La problématique de l'utopie et l'absurdité dans "L'île des esclaves" de Marivaux


Essai Scientifique, 2015

12 Pages


Extrait

Table of Contents

Introduction

I. L´île des esclaves et la forte dominance des maîtres.
1. La paresse et la trop grande fierté des maîtres
2. Le traitement des esclaves par les maîtres
3. La réaction des maîtres devenus esclaves

II. L´île des esclaves et le statut des esclaves
1. Trivelin et les maîtres
2. Les esclaves devenus maîtres

III. L´île des esclaves, une comédie satirique utopique ?

Conclusion

Introduction

Depuis les origines du monde, l´asservissement, et plus précisément l´esclavage,[1] fait partie des mœurs humaines. Ce phénomène s´est surtout accru entre les XV et XVIIIe siècle avec la maîtrise de la cartographie du monde et la découverte du Nouveau Monde en 1492 par Christophe Colomb. Cette nouvelle Terre devant être mise en valeur, poussa les Européens à employer les « Noirs » d´Afrique, car étant considérés comme mieux adaptés au climat et aux différents travaux.[2]

Ce système d´exploitation n´a pas fait et ne fait pas l´unanimité dans le rang des auteurs. Certains, entre autres Le Romain[3], en font une subtile apologie. D´autres[4] estiment tout simplement que ce système est contraire à la Déclaration des Droits de l´Homme favorisée par la Révolution Française de 1789 ou tout simplement le droit naturel de chaque humain à disposer de sa liberté. Dans le rang de ces derniers, s´inscrit sans nul doute aussi Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux avec sa comédie L´île des esclaves (1725). Dans cette comédie en un acte, Marivaux caricature la société d´alors tout en mettant en évidence le rapport : Maître vs Valet. L´auteur, tout en se servant de cette satire sociale, peint les réalités d´une société fictive où le statut social des personnages est inversé, voulant créer ainsi un monde imaginaire sans aucune forme d´asservissement.

L´étude se focalisera sur les personnages de ladite pièce, le rôle à eux dévolu et les différents rapports les unissant, puis débouchera sur la problématique de l´utopie et l´absurdité.

I. L´île des esclaves et la forte dominance des maîtres.

1. La paresse et la trop grande fierté des maîtres

Dans L´îles des esclaves, l´auteur présente un maître et son valet qui échouèrent lors du naufrage de leur nef sur une île. Cette île est habitée par les anciens esclaves révoltés contre leurs maîtres. Iphicrate est le Maître et Arlequin le valet. A Athènes, Iphicrate est le maître suprême, traitant son valet, plutôt son esclave Arlequin comme la cinquième roue du carrosse. L´auteur peint, à leur arrivée sur l´île, les quelques mots dont il traite Arlequin. « Iphicrate : Misérable ! Tu ne mérites pas de vivre ».[5] Par le terme « misérable », Iphicrate dit à son valet qu´il lui inspire de la pitié. En réalité, « misérable » a une connotation plus péjorative que « malheureux », voire « lamentable ». « Misérable » désigne un « traîne-misère » qui fait honte à la société. La conséquence de cette honte sociale que le valet constitue est qu´il « ne mérite pas de vivre ». Cette assertion confirme tous les traitements que le maître Iphicrate admoneste à son valet. Ce maître est même prêt à battre son valet à mort, car cette dernière insulte est assévérative.

A ce stade, il faut souligner les écarts de langage du valet Arlequin. Parce que la vérité sur l´île lui est révélée, il se montre insoumis vis-à-vis de son maître. On peut donc interpréter ce comportement comme latent chez le valet. En réalité, vu les maltraitances toujours à lui faites par son maître, Arlequin cherchait depuis une issue de secours. C´est ce qui explique ses écarts de langage. Puisqu´il trouve enfin un moyen de s´échapper de ce joug, il ne tarde pas à tourner en dérision son maître et à chanter, ce qui ne lui serait jamais possible à Athènes, tout au moins devant son maître. La réponse du maître est donc immédiate : « IPHICRATE : Esclave insolent ! (p. 2)». Le maître confirme et dénonce par-là l´air libertin que s´offre son valet et le caractère cynique que revêt cet air. On voit qu´à l´annonce des lois de cette île à Arlequin, il retrouve des ailes.

IPHICRATE surpris, lui demande alors : « Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave (p. 2)? Le maître, ne s´attendant pas du tout à ce type de comportement de son valet, s´exclame. Il montre ainsi sa grande fierté en faisant usage de l´adjectif possessif « mon ». Cet emploi dénote du grand pouvoir qu´il a sur Arlequin et qu´il est en train de perdre. Iphicrate s´est depuis longtemps approprié son esclave. Il en fait donc sa propriété privée et jouit de tous les droits sur ce dernier. Voilà pourquoi il n´hésite donc pas à s´approprier le droit de vie et de mort sur son valet. Le terme « esclave » dont il le qualifie n´est que la résultante de ce qu´il pense et fait de lui. Iphicrate montre à son valet qu´il le « possède », qu´il est sa « chose ». Arlequin est de ce fait tributaire de son maître et lui doit allégeance totale. Les insultes comme « Punir l'insolence de mon esclave, Maraud ! (p.2) » ne font qu´accentuer sa mainmise sur le valet et sa fierté de maître.

Puisque les esclaves sont à leur service, leur faisant ainsi presque tout, les maîtres se versent alors dans une indolence indicible et incroyable. Voilà pourquoi Trivelin leur annonce, après le changement de statut, ce qui suit : « Je vous apprends, au reste, que vous avez huit jours à vous réjouir du changement de votre état ; après quoi l'on vous donnera, comme à tout le monde, une occupation convenable ». Trivelin dénonce, ce faisant, la fainéantise des maîtres. L´adjectif « convenable » dont il fait usage montre, à ses yeux en tant qu´ancien esclave ou fils d´ancien esclave, qu´il reconnaît d´une part le rang des maîtres dans la société, mais déteste leur trop grande oisiveté. D´autre part, ceci peut se comprendre comme la tâche convenable à leur nouveau statut dans l´île.

Euphrosine, maîtresse de Cléanthis, résume de son côté toutes les idées reçues, les préjugés et ses propres opinions sur les esclaves en ces termes : « Vous êtes des barbares (Scène IV, p. 7). Le terme « barbare » désigne en fait ce qui est autre, ce qui n´est pas de sa culture. Mais ici, ce n´est pas le sens que la maîtresse de Cléanthis donne au mot. Elle fait savoir à son esclave qu´elle fait partie des gens moins policés, sinon non policés, la culture occidentale étant celle à l´aune de laquelle tout se mesure. « Les barbares » sont donc des gens sauvages, primitifs, cruels et inhumains n´ayant donc aucune idée de l´art. Ils sont ainsi dignes des traitements animaliers. Euphrosine se soustrait ainsi de cette société.

Parce que les esclaves sont des gens « barbares », ils sont traités à l´aune des animaux, ou parfois même plus que des animaux. Ils n´ont aucune dignité et sont réduits à la portion congrue. Les lignes suivantes nous renseignent sur leurs conditions.

2. Le traitement des esclaves par les maîtres

Une fois sur l´île, les rapports de force maître vs esclave ont changé. Iphicrate continue toujours de faire le maître. Ce n´est que la vérité sur l´île et le gouvernement qui y règne qui affranchissent Arlequin.

Son maître n´hésite donc pas à lui adresser une prière, vu que les rapports peuvent changer de but en blanc. « IPHICRATE : Avançons, je t'en prie (p.2). Cette prière du maître à l´esclave témoigne de la considération qu´il a pour lui. Il le traite d´égal à égal. Cela égale un affranchissement implicite du maître, ce que Arlequin reconnaît si bien : « Je t'en prie, je t'en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela (p. 2) ». Le pays ici désigne l´île et les adjectifs « poli, civil » sont en fait railleurs. Arlequin reconnaît par-là les flatteries de son maître. Ces propos du maître dénotent en réalité de la sournoiserie.

Soulignons que Arlequin, dans sa réponse, s´en moque bien. La reprise qu´il en fait est une satire implicite. De but en blanc, Arlequin se rend compte du changement de son maître ; un changement connoté de politesse et de civilité. La confirmation directe que le lecteur ou le spectateur reçoit est la réponse du maître. Il lui confirme alors son amour : « IPHICRATE : Eh ne sais-tu pas que je t'aime (p. 2)? Cet amour du maître à l´esclave peut se comprendre de deux (2) manières : c´est d´abord parce qu´il affectionne son esclave qu´il le bat pour qu´il se corrige ; « qui aime bien châtie bien », dit-on. En second lieu, cet amour que le maître déclare à son esclave peut être du leurre, et ce, dans le but de l´apaiser et de le faire adhérer à sa cause. L´esclave étant désormais dans son « fief », il faut donc le caresser, le courtiser afin qu´il sache qu´on est de son côté. C´est justement ce que fait le maître Iphicrate.

Mais un peu comme la réponse du berger à la bergère, Arlequin ne tarde pas à répondre : « Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé ». Ainsi, Arlequin rappelle à son maître ses signes d´amitié, lesquels sont des coups de fouets qui descendent sur son dos et son épaule. Par ce zèle, Arlequin a honte de son maître pour l´avoir asservi. Voilà pourquoi il déclare : « Je l'ai été, je le confesse à ta honte, mais va, je te le pardonne ». Arlequin a grandi de par ses paroles. L´auteur montre à travers cela la maturité d´esprit de l´homme soumis, Arlequin. C´est d´abord un exercice difficile de pardonner son malfaiteur, mais l´esclave le réussit, après qu´il soit traité comme « un pauvre animal ». Ces propos attribués à Arlequin sont en fait de Marivaux qui, implicitement, reconnaît le statut difficile de l´esclave. C´est donc un satisfécit qu´il lui décerne.

Quant à Cléanthis, l´auteur n´a pas précisé explicitement si elle est aussi battue ou non, mais fait voir comment elle est traitée par sa maîtresse. Ici, ce sont les injures qui pleuvent. Elle en fait alors une liste à Trivelin « J'en ai une liste : Sotte, Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile, et coetera ». Toutes ces insultes renvoient à un seul mot que Cléanthis emploie à son tour pour désigner ses patrons : « barbares ». Ce revirement de situation est osé. Un esclave qui dit à sa maîtresse qu´elle est « barbare » mérite d´être puni à mort. Ceci montre que l´auteur n´a pas choisi son sujet au hasard. Il veut bien faire éprouver aux maîtres ce que l´on sent quand on est esclave.

Pour ce faire, les uns hériteront des rôles des autres, ce qui provoque un résultat contraire, car - Marivaux le sait très bien - les maîtres ne peuvent pas supporter les esclaves.

3. La réaction des maîtres devenus esclaves

La loi de l´île est la suivante : les maîtres deviennent esclaves et les esclaves deviennent maîtres. Ainsi, chacun connaît un peu du rôle de l´autre et saura le ménager, le traiter. Iphicrate accepte malgré lui les ordres de son ancien esclave sur qui il déchaîne sa passion. « IPHICRATE : Moi, l'esclave de ce misérable (p. 2) ! Il ne tarde pas à qualifier son esclave qui est sur le point de devenir son maître de « misérable ». Il se rend alors compte que « subjuguer » n´est pas aisé. Il se rend compte de la carrure de son maître et refuse de se soumettre. Dans la même veine, Iphicrate ne tarde pas non plus à le qualifier d´ »ingrat », car ne voulant pas le libérer du joug de ses amis.

Euphrosine de son côté s´apitoie sur son sort, se rendant donc compte de la souffrance des esclaves qui, tout le temps, doivent avaler des couleuvres :

Ne persécute point une infortunée, parce que tu peux la persécuter impunément. Vois l'extrémité où je suis réduite ; et si tu n'as point d'égard au rang que je tenais dans le monde, à ma naissance, à mon éducation, du moins que mes disgrâces, que mon esclavage, que ma douleur t'attendrissent […] n'ajoute rien à celui que je souffre (p. 13).

Euphrosine se rend triste de sa nouvelle condition de serve, demande toutefois que l´on ait d´égard pour sa naissance, son éducation et ses richesses, des choses pour lesquelles la société se catégorise.

Iphicrate et Euphrosine se rendent alors compte qu´il est ardu d´obéir à une volonté, outre que la sienne. Malgré toutes les injures qu´ils ont faites à leur esclave, malgré les mauvais traitements, les deux (2) maîtres font la victime, maudissant ainsi leur esclave : « IPHICRATE : Les dieux te puniront, Arlequin (scène IX, p. 13) ». Le seigneur Iphicrate traite indirectement ici son esclave d´ingrat. C´est en fait le dessein de Marivaux en écrivant ce texte : montrer aux maîtres comment il est difficile d´être esclave de quelqu´un, de voir sa liberté embrigadée.

Si L´île des esclaves est le pays où les esclaves recouvrent la liberté, elle doit bien avoir des caractéristiques. Nous étudierons l´île, les personnages et leur conduite.

[...]


[1] Ainsi, l´esclavage est donc devenu un commerce instauré même dans les anciennes sociétés originelles, car l´homme étant après tout un être « animal », mais pensant, se soumet bien volontiers aux lois de la jungle. Pour ce faire, Giffard déclarait : « L'esclavage est une institution qui existe aux origines mêmes de Rome et qui n'a jamais disparu du Droit romain, même byzantin ». Cf. Giffard, Précis de droit romain, no 348.

[2] Le Romain, l´un des encyclopédistes, partage entièrement ce point de vue : « L'excessive chaleur de la zone torride, le changement de nourriture, & la foiblesse de tempérament des hommes blancs ne leur permettant pas de résister dans ce climat à des travaux pénibles, les terres de l'Amérique, occupées par les Européens, seroient encore incultes, sans le secours des negres que l'on y a fait passer de presque toutes les parties de la Guinée. Ces hommes noirs, nés vigoureux & accoutumés à une nourriture grossiere, trouvent en Amérique des douceurs qui leur rendent la vie animale beaucoup meilleure que dans leur pays ». Cf. Le Romain, « Nègres, considérés comme esclaves dans les colonies de l’Amérique », cf. Encyclopédie de Diderot et d´Alembert.

[3] Ibd.

[4] Au nombre de ces derniers, on peut citer Montesquieu (Esprit des lois) ou Le Chevalier de Jaucourt (Cf. Encyclopédie de Diderot et D´Alembert).

[5] Marivaux, L´île des esclaves, 1725. Sauf mention contraire, toutes les autres citations extraites de l´œuvre suivront ce modèle.

Fin de l'extrait de 12 pages

Résumé des informations

Titre
La problématique de l'utopie et l'absurdité dans "L'île des esclaves" de Marivaux
Auteur
Année
2015
Pages
12
N° de catalogue
V313047
ISBN (ebook)
9783668117655
ISBN (Livre)
9783668117662
Taille d'un fichier
461 KB
Langue
Français
mots-clé
Esclavage - Utopie - affranchissement - pardon
Citation du texte
Kangnikoé Adama (Auteur), 2015, La problématique de l'utopie et l'absurdité dans "L'île des esclaves" de Marivaux, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/313047

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