L´abolition de la temporalité dans la poésie de Mallarmé: exégèse de trois poèmes paradigmatiques


Dossier / Travail de Séminaire, 2005

21 Pages, Note: 1,5


Extrait

Inhaltsverzeichnis

Introduction

1. Écrits théoriques de Mallarmé
a. Première lecture
b. Seconde lecture
c. Conséquences pour la poésie de Mallarmé : la poésie picturale

2. L´abolition de la temporalité chez Mallarmé : techniques d´écriture
a. Effets prismatiques : analyse du poème en –yx
b. Une décomposition syntaxique : analyse de À la nue accablante…
c. Un coup de Dès, la concession minimale à la linéarité du langage et la poésie picturale

Conclusion

Bibliographie

„Tout l´acte disponible, à jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipliés ; d´après quelque état intérieur et que l´on veuille à son gré étendre, simplifier le monde. “. Stéphane Mallarmé1

Stéphane Mallarmé se veut avant tout poète, mais il nous a laissé tout autant en héritage ses réflexions théoriques sur le Vers et les Lettres. Quoiqu´il exprimât de manière explicite que la poésie ne doive pas « être abaissée au rang d´une science »2 et que la mission du poète, « adorateur du beau inaccessible au vulgaire » ne soit pas de propager une conception philosophique de la Vérité au commun, ses réflexions sur les rapports du Vers et des Lettres avec la Vérité font preuve d´une démarche philosophique qui ne s´adresse ipso facto qu´à un public aristocratique d´esthètes. Dans sa « lettre autobiographique à Verlaine » du 16 novembre 1885, Mallarmé définit la tâche du poète comme étant celle de l´écriture de l´unique Livre, car « l´explication orphique de la Terre, (qui) est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence. »3

Mais quel est cet unique Livre que Mallarmé tente d´écrire? Dans une première partie nous tenterons de cerner l´intention de Mallarmé. Les parties suivantes se concentreront sur l´analyse de trois poèmes illustrant l´évolution des techniques que Mallarmé met en œuvre pour abolir la linéarité du langage et écrire le Livre.

1. Écrits théoriques

a. Première lecture

Le lecteur attentif perçoit que dans l´œuvre poétique de Mallarmé, rien n´est laissé au hasard. Mallarmé innove, il transporte le lecteur dans un univers dont les référents ne sont plus identifiables. Pourquoi ? Et où le transporte-t-il ? Pour le comprendre une lecture des écrits théoriques de Mallarmé s´impose. Ceux-ci fournissent une grille d´interprétation de ses poèmes.

Une première lecture en transmet l´idée que sa vision du monde fonctionnerait par strates. La place la plus élevée serait occupée par ce qui existe, le Réel, que nous appellerons ici l´Étant – pour ne pas utiliser le terme galvanisé de Nature -, que nous n´avons pas à créer4. L´Étant sera représenté dans le Silence, le Blanc, le Rythme ou la pulsation de l´univers. La place suivante serait occupée par le Verbe, originel et « principe qui se développe à travers la négation de tout principe »5. Le Langage, manifesté par la Parole, et l´Écriture, qui sont, pour l´une, manifestation de l´idée du Verbe à travers les sons, pour l´autre, la perfection de la Parole dans le présent et sa conservation dans l´avenir, occuperait la troisième place : « développement du Verbe, son idée, dans l´ Être, le temps, devenu son mode : cela à travers les phases de l´Idée et du Temps en l´Être, c.à.d. selon la Vie et l´Esprit. »1.

Le Vers enfin, moyen d´expression de la Poésie et du Livre, hors norme et surnaturel2, représenterait la seule création humaine possible : « lui, philosophiquement rémunère le défaut des langues, complètement supérieur. »3 Il ramènerait au rythme essentiel, traduisant le Silence, « le perpétuel suspens d´une larme qui ne peut jamais tout se former ni choir »4.

À l´opposé du Langage, le Vers, rapproché du Verbe, par la pratique de la réflexion et du miroitement, tente de se rapprocher de l´Étant, donné que « le moment de la Notion d´un objet est donc le moment de la réflexion de son présent pur en lui-même ou sa pureté présente ».5

Il apparaîtrait donc que le Vers, afin de pouvoir réaliser sa fonction surnaturelle, doive supprimer la temporalité. Uniquement à cette condition, le Vers pourrait s´approcher du Livre, traduction du Silence, de l´Étant. Nous nous concentrerons dans cette étude sur l´entreprise mallarméenne de l´abolition de la temporalité, entreprise sisyphéenne s´il en est que le Langage, moyen de communication, est essentiellement linéaire. Paradoxe s´il en est de l´impossibilité d´effacer la linéarité du Langage, car « rien ne demeurera sans être proféré »6. Nous ne disposons d´autre moyen cognitif pour exprimer l´Étant intemporel, que de son encodage par le Langage, la pratique du souvenir ou de l´anticipation, et la conservation de la Parole dans l´avenir à travers l´écriture.

Alors obscur et individuel, ce Vers idéalisé, séparé du Langage et du conventionnalisme de ce dernier, - garant de sa fonction communicative - , comment pourrait-il être communiqué? Il existerait un « relais » occulte chez chacun de nous : Mallarmé croit à l´existence de « quelque chose d´occulte au fond de nous tous, je crois décidément à quelque chose d´abscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun »7. Quoique le temps soit essentiellement affectif, et que la réalité des heures soit trompeuse, « toute âme est une mélodie qu´il s´agit de renouer »8, « toute âme est un nœud rythmique »9, qui bat au rythme de l´univers.

Mais cette première lecture, comme le constate Derrida, pourrait être déduction d´une interprétation platonicienne du message de Mallarmé, la préexistence de l´Étant en dernière instance en constituant l´essentiel paramètre. L´idée serait la représentation pensée de la chose, « l´idéalité de l´étant pour un sujet. »1.

b. Seconde lecture

Derrida propose une interprétation plus osée : « Mallarmé maintient ainsi la structure différentielle de la structure ou de la mimesis2, mais sans l´interprétation platonicienne ou métaphysique, qui implique que quelque part l´être d´un étant soit imité. Mallarmé maintient même (se maintient dans) la structure du phantasme, telle que la définit Platon : simulacre comme copie de copie. A ceci près qu´il n´y a plus de modèle et que cette structure (…) n´est plus référée à une ontologie, voire à une dialectique. […] On supprime le double ou on le dialectise et on retrouve la perception de la chose même, la production de sa présence, sa vérité, comme idée, forme ou matière. »3 Ce signifiant sans signifié, cette fiction littéraire, retrouverait de même son expression dans l´anamnèse4 platonicienne, « le présent n´étant plus une forme-mère ». Il faudrait donc en tant que lecteur se placer du côté de cette fiction sans imaginaire - « sans vérité ni fausseté » - apparence sans apparence, manque de référent ou de signifié « ici devançant, là remémorant, au futur, au passé, sous une apparence fausse de présent »,5 où l´unique réalité serait réservée au Mot. 6

Qu´en est-il donc ? Devrait-on donc concevoir Mallarmé comme simple héritier de la tradition platonicienne – et d´une impuissance reconnue à ne percevoir de la réalité autre chose que les reflets projetés au mur de sa métaphorique caverne7 - ou comme auteur « positiviste », toutes les choses étant comprises dans le Mot, la Poésie étant en soit génératrice d´Étant ?8 Est-ce dire que le lecteur le plus attentif des écrits de Mallarmé ne doive ici choisir qu´en son âme et conscience ? Non, car Mallarmé doit, pour que le Vers remplisse sa fonction surnaturelle, plus consciemment et systématiquement que tout autre poète avant lui, abolir la temporalité. Par cela même, Mallarmé abolit toute préséance ou toute préexistence dans sa poésie, et donc tout référent. Dans sa poésie, la question d´une quelconque référence extérieure à l´impression du moment présent ne se pose plus. Sa poésie est autogène et hermétique, elle bat au rythme de ses correspondances internes. Une version « positiviste » de la démarche de Mallarmé s´impose donc pour sa poésie, même si cette dernière ne puisse être avancée de manière certaine qu´en ce qui concerne le Vers et la Littérature.1

c. Conséquences pour la poésie de Mallarmé : la poésie picturale

Si ses poèmes gardent un rythme associé à la pulsation de l´univers, donc sans début ni fin, et des sonorités, utilisées comme prisme des Idées ou représentation du phantasme au sein de ses poèmes, ils ne contiennent en grande partie aucune mélodie ou phrase narrative, qui, si elles existaient, seraient essentiellement linéaires, développant leurs effets dans la succession ou l´enchaînement temporel. En ce sens l´analogie annoncée par Mallarmé dans la préface d´ « Un coup de Dés » avec une partition symphonique est trompeuse, la musique (musicale ici en contrepartie avec la Musique originelle, lyrique, et silencieuse conçue par Mallarmé) de la fin du XIXème siècle, qu´elle provienne de Wagner, de Debussy ou encore de Satie, étant encore en grande partie mélodieuse - et narrative, si l´on se remémore les thèmes mythiques utilisés par Wagner-, jouant donc éminemment avec l´aspect temporel.

La poésie de Mallarmé est au contraire essentiellement visuelle, l´image exprimant au mieux un univers sans linéarité temporelle.2 Quoique Mallarmé cherchât pour sa poésie et sa démarche d´autres analogies que l´analogie picturale - le théâtre et le mime, la danse, ou la musique -, il semblerait qu´aucune de ces formes d´expression artistique n´ait atteint un aussi haut degré de correspondance avec sa poésie que la peinture, telle qu´elle fut pratiquée par ses contemporains du groupe des peintres impressionnistes, mouvement s´étant fondé en 18603. L´impressionnisme, à l´instar du symbolisme poétique4 dont Mallarmé fut l´un des représentants majeurs, fut l´une des manifestations artistiques contre le naturalisme, c´est-à-dire contre la représentation la plus détaillée et objective possible de la réalité. Les peintres impressionnistes, au contraire, ne représentèrent que l´instant de l´impression fugitive, - ultime réalité éminemment subjective -, les dernières peintures impressionnistes des années 1880 poussant de même cette subjectivité de composition picturale à l´extrême, jusqu´à la décomposition des choses visibles en reflets, brouillards, et juxtapositions de couleurs.[1]

La poésie de Mallarmé propose de même une tentative de rendu de l´impression prismatique, placée en dehors d´un continuum temporel. Plus de représentation du réel donc, plus de mimesis, la peinture impressionniste, tout comme la poésie de Mallarmé éternisant le moment de la pulsation universelle de manière éclatée, libérées toutes deux du carcan trompeur de la linéarité temporelle.

Mallarmé insiste cependant sur la prééminence de la littérature qui, libérée des contingences matérielles (dont la temporalité) retrouve sa fonction créatrice originelle car « la Littérature existe et, si l´on veut, seule, à l´exclusion de tout. »4

[...]


1 Mallarmé, Stéphane 2003: 376 (La Musique et les Lettres)

2 Mallarmé, Stéphane 1998 b : 146ff (L´Art pour tous)

3 Mallarmé, Stéphane 2003: 392

4 Cf. Mallarmé 2003: 408 (Réponse à une enquête : sur l´évolution littéraire)

5 Cf. Mallarmé 2003: 68 (Notes sur le langage)

1 Ebda.

2 Ebda. , Cf.: 374 (La Musique et les Lettres)

3 Ebda.: 253 (Crise de Vers)

4 Ebda.:: 191 (Crayonné au théâtre)

5 Ebda.: 73 (Notes sur le langage)

6 Ebda.: 258 (Crise de Vers)

7 Ebda.: 282 (Le Mystère dans les Lettres)

8 Ebda. : 252 (Crise de Vers)

9 Ebda..: 371 (La Musique et les Lettres)

1 Derrida 1972: 221

2 Derrida définit la mimesis, comme procédé s´orientant toujours au procès de la vérité, soit en tant que présentation de la chose même (alors mouvement de la physis) soit comme rapport d´ adaequatio entre deux termes (alors plus facilement traduisible par imitation). Quoiqu´il en soit, « la mimesis doit suivre le procès de la vérité. Sa norme, son ordre, sa loi, c´est celle de la présence du présent. » (Derrida 1972 :220)

3 Cf. Derrida : 234

4anamnèse est ainsi décrite Derrida (216) : « Le futur comme présent passé à revenir ». J. Hirschberger (1980 : 91) ajoute : « Platon dit que ces idées pures proviennent de la préexistence de l´âme chez les Dieux, et que notre continuum spatio-temporel nous fait uniquement nous en souvenir. »

5 Mallarmé, 2003: 212 (Mimique)

6 Au moment de son expression dans le chant, ce qui explique pourquoi, selon Mallarmé, le chant est inné est délivré des contingences spatio-temporelles : « Le chant jaillit de source innée, antérieure à un concept », (Mallarmé 2003 : 410). Il n´est donc jamais synonyme de mélodie.

7 Platon 1999, Livre 7 : 327-363

8 Le projet plus ambitieux de Mallarmé constituant ainsi en l´octroi aux Lettres (de l´alphabet), au Mot et au Verbe, d´une fonction métaphysique, confirmant ainsi la liberté de l´être libéré des contingences d´une réalité présupposée.

1 La ligne de démarcation entre réflexions théoriques littéraires et philosophiques est souvent difficile à tracer chez Mallarmé. D´aucun en on conclut qu´il considérait que le Vers était la Vérité. Ce dernier a pourtant exprimé de manière toute aussi claire que les choses existaient et n´étaient pas à créer, ce qui constituerait un oxymoron au niveau philosophique. Il ne faut pas oublier, comme le souligne Derrida, que le thème principal de Mallarmé est la fiction ou le phantasme littéraire.

2 La vue étant de même le sens le plus développé chez l´humain.

3 Dénomination « péjorative » à l´origine, qui fut attribuée par un critique d´art au groupe de Claude Monet, Camille Pissaro, Alfred Sysley et en partie Edouard Manet, Edgar Degas et Auguste Renoir, à partir de la peinture paradigmatique de Claude Monet Impression : soleil levant

4 Comme le fait remarquer B. Marchal dans la préface de sa monographie de 1993 Lire le symbolisme, le symbolisme est difficile à cerner et stricto sensu pourrait être réduit aux œuvres de Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, sans pour autant réduire ces auteurs au symbolisme, car le symbolisme représente plus un phénomène de « cristallisation intellectuelle », d´une « conscience nouvelle de la poésie et de son langage, (qui) a déchiré le voile de la représentation et révélé les failles du sujet. » (Marchal 1993 : XIII)

[1] Du Ry, Gérard 1994 : 684-690

4 Mallarmé 2003: 373 (La Musique et les Lettres). Notons ici que Mallarmé ne différencie pas vers et prose, mais entre langage utilitaire ou non utilitaire.

Fin de l'extrait de 21 pages

Résumé des informations

Titre
L´abolition de la temporalité dans la poésie de Mallarmé: exégèse de trois poèmes paradigmatiques
Université
Free University of Berlin  (Institut für Romanistik)
Cours
HS 17050
Note
1,5
Auteur
Année
2005
Pages
21
N° de catalogue
V48561
ISBN (ebook)
9783638452397
Taille d'un fichier
965 KB
Langue
Français
mots-clé
L´abolition, Mallarmé
Citation du texte
Nadia Zeltzer (Auteur), 2005, L´abolition de la temporalité dans la poésie de Mallarmé: exégèse de trois poèmes paradigmatiques, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/48561

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