Rivesaltes. Un camp de harkis, un monde ambigu


Dossier / Travail de Séminaire, 2010
24 Pages, Note: 1,3
Anonyme

Extrait

Table des matières

1) Introduction

2) Le rapatriement des harkis
2.1) Politique d’abandon
2.2) L’accueil en France - politique d’enfermement

3) Le camp de Rivesaltes - un « immense champ d’indifférence et de mépris »
3.1) L’organisation du camp
3.2) La vie dans le camp ± Témoignages
3.3) La fin du camp

4) Conclusion

5) Annexes: Carte géographique

Photographies du camp

Bibliographie

1) Introduction

Lorsqu’il est question des harkis1, ils sont souvent désignés comme les « oubliés de l’histoire »2, mais « [e]n effet, « oubli ª n’est pas le mot. C’est d’une véritable chape de silence que la France et l’Algérie ont recouvert les harkis. »3 Ces dernières années, la « chape de silence » qui couvrait cette partie de l’histoire commune de la France et de l’Algérie s’est peu à peu levée, grâce avant tout à la prise de parole des enfants de harkis. L’analyse ci-présente se concentrera sur les événements d’après la guerre d’Algérie, c’est-à- dire l’histoire des harkis en France, en examinant les conditions de leur rapatriement après le cessez-le-feu en mars 1962 et leur accueil dans les centres dits «de transit », « de regroupement » ou encore « d’hébergement »4 en France : « La fin de la guerre d’Algérie constitue le prélude du passage dans des espaces de ségrégations- le plus souvent sous la forme des camps- d’une grande majorité de familles d’anciens supplétifs, selon un laps de temps plus ou moins long. »5

Tout d’abord, il sera question de retracer les grandes lignes de la politique de la France vis-à- vis de ses anciens supplétifs et leurs familles suite à la guerre d’Algérie pour ensuite présenter le fonctionnement et l’organisation d’un de ces camps, celui de Rivesaltes qui représente un « élément identitaire » dans la mémoire collective des harkis: « Rivesaltes [...] Mille tentes de campagne où se retrouvaient à chaque crépuscule, serrées les unes contre les autres pour se préserver du froid, les plus anonymes, victimes d’une tragédie dont il ne faut plus parler, celle des harkis et de leurs familles, ces orphelins d’Évian. »6

Dernièrement, des témoignages de harkis serviront à compléter le travail en l’enrichissant de détails concernant les conditions de vie des harkis dans le camp de Rivesaltes qui ne se trouvent pas dans les livres d’histoire.

2) Le rapatriement des harkis

2.1) Politique d’abandon

La question du traitement des harkis lors de la fin de la guerre d’Algérie se pose déjà bien avant le 19 mars 1962, la date du cessez-le-feu : « Déjà plus d’un an avant la conclusion des accords, parallèlement aux premiers contacts, l’avenir des « musulmans fidèles à la France » est l’objet de plusieurs études soumises au ministère d’État chargé des Affaires algériennes. »7

Face au dilemme qui consiste d’après Morelle dans le choix entre la protection sur place ou le rapatriement, le gouvernement français opte pour la première solution à cause des problèmes créés déjà par le rapatriement des pieds-noirs dont la dimension avait été totalement sousestimée. En outre, il redoute des problèmes d’intégration et le danger d’éventuels conflits avec les immigrés algériens vivant déjà en France.8 Ainsi, le rapatriement des harkis apparaît comme n’étant guère souhaitable :

« À la veille de la première rencontre d’Évian, les modalités ne sont pas encore arrêtées, même si les grandes lignes sont fixées : il faut aider les musulmans qui ont servi la France mais leur intégration en métropole sera si difficile qu’il est déconseillé de les faire venir ; il faut alors s’orienter vers une solution négociée avec le FLN, afin qu’ils puissent rester sans risque en Algérie après l’indépendance. »9

Mais les décisions prises suite à cette guerre témoignent de l’improvisoire de la situation, aucun plan concret concernant « la question harkie », notamment celle de leur rapatriement, n’a été élaboré : « Les faits et de nombreux témoignages prouvent que le rapatriement des Harkis n’a fait l’objet d’aucun plan d’envergure sérieux, programmé suffisamment à l’avance. »10

Vis-à-vis de ses anciens supplétifs, la France pratique une politique « d’abandon sur ordre »11: Après avoir théoriquement garanti la protection des harkis dans les Accords d’Évian, le gouvernement français décide de dissoluer et de désarmer les harkas pour ensuite se retirer, ou plutôt se tirer de l’affaire, en abandonnant ceux qui lui ont servi à leur sort, un sort qui consiste ces temps-là le plus souvent en massacres d’une violence inimmaginable commis par le FLN contre les harkis considérés comme traîtres par les Algériens à cause de leur collaboration avec l’armée française, tandis que pour la France, ils font partie des vaincus12:

« L’absence de dispositif de contrôle efficace pour faire respecter les « accords » d’Évian, et l’impasse faite sur l’avenir des personnes de statut de droit local contribuent, dans les faits, à livrer totalement au FLN la population musulmane restée fidèle à la France, d’autant plus que l’armée française s’est retirée dans ses quartiers avec des ordres stricts de non-intervention. »13

Cette « politique d’abandon » se caractérise aussi par une « hiérarchisation »14 de la population algérienne, une différenciation qui défavorise fortement les harkis : les piedsnoirs, c’est-à-dire les Français de souche européenne, ont le droit prioritaire au rapatriement puisqu’ils sont, comme le remarque entre autres le Général de Gaulle, des « véritables » rapatriés, la France étant leur « vraie patrie « tandis que les harkis ne seraient « que des réfugiés ».15 Officiellement, les harkis sont pris en charge par le ministère des Rapatriés et font donc partie du groupe des rapatriés, mais les mesures prises et une telle attitude exprimée ouvertement par de Gaulle témoignent du contraire :

« Un ministère des Rapatriés est créé en décembre 1962 pour s’occuper des difficultés d’installation et de reclassement jusqu’à sa suppression le 23 juillet 1964. Les anciens supplétifs et leurs familles sont donc considérés officiellement comme des rapatriés par les pouvoirs publics, mais les faits viennent contredire la théorie. »16

Face à cette situation de grande injustice et aux milliers de victimes des massacres, des membres de l’armée française, s’opposant à abandonner leurs anciens supplétifs et leurs familles, créent des associations comme l’«Association des anciens des Affaires algériennes » (AAAA)17 pour aider les harkis ou entreprennent d’autres initiatives privées pour les sauver en les rapatriant de manière clandestine, contre tout ordre :

« Au total, une bonne partie, vraisemblablement la moitié de la population harki rescapée des massacres, repliée et implantée en métropole, le doit aux initiatives privées prises par des officiers qui ont su mobiliser des réseaux relationnels, en marge et souvent contre les directives officielles.18

Ces initiatives privées ne sont pas seulement strictement refuses mais aussi interdites par les autorités civiles et militaires qui n’acceptent que de rapatrier le « strict minimum »19 des harkis:

« En effet, c’est le plus officiellement du monde que des directives confidentielles des plus hauts responsables civils et militaires prescrivent avec une rigueur et un zèle extrêmes à l’encontre de ceux restés fidèles à la France, et notamment ceux qui ont servi ses armes, les supplétifs,

- que l’on cesse de donner asile dans les camps et enceintes militaires,
- que les rapatriements clandestins soient sanctionnés,
- que les supplétifs débarqués en métropole, en dehors des directives, soient refoulés en Algérie. »20

À partir du trois juillet, la date officielle de l’indépendance de l’Algérie, le nombre de massacres et d’actes de vengeance commis contre les harkis augmente en même temps que la pression sur le gouvernement français qui est contraint de réagir et de venir en aide de ses anciens supplétifs, mais cela ne change rien à « [...] la volonté [...] de limiter au maximum le rapatriement des Harkis et de leurs familles. »21

En total, à peu près 300000 harkis ont pu se sauver en métropole par les trois formes de rapatriement- le rapatriement par les autorités, par voie clandestine et à titre individuel22: « 300000 rescapés sur une population de 1600000, cela signifie qu’un musulman sur cinq, fidèle à la France malgré tout, connaîtra cette « douce France dont il a tant rêvé, la France généreuse, la France terre d’asile, la France des Droits de l’homme », la France de la Marseillaise et du drapeau tricolore que ses ancêtres avaient libérée par deux fois au cours de ce siècle. »23

2.2) L’accueil en France - politique d’enfermement

Avant d’rtre accueillis en métropole, les harkis sont regroupés dans des camps militaires, comme celui de Zéralda, en Algérie24, puis embarqués dans les cales des bateaux en destination du port de Marseille.

En France, face à l’arrivée du nombre important d’anciens supplétifs, trois structures d’accueil ont été mises en place : les camps d’accueil, les hameaux forestiers et les cités urbaines.25

Au centre de l’analyse ci-présente se situe la structure des camps d’accueil dont le but est précisé par le ministre des Rapatriés en septembre 1962 :

« Le camp doit répondre à un double but :

1) hébergement temporaire des familles en attendant leur dispersion vers une destination définitive,
2) triage des nouveaux débarqués en instance d’acheminement vers d’autres lieux.». »26

À la politique d’abandon succède une politique qui vise à une intégration des harkis dans la société d’accueil qui passe par « l’abandon de leurs coutumes « archaïques » et « primitives» »27:

« Il s’agit pour les pouvoirs publics, dans le cadre d’une politique dite « d’assimilation », de fournir emploi, logement et assistance administrative, sanitaire, etc., à des familles jugées « inaptes à la vie sociale » tant du fait de leur mode de vie, de leurs traditions culturelles que de leur analphabétisation ou de leur absence de qualification professionnelle. »28

La vie des harkis dans les camps en France est donc réglée par une politique qui peut être désignée comme une « politique d’enfermement », ou plus expressif même comme « concentration »29. « C’est dans ce contexte que le camp de Rivesaltes joue [...] le rôle d’une véritable plaque tournante dans la redistribution de ces personnes vers d’autres lieux, c’est-à- dire dans la question essentielle qui est celle de leur reclassement [...].»30 Dans le chapitre suivant, il sera question de présenter le camp de Rivesaltes plus en détail, son organisation et son fonctionnement, pour ensuite décrire la vie dans ce camp, avant tout à l’aide de témoignages de harkis qui y sont passés, pour mieux pouvoir saisir le rôle que jouait Rivesaltes en tant que premier lieu de contact avec la France, en tant que « [...] référence commune, souvent douloureuse, dans leur premier rapport à la société d’accueil. »31 Il s’agit de présenter ce camp, pour lequel on trouve de nombreux désignations différentes comme « camp de transit », « centre d’hébergement » ou encore « centre de regroupement », comme ce qu’il était : un camp de harkis, un monde ambigu qui fait partie de leur histoire souvent refoulée.

3) Le camp de Rivesaltes - un « immense champ d’indifférence et de mépris »

« Le « centre d’hébergement » de Rivesaltes, installé dans les Pyrénées-Orientales, à 12 km au nord-est de Perpignan, dans un vaste camp d’instruction militaire qui avait servi par le passé à l’accueil ou au regroupement forcé de différentes populations, apparaît comme un « haut lieu » de la mémoire des harkis. »32 33

Le camp de Rivesaltes, créé peu avant la Seconde Guerre mondiale, est comme d’autres camps de harkis en France un ancien camp militaire avec sa propre histoire qui ne commence pas par l’arrivée des harkis. Cest l’histoire d’ « un centre d’internement pour des populations indésirables considérées comme une menace : on y a interné successivement, en 1939 des républicains espagnols, pendant la guerre des juifs et des Tziganes et à la Libération des prisonniers allemands. ».34

On accueillait à partir de septembre 1962 les anciens supplétifs et leurs familles fuyant les représailles du FLN en Algérie sur les plus de 600 hectares entourés de fils barbelés du « Camp Maréchal Joffre » où on avait dressé à la hâte plus de 800 tentes servant au « logement » des harkis, pour organiser leur reclassement et leur redistribution géographique sur le territoire français.35 Rivesaltes fonctionnait donc comme « centre de transit » pour un nombre important des harkis rapatriés en France : « Au total, entre 1962 et 1964, ce sont 35000 harkis qui transiteront par le camp de Rivesaltes dont la population, à son plus haut niveau, atteindra 13500 personnes. »36

3.1) L’organisation du camp

Le camp de Rivesaltes, divisé en dix villages d’environ 1000 habitants chacun37, était organisé et dépendait du militaire, ce qui se réflétait aussi dans le mode de vie s’imposant aux harkis :

« Les familles d’anciens supplétifs sont [...] astreintes à une vie militairel’environnement s’y prrtant d’ailleurs déjà (encadrement par les compagnies de camp, barbelés, miradors)- tant pour éviter des incidents avec les militants du FLN que pour calmer les craintes des villageois des alentours devant cette masse de réfugiés dont la présence est souvent contestée. »38

Plusieurs auteurs expliquent ce mode de vie militaire par rapport au passé colonial de l’Algérie, de sorte que les autorités responsables, comme il n’y avait aucun plan précis pour l’accueil des harkis, ont reproduit des structures connues pour réagir à la masse d’anciens supplétifs arrivant en métropole :

[...]


1 « Le terme « harki », stricto sensu, désigne les FSNA (Français de souche nord-africaine) et/ou « musulmans », pour reprendre la terminologie de l’époque coloniale, ayant servi comme supplétifs de l’armée française dans une harka durant la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962. [...] Au fil du temps, « harkis » a fini par désigner tous les rapatriés d’origine nord-africaine (RONA) venus en France à la fin de la guerre d’Algérie [...]. » (BESNACILANCOU/ MOUMEN (2008), p.1)

2 cf. ROUX (1991)

3 JORDI/ HAMOUMOU (1999), p.55.

4 cf. HAMADI (2008), p. 125.

5 BESNACI-LANCOU/ MOUMEN (2008), p. 53.

6 JORDI,/ HAMOUMOU (1999), pp. 49-50. (mise en relief par M.S.)

7 MORELLE (2004), p.2.

8 ebda., pp.1-3.

9 ebda., p.3.

10 MELIANI (2001), p.121.

11 ebda., p.68.

12 cf. MARCOS/ MARCOS (2009), p.87.

13 MELIANI (2001), p.68.

14 BESNACI-LANCOU/ MOUMEN (2008), p.62.

15 cf. MORELLE (2004), p.12.

16 BESNACI-LANCOU/ MOUMEN (2008), pp. 61-62.

17 cf. JORDI/ HAMOUMOU (1999), p. 44.

18 MELIANI (2001), p.118.

19 MELIANI (2001), p.119.

20 ebda., p.69.

21 ebda., p.120.

22 ebda., p..122.

23 ebda., p.124.

24 BESNACI-LANCOU/ MOUMEN (2008), p.53.

25 BOULHAΪS (2005), p.142.

26 MELIANI (2001), p.130.

27 cf. CHARBIT (2006), p.81.

28 MELIANI (2001), p.131.

29 cf. AZNI/ WEBSTER (2002), p.107.

30 HAMADI (2008), p.125.

31 ebda., p.125.

32 METTAY (2001), p.104.

33 HAMADI (2008), p.125.

34 ebda., p.126.

35 cf. ebda., pp.125-127.

36 METTAY (2001), p.99.

37 ebda., p.114.

38 BESNACI-LANCOU/ MOUMEN (2008), pp. 56-57.

Fin de l'extrait de 24 pages

Résumé des informations

Titre
Rivesaltes. Un camp de harkis, un monde ambigu
Université
Johannes Gutenberg University Mainz
Note
1,3
Année
2010
Pages
24
N° de catalogue
V229838
ISBN (ebook)
9783656454359
ISBN (Livre)
9783656456261
Taille d'un fichier
2053 KB
Langue
Français
Annotations
mots-clé
rivesaltes
Citation du texte
Anonyme, 2010, Rivesaltes. Un camp de harkis, un monde ambigu, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/229838

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