'Homme, mais la specificite du lecteur disparait.

En effet, l'acte d'ecrire suppose une sensibilite prealable, une connaissance de l'environnement qui nous entoure. L'ecrivain fait appel a tous ses sens et a sa propre interpretation du monde pour ecrire. Il ecrit ce qu'il perqoit, notamment par l'intermediaire de ses capacites sensorielles et intellectuelles. Le lecteur est Homme avant d'etre lecteur. Et contrairement a l'ecrivain qui connait ce qui l'entoure de maniere consciente, le lecteur, lui, a besoin qu'on le lui montre pour qu'il puisse prendre conscience de cette chose qu'il connait mais qui lui est pourtant cachee. L'ouvrage de l'ecrivain opere donc chez le lecteur une prise de conscience, une revelation. Cela se manifeste par l'intelligence de l'ecrivain qui parvient a mettre en forme, a mettre des mots sur des choses qu'un lecteur lambda ne saurait exprimer. Parmi ces choses, on peut eventuellement parler de la description des espaces auxquelles se pretent de nombreux auteurs. En effet, la description detaillee de certains espaces dans un roman ou encore celle des personnages sont le miroir de l'intelligence du createur et de son sens de l'observation. Pour le lecteur, ce procede lui permet de travailler son imagination et son sens de l'observation et des representations, en fonction de ce qu'il connait et du monde dans lequel il vit. Cette description accorde une importance considerable et donne de la couleur et du relief a l'espace qui nous entoure. C'est pourquoi, Proust ecrit dans le temps retrouve que la vraie vie, c'est la litterature. En effet, dans la vie quotidienne, les objets qui s'offrent a notre vue sont presents et existent, mais le lecteur doit etre attentif a ses sens, a sa sensibilite pour comprendre leur essence. L'ecrivain adopte cette attitude afin de donner a chaque objet et a chaque element, sa singularite. Dans La peau de chagrin, Balzac effectue dans les premieres pages de son roman, une description minutieuse et detaillee de la boutique de l'antiquaire que le protagoniste decouvre et dans laquelle il va trouver un talisman qui n'est autre que la peau en question. La description s'opere par le biais du regard du personnage au fur et a mesure qu'il avance dans la boutique. Le lecteur, quant a lui, peut-etre rebute par la richesse de cette description qui s'etend sur plusieurs pages, neanmoins, ce procede met a l'epreuve son imagination. Le lecteur parvient a reconstituer ces images a partir de sa propre vision de ce qui est decrit et de son interpretation personnelle des objets en question. La description donne du relief aux objets presents, des couleurs, des noms, une histoire, un passe, une appartenance...etc. Le lecteur prend donc connaissance de tous ces elements et les relie a sa propre perception du monde et des objets en question pour creer un espace imagine coherent. Le procede permet donc de degager l'essence de chaque chose qu'une personne dans la vie quotidienne n'aurait peut-etre pas vu.

D'autre part, la description des pensees et de l'interiorite des personnages peut permettre au lecteur de mettre des mots sur des sentiments et des emotions qu'il ne parvient pas a exprimer en temps normal. Et ces passages fonctionnent comme une sorte de revelation, de verite cachee. Dans le roman de Celine intitule Voyage au bout de la nuit, Bardamu dit apres avoir decouvert la guerre : « On est puceau de l'horreur comme on l'est de la volupte. ». C'est la force des mots qui fait la difference, l'auteur pretant attention a tout ce qui se passe. Cette comparaison permet au lecteur de comprendre le sentiment que veut vehiculer Celine. L'ecrivain exprime la profondeur d'un personnage auquel le lecteur peut s'identifier et se visualiser dans une situation semblable a celle que le personnage vit. La lecture nous procure des emotions intenses, notamment lorsque l'on s'identifie aux personnages. Nos emotions a l'egard de leurs agissements et de leur comportements nous en apprennent davantage sur nous meme et sur nos valeurs. Dans Bel-Ami de Maupassant, le lecteur peut ressentir du degout pour le personnage de George Duroy, arriviste qui utilise les femmes du monde pour reussir ou encore de l'admiration pour ce personnage ambitieux. Tout depend du lecteur et de ses valeurs mais aussi de l'epoque durant laquelle nous lisons le roman. La lecture approfondit donc notre perception du monde.

Lorsque Proust parle de l'ouvrage de l'ecrivain comme instrument optique, il omet le caractere unique de chaque reuvre litteraire et surtout son caractere subjectif. N'est-il donc pas paradoxal de parler d'instrument scientifique et optique quand l’reuvre litteraire est reuvre de la subjectivite ? Cela est discutable. Ce caractere unique se manifeste sous plusieurs criteres. En effet, toute reuvre litteraire est reuvre d'art et donc une esthetique. C'est cette beaute de l'art que Proust oublie de mentionner au detriment de son utilite et de son caractere scientifique. L’reuvre litteraire est une creation de l'esprit de l'ecrivain, cela implique donc une connaissance du monde subjective qui decoule de sa sensibilite. Il serait donc illegitime de parler d'instrument optique car ce groupe nominal detient une dimension scientifique. Le monde tel qu'il se presente dans la litterature est deja une interpretation du monde, de notre realite. Dans un roman, par exemple, l'ecrivain organise le monde, lui donne un debut et une fin et opere des ellipses d'elements peu importants qui auraient pu exister dans la realite. Maupassant ecrit a ce sujet que la fiction est une photographic du reel et qu'il revient a l'ecrivain de mettre en forme cette realite afin de lui donner du relief et un sens. Le role de l'ecrivain serait donc d'harmoniser le reel et de le recreer a partir de sa propre interpretation. L'ecriture devient alors un moyen de se reconnaitre soi meme au meme titre que la lecture. La position de l'ecrivain et du lecteur peut etre similaire dans la mesure ou ce dernier prend l'ouvrage pour modele afin de puiser en lui-meme contrairement a l'ecrivain qui cree une realite pouvant refleter ce qu'il est. On a donc dans les deux cas, une reconnaissance en soi meme. La litterature est donc un instrument scientifique paradoxal car elle est le fruit de la psychologie et des capacites sensorielles de l'Homme et etudie l'Homme qui peut se reconnaitre par son biais. On pourrait donc dire que c'est une science de l'homme reposant sur la sensibilite de chacun, d'ou la vision radicale de Proust. La remise en question du statut scientifique de l'ouvrage de l'ecrivain qui defend l'ouvrage comme un objet esthetique, un art complexe permet de deduire que celajoue un role essentiel dans la reconnaissance de soi par la lecture. En effet, le style propre a chaque auteur peut plaire ou ne pas plaire au lecteur, mener ou non a la connaissance de soi. L'esthetique adopte peut parfois derouter le lecteur. C'est ce qui prouve que Treuvre ne peut etre uniquement envisagee comme un instrument scientifique mais plutot comme un tout alliant beaute, fluidite, continuite et realite. Le lecteur ne peut s'identifier aux personnages, par exemple, s'il n'est pas immediatement seduit par l'esthetique et le style adopte.

D'autre part, la litterature en tant que fiction peut etre mensongere et trompeuse. En effet, un lecteur naif peut confondre fiction et realite. L’reuvre litteraire devient alors source de desillusion et aborde des themes qui n'ont aucun lien avec la realite de la vie du lecteur qui cherche a s'evader. Dans la lecture, outre le fait de se chercher soi meme, le lecteur cherche a s'en eloigner pour voyager et experimenter des choses nouvelles a travers ces personnages auxquelles il s'identifie. Pourtant, ce processus d'identification peut etre dangereux lorsqu'il est pousse a son paroxysme. Emma Bovary, personnage emblematique, est le parfait exemple de cette lecture naive puisque tout au long de sa vie dejeune epouse, elle ne cessera de se comparer aux heroines des romans qu'elle lisait qui vivent une vie de passion et d'aventures. Elle essayera alors de trouver cette passion qu'elle ne parvient a trouver chez son mari qui l'ennuie dans les bras d'autres hommes. Mais de desillusions en desillusions, elle s'apercevra bien tard que cette vie n'existe que dans les romans et en meure. La lecture peut donc etre perque comme un instrument de perte aussi bien qu'un instrument de reconnaissance de soi. Tout comme la reconnaissance de soi, la perte s'opere egalement par une esthetique favorisant cela. On peut eventuellement parler du romanesque qui enjolive une fiction tout en la rendant plus influenqable pour un lecteur sensible. Ce dernier devient donc aveugle, voir endoctrine par ce qu'il litjusqu'a remettre en question sa propre existence et son propre quotidien.

Si la vision scientifique de la litterature peut etre remise en question par la beaute et l'esthetique de cet art subjectif, il n'en demeure pas moins que l'on puisse allier les deux elements. Tout d'abord, l'art peut etre une science. Tout comme le peintre qui se base sur des exactitudes mathematiques telles que la perspective ou encore les mesures pour faire un portrait, l'ecrivain, lui, a un souci de mesure, de regularite et d'harmonie pour ecrire au meme titre que le peintre. Ainsi, la beaute serait le resultat de la maitrise d'une science, d'une technique, celle du langage. Les mots deviennent donc des outils qui permettent a l'ecrivain de creer. Cette idee estjustifiee par l'ambition des ecrivains du 17eme siecle dont le projet consistait de faire de la langue, une veritable science, un instrument de raison. On peut notamment parler de la poesie du 16eme et 17eme siecle qui est soumise a des regles de mesure, de sobriete et d'harmonie, comme pour celebrer la langue et l'elever. Boileau ecrit dans son Art poetique : « Aimez donc la raison : que toujours vos ecrits empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. ». Les poetes utilisent l'alexandrin, le langage est minutieusement etudie, les rimes sont travaillees. Ils multiplient les rejets et les enjambements... La litterature est donc une science paradoxale car elle vehicule une verite sur le lecteur tout en passant par la fiction, c'est une verite subjective qui tend pourtant vers l'universalite : Le lecteur devient l'Homme, et la specificite de chacun disparait. L'ecrivain envisage le lecteur comme un membre de l'humanite. De fait, la distinction qu'opere Proust entre les differents lecteurs s'annule, puisque le lecteur va prendre une dimension plurielle et signifier l'ensemble de l'humanite. On peut le voir notamment dans les fables de la fontaine. Le fabuliste vehicule des messages et des morales par le biais de recits narratifs mettant en scene des animaux dont le comportement se rapprocherait de celui des hommes et de leurs travers. La litteraire serait donc une science tant dans la maitrise du langage que dans les messages vehicules. Cependant, son pouvoir sur le lecteur peut etre different selon l'esthetique adoptee. Elle est une science de l'homme.

Pour conclure, l’reuvre litteraire est selon Proust un miroir de nous meme. Le lecteur sollicite sa sensibilite et sa propre vision du monde pour se comprendre et prendre gout a ce qu'il lit. L'ouvrage de l'ecrivain fonctionne alors comme un terrain, un champ d'exploitation de son propre moi, car la lecture fonctionne comme un approfondissement de soi qui passe par l'aiguisement de nos sens, notamment celui de l'observation. Pourtant, ce processus n'est pas automatique car la litterature est avant tout un art avant d'etre un outil au service du lecteur. Et cet art allie beaute, esthetique et subjectivite et ainsi le lecteur peut s'y retrouver ou au contraire en etre rebute. Enfin, l'utilisation du terme « verite » par Proust, nous mene vers un autre champ de pensee. En effet, on remarque que le cote esthetique et subjectif de l'art litteraire peut coexister avec la conception de la litterature comme outil. Le lecteur peut se reconnaitre dans des recits brefs contenant une morale explicite et il prend plaisir a se reconnaitre dans la fiction. Cependant, la singularite de chaque lecteur disparait et laisse place a un lecteur universel qui n'est autre que l'Homme.

[...]

Fin de l'extrait de 6 pages

Résumé des informations

Titre
Proust et "Le Temps retrouvé". Analyse d´une citation
Auteur
Année
2018
Pages
6
N° de catalogue
V441802
ISBN (ebook)
9783668803299
Langue
Français
mots-clé
proust, temps, analyse
Citation du texte
Sarra Ben Salah (Auteur), 2018, Proust et "Le Temps retrouvé". Analyse d´une citation, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/441802

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