Les conséquences de la prolifération pour la dissuasion


Exposé Écrit pour un Séminaire / Cours, 2007
13 Pages, Note: 14/20 (~1,3)

Extrait

Table des matières

Introduction

Les conséquences de la prolifération pour la dissuasion

1. Description des termes en question

2. Construction méthodologique de l’analyse

3. Les conséquences pour une « vieille » puissance nucléaire
3.1 Au cours d’un processus de prolifération
3.2 Face à un état de prolifération

4. Les conséquences pour une puissance non-nucléaire
4.1 Au cours d’un processus de prolifération
4.2 Face à un état de prolifération

5. Le problème de la « portée visée » de la dissuasion

Conclusion

Annexe

Bibliographie.

Introduction

« Ma conviction est que le principe de la dissuasion nucléaire reste valable face à la prolifération, et qu’il commence même à jouer avant l’apparition d’une menace concrète »[1]. Ainsi Jacques Chirac a-t-il caractérisé en 1992 la relation entre la dissua­sion et la prolifération, tout en revendiquant dans le même article une politique de non-prolifération comme priorité supérieure à l’échelle nationale et internationale. La mise en valeur de l’importance des armes nucléaires pour la sécurité nationale et la crainte que d’autres Etats cherchent à s’emparer des mêmes garanties expriment en apparence un paradoxe qui ne se limite néanmoins pas aux idées du Président de la République actuel mais se retrouve dans la plupart des discours politiques en France comme aux Etats-Unis.

Dans ce travail, je vais tenter d’étudier les effets de la prolifération sur la dissua­sion à travers une perspective qui se concentre sur une compréhension théorique de la dissuasion comme approche stratégique et plutôt que condition empirique. Pour m’abstenir de tomber dans une simple énumération de généralités et considérations simplistes, je vais construire mon argumentation sous trois angles analytiques : 1) une différenciation selon la question si un acteur poursuivant une stratégie de dissua­sion possède des capacités nucléaires ou pas ; 2) une différenciation entre proliféra­tion comme processus et comme situation ; 3) une différenciation entre les différentes échelles de la « portée visée » dans une stratégie de dissuasion. Si j’espère ainsi assu­rer une réflexion plus systématique et donc plus enrichissante, je ne pourrai, étant donné les contraintes de rédaction, n’aborder qu’une partie de la complexité théori­que et empirique du sujet.

Enfin, si cette analyse ne vise pas à trancher la discussion sur la question si la pro­lifération peut produire des effets positifs sur la sécurité du système international dans son ensemble, elle pourrait toutefois contribuer à comprendre l’attirance pour l’arme nucléaire malgré sa condamnation presque quotidienne.

Les conséquences de la prolifération pour la dissuasion

1. Description des termes en question

Si la dissuasion semblait représenter le mode de stratégie par excellence pendant la période de la Guerre froide, elle n’a ni été inventée ni rendu efficace avec l’arrivée des armes nucléaires. Au contraire, la dissuasion en tant qu’option dans l’emploi de la force pour une fin définie existe depuis toujours et n’est pas liée à un type d’arme spécifique. Plus précisément, une dissuasion réussie consiste dans la non-utilisation de la force tout en empêchant l’adversaire d’atteindre ses objectifs : « deterrence is a condition wherein a deterree – the object of deterrent menaces – chooses not to be­have in ways which he would otherwise have chosen to behave, because he believes that the consequences would be intolerable. »[2]

Néanmoins, les risques innombrables liés à l’emploi de la force nucléaire et pour son possesseur et pour l’adversaire mènent Beauffre à déclarer que la dissuasion est devenue l’option stratégique préférable, au niveau de la stratégie atomique comme au niveau des forces conventionnelles servant à créer une dissuasion dite « complé­mentaire » qui réduit la marge de manœuvre de l’adversaire à zéro[3]. Cette hypothèse à été proposée en plein Guerre froide, un contexte qui se distinguait par le fait que les puissances nucléaires étaient peu nombreuses et qu’un véritable conflit nucléaire ne semblait être possible qu’entre les deux blocs idéologiques.

Ce contexte n’est plus valable. Le conflit entre les superpuissances ne jouant plus le rôle de frein protecteur, on a pu observer depuis les années 1990 une prolifération de menaces, d’escalades de violence et enfin de quêtes des armes nucléaires. Etant donné le cadre limité de ce texte, ce n’est que dans ce dernier sens que le phénomène de la prolifération sera traité ici, ainsi correspondant à la plupart des textes en pensée stratégique. Quel impact aura la confrontation avec une prolifération nucléaire per­çue comme menaçante[4] sur une stratégie de dissuasion individuelle ?

2. Construction méthodologique de l’analyse

Comme un choix stratégique dépend surtout de la perception et du calcul indivi­duel d’un acteur et moins d’une évaluation « neutre » ou objective d’une situation, je vais essayer de montrer les options qui sont à la disposition du point du vue tout à fait individuel d’un acteur qui poursuit une stratégie de dissuasion face à un Etat ad­versaire. Les paramètres de la situation de décision varieront selon l’avancement de la prolifération et selon l’existence de propres armes nucléaires. Enfin, je vais discuter l’importance de la « portée visée » de la dissuasion. S’agissant d’une argumentation purement limitée aux conséquences théoriques pour la situation stratégique, je ne vais pas prendre en compte les objections à la rationalité des acteurs pendant un vrai conflit, soulevées surtout par Scott Sagan[5].

3. Les conséquences pour une « vieille » puissance nucléaire

Sauf dans le cas des Etats-Unis, dont la supériorité matérielle leur permet de pour­suivre une stratégie de dissuasion crédible à toutes les échelles d’escalade, le moyen dissuasif d’une ancienne puissance nucléaire réside avant tout dans la menace d’emploi de ses armes nucléaires. En l’occurrence, les armes nucléaires ont principa­lement la fonction de menacer d’une punition sévère et surtout plus grave que tout bénéfice que l’adversaire pourrait tirer d’une opération offensive[6]. Comme il s’agit d’un mécanisme basé sur la perception de l’adversaire que cette menace est réaliste sans qu’on soit tenté de la tester, la dissuasion nucléaire a besoin de deux capacités : la capacité physique de lancer des armes nucléaires même après avoir été attaqué par l’adversaire, et la capacité psychologique d’être déterminé à déclencher un conflit nu­cléaire sans pour autant être si précis que l’adversaire sache quand ce point sera at­teint[7].

3.1 Au cours d’un processus de prolifération

La menace dissuasive ainsi décrite fonctionne d’une manière assez claire et facile face à un adversaire ne disposant que de moyens conventionnels : comme il ne faut ne pas craindre une seconde frappe de la part de celui-ci, le défi consiste surtout à protéger ses propres armes nucléaires contre une destruction simultanée par l’adversaire.

D’un point de vue général, une telle situation d’asymétrie nucléaire représente une incitation forte pour l’autre Etat à développer son propre arsenal nucléaire – in­dépendamment de ses intentions offensives[8]. A ce stade, l’ancienne puissance nu­cléaire va essayer d’empêcher cette démarche car elle menace la fiabilité de la straté­gie dissuasive : en cas d’une opération offensive de l’adversaire, une riposte nucléaire pourrait causer une contre-riposte nucléaire. Ce fait met en cause la crédibilité de la dissuasion sur le plan physique – il faut disposer d’une capacité de seconde frappe assurée – mais surtout sur le plan psychologique : même si le mécanisme de punition fonctionne en principe toujours, il faut être prêt et déterminé à accepter des pertes innombrables pour maintenir la dissuasion.

Ceci explique que la dissuasion ne peut être garantie que par deux options princi­pales : 1) l’adaptation de sa propre capacité dissuasive aux défis d’une future riposte nucléaire ou 2) l’élimination du risque de prolifération. Il est clair qu’un Etat préfère, en général, la deuxième option car elle semble d’abord plus sûre et moins coûteuse, surtout quand le développement d’un arsenal nucléaire chez l’adversaire n’est que dans une première phase[9]. Cependant, on peut présumer que la réponse à la question avec quels moyens et sous quels risques un Etat poursuivra cette option, dépendra largement de la relation couts-bénéfice d’une réalisation de l’option 1). S’il est trop coûteux (financièrement ou politiquement) ou simplement impossible pour un Etat de maintenir une dissuasion nucléaire face à un adversaire nucléaire, il va forcement poursuivre une politique d’interdiction par tous les moyens. C’est le cas d’Israël, ayant détruit une installation nucléaire en Irak dans les années 1980 et menaçant de faire la même chose en Iran aujourd’hui. En revanche, une superpuissance comme les Etats-Unis, en possession de ressources et d’expériences nécessaires pour une straté­gie dissuasive face à un adversaire nucléaire équivalent, a certes essayé d’empêcher d’autres Etats de construire des armes nucléaires – mais sans avoir recours à des moyens violents[10] comme le cas de la Corée du Nord le montre. Une puissance moyenne comme la France cherche une solution intermédiaire : « Le renforcement […] des mesures de non-prolifération à l’échelle nationale, européenne et internatio­nale ne constitue cependant que le premier volet d’une politique résolue. L’autre vo­let, tout aussi indispensable, concerne le réaménagement de notre outil de défense et de dissuasion »[11] – tout cela parfois en combinaison avec des menaces plus ou moins directes contre de nouveaux aspirants nucléaires comme l’Iran[12].

On peut argumenter que la tentative d’une interdiction violente de la proliféra­tion, visant à détruire l’arsenal nucléaire ennemi tant que celui-ci a encore une petite taille, est aléatoire et, surtout, qu’elle comporte un risque d’escalade qui pourrait, si l’adversaire arrive à fabriquer et à utiliser des têtes nucléaires « à l’heure », mener à un affrontement nucléaire. Il semble cependant improbable que l’option d’une inter­diction réalisée par une « stratégie indirecte »[13] non-violente puisse réussir à long terme, étant donné la contradiction inhérente entre l’affirmation publique d’avoir besoin de ses propres armes nucléaires pour assurer sa sécurité et la condamnation de la prolifération dans d’autres Etats jugée dangeureuse, leur attribuant ainsi des moti­vations exclusivement agressives.

Dans tous les cas, une politique de non-prolifération contribue à accroître les inci­tations de l’adversaire à continuer à développer un programme nucléaire. On peut ainsi expliquer pourquoi, dans un processus de prolifération inachevé, donc marqué par une asymétrie dans les capacités nucléaires entre les adversaires, la probabilité d’une conflictualité violente tend à augmenter par rapport à la situation de départ[14]. On peut en conclure que, en fin de compte, la dissuasion – qui sert justement à éviter des affrontements violents – n’est pas stabilisée par une politique de non-prolifération même si celle-ci arrive à maintenir la supériorité nucléaire d’un Etat à court terme. Ce résultat mène à la recommandation apparemment paradoxale qu’une politique de prolifération « contrôlée » peut mieux soutenir la stabilité stratégique dans un groupe d’Etats et ainsi aussi la stabilité de la dissuasion individuelle[15] en réduisant les incertitu­des au sujet des nouveaux risques plutôt qu’en éliminant ces risques-mêmes.

[...]


[1] Chirac, Jacques : Prolifération, non-prolifération, dissuasion, in : Politique Internationale n° 56, 1992, p. 29

[2] Gray, Colin S. : Deterrence in the 21st century, in : Comparative Strategy 19, 2000, p. 256

[3] Cf. Beaufre, André : Introduction à la stratégie. Paris, Armand Colin 1963, p. 68ss.

[4] La prolifération déclenchée par l’armement nucléaire du Royaume-Uni et de la France n’a pas, par exemple, causé une réorientation stratégique de leurs Etats-voisins alliés

[5] Cf. p. ex. Sagan, Scott D. : The Perils of Proliferation, in : International Security 18 (4), 1994, p. 66-107

[6] Cf. Cimbala, Stephen J. / Scouras, James : A New Nuclear Century: Strategic Stability and Arms Control. Westport, Praeger Publishers 2002, p. 76s.

[7] Cf. Beaufre, p. 69ss.

[8] Cf. Bueno de Mesquita, Bruce / Riker, William H.: An Assessment of the Merits of Selective Nuclear Proliferation, in : Journal of Conflict Resolution 26 (2), 1982, p. 303

[9] Cf. Waltz, Kenneth : The Spread of Nuclear Weapons: More May Better. Adelphi Papers Number 171, London, International Institute for Strategic Studies 1981, disponible en ligne sur : http://www.mtholyoke.edu/acad/intrel/waltz1.htm (accès le 25/01/2007), page d’impression 14 sur 31

[10] Cf. ibid., p. 285

[11] Chirac, p. 28

[12] Cf. Klein, Jean : La France face à la seconde ère nucléaire, in : Le Monde diplomatique mars 2006, p. 3

[13] Donc basé sur des instruments non-militaires, comme par exemple la mobilisation de la « communauté internationale », des ressources du droit international, ou de sanctions économiques

[14] Cf. Bueno de Mesquita / Riker, p. 287ss.

[15] Cf. ibid, p. 303

Fin de l'extrait de 13 pages

Résumé des informations

Titre
Les conséquences de la prolifération pour la dissuasion
Université
Sciences Po Paris, Dijon, Nancy, Poitier, Menton, Havre
Cours
Pensée stratégique
Note
14/20 (~1,3)
Auteur
Année
2007
Pages
13
N° de catalogue
V71819
ISBN (ebook)
9783638722520
Taille d'un fichier
501 KB
Langue
Français
Annotations
Die Arbeit befasst sich mit den theoretischen Folgen der nuklearen Proliferation für das Gleichgewicht der Abschreckung. Le travail porte sur les conséquences théoriques de la prolifération nucléaire pour l'équilibre de la dissuasion.
mots-clé
Pensée
Citation du texte
Eric Sangar (Auteur), 2007, Les conséquences de la prolifération pour la dissuasion, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/71819

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