Le respect comme fondement d'une société durable

L’humanité en moi, l’humanité en autrui


Élaboration, 2019

31 Pages, Note: G3


Extrait

TABLE DE MATIERES

INTRODUCTION

I. LE SENS DU RESPECT
I.1. L’amour
I.2. La situation du respect

II. LES AFFECTS POSITIFS DANS LES RESPECTS
II.1. LA SYMPATHIE
1. La sollicitude et la loi morale : La Règle d’Or
2. Respect et désir du bonheur

III. AUTRUI EST UN « SENS » ET NON UNE REPRÉSENTATION
III.1. Autrui : étranger ou un autre-moi-même ?

IV. RESPECT ET AUTORITÉ

V. CONCLUSION

INTRODUCTION

L’homme est un être social qui vit avec les autres hommes. Appelés tous à se respecter pour un épanouissement dans leur vie communautaire et sociale. Aucun homme ne peut vivre comme une monade calfeutré dans sa mêmeté. Vivre avec les autres dans une société de respect et d’amour, de sympathie et de sollicitude, de paix et de justice où chacun désire voir l’autre accroître, s’épanouir. Voilà ce à quoi nous sommes tous appelés à concourir dans notre parcours du « vivre-ensemble ». A cette affirmation se dit qu’aucun homme n’a encore le droit de mépriser la vie de l’autre dans toutes ses dimensions. Sur chacun de nous, repose finalement le devoir de la reconnaissance de la dignité en tout autre personne et l’invitation à l’amour et au respect, (deux sentiments qui accompagnent la pratique de nos actions en société).

Le devoir d’aimer et de respecter autrui peut dès lors s’exprimer dans l’obligation de faire mienne les fins d’autres hommes ; d’où le devoir de respecter le prochain nous demande de n’abaisser aucun autre homme jusqu’au point où il serait uniquement moyen au service de nos propres fins et de ne pas exiger qu’autrui renonce à lui-même pour se faire l’esclave de mes fins1. C’est pourquoi chaque personne est obligée de reconnaître dans son registre pratique la dignité de l’humanité en toute autre homme et par-là, repose sur lui le devoir se rapportant au respect qui doit être nécessairement témoigné à tout autre homme2. L’humanité elle-même est une dignité, car l’homme ne peut être utilisé par aucun homme ni par d’autres ni par lui-même, simplement comme moyen, mais il faut toujours qu’il soit en même temps comme fin et c’est en cela que consiste sa dignité ou sa personnalité. S’acquitter des devoirs envers les autres oblige autrui d’agir raisonnablement bien.

En nos jours, l’homme dans sa dignité la plus sacrée semble jeté dans le monde, livré à la dégradation morale, il a peur de lui-même au point de se nier et de nier l’autre en face de lui dans tous ses gestes pratiques. Le respect de soi, de l’autre et de la vie avenir, ce pourquoi nous pourrions peut-être nous ouvrir à de nouveaux horizons, ce pourquoi peut-être nous pourrions nous respecter dans le monde comme le nôtre où tout est relativisé, même la vie humaine foulée au pied, a perdu son sens moral. Les droits fondamentaux de l’être humain sont banalisés et rejetés, par conséquent, l’amour, l’altruisme, le respect, la sympathie, la sollicitude, le bonheur à se souhaiter, sont remplacés par la haine, l’antipathie, le mépris, l’asservissement, la destruction de l’autre, l’injustice, la violence, le mensonge, l’humiliation, la méfiance, l’égoïsme, la corruption, le matérialisme, le solidarisme dans le mal, etc.

La vie humaine n’est plus sacrée ; le respect de l’autre a perdu de sens, car aujourd’hui beaucoup d’hommes sont prêts à tuer, à torturer, à opprimer, à asservir, à humilier, à violer, à voler… Il n’y a plus ce jour que je puisse imaginer passer sans parler des personnes qui sont tuées méchamment, inhumainement par d’autres. J’entends des meurtres et attentats par-ci et par-là. Tous ces problèmes m’inquiètent, troublent mon cœur et me font poser la question de savoir si réellement le respect de la dignité humaine dans notre société a-t-il encore la place et sa force? Beaucoup de familles ont fui leurs domiciles à cause de la terreur semée par les brigands, les présumés forts. Nous assistons à une société détruite, dégradée moralement et déchirée par manque de respect de la vie d’autrui. Nous vivons des situations tragiques, sinistres où certains qui se pensent forts sont prêts à nuire, à exiler, à exploiter leurs semblables et à les humilier. C’est ainsi chers humains de la même condition que moi, réfléchir sur le respect comme fondement d’une société durable me paraît la voie royale pour redonner un souffle nouveau à une société où d’un côté le souci de la valeur de sa propre vie et de son perfectionnement prédomine en amour-propre, un amour malsain et très égoïste, mais d’un autre côté, le souci conjoint pour les autres vies dans le geste de respect, d’amour, de sympathie et des actes de dévouement est relégué au second plan ou carrément n’existe plus.

En même temps je désire interpeller chacun dans sa part de responsabilité ou d’autorité et dans toutes ses prétentions égologiques, qu’il est obligé de modérer son pouvoir-sur l’autre, reconnaissant que la dignité de chaque personne malgré son état doit être prise en compte dans tous les cas de l’agir. Je pense que le seul moyen qui nous conduirait admirablement et vitalement au bonheur dans notre vie en communauté, dans nos institutions ou dans notre société, reste le respect à devoir à chaque personne. Le contraire conduirait à l’écroulement du monde où l’on ne tiendrait plus compte des autres.

Je me suis posé les questions suivantes selon le type d’approche du respect comme fondement d’une société durable : Pourquoi le respect est-il un fondement pour notre vie en société ou bien quel sens peut-on attacher au respect dans notre société ? Quelle différence entre respect, amour et crainte ? Pourquoi l’autre est un sens pour moi ? A quoi m’appelle autrui ?

A partir de ces quatre questions, je construis cette réflexion sur quatre thèmes : le premier thème portera sur le sens du respect, le deuxième thème portera sur les affects positifs du respect, le troisième thème sur autrui est un « sens » et le quatrième thème portera sur l’ autorité ou la responsabilité.

I. LE SENS DU RESPECT

Considérant le respect comme fondement d’une société durable me paraît très évident dans une époque qui est la nôtre où le mépris de l’autre est au rendez-vous de l’action humaine. L’homme de notre temps se permet, dans sa liberté illimitée de tuer, de torturer, mépriser, de violer, d’exploiter, d’humilier, même d’exiler méchamment son semblable sans raison. Chaque jour qui passe dans ce monde il y a un bilan sans nombre de perte de vies humaines. Pas par maladie mais par la méchanceté de l’homme. Je me pose la question : où est l’humanité de celui qui, avec son vouloir maléfique met fin à la vie d’autrui, la considérant comme « existence-non-valeur » ? La reconnaissance de son humanité en soi et en autrui a disparu dans le jugement humain. Et bien d’autres situations macabres subies dans les différentes couches de la société sont à découvrir au cours de cette réflexion. Mais je considère encore que seul le respect d’autrui peut conduire à la reconnaissance la plus haute de sa dignité en tant que personne. Car chaque individu dans son état pur, mérite le respect. Le respect est la racine de la vie morale, un sentiment essentiel à notre « vivre-ensemble », trace d’une expérience humaine qui touche au sacré. S’il vient à manquer aux hommes, les relations intersubjectives deviennent impossibles.

Conformément à la racine latine du mot « respicere » (qui signifie regarder), respect désigne la capacité de percevoir une personne telle qu’elle est, d’être conscient de son individualité unique. C’est avoir souci que l’autre personne puisse croître et s’épanouir à partir de son propre fonds. En ce sens, le respect s’avère incompatible avec l’exploitation. Connaissant que le respect souffre souvent d’une fragilité sociale où il est confondu à la peur, la crainte révérencieuse, à la soumission aux autorités. On observe certains responsables en chef qui dégénèrent en dominateurs, en tyrans, en captateurs de la liberté d’autrui. Ils veulent qu’on les honore, qu’on se plie devant eux jusqu’à réduire autrui en chose à leur propre fin. Souvenons-nous de la vie dans nos entreprises ou dans nos établissements, dans nos communautés religieuses où nous sommes des responsables des autres. Au fond, il n’y a rien de respect, au contraire il y a la peur que ces autorités sèment autour d’elles en ignorant que les autres, malgré leur condition de vie, sont aussi des personnes porteuses de la même humanité qu’elles. Le respect résulte d’un amour, d’une sympathie, d’une sollicitude liée à la reconnaissance de la dignité de chaque personne. Un élément puissant du respect est celui de l’amour.

I.1. L’amour

L’amour est une sollicitude active pour la vie et la croissance de ceux que nous aimons3. Il est aussi le sentiment, l’élan du cœur, l’attachement, le sentiment entre deux ou plusieurs personnes. Celui qui aime l’autre, le respecte. C’est l’amour attaché au respect qui supprime la peur, la crainte révérencieuse. Dans l’amour on se souhaite mutuellement du bien. « Il faut donc qu’il y ait bienveillance mutuelle, où chacun souhaitant le bien de l’autre que cette bienveillance ne reste pas ignorée des intéressés ; et qu’elle conduise au bonheur véritable4 ». Selon l’idée de la mutualité, chacun aime l’autre en tant que ce qu’il est. Je n’aime pas l’autre en raison de l’avantage attendu, je l’aime parce qu’il est une personne porteuse de la même humanité que moi. « Ainsi donc, ceux dont l’amour réciproque a pour source l’avantage à tirer de l’autre, ne s’aiment pas l’un l’autre pour eux-mêmes, mais en tant qu’il y a quelque bien qu’ils retirent l’un de l’autre ». Mais le parfait amour dans le respect d’autrui, est celui des hommes vertueux et qui sont semblables en vertus d’humanité : car ces hommes-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons par eux-mêmes. En aimant les autres, on aime ce qui est bon pour eux-mêmes, puisque l’homme bon, en devenant un ami, devient un bien pour celui qui est son ami.

Dans le respect « je désire que la personne que j’aime, croisse et s’épanouisse selon ses propres intérêts et par ses propres voies qui sont certainement conformes à la loi morale et non dans le but de me servir. Si j’aime l’autre personne, je me sens avec elle mais avec elle telle qu’elle est non telle que j’ai besoin qu’elle soit en tant qu’objet pour mon usage5 ».

Le respect demeure dans toutes les communautés historiques un pilier fondateur du « vivre-ensemble ». Chacun de ses membres à part entière doit être reconnu comme personne à aimer et à respecter. C’est pourquoi Monseigneur Saint Guido Maria Conforti, Fondateur de la Famille des Missionnaires Xavériens, disait à ses fils : « Aimez-vous comme des frères et respectez-vous comme des princes ». Ce saint père avait bien discerné en considérant que dans une communauté vivable, il faut la présence de l’amour et du respect mutuels, deux piliers fondamentaux d’une société durable.

Le respect fait des hommes ce qu’ils sont ; dignes en humanité, en fraternité, raisonnables. Il désigne aussi ce que chaque individu peut revendiquer en droit pour lui-même au nom de son égale humanité. Ceci veut dire que, chaque fois que quelqu’un, conscient ou inconscient, me prive de mon droit ou l’ignore, il pèche contre mon humanité et par-là, il me manque de respect.

Le respect est l’ouverture adéquate à l’altérité, à l’humanité. Et pourtant notre siècle est caractérisé par l’oubli de l’altérité. Ceci se remarque dans l’excès de l’exercice de la liberté jusqu’à sortir du cadre social et se permettre d’agir ignoblement au nom d’une liberté dépourvue de bon sens (le libre-arbitre).

Il sied de m’appuyer sur le philosophe Kant, pour démontrer à quel point doit exister une limite de l’action d’une volonté propre en face d’une volonté d’autrui. Dans le respect, un vouloir pose sa limite en posant un autre vouloir qui est l’existence de l’autre. Ainsi l’existence en soi d’autrui est posée avec sa valeur absolue dans un seul et même acte, et de mon désir à l’ordre des moyens ; la « personne » appartient comme vis-à-vis de mon vouloir à l’ordre des fins en soi. C’est à partir de la notion de la personne, posée dans la deuxième formule de l’impératif catégorique que chaque individu est invité à agir de telle sorte qu’il traite l’humanité aussi bien dans sa personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen6. Le respect d’autrui pose une limite à ma faculté d’agir comme bon me semble. Cette conception kantienne indique, au centre du mystère de la personne la présence agissante d’un absolu, celui de la loi qui nous ouvre vers l’absolu de l’autre et de Dieu. Ceci constitue le point crucial de ce travail. En reconnaissant que la grandeur de l’homme réside dans sa capacité à se décider non pas en fonction de l’arbitraire d’une volonté propre, mais selon une loi universelle qu’il se donne à lui-même. L’homme est un être raisonnable, et c’est pourquoi il veut que son action ait un sens qui dépasse la contingence des sentiments et situations particulières. La volonté bonne est une volonté libre, pure et universelle, elle n’est déterminée que par la loi qui veut que son action puisse toujours être l’action de tout homme à sa place. Mais l’homme est tenté souvent de tombé dans un narcissisme à agir non pas selon la raison mais selon ses inclinations. Comment résoudre cette finitude de l’homme en conflit avec la loi morale ? Il faut justement l’intervention du respect, qui est un sentiment que j’éprouve vis-à-vis de la loi et que je découvre en moi comme démarche à faire. Ce sentiment de respect atteste ma capacité de pouvoir décider en fonction d’une loi qui limite l’amour-propre. Il est trace de ma dignité d’être libre et autonome. Ainsi considéré, le respect de la loi fonde le respect de moi-même, reconnu capable d’une action libre et sensée. Il fonde aussi le respect d’autrui, considéré comme un autre être libre, comme une personne qui n’est pas réductible à une chose ou à un moyen pour ma propre action. L’homme raisonnable ne peut pas agir en considérant autrui comme une représentation. Au contraire, autrui devient pour lui « un sens ». Soyons tous raisonnables devant la personne des autres. C’est pourquoi Kant écrit dans les Fondements de la Métaphysique des Mœurs que sont appelés des personnes, parce leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c’est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon me semble et qui est un objet de respect. Et comme Emmanuel Levinas, je préfère dire s’incliner devant le visage d’autrui qui m’appelle à la responsabilité.

A travers le respect de la loi morale qui m’oblige et où je me révèle comme personne, je découvre les autres personnes capables comme moi de vouloir la loi. Elles sont aussi des fins en elles-mêmes, dignes d’être respectées. Cette dignité propre à chaque homme, Kant l’appelle du beau mot d ’humanité. Ainsi l’impératif catégorique s’exprime sous la forme d’un respect de l’humanité en chacun :

« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre en même temps comme fin et jamais simplement comme moyen ».

I.2. La situation du respect

Le respect comme sentiment est en relation étroite avec la sympathie, la sollicitude, le bonheur et la responsabilité, etc. Dans la pratique éthique du respect, nous constatons que celui-ci n’est pas seulement attaché aux sentiments ci-haut cités ; il ordonne aussi les affects dramatiques dont les conflits est l’âme ou la pierre d’achoppement. Dans une pure altérité nommée pratique-éthique il y a toujours une limite de ma faculté d’agir. Chaque fois que dans mon registre pratique, je n’ai pas tenu compte de l’altérité, je suscite au sein de ma communauté des conflits, comme l’antipathie, la haine7, la jalousie, le mépris. Parce que à ce moment de mon agir j’ai peut-être manifesté une volonté de dominer, d’asservir et de détruire l’autre. Je ne l’ai pas reconnu et non plus sa dignité. J’y reviendrai dans les pages ultérieures. Mais pour le moment, je parle des affects positifs dans le respect.

II. LES AFFECTS POSITIFS DANS LES RESPECTS

II.1. LA SYMPATHIE

La sympathie est une manière de prendre part, de partager une tristesse ou une joie sans la répéter, sans l’éprouver par réduplication comme un vécu semblable8. Par la sympathie on ressent « avec … », sans ressentir « comme » celui qui vit réellement la situation de tristesse ou de joie. On partage la situation de l’autre sans se laisser envahir par une fusion affective qui engloutit l’autre en niant sa différence. La sympathie risque souvent de n’être qu’une projection de mon désir, une réduplication de mon vécu, ou une fascination. Alors pour résoudre et distinguer cette équivoque, la sympathie fait appel à un discernement et c’est le respect qui l’opère.

L’affection et la sympathie à l’égard d’autrui révèlent, à leur façon, l’existence spécifique des personnes distinctes des choses. Le monde des sentiments ouvre à une perception d’autrui qui évite de le réduire simplement à un objet de connaissance. Celui ou celle envers qui j’éprouve de l’empathie n’est pas une idée ou un simple objet de la nature. Une part du mystère de la personne se révèle dans ma capacité à prendre part à la joie ou à la souffrance d’autrui. Le respect corrige de l’intérieur, en quelque sorte, le sentiment de sympathie. Il justifie la sympathie en établissant la distinction entre les êtres, en mettant autrui à l’abri des empiétements de ma sensibilité indiscrète. La sympathie touche et dévore le cœur. Le respect re-garde de loin9. Le respect justifie la sympathie en tranchant son équivoque, en maintenant l’altérité des êtres que la fusion affective tend à annuler. La sympathie est une compassion active, la splendeur du respect. Le respect fait de la sympathie un affect purificateur, par sa proximité éthique à l’égard du respect. C’est par respect que je compatis à la joie et à la souffrance d’autrui, comme à la sienne et non comme à la mienne. Le respect pose autrui comme absolu et le regarde dans son énigme : un sujet à la fois étranger et semblable10.

On dirait assez bien que la sympathie, selon Max Scheler, est une fusion affective redressée par le respect. C’est le respect considéré dans sa matière affective. C’est-à-dire dans la racine de vitalité, dans son élan et sa confusion ; le respect, c’est la sympathie considérée dans sa forme pratique et éthique. C’est-à-dire comme position active d’un autre soi, d’un autre alter ego. Donc la sympathie est liée à cette considération de la personne rencontrée dans l’obligation éthique. Autrui est un autre moi-même, il m’interpelle à éprouver de la compassion en m’impliquant dans sa situation avec tout le respect à sa dignité en tant que personne. Dans notre société actuelle, nous assistons à l’indifférence existentielle. La souffrance d’autrui nous interpelle moins, on voie et on passe comme si rien n’était. Sur la route, on écrase les faibles, même ceux qui roulent en voiture ne songent pas aux piétons souvent vieux, vivant avec handicap. On s’affiche ! L’autre est devenu sans sens. Moi seul compte et le reste n’est qu’à écraser comme une pourriture sur mon chemin. Plus de sympathie, plus de respect ! Souvent quand je me promène sur la route de la ville de Kinshasa, j’ai horreur de voir comment les personnes sont forcées malgré leur état de santé à traverser précipitamment la route ; dans le cas contraire elles sont écrasées. Et bien d’autres mépris subis dans notre société indifférente. Les gens vivent maintenant des relations tronquées. Et pourtant l’éthique concrète appelle à exercer une attitude raisonnable au sein de nos relations quotidiennes. C’est au cœur de la vie partagée éthiquement avec autrui qu’on découvre son bonheur. Sachons bien que le mépris de l’autre est en quelque sorte mépris de soi. Car pour progresser dans la société, il faut respecter les autres. Et en retour, on te respectera. Le respect est considéré comme une condition pour avancer dans la vie et devenir quelqu’un, pour être respecté à son tour. Le respect nous permet de vivre ensemble.

C’est ainsi que d’un point de vue descriptif, je constante que la sympathie n’est plus révélatrice des relations avec autrui que la répugnance, la colère, la haine, la jalousie et l’envie, la timidité des faibles, la honte. Mais sa supériorité sur ces autres affects intersubjectifs, réside dans son affinité avec l’éthique du respect. C’est une supériorité existentielle qui révèle l’existence étrangère, l’existence-valeur d’autrui.

La sympathie étant une manière de prendre part, de partager une tristesse, une souffrance ou une joie d’autrui est en mutuelle interdépendance avec la sollicitude.

1. La sollicitude et la loi morale : La Règle d’Or

Je montre ici, par quel lien la norme du respect dû aux personnes demeure rattachée à la structure dialogale de la sollicitude, ensuite j’en vérifierai que le respect dû aux personnes est au plan moral en rapport à l’autonomie par le biais de la Règle d’Or. Dans ce parcours je partirai de Ricœur et de Kant dans sa seconde formulation de l’impératif catégorique à la notion de la personne comme fin en elle-même.

La « règle d’or » énoncée dans l’Évangile selon saint Luc et selon saint Matthieu11, est interprétée par Ricœur comme une règle de « réciprocité » née de la « sollicitude » envers autrui, affrontée à la violence qui permet de gérer les conflits entre l’universalité de la loi et le bien particulier et de faire la transition entre morale du devoir et des convictions(conscience) de la sagesse pratique.

En effet, une double interprétation peut être donnée de la Règle d’Or : d’un côté, celle-ci peut être tenue légitimement pour le principe suprême de la moralité sans références théologiques si je l’interprète dans les termes de l’impératif kantien. De l’autre côté, elle relève d’une dialectique subtile avec le commandement d’aimer ses ennemis dont on peut reconnaître l’enracinement théologique que Ricœur appelle l’économie du don12. Le don c’est envisager une donation originaire qui a pour bénéficiaire toute créature, et non pas seulement la seule humanité et sa moralité, laquelle est bien fondée sur elle-même et l’économie c’est dire que le don s’exprime dans un réseau symbolique beaucoup plus vaste que celui qui gravite autour de la confession et de la rémission des péchés. Le premier prédicat de bonté ressortissant à cette économie du don s’attache à l’être créé en tant que tel ; il est donc avant toute détermination proprement morale.

[...]


1 EMMANUEL KANT, Métaphysique des mœurs, Doctrine du Droit, Doctrine de la vertu, pp.313-333

2 Idem, P.249.

3 ERICH FROMM, L’art d’aimer, Trad. De l’anglais par J.-L. Laroche et Françoise Tcheng, éd. Desclée de Brouwer, 2007, p.43.

4 ARISOTE, Ethique à Nicomaque, Trad., R.A. Gauthier, Ed. Nauwelaerts, 1970, pp.114.

5 ERICH FROMM, L’art d’aimer, Trad. De l’anglais par J.-L. Laroche et Françoise Tcheng, éd. Desclée de Brouwer, 2007, pp.45-46.

6 E. Kant, Métaphysique des mœurs I, trad. A. RENAUT, Paris, Ed. Flammarion, 1994, p.178.

7 P.RICOEUR, « Sympathie et respect », A l’école de la phénoménologie, Vrin, 1er trim.2004 :(La haine est un affect qui enveloppe une prise de position prédatrice de l’existence-valeur d’autrui, le haineux esquisse le mouvement de ravaler autrui parmi les choses qu’on foule aux pieds ; mais la haine est une prise de position composée : l’évaluation négative de l’existence-valeur d’autrui est en conflit avec une évaluation positive qu’elle essaie d’annuler ; c’est de ce conflit que procède dynamisme de la haine. C’est parce que je n’arrive pas à annuler en moi une appréciation de son existence qui le pose face à moi avec droit égal, que je m’acharne sur lui pour annuler le reproche que retourne contre moi-même la valeur d’autrui, reconnue par un respect enfoui plus profondément que ma haine. Il y a donc du respect dépité. Le haineux sent obscurément qu’il est méchant ; il ne l’accepte pas, se déteste lui-même, et tente de se purger en autrui de sa détestation. Il souffre en haïssant. Car le malheur fait de reproche et d’échec).

8 Idem, p.333.

9 P. RICOEUR , « Sympathie et respect », A l’école de la phénoménologie, Vrin, 1er trim.2004 p.277.

10 Le respect. Commencement de la sagesse, in « Christus », juillet 2002, p.269.

11 Évangile selon Saint Matthieu, chapitre7, 12 et selon saint Luc, chapitre 6,31.

12 P. RICOEUR , Lectures3. Aux frontière de la philosophie, Paris, Ed. Seuil, 1994, p.273.

Fin de l'extrait de 31 pages

Résumé des informations

Titre
Le respect comme fondement d'une société durable
Sous-titre
L’humanité en moi, l’humanité en autrui
Note
G3
Auteur
Année
2019
Pages
31
N° de catalogue
V520972
ISBN (ebook)
9783346125200
ISBN (Livre)
9783346125217
Langue
Français
mots-clé
l’humanité
Citation du texte
Jean Claude Bisimwa (Auteur), 2019, Le respect comme fondement d'une société durable, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/520972

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