Les réfugiés palestiniens de Sabra et de Shatila (Beyrouth - Liban)

Une précarité durable assistée


Travail de Recherche, 2006

70 Pages, Note: 15/20


Extrait

AVANT PROPOS

Généralement, il ne se passe pas une année sans que nous entendions parler, aux journaux télévisés ou dans la presse écrite, du conflit israélo-palestinien. S’il y est souvent fait mention des Palestiniens qui vivent à Gaza ou en Cisjordanie, la problématique des réfugiés palestiniens installés dans les pays limitrophes est malheureusement, trop souvent, passée sous silence, ou délaissée. Elle concerne cependant plusieurs centaines de milliers de personnes dont les conditions de vie, surtout au Liban, sont pour le moins difficiles à supporter.

Ce travail a pour objectif de (re)mettre en lumière les réfugiés palestiniens du Liban.

INTRODUCTION

Le camp de Sabra-Shatila est une enclave d’environ 12.000 habitants1, une sorte de ghetto localisé dans la banlieue sud-ouest de la capitale libanaise qu’est Beyrouth. Les réfugiés palestiniens qui y vivent le font essentiellement grâce aux aides de l’UNRWA2, qui assure presque toutes les structures sociales du camp (écoles, dispensaires de soins, infrastructures sanitaires, aides financières diverses, etc.), et à la débrouillardise. Majoritairement issus de Palestine, refoulés au Liban par vagues successives suite à l’interminable conflit israélo-palestinien, ils tentent, tant bien que mal, en attendant, pour certains, un hypothétique retour au pays, de s’insérer au cœur d’une société libanaise qui ne souhaite pas vraiment les intégrer. Peur de l’autre, qui est à la fois si proche et si différent, et méfiance envers un acteur qu’on rend souvent responsable de la guerre civile libanaise engendrent un certain rejet de ces réfugiés palestiniens.

Cet ouvrage va tenter de montrer comment les habitants de Sabra-Shatila vivent, ou plutôt survivent, à l’intérieur de ce camp. Pour ce faire, je commencerai par décrire très brièvement le cadre englobant du camp de Sabra-Shatila, c’est-à-dire le Liban. Je retracerai succinctement l’histoire de ce pays dans le but de comprendre les dynamiques qui l’animent actuellement. L’accent sera mis sur le fait que le Liban est aujourd’hui un pays en pleine mutation. Dans un second temps, je me centrerai rapidement sur les camps de réfugiés palestiniens situés au Liban afin de comprendre leur histoire de 1948 à nos jours. Nous verrons dans quel contexte ces camps se sont formés. Dans un troisième temps, et ceci concernera l’essentiel de ce travail, nous centrerons notre attention sur le camp de Sabra-Shatila pour en connaître les particularités. À travers des récits, nous verrons comment les réfugiés palestiniens survivent quotidiennement, quels sont leurs espoirs pour l’avenir et les volontés de changement qu’ils affichent. Depuis sa création en 1949, le camp de Sabra-Shatila fut le lieu d’une série d’événements douloureux dont le plus connu est celui des massacres de 1982. Il est, par la suite, devenu une sorte de symbole de la lutte palestinienne vers son autonomie. On abordera aussi la double dualité qui anime ces réfugiés : entre souhait d’intégration au Liban et désir de rentrer en Palestine d’une part, et entre volonté de continuer la lutte pour la cause palestinienne et envie de vivre en paix d’autre part.

Le camp de Sabra-Shatila constitue également une porte d’entrée qui permet d’appréhender les enjeux beaucoup plus complexes qui prennent place au sein du conflit israélo-palestinien et, plus largement, dans la région du Proche-Orient.

Le présent travail repose sur une observation participante de cinq semaines réparties en deux séjours distincts. Le premier séjour, d’une durée de trois semaines, a pris place en janvier 2005, époque où le Liban se trouvait encore sous domination syrienne. Le second séjour, d’une durée de deux semaines, a eu lieu en juillet 2005. Durant les mois qui ont précédé ce dernier, diverses personnalités libanaises (l’ex-premier ministre Rafic Hariri et le journaliste et écrivain Samir Kassir) ont été assassinées. Le peuple libanais a pointé du doigt la Syrie et est descendu dans la rue pour réclamer la démission d’un gouvernement qu’il jugeait prosyrien et revendiquer une véritable souveraineté nationale pour le Liban. Ces deux séjours, espacés dans le temps, m’ont offert l’opportunité de mettre en évidence quelques évolutions significatives au niveau du terrain.

Lorsque je suis arrivé pour la première fois au Liban, en janvier 2005, je n’avais aucun contact local, ni de vécu antérieur dans ce pays. J’avais déjà séjourné en Cisjordanie et en Israël durant l’année 1999 et avais de ce fait une certaine approche du peuple palestinien et des problématiques de la région du Proche-orient. Mais l’envie ne m’avait pas quitté d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté de la frontière et de visiter le célèbre camp de Sabra-Shatila. Arrivé à Beyrouth, j’ai d’abord pris trois jours pour observer et questionner les Libanais au sujet de leur pays et des réfugiés palestiniens. Pour cela, je me suis installé dans un petit hôtel du quartier de Hamra. Endroit qui me servit de « base arrière » durant mes deux séjours au Liban.

Le quatrième jour, je me suis adressé à l’UNRWA. Leur « Public Information Officer » me signala, dans un premier temps, son étonnement face à ma volonté de réaliser un travail sur les réfugiés palestiniens du camp. Il me mit en relation avec le « Camp Service Officer ». Ce contact privilégié m’assura une porte d’entrée pour le camp. Les habitants me virent, durant une journée entière, en présence du « Camp Service Officer » (lui-même réfugié palestinien du camp). Il m’expliqua que cette manière de procéder avait pour but d’assurer ma sécurité. Les réfugiés palestiniens du camp étant plutôt méfiants à l’égard des personnes étrangères qu’ils ne connaissent pas de vue. Un tour des lieux, en compagnie de ce dernier, me permit de légitimer ma présence. Je fis donc, chaque jour, la navette de mon hôtel de Hamra jusqu’à Sabra-Shatila. Néanmoins, en journée, pour la prise des repas, j’étais toujours invité, à droite ou à gauche, par l’une ou l’autre famille du camp.

Mon second séjour, en juillet 2005, se déroula selon la même logique d’intégration. L’observation des pratiques locales, l’écoute, la collecte des discours formels et informels, via des entretiens non directifs, m’ont conduit à approcher la réalité que vivent les réfugiés palestiniens de Sabra-Shatila. Ce travail constitue donc une sorte de traduction du quotidien particulier de ces réfugiés.

CHAPITRE 1 Réfugiés palestiniens, UNRWA et axes d’étude

Pour débuter, il m’a semblé utile, dans un premier temps, de décrire brièvement la notion de « réfugiés palestiniens » et d’expliquer ce qu’est l’UNRWA et son rôle. Dans un second temps, je présenterai les axes de mon étude.

Cette première étape est fondamentale. Elle permettra de bien cerner l’objet d’étude avant de commencer l’enquête de terrain.

1. Réfugiés palestiniens

C’est en 1948, avec la fin du mandat britannique, la proclamation de l’indépendance d’Israël et l’entrée en Palestine des armées arabes que débuta la problématique des réfugiés palestiniens. Fuite ou exode forcé, près de 700.000 Palestiniens quittent leur foyer d’origine pour se rendre à Gaza, en Cisjordanie ou dans différents pays limitrophes. Leur migration est donc involontaire. Persuadés de pouvoir rentrer chez eux après les combats, ces réfugiés vont rapidement déchanter. Ceci, malgré la résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU (Organisation des Nations Unies) du 11 décembre 1948 reconnaissant le double droit aux réfugiés palestiniens au retour et à l’indemnisation. Le problème des réfugiés palestiniens était né. Ceux-ci vont alors se disperser dans différents camps ; en Cisjordanie, à Gaza, en Jordanie, en Syrie ou encore au Liban. C’est « la génération des campements qui grandit et se multiplie sous les tentes », selon le poète Salim Jabran.

Une vie difficile commence pour ces Palestiniens. Souvent regroupés par villages d’origine, ils tenteront de conserver, en exil, leurs souvenirs, leurs coutumes et leurs intonations de langage qu’ils transmettront à leur descendance. Le temps passant, certains d’entre eux s’intégreront, avec plus ou moins de succès, dans leur pays d’accueil. Leur statut politique, juridique et social variant significativement d’un pays à l’autre. D’autres n’abandonneront jamais le désir de retourner en Palestine. Cette population de réfugiés palestiniens, déracinée et dispersée dans le Proche-Orient, sans véritable solution à sa problématique, survit aujourd’hui grâce aux aides de l’UNRWA. C’est aux réfugiés palestiniens du Liban, et plus précisément à ceux installés dans le camp de Sabra-Shatila, que nous allons nous intéresser.

2. L’UNRWA et ses interventions

L’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East) fut créée, via la résolution 302 (IV) du 8 décembre 1949, par l’Assemblée générales des Nations Unies. Cette organisation ne doit pas être confondue avec le HCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés) ; car si les deux dépendent bien de l’ONU, l’UNRWA fut fondée spécifiquement pour s’occuper des réfugiés palestiniens du Proche-Orient et non d’autres réfugiés. Son financement provient de contributions volontaires (surtout financières, mais parfois aussi matérielles) des états membres.

L’UNRWA débute son action le 1er mai 1950. Celle-ci devait être provisoire mais, en l’absence de solution au conflit israélo-palestinien, dure encore à l’heure actuelle. Elle fournit aux réfugiés palestiniens, inscrits auprès de ses services, éducation, soins de santé, services sociaux, travail et aide d’urgence. Elle ne s’occupe en rien de l’administration et de la sécurité des camps. Les réfugiés palestiniens pouvant prétendre à l’aide de l’UNRWA sont ceux qui résidaient en Palestine entre juin 1946 et mai 1948 et qui ont perdu leur maison et leur vie locale suite au conflit israélo-arabe de 1948. Il en va de même de leurs descendants. Il est néanmoins obligatoire pour ces réfugiés de demeurer dans l’un des cinq secteurs (Liban, Syrie, Jordanie, Gaza et Cisjordanie) où l’organisation exerce ses activités.

Comme nous le découvrirons par la suite, la situation des réfugiés palestiniens du Liban est, pour certains points, spécifique. L’UNRWA a donc adapté ses aides en fonction de ce contexte particulier. Au Liban, le bureau central de l’UNRWA se trouve à Beyrouth.

3. Axes d’étude

Comprendre la condition de réfugié palestinien, et plus particulièrement celle qui existe au Liban, impose de s’intéresser à différents axes d’étude. Nous envisagerons quatre axes principaux.

Le premier axe d’étude est celui du pays d’accueil. Le Liban étant le cadre englobant du camp de Sabra-Shatila, nous allons, tout d’abord, retracer brièvement les points forts de son histoire afin de déterminer les dynamiques qui animent aujourd’hui ce pays. Ensuite, il s’agira de comprendre le contexte dans lequel les camps de réfugiés palestiniens se sont formés au Liban. En troisième lieu, nous tenterons de cerner l’opinion qu’ont les Libanais de Beyrouth sur la problématique des réfugiés palestiniens dans leur pays.

Le second axe d’étude est celui du camp de Sabra-Shatila. Ce cadre de vie difficile nécessite une adaptation permanente et une certaine débrouillardise de la part de ses habitants. En effet, l’espace de vie y est très réduit en regard de la densité de population, le logement et le travail y sont difficiles à trouver, l’accès à l’éducation et aux soins de santé nécessitent une prise en charge de l’UNRWA (ou éventuellement d’autres organisations présentes sur le terrain, mais dans une moindre mesure). Il s’agit ici de comprendre les modalités d’existence des réfugiés palestiniens à l’intérieur du camp de Sabra-Shatila et d’étudier les comportements qu’ils adoptent pour s’en sortir. Les réfugiés palestiniens qui vivent au Liban ne possèdent pas des droits identiques à ceux des Libanais. Leurs droits sont plus réduits en ce qui concerne notamment l’accès au travail, la possibilité de voyager à l’étranger, le logement, l’accès aux études supérieures et aux soins de santé. Les réfugiés palestiniens éprouvent également de nombreuses difficultés d’ordre administratif (obtention de pièce d’identité, documents de propriété, etc.). Leur statut de réfugié palestinien ne permet pas d’accéder à toutes les facilités accordées à la population libanaise (sécurité sociale par exemple). Cet état des choses oblige donc ces réfugiés à contourner régulièrement les lois en vigueur au Liban.

Le troisième axe d’étude est celui de l’identité. Installés au Liban depuis plusieurs décennies ou même nés à Sabra-Shatila, il s’agira de découvrir comment ces réfugiés gardent une certaine identité palestinienne. Les conditions de vie qu’ils rencontrent au Liban nécessitent de s’adapter à une culture différente de la leur, de développer de nouveaux comportements, de trouver de nouveaux objectifs de vie, etc. Dès lors, nous devrons mettre en lumière la place qu’ils se sont faite au sein d’une société libanaise qui ne souhaite pas vraiment les intégrer. Il s’agira de déterminer s’il existe ou non un processus de reconstruction identitaire en cours chez ces réfugiés palestiniens de Sabra-Shatila.

Le quatrième et dernier axe d’étude est celui du double tiraillement auquel sont confrontés les réfugiés palestiniens de Sabra-Shatila. Il s’agit ici d’étudier les stratégies qu’adoptent ces réfugiés face à un double conflit intérieur. Le premier se situe entre le désir de s’intégrer de manière durable dans la société libanaise et le souhait de rentrer en Palestine, ou même de partir vers d’autres cieux (les pays occidentaux par exemple). Le second prend place entre une volonté de continuer la lutte pour la cause palestinienne et l’envie de vivre en paix.

CHAPITRE 2 Le Liban et ses camps de réfugiés palestiniens

Au cours de ce chapitre, je retracerai tout d’abord brièvement l’histoire du Liban. Dans un second temps, je décrirai l’historique des camps de réfugiés palestiniens au Liban. Je terminerai cette partie du travail en dévoilant les opinions des libanais de Beyrouth à propos des réfugiés palestiniens présents dans leur pays.

1. Le Liban : un pays au passé mythique mais à l’avenir fragile

Afin de comprendre les dynamiques qui animent aujourd’hui le Liban, et donc le cadre englobant du camp de Sabra-Shatila, réalisons maintenant un détour par l’histoire. Celle-ci ne peut être passée sous silence tant ses effets se font sentir actuellement avec force.

Un passé mythique

Le Liban est un pays qui a toujours occupé une place à part dans l’imaginaire européen. Ce petit territoire a vu défiler les plus grandes civilisations. Les Phéniciens tout d’abord, qui fondèrent des comptoirs commerciaux à l’origine des grandes villes côtières actuelles. Se succèdent ensuite : les Assyriens, les Perses, la conquête d’Alexandre le Grand, les Romains, les Byzantins, les conquêtes arabes, les croisades, les Mamelouks et les Turcs de Constantinople.

Le pays est traversé en son centre par la chaîne du Mont Liban. Cet espace a constamment été, au cours de l’histoire, un lieu de refuge pour les communautés persécutées. Elles s’y retirèrent pour poursuivre leur mode de vie et leur croyance. Le Mont Liban explique, en partie, la présence actuelle des diverses confessions du pays. Entre 1850 et 1920, ce lieu géographique jouira d’une autonomie relative au sein de l’Empire ottoman. Divers conflits y opposent alors Druzes et Maronites. En 1860, une guerre civile éclate. Les Druzes, supérieurs militairement, provoquent l’exode de nombreux chrétiens vers Beyrouth. Suite à ces événements, Napoléon III fait parvenir à Beyrouth sept mille soldats français pour mater les affrontements communautaires. Cette intervention, ayant pour prétexte de remettre de l’ordre, a pour objectif d’instaurer une influence française durable sur la région.

En 1861 a lieu la conférence de Beyrouth. Celle-ci réunit la France, la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse et l’Empire ottoman. Son but est d’examiner une réorganisation du Liban. À la suite de cette conférence, la région du Mont Liban devient une province ottomane autonome. On y dénote la naissance d’un sentiment nationaliste, mais sans emprise réelle sur les villes côtières et la plaine de la Bekaa.

De 1859 à 1863, Beyrouth devient la tête de pont de l’économie européenne dans la région.

En 1918, l’Empire ottoman est défait. Sous le couvert de la Société des Nations, la Grande-Bretagne et la France se partagent, en 1920, la région. Aux Anglais revient la Syrie du Sud ou Palestine. Celle-ci sera partagée en deux mandats : la Palestine proprement dite et la Transjordanie (future Jordanie). Les Français reçoivent la Syrie du Nord qui sera également partagée en deux mandats : la Syrie et le Grand Liban. Des tensions interconfessionnelles apparaissent car ce Grand Liban s’est constitué contre la volonté d certaines communautés qui étaient plutôt favorables à la création d’une Grande Syrie.

Au cours de l’année 1926, le Grand Liban devient la République libanaise. À Beyrouth naît l’idée d’un « vouloir vivre ensemble » qui prépare lentement à l’indépendance.

Le 29 novembre 1941, sous la pression des Américains et des Britanniques, le Liban obtient son indépendance et devient une République parlementaire. La constitution de 1943 reconnaît l’existence des différentes confessions et répartit le pouvoir entre celles-ci. Les Maronites, alors majoritaires, obtiennent la présidence de la république et le commandement de l’armée. Les Sunnites obtiennent le poste de premier ministre et les Chiites la présidence de l’assemblée nationale.

En 1948, le Liban accueille les premiers réfugiés palestiniens qui fuient le conflit israélo-arabe. L’année 1967 marque la défaite arabe contre Israël. Le Liban qui était resté en dehors de ce conflit voit arriver une nouvelle vague importante de réfugiés palestiniens. Ceci a pour conséquence de diviser davantage les Libanais. On note le développement de partis de gauche, musulmans et pro-Arabes, favorables à la cause palestinienne. De l’autre côté se forment des partis pro-Occidentaux, libanistes et chrétiens, qui marquent une radicalisation du leadership de cette confession dans le pays.

Lors du fameux « septembre noir » de 1970, les Palestiniens chassés de Jordanie entrent au Liban, aggravant un peu plus les tensions entre communautés libanaises.

Une guerre civile qui laisse des traces

En 1975, éclate une guerre civile qui durera quinze ans. Le Liban devient le champ de bataille des milices locales et des armées étrangères (syrienne, israélienne et palestinienne) avec des retournements fréquents d’alliances. Dès 1978, chaque groupe politico-religieux possède sa propre milice dans le conflit. En août 1982, Béchir Gemayel est élu président e la République libanaise. Il sera assassiné le mois suivant. Face à la dégradation de la situation et aux menaces que représente l’OLP pour l’Etat hébreu, l’armée israélienne envahit le pays le 18 septembre 1982. Les phalangistes chrétiens vengent la mort de leur chef Béchir Gemayel qu’ils imputent aux Palestiniens. Ce seront les fameux massacres de Sabra-Shatila. L’OLP est finalement chassée du Sud Liban et de Beyrouth par l’armée israélienne. Yasser Arafat se réfugie à Tripoli, au nord du pays. Menacé, cette fois par les Syriens, il fuira vers la Tunisie, par la mer, avec l’aide de la France.

L’année 1987 marque une radicalisation du conflit. Les milices musulmanes druzes et chiites s’emparent de Beyrouth Ouest. La ville est séparée en deux, les milices chrétiennes à l’Est et les milices musulmanes à l’Ouest. Une guerre de position fait rage au cœur de la ville. Notons que les Chiites sont à l’origine de deux milices, tantôt complices, tantôt concurrentes : le Amal (« Espérance ») et le Hezbollah (« Parti de Dieu »).

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Cet immeuble, situé sur la ligne de démarcation Est – Ouest, porte encore la marque des affrontements entre milices chrétiennes et musulmanes (photographie de l’auteur, janvier 2005).

L’année 1989 débouche sur un cessez-le-feu et les accords de pacification de Taëf. Ceux-ci octroient aux Sunnites une plus grande influence sur la conduite du Liban (via le renforcement des pouvoirs accordés au premier ministre). Ils accordent également à la Syrie une certaine tutelle sur le pays.

Dans le courant de l’année 1990, le général chrétien Michel Aoun tente une guerre de libération face à la Syrie et à Israël. Ce sera l’échec et le général sera contraint à l’exil en France.

Des combats inter et intra - confessionnels se poursuivront jusqu’en 1991, avant que le Liban ne retrouve la paix. C’est la fin d’une guerre civile qui aura fait quelques 150.000 morts, de nombreux exilés et 17.000 disparus (ce dernier nombre fait encore l’objet de débats aujourd’hui). Elle s’est terminée sans véritable victoire d’une partie sur les autres.

La période d’après-guerre

Après la guerre civile, une « pseudo - paix » s’installe sous le couvert de la communauté internationale. Un traité de fraternité et de coopération est signé, en 1991, entre la Syrie et le Liban. Cette situation profite économiquement, politiquement et militairement à la Syrie.

Le Liban entre dans une période de reconstruction. Celle-ci est financée, en grande partie, par des capitaux saoudiens mais contrôlée par les services de sécurité syro-libanais. Un pouvoir politique prosyrien dirige le pays mais ne rencontre pas vraiment le soutien d’une partie de la population libanaise.

En mai 2000, l’armée israélienne, qui occupait le Sud du pays avec l’aide de l’armée du Sud Liban, se retire. Elle conserve néanmoins le secteur des fermes de Sheba, lieu stratégique pour le contrôle de certaines sources du Jourdain et donc de l’approvisionnement en eau d’Israël. L’ONU installe une force d’observation afin de garantir un espace démilitarisé entre le Liban et Israël. Le Hezbollah chiite, qui avait le quasi monopole de la résistance nationale face à l’occupation israélienne du Sud Liban, se voit attribuer la victoire et donc une influence plus grande sur la scène politique libanaise. Il reste, aujourd’hui, le seul parti politique armé au Liban. Quelques semaines après ce retrait israélien, le président syrien Hafez el-Assad meurt. Son fils Bachar lui succède à la tête de l’Etat syrien. Cette succession engendrera des espoirs, tant pour la population syrienne que libanaise. Mais ces espoirs s’avèreront rapidement décevants. En novembre 2003, l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis de la Syrie se modifie. Le Congrès américain vote un texte de sanctions contre Damas. Les Américains, confrontés en Irak à une forte résistance, accusent la Syrie de soutenir le terrorisme international.

Le Liban aujourd’hui

Le Liban est un pays dont l’existence repose essentiellement sur la reconnaissance des différentes communautés confessionnelles. Cette reconnaissance est d’ailleurs garantie par la constitution libanaise. Le pays compte 17 communautés distinctes organisées chacune selon un droit privé spécifique appliqué par des tribunaux religieux. Parmi ces 17 communautés (18, en incluant la petite communauté juive), on distingue : 5 communautés musulmanes (sunnite, chiite, druze, alaouite et ismaélienne) et 12 communautés chrétiennes (catholique, protestante, copte, grecque catholique, grecque orthodoxe, jacobite, syriaque catholique, maronite, chaldéenne, nestorienne, arménienne orthodoxe et arménienne catholique). Les communautés dominantes sont les Chiites (30%), les Maronites (26%), les Sunnites (18%) et les Druzes (3,5%). Les Chrétiens, longtemps majoritaires dans le pays, ne représentent plus aujourd’hui qu’environ 40% de la population pour 60% de Musulmans. Il faut encore ajouter, à cette population libanaise, quelques 450.000 réfugiés palestiniens, 600.000 Syriens et 100.000 Kurdes3. De nombreux libanais vivent aussi à l’étranger. Ces expatriés se sont soustraits l’Empire ottoman et à la guerre civile de 1975-1990.

Les différentes communautés confessionnelles occupent, au niveau géographique, des « espaces territoriaux » distincts. Ceux-ci se sont renforcés après la guerre civile ; chaque communauté s’étant repliée sur son « territoire ». Le pays compte cependant quelques « zones mixtes » où plusieurs confessions cohabitent. Les divergences de point de vue sont fréquentes entre communautés et entraînent des tensions. Afin de maintenir un équilibre fragile et de minimiser les tensions intercommunautaires, le Liban a toujours été réticent à accorder la nationalité libanaise aux étrangers.

Bien que le Liban ait retrouvé un certain dynamisme économique, il est loin de profiter à tous. Le pays compte actuellement un taux de chômage proche de 20%. Le salaire moyen est d’environ 500 dollars américains par mois. De nombreux libanais, pour s’en sortir, se voient dans l’obligation de combiner plusieurs activités professionnelles. On constate aussi une tendance à l’accroissement des inégalités sociales et à l’augmentation du nombre de défavorisés. Les Tiers-état n’est pas omniprésent dans le pays. Pour pallier à ce manque, chaque confession dispose souvent de ses propres œuvres sociales. Ainsi, dans la banlieue sud de Beyrouth, le Hezbollah gère de nombreux centres de soins, des écoles, et est un employeur local important.

Un avenir fragile

Le Liban que je découvre, en ce mois de janvier 2005, est calme et en pleine reconstruction. La Syrie est toujours présente sur le terrain avec environ 20.000 hommes en armes. Mais Beyrouth a retrouvé une partie de son prestige d’avant-guerre. La situation évolue après mon premier séjour. Peu de temps après mon départ, l’ex-premier ministre Rafic Hariri est assassiné. D’autres personnalités libanaises disparaîtront également, comme le célèbre journaliste et écrivain Samir Kassir. La population libanaise descend dans la rue et manifeste. Elle pointe du doigt Damas et réclame le départ des troupes syriennes du Liban. À Beyrouth, la place des martyrs devient un lieu symbolique de résistance. La démission du gouvernement libanais est demandée. Une autre partie de la population libanaise, surtout dans la région du nord et dans la ville de Tripoli, démontre cependant un attachement à la Syrie. Les anti-Syriens tiennent bon et les pressions internationales, notamment celles des Etats-Unis, s’accentuent sur Damas. Le gouvernement libanais se voit contraint d’organiser des élections d’où sortira vainqueur le mouvement emmené par le fils de Rafic Hariri. Entre temps, l’armée syrienne quitte le Liban. Toute cette dynamique a fait craindre le pire, surtout un retour à l’éclatement de la société civile libanaise et à un risque d’une nouvelle guerre civile. Mais elle est aussi porteuse d’un espoir de voir le Liban devenir, enfin, une Etat vraiment souverain et autonome.

2. Les camps de réfugiés palestiniens au Liban

C’est par vagues successives que les réfugiés palestiniens sont arrivés au Liban.

La première guerre israélo-arabe de 1948 provoque l’exode d’environ 100.000 réfugiés palestiniens vers le Liban. Le 31 mars 1959, le gouvernement libanais crée « la Direction des affaires palestiniennes », un conseil chargé d’organiser les conditions de vie des réfugiés palestiniens sur l’ensemble du territoire.

La guerre des six jours (1967) provoque l’arrivée d’une seconde vague de réfugiés palestiniens.

En 1970, les événements du fameux « septembre noir » chassent l’OLP de Jordanie et entraîne l’arrivée d’un troisième vague de réfugiés palestiniens au Liban.

Enfin, lors de la première guerre du Golfe, le soutien de Yasser Arafat à l’Irak engendre l’expulsion de nombreux Palestiniens de différents pays de la région.

Aujourd’hui, le Liban compte près de 400.000 réfugiés palestiniens. Ce nombre approximatif fourni par l’UNRWA (2004) est probablement sous évalué. En effet, des milliers de réfugiés palestiniens du Liban échappent, pour diverses raisons, aux recensements effectués par l’UNRWA.

Ces réfugiés palestiniens ont été installés dans 12 camps « officiels » et près de 40 regroupements « non officiels ». Durant les luttes, différents camps ont été détruits. Les réfugiés palestiniens qui y avaient trouvé refuge n’ont pas réussi à retrouver une place dans d’autres camps « officiels ». Ils se sont donc regroupés « illégalement » dans des sortes de bidonvilles installés au bord des routes ou sur des plages. Les conditions de vie, dans ces regroupements « non officiels » sont encore plus difficiles que dans les camps « officiels ».

3. Opinions des Libanais de Beyrouth face à la problématique des réfugiés palestiniens au Liban

Pour aborder les opinions que se font les Libanais de Beyrouth au sujet des réfugiés palestiniens présents dans leur pays, il est judicieux de « diviser » la société libanaise en deux catégories. La première catégorie est composée des Libanais qui ont connu la guerre civile en tant qu’adolescent ou adulte. La seconde catégorie est composée des Libanais qui n’ont pas connu la guerre civile ou qui l’ont connue en tant qu’enfant.

Lorsqu’on interroge les premiers, leurs réponses peuvent être synthétisées par un point de vue général plutôt négatif. La grande majorité de ces gens n’apprécient que très peu la présence des réfugiés palestiniens sur le territoire libanais. Ils accusent ces derniers d’être les responsables de la guerre civile au Liban en ayant voulu créer un « Etat dans l’Etat ». La solution qu’ils proposent souvent pour résoudre le problème des réfugiés palestiniens est d’envisager leur retour en Palestine, bien qu’ils aient conscience que cela soit peu réaliste à court et même à moyen terme.

Les seconds sont beaucoup plus réservés sur la question. On pourrait synthétiser leur point de vue par une certaine neutralité. Ils n’accusent pas les réfugiés palestiniens d’être responsables de quelque chose. À la limite, ils reconnaissent le malheur et les difficultés de ces réfugiés mais préfèrent globalement les ignorer, ne pas en parler ou déclarer qu’ils ne s’intéressent pas vraiment à la problématique.

CHAPITRE 3 Présentation générale du camp de Sabra-Shatila

Au cours du présent chapitre, nous donnerons une courte présentation du camp de réfugiés palestiniens de Sabra-Shatila. Nous commencerons par le localiser géographiquement. Ensuite, nous dirons quelques mots sur sa population et sa structure dans l’espace. Pour terminer cette partie, nous retracerons brièvement l’histoire du camp.

1. Localisation géographique, population et structure spatiale

Le camp de Sabra-Shatila est situé dans la banlieue sud-ouest de Beyrouth, non loin de l’aéroport international et à proximité immédiate de la « Cité Sportive » et du bureau central de l’UNRWA4. Le nom de « Shatila » proviendrait (5) de « Pacha Shatila » un mandataire de Abdallah Sa’ab de Choueifat, propriétaire du terrain où se trouve l’actuel camp, qui le loua à l’UNRWA. Selon une autre version5, « Pacha Shatila » aurait été lui-même propriétaire du terrain. Sabra et Shatila sont deux camps contigus pouvant être considérés comme un seul ensemble.

La population de réfugiés palestiniens qui y habite est estimée à 12.235 individus6. Depuis quelques années, le camp accueille également d’autres nationalités (syrienne, kurde, etc.). Il s’agit essentiellement de personnes arrivées au camp par suite de pauvreté et qui n’ont pas trouvé de moyen moins onéreux pour se loger.

La superficie du camp « en dur » est estimée à 40.000 m² ; à laquelle il convient d’ajouter d’autres parties et surtout le bidonville du petit camp des « Nouriyé » - les Tsiganes. L’ensemble s’étend donc sur près de 1 km². Au centre du camp « en dur », l’absence de plan d’urbanisme a fait que les immeubles délimitent un véritable labyrinthe de ruelles étroites7. À sa périphérie, par contre, on découvre des rues plus larges permettant la circulation de véhicules à moteur8. La rue principale du camp, la rue « Shatila » est très animée par de nombreux petits commerces : boulangerie, épicerie, fruits et légumes, électronique de seconde main, etc. Le camp est accessible via différents points d’entrée. Le plus important et le plus fréquenté étant celui situé à proximité de l’ambassade du Koweït. Contrairement à d’autres camps du sud, il n’est pas nécessaire de devoir franchir un poste de garde de l’armée libanaise pour entrer ou sortir de Sabra-Shatila.

Abbildung in dieser Leseprobe nicht enthalten

(Arab World Map Library, 2002).

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1 12235, en 2004, selon l’UNRWA.

2 United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (Office de Secours des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient).

3 Il s’agit d’estimations chiffrées émanant d’enquêtes privées (Université de Laval, Université Saint-Joseph de Beyrouth et Institut du monde arabe). Il semble bien que, depuis 1992, ces enquêtes privées aient été les seules à avoir effectué des estimations de population.

4 Voir plan donné ci-après.

5 D’après diverses sources orales recueillies au sein du camp.

6 Nombre donné par l’UNRWA (année 2004).

7 Voir photographies ci-après.

8 Voir photographies ci-après.

Fin de l'extrait de 70 pages

Résumé des informations

Titre
Les réfugiés palestiniens de Sabra et de Shatila (Beyrouth - Liban)
Sous-titre
Une précarité durable assistée
Université
University of Louvain
Note
15/20
Auteur
Année
2006
Pages
70
N° de catalogue
V992027
ISBN (ebook)
9783346368164
ISBN (Livre)
9783346368171
Langue
Français
mots-clé
Réfugiés palestiniens Beyrouth Liban, Sabra Shatila
Citation du texte
Philippe Montoisy (Auteur), 2006, Les réfugiés palestiniens de Sabra et de Shatila (Beyrouth - Liban), Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/992027

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