La réception d’Eric Weil en Italie

Une analyse des textes


Essai, 2013
10 Pages, Note: 27

Extrait

i. Dans la reconstruction des vicissitudes qui caractérisent la réception d’un auteur, on ne peut éviter d’évoquer le rapport qui s’est établi entre cet auteur et le lieu de sa réception. Nous ne pouvons pas ne pas parler du rapport de Weil à l’Italie, de sa familiarité avec la littérature et la science italiennes. Il ne s’agit pas ici de l’habituelle tradition littéraire qui, depuis Goethe, a transformé le « voyage en Italie » en un processus d’initiation. Pour Weil, qui avait étudié à fond la Renaissance italienne, il s’agissait de connaître l’Italie, de la comprendre, de la vivre à travers ses villes. Il aimait Turin, mais surtout Sienne, Pise, Urbino et Gubbio, sans oublier Venise et Rome. À Turin, Pise et Urbino il avait tenu régulièrement des rencontres et des séminaires. De ces lieux, et d’autres encore, il connaissait tout et ne se lassait pas de l’illustrer à ses auditeurs stupéfaits.

Weil et l’Italie, donc, c’est-à-dire « les raisons philosophiques d’une attraction naturelle ». Au fond, sans cette attraction on ne saurait comprendre pleinement la pensée de Weil, ses motivations profondes et anciennes, la présence de Pico della Mirandola, Pomponazzi et la Renaissance, déjà mentionnée, ainsi que l’Italie de Burckhardt et de Machiavelli: « Nous avons là tout l’Italie de Weil, sa façon de l’aimer, la grande histoire, la pensée philosophiques, et la petite histoire également. Il le disait et il l’a même mis par écrit : parfois les esprits mineurs, la petite histoire, nullement négligeables, expriment et forment leur époque. Mais il faut savoir les saisir, saisir grâce à eux et en eux l’esprit du temps et des lieux[1] ». Manifestement, l’Italie a incarné, pour Weil, l’idée de la « tradition vivante » qui a tellement de poids dans ses essais historiques et d’histoires des idées.

L’Italie a partagé, en quelque manière, l’amitié et a réservé au philosophe une attention constante. Cela ne veut pas dire que Weil ait été au centre des débats. Mais en dépit de la difficulté à situer l’œuvre – ni marxiste, ni existentialiste, ni phénoménologique – et de l’inactualité de sa forme systématique, Weil a suscité un intérêt croissant au fil du temps et sa présence dans la philosophie italienne contemporaine n’est pas une donnée sans relief.

ii. Mais procédons avec ordre. Nous devons remonter à la fin des années cinquante. Janvier 1958 : Francesco Valentini, de l’Université de Rome, publie le volume La filosofia francese contemporanea et consacre à Weil un ample chapitre, sous le titre « Historisme »[2]. Valentini voyait chez Weil la tentative la plus réussie d’un retour à Hegel, au discours rationnel dicté par la volonté de comprendre. Il associait l’appel à l’homme raisonnable, chez Weil, aux « sévères mœurs des grandes personnalités de la vieille Europe », tout comme à « l’honnêteté morale de Benedetto Croce » – Benedetto Croce : un nom qu’on peut mettre en rapport avec celui de Weil lorsqu’on examine l’idée d’une « logique de la philosophie[3] ».

La même année paraît la première traduction d’un écrit de Weil. Il s'agit du « Hegel » paru dans le volume Les philosophes célèbres édité, chez Mazenod, par Maurice Merleau-Ponty en 1956. Cette publication s’inscrivait dans un climat culturel animé[4]. Des fleuves d’encre étaient alors déversés pour illustrer le rapport Hegel-Marx. C’étaient les années de l’évolution et des métamorphoses de l’existentialisme et du marxisme, et le débat portait sur l’aspect le plus spécifiquement politique de la question.

Weil interviendra de manière définitive dans ce débat avec Hegel et l’État, publié dans la première anthologie de textes weiliens parue en Italie, en 1965[5]. L’étude consacrée à la Rechtsphilosophie démontre de façon claire et précise l’inexistence d’une apologie de l’Etat prussien, liquide plus d’un siècle d’historiographie sur ce sujet et révolutionne l’étude de Hegel. Dans le climat de la tradition idéaliste alors dominante en Italie, Weil introduit une nouvelle figure de Hegel, celle-là même à laquelle nous nous référons encore aujourd’hui. C’est le Hegel qui, historiquement, a agi sur Marx et à travers Marx. Mais, de même qu’il renouvelle la lecture de Hegel, Weil restitue à la figure du Marx philosophe cette importance qui, dans les années Cinquante et Soixante, avait été en Italie occultée par celle du Marx politique. Déjà en 1947, examinant le rapport de Hegel à l’Etat[6], Weil avait déterminé ce concept de la liberté – formellement reconnue lors de la Révolution française, philosophiquement comprise dans le système hégélien, mais non réalisée dans toute son universalité – qui demeure le problème philosophique par excellence et fonde l’unité de la philosophie et de la politique. Tout le débat de ces années, en Italie, portait précisément sur ce rapport entre philosophie et politique.

[...]


[1] L. Sichirollo, « Eric Weil et l’Italie : les raisons philosophiques d’une attraction naturelle », in Cahiers Eric Weil V. Eric Weil, Philosophie et sagesse, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1996, p. 107-113.

[2] F. Valentini, La filosofia francese contemporanea, Milan, Feltrinelli, 1958, p. 301-343.

[3] Cf. R. Franchini, « Die Logik der Philosophie bei Hegel, Croce, Lask und Weil », dans Hegels Logik der Philosophie, hrsg. von D. Heinrich und R.P. Horstmann, Stuttgart, Klett-Cotta, 1984, p. 106-123 ; cf., sur Weil, G. Kirscher, « L’oeuvre d’Eric Weil et l’idée d’une logique philosophique de la philosophie », dans Id., Figures de la violence et de la modernité. Essais sur la philosophie d’Eric Weil, Lille, P.U.L., 1992, p. 13-55.

[4] E. Weil, Hegel, édité par L. Sichirollo, Urbino, Argalìa, 1958. Sur la présence de Hegel en Italie, cf. G. Cacciatore, « Hegel in Italia e in italiano », in Incidenza di Hegel, aux soins de F. Tessitore, Naples, Morano, 1970, p. 1057-1129 ; ensuite L. Sichirollo, « Hegel en Italie au XXe siècle », in Archives de philosophie, 56, 1993, n°4, p. 573-592.

[5] É. Weil, Filosofia e politica, Firenze, Vallecchi, 1965. Cette anthologie comprend aussi les essais « Pensée dialectique et politique », « La place de la logique dans la pensée aristotélicienne », « La morale de Hegel », « über die Wissenschaftlichkeit der Philosophie ». Sauf mention spéciale, les différents articles et conférences de Weil cités dans le présent article sont disponibles en français dans les Essais et Conférences, T. I et II, édités chez Vrin, Paris, 1991, et dans Philosophie et Réalité. Derniers Essais et Conférences, Paris, Beauchesne, 1982. La conférence en allemand sur la scientificité de la philosophie a été publiée dans une traduction française aux Archives de philosophie, juillet-septembre 1970, p. 353-369.

[6] Cf. « Marx et la liberté », in Critique, n°8-9, janvier-février 1947, p. 68-75.

Fin de l'extrait de 10 pages

Résumé des informations

Titre
La réception d’Eric Weil en Italie
Sous-titre
Une analyse des textes
Note
27
Auteur
Année
2013
Pages
10
N° de catalogue
V262867
ISBN (ebook)
9783656516996
Taille d'un fichier
471 KB
Langue
Français
mots-clé
Philosophie, Eric Weil, Hegel, Livio Sichirollo
Citation du texte
Marco Filoni (Auteur), 2013, La réception d’Eric Weil en Italie, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/262867

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