"L'homme est un continent. La femme, c'est la mer. Moi, j'aime mieux la terre ferme."

En quoi Abū Nuwās est-il un poète anticonformiste?


Dossier / Travail, 2009
16 Pages, Note: 18/20

Extrait

Table des matières

Introduction

1. Antécédents d’un poète Moderne

2. Aperçu général de son œuvre

3. La sexualité d’Abu Nuwas

4. Abu Nuwas et le vin

5. Les convictions d’Abu Nuwas

Conclusion

Bibliographie

Introduction

Considéré comme un des plus grands poètes de son temps1, ’Abu Nuwas est aussi connu pour ses frasques que pour sa poésie. Il n’a jamais cessé d’être considéré comme l’une des figures les plus marquantes de la poésie ‘abbasside.2Dans l’édition de Abu Bakr al-?uli, le Diwan d’Abu Nuwas est divisée en dix chapitres : la poésie bachique (khamriyyat), la poésie de chasse (Iardiyyat), les panégyriques (madih), les satires (hija’), la poésie d’amour adressée aux jeunes hommes (mudhakkarat), la poésie d’amour adressée aux femmes (mu’annathat), la poésie libertine (mujun), la poésie de blâme (mu’atabat), les élégies funèbres (marathi) et la poésie ascétique (zuhdiyyat). 3

Dans ce travail, nous ne nous pencherons que sur trois aspects de sa vie et de son œuvre qui permettent de mettre le doigt sur les plus saillants traits anticonformistes d’Abu Nuwas : son orientation sexuelle, son goût prononcé pour le vin et sa morale particulière.

1. Antécédents d’un poète Moderne

Abu Nuwas est né entre 747 et 762 à al-Ahwaz et est mort entre 813 et 815 à Baghdad.4Le nom complet du poète est Abu Nuwas al-±asan b. Hani’ al-±akami5mais on le surnommait l’homme aux longs cheveux bouclés à cause de deux boucles de cheveux qu’il laissait pendre sur ses épaules.6Né d’un père arabe et d’une mère persane, Abu Nuwas étudia dans une école coranique à Bacra. Sa beauté attire l’attention de son cousin le poète Abu- Usama Waliba b. al-±ubab al-Asadi7qui sera son premier maître et avec qui il semble avoir eu des relations douteuses8. Waliba emmène son élève à Kufa9 mais après sa mort10, Abu Nuwas revient à Bacra et devient le disciple de Khalaf al-ANmar, un poète spécialisé en matière de poésie antéislamique. Dès lors, il acquiert une bonne connaissance en poésie ancienne, étudie sérieusement les Écritures11, apprend avec des grammairiens, et peut enfin se mettre à l’école des Bédouins pour apprendre le beau langage arabe, comme il en était la coutume.12Les amateurs de lettres en tout genre recueillaient en effet auprès des Bédouins la matière indispensable à leurs travaux et prônaient une sorte de « séjour linguistique » chez les Bédouins, afin d’apprendre leur langue, leur lexique et leur poésie.13

A 30 ans, le poète est incontestablement attiré par la grande capitale de Baghdad (alors la plus grande ville du monde dès le IXèmesiècle)14où il espère s’attirer les faveurs de califes ‘abbasides grâce à des poèmes de louange15. Lorsqu’il arrive en 787, c’est le début du long règne de Harun al-Rashid.16Contrairement aux apparences, ce calife n’apprécie pas beaucoup Abu Nuwas car son souci de sauvegarder la réputation de piété de la nouvelle dynastie est important.17 Quand le poète ira à Baghdad, c’est surtout la famille des Barmakides (ou Barmécides, famille iranienne alors toute-puissante18) qui lui prêtera une oreille attentive et bienfaisante.19

Vers 805, Abu Nuwas doit s’exiler en Egypte à cause du calife Harun qui lui en voulut d’avoir écrit une élégie sur les Barmécides dont le prestige lui faisait de l’ombre. Quand Harun meurt, il peut revenir à Baghdad où le nouveau calife20(dont il était autrefois précepteur21), al-Amin, lui fait grand accueil. Dès lors, une période dorée de quatre ans commence : le poète tombe amoureux du calife arabe avec qui il partage le goût du vin, de la chasse et des garçons. Il court aussi les tavernes en compagnie d’une bande et multiplie les aventures sans lendemain avec des éphèbes22. Hélas, en 813, il devra retourner au bagne. Le demi-frère d’al-Amin, al-Ma’mun, accusait, entre autre, son frère de boire avec son poète et invité.23Dès lors, al-Amin demande l’emprisonnement d’Abu Nuwas. Finalement, il fut attendri par quelques poèmes et rendit la liberté à son commensal.24Mais en 813, son ami le calife est assassiné par son frère, al-Ma’mun. Deux ans plus tard, Abu Nuwas meurt. 25

De cette vie, Abu Nuwas laissera un impérissable souvenir de son amour pour le vin et son inclinaison pour les garçons.26Pour ce dernier trait, il s’est exprimé dans différents poèmes dans lesquels il jure de ne plus jamais risquer les dangers de la « mer » (c’est-à-dire la femme) quand il peut passer par la « terre ». Il aurait composé un de ces poèmes à l’occasion de son mariage qui apparait comme forcé (et dont on sait peu de choses).27

2. Aperçu général de son œuvre

Abu Nuwas vit au temps de l’empire ‘abbassid qui est un lieu de raffinement intense et qui va offrir aux poètes libertins une place de qualité dans la littérature arabe.28 A cette époque, les règles de la prosodie sont très strictes.29Mais la production poétique expérimente des bouleversements : de cadres nouveaux apparaissent30, comme par exemple le poème bachique31, et un courant déniant les canons poétiques nait au VIIIèmesiècle32.

Dans la littérature arabe, une bataille se livrait entre deux tendances que l’on pourrait qualifier de traditionnalistes et progressistes, ou encore, Anciens et Modernes.33Au final, la querelle des Anciens et des Modernes aboutit au siècle suivant, à l’apparition de deux courants parallèles mais distincts et non à la suppression de la poésie bédouine.34Abu Nuwas est un des premiers poètes à être qualifier de « moderne » par les critiques médiévales arabes.35Il met en cause l’idéalisation de la poésie ancienne car une telle idéalisation, injustifiées selon lui, risque de fossiliser toute poésie. Bien qu’il soit doué pour la poésie conventionnelle, il réinvente le poème bachique et transforme les poèmes amoureux et cynégétiques.36Le grand paradoxe de notre poète est qu’il dût se plier aux exigences de ses protecteurs et leur composer des poèmes au cadre classique et à la conception traditionnelle.37

Parmi les contestations des Modernes, l’héroïsme guerrier, qui est une valeur arabe essentielle, est des plus marquants. En récusant la morale fondée sur le sacrifice, ces poètes encouragent l’homme à profiter de chaque moment qu’il a la chance vivre en donnant libre cours à ses désirs. « Abreuve-toi de vin, fût-il boisson illicite, car éphémère est la Vie [Ici- Bas] » Ce fond poétique, évidemment en rupture avec le canon traditionnel, évoque partiellement l’idéal de jouissance propre au paganisme arabe.38

Outre des conventions de formes, la poésie arabe est aussi le lieu d’un contenu propre. Dans le système culturel dominant, le modèle pluriel antéislamique39est réduit à un seul modèle par la critique poétique arabe : la poésie et la pensée ont systématiquement été séparées. Or, certains poètes offraient un prolongement à la poésie antéislamique en mêlant pensée et poésie. Du point de vue des théoriciens arabes, un poème n’est valide que s’il se limite à un plaisir esthétique. La poésie n’est pas une recherche de la connaissance car c’est uniquement par la religion qu’il est possible d’accéder à la vérité. Abu Nuwas est un de ces

artistes qui se place contre ce principe. D’ailleurs, ses productions illustrent assurément l’unité possible entre poésie et pensée : il rejette les valeurs bédouines ainsi que l’éthique religieuse et prêche son dépassement au même titre que la pratique de l’interdit. 40

Les compositions d’Abu Nuwas sont celles d’un poète moderne, aussi bien en matière de fond que de forme. Toutefois, ce qui a fait sa renommée reste sans doute son libertinage. Comme nous l’avons vu plus haut, il écrit des poèmes classiques mais il est surtout connu pour ses textes provocants.

[...]


1 Qutaybat I., Introduction au livre de la poésie et des poètes, Paris : Les belles lettres, 1947, note 48.

2 Toelle H. et Zakharia K., A la découverte de la littérature arabe : du VIe siècle à nos jours, Paris : Flammarion, coll. « Champs » n°579, 2005, p. 68.

3 Schoelers G. « Abu Nuwas » in Encyclopedia of Arabic Literature, Tome I, New York : Routledge, 1998, pp. 42-43.

4 Wagner E., « Abu Nuwas », in Encyclopédie de l’islam, Tome I, Leiden : Brill, 1960, p. 147.

5 Monteil V., Abû Nuwâs : Le vin, le vent, la vie, coll. « Les classiques », Paris : Sinbad, 1979, p. 13.

6 Barbier de Meynard A.-C., Surnoms et sobriquets dans la littérature arabe : Extrait du journal asiatique, Paris : Imprimerie nationale, 1907, p. 29.

7 Monteil V., 1979, p. 14.

8 Wagner E., 1960, p. 147.

9 Monteil V., 1979, p. 14.

10 Wagner E., 1960, p. 147.

11 Monteil V., 1979, p. 14.

12 Wagner E., 1960, p. 147.

13 Toelle H., Zakharia K., 2005, p. 28.

14 Monteil V., 1979, p. 15.

15 Wagner E., 1960, p. 147.

16 Monteil V., 1979, p. 15.

17 Abd-el-Jalil J.M., Histoire de la littérature arabe, Paris : Maisonneuve, 1960, p. 96.

18 Monteil V., 1979, p. 16.

19 Wagner E., 1960, p. 147.

20 Monteil V., 1979, p. 16.

21 Bencheikh J., « Poésies bachiques d’Abû Nuwâs : Thèmes et personnages », in Bulletin d’études orientales de l’institut français de Damas, Tome XVIII, 1963-1964, p. 65.

22 Monteil V., 1979, p. 17.

23 Kennedy P. F., Abu Nuwas: A Genius of Poetry, coll. « Makers of the Muslim World », Oxford : Oneworld, 2005, p. 24.

24 Toelle H., Zakharia K., 2005, p. 79.

25 Monteil V., 1979, p. 17.

26 Monteil V., 1979, p. 31.

27 Kennedy P. F., 2005, p. 16.

28 Bencheikh J., 1963-1964, p. 9.

29 Dermenghem E., « Islam et littérature arabe », in Queneau R. (dir.), Histoire des littératures 1 : Littératures anciennes, orientales et orales, coll. « Encyclopédie de la pléiade », Paris : Gallimard / Nrf, 1956, p. 835.

30 Bencheikh J., 1963-1964, p. 9.

31 Toelle H., Zakharia K., 2005, p. 28.

32 Blachère R., Analecta, Damas : Institut français de Damas, 1975, p. 78.

33 Qutaybat I., 1947, p. IX.

34 Blachère R., 1975, p. 78.

35 Ashtiany J., Johnstone T. M., ‘Abbasid Belles-Lettres, coll. « The Cambridge History of Arabic Literature », Cambridge : Cambridge University Press, 1990, p. 275.

36 Toelle H., Zakharia K., 2005, pp. 67-68.

37 Blachère R., 1975, p. 78.

38 Abdesselem M., Le thème de la mort dans la poésie arabe des origines à la fin du IIIe/IXe siècle, Tunis : Publications de l’université de Tunis, 1977, pp. 277-278.

39 Le modèle antéislamique est dit « pluriel » car il combine savoir et chanson.

40 Adonis, Introduction à la poétique arabe, Paris : Sinbad, 1985, pp. 73-79.

Fin de l'extrait de 16 pages

Résumé des informations

Titre
"L'homme est un continent. La femme, c'est la mer. Moi, j'aime mieux la terre ferme."
Sous-titre
En quoi Abū Nuwās est-il un poète anticonformiste?
Université
University of Louvain
Note
18/20
Auteur
Année
2009
Pages
16
N° de catalogue
V187406
ISBN (ebook)
9783656107354
ISBN (Livre)
9783656107521
Taille d'un fichier
530 KB
Langue
Français
mots-clé
Abu Nuwas, poésie, anticonformisme, homosexualité, vin, bachique, érotique, libertinage, pédérastie, libre penseur, abbaside
Citation du texte
B.A. Caroline De Groot (Auteur), 2009, "L'homme est un continent. La femme, c'est la mer. Moi, j'aime mieux la terre ferme.", Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/187406

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