La négation dans la diachronie. Le mot "de" est-il un partitif ?


Mémoire (de fin d'études), 2018

66 Pages, Note: 1,0, soit 20/20


Extrait

Table des matières

INTRODUCTION

1) Théorie
I. Formation de DE et occurrence de Ø dans l’histoire de la langue
I.1. Les articles
I.1.1. L’article défini
I.1.2. L’article indéfini
I.1.3. L’article partitif
I.2 Les prépositions (et adverbes)
I.3. La négation et les adverbes de négation
I.4. DE dans la négation de proverbes
II La portée de la négation en théorie
II.1. Propriétés de polarité et modèles d’interprétation
II.1.1. Propriétés de polarité
II.1.2. Modèles d’interprétation
II.2. Portée de la négation : négation totale et négation partielle
III Le cas grammatical devient-il visible ?
III.1. Asymétrie du cas
III.2. Avec quel cas DE fonctionne-t-il?
III.3. Ressemblances avec d’autres langues
III.3.1. Le latin
III.3.2. Le russe
III.3.3. Le polonais
IV. Conclusion de la partie théorique

2) Pratique : une analyse de corpus
I Réflexions
II. Présentation des corpus
III Hypothèses
IV. Résultats
IV.1. Propositions principales et subordonnées
IV.2. Aspect du verbe
IV.3. L’environnement de la structure
V. Conclusion de la partie pratique

CONCLUSION

APPENDICE

Triangles

Résultats de Frantext

Résultats de frWaC

BIBLIOGRAPHIE

INTRODUCTION

Le partitif est un cas grammatical introduisant la partie d’un tout. L’interprétation du DE comme partitif dans la négation semble illogique pour toutes les phrases dans lesquelles il nie un indéfini et dans lesquelles le substantif nié est seulement absent, inexistant ou sur lequel l’effet du procès du verbe est nié. Le DE dans la négation est-il un partitif ?

Pour répondre à cette question, on rencontre déjà des difficultés pour la négation en générale : le statut de négation se reconnaît par la possibilité de focalisation et de rection de termes polarisés. Il existe donc des négations de phrase, des négations de constituant et des négations de proposition (Larrivée 2007 : 531). En même temps, la négation est ambigüe et n’a pas un seul signifié fixe pour toutes les phrases (Benhacine 1989 : 15).

Lors de l’étude de DE, on rencontre des difficultés supplémentaires : le problème de la nature de DE dans la négation se pose. Certaines grammaires perçoivent ce DE comme une réduction de l’article à son élément prépositionnel. Cette analyse repose sur l’histoire de la langue. En opposition à celle-ci, nous retrouvons l’analyse du DE comme déterminant négatif qui correspond à l’article indéfini UN(E) positif (ex : j’ai un ami ; je n’ai pas d’ami). Selon d’autres grammaires, les articles indéfinis et partitifs sont substitués par un élément DE dans la négation, comme l’emploi d’une préposition DE suivie de l’omission de l’article, ce qui repose également sur l’histoire de la langue, étant données l’origine nominale des mots négatifs PAS et POINT et la fonction de complément du nom remplie par le substantif régime du mot négatif. Le problème majeur de cette analyse réside dans la fonction du complément : cela nous obligerait à le considérer comme COD dans une phrase affirmative et comme COI dans une phrase négative. En outre, le verbe opèrerait un changement de transitivité à la forme négative. Ce changement n’aurait lieu que pour les objets composés de substantifs indéfinis (ou partitifs), et non pour les substantifs définis, qui eux ne requièrent pas DE dans la négation (Gaatone 1971 : 121). Une autre analyse concevrait DE comme un élément du groupe (NE) … PAS DE qui fonctionnerait comme un quantitatif ordinaire. Ce groupe représenterait la quantité nulle et s’opposerait formidablement aux autres quantitatifs, tels que PEU, BEAUCOUP etc., dont la variante contextuelle inclut toujours DE avant le substantif. Par exemple : « j’ai peu de travail ; je n’ai pas de travail. » (Ibid. : 121sq.). Cette description conviendrait aussi aux autres adverbes de négation tels que POINT, PLUS etc. Cependant, cette analyse n’est pas pleinement satisfaisante : il en résulte la dissociation de l’emploi de DE en liaison avec les adverbes de négation (PAS DE, PLUS DE, JAMAIS DE etc.) de son emploi avec des termes négatifs non-adverbiaux tels que RIEN, PERSONNE, AUCUN, NUL etc. Il faudrait considérer le mot DE de deux façons différentes pour un usage qui nous semble identique. D’un autre côté, il ne faut pas oublier que les quantitatifs et les adverbes de négation n’ont un fonctionnement semblable qu’en certains points. Effectivement, les quantitatifs sont compatibles avec des syntagmes nominaux occupant n’importe quelle fonction dans la phrase, alors que les adverbes de négation avec DE sont limités aux objets directs. Une autre différence réside dans la place du DE dans la phrase : il est tout à fait possible de rencontrer des éléments entre l’adverbe de négation et son DE négatif dans la phrase. Pour les quantitatifs, cet éloignement du DE est impossible. David Gaatone penche donc vers une analyse du mot DE comme véritable prédéterminant indéfini (qui appartient à la série des déterminants quantitatifs UN(E), DU, DE LA, DES) correspondant à la quantité nulle. Il ferait partie du syntagme nominal comme les autres articles, mais il serait utilisable uniquement pour les syntagmes nominaux objets directs. Pour l’auteur, il est improbable que PAS DE, PLUS DE… deviennent encore plus proches des quantitatifs dans l’évolution de la langue à venir (Ibid. : 123sq.).

D’autre part, Lucien Kupferman nous montre que la négation de l’article partitif (singulier et pluriel) et autant de l’article indéfini (singulier et pluriel) requiert DE :

- Il a du papier Il n’a pas de papier
- Il a un papier Il n’a pas de papier
- Il a des papiers Il n’a pas de papier (Kupferman 1979 : 1)

Puisque DE correspond à la négation d’un indéfini, non seulement d’un partitif, on peut supposer que DE :

- n’a pas seulement la caractéristique d’un partitif
- OU a uniquement d’autres caractéristiques.

J’étudierai ces deux possibilités dans une partie théorique et une partie pratique en analysant essentiellement les structures « y avoir pas DE + substantif » et « y avoir pas Ø + substantif » : l’absence du DE nous permettra de connaître les propriétés que DE ne possède pas.

La première partie aura pour but de nous informer sur le développement des articles et de DE dans l’histoire de la langue, ainsi que sur l’évolution de l’usage des adverbes de négations. On examinera également des proverbes (qui ont un caractère historique) contenant la négation recherchée. Ensuite, on étudiera les propriétés de polarité de DE et de Ø et leur influence sur la portée de la négation. Le sous-chapitre suivant traitera spécifiquement les cas grammaticaux et révèlera la vaste dissemblance du DE avec le cas partitif. La comparaison avec les langues latine, russe et polonaise permettra enfin de faire la lumière sur le cas du génitif employé sous l’effet de la négation.

Dans la seconde partie, nous nous concentrerons sur les structures « y avoir pas moyen » et « y avoir pas de moyen ». La recherche de leurs occurrences dans les corpus Frantext et frWaC s’effectuera siècle par siècle pour constater leur évolution à travers le temps. Nous vérifierons leur nombre en position de proposition principale et de subordonnée, les temps utilisés et leur environnement (c’est-à-dire la suite de la phrase). Ces données serviront à établir un parallèle entre les propriétés de la négation chez les langues que l’on a comparées en théorie et celles des structures recherchées.

1) Théorie

I. Formation de DE et occurrence de Ø dans l’histoire de la langue

I.1. Les articles

I.1.1. L’article défini

Pour comprendre l’occurrence de Ø dans la langue française, il faut passer en revue les articles et observer leur absence.

Glanville Price écrit que l’article défini est utilisé en ancien français uniquement pour déterminer ou pour caractériser un individu en particulier. Il n’était donc pas utilisé aussi souvent qu’en français contemporain. Son absence était fréquente. Mais elle était aussi fréquente dans d‘autres contextes : quand le substantif se référait à quelque chose d’unique en son genre, l’article était superflu et manquait, par exemple pour les noms géographiques, groupes sociaux spécifiques (Price 1988 : 128sq.) :

(1) Paien unt tort e chrestïens unt dreit (Chanson de Roland, v. 1015).

En français contemporain, il y a encore des restes de cet usage pour les mots « Dieu » et « Noël », qui restent sans article. En ancien français tardif, l’usage de l’article défini augmente. Il obtient le nouveau rôle fonctionnel de marqueur caractéristique. En français contemporain, il désigne les genres, les individus en général et les concepts abstraits, par exemple :

(2) L’homme est mortel.
(3) J’aime le fromage.
(4) La beauté, le bonheur, la nature, la mort.

En ancien français, l’abstrait n’avait pas besoin d’article :

(5) Jusques mort me consume (Ballade pour Robert d’Estouteville, Villon, v. 9).

En cela, on retrouve aussi des restes en français contemporain dans les tournures figées et les expressions :

(6) Noblesse oblige.
(7) Pauvreté n’est pas vice.
(8) Fermer boutique.
(9) Après déjeuner (Ibid. : 128sq.).

I.1.2. L’article indéfini

En ancien français, l’usage de l’article indéfini sert à identifier un individu précis (« un certain ») et n’apparaît pas encore dans les situations indéfinies générales du type « n’importe quel » (Ibid. : 131sq.).

On trouve aussi des restes de l’absence d’article indéfini en français contemporain, par exemple quand le substantif est utilisé dans le sens général, dans un objet direct :

(10) Prêter serment (« prendre part à l’acte de serment », et non « prêter un certain serment »)
(11) Donner congé
(12) Livrer bataille
(13) Prendre place
(14) Tirer parti
(15) Trouver moyen (Ibid.)

Pour ces exemples, on pourrait interpréter ces structures incluant un verbe de mouvement ou un verbe de changement de possession comme une méthode de formation des mots : il en résulterait une construction à verbe fonctionnel.

En ancien français, on renonçait aussi à l’article indéfini lors de la désignation d’individus précis, quand le substantif était caractérisé par un adjectif, par exemple :

(16) Bel nom li mistrent (St Alexis)

Et quand le substantif caractérisait le sujet plus qu’il ne l’individualisait (dans un attribut du sujet par exemple), le substantif recevait presque une valeur adjectivale, comme le montre :

(17) Riches hom fut (St Alexis)

En français contemporain, cet usage se retrouve dans la désignation des métiers :

(18) Je suis professeur. (Ibid. : 128sq.)

J’ajouterais que cette absence d’article sert à désigner une identité, puisque c’est la même chose pour la nationalité :

(19) Je suis Française. (exemple personnel)

Au fur et à mesure, l’article indéfini a été utilisé dans son sens général et dans son sens particulier, ce qui a conduit à la disparition de la différence de la construction de l’ancien français. L’article indéfini, défini et partitif sont devenus les signes distinctifs du substantif.

Au pluriel, en ancien français, on n’utilisait généralement pas d’article, par exemple :

(20) encontra un garson qui gardoit bestes (Ami et Amile). (Ibid.)

Enfin, Joseph Anglade nous apprend que l’article indéfini UN se rencontrait en ancien français surtout devant les noms concrets, mais qu’il était souvent omis. Il n’apparaissait pas devant les verbes « estre, paraistre, devenir », après des termes de comparaison, après une proposition négative et surtout après les adverbes négatifs, par exemple :

(21) Tenez mon helme, oncques meillor no vi. (Roland, 629.) (Anglade 1931 : 165)

L’omission de l’article indéfini était fréquente, surtout au pluriel et devant les noms abstraits.

I.1.3. L’article partitif

En ancien français, on n’utilisait pas d’article après une expression de quantité et avant l’expression de nourriture et de boissons (Price 1988 : 129sq.), par exemple :

(22) Si mengierent pain et burent cervoise (Queste del Graal)

Cependant, il existait une construction avec DE qui apparut dès le latin tardif chez les verbes appartenant à la sémantique de « manger » et de « boire », et parfois chez d’autres verbes. En ancien français, DE apparaissait principalement chez les verbes de la sémantique de « manger » et de « boire », par exemple :

(23) Mieldre convers ne puet de pain mangier (Couronnement de Louis)

La construction, telle que nous la connaissons en français contemporain, « DE + article défini » se rencontre en ancien français mais a une autre signification : le substantif est spécifié, comme dans :

(24) But del vin k‘il a el champ trové (Chanson de Guillaume)

On trouve des restes de la construction de l’ancien français en français contemporain dans les expressions verbales ou prépositionnelles telles que :

(25) Faire attention, faire peur, porter secours, chercher fortune, avoir faim/soif/peur, par malheur, avec difficulté.

L’opposition Ø – article partitif contient parfois une différence sémantique :

(26) Avec patience (« patiemment »)
(27) Avec de la patience (« à travers l’exercice de la patience ») (Ibid. : 128sq.)

Cela peut nous rappeler les prépositions mixtes allemandes qui exigent selon le contexte l’accusatif ou le datif. La signification change selon le cas, comme dans (26) et (27).

Enfin, Joseph Anglade précise qu’on ne trouve pas d’article partitif en ancien français au XIe siècle et qu’il ne commence à être fréquent qu’à partir du XVe siècle. Il apparaît d’abord avec des substantifs compléments d’objet. L’omission de l’article partitif est encore fréquente au XVIe siècle (Anglade 1931 : 166).

Ensuite, l’auteur explique que les substantifs attributs étaient habituellement exprimés avec un article partitif, comme dans :

(28) bonne chose est de la pais

où DE marque l’origine, le point de départ (Ibid. 167).

I.2 Les prépositions (et adverbes)

Beaucoup de constructions du latin vulgaire constituées à partir de prépositions sont parvenues à l’ancien français sous deux catégories : certaines sous forme d’adverbe, d’autres sous forme de préposition, certaines pouvant être les deux :

ab hoc>avec

ab ante>avant

de retro>derrière

de intus>dans

subtus>sous

ad pressum>après

foris>fors

de foris>dehors

susum>sus

En ancien français, certains de ces adverbes et prépositions ont été reliés à DE, de telle façon que des paires sont apparues : là encore, certaines de ces formes sont des adverbes, d’autres des prépositions, et certaines les deux.

- sous – dessous
- sus – dessus
- dans – dedans
- puis – depuis (Price 1988 : 177)

Ce fait porte à croire que le français a traité DE de manière innovante. L’article partitif provenant de la préposition DE, les constructions avec DE peuvent être considérées, selon les éléments autour, comme préposition ou comme adverbe. Alors devrions-nous considérer le DE dans la négation comme une préposition ou comme un adverbe ?

Pendant ce temps, de nombreux linguistes ont tenté d’expliquer le DE partitif. Annick Englebert affirme que, dans le français contemporain, DE est partitif chaque fois qu’il désigne l’ensemble dont le nom déterminé désigne une partie. Nous avons les schémas suivants :

NOM + DE + NOM

PRONOM INDEFINI + DE + NOM

PRONOM NUMERIQUE + DE + NOM

PRONOM RELATIF/INTERROGATIF + DE + NOM

QUE + DE + NOM (« Que d’effroi ! ») (Englebert 1992 : 117sq.)

Dans une construction avec un verbe, nous obtenons:

DE PARTITIF + COD

Cependant, ce DE peut alterner avec Ø, notamment en ancien français (Ibid. : 123), où pour le même verbe, il y alternance entre DE et Ø, étant donné l’opposition entre les noms introduits par DE et ceux introduits par Ø du type animé/inanimé (Ibid. : 124). On remarque quand même que l’ancien français préfère utiliser Ø pour les substantifs abstraits (Ibid. : 127). Au XIIe siècle par exemple, les verbes les plus utilisés pouvant construire leur objet direct avec DE sont : avoir, boivre, donner, mettre, prêter (Ibid. : 131sq.)

Nous pouvons résumer les conditions de DE partitif en ancien français comme suit:

- ce DE s’utilise devant un nom continu, concret et singulier
- il est impossible de mettre une forme simple ; il est nécessairement uni à un quantifiant conjoint (ex : de le)
- le nom qui détermine ce DE est toujours COD d’un verbe transitif augmentatif (Ibid. : 133)

Et pourtant, Englebert affirme en même temps qu’en ce qui concerne le partitif en ancien français, la partition se trouve davantage dans le verbe qui le régit, bien moins dans le nom qu’il introduit (Ibid. : 134).

Dès le XVe siècle, le DE partitif devient autonome : il n’est plus lié à une coordination. L’article DES (de les) fait office de pluriel à l’article UN. A partir du XVIe siècle, DE apparaît devant les noms abstraits (Ibid. : 135). Comme le choix du verbe en ancien français est lié au choix du substantif, le relâchement de ces restrictions permet l’enrichissement de la liste des verbes avec DE avant l’objet (Ibid. : 137).

En ce qui concerne les verbes intransitifs, il s’agit en général de verbes unipersonnels (ou impersonnels) suivis de DE, en d’autres termes, de verbes inaccusatifs. En ancien français, le substantif précédé de DE est toujours le sujet réel de « y avoir » (Ibid. 139).

Les premiers emplois de DE dans la négation avec seulement NE en ancien français s’effectuent selon le schéma:

- chez les verbes transitifs fragmentatifs : NEGATION + VERBE + DE PARTITIF + NOM ex : « or ne boivé je de piment » (Lorris, v. 10839)
- chez les verbes transitifs non fragmentatifs : NEGATION + VERBE + Ø + NOM ex : « ne sent angoisse ne dolor » (Gerbert, v. 4729)

La conclusion d’Englebert pour ces constructions est que DE est un quantifiant périphérique (Ibid. : 146sq.).

La situation est différente lors de la négation avec des forclusifs (ne … point/mie/pas). Au XIIIe siècle, POINT, MIE et PAS étaient encore légèrement considérés comme des substantifs, donc DE introduisait seulement un complément du nom (Ibid. : 147), ce qui nous rappelle le génitif. Englebert désigne cela plutôt comme une variante partitive du DE déterminatif. Seulement, il faut remarquer que seul POINT utilise DE de manière régulière, c’est-à-dire toujours devant un substantif. Résumons les caractéristiques de POINT:

- le verbe nié par POINT est un verbe transitif fragmentatif
- le nom objet est un continu concret
- le partitif a la forme simple : c’est-à-dire que POINT joue un rôle de quantifiant périphérique

L’autre forclusif qui se comporte presque comme POINT est MIE : mais il est moins fréquent et plus flexible, en outre le contexte nominal est moins respecté.

Enfin, la caractéristique du PAS est remarquable : en ancien français, il n’est pas suivi de DE (Ibid. : 148). Sémantiquement, nous parvenons à comprendre l’utilisation d’un partitif pour POINT et MIE (« une faible quantité d’un tout »). Pour PAS, il s’agit d’une quantité pour les verbes de mouvement et cela semble illogique de mettre du partitif après cet adverbe de négation. Pourtant, la langue a évolué vers une structure dans laquelle PAS DE est standard pour bon nombre de situations. Donc DE n’introduit pas une partie d’un tout, car que serait le « pas » d’un tout, s’il ne s’agit pas de mouvement ? Suivant cette logique, en français contemporain, DE dans « PAS DE » ne saurait être un partitif.

I.3. La négation et les adverbes de négation

La particule de négation NE, formée en ancien français, provient de NŌ-NE en latin vulgaire, qui a été construit à partir de NON, qui a remplacé le NĒ en latin, progressivement (Kuttner 1929 : 93).

Les forclusifs PAS, MIE et POINT proviennent des substantifs, identiques dans l’écriture, des mêmes mots, constitués en ancien français. Claude Muller résume l’histoire des forclusifs en trois étapes qui se chevauchent, du XIVe au XVIe siècle:

1re étape : PAS, POINT et MIE sont des quantifieurs indéfinis.
2e étape : PAS, POINT et MIE deviennent des demi-négations. Ils peuvent apparaître dans des contextes positifs ou négatifs (même sans NE).
3e étape : PAS et POINT deviennent des opérateurs de négation. Leur usage se répand et devient la norme à la fin du XVIe siècle (Muller 1991 : 223sq.).

Glanville Price décrit les différences stylistiques et syntaxiques entre PAS et POINT : en ancien français, PAS dans la négation n’était utilisé que comme adverbe. En revanche, POINT était encore considéré comme substantif, donc il prenait la place de l’objet direct du verbe. Exemple :

(29) Je n’ai point de vin.

La particule POINT a la même relation avec le verbe que BOUTEILLE :

(30) J’ai une bouteille de vin.

En ancien français, PAS ne se retrouve jamais dans cette construction (qui est une construction partitive).

(31) Je n’ai pas de vin. (français contemporain)

Cette construction avec PAS DE n’est pas caractéristique de l’ancien français et se trouve de plus en plus à partir du XVIIe siècle. Elle se rencontre à partir du XIXe siècle dans l‘usage littéraire plus souvent que la construction avec POINT. La différence en ancien français entre PAS et POINT est encore respectée aujourd’hui dans quelques dialectes. POINT fut utilisé en ancien français comme adverbe dans de très rares cas de figure. Entre le XVe et le XVIIe siècle, POINT est devenu plus populaire, mais plus tard il perdit cette popularité et disparut face à PAS (Price 1988 : 276).

Maj-Britt Mosegaard Hansen ajoute que ces contrastes expliquent pourquoi les commentateurs de la Renaissance décrivaient la négation avec POINT comme étant spécialisée pour ce qu’ils appelaient la négation « quantitative ». En revanche, la négation avec PAS étaient considérée par eux comme exprimant plutôt une négation « qualitative » (Hansen 2018 : 17).

Price explique que le développement de PAS et de MIE se déroula de manière parallèle. PAS était typique pour les langues d’oïl du centre et de l’ouest de la France. MIE était utilisé dans le nord et dans l’est de la France. Au fil de l’histoire, PAS a évincé MIE, car c’était la variante de l’Ile-de-France. POINT doit être clairement différencié de MIE et de PAS, comme nous l’avons expliqué au début de ce chapitre (Price 1988 : 276). PAS et POINT n’ont pas la même distribution syntaxique. Cependant, MIE a les deux fonctions : MIE comme adverbe, et MIE comme substantif (Price 1997 : 180).

Yvon Henri a analysé ces adverbes de négation en 1948 dans son article : « Pas et point dans les propositions négatives ». Il fait une analyse diachronique des adverbes de négation en commençant par MIE. D’après les résultats de ses recherches dans les textes d’ancien français du XIe siècle, MIE nie majoritairement le procès du verbe en représentant le complément de mesure le plus petit imaginable (Henri 1948 : 22sq.). Au XIIe siècle, PAS est un complément de mesure, alors que MIE est soit un complément de mesure, soit un objet du verbe, qui lui est suivi d’un complément du nom (génitif) (Ibid. : 23). POINT est spécial, il est plus technique. Il est rarement utilisé comme complément de mesure. Le plus souvent, il est l’objet du verbe (Ibid. : 24). Au XIIIe siècle, PAS et MIE sont utilisés pour la négation du procès du verbe. POINT sert à nier l’objet du verbe, pas son procès (Ibid. : 25). Au XIVe siècle, MIE et PAS sont des compléments de mesure. POINT est autant utilisé comme complément de mesure que comme objet du verbe avec un complément du nom (Ibid. : 28). Au XVe siècle, les auteurs utilisent MIE, PAS et POINT différemment par rapport aux siècles précédents. Cependant, il est clair que PAS est l’adverbe de négation le plus utilisé et que MIE est en train de disparaître. POINT apparaît encore comme complément de mesure et comme objet du verbe (Ibid. : 29). Au XVIe siècle, POINT est utilisé plus fréquemment que PAS. POINT est presque toujours un complément de mesure. Selon Yvon Henri, POINT est toujours la forme usitée pour nier l’effet du procès d’un verbe sur la plus petite substance. MIE disparaît définitivement avant le XVIIe siècle (Ibid. : 30). Au XVIIe siècle, PAS et POINT sont en concurrence : ils ont la même fonction et sont interchangeables (Ibid. : 30). Dans ses Remarques, Vaugelas constate que POINT n’est plus perçu comme un substantif par les locuteurs, mais comme une particule de négation, comme PAS (Ibid. : 32).

L’étude des trois mots PAS, MIE et POINT d’Yvon Henri a montré qu’en français, les substantifs n’ont leur pleine valeur que s’ils sont précédés d’un article. C’est l’usage de ces mots sans articles dans les phrases négatives qui les a affûtés pour devenir des particules de négations. Cette évolution a eu lieu au milieu du XVIIe siècle. Vers la fin du XVIIe siècle, les locuteurs ont commencé à utiliser PAS également dans le cas d’une négation de l’effet du procès du verbe sur la plus petite substance, ce qui a provoqué la disparition de POINT, qui remplissait ce rôle jusqu’alors (Ibid. : 34).

Nous pouvons en conclure que la différence syntaxique entre PAS, MIE et POINT réside dans leur perception par les locuteurs. POINT étant longtemps perçu comme un substantif, il est obligatoire d’utiliser DE après celui-ci pour introduire un substantif. PAS est déjà tôt considéré comme un adverbe et se comporte différemment de POINT dans la phrase. Mais ce n’est pas parce que les locuteurs perçoivent les adverbes de négation tantôt comme un substantif, tantôt comme un adverbe, qu’ils les confondent pour autant. Donc même si PAS a obtenu au fil du temps le DE qui était réservé au MIE et au POINT, cela ne signifie pas que son DE introduit un partitif.

I.4. DE dans la négation de proverbes

Tout comme Silvia Palma, j’utilise dans le présent travail le terme proverbe dans un sens général, c’est-à-dire que je ne ferai pas de distinction entre proverbe, maxime, apophtegme et dicton (Palma 2000 : 60).

Ana Marina Tomescu affirme que les traits spécifiques des proverbes tiennent au fait qu’ils représentent une unité phrastique autonome. Cette unité a un contenu sentencieux qui exprime une vérité générale, ils ont donc un caractère ancien, toujours valable. Leur mémorisation est facilitée par les rimes, les répétitions, le rythme, le côté métaphorique, parfois la structure binaire (Tomescu 2007 : 121). Les proverbes ne sont pas toujours faciles à interpréter. Pour la grammaire traditionnelle, la structure de ces phrases est souvent anormale. Cette structure signale un emploi spécifique. Les proverbes sont des unités codées énonçant un concept général, esquissant des faits généraux et atemporels qui concernent tous les aspects de la vie humaine (Ibid. : 121sq.).

Tomescu classifie les proverbes selon leur contenu, et un type de proverbe nous intéresse particulièrement, puisqu’on y retrouve le plus de négation : ce sont les proverbes dans lesquels le locuteur affirme la vérification exhaustive du stéréotype pris comme cadre. Par exemple :

(32) Il n’y a pas de fumée sans feu (Ibid. : 123)

Cela signifie « toute rumeur repose sur un fond de vérité ». Ici, le feu est la condition, sans laquelle il n’y aurait pas de fumée. Nous retrouvons la structure « y avoir pas de », suivie d’une condition. L’aspect du verbe est imperfectif, puisque c’est une vérité générale.

(33) Il n'y a pas de règle sans exception.1
(34) Il n’y a pas de grenouille qui ne trouve son crapaud.2
(35) Pierre qui roule n’amasse pas mousse (Palma 2000 : 64)

Palma précise que c’est le schéma sous-jacent au proverbe qui est conditionnel et qu’il peut être représenté comme suit : si X, Y ; si non X, non Y, si X, non Y ; si non X, Y. Ce caractère conditionnel correspond à la structure sous-jacente et le stéréotype en tant que cadre se vérifie de manière générale (Ibid.). L’aspect du verbe nié est toujours imperfectif pour ce type de proverbe.

Par contre, les proverbes suivants contiennent une négation mais aucune condition n’est posée:

(35) Il n’y a pas de petits profits.3
(36) Il n’y a pas de sot métier.4

On remarque également que l’aspect du verbe est imperfectif pour ces proverbes. Nous étudierons donc l’aspect du verbe dans la partie pratique pour vérifier si la structure « y avoir pas de + substantif » est utilisée avec l’aspect imperfectif du verbe, et contrairement à celui-ci, si « y avoir pas Ø + substantif » se rencontre plus souvent avec l’aspect perfectif du verbe.

II La portée de la négation en théorie

II.1. Propriétés de polarité et modèles d’interprétation

II.1.1. Propriétés de polarité

L‘absence d’article en ancien français est en rapport avec l’expression de l’indéfini (Muller 1991 : 228). On peut interpréter ce caractère indéfini comme une sorte de polarité négative. Cela fonctionne en particulier avec la temporalité d’un événement. L’utilisation de DE dans la négation a une influence sur la polarité négative de la quantification. Polarité signifie qu’il y a un moins et un plus. Là où il y a le moins, il faut chercher le plus pour trouver la polarité complète et comprendre la portée de la négation dans la phrase et la portée de DE. Nous nous concentrerons dans ce chapitre sur les schémas de polarité (carré, triangle) afin de comparer les mécanismes des structures « y avoir pas de + substantif » et « y avoir pas Ø + substantif ».

Carré de l’opposition d’Aristote qui représente le syllogisme des quantificatifs (Stanley/ Westerståhl 2006 : 23) :

Abbildung in dieser Leseprobe nicht enthalten

Selon Aristote, il y a trois formes de la négation. L’opposition verticale de ces expressions (all – not all ; no - some) est une négation opposée, qui est aussi appelée externe (« outer »). Dans l’opposition horizontale, on retrouve les expressions qui ont une relation de contraires. Aussi, on peut désigner cette négation comme interne (« inner »). Enfin, les oppositions diagonales sont duales : « all » est la négation externe de la négation interne de « some » et vice-versa (Ibid.). Si l’on observe ce carré en faisant un rapport avec notre exemple (il n’y a pas moyen ; il n’y a pas de moyen), nous obtenons deux carrés, que j’ai reproduits comme ceci :

Abbildung in dieser Leseprobe nicht enthalten

En regardant au-delà de la négation, on remarque que la seule affirmation qui se dégage de cet énoncé est l’affirmation de l’impossibilité, synonyme « de non-moyen » (dont la quantité est « all »).

Abbildung in dieser Leseprobe nicht enthalten

Pour la structure avec DE, les ouvertures offertes par la négation sont plus variées : la quantité des non-moyens (qui seraient ici instrument, outil, aptitude, méthode, arme, ressource ou manœuvre…) peut être « all », « not all » ou « some ».

DE serait donc une restriction de « moyen », mais une ouverture en même temps pour d’autres catégories.

Somme toute, dans la négation de nos deux structures, on obtient deux carrés : un carré pour la définition de la quantité du substantif et un autre pour la quantité de ce qui n’est pas le substantif. Quand il n’y a ni article, ni DE, la négation semble stricte.

Cependant, Jespersen a établi une tripartition pour l’analyse de la négation qui correspond aux réalisations linguistiques des relations en jeu dans le carré logique. Ce carré est le schéma approprié pour l’analyse des relations d’opposition et de contradiction entre jugements, mais un triangle est plus adapté à la réalisation linguistique de ces relations (Hernández-Paricio 2006 : 79). Francisco Hernández-Paricio utilise ce triangle pour analyser la langue espagnole. Je le ferai pour la langue française. J’ai traduit ces triangles en français5:

Triangle de quantification 1

Abbildung in dieser Leseprobe nicht enthalten

Dans le triangle, la négation semble être intégrée dans des termes de quantificatifs universels : les quantificatifs négatifs. Mais la négation n’est qu’une forme de quantification présente continuellement dans le schéma. La négation opérée sur un seul angle n’est pourtant pas limitée à ce cas de figure. La conception scalaire présuppose une gradation dans toutes les directions. Cette gradation est toujours la réalisation d’un schéma avec un pôle positif et un pôle négatif. Dans ce schéma, chaque angle est en relation avec les deux autres et est négatif par rapport à au moins un autre angle. Ce triangle résume les relations entre trois éléments grâce à des relations bipolaires basées sur la quantité. La négation ne se manifeste morphologiquement qu’à certains termes, mais elle est présente partout (Ibid. : 80).

[...]


1 https://www.mon-poeme.fr/proverbes-regle/ (16.12.2018)

2 https://fr.wiktionary.org/wiki/il_n%E2%80%99y_a_pas_de_grenouille_qui_ne_trouve_son_crapaud (16.12.2018)

3 https://fr.wiktionary.org/wiki/il_n%E2%80%99y_a_pas_de_petits_profits (16.12.2018)

4 https://fr.wiktionary.org/wiki/il_n%E2%80%99y_a_pas_de_sot_m%C3%A9tier (16.12.2018)

5 Les triangles originaux sont dans l’appendice.

Fin de l'extrait de 66 pages

Résumé des informations

Titre
La négation dans la diachronie. Le mot "de" est-il un partitif ?
Université
University of Stuttgart  (Linguistik/Romanistik)
Note
1,0, soit 20/20
Auteur
Année
2018
Pages
66
N° de catalogue
V944636
ISBN (ebook)
9783346289209
ISBN (Livre)
9783346289216
Langue
Français
mots-clé
négation diachronie de, partitif génitif cas déclinaison linguistique romanistique
Citation du texte
Elodie Platteel (Auteur), 2018, La négation dans la diachronie. Le mot "de" est-il un partitif ?, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/944636

Commentaires

  • Pas encore de commentaires.
Lire l'ebook
Titre: La négation dans la diachronie. Le mot "de" est-il un partitif ?



Télécharger textes

Votre devoir / mémoire:

- Publication en tant qu'eBook et livre
- Honoraires élevés sur les ventes
- Pour vous complètement gratuit - avec ISBN
- Cela dure que 5 minutes
- Chaque œuvre trouve des lecteurs

Devenir un auteur