Articuler la conscience malheureuse

A propos du cynisme dans l´œuvre de Michel Houellebecq


Thèse de Master, 2007
84 Pages, Note: 16/20

Extrait

Table des matières

Introduction

1. Le cynisme – un phénomène universel et diffus L´observateur ethnologue
1.2. L´anonymat
1.3. La notion d´étrangeté
1.4. Houellebecq et le monde: contre ou au milieu?
1.5. Le pessimisme schopenhauerien

2. La déception vis-à-vis des Lumières
2.1. La fausse conscience éclairée
2.2. La fin des illusions – l´ hyperréalisme houellebecquien
2.3. L´isolement de l´individu

3. Le kunisme – philosophie de l´insolence
3.1. Diogène de Sinope
3.2. Le «On»

4. Domaines du cynisme contemporain
4.1. Le rire
4.2. L´abject et le côté naturel des choses
4.3. Le cynisme de l´échange
4.4. Le cynisme du savoir
4.5. La fin de l´Histoire

Conclusion

Bibliographie

«Le cynisme consiste à voir les choses telles qu´elles sont et non telles qu´elles devraient être»

(Oscar Wilde)

«Que ceux qui n´aiment pas Houellebecq se fassent une raison: il est bien le romancier de cette époque misérable»

(Bernard Langlois)

Introduction

Il est encore trop tôt, pour évaluer l´ampleur de la trace que Michel Houellebecq laissera dans l´histoire littéraire, mais d´ores et déjà son œuvre apparaît comme tout, sauf banale. La souffrance qu´elle articule, est non seulement l´expression d´une conscience malheureuse, mais aussi le reflet du malaise culturel qui hante le monde occidental à la charnière du 20e et du 21e siècle.

Depuis la publication de son premier roman, Extension du domaine de la lutte (1994), que toute la critique saluait alors comme porteur d’un esprit et d’un point de vue radicalement neufs dans le paysage des lettres françaises, la popularité de Michel Houellebecq n´a cessé d´augmenter. Cependant, ce n´est qu´avec son deuxième roman intitulé Les Particules élémentaires (1998), qu´il a réellement été jeté sur le devant de la scène littéraire. Sa chronique du déclin de notre civilisation et son utopie d´un avènement d´une nouvelle espèce, l´ont placé au cœur d´un débat animé et controversé. Pour la première fois depuis longtemps, un écrivain s´y connaissait vraiment en science et contrairement à la quasi-totalité de l´intelligentsia française, Michel Houellebecq s´avérait conscient du fait qu´une révolution colossale s´était produite dans les années vingt et trente du 20e siècle, à savoir celle de la mécanique quantique. La figure dite morte du grand écrivain à la vue cohérente de la conception du monde, semblait soudainement réapparaître. Cette position d´écrivain visionnaire qui met mal à l´aise une grande partie des critiques littéraires, Houellebecq a par la suite su la défendre et même l´élargir davantage, et à tel point qu´il est actuellement l´un des romanciers phares de la littérature française contemporaine. Les traductions en plus de trente langues de Plateforme (2001) et La Possibilité d´une île (2005) témoignent de sa notoriété qui dépasse désormais les frontières de la francophonie. Le statut exceptionnel dont il jouit, en particulier dans la communauté littéraire anglo-saxonne, a initié le premier colloque international sur son œuvre, qui s´est déroulé au mois d´octobre 2005 dans la ville écossaise d´Edimbourg. Vu le succès de celui-ci, une seconde édition est prévue pour le mois d´octobre 2007, cette fois aux Pays-Bas à l´Université d´Amsterdam.

Guidé par l´intention de comprendre les enjeux et l´actualité du projet littéraire houellebecquien, j´ai décidé de faire du «phénomène[1] » le sujet de mon mémoire de fin d´études. Or, l´appellation qui revient le plus fréquemment lorsqu´il s´agit de qualifier son œuvre, est celle de «cynique». Cet adjectif à forte connotation négative est censé définir la vision du monde que Houellebecq expose dans ses romans, poèmes et essais. Malheureusement le terme«cynique» est souvent employé de manière précipitée, irréfléchie et imprécise. Mise à part son intention péjorative, la notion reste floue. C´est pour éclairer cette caractérisation vague, que j´ai choisi d´aborder l´œuvre houellebecquienne sous l´angle du cynisme. D´autant plus que la thématique n´a jusqu´à présent qu´été traitée de manière périphérique[2]. Afin d´obtenir une vision large du sujet et pour montrer les points d´attaches qui existent entre l´œuvre et notre époque, j´ai appuyé mon étude sur l´ouvrage Critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk. Dans cet essai l´auteur constate que le cynisme serait le trait prédominant de notre modernité en crise. Houellebecq est-il donc cynique malgré lui?

Vu que Sloterdijk et Houellebecq ont participé ensemble à des débats publics concernant les risques et les bienfaits de la génétique, un rapprochement entre les thèses du philosophe allemand et la production littéraire du romancier français me semble évident, nécessaire, inévitable. Toutefois, la mise en relation entre Houellebecq et Sloterdijk pose problème. Concrètement, le fait que ce dernier voie dans la société (moderne ou antique) se disputer un combat entre ceux qui possède le pouvoir et ceux qui ne l´ont pas, entre oppresseurs et oppressés, entre le haut et le bas, n´est pas sans difficulté. Cette conception de la société comme lieu d´une lutte des classes est problématique, dans la mesure où Houellebecq anéantit justement ce clivage entre dominants et dominés. Son œuvre ne s´articule pas autour d´une quelconque appartenance politique. C´est l´humanité toute entière qu´il cherche à dépasser. S´il existe donc deux groupes opposés dans le monde romanesque houellebecquien, alors ce sont les humains et les néo-humains. Vu sous cet angle, la vive discussion qui s´est installée autour des prétendues convictions idéologiques de l´auteur et qui a trouvé son comble dans un débat qui essayait de lui coller l´étiquette de nouveau réactionnaire est d´intérêt secondaire et ne sera pas mentionnée dans ce travail. Idem pour la polémique anti-islamique qui a été déclanchée par la publication de Plateforme[3]. Ce ne sont pas les chamailleries interhumaines qui intéressent Houellebecq, mais le destin de l´humanité en général.

Partant de la constatation établie par Sloterdijk que la conscience moderne serait une conscience malheureuse traversée par une profonde fissure qui séparerait la raison de l´action, ce travail analysera dans un premier temps la relation que le héros houellebecquien entretient avec le monde qui l´entoure. Le cynisme apparaît alors comme un phénomène universel et diffus. Dans un deuxième temps je montrerai comment les expériences historiques ont conduit à une déception vis-à-vis des Lumières et à une extension du cynisme. Celui-ci se manifeste dans une absence de toute illusion face à la réalité du monde. Le désenchantement contemporain trouve son entrée dans le roman houellebecquien non seulement à travers un hyperréalisme d´influence naturaliste, mais aussi par une mise en avant de l´isolement croissant de l´individu. Une troisième partie reviendra sur les origines du phénomène cynique et développera, à travers une présentation de Diogène de Sinope, le potentiel impertinent et insolent de ce mouvement philosophique. En même temps je détaillerai comment l´offensive plébéienne s´est retournée contre elle-même et dans quelle mesure le On heideggérien est le sujet le plus réel du cynisme moderne. Enfin, la dernière partie de mon mémoire présentera les différents domaines dans lesquels se manifeste aujourd´hui la pulsion cynique. Vu que le cynisme est l´expression d´un état de conscience, celui-ci s´articule non seulement dans une prise de position concrète face à des sujets tels que l´argent, le savoir où l´Histoire, mais aussi dans la physionomie des protagonistes mis en roman par Houellebecq.

Ce que je veux démontrer dans ce mémoire, c´est que Michel Houellebecq est bien plus qu´un simple provocateur ou un phénomène médiatique bien conçu. Au contraire, son œuvre, qui est en train de se former, relève d´un réel projet littéraire. Un projet qui reflète à la fois, les craintes, les peurs, les rêves et les fantasmes de notre modernité désillusionnée et dont le raisonnement cynique est devenu le trait caractéristique. Car finalement ce n´est pas Houellebecq qui a choisi le cynisme, mais le cynisme qui a choisi Houellebecq.

1. Le cynisme – un phénomène universel et diffus

1.1. L´observateur ethnologue

Notre modernité connaît un malaise profond. Imprégnée d´absurdités culturelles, de faux espoirs avec leurs déceptions, elle est hantée par une extension de la folie et par un arrêt de la raison. Les progrès techniques et scientifiques du 19e siècle ont conduit à la supposition que l´humanité se trouverait dans un mouvement continu d´avancement. Grâce aux nouveaux acquis dans les domaines de la technologie et des sciences naturelles, l´homme nourrissait la conviction profonde qu´il se dirigerait vers un avenir prospère et radieux. Or, la vision progressiste du monde s´est brutalement annihilée dans les tranchées flamandes où le progrès technique a subitement montré son côté dévastateur. La réalité de la grande guerre a rattrapée la vision exaltante d´un bond en avant. Ayant perdu la confiance dans son futur, l´humanité n´ose plus croire en un lendemain meilleur. Dès lors, une fissure traverse la conscience moderne. Une fissure que les expériences de la seconde guerre mondiale n´ont que davantage accentuée. Par conséquent, l´homme contemporain se voit confronté à une conscience malheureuse qui zigzague entre ce qui est raisonnable et ce qui est réel; entre ce que l´on sait et ce que l´on fait. Les deux éléments, à la fois opposés et complémentaires que sont la volonté et l´acte, sont à la base de la nausée culturelle actuelle: «Effectivement, c´est dans ce moment de décalage entre la volonté et l´acte que les phénomènes mentaux intéressants commencent à se manifester.[4] »

Ce que Houellebecq appelle ici vaguement «phénomènes mentaux intéressants», est concrétisé par Sloterdijk, qui, lui, emploie l´appellation «cynisme». Dans son essai Critique de la raison cynique, devenu entre-temps l´ouvrage philosophique le mieux vendu en Allemagne au 20e siècle, il détecte que notre modernité occidentale est hantée par une atmosphère cynique universelle et diffuse. Ayant intériorisé les événements historiques du siècle passé, le monde contemporain en a tiré les leçons et s´entoure désormais de cynisme. Celui-ci n´est en vérité que l´expression d´une fausse conscience éclairée. Succédant aux idéologies naïves et à leur Aufklärung, la fausse conscience éclairée est l´état d´une conscience où les acquis des Lumières ont à la fois été un succès et un échec. Elle connaît les leçons des Lumières mais elle n´a pas pu et peut-être pas su les appliquer. Paradoxalement ce n´est qu´ après l´éclaircissement des idéologies naïves qu´émerge la conscience malheureuse et avec elle le malaise culturel que nous observons actuellement. Jusqu´à présent la fausse conscience existait sous les formes suivantes: mensonge, erreur, idéologie. Or, à la lumière de la mentalité moderne, cette série se révèle incomplète. Elle doit alors être complétée par un quatrième élément: celui du phénomène cynique.

En se penchant sur l´œuvre de Houellebecq, nous constatons que le décalage entre volonté et acte donne non seulement naissance à une ambiance cynique, mais qu´il nécessite également un nouveau positionnement esthétique face au monde. Vu que le monde a changé, la littérature doit elle aussi modifier et adapter son angle d´attaque, si elle veut rester à la hauteur du temps et ne pas sombrer dans le passé:

C´est très facile à faire; il n´a même jamais été aussi simple qu´aujourd´hui de se placer, par rapport au monde, dans une position esthétique: il suffit de faire un pas de côté. Et ce pas lui-même, en dernière instance, est inutile. Il suffit de marquer un temps d´arrêt; d´éteindre la radio, de débrancher la télévision; de ne plus rien acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il suffit de ne plus participer, de ne plus savoir; de suspendre temporairement toute activité mentale. Il suffit, littéralement, de s´immobiliser pendant quelques secondes.[5]

L´intention de déplacer la perspective habituelle que nous portons sur le monde conduit Houellebecq à viser à côté des choses, afin de ne pas couvrir la cible de signes, mais au contraire de la faire ressortir et de la montrer de façon claire et nette. Au lieu d´attaquer directement le monde et de rapporter son développement de l´intérieur, Houellebecq adapte un point de vue retiré et détaché. Le positionnement extérieur lui permet de mieux nommer les excès et les disfonctionnements de notre modernité. Faire un pas de côté et s´immobiliser dans cette nouvelle position pour mieux mettre le doigt sur le malaise culturel contemporain, voilà qui apparaît alors comme le nœud et l´intention primaire de l´œuvre houellebecquienne. Le déplacement énonciatif qui s´annonce dans Approches du désarroi est en effet systématisé dans Les Particules et dans L´île. L´épilogue des Particules révèle au lecteur que la narration est assumée par un représentant de la post-humanité né des travaux de Michel Djerzinski[6], tandis que L´île entrecoupe le récit de vie du personnage central avec les commentaires apportés par ses clones néo-humains. Le pas de côté qui permet de contempler et de juger le monde contemporain de l´extérieur met le narrateur houellebecquien dans une position esthétique qui est celle d´un observateur ethnologue[7]. Grâce à une projection dans l´avenir, le pas de côté permet d´appréhender le présent depuis un observatoire idéalement retiré et neutre. L´importance que Houellebecq attache à cet aspect de son œuvre est soulignée par le titre de son troisième roman: Plateforme. Evoquant un lieu d´observation surélevé d´où l´on peut jeter un regard détaché sur le monde, la plateforme fonctionne comme une métaphore de l´entreprise esthétique[8]:

Un jour à l´âge de douze ans, j´étais monté au sommet d´un pylône électrique en haute montagne. Pendant toute l´ascension, je n´avais pas regardé à mes pieds. Arrivé en haut, sur la plateforme, il m´avait paru compliqué et dangereux de redescendre. Les chaînes de montagnes s´étendaient à perte de vue, couronnées de neiges éternelles. Il aurait été beaucoup plus simple de rester sur place, ou de sauter. J´avais été retenu, in extremis, par la pensée de l´écrasement; mais, sinon, je crois que j´aurais pu jouir éternellement de mon vol.[9]

En même temps, l´intitulé Plateforme répond à la conception que Houellebecq se fait du roman. Dans Extension se trouve un passage où l´on peut lire que «la forme romanesque n´est pas conçue pour peindre l´indifférence, ni le néant; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne.[10] » Conçu comme une forme plate dénuée de tout style, le roman est pour Houellebecq la forme d´expression artistique idéale pour exprimer la nausée contemporaine. Elle lui permet de traduire les observations faites auprès de ses contemporains.[11] Ainsi, la position esthétique d´un observateur ethnologue montre le désir du roman houellebecquien d´adapter un nouveau point de vue pour mieux exprimer le malaise culturel de notre modernité.

1.2. L´anonymat

Il semble paradoxal de qualifier le cynisme de phénomène universel et diffus, car dans l´imagination générale le cynisme n´est pas diffus mais marquant; il n´est pas universel mais peu commun et hautement individuel. L´antiquité hellénique connaît le cynique (où plutôt le kunique[12] ) en tant que zigoto solitaire ou moraliste provocateur et têtu. Diogène de Sinope passe, jusqu´à nos jours, pour le patriarche du genre. Son regard démasquant auquel personne ne pouvait échapper, tout comme ses moqueries et ses railleries qui mettaient à distance ses concitoyens, trahissaient un individualiste méchant et hargneux prétendant n´avoir besoin de personne. Le refus d´entrer en échange avec ses contemporains faisait de Diogène un personnage mal-aimé, vivant dans son fameux tonneau en marge de la société athénienne. D´après ses origines sociales, le kunique est un caractère urbain formé par la vie dans les métropoles antiques. En une époque où les pouvoirs politique et culturel étaient concentrés dans les villes, celles-ci devenaient le lieu privilégié où défier le discours officiel. La posture kunique de Diogène envers l´arrogance et l´idéalisme des représentants auto-désignés de la vertu et des bonnes mœurs ne pouvait développer tout son potentiel et toute sa force nulle part ailleurs que dans la ville. L´espace public qui s´ouvrait à lui comme une scène se présentait comme l´endroit idéal pour exercer une pensée éclairée, vivante et offensive. Sous le bavardage et les sottises de ses contemporains, le philosophe kunique mettait en scène une attitude agressive, caustique et blessante.

Le second lieu où se manifestent traditionnellement les pulsions kuniques est celui du carnaval. D´un point de vue historique la coutume du carnaval avec son exubérance, sa jovialité, sa joie de vivre et son renversement des hiérarchies sociales, a toujours été considérée comme un substitut de révolution pour les pauvres. A travers l´élection d´un roi-bouffon, qui pendant un jour et une nuit règne sur un monde fondamentalement à l´envers, les couches les plus pauvres et les plus défavorisées de la société occupent le devant de la scène publique et peuvent, au moins une fois par an, crier leur insatisfaction vis-à-vis des puissants sans devoir craindre de représailles. Aujourd´hui, c´est surtout dans les sociétés qui connaissaient une forte séparation des classes sociales comme le Brésil ou l´Inde, que l´instauration d´un monde à l´envers joue encore un rôle important. En revanche, dans la culture occidentale la coutume du carnaval est tombée au rang de beuverie sans frein. Minutieusement planifiée, elle n´a plus rien en commun avec l´esprit traditionnel d´un monde temporairement à l´envers. Cette mutilation de l´insolence plébéienne montre que les sociétés occidentales ont accédé à un stade de sérieux organisé, où il est de plus en plus compliqué de s´acquérir un espace permettant d´exercer une pensée éclairée, vivante et offensive. Chacun vit replié sur lui-même dans un réalisme grincheux, soucieux de ne pas se faire remarquer, tout en conservant une apparence sérieuse. Il semble que les provocations du renversement carnavalesque soient épuisées, que toutes les bizarreries de la modernité aient été testées et que plus rien ne puisse désormais tirer l´homme moderne de sa léthargie et de sa stupéfaction. Contrairement à l´antiquité hellénique où Diogène et ses semblables vivaient encore à l´écart de la société, le cynique moderne apparaît comme un phénomène de masse qui se répand désormais dans une large partie de la société: «Vendredi soir, j´étais invité à une soirée chez un collègue de travail. On était une bonne trentaine, rien que des cadres moyens âgés de vingt-cinq à quarante ans.[13] »

Sa promotion sociale est le fruit de l´industrialisation croissante des cent cinquante dernières années. Dans un premier temps celle-ci a contribué à l´apparition d´un individualisme solitaire enclin à une pensée cynique, qui s´est par la suite amplifié et étendu, au point que le cynisme est devenu un phénomène de masse. Par conséquent le cynique moderne n´est non seulement plus marginalisé, mais il a aussi perdu toute sa causticité insolente et toute sa répartie individuelle:

Les élèves rassemblent leurs affaires, se préparent à partir; mais Schnäbele s´approche de nous: le venimeux personnage a, semble-t-il, encore une carte à jouer. Il tente d´abord de m´isoler par une remarque préliminaire: «C´est une question, je pense, qui s´adresse plutôt à un homme système comme vous…»; puis il m´expose son affaire: doit-il ou non acheter un onduleur pour stabiliser la tension d´arrivée du courant alimentant le serveur réseau? On lui a affirmé, à ce sujet, des choses contradictoires. Je n´en sais absolument rien, et je m´apprête à le lui dire.[14]

Evitant tout risque de se donner en public, le cynique contemporain s´est immergé dans la masse. Au lieu de prendre d´assaut le monde qui l´entoure, il se renferme dans l´indifférence. Contrairement à Diogène qui arpentait, en pleine journée, une lampe à la main, les rues de la cité pour chercher des hommes, le cynique moderne se caractérise par une langueur fade et inoffensive. Devenu passif, il n´est plus capable de mener une attaque kunique mordante. Le dédain que Diogène ressentait vis-à-vis des athéniens s´explique par leur mauvais train de vie. En contestant la nature humaine des athéniens (car c´est cela qui est en jeu dans l´anecdote de la lanterne), le philosophe kunique proclame que le comportement social de ses contemporains est loin de correspondre à l´idéal philosophique d´un individu libre et autarcique. Au contraire, en se pliant aux sottises de la société, l´homme abandonne sa liberté et devient dépendant du train-train social. Bien que la franchise du geste de Diogène puisse sembler souhaitable pour dénoncer les dérives de notre modernité, elle n´est malheureusement plus à l´ordre du jour. L´espace public dont usait encore le philosophe antique pour lancer ses attaques moralisantes n´est plus réclamé par le cynique moderne:«Généralement, le week-end, je ne vois personne. Je reste chez moi, je fais un peu de rangement; je déprime gentiment.[15] ». L´anonymat est devenu le nouveau terrain de ses dérogations. Désormais le cynisme apparaît comme une chose privée qui se camoufle dans la discrétion. L´arrangement avec la réalité a un côté abominable, qui est loin de l´ancienne offensive souveraine. Le cynique moderne s´est retiré dans une triste sérénité où les grandes parades kuniques de l´insolence sont devenues rares.

D´un point de vue psychologique, il peut alors être considéré comme un cas limite du mélancolique qui arrive tant bien que mal à contrôler ses symptômes dépressifs. Une maîtrise d´autant plus importante, qu´elle lui permet de conserver sa capacité à aller travailler. En effet, l´un des aspects essentiels du cynique moderne est de préserver sa force de travail. Qu´il soit informaticien dans Extension, chercheur ou professeur dans Les Particules, fonctionnaire dans Plateforme ou bien comique dans L´île, le héros houellebecquien exerce toujours une profession qui lui permet de s´intégrer dans la société: «Après un démarrage chaotique, j´ai assez bien réussi dans mes études; aujourd´hui, je suis cadre moyen.[16] » Une certaine amertume élégante accompagne alors son comportement. Car, n´étant pas stupide, le cynique aperçoit bel et bien, au moins de temps en temps, le Néant vers lequel tout conduit. Cependant son appareil psychique est devenu assez élastique pour intégrer les doutes constants qui le hantent à propos de ses propres actes comme facteur de survie. Le cynique moderne sait ce qu´il fait, mais il le fait, selon lui, par nécessité. Les contraintes extérieures et l’instinct de conservation, c´est-à-dire la survie sociale, le forcent à agir ainsi. De toute façon il se trouvera toujours quelqu´un pour le faire et qui sait, si l´autre ne le fera pas plus mal.

1.3. La notion d´étrangeté

Dans les romans de Michel Houellebecq, le regard posé sur la société contemporaine est un regard imprégné d´étrangeté. L´anonymat qui habite la position d´observateur ethnologue est à l´origine de ce sentiment[17]. En se positionnant en dehors du monde qui l´entoure, le narrateur houellebecquien adopte non seulement un point de vue détaché qui lui permet de nommer les dérives contemporaines, mais il s´immobilise aussi dans une attitude où les événements du monde lui deviennent étrangers. Dès lors, les textes de Houellebecq sont traversés d´une froideur et d´une indifférence qui laissent souvent perplexe:

À un moment donné il y a une connasse qui a commencé à se déshabiller. Elle a ôté son T-shirt, puis son soutien gorge, puis sa jupe, tout ça en faisant des mines incroyables. Elle a encore tournoyé en petite culotte pendant quelques secondes, et puis elle a commencé à se resaper, ne voyant plus quoi faire d´autre.[18]

A première vue absurde, la scène d´ouverture d´ Extension dévoile tout son sens, si l’on compare la petite société qui entoure la fille se donnant en spectacle à un groupe d´animaux d´une même espèce[19]. Le fait que personne ne réagisse à la fille qui se déshabille en public, donne à penser que la scène se joue en vérité en dehors du champ de compréhension des participants. Non seulement le comportement de la fille est peu commun, mais en plus les invités ne sont pas impressionnés. Afin de comprendre la nature de la relation qui existe entre la fille et le groupe, il est secourable de remplacer, au moins mentalement, les humains par un groupe de chats. Le manque d´une manifestation quelconque vis-à-vis du strip-tease imprévu met en doute la nature humaine des personnes présentes. De part sa nature, l´homme en tant qu´individu porte indissociablement en lui l´autre individu. Pour accéder à son être, il a donc toujours besoin d´un partenaire humain, parce que seul son semblable peut le comprendre, peut entrer en dialogue avec lui et, par conséquent, peut fournir à ses excès non naturels leur raison d´être. Les chats en revanche, comme d´ailleurs tout autre groupe d´animaux, ne peuvent être en société qu´à travers ce qu´ils ont invariablement en commun. Tout ce qui va au-delà de leur communauté les dépasse. Les hommes par contre, sont en société parce qu´ils ont en commun le non-commun; parce qu´ils partagent leur incommensurabilité entre eux, et entre eux et la nature. Pour que la scène initiale d´ Extension trouve donc une certaine cohérence, une mise en parallèle entre un groupe de chats et un groupe d´homme s´impose. Les participants de cette soirée, qui ne réagissent pas au comportement insolite de l´un d´entre eux, sont pareils aux chats, c´est-à-dire qu´ils n´ont pas en commun le non-commun. Ils restent inactifs vis-à-vis du comportement de la fille tout simplement parce qu´ils ne savent pas comment réagir face à cette attitude hors-ligne. Ayant jusqu´à présent cru qu´elles formaient une communauté les personnes présentes à cette soirée se rendent subitement compte qu´elles ne le sont pas. Leur prétendue collectivité n´était qu´un mensonge.

Vu sous cet angle, le roman houellebecquien apparaît comme un tableau de l´individualisme contemporain. La société humaine qu´il met en scène n´est ni désorientée ni en crise, mais tout simplement une société en manque de sa propre substance. Elle n´arrive pas à établir un lien entre ses différents membres. Or le but primaire du projet social est de créer un espace où les hommes peuvent partager des valeurs communes et construire l´avenir ensemble. Chez Houellebecq par contre, la société est en déficit de société. Est-ce que la soi-disant société existe vraiment? Est-ce qu´un être sans société, qui vit parallèlement dans ce que l´on appelle la société, peut réellement exister? Les questions que soulève le roman houellebecquien sont provocantes et dérangeantes. Toutefois, en décrivant des mouvements concentriques autour de ce qui n´existe plus, à savoir un lien commun entre la fille et les personnes présentes à la soirée, Houellebecq apporte déjà sa réponse. Dans Extension c´est le mot «social» lui-même qui est mis en cause car, au fond, qui ou quoi garantit l´existence et la spécificité de l´espace interhumain, espace sans lequel notre société cesse être une société humaine? L´exemple de la fille nue, tournant sur elle-même, est significatif: elle veut se démarquer de ses semblables, mais n´éveille aucune réaction. Son geste est donc un geste inutile; un geste qui se dissipe, qui se fond dans le brouillard de l´indifférence. Un acte insolite qui débouche sur le vide, qui se perd sans provoquer d´échos et sans susciter de réponse – une action qui s´auto-annule. Là où le dialogue intercommunautaire n´existe plus, c´est-à-dire au moment où l´individu est privé de l’environnement vital que sont les autres individus, dans une telle situation, l´insolite ne peut finalement que passer inaperçu. Le fossé entre l´individu et la société qui se manifeste dans la scène initiale d´ Extension est à la base du sentiment d´étrangeté qui traverse l´œuvre houellebecquienne.

Sur le plan de la construction romanesque, cette dernière est accentuée par l´insertion des fictions animalières. Dépeignant non seulement le manque de lien social, mais aussi l´échec pénible des efforts pour redonner un sens aux trajectoires individuelles, ces fictions sont en effet les points sensibles du livre[20]. C´est précisément dans les fictions animalières rédigées par le narrateur d´ Extension qu´échoue le discours explicatif qui pourrait sauver de la solitude et du désespoir. Souvent interprétées comme des sommets d´humour absurde, elles tiennent une place privilégiée dans l´ensemble du roman. Insérées à trois endroits stratégiques, à savoir au début, au milieu et à la fin, elles ont beaucoup à transmettre de l´état d´esprit du narrateur[21]. Manifestant son goût pour la théorie, pour la fantaisie et pour la littérature, dans la mesure où elles puisent à la tradition du conte, de la fable et de l´historiette morale, les fictions animalières apparaissent comme des récits clés pour concrétiser le sentiment d´étrangeté qui règne entre le héros houellebecquien et le monde. En transposant le malaise humain dans le monde animal, Houellebecq renforce la position détachée et en retrait de l´observateur ethnologue. Cependant l´animal, lui, sert avant tout à accentuer certaines qualités ou propriétés des personnages qu´il met en roman:

Je repère tout de suite d´où viendra le danger: c´est un très jeune type à lunettes, long, mince et souple. Il s´est installé au fond, comme pour pouvoir surveiller tout le monde; en moi-même je l´appelle «le Serpent», mais en réalité il se présentera à nous dès la pause-café, sous le nom de Schnäbele.[22]

Le portrait donné ici du «futur chef du service informatique en voie de création[23] » reste imprécis et flou. Sa personnalité est déduite à partir de son apparence physique. En le comparant à un serpent, le narrateur évoque l´image d´un caractère louche, malhonnête et enjôleur. Quelqu´un qui se faufile entre les gens afin d´obtenir une situation avantageuse. Un homme qui poursuit ses objectifs sans se soucier du sort des autres. C´est la malignité de sa nature humaine qui est mise en avant. L´idée d´un personnage peu convivial est d´ailleurs reprise dans le nom Schnäbele qui rappelle le verbe allemand schnäbeln (fr. becqueter)[24].

Intitulée «Dialogues d´une vache et d´une pouliche[25] », la première fiction animalière peut être lue comme une digression philosophique sur l´être-au-monde et l´être-en-soi de la vache bretonne. Il est étonnant de voir que, contrairement aux fables de Jean de La Fontaine que certains critiques voient parodiées ici, aucune morale n´est tirée à la fin des fictions animalières[26]. Celle-ci est censée émaner du récit lui-même. C´est au lecteur d´établir un lien entre le désir de la vache bretonne de «se faire remplir[27] » et les figures omniprésentes de la misère sexuelle. Ainsi, le personnage de Catherine Lechardoy peut, à travers son désir «d´êtretronchée[28] », être associé à la vache bretonne.

Plus longue, la seconde fiction animalière, «Dialogues d´un teckel et d´un caniche[29] », se compose de cinq parties. La première se déroule sur une plage, ou une jeune fille aux seins nus joue avec son père au badminton tout en observant les effets de son charme sur les adolescents masculins qui passent. Initiée par l´épisode de la plage, s´installe ensuite une médiation sur la loi du désir. Suivent deux exemples à l´appui de l´aspect social de cette loi: d´un côté une analyse statistique des démonstrations d´intimité entre amoureux, dont le nombre augmente en présence de témoins, de l´autre côté l´exemple de l´ancienne condisciple Brigitte Bardot. Dans un quatrième temps l´auteur établit la théorie selon laquelle « la sexualité est un système de hiérarchie sociale[30] ». En dernier lieu il cherche à prouver la validité de sa théorie.

Pour ce qui est de la dernière fiction animalière, intitulée «Dialogues d´un chimpanzé et d´une cigogne» et que le narrateur désigne comme étant un «pamphlet politique d´une rare violence[31] », elle constitue une ébauche rédigée au même moment que l´histoire principale. Son sujet dérive d´une étude selon laquelle 73% des chimpanzés enfermés seuls dans une cage trop étroite finissent par se tuer, alors que si l´on aménage une ouverture dans la cage et que l´on place cette ouverture devant un gouffre, le chimpanzé finira par s´accommoder de sa situation. Dans la même fiction, un chimpanzé est capturé par une tribu de cigognes. Pour sa défense, il doit prononcer un discours devant la cigogne la plus âgée. En commençant par affirmer que le capitalisme est le système économique et social le plus naturel et donc le pire, le singe essaye de montrer comment le capitalisme se renforce et s´assouplit à la fois. Afin d´illustrer ses propos, le chimpanzé donne plusieurs exemples qui soulignent la fatalité du capitalisme tout comme la nécessité de le combattre. Pour avoir dit cela, il est torturé puis assassiné par les cigognes. La morale que l´on peut retenir de cette fiction animalière se laisse formuler de la manière suivante: on ne touche pas à l´ordre du monde. Rappelant Le Procès de Franz Kafka, cette troisième fiction animalière se passe elle aussi dans un monde où l´injustice est généralisée et l´inégalité des conditions la règle. Comparable à Josef K., le chimpanzé s´accommode trop facilement de l´iniquité qui lui est faite. Tous les deux sont incapables de contester le système politique et social dans lequel ils évoluent. Ainsi, «Dialogues d´un chimpanzé et d´une cigogne» se révèle approprié à la démonstration qu´entend mener Houellebecq. D´un côté il veut illustrer que les conditions dans lesquelles vivent les hommes sont totalement arbitraires, de l´autre côté il montre que l´amour et le désir n´existent pas et que leurs simulacres sont socialement et biologiquement déterminés.

En introduisant, à travers ces histoires de bêtes, un autre plan de récit et un autre type d´argumentation, Houellebecq ne fait qu´insister sur le constat préalable que la société est vidée de sa propre substance. Montrant que le discours conceptuellement indéchiffrable et pratiquement dévastateur est symptomatique pour notre modernité, les fictions animalières prolongent le décalage entre individu et société qui a été exemplifié lors de la scène d´ouverture d´ Extension. Elles représentent des petits récits autonomes soulignant et renforçant le sentiment d´étrangeté qui existe entre le héros houellebecquien et le monde qui l´entoure. De même que le clone de l´épilogue des Particules et les néo-humains dans L´île observent les agitations des humains d´un point de vue extérieur, l´auteur des fictions animalières pose lui aussi un regard détaché sur le chimpanzé, la cigogne et la vache bretonne. Le positionnement esthétique du pas de côté revendiqué par Houellebecq dès Rester vivant se manifeste ainsi non seulement dans la scène du strip-tease inattendu, mais aussi dans les fictions animalières. La position d´observateur ethnologue qu´occupe le narrateur d´ Extension le place en dehors du monde et de ses événements. Toutefois ce positionnement n´est pas sans ambiguïté. Voulant à la fois restreindre le contact avec la réalité et intensifier l´analyse de ce contact, le narrateur houellebecquien développe une vision mélancolique et dépressive du monde. En effet, le positionnement extérieur est aussi le positionnement d´un dépressif en attente. L´attente du jour où il pourra voir à travers les êtres, les choses et le monde. Ceci étant, son regard se caractérise par une attention extrême:

Je murmurai vaguement: «Je te rejoins tout à l´heure…» et me dirigeai vers une table qui, par sa position légèrement en surplomb, m´offrirait une excellente vision du théâtre des opérations.[32]

C´est paradoxalement, à partir de cette position dépressive d´observateur ethnologue que le héros houellebecquien peut mieux comprendre son milieu ambiant. Déprimé, dépassé par son milieu social, en lutte constante avec lui-même et le monde, il se place en marge, pour mieux se protéger et, d´une certaine façon, mieux s´oublier. Le glissement vers la dépression qu´il effectue le positionne face à un monde au sein duquel les relations humaines semblent frappées d´un surcroît d´étrangeté. L´ hyperacuité de son regard lui permet alors d´appréhender le monde autrement.

1.4. Houellebecq et le monde: contre ou au milieu?

Ce qui est paradoxal dans les romans de Houellebecq et en particulier dans Extension, c´est l´opposition qui règne entre un narrateur qui, tout au long du roman, analyse le comportement des hommes et les banalités qu´ils échangent, jusqu´à élaborer une théorie complète du libéralisme économique et sexuel qui améliorerait le sort de l´humanité, et un héros dépressif atteint de dégoût et d´indifférence envers le monde qui l´entoure. Ces deux positions à première vue contradictoires me semblent refléter la démarche profondément cynique qui sillonne les textes de Houellebecq. C´est dans cette séparation entre ce que l´on sait et ce que l´on fait, que se révèle la fissure qui traverse la conscience malheureuse contemporaine et que Sloterdijk considère comme caractéristique d’une modernité dominée par le cynisme.

L´opposition entre la volonté et l´acte contribue non seulement au malaise culturel mais déclenche aussi la scène d´un combat. Elle donne naissance à une lutte entre le héros houellebecquien et le monde. D´un côté se trouve «l´homme système» pris dans la société, incapable de dialoguer avec ses prochains, de l´autre le monde déshumanisé et désincarné où les échanges interhumains ne se mesurent plus qu´en termes de valeur économique. Il s´agit d´une lutte entre le «je» et le «marché». Vu que ce dernier s´étend désormais à tous les domaines de la vie humaine, l´homme connaît de plus en plus de difficultés à préserver le lien communautaire avec ses contemporains. C´est significativement sur la place du Vieux Marché à Rouen, que le héros houellebecquien commence à prendre conscience du manque de cette liaison sociale qui pourrait sauver de l´individualisation croissante:

Je m´installe sur une des dalles de béton, bien décidé à tirer les choses au clair. […] J´observe d´abord que les gens se déplacent généralement par bandes, ou par petits groupes de deux à six individus. Pas un groupe ne m´apparaît exactement semblable à l´autre. Évidemment ils se ressemblent, ils se ressemblent énormément, mais cette ressemblance ne saurait s´appeler identité.[33]

A partir de son positionnement d´observateur ethnologue, le narrateur se rend compte que les hommes ne forment pas, ou ne forment plus, une communauté homogène. Certes «ils se ressemblent énormément», mais chacun conserve tout de même sa touche d´individualité. Le lien qui unit ces individus n´est que superficiel. La soudaineté de cette constatation enferme le héros houellebecquien dans une profonde mélancolie. Celle-ci s´aggrave tout au long du roman jusqu´a devenir insupportable, avant de culminer dans le sentiment d´une quasi impossibilité de vivre: «elle n´aura pas lieu, la fusion sublime; le but de la vie est manqué.[34] » L´opposition entre le narrateur et le monde s´est accentuée jusqu’à un point où la vie ne peut plus lui offrir de sens. Ce n´est qu´à partir des Particules que le héros houellebecquien trouve une issue à son mal de vivre. L´avènement d´une nouvelle race d´hommes et de femmes évolués se présente désormais comme remède contre la nausée contemporaine.

[...]


[1] Je reprends ici le terme employé par le journaliste Denis Demonpion dans son enquête sur Houellebecq. Demonpion, Denis: Houellebecq non autorisé, enquête sur un phénomène, Maren Sell Editeurs, 2005, Paris

[2] La critique Sabine van Wesemael consacre un chapitre au rire cynique de Houellebecq (Voir Wesemael, Sabine van: Michel Houellebecq, le plaisir du texte, L´harmattan, 2005, Paris)

[3] Meizoz, Jérôme:«Le roman et l´inacceptable. Polémiques autour de Plateforme de Houellebecq», dans Etudes de Lettres n° 4, 2003, Lausanne, p.125 – 143 – cet article donne en appendice une chronologie sommaire des polémiques autour de Plateforme.

[4] Houellebecq, Michel: Rester vivant suivi de La Poursuite du bonheur, Flammarion, 1997, Paris, p.15

[5] Houellebecq, Michel: Approches du désarroi, dans Rester vivant et autres textes, Paris, Librio, 1999, p.54 – 55

[6] Notons à ce sujet que le nom de Michel Djerzinski rappelle celui de Félix Dzerjinski (1877 – 1926), fondateur et dirigeant de la Tcheka

[7] Voir Robitaille, Martin: «Houellebecq ou l´extension d´un monde étrange», dans Tangence n° 76, automne 2004, p.87 – 103

[8] Voir Meizoz, Jérôme:«Le roman et l´inacceptable. Polémiques autour de Plateforme de Houellebecq», dans Etudes de Lettres n° 4, 2003, Lausanne, p.125 – 143 – Meizoz note en passant que Plateforme peut également être lu comme une allusion au roman Pylône (1935) de William Faulkner.

[9] Houellebecq, Michel: Plateforme, J´ai lu, 2002, Paris, p.310/311

[10] Houellebecq, Michel: Extension du domaine de la lutte, J´ai lu, 2001, Paris, p.42

[11] Voir «C´est ainsi que je fabrique mes livres», entretien avec Frédéric Martel, La Nouvelle Revue francaise n° 548, janvier 1999, p.197 - 209

[12] Par la suite j´adopterai les termes «kunique» et «kunisme» pour désigner le cynisme au sens philosophique antique, et les termes «cynique» et «cynisme» pour l´utilisation moderne du phénomène. (N.d. A.)

[13] Extension du domaine de la lutte, p.5

[14] Extension du domaine de la lutte, p.59/60

[15] Extension du domaine de la lutte, p.31

[16] Extension du domaine de la lutte, p.15

[17] Voir Robitaille, Martin: «Houellebecq ou l´extension d´un monde étrange»

[18] Extension du domaine de la lutte, p.5

[19] Voir Proguidis, Lakis: «Les cercles des oiseaux migrateurs. Sur Extension du domaine de la lutte de Houellebecq», dans L´Atelier du roman n° 17, mars 1999, p.188 – 197

[20] Voir Monnin, Christian: «Le roman comme accélérateur de particules. Sur Les Particules élémentaires de Houellebecq», dans L´Atelier du roman n° 22, juin 2000, p.134 – 143

[21] Voir Dion, Robert: «Faire la bête. Les fictions animalières dans Extension du domaine de la lutte », dans Wesemael, Sabine van (Ed.): Michel Houellebecq, Rodopi (Cahiers de recherche des Instituts néerlandais de langue et de littérature francaise n° 43, Groningue), 2004, Amsterdam, New York

[22] Extension du domaine de la lutte, p.55

[23] Extension du domaine de la lutte, p.55

[24] Notons qu´à l´origine du personnage romanesque de Schnäbele se trouve le vrai Philippe Schnäbele aujourd´hui directeur départemental de l´Agriculture et de la Forêt du Loiret, ancien collègue de Houellebecq au ministère de l´Agriculture. Tout comme d´ailleurs Catherine Lechardoy et Jean-Yves Fréhaut. (Voir Demonpion, Denis: Houellebecq non autorisé, enquête sur un phénomène)

[25] Extension du domaine de la lutte, p.9

[26] Voir Clément, Murielle Lucie: Houellebecq, sperme et sang, L´harmattan, 2003, Paris

[27] Extension du domaine de la lutte, p.10

[28] Extension du domaine de la lutte, p.47

[29] Selon Dominique Noguez, ce dialogue serait un brillant pastiche des Chants de Maldoror de Lautréamont (Voir Noguez, Dominique: Houellebecq, en fait, Fayard, 2003, Paris)

[30] Extension du domaine de la lutte, p.93

[31] Extension du domaine de la lutte, p.124

[32] Extension du domaine de la lutte, p.111

[33] Extension du domaine de la lutte, p.69

[34] Extension du domaine de la lutte, p.156

Fin de l'extrait de 84 pages

Résumé des informations

Titre
Articuler la conscience malheureuse
Sous-titre
A propos du cynisme dans l´œuvre de Michel Houellebecq
Université
Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
Note
16/20
Auteur
Année
2007
Pages
84
N° de catalogue
V88809
ISBN (ebook)
9783638035682
ISBN (Livre)
9783638932769
Taille d'un fichier
855 KB
Langue
Français
mots-clé
Houellebecq, cynisme, Zynismus, Sloterdijk, littérature francaise, 20e siècle
Citation du texte
Maxim Görke (Auteur), 2007, Articuler la conscience malheureuse, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/88809

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