Vertigo d'Alfred Hitchcock comme héritier du Film Noir


Dossier / Travail de Séminaire, 2005

29 Pages, Note: 1


Extrait

Inhalt

Introduction

1. La question du genre de Vertigo

2. Qu’est-ce que le film noir classique?
2.1 Les personnages clés du film noir
2.1.1 L’image masculine : Le détective viril
2.1.2 L’image féminine : La femme fatale

3. Les personnages de Vertigo par rapport au film noir
3.1 Le héros : Scottie
3.2 Les héroïnes : Madeleine et Judy
3.2.1 La séduction de Madeleine et sa puissance de fascination
3.2.2 Madeleine - une femme fatale classique ?
3.2.3 Judy comme image inverse de Madeleine

4. La structure de Vertigo sur la base de ses leitmotivs
4.1 Le crime
4.2 La poursuite
4.3 L’angoisse
4.4 La chute

5. Les éléments nouveaux et le psychologisme hitchcockien
5.1 Les symboles cachés au niveau de la structure
5.2 Les symboles cachés au niveau des personnages
5.3 La fonctionne du psychologisme en Vertigo

6. Le vertige
6.1 Vaincre le vertige ?

Conclusion

Sources

Introduction

Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi.[1]

En 1992, une assemblée de critiques internationaux appelée à designer les dix plus grands chefs-d’œuvre du cinéma plébiscita Vertigo (Sueurs froides). Depuis sa ressortie en salle en 1983, ce film connut un succès croissant auprès du public. A sa sortie peu remarqué, ce film est devenu l’un des plus discutés et analysés de nos jours.

Hitchcock a tiré son scénario du roman D’entre les morts de Pierre Boileau et Thomas Narcejac, tout en prenant une distance avec le texte, dont il ne conserva au bout du compte que l’idée originale. Le cadre temporel et spatial est modifié, de même que les étapes du déroulement de l’action. En revanche, Hitchcock sauvegarde certaines allusions littéraires et joue avec ces références enrichissantes dans le sujet de son film.[2]

Nous allons présenter le film d’Alfred Hitchcock en nous focalisant sur ses analogies et ses différences par rapport au canon du genre film noir. Ensuite, considérant les variations entre ce genre et Vertigo comme base de la création hitchcockienne, on prêtera attention aux éléments modernes que Hitchcock apporte à ce genre.

Contraint par la dimension de ce devoir, nous ne pourrons pas aborder certains sujets comme par exemple la réalisation technique de Vertigo ainsi que le traitement du ton dans le film, ce qui nécessiterait des analyses plus poussées. Ainsi, on se concentrera sur la réalisation visuelle du film hitchcockien.

1. La question du genre de Vertigo

Tout d’abord, essayons de comprendre l’essence de Vertigo (Sueurs froides) dans la perspective de la question du genre. Je vais montrer que Vertigo d’Alfred Hitchcock n’est pas un film typique inscrit dans un genre bien défini. Cette œuvre combine les ingrédients de plusieurs genres de films, comme par exemple le film policier, le film fantastique et le film tragique. Faisons un tour d’horizon de ces genres par rapport au genre du film noir .

Dans le film policier, le héros principal est le plus souvent un détective. Dans Vertigo le spectateur fait la connaissance du détective au moment où il participe à une course-poursuite suivie d’un accident. C’est alors qu’il accepte la mission de prendre en filature Madeleine.

Tout le film se construit autour d’un crime, dont l’idée est préparée avant le début de l’histoire à proprement parler. Pendant toute la première partie, Scottie (le héros- détective) essaie de découvrir un mystère. Par la défenestration de Madeleine, on croit voir un dénouement mais au moment où l’on voit Judy, l’intrigue rebondit de nouveau. Les relations d’interdépendance secrètes sont mises en évidence par l’aveu de Madeleine-Judy dans l’escalier du clocher deux minutes avant la fin du film. Ainsi, l’élément criminel est toujours présent dans le film Vertigo.

De plus, on trouve dans Vertigo une histoire d’amour d’importance centrale. Un homme croise une femme, se prend de passion pour elle, puis la perd. Elle meurt sans espoir de retour. Le temps passe, et soudain, elle réapparaît, semblant renaître aux yeux de l'homme. Mais le sort s'acharne et la mort frappe de nouveau tout en brisant définitivement l'amour qui les unissait. Comme on le voit, le thème du grand amour se forme très tôt et domine en fait toute l’histoire. Il devient la force motrice du déroulement du drame. Ce thème donne ainsi à Vertigo une résonance romantique connotée d’éléments tragiques : on a un couple d’amoureux liés à un destin tragique prédéterminé. La force de l’amour ne suffit pas à sauvegarder le bonheur, elle mène à une fin inexorable.

En partant de cette première classification de genres, essayons maintenant de nous plonger dans notre sujet. Il faut remarquer qu’on trouve dans cette œuvre de Hitchcock quelques aspects qui n’appartiennent à aucun des genres mentionnés ci-dessus. Il y a encore un genre, celui du film noir, dont on étudiera les caractéristiques pour les confondre avec Vertigo.

2. Qu’est-ce que le film noir classique? « Le noir n’est pas si noir. »

Paul Valéry[4]

L'apogée du film noir est directement lié à la situation économique et sociale de l'Amérique des années 30. Les dockers de San Francisco font grève en 1934 et 1937 ainsi que les ouvriers de General Motors en 1936 et 1937[3]. Cette même année, la sidérurgie est victime d'une crise particulièrement dure. Roosevelt déclare en 1936 : "Je vois un tiers de notre population mal vêtue, mal nourrie et mal logée." Le film noir est ainsi une période qui a vu la pré-guerre, la seconde guerre mondiale, le retour au pays des combattants, la guerre de Corée et la guerre froide. Le mot « noir » implique un certain point de vue sur le monde, une vision subjective pessimiste d’appréhender les choses. Le « noir » implique réalisme, et une reproduction de la réalité sans euphémismes. Comme le disaient Borde et Chaumeton, « c’est la présence du crime qui donne au film « noir » sa marque la plus constante »[5], ce qui veut dire que tous les films réalistes ne sont pas noirs.

Dans le genre policier, le film noir se distingue du film de détective ou de gangster en ceci qu'il s'intéresse de manière privilégiée à la victime, la notion de victime devant s'entendre au sens large. C'est aussi être victime du crime que d'être amené à protéger sa vie au prix d'un meurtre non désiré.

Cependant, la présence d’un crime ne produit pas non plus obligatoirement un film « noir ». Il faut y ajouter l’élément réaliste. Un film noir est donc un film réaliste à intrigue criminelle, ce qui veut dire qu’il y a toujours un délit. Le film noir a comme personnage principal le plus souvent un détective, un gangster un privé ou un criminel. Son type de profession lui permet de pénétrer dans toutes les classes sociales comme dans toutes les sphères, y compris celles où domine la criminalité. A travers ce personnage, le réalisateur jette un regard sur le monde qui ne s’arrête pas aux apparences et démasque la cruauté derrière la civilisation. Le lieu où se concentrent les chantages, la corruption et la mort violente est presque toujours la ville.

De plus, la caractéristique essentielle du film noir est l’ambiguïté, voire la duplicité : ambiguïté des personnages, ambiguïté du jeu social. Les héros jouent souvent des rôles contraires à leur rôle social : les flics violent la loi pour mieux la faire respecter, les situations de violent conflit se terminent par un mariage, un petit fait divers d’aspect comique se termine en drame. L’action est menée assez habilement pour qu’à certains moments le public sympathise, s’identifie avec les gangsters.

On trouve la même ambiguïté du coté des victimes, toujours à demi suspectes. Les liens qu’elles entretiennent avec leur milieu les apparentent aux bourreaux. Souvent, si elles sont victimes, c’est qu’elles n’ont pas pu être bourreaux.

Une autre caractéristique est la violence. C’est la « dynamique de la mort violente » (selon le terme de Nino Frank[6] ), qui nourrit le film noir classique et lui donne son atmosphère d’insécurité. C’est toujours un certain sentiment d’angoisse du à l’intuition d’une violence potentielle qui fait le film noir.

En général, l’action du film noir est confuse, ses ressorts incertains. Sa structure n'est en rien comparable à la structure du drame classique, beaucoup plus formelle.

Pour rendre notre idée de ce genre plus concrète, observons maintenant ses personnages « typiques ».

2.1 Les personnages clés du film noir

Borde et Chaumeton nous présentent deux types principaux de personnages de film noir qu’on utilisera ici. Le concept de « type » ici ne doit pas être compris comme une catégorie absolue, mais comme un ensemble de traits plus ou moins applicables à un personnage[7]. On gardera le terme de « types » en parlant des héros du model du film noir.

2.1.1 L’image masculine : Le détective viril

Le détective est le héros typique du film noir, qu'il soit policier, justicier, détective amateur ou professionnel. Il est souvent un personnage déjà mûr qui a de l’expérience. C’est aussi une victime de sa gloire qui subit d’effrayants passages à tabac. C’est d’ailleurs, assez fréquemment, un personnage masochiste, artisan de ses propres tribulations. Il s’enfonce dans des situations périlleuses, non par souci de justice ou par cupidité, mais par une sorte de curiosité morbide. Parfois, c’est un héros passif qui se laisse entraîner à la limite de la légalité. Le héros du film noir est souvent hanté par son passé, ce qui constitue une faiblesse spécifique accompagnée de la peur de répéter les fautes du passé.

Le détective tombe souvent dans des pièges et se met de plus en plus en danger. Puis vient un moment où il doit choisir entre deux chemins, deux manières d’agir. Ce n’est pas rare que l’un des deux chemins soit d’obéir à la femme fatale, qui mène le héros à un destin funèbre. Celui-ci implique souvent un crime (l’élément indispensable du film noir) et parfois une fin fatale.

2.1.2 L’image féminine : La femme fatale

La femme fatale est aussi une figure traditionnelle du film noir . D’habitude elle est représentée dans une association de beauté et de vice sans oublier un certain amoralisme. Elle n’aime pas, pourtant elle est capable de susciter des passions. Cette catégorie de femmes utilise toujours son charme pour arriver à ses fins. C’est pourquoi la femme fatale représente un mélange de séduction dangereuse et de corruption absolue. C’est un prédateur sexuel qui séduit et manipule le protagoniste masculin pour le mener à sa chute finale.

Parfois, la femme fatale est frustrée et criminelle, mi-dévoreuse, désinvolte et traquée, elle devient victime de ses propres pièges. De plus, elle est toujours entourée d’une auréole de mystère. Le protagoniste masculin essaie de déchiffrer cette dimension d’inconnu. A l’époque, ce nouveau type de femme est en rupture par rapport aux héroïnes chastes caractéristiques du genre du Western américain ou du film historique.

3. Les personnages de Vertigo par rapport au film noir

On a précédemment essayé de donner une définition du film noir classique et de ses personnages « typiques ». Pour aller plus loin, faisons une analyse comparative des personnages concrets du film Vertigo.

Hitchcock limite le film à très peu de héros. Il n’y en a que cinq principaux : Scottie, Madeleine-Judy (qu’on va traiter comme deux personnages indépendants), Gavin Elster et Midge. Ces cinq sont les seuls qui motivent l’action.[8] Tous les autres, comme par exemple l’employée du musée, restent complètement anonymes. Leur rôle est accessoire. Ils donnent des indications nécessaires à l’action sans avoir un contenu psychologique ou émotionnel. De cette façon, Hitchcock souligne l’isolement des figures principales. Cette focalisation très exclusive souligne le caractère privé du drame qui se noue entre les protagonistes. Le film est une sorte de drame psychologique qui raconte avant tout l’histoire tragique de Scottie. C’est pourquoi on se bornera surtout à l’étude des trois personnages principaux Madeleine, Scottie et Judy dans le cadre de ce travail.

3.1 Le héros : Scottie

Scottie a quelques points communs avec le type de héros du film noir classique : C’est un détective en fin de carrière – un personnage déjà mûr, expérimenté. Ce héros sans travail et marqué par la passivité se laisse engager comme privé. C’est alors qu’il se laisse de plus en plus embrigader dans une histoire criminelle.

Scottie se révèle être en quelque sorte un personnage ambigu (une caractéristique des personnages du film noir). Il assiste à un crime sans le savoir. Son absence d’émotion par rapport au crime dans lequel il apprend sa responsabilité montre l’ambiguïté de sa nature, d’autant plus qu’il est ancien policier. On comprend alors que c’est surtout son affaire privée qui l’intéresse. Il n’est pas motivé par un idéal de justice sociale, comme sa profession aurait pu le laisser entendre : c’est un grand égoïste. Ce trait trouve son origine dans la conception hitchcockienne de la psychologie complexe de ses héros.

Autre point commun entre Scottie et le héros du film noir traditionnel, c’est l’importance que prend le passé. Dans la scène du début qui montre la conversation entre Ferguson et son amie Midge, Scottie ponctue plusieurs affirmations par un « do you remember? ». Cette habitude de se reporter au passé lui sera fatale lorsqu’il rencontrera la fausse Madeleine. D’une part, Scottie est f asciné par le passé de Madeleine, attiré par le portrait de Carlotta Valdès à laquelle la fausse Madeleine prétend s'identifier. D’autre part, son propre passé l’accable : à cause de son accident, il a peur du vertige. Cela devient le sujet central du film qu’on nous présente au tout début. On remarque la coïncidence avec la thématique traditionnelle du film noir dans lequel le héros est souvent hanté par son passé et montre une certaine vulnérabilité devant le danger de répéter les fautes du passé – c’est aussi la situation de Scottie.

Donc, on peut résumer que Scottie réunit quelques traits typiques du héros masculin du film noir, bien que cette figure soit modernisée dans le cinéma de Hitchcock.

[...]


[1] Je me permets de citer ici de la traduction de L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera par François Kérel, p. 79. Sur la page 24 de ce travail on retrouve la même citation de la version originale.

[2] On y trouve par exemple des parallèles avec l’histoire antique du poète Ovide de Pygmalion et Galatée : le jeune sculpteur non marié (un sosie de Scottie) crée une statue si parfaite qu’il en tombe amoureux. Il y a une référence au mythe d’Orphée qui essaye de récupérer sa bien-aimée Eurydice dans le royaume des morts : (comp. Tessier, Le grand atlas. Hitchcock, p. 311) ; Outre du point de vue de Scottie, l’image de Madeleine se jetant dans la baie rappelle la description du suicide d’Ophélia dans Hamlet conformément à une indication de Spoto (comp. Spoto, L’Art d’Alfred Hitchcock, p. 216) ; Enfin, on trouve une référence à l’histoire d’amour wagnérienne dans La Walkyrie: on entend une variation sur le Feu Magique de la scène où Wotan entoure Brunnehilde endormie d’un anneau de feu pendant que Scottie et Madeleine font connaissance après que Scottie ait sauvé Madeleine de noyade.

[3] La définition du genre de film noir ici se base sur l’article de François Guérif, dans Le film noir américain, p. 20 et sur le chapitre du livre : Panorama du Film Noir Américain de Raymond Borde et Etienne Chaumeton, pp. 5-15 et sur le travail : www.ac-reims.fr/datice/lettres/cinema/Polar.doc, pp. 33f.

[4] Valéry, La Jeune Parque et poèmes en prose, p.34.

[5] Silver / Ursini, Les mille yeux du Film Noir, p. 5.

[6] Guérif, Le film noir américain, p. 20.

[7] La caractéristique des personnages typiques du film noir ensuite se base sur le chapitre du livre : Panorama du Film Noir Américain de Raymond Borde et Etienne Chaumeton, pp. 5-15.

[8] En dehors de ces cinq héros, Hitchcock en crée une sixième : Carlotta Valdes. On découvre ce personnage surtout à travers l’oeil de Madeleine. Ses traits n’évoluent pas sensiblement, mais elle est quand même décrite d’une façon assez exacte par Gavin Elster et l’employée du musée quand ils parlent avec Scottie.

Fin de l'extrait de 29 pages

Résumé des informations

Titre
Vertigo d'Alfred Hitchcock comme héritier du Film Noir
Université
Université Paris-Sorbonne (Paris IV)  (Lettres Modernes)
Note
1
Auteur
Année
2005
Pages
29
N° de catalogue
V44842
ISBN (ebook)
9783638423595
Taille d'un fichier
907 KB
Langue
Français
mots-clé
Vertigo, Alfred, Hitchcock, Film, Noir
Citation du texte
Anna Perlina (Auteur), 2005, Vertigo d'Alfred Hitchcock comme héritier du Film Noir, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/44842

Commentaires

  • Pas encore de commentaires.
Lire l'ebook
Titre: Vertigo d'Alfred Hitchcock comme héritier du Film Noir



Télécharger textes

Votre devoir / mémoire:

- Publication en tant qu'eBook et livre
- Honoraires élevés sur les ventes
- Pour vous complètement gratuit - avec ISBN
- Cela dure que 5 minutes
- Chaque œuvre trouve des lecteurs

Devenir un auteur