La critique de la société par La Fontaine dans la fable «Le Berger et le Roi»


Dossier / Travail de Séminaire, 2010
15 Pages, Note: 14

Extrait

Sommaire

1. Les différentes positions de la recherche

2. Analyse de la fable
2.1 Structure en niveaux de discours
2.2 Analyse des personnages
2.2.1 Le Berger
2.2.2 Le Roi
2.2.3 L’Ermite
2.3 Analyse de la parabole

3. Modèles politiques
3.1 Pouvoir pastoral
3.2 Pouvoir absolu

4. Conclusion

Bibliographie

1. Les différentes positions de la recherche

La fable « Le Berger et le Roi » de Jean de La Fontaine, tout comme d'autres fables de cet auteur, a souvent été considérée comme un discours purement politique, qui ne ferait que reprendre des évènements politiques pour les retranscrire et les critiquer. Ainsi, Couton, notamment, et Grimm à sa suite, voient dans le Berger de la fable un Foucquet, dont les prétendues richesses n'étaient pas si grandes[1]. Or, Foucquet n'a que cela de commun avec le Berger, qui, nous allons le voir, se caractérise bien autrement que par son absence de richesse.

Une autre perspective, dans la lignée de Paul Valéry[2], qui redécouvre au début du XXème siècle La Fontaine comme un auteur avec un potentiel esthétique et artistique, veut étudier les Fables dans une visée strictement artistique, esthétique et poétique, sans s'occuper du contexte dans lequel elles ont été écrites.

En suivant le modèle de Stackelberg[3], ce travail se propose donc d'étudier cette fable non pas dans une visée uniquement biographico-politique ou esthétique, mais dans une visée qui mêle les deux perspectives, où le contexte permet de comprendre certaines allusions présentes dans le texte et où le texte lui-même a une valeur poétique propre.

Les Fables ont été écrites pour « examiner » la société du siècle de Louis XIV : « La Fontaine utilise le genre de la fable pour examiner la politique. […] 'Machiavel français', il observe ses contemporains, mais généralise grâce à une sorte de détachement et d'impartialité »[4], et c'est bien en cela que la Fontaine est moraliste[5]. « Dans les Fables, il fait rarement allusion aux évènements contemporains et toujours de façon déguisée. »[6] Bien plus, la fable chez La Fontaine, nous allons le voir, est l'« instrument d'un 'art de persuader', [ce qui] correspond parfaitement aux théories les plus anciennes concernant ce genre. »[7] Elle est un véritable apologue[8], c'est-à-dire une pièce argumentative, mais aussi un chef d’œuvre poétique.

La fable « Le Berger et le Roi », contrairement à la majorité des fables de La Fontaine, ne contient pas d'animaux qui soient protagonistes, c'est une „Menschenfabel“[9], une fable qui met en scène des êtres humains. Dans ce type de fables, La Fontaine montre que les animaux sont plus raisonnables que les hommes :

„Es dürfte darin liegen, daß der Fabulist – und Moralist – nur so zeigen konnte, daß die Menschen nicht nur nicht besser sind als die Tiere (das wissen wir schon), sondern daß die Vernunft, die sie angeblich vor den Tieren voraushaben, sie in Wahrheit gar nicht vernünftiger macht. 'Irraisonnables' nennt der Fabulist die Menschen ebenso wie die Tiere! Das kann nicht heißen, die Menschen hätten keine 'raison', es kann nur heißen: sie wissen sie nicht zu gebrauchen, sie nützt ihnen nichts.“[10]

Et, en effet, le berger se montre moins raisonnable que n'aurait pu l'être un animal dans cette fable, puisqu'il refuse de croire l'avertissement que lui donne l'ermite.

2. Analyse de la fable

Nous allons maintenant analyser cette fable, tout d'abord en niveaux de discours, en narrationes. Puis nous nous attacherons aux personnages, et enfin nous étudierons la parabole que profère l'Ermite et qui est une sorte de mise en abyme de la fable.

2.1 Structure en niveaux de discours

La fable « le Berger et le Roi » développe trois niveaux de discours, trois narrationes, stratégie à laquelle il a souvent recours afin de confronter plusieurs perspectives :

« L´écriture de La Fontaine consiste en la pratique d´un double discours. L´auteur se sert à la surface d´un discours qui suit les règles de la rhétorique classique. C´est souvent le type du panégyrique telle que l´exige l´époque. Dans ce discours, on trouve l´insertion du deuxième, qui est en réalité un non-discours sans règles définies. C´est un discours au sens propre du terme venant du latin «discurrere», ce qui veut dire: courir çà et là sans but fixe. Ce discours opère par allusions et il génère des connotations non-systématiques. »[11]

Premièrement, le discours sur les deux « démons », des vers 1 à 7, introduit la fable et la place dans une visée moraliste. Les deux « démons » sont des allégories de l'amour et de l'ambition, cette-dernière étant l'objet de la fable :

« Deux démons à leur gré partagent notre vie, […]

J'appelle l'un Amour, et l'autre Ambition. » (vers 1 et 4)

Le deuxième niveau prend place dans la fable du vers 8 au vers 77, et s'imbrique dans le premier niveau en tant qu'illustration de la thèse du fabuliste :

« Mon but est de dire

Comme un Roi fit venir un berger à sa Cour. » (vers 8-9)

Ce deuxième niveau est celui où se développe la fabula de la fable du Berger et du Roi proprement dite.

Enfin, le troisième niveau, qui va du vers 33 au vers 51, est celui du discours de l'Ermite, discours qui prend la forme d'une parabole adressée au Berger. Ces trois niveaux s'emboîtent les uns dans les autres et sont une mise en abyme les uns des autres : le premier discours sur les démons est illustré par la fable, qui est elle-même expliquée et rendue en même temps plus abstraite par la parabole. Ainsi, le deuxième niveau se clôt sur le mot « ambition » (vers 77), qui est l'un des deux mots clé du premier niveau. Le deuxième niveau amorce le thème de l'illusion, qui est repris dans la parabole que constitue le troisième niveau.

2.2 Analyse des personnages

Les personnages de cette fable ne sont pas des animaux, comme dans la plupart des fables de La Fontaine, mais des êtres humains, qui n'en sont pas moins riches de sens. Ils sont également emblématiques car chacun représente un type d'homme. Cet apologue est présenté comme étant d'une autre époque : le vers 10

« Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes »

permet, selon Grimm, de « [déplacer] l'action dans un passé qui n'engage à rien »[12], et qui représente même un âge d'or, un idéal.

2.2.1 Le Berger

Le Berger, personnage central de la fable, est décrit comme ingénu au début de la fable. Ainsi, il rit quand l'Ermite tente de l'avertir des dangers de la Cour :

« Craignez tout. L'autre rit » (vers 30)

En effet, il ne sait pas encore à quoi cela l'engage; il est « irraisonnable »[13], c'est-à-dire qu'il ne se sert pas de sa raison, de son entendement pour évaluer ce que lui dit l'ermite. Il est donc le symbole de la « candeur » (vers 54), de la naïveté que la Cour, représentée par le Roi, essaie de corrompre. Ce personnage est une référence biblique au roi David, à l'origine un berger, également psalmiste, qui a vaincu le géant Goliath puis est devenu roi[14] ; c'est également une référence au prince Pâris de la mythologie grecque antique, qui, ayant été élevé par des bergers, se fit appeler phrygius pastor, le berger phrygien[15]. Le thème associé à ce personnage est celui de l'illusion, ce que nous développerons plus tard.

Ce Berger est également le chef du système du bio-pouvoir[16], système que nous aborderons en 3.1.

2.2.2 Le Roi

Ce personnage secondaire représente la Cour, sa mentalité, ses façons de faire. Ainsi, la Cour fonctionne à l'« attrait » (vers 29), à la « faveur » (vers 26), de même que le Roi, séduit par le rendement du berger, propose de lui donner une place à la Cour :

« Le Berger plut au Roi par ses soins diligents » (vers 14).

La cupidité de la Cour est ici annoncée; on la retrouvera aux vers 57 à 65.

La Cour est aussi représentée par « on » (vers 55 et 62) et par « ils » (vers 57), c'est-à-dire par des pronoms personnels indéfinis. Cette fable rejoint par là celle des « Obsèques de la Lionne » :

« Je définis la Cour un pays où les gens

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être

Tâchent au moins de le paraître;

Peuple caméléon, peuple singe du maître,

On dirait qu'un esprit anime mille corps;

C'est bien là que les gens sont de simples ressorts. » (vers 17 à 23)

Dans ces deux fables, les courtisans sont ainsi décrits comme étant une masse d'individus impersonnels, qui se caractérisent comme étant des « machineurs d'imposture » (vers 65), des intrigants[17].

[...]


[1] Couton, Georges : La Politique de La Fontaine, Paris, « Les Belles Lettres », 1959 : 180

[2] Valéry, Paul : « Au sujet d' Adonis » in Variété II, Paris, « NRF », Gallimard, 1930

[3] Von Stackelberg, Jürgen : Die Fabeln La Fontaines, München, „UTB für Wissenschaft“, Wilhelm Fink Verlag, 1995 : 14

[4] Kohn, Renée : Le Goût de La Fontaine, Paris, Presses Universitaires de France, 1962 : 190

[5] Moraliste : Écrivain qui observe, décrit et analyse les moeurs, les passions d'une époque. (Trésor de la Langue Française Informatisé)

[6] Voir Kohn (1962) : 203

[7] Grimm, Jürgen : Le Pouvoir des fables, Paris, Papers on the French seventeenth century literature, 1994 : 13

[8] Apologue : Court récit imaginaire ou parfois réel dont se dégage une vérité morale. (Trésor de la Langue Française Informatisé)

[9] Voir von Stackelberg (1995) : 92

[10] Voir von Stackelberg (1995) : 92

[11] Bernsen, Michael : « Censure, auto-censure et l’œuvre de Jean de La Fontaine » in Censure, auto-censure et art d'écrire. De l'Antiquité à nos jours, sous la direction de Jacques Domenech, Bruxelles, Complexe, 2005 : 80-81

[12] Voir Grimm (1994) : 101

[13] Voir von Stackelberg (1995) : 92

[14] 1 Sam 17, 1-58

[15] Berger (Trésor de la Langue Française Informatisé)

[16] Foucault, Michel : Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978, édité sous la direction de François Ewald et Alessandro Fontana par Michel Senellart, Paris, Seuil/Gallimard, coll. « Hautes études », 2004 : 3

[17] Intrigant : Qui aime à se mêler de beaucoup d'intrigues ou qui a recours aux intrigues pour atteindre son but. (Trésor de la Langue Française Informatisé)

Fin de l'extrait de 15 pages

Résumé des informations

Titre
La critique de la société par La Fontaine dans la fable «Le Berger et le Roi»
Université
University of Bonn
Cours
La Fontaines Fabeln
Note
14
Auteur
Année
2010
Pages
15
N° de catalogue
V187334
ISBN (ebook)
9783656108979
ISBN (Livre)
9783656108610
Taille d'un fichier
499 KB
Langue
Français
mots-clé
fontaine, berger, roi»
Citation du texte
Bérénice Lafont (Auteur), 2010, La critique de la société par La Fontaine dans la fable «Le Berger et le Roi», Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/187334

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