Les Péripéties du voyage en Afrique et en Europe dans "L’Arrêt au carrefour" de Henri Kerels, "Désert" et "Onitsha" de J.-M.G. Le Clézio


Thèse de Master, 2003
145 Pages, Note: 14.5

Extrait

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION GÉNÉRALE
I-MOTIVATIONS
II- ÉTAT DE LA QUESTION
III-PROBLÉMATIQUE
IV- MÉTHODE ET PLAN
V- OBJECTIFS
VI- DIFFICULTÉS

PREMIÈRE PARTIE

LE VOYAGE ET SES PARAMÈTRES DANS LES ŒUVRES DU CORPUS
CHAPITRE I : TOPOS ET PÉRIPÉTIES DU VOYAGE
I.1- Identification des espaces
I.1.1- Le macro-espace européen
I.1.2- Le macro-espace africain
I.1.3- Les micro-espaces
I.1.4- Les espaces mobiles
I.2- Le jeu des références spatiales
I.2.1- Entre les référents situationnels et les référents textuels
I.2.2- Entre l’histoire et la fiction
I.2.3- Entre le rêve et la réalité
I.2.4- L’Obsession de l’espace d’origine
I.3- La rotation des espaces
I.4- Le voyageur : un insatiable spatial
CHAPITRE II : ÉTUDE DES PERSONNAGES MOBILES
II.1- La ruée vers la Terre promise
II.1.1- La diversité nationale
II.1.2- La diversité ethnique
II.1.3- La diversité taxinomique
II.2- Les personnages voyageurs
II.2.1- Les sujets mobiles
II.2.2- Les personnages épisodiques
II.2.3- Les personnages mixtes
II.3- Le voyage et le cosmopolitisme
II.3.1- L’Influence des rapports politiques
II.3.2- Le voyageur : un citoyen du monde
CHAPITRE III : PRÉALABLES POUR LA RÉALISATION DU VOYAGE
III.1-Les conditions financières
III.2- Les conditions administratives
III.2.1-La régularisation des papiers
III.2.2- L’Approbation de l’administration
III.3- Les conditions physiques
III.4- Les conditions professionnelles
III.5- L’Opportunisme ou le vagabondage
III.6- Le quadrillage des voyageurs
III.7- Le voyage : une évasion enchaînée

DEUXIÈME PARTIE

L’EUROPE, L’AFRIQUE ET LE VOYAGE
CHAPITRE I : DISPOSITIONS PHYSIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DES VOYAGEURS, AVANT ET PENDANT LE VOYAGE
I.1-Les dispositions physiques
I.1.1- Le climat
I.1.2- Les faits de la civilisation
I.2.- Les dispositions psychologiques
I.2.1- Une situation particulière : la guerre
I.2.2- Une crise sociale
I.2.3-Une crise morale
I .2.4- Une plaie béante : La colonisation
I.2.5-Le racisme
I.3- Les préjugés sur les espaces de la destination
I.3.1- Les visions proleptiques positives
I.3.2- Les visions proleptiques négatives
I.4- Le voyage : pour une révolution spirituelle et politique
CHAPITRE II : LES RAISONS DU VOYAGE EN AFRIQUE ET EN EUROPE
II.1- Les raisons économiques
II.2- Les raisons politiques ou la quête de l’hégémonie
II.3- La quête du bonheur individuel
II.4- La quête de la liberté
II.5- Le rêve touristique ou la quête du dépaysement
II.6- Les raisons humanitaires
II.7- Les raisons scientifiques
II.8- La quête du père
II.9- La quête de l’eau
II.10- Le voyage : une quête pluridimensionnelle
CHAPITRE III : ÉTUDE DES CADRES D’ACCUEIL PAR RAPPORT AUX PÉRIPÉTIES DU VOYAGE
III.1- Le cadre africain
III.1.1- L’Aspet climatique
III.1.2- Aspects écologiques
III.1.3- Les aspects économiques
III.1.4- Aspects esthétiques
III.1.5- L’Afrique et la diversité géographique
III.2- Le cadre européen
III.2.1- Un milieu en hibernation
III.2.2- Un milieu dénaturé
III.2.3- L’Effacement de l’homme
III.2.4- L’Agression de la vie
III.2.5- L’Occident : un monde un déclin
CHAPITRE IV : LE VOYAGE EN AFRIQUE ET EN EUROPE : UN PÉRIPLE ÉPROUVANT

TROISIÈME PARTIE

L’IMPACT DE LA RENCONTRE AVEC LES RÉALITÉS DES ESPACES D’ACCUEIL
CHAPITRE I: LES REPRÉSENTATIONS DES SOCIÉTÉS AFRICAINES ET EUROPÉENNES PAR LES VOYAGEURS
I.1-Une société variée
I.1.1- Les Noirs, les Blancs, les sang-mêlé
I.1.2- Les revendications identitaires
I.2- Les manifestations culturelles
I.2.1- Le vestimentaire
I.2.2- L’Alimentaire
I.2.3- Le religieux
I.2.4- Les mœurs
I.2.5- La langue et la musique
I.2.6- L’Architecture
I.2.7- L’Éducation
I.2.8- L’Économie
I.2.9- L’Amour et la femme
I.3- Le voyage et le paradoxe des cultures
I.4- Le voyage et le mythe de la préséance
CHAPITRE II : LES DISPOSITIONS PHYSIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DES VOYAGEURS PENDANT ET APRÈS LA RENCONTRE AVEC L’AILLEURS
II.1-Les attentes déçues
II.1.1- La dégénérescence physique
II.1.2- La perte de l’équilibre psychologique
II.1.3- Les frustrations
II.1.4- De l’euphorie à la dysphorie
II.1.5-La difficile insertion dans les sociétés d’accueil
II.2- Les visions analeptiques positives
II.2.1-L’Assimilation
II.3- L’Impasse
II.4- La difficile réinsertion dans la communauté d’origine
II.4.1- L’Incompréhension
II.4.2- L’Isolement
II.4.3- L’Inadéquation avec l’autre qui dort en soi et soi-même
II.5- Le voyageur: un homme à la recherche d’une identité
CHAPITRE III : LE VOYAGE EN AFRIQUE ET EN EUROPE AU PRISME DE LA VISION DU MONDE DE KÉRELS ET DE LE CLÉZIO
III.1- L’illusion de l’insertion dans l’Ailleurs
III.2- Les éléments perturbateurs
III.2.1- Les barrières sociales
III.2.2- Les barrières administratives
III.2.3- Les obstacles idéologiques et culturelles
III.2.4- Les barrières physiques
III.3- Bilan de la comparaison de l’étude des péripéties du voyage en Afrique et en Europe dans L’Arrêt au carrefour de Kérels, Désert et Onitsha de Le Clézio
III.3.1- Les divergences
III.3.2- Les convergences
III.3.3- Les spécificités
III.4- Kérels et Le Clézio : deux africanistes libéralistes

CONCLUSION GÉNÉRALE

BIBLIOGRAPHIE

Résumé

Le mémoire de DEA intitulé : « Les péripéties du voyage en Afrique et en Europe dans L'Arrêt au carrefour de Kérels, Onitsha et Désert de Le Clézio ». est une analyse de la problématique des paramètres d'opérationalisation des voyages croisés en Europe et en Afrique, leurs implications idéologiques, psychologiques et physiologiques, les difficultés rencontrées par les voyageurs avant, pendant et après leur périple et leur séjour dans l'espace de la destination. À quelles exigences devrait souscrire le voyageur africain de la période coloniale pour se rendre et séjourner à la métropole ? Quelles sont les modalités pratiques qui devraient gouverner la réalisation du voyage d'un Occidental en Afrique pendant la même période ?

En se servant des principes de la littérature comparée et en se fondant sur les réminiscences thématiques, le candidat vérifie, dans une étude synchronique, les occurrences concurrentielles des obstacles qui parsèment les itinéraires des voyageurs africains et européens dans les œuvres du corpus. Quelles sont les frustrations dont sont victimes les voyageurs occidentaux en partance pour la colonie belge du Congo dans L'Arrêt au carrefour ou pour la colonie anglaise du Nigeria dans Onitsha ? Quelles sont les vicissitudes rencontrées par les voyageurs africains lors de leur périple métropolitain dans Désert ?

Dans cette herméneutique des textes romanesques, le critique, qui conclut sa recherche par un bilan de la comparaison, réussit à démontrer le jeu des rapprochements directs et indirects qui s'établit entre le voyage en Afrique et en Europe, entre les visions du monde kerelienne et le clézienne. Il parvient, en outre, à dégager les points de démarcation entre les différentes œuvres en montrant qu'au-delà des divergences spatio-temporelles et culturelles, chacun des deux auteurs revendique une certaine spécificité qui pourrait se comprendre et se définir par rapport aux dispositions idéologiques contemporaines des relations entre l'Europe et l'Afrique.

Avant-propos

Avant toute analyse, nous nous permettons de témoigner notre profonde reconnaissance à notre Directeur de recherche, le Professeur André-Marie NTSOBE qui, lors de la soutenance de notre mémoire de maîtrise, nous a placé dans le sillage de cette étude qu'il a accepté de diriger, en activant en nous un questionnement. L'un des écueils qu'il reprochait à notre recherche était alors d'avoir appréhendé le voyage dans son aspect exclusivement euphorique. Il s'agissait en fait de nous amener à considérer le voyage dans sa réalisation afin de dégager des influences négatives, des réseaux de complications ou de frustrations qui se tissent autour de cette activité humaine. Tout compte fait, l'évaluation des étapes de certains voyages célèbres devaient nous conduire à poser les jalons essentiels d'une recherche qui allait finalement privilégier les œuvres de deux écrivains contemporains et s'intituler « Les péripéties du voyage en Afrique et en Europe dans L'Arrêt au carrefour de Kérels, Onitsha et Désert de Le Clézio ».

Les déplacements des héros du roman de Kérels, Jean Duras et Jules Aurel, ceux des héros des romans de Le Clézio à savoir Lalla dans Désert, Fintan et Maou dans Onitsha alimentent cette étude dans laquelle nous tentons d'analyser une problématique des paramètres d'opérationalisation des voyages croisés en Afrique et en Europe, leurs implications idéologiques, psychologiques et physiologiques, les difficultés rencontrées par les voyageurs avant, pendant et après leur périple et leur séjour dans l'espace de la destination. À quelles exigences devraient souscrire le voyageur africain de la période coloniale pour se rendre et séjourner à la métropole ? Quelles sont les modalités pratiques qui devraient gouverner la réalisation du voyage d'un Occidental en Afrique pendant la même période ? Ces questions centrales s'éclatent en plusieurs préoccupations qui tournent autour des notions d'exotisme, de grégarisme et de cosmopolitisme. Elles relancent le débat sur l'intégration sociopolitique des voyageurs dans l'espace-hôte, l'assimilation des cultures rencontrées, l'insertion dans les sociétés d'accueil, l'épanouissement des voyageurs dans les environnements pas toujours favorables.

Cette étude synchronique se sert des principes de la littérature comparée et se fonde sur les réminiscences thématiques pour vérifier les occurrences concurrentielles des obstacles qui parsèment les itinéraires des voyageurs africains et européens dans les œuvres de notre corpus. Quelles sont les frustrations dont sont victimes les voyageurs occidentaux en partance pour la colonie belge du Congo dans L'Arrêt au carrefour ou pour la colonie anglaise du Nigeria dans Onitsha ? Quelles sont les vicissitudes rencontrées par les voyageurs africains lors de leur périple métropolitain dans Désert ? pour répondre à ces questions, notre étude s'organise en trois parties principales.

La première analyse les paramètres du voyage en insistant sur la dimension topographique, où, dans un processus physique, physiologique et psychique, le voyageur s'inscrit dans une mobilité qui fait de lui un insatiable spatial. Cette partie montre également que le voyage est le lieu des foisonnements des identités raciales, ethniques et nationales qui ne favorisent pas toujours une communication sociale gouvernée par la sérénité. Elle analyse enfin les préalables à la réalisation du voyage pour illustrer les chaînes qui la musellent et la compromettent avant même sa réalisation. Elles sont d'ordre administratif, individuel, matériel.

La deuxième partie appréhende concomitamment les deux macro-espaces pour dégager les représentations que les voyageurs en font. Ils sont étudiés dans leur aspect géographique et culturel. Les disparités observées de part et d'autre permettent de les confronter en s'appuyant sur les épreuves endurées ou les situations particulières gênantes rencontrées par les pérégrins. Cette partie permet, en outre, de tabler sur les implications psychologiques qui pourraient quelquefois glisser dans le registre de la pathologie lorsque le voyageur entretient fondamentalement une relation conflictuelle avec l'espace d'accueil, déçu dans ses attentes ou dans les multiples raisons qui peuvent le pousser au périple. Le sentiment d'étrangeté, renforcé par des perceptions sensorielles qui relèvent de nouveaux climats, complexifie l'assimilation du voyageur qui doit entretenir une relation diplomatique avec l'espace de la destination pour parer à un affrontement brutal dont l'impact peut être dualiste: le convertir aux nouvelles réalités s'il est réceptif, l'en expulser s'il est rétif.

La troisième partie analyse l'impact de la rencontre avec les réalités des espaces d'accueil. Il s'agit en fait de la confrontation entre le voyageur, sa vision du monde qu'il exporte et celle des autres qu'il rencontre et côtoie lors de son périple. Un heurt brutal dans lequel il se retrouve dans une véritable aventure ambiguë, en somme. Ce qu'il exporte résiste-t-il aux influences de ce qu'il rencontre? Quelle réception fait-il des items de la culture des autres? C'est qu'au-delà des paramètres exogènes, l'ethnocentrisme et le regard ethnologique des voyageurs eux-mêmes faussent le débat sur la connaissance de l'autre en s'inscrivant comme écueils majeurs qui compromettent l'intégration, l'assimilation des allogènes, leur conjonction avec les autochtones, leur épanouissement dans le cadre-hôte. Sinon comment comprendre les attentes déçues qui, de dégénérescence physique en perte de l'équilibre psychologique, d'euphorie en dysphorie, de pessimisme en nostalgie, d'impasse à la mort, d'incompréhension en isolement, vont déterminer la performance et la compétence du voyageur à s'intégrer et à s'assimiler à la culture des autres? Comment expliquer l'inadéquation entre l'autre qui dort en soi et soi-même après la rencontre avec les autres sans s'appesantir sur l'impasse née de la symbiose de cultures parfois incompatibles en un seul être après ses pérégrinations dans le monde? Au bout du compte, le voyageur est un homme à la recherche d'une identité. Sa patrie n'est donc pas forcément la terre où dorment ses pères, ni celle où il est né, mais plutôt celle où il s'épanouit dans la diversité de sa personnalité tout en restant en accord avec l'environnement socioculturel et le milieu naturel. Néanmoins, il faut appréhender l'insertion dans l'Ailleurs sous l'angle d'une certaine illusion dans les œuvres de notre corpus à cause des multiples barrières qui s'embusquent autour du voyage en Afrique et en Europe.

Dans cette herméneutique des textes romanesques, nous essayons de démontrer, dans notre bilan de la comparaison, le jeu des rapprochements directs et indirects qui s'établit entre le voyage en Afrique et en Europe, entre les visions du monde kérelienne et le clézienne. En outre, nous dégageons les points de démarcation entre les différentes œuvres qui pourraient se situer en microstructure dans le cadre spatio-temporel, dans la croyance au grégarisme et aux rapprochements culturels grâce aux sujets voyageants. Il faut cependant observer qu'au-delà de l'africanisme qui pourrait caractériser chacun des deux auteurs, Kérels apparaît comme l'apôtre de l'ambivalence tandis que Le Clézio, grâce aux relations intégratives que ses héros entretiennent en Afrique, devient le précurseur d'une conscience humaine qui privilégie les rapprochements identitaires dans un monde où, pour parer aux frustrations observées dans ces voyages coloniaux, il reste encore important aujourd'hui de convoquer les états généraux du voyage en Europe et en Afrique, d'interroger les politiques d'émi-immigration sans pour autant les inscrire dans un enjeu des civilisations, des économies ou des idéologies.

Notre principale difficulté, sur le plan stylistique, aura été de trouver le synonyme approprié au lexème voyage et de concilier avec bonheur la précision terminologique d'une communication scientifique et le souci d'une expression simple et claire. Sur le plan méthodologique, nous avons tenu à équilibrer notre recherche en opérant un même dosage d'informations et de documents pour chaque écrivain. Il va sans dire que cet écueil n'a pu être surmonté à cause de la précarité d'informations sur Henry Kérels.

Quoi qu'il en soit, avoir essayé de privilégier autant que faire se peut l'immanentisme a permis de clamer la victoire du texte romanesque, d'apprécier le poids des mots qui disent la grande douleur des personnages-voyageurs européens en Afrique et celle des sujets voyageants africains en Europe, de nous replacer encore dans un volet important de la problématique du voyage aujourd'hui.

Conscient qu'il y aurait encore beaucoup à dire aussi bien sur le thème de cette étude que sur elle-même, nous nous inclinons d'avance devant vos remarques et vous donnons l'assurance de leur réserver une oreille fine, attentive et surtout réceptive.

Nous vous remercions pour toutes vos suggestions.

Mbassi Atéba Raymond

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Il existe une véritable tradition romanesque qui se nourrit largement des récits évoquant l’ailleurs et parlant de l’autre. De nombreux écrivains, voyageurs, aventuriers et explorateurs manifestent ainsi une sensibilité pour les cultures, les objets, les images, les figures différentes pour ne pas dire lointaines. Ce phénomène est connu aujourd’hui sous le nom d’exotisme.

Le sens de ce mot a subi diverses manipulations au gré des idéologies et des générations. Pris dans le sens péjoratif qu’on lui accordait au XVe siècle, il renvoie à ce qui est bizarre, barbare, baroque. De nos jours, cette notion semble s’être installée dans son acception méliorative et positive : on fait une apologie d’une «esthétique du divers» inspirée de Segalen. Et tout en valorisant l’autre et l’ailleurs, on s’implante dans le désir de le voir, de le fréquenter, de le côtoyer, de vivre avec lui dans son espace a priori magnifié dans les récits, les contes, les légendes, les images. Roger Mathé restitue mieux cette situation dans cette définition contemporaine de l’exotisme :

Sous sa forme la plus élémentaire, l’exotisme répond donc à un besoin d’évasion : tous les hommes, à un moment donné de leur vie, éprouvent le désir confus d’un départ, souvent impossible : retour d’une vie primitive ou découverte d’une autre civilisation, las d’une existence implacablement réglée, un destin moins banal. Mais cette aspiration ne devient sentiment exotique que s’il s’agit de régions éloignées, où la vie est très différente de celle que nous subissons. L’exotisme, c’est toujours la volonté de découvrir un nouveau monde.[1]

De nombreux amateurs et spécialistes contemporains semblent renouer avec l’esprit de voyage qui a caractérisé les guerriers, les conquérants, et bien d’autres voyagistes depuis l’Antiquité. Les écrivains ne sont pas en reste. Beaucoup, à l’instar de Voltaire, Hugo, Gide, Leiris, ont voyagé à travers le monde, matérialisant ce qu’ils ont vu et vécu dans des œuvres aussi diverses que les impressions, les récits, les rapports de voyage. La littérature contemporaine est ainsi fortement impliquée dans l’univers de l’évasion, dans la quête des espaces inconnus, dans la rupture des barrières spatiales et temporelles qui maintiennent l’homme prisonnier de son biotope.

I-MOTIVATIONS

Deux écrivains contemporains semblent avoir admirablement restitué dans leurs écrits leurs appréhensions exotiques. De façon chronologique, il s’agit de Henri Kérels et de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Très peu apprécié en tant qu’écrivain, le Belge Henri Kérels (1896-1956) est surtout connu comme artiste plasticien. Son séjour au Congo dans l’entre-deux-guerres lui inspire L’Arrêt au carrefour.[2] Ce roman est le récit de voyage au Congo de deux amis, Jean Duras, un peintre et Jules Aurel, un littérateur.

Quant au Franco-anglais Jean-Marie Gustave Le Clézio (1940), écrivain très prolifique si on en juge par son abondante production, romancier très célèbre si l’on considère les nombreux prix qui ont émaillé son parcours, le voyage est l’un des thèmes les plus récurrents de son œuvre. Dans Désert[3] et Onitsha[4], le périple trouve encore une expression particulière. Désert est le roman de l’émigration de la jeune Maure Lalla à Marseille, en France, et son retour précipité parmi les siens aussi errants qu’elle. Onitsha est l’histoire du déplacement de Fintan et sa mère Maou vers Onitsha, dans la colonie anglaise du Nigeria.

Il est évident que les trois romans ont pour thème structurateur le voyage. Néanmoins, il apparaît sous deux formes latentes qu’il est nécessaire d’opposer : le voyage vers la colonie – L’Arrêt au carrefour et Onitsha – et le voyage vers la métropole – Désert. Ces deux cas de voyage se déroulent pendant la période coloniale et nous mettent en présence de deux macro espaces de la destination: l’Afrique et l’Europe.

Dans l’un et l’autre cas, l’élaboration effective d’un déplacement d’un cadre vers un autre est liée à un ensemble de difficultés, d’obstacles, d’événements perturbateurs qui font de la rencontre avec l’autre, plus une épreuve qu’une sinécure. Nous nous proposons d’étudier les péripéties du voyage dans L’Arrêt au carrefour de Henri Kérels, Désert et Onitsha de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

II- ÉTAT DE LA QUESTION

Notre recherche s’inscrit à la suite de nombreux travaux déjà réalisés sur le thème du voyage en général et sur les écrivains de notre corpus en particulier.

La plus grande partie de l’œuvre de Henri Kérels, composée de lithographies des personnages qui ont marqué la littérature ou l’histoire et plus précisément celle du Congo, est mal connue. L’Arrêt au carrefour est donc un récit qui le révèle comme écrivain à une époque de foisonnement d’une littérature coloniale au service des créanciers et des aventuriers avides d’informations sur les colonies où ils espèrent faire fortune. L’œuvre semble longtemps demeurée dans ce qu’il convient d’appeler la « pacotille exotique». Mais aujourd’hui, les éditeurs, critiques contemporains et amateurs des œuvres vestiges s’intéressent de plus en plus à l’œuvre de Kérels à qui ils confèrent désormais un succès d’estime. Pierre Halen, éditeur qui tient le discours préfaciel de La Littérature coloniale II. À travers le continent rétif, fait une présentation de la personnalité et de l’œuvre de Kérels en ces termes :

Peintre et écrivain, Henri Kérels semble avoir donné un corps de papier spécifique à deux aspects de sa personnalité en imaginant les protagonistes de son roman centrafricain. Jean est peintre, Jules est littérateur ; tous deux ont en vue une «désintoxication», un nettoyage du corps et de l’esprit. [5]

Mais l’éditeur-critique s’étend sur le malaise politique qui sévit en Occident dans les années qui ont abrité la publication du roman, pour justifier les idéologies dont elle est traversée. Il présente par ailleurs le continent noir au prisme de ces idéologies pour expliquer la difficile cohabitation des voyageurs avec les indigènes africains. Cette perception de l’œuvre de Kérels pêche par sa trop grande généralisation.

Mais si l’œuvre de Kérels souffre d’une carence de critique, celle de Le Clézio est sans cesse revisitée par des universitaires au savoir patenté et de nombreux chercheurs. C’est qu’en fait, Le Clézio bénéficie d’une considération qui n’a plus besoin d’être prouvée. À la question de savoir qui est le plus grand écrivain francophone, 13% des lecteurs ont répondu Le Clézio[6]. La même année, il recevait le prix du plus grand écrivain francophone. Mais bien avant cette consécration, de nombreux exégètes ont fait maintes analyses, tantôt dans les revues[7], tantôt dans les parcours de lecture[8] ou entretiens. D’autres se sont intéressés à sa personnalité, à ses voyages[9], à sa production ou à certains repères de sa vie. La plupart de ces critiques s’accordent sur le fait que l’œuvre de Le Clézio est traversée de toutes parts par le thème du voyage, de la solitude – celle héritée de Michaux son maître – la quête de soi. Frederick Westerlund observe que dans l’œuvre le clézienne s’offre une voie de fuite de la société occidentale où tout le monde rencontre la mort (…) L’envahissement (…) L’asservissement des objets et l’agression de la vie. En même temps, Le Clézio commence la quête de soi, une réflexion sur l’être, à la manière d’une aventure, à la connaissance des autres…[10]

D’autres critiques, étudiant l’œuvre le clézienne, notent ses tendances taoïstes, son syncrétisme mystique, son éclectisme ou son penchant pour les sociétés primitives. Certains enfin s’appesantissent sur le style de Le Clézio, son langage rythmé, musicalisé, qui est surtout expression du monde, c’est-à-dire celle des sensations pour lesquelles les contraintes du temps et de l’espace sont trop exigeantes. Le Clézio fait une autocritique de son œuvre :

Lorsque j’ai commencé à écrire, j’écrivais pour le seul plaisir de raconter des histoires, justement. Mais, je m’en suis aperçu en écrivant La Quarantaine. Maintenant, j’écris pour une autre raison. Au fond, j’écris pour essayer de savoir qui je suis. Chercher l’aventure…[11]

Ces multiples travaux sont pour le moins édifiants. Ils nous permettent d’avoir un aperçu sur le thème de notre travail, des informations périphériques sur les œuvres du corpus et leurs auteurs. En revanche, il reste que les péripéties du voyage en Afrique et en Europe ne sont pas évoquées, du moins en ce qui concerne les œuvres du corpus. Il est donc question pour nous de convoquer cet ensemble d’étapes qui pavoisent l’itinéraire des voyageurs et de dégager leur fonctionnement.

III-PROBLÉMATIQUE

En marge de tous ces travaux effectués par nos prédécesseurs, il nous a semblé que le voyage dans notre corpus soulève des questions sur lesquelles beaucoup de critiques se sont tus.

Dans un contexte de mondialisation et de cosmopolitisme, le voyage continue à rimer avec exotisme, quête d’un espace vierge pour satisfaire ses aspirations, désir d’évasion dans un cadre qui décongestionne du malaise psychologique, du mal-être de l’espace de départ.

Il implique également et surtout assouvissement d’un instinct grégaire qui pousse le voyageur à rechercher continuellement une humanité différente mais fraternellement proche. Il permet à l’homme de se repenser à partir de l’autre, de sa culture, de son écosystème. Dans cette course effrénée vers l’ailleurs, il permet de se redécouvrir en découvrant les autres.

Toutefois, le processus d’insertion et d’assimilation, s’il est parfois fécond, demeure tout de même lent pour ne pas dire difficile. De nombreux blocages d’ordre idéologique, physique, sociopolitique…continuent à museler l’éclosion du libre voyage où et quand on veut. Il est dès lors nécessaire de dégager cet ensemble de freins qui rendent difficiles le voyage en Afrique et en Europe avant, pendant, et après celui-ci ; d’observer les différents aspects susceptibles de contrecarrer les illusions des voyageurs et de compromettre leur épanouissement dans l’espace d’accueil, leur équilibre physique et moral avant, pendant et après le déplacement.

En somme, il s’agit de mettre en évidence, au-delà du côté euphorique de la rencontre et la cohabitation avec l’ailleurs généralement étudié par les critiques, la dimension dysphorique qui campe un ensemble d’obstacles, de chocs, de heurts, de frustrations pouvant éprouver le voyageur tout au long de son périple et de son séjour dans l’espace de la destination.

IV- MÉTHODE ET PLAN

La confrontation de trois œuvres appartenant à deux auteurs qu’éloignent la nationalité et relativement les époques, l’opposition de deux cadres européen et africain où s’opèrent les déplacements, nous amène à nous situer à l’ombre d’une perspective comparatiste.

Nous sommes ainsi au cœur d’une discipline universitaire qui se propose d’étudier les littératures modernes dans leur diversité de leurs rapports.[12] Mais notre préoccupation n’est pas de confronter la très foisonnante littérature française à la littérature belge. Il est surtout question de comparer les voyages des héros de notre corpus, de faire une analyse différentielle des espaces, des aléas qui pavoisent leur itinéraire et d’opposer leur fonctionnement.

Nous rejoignons dans cette optique le pôle de la littérature comparée qui, outre son relativisme, cultive le libéralisme, l’esprit d’ouverture, d’accueil, de dissertation, d’échange :

La littérature comparée n’est pas une technique appliquée à un domaine restreint et précis. Vaste et diverse, elle reflète un état d’esprit fait de curiosité, de goût de synthèse, d’ouverture, tout phénomène littéraire, quels qu’en soient le temps et le lieu. [13]

Bien entendu, en abordant l’exotisme sous l’angle critique, il s’agit par ailleurs de confronter les réalités des deux macro-espaces qui abritent les voyageurs. En réalité, sans verser dans le prêchi-prêcha ou dans les querelles qui opposent les comparatismes européen et américain, il sera surtout question de faire une description analytique (une) comparaison méthodique et différentielle, (une) interprétation synthétique des phénomènes littéraires interlinguistiques ou interculturels[14] des espaces traversés par les personnages mobiles. Il s’agit d’une comparaison du deuxième degré[15] dans laquelle nous insisterons sur les parallèles mettant en exergue des rivalités, des distinctions ou alors des similitudes entre les cadres, les caractères ou les portraits des personnages, les phénomènes euphoriques ou dysphoriques qu’ils ont observés ou vécus, dans un va-et-vient constant entre l’œuvre de Kérels et celles de Le Clézio par rapport aux étapes du voyage en Afrique et en Europe. Il convient toutefois de préciser que par péripéties du voyage, nous entendons, non les révolutions narratives comme les conçoivent Bremond ou Larivaille dans le modèle quinaire, mais les étapes du périple à l’ombre desquelles se profilent un ensemble d’épreuves ou d’obstacles plus ou moins visibles.

À la suite de cet aspect descriptif de l’étude des mécanismes et des formes d’expression, il sera enfin question de les confronter pour dégager leur fonctionnement dans les œuvres en vue de sérier les ressemblances, les divergences et les spécificités de celles-ci par rapport à la relation que Kérels et Le Clézio font des étapes du voyage.

Nous montrerons ainsi les constantes itératives et les formes progressives ou régressives des représentations et des réactions des voyageurs face aux nouvelles humanités qu’ils ont rencontrées, aux nouvelles coutumes qu’ils ont côtoyées avec en filigrane le souci de dégager les visions du monde de Kérels et de Le Clézio par rapport aux entraves des itinéraires de voyages croisés qu’ils décrivent.

V- OBJECTIFS

Le principal objectif de notre travail est de procéder à une redécouverte des représentations de l’autre par des voyageurs africains ou européens pendant la période coloniale, d’observer les étapes du périple africain ou européen et les problèmes qu’il pose à cette époque fortement influencée par des rapports de force entre les colonisés et les colons, en vue d’une amélioration de la pratique empirique du voyage en ce monde d’aujourd’hui où de nouvelles idéologies semblent imposer une redéfinition des relations entre les hommes.

VI- DIFFICULTÉS

La première difficulté majeure que nous rencontrons est celle de varier les lexèmes voyage et voyageurs. Leurs synonymes, tout en prêtant à équivoque, installent un autre débat sur les types de déplacement, que nous tenons à éviter dans le cadre de cette recherche.

Par ailleurs, l'œuvre de Henri Kérels n'a pas encore été largement appréciée. Il y a donc une précarité d'informations et de publications sérieuses sur son compte, de sorte qu'il existe dans notre recherche un déséquilibre au niveau du volume de livres exploités pour approfondir notre connaissance des écrivains de notre corpus. Nous avons surmonté cet écueil en nous adossant sur une lecture surtout immanentiste de son texte.

PREMIÈRE PARTIE

LE VOYAGE ET SES PARAMÈTRES DANS LES ŒUVRES DU CORPUS

CHAPITRE I : TOPOS ET PÉRIPÉTIES DU VOYAGE

Il y a dans l’approche topographique du voyage, l’exigence d’une exploration d’un espace phénoménologique, car le voyage implique le déplacement d’un point à l’autre, d’un cadre à l’autre. Les sujets voyageant opèrent une délocalisation qui les inscrit dans l’hétérotopie : ils transcendent des nombreux espaces, poussés sans cesse vers les horizons connus ou inconnus. Une étude topographique rend possible le repérage des cadres traversés par les voyageurs et permet ainsi de dégager leur itinéraire. Grossomodo, ces espaces peuvent apparaître sous plusieurs formes plus ou moins grandes dans les œuvres du corpus.

I.1- Identification des espaces

A priori, L’Arrêt au carrefour, Désert et Onitsha sont la théâtralisation des récits de voyage qui se confinent dans deux macro-espaces : l’Europe et l’Afrique.

I.1.1- Le macro-espace européen

L’Europe apparaît dans les trois œuvres du corpus mais assure ici plusieurs fonctions. Dans L’Arrêt au carrefour et Onitsha, elle est l’espace de départ, qui se vide de ses sujets à la recherche de cadres nouveaux. Elle est aussi le point de chute où la plupart des voyageurs, après leurs pérégrinations, reviennent ruminer les déboires de leur errance, savourer les appétits de leurs découvertes et impressions de voyages, méditer leur rencontre avec les autres ou, alors tout simplement, mourir. Ainsi, certains personnages principaux de ces deux romans partent-ils d’Europe et y reviennent après leur séjour dans d’autres espaces.

Dans Désert, l’espace européen accueille plutôt de nombreux voyageurs venus d’horizons divers. L’Europe est donc ici l’espace de la destination où vont se réaliser ou s’éteindre les rêves des sujets ayant investi sur cet espace leurs illusions.

I.1.2- Le macro-espace africain

Comme l’Europe, l’espace africain est également présent dans les trois œuvres du corpus et fonctionne de façon plurielle. L’Afrique est l’espace de départ dans Désert, qui se saigne de ses sujets au jour le jour. Elle est aussi leur point de chute après leur périple dans des endroits éloignés. Elle est enfin l’espace de destination où viennent camper de nombreux aventuriers, errants … à la quête d’un espace pour satisfaire leurs pulsions, pour un temps plus ou moins long.

La présentation de ces deux macro-espaces permet d’illustrer d’une part le rôle complexe et ambivalent qu’ils jouent dans les péripéties du voyage : ils se vident et se remplissent à la fois, à la façon d’un cycle, des voyageurs ; d’autre part, elle permet d’envisager, en prenant appui sur les liens historiques, quelques types de voyage inspirés des itinéraires Nord – Sud : le voyage colonial dans L’Arrêt au carrefour et Onitsha, le voyage vers la métropole dans Désert. Par ailleurs, la présentation de ces deux macro-espaces situe les voyages en Afrique et en Europe dans le registre des voyages intercontinentaux fondés sur les échanges et le partage des expériences. L’exploration des espaces plus restreints rend les itinéraires des voyages plus visibles.

I.1.3- Les micro-espaces

Du point de départ jusqu’à l’espace de la destination, et plus tard pendant le retour au pays natal, les voyageurs traversent une myriade de villes, de villages ou de quartiers repérables à partir de leurs noms, et fonctionnant comme des séries spatiales superposées. Ils les traversent parfois sans y prendre attache. Il s’agit d’un chapelet de cadres qui s’égrènent au fur et à mesure de la progression vers l’espace de la destination ou du point de chute. De manière générale, ce sont des micro-espaces inclus dans les macro-espaces européen et africain, séparés tantôt par des frontières, tantôt par des lois plus ou moins rigides constituant des barrières plus ou moins poreuses. Le tableau suivant, restitue de façon chronologique les micro-espaces traversés par les voyageurs aussi bien en Europe qu’en Afrique

Tableau des micro-espaces traversés par les voyageurs selon les œuvres.

Abbildung in dieser Leseprobe nicht enthalten

En somme, les trois romans du corpus offrent une multiplicité de micro-espaces. Toutefois, il semble important de spécifier leur fonctionnement par œuvre.

Les micro-espaces qui apparaissent dans L’Arrêt au carrefour témoignent de la grande mobilité des sujets mobiles : Jean Duras et Jules Aurel. Ils matérialisent leur vœu de connaître le Congo profond de la grande ville à la ville moyenne, du village au cœur de la forêt. L’exploration de tous ces espaces, comme dans les cas d’espionnage, permet ainsi au voyageur non seulement de recueillir une somme importante de connaissances sur cette terre-hôte, mais également d’être de façon permanente à la quête des espaces nouveaux, à la recherche des réalités nouvelles.

Onitsha offre une lecture approximativement semblable. Pendant le voyage, de nombreuses villes sont côtoyées, éveillant chaque fois la curiosité du voyageur. Toutefois, le regard porté sur l’espace de la destination est trop globalisant. L’Afrique est évoquée et confondue à un micro-espace perdu dans le lointain. Les villes traversées constituent dès lors des succédanées de ce petit cadre de la négation qui déçoit au premier abord les attentes. Il est possible d’énumérer quelques réflexions du jeune Fintan :

C’était donc cela, l’Afrique, cette ville chaude et violente. [16]

C’était donc cela, l’Afrique, cette ordure chargée de douleur, cette odeur de sueur au fond des geôles, cette odeur de mort. [17]

La négation de l’espace par les voyageurs européens cède le pas à leur ignorance et voire leur mauvaise foi. Au cœur de l’Afrique, Fintan émet cette réflexion :

L’Afrique, c’était si loin. C’était perdu dans la nuit, au bord de la jetée. [18]

Ces réflexions traduisent le regard porté sur l’Afrique qui n’est perçue par les voyageurs occidentaux que comme un petit coin du monde uni et indivisible, en dépit de sa vaste répartition géographique. Cette perception négative et péjorative de l’espace africain est l’un des atavismes qui obscurcissent le regard des voyageurs. Outre cette spécificité, Onitsha offre sur le plan temporel, deux cadres de l’action : le cadre onirique du rêve de Geoffroy Allen qui nous place en plein cœur de la civilisation de Méroé, et le cadre réel du voyage de Fintan en Afrique.

Désert, quant à lui, offre une exploitation assez complexe des micro-espaces impliqués dans le voyage. Ceux du premier cadre de départ matérialisent la longue errance des ancêtres de Lalla dans le désert, des Montagnes du Sud jusqu’au bord de la mer méditerranée, à la recherche d’un cadre favorable à leur survie et à leur épanouissement. Les hommes bleus s’installent à la cité au bord de la méditerranée. Le voyage qui nous intéresse est sans doute celui de Lalla de la cité - deuxième espace de départ- à Marseille -deuxième cadre de la destination- et son retour précipité à la cité.

Dans les trois œuvres, les voyageurs traversent de nombreux micro-espaces ou s’y installent périodiquement. Mais presque toujours, ils ne s’éternisent pas ailleurs. Ils font marche arrière au pays natal. Pour mieux appréhender comment ils se meuvent, il est important de décrire leurs moyens de déplacement que nous appelons, en d’autres termes, des espaces mobiles.

I.1.4- Les espaces mobiles

Les espaces mobiles sont les moyens de locomotion utilisés par les voyageurs pour relier les espaces. Ils sont protéiformes comme on le voit dans les textes romanesques de notre corpus.

Dans L’Arrêt au Carrefour, la traversée vers le Congo s’opère grâce à la Transatlantique, bateau assez luxueux qui les mènera jusqu’à Kinshasa. Mais d’autres bateaux prendront le relais dans les espaces occupés par les fleuves : le «Prince Charles», le «Louis Cousin», le «Baron Dahmis ». Quelquefois, il s’agit de simples embarcadères. Mais, au-delà de ces espaces mobiles glissant sur l’eau, il existe d’autres roulant à l’instar du train et des autos ; ou alors portatifs, à l’exemple du «tipoi de Tengu», chaise sur laquelle se déplace ce chef indigène. Il y a ici prédominance des espaces mobiles glissants. C’est qu’en fait, le Congo qui doit son nom à un cours d’eau, appartient à la région des Grands Lacs, traversée de toutes parts par des fleuves et leurs affluents.

Onitsha offre un aperçu semblable. La traversée de Bordeaux à Port Harcourt se fait sur le Surabaya, « un navire de trois cents tonneaux, déjà vieux, de la Holland Africa Line »[19]. Plus tard, à Onitsha, d’autres espaces glissants comme les pirogues seront utilisés pour conduire les sujets mobiles dans les régions périphériques d’Onitsha à savoir : Aro Chuku, Omerun, Brokkedon, l’île de Jersey… Les espaces mobiles roulants s’y retrouvent également, représentés par quelques automobiles, à l’instar de la Ford V8 de G. Allen.

Dans Désert, les espaces mobiles sont diversifiés. Les errants du désert utilisent les chameaux, animaux qui résistent aux rigueurs de ce cadre. Ces êtres fonctionnent ici comme des espaces mobiles marchants. Le voyage de Lalla pour l’Europe permettra de s’habituer à un espace mobile glissant. Le bateau de la Croix Rouge Internationale, et des espaces mobiles roulants à savoir les trains et les automobiles empruntés dans l’espace européen.

Quoi qu’il en soit, les espaces mobiles utilisés par les voyageurs sont à la limite rudimentaires. Les technologies sont à leur stade embryonnaire. Les traversées s’opèrent au moyen des navires rongés par l’âge, faisant ainsi du périple africain et européen une épreuve de force et d’endurance, quand elles ne contribuent pas à parsemer l’itinéraire de périls et de dangers. Évidemment, le temps mis est assez long, exténuant et éprouvant. Mais, outre la difficulté à relier les espaces, les œuvres du corpus semblent offrir un certain jeu des références spatiales.

I.2- Le jeu des références spatiales

Le voyage a la particularité d’installer le sujet mobile dans les espaces nouveaux par rapport aux cadres connus. Dans cette optique, le voyageur peut ainsi se retrouver physiquement et concrètement dans un endroit et opérer un voyage mental vers d’autres. Sous l’impulsion de l’imagination, du rêve, de la nostalgie, il peut ainsi être amené à transcender les espaces à partir de la certitude qu’il peut transformer ses dispositions psychologiques et physiques du moment dans l’espace onirique ou évoqué. Il est possible de cataloguer ce jeu entre les espaces.

I.2.1- Entre les référents situationnels et les référents textuels

Très souvent, les personnages ont tendance à se représenter dans des espaces autres que ceux dans lesquels ils se trouvent. Ce phénomène s’observe à la suite de plusieurs raisons dans le corpus.

Dans L’Arrêt au carrefour, il est fréquent de repérer des tirades dans lesquelles les personnages évoquent de façon analeptique des noms de villes qu’ils avaient côtoyées ou dans lesquelles ils avaient vécu, ou alors de façon proleptique celles dans lesquelles ils vivront. Dans le premier cas, les deux personnages principaux, Jean Duras et Jules Aurel, sont tentés de se rejeter en arrière pour convoquer les villes qu’ils ont traversées. Alors s’égrène dans leur esprit, un chapelet des espaces évoquant pour eux un souvenir précis : Stanleyville, Albertville, Léopoldville, … Dans le deuxième cas, ils se projettent dans un avenir dont ils posent des jalons spatiaux : Quand tu iras à Buba, tu porteras le bonjour à mon frère ainé… [20]

Onitsha offre une situation analogue. Maou et Fintan se rejettent constamment dans les souvenirs de voyage en même temps qu’ils évoquent les espaces environnants à partir d’histoires racontées. Un événement, ayant retenu leur attention dans leur périple, rejaillit alors et les replace momentanément dans l’espace où il a eu lieu.

Désert s’inscrit également dans ce registre. Lalla semble habitée, dès la cité, par l’espace désertique dans lequel elle passe des journées avec Es er le Hartani. Pour elle, c’est l’espace idéal où elle s’accomplit en réalisant avec son amoureux ses rêves de bonheur et de liberté. Cet état d’esprit se poursuivra en Europe. L’un des phénomènes importants dans ces œuvres est également le jeu des références spatiales historiques et fictives.

I.2.2- Entre l’histoire et la fiction

Les textes romanesques du corpus sont par endroits traversés par les faits de l’histoire qui se jouent dans les mêmes espaces utilisés par les personnages voyageurs. Parfois aussi, ces mêmes espaces historiques fonctionnent comme de pures créations de l’imagination qui les utilise à la fois pour créer une illusion de la réalité ou alors pour servir de repère à une histoire ancienne qui se poursuit dans l’histoire actuelle.

Ce phénomène s’observe davantage dans Onitsha et Désert de Le Clézio. Dans le premier roman, Le Clézio évoque les cadres historiques de la Saguiet el Aamra pour retracer l’errance des hommes bleus à travers le désert, les luttes qu’ils ont menées contre les envahisseurs étrangers et contre une terre aride qui ne voulait pas d’eux. Ces espaces présents dans l’histoire contenue dans les marges se greffent à ceux de l’histoire de Lalla qui devient finalement la continuation de l’errance existentielle entamée par ses ancêtres, les hommes bleus déracinés du désert. La cité, où vivent désormais leurs descendants, devient donc leur point de sédentarisation après un nomadisme séculaire.

Dans Onitsha, un jeu semblable s’opère entre l’espace-temps d’Onitsha et celui d’Arochoku après le retour en Europe de Fintan. Les événements tragiques arrivés au peuple d’Arochuku se bousculent dans son esprit et se greffent dans la trame d’ Onitsha pour utiliser les mêmes espaces qu’elle. Le séjour éprouvant de Fintan à Onitsha devient alors un repère qui s’inscrit dans le long itinéraire d’accidents de l’histoire, de heurts et de frustrations depuis la destruction de l’Oracle d’Arochuku en 1902 jusqu’à la guerre de Biafra intervenue vingt ans après le voyage de Fintan en Afrique. Dans l’optique du jeu des références spatiales historiques et fictives, il semble évident que les voyageurs, dans leur périple, peuvent être confrontés à des situations particulières qui les marquent et les inscrivent comme acteurs d’une histoire à laquelle ils ne s’attendaient pas. Ainsi rencontrent-ils dans L’Arrêt au carrefour et Onitsha des fléaux comme les guerres, le colonialisme et ses conséquences. Le jeu des références s’observe également entre le rêve et la réalité.

I.2.3- Entre le rêve et la réalité

Onitsha accorde à cet aspect une place de choix. Le cadre réel d’Onitsha et celui qui se déploie dans l’esprit de Geoffroy Allen, matérialisé par les marges dans le roman, se conjuguent pour abriter comme par le passé, les faits et les hommes unis par une même histoire. Pour lui, le peuple de Méroé, chassé de la Nubie au IIIème siècle, a émigré à Onitsha, guidé par la reine Arsinoé. Onitsha est donc pour lui le carrefour entre un espace-temps onirique, historique et empirique. Leur point de jonction étant le fleuve qui permet de remonter aux temps premiers et d’unir les civilisations passées et contemporaines.

Mais, au-delà de ce jeu entre les espaces oniriques et réels, notre corpus présente des personnages ostensiblement tournés vers leur pays natal alors qu’ils se trouvent dans l’ailleurs longtemps idéalisé.

I.2.4- L’Obsession de l’espace d’origine

Les sujets mobiles, à un moment de leur rencontre avec l’ailleurs, opèrent un retour mental vers leur pays natal. À cause de certaines frustrations, des barrières idéologiques ou administratives, ils se rejettent dans un passé euphorique qu’ils n’ont pas su saisir pour fuir un présent dysphorique.

Lalla dans Désert est secouée par le « mal du pays ». Obligée de se cacher dans un espace trop rempli pour la fille du désert qu’elle est, elle rêve de son milieu désertique originel où elle vivait en parfait accord avec la nature. Le Clézio écrit :

Elle voudrait tant s’en aller, marcher, marcher à travers les rues de la ville jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de maisons, plus de jardins, même plus de routes, ni de rivages, mais un sentier, comme autrefois, qui irait en s’amenuisant jusqu’au désert.[21]

Dans L’Arrêt au carrefour, les personnages sont tendus vers leur Europe natale. Le passage au Congo n’est alors qu’une escale à la manière d’un perroquet posé sur une branche. Gourkov incarne cette tendance ; Jules Aurel aussi. Jean Duras, qui demandait à son ami où il voulait qu’ils aillent, reçoit de lui cette réponse:

Poursuivre notre voyage afin de débarquer un jour, à Bruxelles, et retrouver notre vie d’autrefois, revoir les nôtres. Je veux reprendre contact avec la civilisation qui nous est propre… [22]

Dans Onitsha, c’est une situation analogue qui est vécue. Maou, la mère de Fintan, se souvient de sa vie à San Remo où elle avait connu G. Allen. Face à une cohabitation à la fois difficile et éprouvante à Onitsha, elle est favorable à un retour impératif en Europe : Je suis fatiguée. Je voudrais tellement être loin, que tout soit fini. [23]

Ces quelques cas témoignent de la difficulté à appréhender les personnages voyageurs. À peine arrivés dans l’espace de la destination, ils regrettent l’espace de départ qu’ils ont quitté et ont tendance à ne voir les choses qu’à partir du regard nourri de leur imaginaire culturel. Francis Affergan explique ce phénomène :

L’éloignement n’est pas d’ordre spatial, mais culturel : le symbolique de tout regard naît de l’écart entre la culture de celui qui regarde et la culture de ceux qui sont regardés. [24]

Pour les voyageurs européens, c’est un regard occidental qu’ils portent sur les phénomènes. Pour les voyageurs africains, il est question d’avantage d’un regard africain. Il apparaît ainsi que sous la plume de Kérels et de Le Clézio, les voyageurs opèrent des déplacements physiques et mentaux à la manière d’un cycle pour satisfaire leurs carences.

I.3- La rotation des espaces

L’instabilité des voyageurs, leur statut permanent de sujets constamment par voies et par chemins, créent une illusion de la rotation des espaces. Il devient dès lors difficile de localiser de façon définitive le point de départ et celui d’arrivée, puisque le second devient en quelque temps aussi point de départ pour un nouveau voyage. Les voyageurs vont ainsi de déplacements en déplacements jusqu’au voyage final qui les ramène au premier point de départ.

L’Arrêt au carrefour illustre parfaitement cette situation. Jean Duras et Jules Aurel partent d’Europe pour l’Afrique avec pour projet de rentrer en Belgique six mois après. Mais leur itinéraire est ponctué de nombreuses escales qui deviennent autant de points de la destination et de nouveaux départs au sein de la terre – hôte qui est la région africaine du Congo.

L’itinéraire des voyageurs dans Désert est analogue à celle de L’Arrêt au carrefour. L’errance des hommes bleus dans les oasis du désert et leur sédentarisation provisoire dans la cité plaident pour l’illustration de cette opinion. La cité sera, elle aussi, le point de départ et point de chute de nombreux voyageurs à l’exemple de celui de Lalla. On peut avoir le schéma suivant, capable de s’adapter à toutes les œuvres du corpus.

Abbildung in dieser Leseprobe nicht enthalten

Ce schéma illustre le caractère complexe des récits de voyage des œuvres du corpus. Le statut des espaces varie au gré de la position du sujet mobile. Les escales peuvent donner lieu à des destinations provisoires pouvant conduire à des séjours qui durent plusieurs semaines ou plusieurs mois, et à de nouveaux départs vers d'autres cadres. Les voyageurs deviennent ainsi de simples nomades poussés par leurs pulsions.

I.4- Le voyageur : un insatiable spatial

La recherche permanente des espaces connus ou inconnus, les déplacements multiples pour satisfaire ses illusions, confèrent au voyageur le statut d’insatiable spatial. La soif de l’ailleurs conditionne ses départs, sa fuite des espaces jugés trop étroits pour l’expression de ses rêves de bonheur.

Dans L’Arrêt au carrefour, Jean Duras l’exprime en ces termes :

Sais-tu que je quitte à regret chaque poste et que je ne pars qu’avec l’espoir d’augmenter, d’attirer cette passion ?

C’est bien l’aveu d’un homme qui a longtemps enduré dans un espace et souhaite s'éloigner pour savourer les délices qu’offrent les espaces inconnus. C’est qu’en fait, il y a chez le voyageur, une idéalisation de l’ailleurs qui en fait à la fois un paradis et une terre promise favorable à son épanouissement. L’Ici, apparaît alors comme un désert dépossédé de ces délices. Mais bien souvent aussi, entre l’Ici et l’Ailleurs, il n’y a que l’éloignement spatial.

De ce qui précède, il a été question de donner les repères de l’itinéraire des voyageurs. Des macro et des micro-espaces ont été dégagées, illustrant chaque fois des cadres nouveaux. Les points de départ et d’arrivée ont été observés ainsi que les espaces mobiles qui les relient. Le voyage et les découvertes participent d’un processus physique, physiologique et psychique capable d’installer un jeu des références spatiales. L’esprit du voyageur est habité sans cesse par d’autres espaces qu’il veut visiter de façon empirique. De voyageur, le sujet mobile devient un nomade et tout simplement un insatiable spatial qui ne se plaît nulle part. Pour mieux apprécier ce statut, il convient d’observer en profondeur les candidats au voyage dans les œuvres corpus.

CHAPITRE II : ÉTUDE DES PERSONNAGES MOBILES

Il semble judicieux de se pencher sur une étude des voyageurs pour appréhender, au-delà de leur diversité, la complexité qu’il y a à les saisir dans leur pluridimensionnalité. Ils apparaissent ici et partout à la fois comme s’ils n’appartenaient à aucun monde. Nous émettons l’hypothèse que les voyageurs investissent sur chaque nouvel espace une somme d’illusions qu’ils espèrent réaliser. Il y a ainsi comme une fièvre exotique qui plane sur les hommes : beaucoup de candidats s’embarquent vers un Ailleurs idéalisé jusqu’à la perfection.

II.1- La ruée vers la Terre promise

L’ailleurs est souvent perçu à la fois comme un espace à démystifier par la découverte mais également comme un cadre idyllique où l’on espère se désolidariser de ses déboires passés. Le voyage devient, dans ce sens, une occasion donnée à tous pour reconquérir des espaces propices à l’épanouissement et à l’éclosion des rêves. Évidemment, il accueille une foule de candidats nourris d’une même ambition de se découdre d’un cadre jugé dysphonique afin de gagner l’endroit idéalisé euphorique. Les trois romans du corpus rapportent des situations analogues.

Dans L’Arrêt au carrefour, les effectifs pléthoriques des voyageurs rencontrés dans le quai de la Transatlantique est rapporté non sans une certaine exagération de la part du narrateur :

Les quelques trois cent passagers – mélange bizarre – exemplaires des diverses classes de la société, s’amalgamant dans une entente factice. Un troupeau qui avait embarqué en même temps que les malles bourrées de toilettes, sa morne vie mondaine voulue chez les uns, forcée et occasionnelle chez les autres[25]

Il y a dans ce point de vue une hyperbolisation du nombre de voyageurs que l'on observe également sous la plume de Le Clézio. Dans Désert, il existe un nombre très élevé de voyageurs dans le navire de la Croix Rouge. Ce surnombre crée des états d’âme particuliers chez les voyageurs :

Les voyageurs sont massés contre le bastingage. Ils crient, ils font des gestes, ils parlent avec véhémence.[26]

Dans Onitsha, apparaissent également un grand nombre de voyageurs frénétiques et tapageurs :

Fintan découvrait qu’il n’était pas seul. Il y avait des gens partout. Ils allaient et venaient sans cesse entre le pont et les cabines, l’air affairé(...) Ils bousculaient, ils parlaient fort, ils fumaient des cigarettes détaxées… [27]

Cette brève revue des œuvres du corpus permet d’apprécier les circonstances qui président aux embarquements aussi bien pour l’Afrique que pour l’Europe : il y a une ruée des voyageurs vers ces deux macro-espaces, laquelle traduit le besoin partagé des voyageurs africains ou européens d’aller vers l’Ailleurs à la recherche de nouvelles aventures. La frénésie de cette foule est l’extériorisation des états d’âme qui habitent les voyageurs au moment de l’embarquement. Mais sans doute, leur nombre et davantage leur diversité contribuent-ils à surélever leur tension et à les contenir de façon moins satisfaisante.

II.1.1- La diversité nationale

L’un des phénomènes observés dans les trois récits de voyage du corpus est la diversité nationale des voyageurs qui viennent de pays différents. Certains résistent tout au long du récit, d’autres sont des personnages rencontrés de façon sporadique tout au long de l’itinéraire.

Dans L’Arrêt au carrefour, les voyageurs rencontrés viennent de nombreux pays : l’ingénieur russe Gourkov[28], un Italien[29], un Anglais[30], les Congolais et le grand nombre de Belges montrent que nous sommes dans une colonie belge qui ouvre ses portes à certains étrangers.

Onitsha présente un voyage en Afrique entrepris par un grand nombre d’occidentaux. Maou, l’Italienne, Fintan, l’Italo-anglais, Doctor Charon, un Anglais, Florizel, le Belge, les Français, l’infirmière Geneviève et M. Botrou, Christoff, le Hollandais, et des Allemands signalés de façon évocatrice du côté du Cameroun. Nous nous acheminons vers une colonie anglaise.

Le voyage européen de Désert permet à Lalla de cheminer et de rencontrer d’autres étrangers sur l’espace occidental :

Il y a tous ceux que la pauvreté a conduit ici, les noirs débarqués des bateaux, en route vers les pays froids, vêtus de chemisettes bariolées, avec pour tout bagage un sac de plages ; les Nord-africains, sombres, ouverts de vieilles vestes, coiffés de bonnets de montagnes ou de casquettes à oreillettes, des Turcs, des Espagnols, des Grecs, tous, l’air inquiet et fatigué[31]

Il est intéressant de constater deux faits préjudiciables. D’abord, il semble exister sous la plume de Le Clézio, une distance entre les Nord-africains de race blanche et les Africains des pays à dominance raciale noire, séparation qui cache en arrière - plan un imaginaire culturel déjà favorable à une certaine valorisation de la communauté blanche d’Afrique au détriment de la noire. Outre ce séparatisme, une autre classification s’affirme : la valorisation des ethnies au détriment des nations.

II.1.2- La diversité ethnique

Le voyage en Afrique et en Europe donne l’occasion de rencontrer des hommes appartenant à des ethnies différentes. Celles-ci fonctionnent comme le creuset de leur identité, puisque la détermination de leur appartenance identitaire s’opère non par rapport à la nation, mais par rapport à elles.

Ce phénomène est observé dans L’Arrêt au carrefour. L’errance de Jean Duras et Jules Aurel au Congo leur permet soit de rencontrer, soit de cheminer avec des personnages appartenant à plusieurs ethnies : les pygmées[32], les Matsaga … Ce processus se poursuit dans chaque village, dans chaque ville. Le périple africain décrit dans Onitsha offre une litanie de noms d’ethnies : des Peuhls, des Ouolofs, des Mandingues du Sénégal, des Krou de Sierra Léone, voyageurs invétérés qui sillonnent l’Afrique de l’Ouest ; les Gahn, les Yorubas, les Ibo, les Umundri du Nigeria, les Douala[33] du Cameroun évoqués comme référents textuels.[34]

Dans Désert, plusieurs ethnies sont signalées dans l’errance entre la Saguiet El Hamra et le bord de la mer Méditerranée d’une part, et entre La cité et l’Europe d’autre part. Ici toutefois, outre l’ethnie, les personnages sont reconnus par leur appartenance à une tribu. Le Clézio écrit :

Ils étaient venus, tous les peuples du Sud … Peut-être que certains avaient quitté le royaume de Biru, ou la grande oasis de Oualata (…) C’étaient des Tubbuis venus de l’autre côté du désert, du Borku et du Tibesti [35] .

Ici apparaissent trois formes de classification : selon l’appartenance ethnique, la tribu et la région qui, malgré qu’elles s’enchevêtrent pour complexifier l’identification réelle des personnages, marquent cependant une évolution dans le regard porté sur les Nord-africains par rapport aux Noirs du Sud. Néanmoins, la rencontre avec ces différentes ethnies ou groupements humains dans l’itinéraire des voyageurs permet d’observer que sous la plume de Le Clézio, il y a comme le note Maïla, un remodelage de la sociabilité sur les seuls critères de l’identité ethnique, (un) enfermement dans le soi-communautaire. [36]

Cependant, il s’agit d’un regard ethnologique placé sur les peuples rencontrés qui, outre qu’il valorise les signes de la « primitivité » nègre, cherche davantage à poser les jalons essentiels d’une recherche profonde sur ces communautés humaines minoritaires. Mais pour réaliser ce vaste programme, il semble important de se pencher sur leur organisation sociale pour appréhender la diversité taxinomique impliquée dans les voyages africain et européen.

II.1.3- La diversité taxinomique

Il y a un phénomène qui offre au voyage une occasion spécifique d’intéresser toutes les couches de la société. On y note l’implication de plusieurs catégories de personnes.

Dans L’Arrêt au carrefour, Kérels observe :

Un troupeau qui avait embarqué en même temps que les malles bourrées de toilettes, sa morne vie mondaine voulue chez les uns, forcée et occasionnelle chez les autres.[37]

Et plus loin, il écrit :

Jean Duras et Jules Aurel ne s’étaient jamais sentis étrangers à eux-mêmes que sur ce luxueux Transatlantique. [38]

Autant dire que tous les voyageurs ne s’accommodent pas de cette vie menée dans ce navire conçu pour une classe sociale élevée. Ces lignes permettent d’appréhender la diversité sociale qui navigue vers l’Afrique. Mais une situation particulière rompt cet état des choses. Dès lors que les voyageurs arrivent en Afrique, la classification sociale change. Pour entretenir l’illusion de la préséance, les voyageurs occidentaux pauvres ou riches, nobles ou bourgeois sont regroupées dans la classe sociale élevée. À titre d’exemple, Kerels renchérit :

Le second officier, un petit ivrogne blond, s’évertuait à tenir de l’ordre là-dedans. Il bousculait les nègres, basculait un de leurs colis dans l’eau. Il vous collait avec « macaque » contre la tôle, avec une vélocité déconcertante. C’était le chef, le Blanc. [39]

Tandis que les Noirs, quel que soit leur rang social dans leur tribu, deviennent « des hommes veules, rampant aux pieds (des occidentaux) comme des chiens ». Cette classification sociale se rapproche de celle rencontrée dans Onitsha. Outre l’accentuation des écarts sociaux observés entre les Occidentaux et qui se poursuivent en Afrique au sein de leur communauté, -cas de Geoffroy Allen contre le D.O. Gérald Simpson, il reste néanmoins que le mythe de l’homme blanc demeure. Les voyageurs européens gardent leur place de maîtres, tandis que les Noirs allogènes ou autochtones sont des parias à la solde de leurs caprices. Ici, la sympathie entre un Blanc et un Noir est appréhendée comme une tentative de rassembler deux êtres naturellement différents, et donc comme une faute grave dans la communauté européenne. L’illusion de la supériorité des Blancs devrait primer ainsi qu’on l’observe dans ces propos de l’espion anglais Sabine Rhodes, s'insurgeant contre l’humanisme béat au profit du colonialisme:

Les jours sont comptés à tous, à tous ! Aux bons et aux méchants, aux gens d’honneur et aux gens comme moi (…) Le grand bateau de l’empire fait honorablement naufrage ! Vous, vous parlez de charité (…) et pendant ce temps, tout s’écroule.[40]

Dans Désert, la plupart des voyageurs africains qui vont en Europe sont pauvres. Ils voyagent dans le navire de la Croix Rouge Internationale, grâce au social, dans des conditions très difficiles. La misère obscurcit leur tempérament. Le Clézio écrit, pour résumer cette situation déconcertante lors du voyage en Europe :

« La pluie commence à tomber sur le pont, mais personne ne se met à l’abri. L’eau froide ruisselle sur les cheveux frisés des enfants, fait des gouttes au bout de leur nez. Ils sont habillés comme les pauvres … [41]

Il est évident que les voyageurs appartiennent à plusieurs classes sociales. Mais L’Arrêt au carrefour et Onitsha, qui parlent du périple africain, exposent un phénomène tout à fait particulier : il y a dans la rencontre entre les voyageurs européens et les Africains une déclassification qui consacre la supériorité des voyageurs occidentaux et l’infériorité des Africains. Cette rencontre abolit ainsi les classifications sociales antérieures dans l’un ou l’autre espace. Cependant, prise de façon individuelle, cette hiérarchisation de la société se poursuit, donnant ainsi lieu à un conflit des classes qu’il importe d’approfondir. Il semble néanmoins urgent de différencier, dans la foule des personnages rencontrés, ceux qui sont allogènes de ceux qui sont autochtones.

II.2- Les personnages voyageurs

La traversée de multiples espaces permet aux voyageurs d’opérer des rencontres avec de nombreux personnages différents par leurs noms, leur nationalité, leur paraître, leur statut social. Certains sont des compagnons de voyage ou alors des sujets rencontrés périodiquement ou évoqués dans les récits des autres voyageurs. Nous les distinguons en deux groupes : les personnages mobiles et les personnages épisodiques.

II.2.1- Les sujets mobiles

Les sujets mobiles sont de façon permanente en disjonction avec les lieux où ils se trouvent. Sans cesse par voies et par chemins, ils errent d’espace en espace à la quête d’un cadre idyllique où ils espèrent enfin s’établir. Dans un récit de voyage, ce sont des signes dynamiques qui résistent tout au long de l'œuvre. Ils peuvent être considérés comme des personnages principaux dans la trame narrative.

Jean Duras et Jules Aurel, dans L’Arrêt au carrefour, sont des sujets mobiles lancés sur plusieurs quêtes. Fintan et Maou incarnent ce rôle dans Onitsha tandis que Lalla tient lieu d’héroïne dans Désert. Bien souvent, l’histoire est perçue et organisée selon leur point de vue comme on le remarque dans le corpus. C’est donc par rapport à eux que nous pouvons appréhender le deuxième groupe de personnages qualifiés d’épisodiques.

II.2.2- Les personnages épisodiques

Encore appelés des figurants momentanés, les personnages épisodiques peuvent être des personnages rencontrés lors de la traversée, ou alors évoqués dans les récits, ou enfin tout simplement des compagnons ayant côtoyé les sujets mobiles pendant une étape plus ou moins longue de leur voyage. Leur nombre dépend à la fois des espaces traversés par les voyageurs, de la durée de leur séjour ou alors de leur ouverture à d’autres humanités.

L’Arrêt au carrefour offre ainsi une pléthore de noms de personnages épisodiques. Ici, chaque cadre donne lieu à de nouvelles rencontres. Nika la négresse ; M. Pilet, M. Vaulx dans le bateau ; le boy, Marc et M. Rival à Bona. C’est un inventaire semblable que l’on retrouve dans Onitsha : chaque espace révèle des visages et des noms sans cesse nouveaux : M. Charon, Florizel, M. Botrou dans le Surabaya ; Oya, Sabine Rhodes à Onitsha. Désert n’est pas en reste dans le repérage des personnages épisodiques. Il y a d’ailleurs ici une accentuation de ce phénomène qui permet, à partir d’un chronotope, d’appréhender l’errance des hommes bleus, ainsi que les différentes figures rencontrées, et de greffer cet épisode de leur vie à celle de Lalla. Il y a là donc deux étapes de la vie d’un peuple matérialisées par celle de leur descendante Lalla, exacerbée par ses rencontres avec d’autres paysages, d’autres figures. Cette rencontre de Lalla avec les autres voyageurs, avec d’autres immigrants en France est ainsi en filigrane, comme dans les autres romans du corpus, la rencontre momentanée des représentants d’une culture ou d’une civilisation avec ceux des autres. Mais, outre ces personnages épisodiques ou alors mobiles, il semble exister un type de personnage à cheval entre ces deux tendances : les personnages mixtes.

II.2.3- Les personnages mixtes

Ce type de personnage a la particularité de disparaître et de réapparaître dans un autre espace ou alors d’acquérir un statut mobile dans l’espace de la destination. On le retrouve dans Onitsha, un exemple de récit colonial où les personnages voyageurs vont vers la colonie pour s’établir. Fort opportunément, ils peuvent être amenés à se côtoyer sans forcément s’accepter. Le Resident Rally est l’incarnation de cette tendance. On le retrouve dans le Surabaya et à Onitsha où il participe aux intrigues qui se dénouent par le départ de G. Allen. Ses disparitions et ses réapparitions, son installation dans le même espace de la destination que Fintan et Maou, où il présidera à leurs destinées sans forcément être un personnage principal, conduisent à le classer comme un personnage mixte.

Quoi qu’il en soit, cet inventaire permet d’illustrer que le voyage offre l’occasion des rencontres multiples sous leurs formes, diverses par leur richesse. La variété humaine rencontrée peut périodiquement ou à long terme constituer, chaque fois, une possible humanité capable de combler un instinct grégaire ou alors de laisser le voyageur dans sa soif. Il est cependant nécessaire de connaître cette diversité humaine telle qu’elle nous apparaît, de faire un distinguo entre les sujets mobiles et les personnages épisodiques afin de spécifier et de bien gérer les nouveaux rapports avec cette nouvelle humanité. En outre, la nécessité d’une réflexion sur leurs liens s’impose pour tenter d’expliquer la transcendance des espaces par les voyageurs.

II.3- Le voyage et le cosmopolitisme

L’investissement des espoirs sur un espace s’accompagne parfois par le souci de s’y fondre et de s’y intégrer, conscient tout simplement de l'unicité du monde. Néanmoins, le choix des cadres par les voyageurs du corpus semble souffrir des pesanteurs politiques et stratégiques.

II.3.1- L’Influence des rapports politiques

L’Exploitation des noms et des nationalités permet d’appréhender l’influence de certaines nations sur d’autres et, en filigrane, une tendance pour les voyageurs à se rendre vers des espaces sur lesquels ils ont une certaine emprise. Ainsi perçoit-on globalement deux types de voyage : le voyage vers la colonie et le voyage vers la métropole.

II.3.1.1- Le voyage vers la colonie

La colonie a souvent été appréhendée comme un nouvel espace pour les colons de réaliser leurs rêves étouffés par un cadre de départ devenu étroit et parfois inhospitalier. Bien souvent, elle est un nouveau monde qui vient désengorger l’autre. Elle peut exister pour accueillir des familles sans patrimoine dans la métropole. C’est le cas d’une colonie de peuplement. Elle peut aussi être un réservoir de ravitaillement de l’économie du pays qui domine. Quoi qu’il en soit, la colonie offre pour le voyageur venu de la métropole, un espace favorable où il peut se réaliser en exerçant sa suprématie sur des personnages que son pouvoir, au hasard du destin, met à sa disposition. Dans ce sens, le voyage vers la colonie devient une sinécure. Notre corpus s’inscrit dans le fil d’une tradition de romans coloniaux traversés par de nombreux récits de voyages qui peignent cette situation.[42]

L’Arrêt au carrefour peint ainsi le voyage de Jean Duras et de Jules Aurel dans la colonie belge du Congo. Onitsha, celui de Fintan et de sa mère dans la colonie anglaise du Nigeria.

Leur existence dans ces espaces, quoique ponctuée de certains déboires, demeure tout de même embellie par un certain nombre de circonstances favorables dont la docilité des autochtones n’est pas la moindre. Mais, à l’opposée du périple colonial, certains voyageurs des colonies opèrent des déplacements vers la métropole.

II.3.1.2- Le voyage vers la métropole

Tout comme la virée coloniale pour les Européens, le périple vers la métropole pour les Africains ressemble à une entreprise où l’on a peu à faire mais, beaucoup à gagner. Une certaine dimension sociale des rapports entre les colons et les colonisés favorise les déplacements du Sud vers le Nord. C’est ainsi que Lalla et beaucoup d’autres postulants dans Désert se sont retrouvés en Europe, à Marseille, grâce au concours de la Croix Rouge Internationale.

Dans l’un ou l’autre cas, les voyageurs semblent avoir des facilités de déplacement vers les terres où certains liens politiques ont devancé des liens touristiques ou déontologiques. C’est qu’en fait, certaines circonstances prédisposent le voyageur à se déplacer vers un espace plutôt que vers un autre. Cet accueil et cette ouverture dans un nouvel espace, s’ils n’expliquent pas les motivations réelles des voyageurs, tentent au moins de justifier et d’immortaliser une dimension commune aux voyageurs : le cosmopolitisme

II.3.2- Le voyageur : un citoyen du monde

La diversité nationale, raciale, ethnique des personnages voyageurs, leur multiplicité aspectuelle, leurs destinations variées, permettent d’estimer que le voyage s’inscrit dans une perspective cosmopolite. Le sujet voyageant étant à la quête d’un monde pour se réaliser, il oscille dans le vain espoir de prendre racine et s’établir dans chaque nouveau cadre ou, d’idéaliser un ailleurs non vécu ou à visiter. Souvent, c’est une volonté réelle, de faire d’un nouvel espace son monde à soi, qui l’anime.

Dans L’Arrêt au carrefour, Pilet tente de persuader Gourkov de s’enraciner:

Patience mon ami, laissez-vous conquérir par l’Afrique. Vous êtes comme tous les nouveaux venus. Tachez de passer ce moment difficile. Vous serez alors, comme les vrais coloniaux, attaché à ce sol. Il entrera dans votre sang comme il est entré dans le sang de milliers d’autres. [43]

Cette prophétie de Pilet, épurée de tout préjugé, matérialise le vœu de tout voyageur de rencontrer spontanément dans l’espace de la destination, un monde favorable à l’hébergement de ses rêves. Le périple africain d’ Onitsha relate la même soif d’exotisme et de béatitude. Maou observe :

Et moi maintenant dans le silence et le désert de la mer, il me semble que je remonte aussi le temps pour trouver la raison de ma vie, là-bas à Onitsha. [44]

L’idéalisation de cet espace par Maou et sa projection avant son arrivée en font un monde qui saurait répondre à ses attentes. Dans Désert, sous l’impulsion du vieux Naman qui éveille la curiosité des enfants en leur parlant de l’Europe et de son paysage, Lalla est envahie par le désir de s’y rendre pour tenter cette expérience. Mais comme elle, beaucoup d’autres l’ont fait au point de transformer l’espace de la destination en un carrefour de nationalités et de culture. Le Clézio écrit : Il y a les gens d’Afrique du Nord, les Maghrébins, Marocains, Algériens, Tunisiens, Mauritaniens et puis les gens d’Afrique, les Sénégalais, les Maliens, les Dahoméens et puis les Juifs, qui viennent de partout, mais ne parlent jamais tout à fait la langue de leur pays ; il y a les Portugais, les Espagnols, les Italiens, et aussi des gens étranges, qui ne ressemblent pas aux autres, des Yougoslaves, des Turcs, des Arméniens, des Lithuaniens. [45]

Et puis, dans cette optique du désir, le voyageur apparaît non seulement comme un insatiable spatial, mais aussi, ne serait-ce que spirituellement, comme un citoyen du monde. Il est important cependant, pour approfondir cette lecture, d’observer la dimension empirique du voyage, en vue de dégager les préalables de sa réalisation.

CHAPITRE III : PRÉALABLES POUR LA RÉALISATION DU VOYAGE

Le voyage ne se réduit pas au seul parcours d’un itinéraire cartographique. Il existe des conditions périphériques qui peuvent alléger ou compliquer sa réalisation. C’est qu’en réalité, de l’espace de départ au cadre de la destination, il est nécessaire de traverser un certain nombre d’étapes, les unes aussi éprouvantes que les autres. Le phénomène est exacerbé dans le monde contemporain avec un protectionnisme quasi abusif qui érige autour de chaque ville ou de chaque nation des barrières multidimensionnelles. À plusieurs niveaux, de nombreuses conditions se dressent et constituent autant d’obstacles à contourner ou à surmonter. La lecture des œuvres du corpus permet de déceler quelques préalables à la réalisation d’un voyage.

III.1-Les conditions financières

Le voyage constitue un investissement éminemment budgétivore. Outre le désir d’aller vers l’Ailleurs, l’ambition de voir ou de visiter des cadres nouveaux, il y a l’exigence de passer en revue les moyens de cette politique d’évasion exotique. Les voyages des explorateurs occidentaux vers des nouvelles terres bénéficiaient du concours financier de certains journaux ou entreprises en quête d’informations sur les espaces inconnus où ils espéraient conquérir des empires. Stanley, Gide, Leiris deviennent alors des figures de cette génération d’écrivains voyageurs à la solde de certaines compagnies.

L’Arrêt au carrefour nous met en face d’un cas semblable. Voici comment M. Pilet présente Duras et Jules Aurel à Mme Rival :

Eh bien voilà. L’un est artiste peintre, l’autre, rien, sauf qu’il écrit, paraît-il. Le peintre, Jean Duras, vient faire des toiles pour quelques grosses sociétés coloniales.[46]

Il est certainement de ceux qui voyagent pour des raisons professionnelles aussi bien dans Désert à l’instar des employés de la Croix Rouge que dans Onitsha comme Gérald Simpson, le Résident Rally, le Docteur Charon … Implicitement, leurs employeurs font les frais de leur traversée.

Mais au- delà de cet appui, le voyage en Afrique et en Europe est aussi une entreprise dont il faut individuellement supporter les charges. Il peut être l’occasion des dépenses inouïes pour entretenir, avec ses compagnons de voyage, l’illusion du bien-être auquel on est lancé. Kérels le rapporte non sans ironie dans L’Arrêt au carrefour :

Un troupeau qui avait embarqué en même temps que les malles bourrées de toilettes, sa morne vie moderne voulue chez les uns, forcée et occasionnelle chez les autres.[47]

Une telle vie, de façon implicite, se monnaye et comme le rapporte ce point de vue, tous les voyageurs n’y souscrivent pas volontairement. C’est une situation semblable qui se retrouve dans le périple africain d’ Onitsha. Geoffroy Allen paye les frais de voyage de sa femme Maou et de son fils Fintan pour leur séjour en Afrique. Un cas particulier se signale toutefois dans le périple européen de Désert : le voyage de Lalla et celui de bien d’autres de sa classe sont supportés financièrement par la Croix Rouge Internationale, qui alloue des navires de transport aux candidats au voyage en Europe en leur assurant le strict minimum au cours de leur traversée vers la terre-hôte.

Au total, trois cas de figures de financement du voyage apparaissent dans le corpus : le parrainage par une grande société comme on le voit avec Jean Duras dans L’Arrêt au carrefour et tous ceux qui voyagent pour des raisons professionnelles dans Onitsha, la prise en charge individuelle des frais de déplacement ou enfin, la couverture des frais par une organisation à caractère social comme on le constate spécifiquement dans Désert. Quoi qu’il en soit, le voyage est l’occasion d’un investissement financier important. L’argent apparaît encore ici comme l’un des nerfs du voyage dont l’absence pourrait être compromettante pour celui qui postule à un voyage. En revanche, il faut souscrire à certaines conditions administratives.

III.2- Les conditions administratives

L’administration est largement impliquée dans la réalisation du voyage. Du point de départ à celui de la destination, le voyageur est comme épié ou contrôlé par une administration infaillible ou omniprésente. Les voyageurs peuvent bénéficier de l’appui des entreprises où ils seront occupés ou alors s’acquiter personnellement de leurs devoirs envers l’administration. Les conditions administratives consistent en plusieurs étapes toutes aussi éprouvantes les unes que les autres tant au niveau de la durée que celui des efforts physiques à fournir.

III.2.1-La régularisation des papiers

Le déplacement d’un endroit à un autre passe par de nombreux contrôles. Et chaque fois, le voyageur est amené à se justifier par la présentation des papiers lui autorisant à faire le voyage ou à résider effectivement dans l’espace de la destination.

Dans L’Arrêt au carrefour, ceux qui parcourent le monde pour des raisons professionnelles sont pris en charge par leur société ou entreprise, ce qui les épargne des tracasseries administratives. Jean Duras, Fernand Alter, bénéficient de cette mesure de clémence. Quand à ceux qui voyagent pour leur propre compte, il y a pour eux l’exigence d’une régularisation des papiers et celle-ci, fort éprouvante, est par ailleurs mystifiée pour des raisons moins évidentes. Ils se heurtent presque tous à des situations comme celle décrite par Kérels :

Quand il se trouva devant le vaste bureau du secrétaire de M. Untel, il était muet, souffrant. « Monsieur Untel est fort occupé. Je lui parlerai. Repassez demain ». Sur le trottoir, il s’aperçut qu’il transpirait.[48]

Cette situation est absente dans Onitsha avant le départ pour l’Afrique. Mais globalement, dans le périple africain tel que perçu par Kérels et Le Clézio, outre les raisons stratégiques qui poussent à contrôler ou à tamiser l’effectif des candidats au voyage vers les colonies en Afrique, l’administration semble opérer un contrôle relatif tant sur l’espace de départ que sur celui de l’arrivée.

Dans le périple européen de Désert, les voyageurs sont soumis à des contrôles successifs et systématiques tant sur l’espace de départ que celui de l’arrivée. Avant que le navire de la Croix Rouge Internationale ne lève l’ancre, les personnages voyageant, portant des étiquettes comme des bagages, subissent une attente frisant l’hébétude, mais aussi une vérification sans merci des informations les concernant. La même opération est répétée avant le débarquement dans l’espace de la destination. Le Clézio écrit :

Enfin vient le moment de descendre à terre, les passagers sont tellement fatigués d’attendre qu’ils mettent un bon moment avant de s’ébranler. Lalla suit la cohorte jusqu’à la grande baraque grise. Là, il y a trois policiers et des interprètes qui posent des questions à ceux qui arrivent[49]

Cet exercice entamé au moment du débarquement va se perpétuer pendant le séjour des voyageurs sur la terre-hôte :

Quelquefois aussi viennent les gens de la police, ils arrêtent leur grande auto noire en bas des escaliers et ils vont dans des maisons, surtout dans celles où vivent des Arabes et des gitans. Il y a des policiers qui ont un uniforme et une casquette, mais, ce ne sont pas ceux là les plus dangereux, ce sont les autres, ceux qui sont habillés comme tout le monde, complet veston gris et pull en col roulé. Ils frappent aux portes, très fort parce qu’il faut leur ouvrir tout de suite, et ils entrent dans les appartements sans rien dire, pour voir qui habite là.[50]

Le Clézio semble fustiger ici le viol de la liberté du voyageur, de son intimité, de sa personnalité dans l’espace européen. Celui-ci est sans cesse traqué par une administration qui le confond à un paria ou à un hors-la-loi. Cette attitude déshumanisante amplifie l’infantilisation ou la chosification des voyageurs étrangers en Europe et les met dans des dispositions psychologiques délicates. Et souvent, ceux-ci peuvent être admis dans la terre-hôte, dans le meilleur des cas, et rejetés dans le pire des cas. Il est ainsi important d’examiner l’approbation de l’administration.

III.2.2- L’Approbation de l’administration

L’Accord de l’administration semble incontournable dans l’élaboration d’un voyage. Celle-ci agit à plusieurs niveaux. Son action peut s’étendre avant le projet de voyage, avant le voyage ou après le voyage. Au-delà de cette dimension chronologique, un aspect spatial permet d’inscrire le pouvoir ou l’action de l’administration tant dans l’espace de départ que dans celui de la destination. Il s’agit de traduire ici l’omniprésence de l’administration qui contrôle les entrées, les va-et-vient et les sorties des voyageurs.

C’est ainsi que le départ de Jean Duras pour la colonie ne bénéficie pas d’une médiatisation positive. M. Pilet qui en sait long, témoigne :

Il est connu, en Europe, son ami me l’a dit, et sa réputation de soi-disant anarchiste a donné lieu, lors de son départ, dans la presse coloniale à de sévères commentaires[51]

Le voyageur ne bénéficie en réalité que d’une liberté idéale. Physiquement, il est contrôlé par des instances susceptibles de compromettre ses déplacements et son épanouissement dans l’espace de départ ou de la destination.

Cette situation est bien perçue dans Onitsha, où une administration essentiellement colonialiste rapatrie tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’opposent à l’hégémonie occidentale sur l’espace de la destination, en l’occurrence la colonie d’Onitsha. L’administration met sur pied, depuis la métropole, des mécanismes de surveillance infaillibles. C’est ainsi que Sabine Rhodes[52] se révèle comme un espion envoyé à Onitsha pour contrôler les écarts des fonctionnaires affectés dans cette colonie anglaise. Certains, plus malchanceux comme Geoffroy Allen et sa famille, subiront cette mesure.

La logique du rapatriement s’observe aussi dans Désert. Certains voyageurs souffrent ainsi de se voir renvoyés dans l’espace de départ à cause d’une irrégularité de papiers. Le cas d’une jeune maman est assez gêne :

De l’autre côté de la salle, devant la barrière des policiers, il y a la jeune femme très pâle au regard vide, qui tient son minuscule bébé dans ses bras (…) Le policier lui parle longuement, montre les papiers à l’interprète de la Croix Rouge Internationale. Il y a quelque chose qui cloche (…) Ils ne veulent pas la laisser passer...[53]

Plus loin, Lalla qui parle la même langue que la jeune fille s’entendra dire par un policier :

Dis-lui que ces papiers ne sont pas en règle, il manque l’autorisation pour le bébé.[54]

Ce cas d’espèce illustre les abus d’une administration à la fois rigide et inhumaine. Outre cela, il permet d’éclairer mieux que d’autres, la dimension dysphorique du voyage qui peut connaître de nombreuses perturbations dont celles administratives ne sont pas les moindres. Mais en dehors de ces blocages, les conditions physiques des voyageurs sont un aspect qui entre en compte dans l’élaboration d’un déplacement.

III.3- Les conditions physiques

Il est important pour le voyageur d’être en bonne santé avant le voyage et si possible de prendre des mesures préventives pour le demeurer dans l’espace de la destination. Car, du point de départ au point d’arrivée, le voyageur traverse parfois des espaces aux climats différents. Ce qui peut transformer son état de santé et entamer sa dégénérescence. La nécessité d’avoir une bonne santé peut donc être à la fois une exigence administrative ou alors simplement individuelle.

Dans L’Arrêt au carrefour, la santé constitue une condition administrative importante pour le voyage. Le personnage Fernand Alter ainsi que sa femme subiront ainsi une visite médicale et une suite de vaccins. Kérels écrit :

Il (Fernand Alter) eut ensuite le bras paralysé par la seconde piqûre antityphique. Madame s’en tira avec une grosse fièvre.[55]

Dans Onitsha, des dispositions de sécurité sanitaire sont prises dans le Surabaya pour intervenir en cas de maladie d’un voyageur. C’est ainsi que le Docteur Lang soignera Fintan atteint de la gale bédouine,[56] Maou atteinte de fièvre[57] et, de Christoff vivement brûlé dans le bateau[58].

Quelquefois, le voyage peut être totalement compromis par la maladie.Le mauvais état de santé du voyageur peut ainsi l’amener à observer un arrêt ou à abandonner son périple. Une telle situation s’observe dans L’Arrêt au carrefour, où les deux amis interrompent momentanément leur voyage à cause de la maladie de Jean Duras:

Vers le milieu de la nuit, il fut réveillé par d’atroces douleurs intestinales. Il se leva et prit de l’alcool, comme les douleurs persistaient, il fouilla dans la boîte à pharmacie et but quelques gouttes de laudanum. Il ne dormit plus, le matin, Jules le conduisit au dispensaire. C’était une dysenterie amibienne. Il en aurait pour quelques jours.[59]

Dans le pire des cas, le voyageur peut être amené à anticiper son voyage au pays natal. C’est le cas de Geoffroy Allen dans Onitsha, qui rentre en Europe, rongé par la «malaria noire» contactée dans les eaux du fleuve qui traverse a ville d’Onitsha.

Quoi qu’il en soit, il est nécessaire d’avoir une bonne santé pour connaître un plein épanouissement lors du déplacement vers l’Ailleurs. La santé est à la fois une exigence administrative et individuelle. Elle permet au candidat au périple de supporter physiquement et moralement les multiples obstacles rencontrés tout au long de l’itinéraire. La santé est donc un moyen sûr de la politique du voyage. Mais quelquefois aussi, les conditions professionnelles peuvent faciliter le déroulement du voyage.

III.4- Les conditions professionnelles

Il arrive fort opportunément que le voyageur soit amené à se déplacer pour des raisons professionnelles. L’exercice de sa profession ou la recherche du travail servent ainsi de prétexte à un périple. Quelquefois, cette condition aussi anodine qu’elle puisse paraître, peut constituer un blocage pour les candidats au voyage dès lors que l’administration du pays d’accueil n’entrevoit pas la nécessité d’héberger de nouveaux immigrants. Des cas similaires apparaissent dans les œuvres du corpus.

Dans L’Arrêt au carrefour, le cas de Jean Duras et Fernand Alter perpétuent la logique des voyages pour ces conditions. Mais le cas le plus illustratif est celui de Lalla dans Désert. Lors du débarquement, elle subit un interrogatoire qui ne néglige aucun aspect de son avenir à Marseille :

- Tu as l’intention de travailler en France ?
- Oui, dit Lalla.
- Quel travail ?
- Je ne sais pas.
- Employée de maison. Le policier dit cela, et il l’écrit sur sa feuille.[60]

Le travail devient ainsi une nécessité pour négocier un séjour sécurisant dans l’espace hôte. Mais cette condition peut également s’avérer nocive dans certaines occasions. C’est le cas de Geoffroy Allen dans Onitsha qui, pour les mêmes raisons, se voit rapatrier en Europe dès lors que ses rapports avec l’administration deviennent conflictuels.

Les conditions professionnelles sont, à titre prospectif, une garantie de sécurité financière du voyageur dans l’espace de la destination. Elles sont plus rigides dans le voyage européen de Désert et assez souples dans le voyage africain. Outre cette dimension utilitaire, elles permettent de rendre le séjour bénéfique aussi bien pour l’individu que pour la société. Dans le cas échéant, le voyageur chômeur peut être taxé de vagabond et dans le cas où il manquerait de ressources, il peut devenir un paria livré à la mendicité. C’est là un cas de figure qu’il convient d’examiner.

III.5- L’Opportunisme ou le vagabondage

Souvent considérés comme des errants, les vagabonds s’apparentent plus à des voyageurs occasionnels qui se déplacent au gré de leur bon vouloir. Ils errent d’espace en espace, motivés ou pas par des raisons qui ne s’expliquent pas toujours. Le plus souvent ce sont des « sans- papiers », des « sans- domicile-fixe », qui usent parfois des moyens sinon illicites, du moins non conformes aux normes de déplacement en vigueur dans les pays d’accueil. Dans le pire des cas, certains se livrent à des activités qui n’ont rien à voir avec la moralité ou qui valorisent la bassesse comme la mendicité, les trafics obscurs.

À part quelques voyageurs qui reçoivent l’honorable titre de touristes dans L’Arrêt au carrefour, et dont on ignore les raisons précises de leur présence en Afrique, à part le Belge Florizel dans Onitsha qui voyage pour vendre occasionnellement les montres suisses en Afrique, l’opportunisme et le vagabondage semblent absents dans le périple africain observé dans ces deux œuvres. La présence des voyageurs occidentaux en Afrique semble justifiée par une occupation particulière.

Désert offre un cas particulier où de nombreux voyageurs sont taxés de vagabonds à la solde de leur misère. Il y a ainsi, dans ce roman de Le Clézio, un grand taux de mendiants qui peuplent les rues des villes européennes, et qui seraient originaires d’Afrique. Le Clézio écrit :

Il y a beaucoup de mendiants. Les premiers temps, quand elle venait d’arriver Lalla était très étonnée. Maintenant, elle s’est habituée. Mais elle n’oublie pas de les voir, comme la plupart des gens de la ville qui font juste un petit détour pour ne pas marcher sur eux. [61]

Ce cas de figure témoigne de la difficulté et de la complexité à entreprendre un voyage. Dans le meilleur des cas, on peut être en accord avec l’administration de la ville d’accueil, disposer des ressources suffisantes pour répondre aux échéances, ce qui facilite le séjour dans la terre-hôte. Dans le pire des cas où les moyens illicites ont été utilisés pour accéder dans un cadre inconnu, le voyageur ne justifiant pas des revenus financiers adéquats précarise son séjour, et d’un statut social élevé dans sa terre natale, il peut déchoir vers celui de mendiant. Mais quoi qu’il en soit, ces deux cas de figures demeurent sous le contrôle de l’administration qui multiplie des mécanismes de surveillance et de supervision des activités des immigrants dans la terre-hôte. Ce phénomène observé aussi bien en Afrique qu’en Europe peut s’appeler à juste titre le quadrillage des voyageurs.

III.6- Le quadrillage des voyageurs

Il s’agit ici des opérations policières pour contrôler une zone ou une région. Le phénomène s’observe davantage dans Désert qui décrit un périple européen. Les immigrants, qui sont pour la plupart pauvres, se livrent à des activités douteuses qui attirent la vigilance des appareils de répression de l’État-hôte. Ainsi, des surgissements inopinés, des fouilles intempestives sont perpétuées dans des zones de concentration des immigrants, violant ainsi à la fois leur honneur et leur intimité. Le voyageur, dans cette optique, apparaît comme un sujet dont on se méfie continuellement et qu’on épie pour mieux le contrôler.

Dans Onitsha, cette tendance s’observe sous les couleurs de l’espionnage dont Sabine Rhodes est le représentant. Dans L’Arrêt au carrefour, il y a une certaine vulgarité qui compromet l’intimité des voyageurs. Chacun semble savoir ce que veut, fait, dit l’autre comme dans un réseau. Cette possession illicite et perfide des informations sur d’autres voyageurs peut constituer une entrave dès lors que le voyageur qui épie est épié lui-même par inconnu.

III.7- Le voyage : une évasion enchaînée

Faire un voyage, c’est surtout franchir de nombreux obstacles de la conception à la réalisation effective du déplacement. De nombreuses conditions financières, administratives qui, au gré des agents de bureau, peuvent prendre du temps, ne facilitent pas l’élaboration du voyage aussi bien en Afrique qu’en Europe. Par ailleurs, des conditions physiques qui préparent le candidat au voyage à affronter les épreuves du cadre d’accueil, si elles ne sont pas contraignantes, répondent au moins à une exigence individuelle à laquelle chaque voyageur devrait souscrire. Là encore, la désinvolture des uns cède le pas au refus des autres, prédisposant le voyageur à des problèmes physiques dans l’espace -hôte. Une autre exigence, et pas la moindre, est la nécessité pour le voyageur d’être professionnellement compétent et capable de se soutenir matériellement dans l’espace de la destination. Une telle exigence évite des cas de mendicité comme ceux observés dans Désert et renforce la nécessité de mûrir les motivations qui poussent au voyage.

Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, il faut négocier avec les étapes et les barrières de l’espace de départ à l’espace de la destination. Il s’agit d’une entreprise éprouvante. Et pour mieux l’appréhender, il est important de s’appesantir sur d’autres aspects du voyage en rapport avec les terres d’accueil, leurs hommes et quelques-unes de leurs particularités.

DEUXIÈME PARTIE

L’EUROPE, L’AFRIQUE ET LE VOYAGE

CHAPITRE I : DISPOSITIONS PHYSIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DES VOYAGEURS, AVANT ET PENDANT LE VOYAGE

Ce chapitre inaugure une étude des espaces européens et africains pour plusieurs raisons. D’abord pour établir leur impact sur la psychologie et le physique des voyageurs à partir des réalités qu’ils abritent. Ensuite, pour dégager les différentes raisons qui président aux déplacements nord-sud et sud-nord. Enfin, cette étude des espaces européens et africains dans les œuvres du corpus permet de faire découvrir ces terres hôtes selon l’œil des voyageurs et des points de vue qui se prêtent à cette découverte. Ces réalités permettent de valider l’hypothèse de l’exotisme critique européen et africain d’une part et, d’autre part, de dégager la part de la dysphorie dans la quête de ces terres inconnues.

Ainsi, avant et pendant le voyage, le voyageur est confronté à certains états d’âme, sujet à certains comportements dus globalement à une rencontre brutale avec les réalités d’un espace inconnu. Celles-ci sont susceptibles d’aliéner sa personnalité en lui imposant des dispositions physiques et psychologiques inhabituelles. Cet ensemble de faits varie au fil de l’itinéraire du voyageur.

I.1-Les dispositions physiques

Elles sont appréhendées par des sensations. Celles-ci établissent de nombreux parallèles révélateurs des ressemblances et de différences entre les divers cadres rencontrés, et des comportements qu’ils impliquent. Elles portent des estampilles de plusieurs réalités géographiques.

I.1.1- Le climat

Le voyage, à travers les espaces, implique la traversée de différents microclimats tant il est vrai qu’il y a d’espaces, qu’il y a de climats. Le voyageur est donc amené à transcender de nombreuses conditions climatiques les unes aussi éprouvantes que les autres. Le temps qu’il fait s’implique ainsi dans la problématique du voyage pour participer comme élément différentiel à la transcendance des espaces qu’il permet en outre de caractériser. L’Afrique et l’Europe se révèlent chacune avec des conditions climatiques propres.

I.1.1.1- Le froid occidental

La particularité de l’espace européen sur le plan climatique est le froid permanent. La température faible de ce cadre, appréhendée par les voyageurs par les sensations tactiles, se révèle envoûtante. Elle se retrouve dans Onitsha dans l’espace de départ et est entretenue par des vents agressifs. Le Clézio écrit :

[...]


[1] Roger Mathé, L’Exotisme, Paris, Bordas, 1985, p.14.

[2] Henri Kérels, L’Arrêt au carrefour, Bruxelles, Éd. de Belgique, (1937) 1995. Il existe une version pour la jeunessee : L’Eden noir, Bruxelles, Éd de Belgique, 1939.

[3] J.-M. G. Le Clézio, Désert, Paris, Gallimard, 1980.

[4] J.-M. G. Le Clézio, Onitsha, Paris, Galimard, 1991.

[5] Pierre Halen, Préface de Littérature coloniale, tome II, Bruxelles, Éd. Le cri, Coll. "Les évadés de l’oubli", 1995, p.13.

[6] Lire, août 1994 .

[7] Voir Le français dans tous ses états, Numéro 35.

[8] Madeleine Borgomano, Parcours de lecture Onitsha, Paris, Bertrand Lacoste, 1993. Et Steinback, Pour une anlyse structurelle de Désert, Paris, Bordas, 1985.

[9] Gérard de Cortanze, J.-M. G. Le Clézio, le voyageur immobile, Paris, Le chêne, 1999.

[10] Frederick Westerlund, J.-M.G Le Clézio, Site en montage. (http://www.multifil-/fredw/leclezio/index.html) p.web.

[11] Le Clézio, Entretien avec Vantroys, 1994.

[12] Francis Claudon ; Karen Haddad-Wotling, Précis de littérature comparée, Théories et méthodes de l’approche

comparative, Paris, Nathan Université, 1992, p. 5.

[13] Pierre Brunel ; Claude Pichois ; A.M. Rousseau, Qu’est-ce que la littérature comparée ?, Paris, Armand Colin, 1990,

p.29.

[14] Ibid., p.151.

[15] Francis Claudon et Karen Haddad-Wotling observent trois types de comparatisme : 1- La comparaison naturelle,

2- La comparaison signalée, 3- Le comparatisme constructif, op.cit., pp. 9 -30.

[16] Onitsha, op.cit., p.34.

[17] Ibid., p.35.

[18] Ibid., p.51.

[19] Onitsha, op.cit., p.13.

[20] L’Arrêt au carrefour, op.cit., p. 129.

[21] Désert, op.cit., p. 273.

[22] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p.135

[23] Onitsha, op. cit., p. 228.

[24] Francis Affergan, Exotisme et altérité, Paris, PUF, 1985, p.157.

[25] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p.29.

[26] Désert, op. cit., p.15.

[27] Onitsha, op. cit., p.15.

[28] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p.37.

[29] Ibid., p.67

[30] Ibid., p.68.

[31] Désert, op.cit., pp. 272-273 – 283.

[32] L’Arrêt au carrefour, op.cit., p. 20.

[33] Sic.

[34] Onitsha, op.cit., p.47.

[35] Désert, op.cit., pp.15-16.

[36] Joseph Maïla, « Identité ethnique et violence politique », in Études, Paris, Éditions ASSAS, 1994, p.313.

[37] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p.29.

[38] Ibid ., p.29.

[39] L’Arrêt au carrefour, op.cit., p.94.

[40] Onitsha, op. cit., p.174.

[41] Désert, op. cit., p.260.

[42] Paul Halen, Préface de La littérature coloniale, tome II , Bruxelles, Éditions Le Cri , 1995, pp. 5-25.

[43] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p. 38.

[44] Onitsha, op. cit., p. 27.

[45] Désert, op. cit., p. 283.

[46] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p. 33.

[47] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p. 29.

[48] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p.45.

[49] Désert, op. cit., p.262.

[50] Désert, op. cit., p. 284.

[51] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p. 33.

[52] Onitsha, op. cit., p.251.

[53] Désert, op. cit., p.263.

[54] Ibid., p. 263.

[55] L’Arrêt au carrefour, op.cit., p.46.

[56] Onitsha, op.cit., p.25.

[57] Ibid., p. 45.

[58] Ibid., p.32.

[59] L’Arrêt au carrefour, op. cit., p.107.

[60] Désert, op. cit., p. 262.

[61] Désert, op. cit., p. 275.

Fin de l'extrait de 145 pages

Résumé des informations

Titre
Les Péripéties du voyage en Afrique et en Europe dans "L’Arrêt au carrefour" de Henri Kerels, "Désert" et "Onitsha" de J.-M.G. Le Clézio
Université
University of Yaoundé 1  (Departement de Francais)
Note
14.5
Auteur
Année
2003
Pages
145
N° de catalogue
V132154
ISBN (ebook)
9783668799325
ISBN (Livre)
9783668799332
Langue
Français
mots-clé
péripéties, afrique, europe, l’arrêt, henri, kerels, désert, onitsha, clézio
Citation du texte
Raymond Mbassi Ateba (Auteur), 2003, Les Péripéties du voyage en Afrique et en Europe dans "L’Arrêt au carrefour" de Henri Kerels, "Désert" et "Onitsha" de J.-M.G. Le Clézio, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/132154

Commentaires

  • Pas encore de commentaires.
Lire l'ebook
Titre: Les Péripéties du voyage en Afrique et en Europe dans "L’Arrêt au carrefour" de Henri Kerels, "Désert" et "Onitsha" de J.-M.G. Le Clézio


Télécharger textes

Votre devoir / mémoire:

- Publication en tant qu'eBook et livre
- Honoraires élevés sur les ventes
- Pour vous complètement gratuit - avec ISBN
- Cela dure que 5 minutes
- Chaque œuvre trouve des lecteurs

Devenir un auteur