L’esclavage à Zanzibar. Analyse d’un extrait du livre "Les mémoires d’une princesse arabe" d’Emily Ruete


Dossier / Travail de Séminaire, 2017

16 Pages, Note: 1,0


Extrait

Table des matières

1. Introduction
1.1 Présentation de la source
1.2 Résumé de la source
1.3 Présentation du plan
1.4 Informations sur le contexte historique
1.5 Information sur la biographie de l‘auteure

2. L’analyse de la source
2.1 L’esclavage « doux » à Zanzibar
2.2. Le trafic esclavagiste «déplorable»
2.3 La description du «Nègre» qui «aime ses aises»

3. Conclusion

4. Bibliographie

5. Source

1. Introduction

1.1 Présentation de la source

La source présente fut écrite par Emily Ruete (1844-1924), née Salmé bint Said, et parut en 1886. Elle fait partie des mémoires de Ruete parues en allemand sous le nom «Memoiren einer arabischen Prinzessin» («Les mémoires d’une princesse arabe»)1. Ruete, la fille du sultan de Zanzibar Said ben Sultan al-Busaid (1797-1856), décrit dans cet extrait l’esclavage à Zanzibar de sa perspective personnelle. La princesse grandit à Zanzibar, avant de s’enfuir en 1866 avec son amant, le marchand allemand Rudolph Heinrich Ruete, pour s’installer à Hambourg après un court séjour à Aden.

Comme elle écrit dans son avant-propos, Ruete dédia son livre à ses enfants auxquels elle voulait «léguer ce gage» de son amour2. Ce n’est qu’aux conseils des amis qu’elle décida de publier ses mémoires plus tard. Le concept de l’auteure était de démontrer la vie quotidienne et ses propres expériences dans la cour royale à Zanzibar entre 1850 et 1866. Comme Zanzibar était souvent vu comme l’incarnation de l’Orient exotique par des Européens, beaucoup de rumeurs fausses et contes fantaisistes existaient sur cette île lointaine. Pour cette raison, Ruete poursuit l’objectif de corriger les mythes exagérés et les imaginations inexactes des lecteurs occidentaux sur Zanzibar en confrontant l’imaginaire avec le réel.3 Ses mémoires uniques connaissaient donc un grand succès en Europe et étaient traduites en anglais (1888), en français (1905) et en arabe (1977)4. D’ailleurs, ce récit fut d’un intérêt particulier dans une Allemagne qui avait ouvert son propre chapitre d’impérialisme à partir de la colonisation du Sud-Ouest africain allemand en 1884.

1.2 Résumé de la source

Dans cet extrait des mémoires de Ruete, il s’agit d’un récit concernant l’esclavage dans l’île de Zanzibar (aujourd’hui en Tanzanie) qui se trouve à environ 30 kilomètres de la côte est-africaine. Ce rapport concerne le temps avant le départ de la princesse, c’est-à-dire avant 1866, quand l’esclavage a vécu son apogée. Ruete accentue d’abord la douceur de l’esclavage zanzibarite en comparaison avec le traitement des esclaves en Amérique. Néanmoins, Ruete avoue que le trafic des esclaves, entrepris par des négriers dans l’intérieur du continent africain, serait caractérisé par des privations terribles comme la chaleur, la faim, la soif et la fatigue. L’auteure défend cependant les négriers qui souffraient de la même misère et qui voudraient grader leur « fortune », c’est-à-dire les esclaves précieux. À la suite, Ruete mentionne de nouveau que, une fois arrivés à Zanzibar, les esclaves seraient bien traités par leurs maîtres prétendus bienveillants. Dans la partie suivant, la princesse accentue la prétendue incapacité des esclaves en les décrivant comme paresseux, désobéissants et moins créatifs que des ouvriers européens. Ruete finit cet extrait par souligner que les punitions corporelles contre les esclaves seraient un moyen efficace.

1.3 Présentation du plan

Afin de bien situer la source dans le contexte historique, le dossier exposera d’abord une description de la situation économique et politique à Zanzibar au 19e siècle. Quelques informations sur la biographie de Ruete suivront, car la connaissance de la position de l’auteure est indispensable afin de mieux comprendre ses points de vue avancés dans l’extrait. Ensuite, la partie principale du dossier suivra, c’est-à-dire l’analyse du texte. Pour examiner les différents passages de cet extrait et pour les accorder avec d’autres sources, il convient de subdiviser l’analyse en trois parties. Premièrement, l’esclavage dans l’île de Zanzibar sera abordécomme il est décrit par Ruete («doux») de sa perspective d’une ancienne princesse aisée. Deuxièmement, il sera question comme le trafic «déplorable» des esclaves est dépeint par Ruete qui ne connaissait pas les chasses de sa propre expérience. Troisièmement, les attitudes de Ruete envers le «nègre», qui «aime ses aises», seront examinées. Finalement, la conclusion récapitulera les aspects principaux de l’extrait et démontrera l’importance de la source pour la science historique.

1.4 Informations sur le contexte historique

Avant de commencer avec l’analyse directe du texte, il convient d’exposer succinctement le contexte historique afin de bien situer la source. L’archipel de Zanzibar (formé par les îles Unguja/Zanzibar et Pemba) faisait partie du sultanat d’Oman depuis 16985. À partir du début du 19e siècle, l’archipel jouait un rôle croissant en tant de carrefour des chemins de commerces entre l’Afrique orientale, la péninsule arabe et le subcontinent indien. Par conséquent, le Sultan Said ben Sultan al-Busaid décida de transférer son siège de Mascate á Zanzibar en 1840. En conséquence, Zanzibar devint la capitale cosmopolite de l’empire omano-africain qui comprenait à côté d’Oman la majorité de la «côte swahili» (en arabe: le Zanj)6. Autour de la dynastie Said s’établissait ensuite une élite arabe dominant l’île.

Grâceà sa position géographique et son port excellent, Zanzibar formait un marché important pour la traite d’ivoire (exporté surtout vers l’Europe) et de girofle (depuis les années 1820, majoritairement vers l’Inde) ainsi que pour la traite esclavagiste7. Surtout après l’expansion des plantations de girofles à partir des années 1840, on pourrait nommer le sultanat de Zanzibar un «impérium esclavagiste»: La majorité d’habitants étaient des esclaves (presque équilibré entre des femmes et des hommes8 ) et l’économie de l’empire était largement basée sur l’esclavage durant l’apogée des girofles.9 En 1860, la population de Zanzibar et Pempa fut estimée à 300 000 personnes dont approximativement 200 000 esclaves (66 %) et 5 000 colons omanais, majoritairement venus après 1840.10 La Grande-Bretagne, poursuivant son but d’abolition, imposa plusieurs restrictions (traités de Moresby 1822, traité de Hammerton 1845 et l’interdiction officielle de la traite en 1873), mais ne réussit à mettre fin à l’esclavage zanzibarite qu’en 1897.11 Quelques esclaves zanzibarites étaient des concubines et des esclaves domiciles, tandis que la plupart des esclaves travaillaient dans les plantations de girofles. Ces ouvriers impayés étaient donc indispensables pour la rentabilité durable de la production de girofle qui était, malgré son grand succès lors du «clove mania»12 des années 1840s, progressivement fragile à cause de tempêtes (cyclone fort en 187213 ), de fluctuations de prix (grande baisse autour 1880) et de problèmes financiers. Tandis que les possesseurs des plantations zanzibarites étaient majoritairement des Arabes, la plupart des investisseurs et des bailleurs de fonds venaient du subcontinent indien (avant tout des gujaratis). Leur statut en tant de sujets britanniques leur interdisait officiellement de transporter ou de posséder des esclaves14. Cependant, les intérêts économiques et politiques des puissances européennes, surtout de la Grande-Bretagne, conduisait à l’affaiblissement croissant du sultanat de Zanzibar et à une domination indirecte britannique qui devient finalement directe après le traité Helgoland-Zanzibar de 189015.

1.5 Information sur la biographie de l‘auteure

Afin de bien comprendre les idées de Ruete, il est aussi important de donner quelques informations importantes concernant sa biographie. Salmé bint Said était l’une de nombreuses filles de Said ben Sultan al-Busaid (1791-1856) qui régnait en tant de Sultan d’ Oman et Zanzibar entre 1804 et 1856. La mère de la princesse était une concubine circassienne16. Salmé bint Said bénéficiait d’une enfance insoucieuse au sein de la cour zanzibarite où elle a apprit à lire17. Après avoir commencé une relation intime avec le marchand allemand Heinrich Ruete et embrouillée dans les disputes de trône de ses frères, elle fut obligé de s’enfuir du harem de Zanzibar en 1866 vers Aden afin d’éviter la peine de mort18. La relation entre la princesse omanaise et le marchand chrétien était en effet une exception par excellence à l’époque et était méprisée par la cour musulmane à Zanzibar où les mariages contraints formaient la norme19. À Aden, Salmé avait pris le nom Emily lors de son baptême et s’était mariée avec Heinrich Ruete avant que le couple ait déménagé vers Hambourg. Au fil du temps, elle eut quatre enfants avec son mari qui est décéda en 187020.

2. L’analyse de la source

2.1 L’esclavage « doux » à Zanzibar

Au début de l’extrait, Ruete souligne que l’esclavage existait encore à Zanzibar comme dans toutes les régions orientales. Pourtant, elle juge la situation de l’esclavage musulman comme «infiniment meilleure et plus douce» que celle en Amérique. Cette comparaison de Ruete semble douteuse en vue de différentes conditions entre l’Amérique et Zanzibar: Les plantations américaines étaient plus nombreuses et en général plus grandes, d’autres produits étaient récoltés (en Amérique majoritairement le coton, le sucre, le riz ou le tabac, alors qu’en Zanzibar presque exclusivement le girofle) et aussi la religion et l’origine des maîtres étaient très différentes21. En dehors de cela, au moins l’esclavage aux États-Unis n’existait plus lorsque Ruete écrit ses mémoires – il fut aboli après la guerre de Sécession (1861-1865).

D’ailleurs, cet énoncé contient une généralisation périlleuse, puisqu’elle ne fait pas de distinction entre les différentes situations des esclaves musulmans qui étaient loin d’être homogènes22. En vérité, les conditions de vie des ouvriers agricoles étaient différentes comparées avec les domestiques, artisans ou marins comme par exemple á Zanzibar City23. Les nombreux mots pour désigner les différents types d’esclaves en swahili font preuve de la diversité des tâches esclavagistes24. Nonobstant cette simplification discutable, d’autres témoins soutiennent le point de vue de Ruete: Plusieurs Britanniques ont accentué la clémence des maîtres arabes qui n’existait pas autant en Amérique25. Selon eux, les esclaves ne devaient pas travailler trop et ils pouvaient semer leur propre nourriture ce qui aurait abouti à une certaine satisfaction parmi les esclaves26. Cependant, il reste un paradoxe de parler d’un esclavage «clément» ou «bénin», puisqu’il vole la liberté des êtres humains. Il est donc contradictoire d’utiliser des mots comme «heureux» dans le contexte de l’esclavage.

Dans la troisième partie de l’extrait, Ruete décrit les maîtres des esclaves comme bienveillants qui auraient à «cœur de les [les esclaves] rendre heureux». Selon Ruete, des esclaves auraient reçu de l’abri et tous les besoins par leurs maîtres après leur «voyage». L’attitude très positive de Ruete envers les maîtres à Zanzibar semble montrer sa partialité: Elle est née en tant de fille d’un sultan aisé qui possédait des milliers d’esclaves et elle faisait partie d’une élite qui profitait largement du travail des esclaves et de la traite esclavagiste27.

Sa description positive des maîtres montre – en combinaison avec son opinion négative sur les esclaves noirs (voir 2.3.) – son idée d’un paternalisme, selon laquelle les deux groupes profitairent de la situation: les esclaves auraient l’abri nécessaire de leurs maîtres qui pourraient à leur tour profiter des avantages économiques. La base de ce paternalisme est le racisme typique du 19e siècle selon lequel les esclaves noirs seraient moins intelligents, moins diligents et moins créatifs. Pour cette raison ils devraient être soignés par des Blancs pour mener une vie douce et sans troubles. Cette idée du paternalisme était très répandue parmi les maîtres zanzibarites et peut en partie être ramenée aux lois islamiques atténuantes en ce qui concerne les esclaves28.Par exemple, les maîtres donnaient des récompenses au cas où les esclaves auraient dû travailler plus que prévu29 – selon la devise de «la carotte et le bâton». Des historiens comme Jan-Georg Deutsch ont aussi vu une autre raison pour les conditions de vie relativement bonnes des esclaves: la faiblesse des maîtres face au manque d’un pouvoir étatique légitimant le contrôle sur la majorité esclavagiste.30 Suivant cette théorie, les maîtres zanzibarites devaient traiter ses esclaves avec une certaine clémence pour éviter des émeutes et pour augmenter leur éthique de travail. Par conséquent, les maîtres auraient souvent dû accepter des négociations avec des esclaves qui revendiquaient des meilleures conditions de vie. De plus, la récolte de girofle (deux fois par an) a besoin d’une certaine attention et qualification et donc d’une main d’œuvre assez attentive et motivée. Cependant, l’auteure que tous les maîtres avaient la volonté de rendre leurs esclaves «heureux». Cela est prouvé par des émeutes esclavagistes comme en 1840 et des fuites d’esclaves mécontents vers l’anonymat des villes ou des cités de marrons31. Ajouté à cela, l’auteure ne mentionne point le marché des esclaves qui formait l’étape obligatoire entre le transport et la vente des esclaves. Ce marché, situé à Zanzibar City, était marqué par des conditions horribles dont plusieurs marchands anglais ont rapporté. Entre autres, le célèbre explorateur David Livingstone critique les conditions «scandaleuses» du marché32.

[...]


1 Ruete, Emily (1886): Mémoires d’une princesse arabe, 2002, p. 287. Autre version: Ruete, 1991, p. 238-239

2 Ruete, 1991, p. 23.

3 Debbech, «La traduction comme préalable dans la guerre», 2016, p. 12 et 15.

4 Debbech, 2016, p. 12 et 21.

5 Debbech, 2016, p. 17.

6 Mann, “Sklaverei und Sklavenhandel im Indik - 16.-20. Jahrhundert”, 2009, p. 20.

7 Cooper, “Plantation Slavery on the East Coast of Africa”, 1977, p. 52 et 61. ; Ruete, 1991, p. 9. Zanzibar était au milieu du 19e siècle même le premier producteur mondial de girofle

8 Sheriff, “Localisation and Social Composition of the East African Slave Trade, 1858-1873”, 1989, p. 140 et 142.

9 Mann, 2009, p. 21.

10 E. A. Alpers, “Ivory and Slaves in East Central Africa”, p. 236-239 ; Médard, «La plus ancienne et la plus récente des traites: panorama de la traite et de l’esclavage en Afrique orientale et dans l‘océan Indien», 2013, p. 89.

11 Beachey, «The Slave Trade of Eastern Africa», 1976, p. 50.

12 Sheriff, 1989, p. 140.

13 Beachey, 1976, p. 66.

14 Clarence-Smith, “The Economics of the Indian Ocean and Red Sea Slave Trades in the 19th Century: An Overview”, 1989 p. 11.

15 Debbech, 2016, p. 19 et 20.

16 Ruete, 1991, p. 29.

17 Ruete, 1991, p. 93. Ruete souligne toutefois que l’éducation arabe était – en comparaison à l’éducation européenne - assez limitée, surtout pour des filles.

18 Debbech, 2016, p. 14 et 15.

19 Le Cour Grandmaison, Introduction pour les «Mémoires d’une princesse arabe», 1991, p.5 et 16.

20 Debbech, 2016, p. 15.

21 Clarence-Smith, 1989, p. 4.

22 Médard, «La traite de l’esclavage en Afrique orientale et dans l’océan Indien: une historiographie éclatée», 2012, p. 49

23 Clarence-Smith, 1989, p. 4.

24 Lodhi, “The Institution of Slavery in Zanzibar and Pemba”, 1973, p. 38.

25 Par exemple, le Britannique Playfair prône le bon comportement des maîtres (“It has been said that the Arabs are very cruel to their slaves but it is quite the reverse. Many of the slaves are sent to school and obtain as good an education as some of the head Arabs of the place”), dans: Beachey, 1976, p. 61. Voir aussi Ruete, 1991, p. 242-244: Ruete cite ici quelques témoignages d’Européens qui mettent la douceur de l’esclavage zanzibarite en relief pour confirmer son avis.

26 Beachey, 1976, p. 64.

27 Beachey, 1976, p. 55 ; voir aussi Ruete, 1991, p. 107: Ruete rapporte que son» excellent père[…] possédait 45 plantations dispersées sur toute la surface de l’île» qui occupaient «50 à 100 esclaves […] jusqu’à 500»

28 Jean-Louis Triaud, « Roger Botte, Esclavages et abolitions en terres d’islam », Archives de sciences sociales des religions,‎ 31 décembre 2011, p.124

29 Ruete, 1991, p. 112.

30 Deutsch: “Sklaverei als historischer Prozess“, 1997, p.. 63. Aux États-Unis, par contre, les États du Sud avec leurs lois et leur système de justice ont officiellement légitimé et surveillé l’esclavage avant 1865.

31 Lofchie, “Zanzibar: Background to Revolution“, 1968, p. 35.

32 Beachey, 1976, p. 38 et 60-62.

Fin de l'extrait de 16 pages

Résumé des informations

Titre
L’esclavage à Zanzibar. Analyse d’un extrait du livre "Les mémoires d’une princesse arabe" d’Emily Ruete
Cours
« L' Afrique contemporain »
Note
1,0
Auteur
Année
2017
Pages
16
N° de catalogue
V520025
ISBN (ebook)
9783346116505
ISBN (Livre)
9783346116512
Langue
Français
mots-clé
Sansibar, Sklaverei, Emily Ruete, Oman, Geschichte Afrikas
Citation du texte
Tim R. Kerkmann (Auteur), 2017, L’esclavage à Zanzibar. Analyse d’un extrait du livre "Les mémoires d’une princesse arabe" d’Emily Ruete, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/520025

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