"La sorcière" de Marie NDiaye - L'histoire d'un regard


Recension Littéraire, 2006
7 Pages, Note: 15/20

Extrait

1. Présentation du texte

Lorsqu’on parle d’un livre de Marie NDiaye, on parle simultanément un peu de tous ses livres, puisque ses pièces de théâtres, nouvelles et romans sont une sorte de variation sur un thème : Une quête d’identité articulée autours de deux motifs principaux : le voyage et les rapports de force inter-humains, notamment familiaux et amicaux.

D’un côté, les héros de NDiaye sont des personnages qui souffrent et qui éprouvent leur différence et étrangeté comme un poids signifiés par l’image de leurs corps en sueur chargés de lourdes valises. De l’autre, il y existe des personnages secondaires forts comme par exemple la mère Carpe dans le roman Rosie Carpe (2001) ou encore Isabelle, la voisine toujours présente dans La sorcière (1996) suçant tout l’énergie des autres, ce que l’auteur appelle le vampirisme.[1]

En général, il s’agit dans les romans de NDiaye des relations familiales, leurs échecs et l’abandon placés dans le cadre des lotissements neufs de la petite bourgeoisie en banlieue. Cet ancrage en province représente un paysage typique de la France et devient, en conséquence, une localité qui est éloignée du rêve et du phantasme. D’une même façon, c’est-à-dire simple, banale et échangeable, les personnages sont mis en scène dans un entourage familiale ordinaire, microcosme de la sociabilité et de la société. La famille comme institution de l’Etat d’un amour conditionné présente donc un lieu de pouvoir, de la violence, de l’amour en échec, de la trahison et de la lâcheté.

Néanmoins, les protagonistes ressentent toujours une étrangeté. Il s’agit non seulement d’une étrangeté pressentie aux autres, mais aussi envers soi-même, puisque les personnes ont du mal à être, ce qu’ils doivent être. En ce sens, ils ne sont pas sûr de leurs noms et de leurs corps où on peut ainsi constater une référence avec l’œuvre de Samuel Beckett.[2]

Quant à la protagoniste du roman en question, elle doit être une sorcière, mais elle est dès le début peu compétente et sa capacité s’efface à la fin du livre, car le profit lui en est soutiré par Isabelle.

En ce sens, on affirme la thèse que les textes de NDiaye luisent entre l’étrangeté et le banal, entre le réel et l’irréel, le naturalisme et le surréalisme, le mystérieux et l’ordinaire.

2. La Sorcière : L’histoire d’un regard

Cette oscillation évoquée se retrouve dans La Sorcière sur des plans différents, lesquels sont reliés dans le réseau textuel. Ainsi, le titre indique pas uniquement le don mystérieux de voir des instants éloignés dans le temps et espace du personnage principal, Lucy, tout en marquant son altérité, mais ces visions permettent aussi à la voix narrative de quitter la position fixe du personnage sans devenir improbable dans cette disposition fabuleuse.

Ensuite, on peut déjà constater qu’il y a un glissement entre le fabuleux et le réel.

De fait, La Sorcière décline la mise en scène d’une sorcière, l’archétype de la femme, dans les lotissements neufs à la périphérie des villes françaises et tire ainsi le discours sérieux d’une réalité contemporaine vers une tonalité comique. Par ce glissement de registre, NDiaye crée une distance entre le lecteur et le récit d’un déroulement dramatique, qui est l’abandon impliquant la solitude et l’altérité.

En outre, le regard de la narratrice et focalisatrice, Lucy, qui parle à la première personne du singulier, rend possible le fait qu’elle devienne une narratrice omnisciente. En plus, on

Concernant le corps de la protagoniste, on remarque qu’elle ne s’intéresse pas ce qui l’a rendu enceinte. D’une même façon est peinte sa relation avec son aîné Titi, lequel lui devient de plus en plus étrange.

souligne que le lecteur suit seulement son regard et ses pensées sur le monde, et il n’existe aucun jugement qui sort de sa perception.

En somme, on a affaire à une narration homodiegétique et chronologique en rétrospective, où le personnel focalisé et focalisant sont distinct, puisqu’au long du texte, le regard de la narratrice se penche sur les différents personnages de son entourage nombreux, de sorte qu’on peut parler d’une multiplication de focalisations. Cela offre l’impression que le lecteur suit de différents plans d’une caméra cinématographique installée au sein de l´héroïne.

Nonobstant, ces descriptions détaillées, par exemple des cacahouètes logeaient « au creux d’une joue puis, de la langue, [elle] les faisait descendre une par une entre ses dents. »[3], confirme non seulement une écriture inspirée par le cinéma, qui met en évidence le percevable, mais plus exactement une écriture qui fait du personnage de Lucy une sorte de microscope.[4]

Cela est mis en correspondance avec son nom propre, venant de l’étymologie latine ‘lux’. Subséquemment, on peut conclure que le regard microscopique de la protagoniste tente d’éclairer la vie banale en posant la lumière sur une chose qui est vêtue d’une insignifiance habituelle dans les discours hégémoniques. Cela est souligné par un discours métatextuelle dans l’œuvre : « En vérité, c’est un pouvoir ridicule que je possédais, puisqu’il ne me

permettait de voir que l’insignifiant. »[5]

La description précise et détaillée du personnel, leurs habits, mines et gestes, ainsi que des lieux, leurs températures et odeurs inscrit le roman au-delà d’une tonalité filmique dans la tradition descriptive des tableaux issus du roman réaliste balzacien.

Malgré cela, la réalité mise en œuvre n’est pas uniquement et explicite perspectivée à l’aide du regard subjectif de l’énonciatrice, mais elle est aussi techniquement doublée par l’omniprésence des postes de télévision. De cette manière, NDiaye donne une autre piste métatextuelle, qui explique la propre structure et construction du roman : la surface lisse et froide de l’image électronique est poussée à l’extrême, et NDiaye réussit ainsi à charger le portrait des coutumes à la périphérie des villes occidentales avec une perversité effrayante.

En plus, le ton froid et indifférent de la narratrice, apte à supporter la vie standardisée avec des affections réduites, et les craintes d’un contrôle continu par Isabelle sans dire mot, est mis en opposition aux autres sorcières du texte.[6] Celles-là savent utiliser leur don pour laisser

[...]


[1] Cf. Entretien de Marie NDiaye avec Catherine Argand. – Lire – Avril 2001.

[2] Pour prouver cette hypothèse, on renvoie le lecteur à la phrase capitale de Rosie Carpe, qui est liée explicitement au titre du roman exposant son nom propre : « Il lui semblait que l’existence de Max n’avait pas d’autre but ni d’autre sens que celui-ci, ce jour du mois d’août : de faire comprendre à Rosie Carpe qu’elle était bien Rosie Carpe. » (Marie NDiaye : Rosie Carpe. Paris : Les Éditions de Minuit 2001, p. 71/72.)

[3] NDiaye, Marie : La Sorcière. Paris: Les Éditions de Minuit 1996/2003, p. 24.

[4] Pellegrini, Rosa Galli : Trois études sur le roman de l´extrême contemporain. Marie NDiaye, Sylvie Germain, Michel Chaillou. Paris : Presses de l´Université de Paris-Sorbonne 2004, p. 32.

[5] NDiaye : La Sorcière. p. 13.

[6] Cf. Ibid. p. 23 et 26.

Fin de l'extrait de 7 pages

Résumé des informations

Titre
"La sorcière" de Marie NDiaye - L'histoire d'un regard
Université
University of Rennes 2
Cours
Lettres modernes - La littérature française au présent
Note
15/20
Auteur
Année
2006
Pages
7
N° de catalogue
V167234
ISBN (ebook)
9783640837212
Taille d'un fichier
368 KB
Langue
Français
mots-clé
Marie NDiaye
Citation du texte
M.A. Hoelenn Maoût (Auteur), 2006, "La sorcière" de Marie NDiaye - L'histoire d'un regard, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/167234

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