La République Centrafricaine, ventre mou de l’Afrique centrale ?


Exposé Écrit pour un Séminaire / Cours, 2018

11 Pages


Extrait

La République Centrafricaine, ventre mou de l’Afrique centrale ?

Par Pacifique Zikomangane

En mars 2013, Bangui la capitale Centrafricaine tombe sous le contrôle d’une coalition rebelle la Séléka conduite par Michel Djotodia. Ce dernier s’autoproclame immédiatement président de la République Centrafricaine, mettant ainsi fin aux dix années de règne de François Bozizé. L’arrivé des Séléka au pouvoir va se caractériser, d’abord par le pillage systématique de maisons et de commerces, ensuite par les violences interreligieuses et des exactions. Les nouvelles autorités ne parviennent pas à assurer l’ordre et malgré l’annonce officielle de la dissolution de la Séléka en septembre 2013 , la République Centrafricaine se plonge dans un chaos sécuritaire dont elle peine à s’en sortir jusqu’à aujourd’hui.

Sans trop nous étaler sur la genèse et l’évolution du conflit centrafricain, nous allons jeter un regard critique sur le contexte d’anarchie et de désorganisation que traverse la République Centrafricaine dans cette dernière décennie.

Ainsi nous allons essentiellement essayer de comprendre dans quelle mesure le vide sécuritaire qui caractérise aujourd’hui la République Centrafricaine, peut-elle constituer une aubaine à l’extension des activités des islamistes radicaux en Afrique ? La question vaut la peine d’être posée dans un pays où l’autorité de l’Etat peine à s’établir sur l’ensemble du territoire rendant ainsi la République Centrafricaine très fragile face à toute sorte de menace.

La porosité des frontières de la RCA

Une grande partie de la République Centrafricaine échappe désormais au contrôle du pouvoir de Bangui et l’Etat Centrafricain peine à restaurer son autorité sur l’ensemble de son territoire. Dans la partie Nord-Ouest frontalière avec le Tchad comme dans la partie Nord-Est frontalière avec le Soudan, Bangui a presque perdu le contrôle de ces régions qui se sont vues passer sous contrôle et administration des différents groupes armés. Estimés à 18 en août 20171, les groupes armés ont fragilisé l’appareil sécuritaire de la République Centrafricaine, qui partage pourtant ses frontières avec des pays en proie à des conflits comme le Tchad et le Cameroun, avec des attaques constantes de la part de Boko Haram. L’Institut des Relations Internationales et Stratégiques avait évoqué en février 2014 un rapport d’International Crisis Group, selon lequel il y aurait infiltration de membres de Boko Haram venant du Nigeria ou des shebabs de Somalie2. Le contrôle des frontières est capital pour la survie de ces groupes armés dans la mesure où ils peuvent facilement tisser et entretenir des liens commerciaux ou idéologiques avec d’autres acteurs externes. Ceci peut en partie expliquer comment ils ont toujours défié toutes les initiatives de restauration de l’autorité centrafricaine sur l’ensemble du territoire. L’exploitation des sites miniers, les raquettes et la perception de taxes illégales sont les principales sources d’autofinancement mis en place par ces groupes armés sur les espaces qu’ils contrôlent. « L’implication des groupes ex-Seleka dans ces circuits économiques va au-delà de l’érection de barrières routières. Ils se livrent également à l’imposition de taxes de libre circulation sur les acteurs économiques qui transitent par les zones sous leur emprise, et imposent des escortes obligatoires et payantes ».3

Dans le Nord-Ouest, les groupes armés comme le Mouvement Patriotique pour la Centrafrique (MPC), ancien membre de la rébellion Séléka et Révolution et Justice (RJ) contrôlent des espaces frontaliers avec le Tchad et le Cameroun, deux pays régulièrement visés par Boko Haram. Parfois leurs factions s’affrontent notamment pour le contrôle des axes stratégiques où se font le commerce et la circulation des bétails. Cette lutte permanente pour le contrôle des principaux moyens de ressources pourrait à la longue si ce n’est pas encore le cas, conduire l’un ou l’autre groupe soit à faire des alliances ou carrément vers une allégeance à Boko Haram.

Dans le Nord-Est frontalier avec le Soudan, l’Etat Centrafricain appartient au passé. Les groupes armés membres de l’ancienne coalition Séléka ont mis en place leur propre administration, ils perçoivent des taxes et font des échangent commerciaux avec les commerçants soudanais devenus à leur tour des acteurs majeurs dans ces circuits. « Ils ont forgé des alliances avec les différents hommes forts qui règnent sur les routes centrafricaines, ce que qui les obligent à payer les régimes de taxes, de participer à la logistique des groupes armés, et de les ravitailler occasionnellement en armes et hommes4 ». Le contrôle de milliers de km de frontières de la République Centrafricaine par des groupes armés eux-mêmes minés par des divisions internes à cause de leadership ou du contrôle des ressources peuvent à n’importe quel moment conduire à des alliances de toute nature, même avec des groupes radicaux externes pour sauvegarder l’influence ou encore le contrôle des sources de revenu.

La République Centrafricaine est sous embargo sur les armes, mais cet embargo n’a pas stoppé la prolifération des groupes armés dans le pays. L’on serait même tenté de croire qu’il a surtout fragilisé les Forces Armées Centrafricaines (FACA) et renforcé les groupes armés rebelles qui ont la main mise sur les ressources et le contrôle des frontières. En dépit de cet embargo, la Russie a livré en janvier 2018 des armes à la RCA, après avoir obtenu de l’ONU la levée partielle de cet embargo5. L’acquisition de ces armes est destinée à équiper les deux premiers bataillons de l’armée régulière qui ont été formés par l’Union européenne. Ces deux bataillons doivent être déployés sur le terrain pour rendre effective l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire national. La livraison de ces armes au FACA, a sonné comme une menace contre les groupes rebelles qui normalement se sont vus comme les premières cibles de leur utilisation. Noureddine Adam, l'un des principaux chefs de groupes armés en Centrafrique, le Front Populaire pour la Renaissance de la Centrafrique (FPRC) avait même parlé d’une « ligne rouge dont le gouvernement s’approche et qui pourrait le pousser à lancer ses hommes, comme en 2013, sur Bangui ».6 Cette réaction sous-entend la peur qu’ont les groupes armés, qui consciemment savent qu’ils sont la première cible des FACA dans leurs opérations visant le rétablissement de l’autorité de l’Etat sur tout l’ensemble du territoire national. La crainte de perdre le contrôle des espaces et sources de revenus dont ils jouissent aujourd’hui, peut pousser les dirigeants de ces groupes armés de tisser des alliances avec des groupes armés en dehors de la RCA, notamment avec des groupes à idéologie islamiste ou carrément leur prêter allégeance. Et même si Bangui parvenait à reprendre toutes les zones contrôlées par les groupes armés, il est difficile pour le moment de savoir comment les chefs de ces derniers digéreraient leur défaite et la forme que prendrait la suite de leur combat. Même si toutes ces questions sont pour l’instant sans réponse, il n’est pas exclu de penser à une autre forme de combat du type guérilla, qui surgirait si la balance de la force se penchait du côté des FACA. Sans doute ce genre d’attaques nécessiterait des contacts avec des groupes armés étrangers. Il est important de tenir compte de tous ces paramètres dans les démarches du gouvernement centrafricain visant à reconquérir l’ensemble du territoire national.

Dans l’Est de la République Centrafricaine, les populations paient les graves conséquences de la présence d’un autre groupe armé, cette fois étranger. Les frontières non sécurisées, ont permis aux combattants de l’Armée de Résistance du Seigneur, Lord Resistance Army (LRA), une rébellion ougandaise de s’installer sans difficulté dans l’Est de la RCA. La LRA a lancé ses premières attaques majeures dans l’est de la RCA au début de l’année 2008 quand ils ont enlevé des dizaines de personnes dans plusieurs attaques près de la ville d’Obo en toute impunité.7 La LRA a été chassée de l’Ouganda et s’est installée dans le Nord-Est de la République Démocratique du Congo. En 2009, le chef de la LRA Joseph Kony et d’autres hauts dirigeants du mouvement ont fui vers la RCA suite à l’attaque menée contre leur base dans le Nord-Est de la RDC par l’Armée Ougandaise. Selon le rapport The Resolve, LRA Crisis initiative de mars 2016, les ex-Séleka ont à un certain degré collaboré avec la LRA. À compter de la fin 2013, les forces de la LRA ont noué des relations informelles avec plusieurs commandants ex-Séléka près des villes centrafricaines de Nzako et Bria8. Le fait que des membres d’un groupe armé de RCA aient collaboré avec un groupe armé étranger comme la LRA de surcroit déjà déclaré comme un mouvement terroriste, montre que même à l’avenir et pour des raisons diverses, les mêmes responsables peuvent une nouvelle fois conclure des alliances avec d’autres groupes étrangers encore pires que la RLA. Les groupes d’idéologie islamiste sont concernés bien évidemment, le vide sécuritaire que représente la RCA incarnant une atmosphère idéale à leur expansion.

L’existence des groupes armés constitués sur base des considérations confessionnelles

Depuis plus d’une décennie, la République Centrafricaine souffre d’une très grande instabilité. Derrière cette instabilité que l’on pourrait qualifier de « chronique » il y a de multiples raisons : des élections arrêtées avant le terme, manque de dialogue entre le gouvernement et l’opposition, l’autorité inexistante de l’Etat à travers le territoire centrafricain, le manque de protection des libertés fondamentales et des droits économiques et sociaux, l’impunité des malfaiteurs ainsi que la quasi totale liberté qui leur est laissée de reproduire leurs actes. Des 18 groupes armés que sont présents en République Centrafricaine, deux d’entre eux sont considérés comme étant les plus influents car ils sont basés sur des idéologies religieuses, ce qui amplifie leur rivalité de manière exponentielle. Ces deux groupes sont les Ex-Séléka et les Anti-Balaka.

Un groupe armé qualifié de et se prétendant « musulman »

Tout d’abord se note la présence du groupe armé Séléka, qui signifie « coalition » ou « alliance » en Sango. Il s’agit d’un rassemblement de factions rebelles venant de divers mouvements politiques, dont la grande majorité des membres affirment être de foi musulmane9 . Leur objectif commun est la mise en place concrète des Accords de paix de Libreville 2008 qui étaient supposés conclure une paix durable entre le Gouvernement de Centrafrique et les Mouvements Politico-Militaires de Centrafrique10. Peu à peu, avec de nombreuses victoires dès le début de leurs activités, le mouvement s’est radicalisé et transformé dans une véritable rébellion dont le but était de renverser le président François Bozizé. Afin d’atteindre leur objectif de renversement, le 24 Mars 2013 les Séléka ont pris d’assaut la capitale du pays, Bangui. Après un jour de combats acharnés dans la ville, les Séléka sont parvenus à renverser le président François Bozizé, qui s’était enfui vers le Cameroun. C’est Michel Djotodia qui est devenu Président de Centrafrique à ce moment-là, menant vers une situation d’instabilité sans égal dans le pays.

Depuis, le nouveau gouvernement de la République Centrafricaine dirige un pays où l’autorité étatique est concrètement inexistante. Comme l’ancien premier ministre Nicolas Tiangaye avait affirmé : « C’est vrai que nous sommes confrontés à d’énormes difficultés et que notre tâche est immense, tant sur le plan sécuritaire qu’humanitaire et financier 11 », reconnaissant que la situation est très délicate pour son pays. Cette situation qui rend l’Etat centrafricain impuissant représente l’idéal pour l’expansion des idéologies à vocation radicale étant donné que la résistance y est quasiment inexistante.

Même si la Séléka est un mouvement considéré comme dissout depuis Septrembre 2013, leurs forces n’ont pas été séparées totalement et continuent d’agir. Selon l’Etat centrafricain, ceux que l’on appelle désormais « ex-Séléka » (possiblement à tort puisqu’ils existent toujours même si ce n’est qu’en groupuscules), atteignent un nombre proche de 20 00012. Dans leurs rangs se trouvent beaucoup d’hommes qui n’avaient pas eu d’occupation avant la rébellion et qui ont été attirés par des promesses d’argent et de pouvoir. De plus, les milices des ex-Séléka comprennent beaucoup de nationalités : tchadiens, centrafricains, soudanais ou encore camerounais13 . La plupart de leurs membres ont entre 8 et 25 ans, représentant ainsi un groupe rebelle avec un grand nombre d’enfants soldats. Egalement, les ex-Séléka sont très lourdement armés ayant des mitraillettes automatiques, des fusils, des lance-roquettes ou encore des grenades. Pour leur transport, les ex-Séléka possèdent des camions et des motos, ce qui leur permet de se déplacer avec une grande rapidité et de frapper de manière imprévisible14.

L’expansion rapide des Séléka en Centrafrique peut également s’expliquer par le fait que les Forces Armées Centre Africaines (FACA), la gendarmerie et les autres autorités de défense et sécurité étatiques ont toujours été très écartés par les régimes gouvernementaux successifs dans le pays. Perçus comme étant une menace potentielle face au pouvoir, les chefs du pays ont souvent persécuté et pénalisé leurs propres généraux et ont démis leurs forces . Par exemple, les anciens présidents Ange-Félix Patassé et François Bozizé, ne faisant pas confiance à leurs armées, ont préféré faire appel à des soldats tchadiens ou à des mercenaires français15, russes16 et congolais.

En ce qui concerne les diverses activités du mouvement, les enlèvements sont parmi les pratiques les plus courantes des ex-Séléka, surtout dans la capitale Bangui17. Cela crée énormément de panique au sein de la population centrafricaine. Les civils qui sont visés sont ceux qui sont perçus comme riches, ont un statut politique ou économique important ou tout simplement dont le comportement ne leur convient pas. Certains enlèvements finissent par des exécutions tandis que dans d’autres cas de figure les personnes sont relâchées après avoir passé des jours en détention, maltraités et torturés. Une autre activité clé des ex-Séléka qui est très néfaste pour la population centrafricaine est la mise à feu des villages18. De plus, les membres de ce groupe armé ont perpétré de nombreux viols de personnes19 et s’adonnent même à des pillages. En effet, les Séléka ont littéralement dépourvu le pays de ses nombreuses possessions privées ou publiques. Les maisons, les églises, les entreprises et les moyens de transport sont très visés et aucune classe sociale n’est épargnée. Le vide sécuritaire s’avère une véritable aubaine pour ce groupe armé car la situation leur permet également d’avoir la main mise sur l’extraction des ressources naturelles telles le diamant20. Leur expansion territoriale est perpétuelle étant donné le vide sécuritaire dont souffre la Centrafrique et cela constitue également une expansion de leur idéologie islamiste, même si cela se fait de manière plus subtile et indirecte.

[...]


1 The Enough Project new mapping report, “Splintered Warfare: Alliances, affiliations, and agendas of armed factions and politico-military groups in the Central African Republic, August 10, 2017

2 Les notes de l’IRIS, Les défis de la stabilité en Centrafrique, février 2016, p.7

3 IPIS, « Laissez-piller » L’économie politique des barrières routières en République centrafricaine, p.6

4 Idem.

5 http://www.bbc.com/afrique/42854865

6 http://www.jeuneafrique.com/depeches/505250/politique/centrafrique-le-chef-de-guerre-noureddine-adam-menace-de-marcher-sur-bangui/

7 The Resolve, LRA Crisis initiative mars 2016, rapport disponible sur https://reports.lracrisistracker.com/pdf/2016-Etat-de-la-LRA.pdf

8 Ibid

9 https://www.theguardian.com/world/2013/nov/22/central-african-republic-verge-of-genocide

10 https://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/A18A0936ED8044A7852575D90078F063-Rapport_complet.pdf

11 http://www.jeuneafrique.com/136373/politique/nicolas-tiangaye-on-sauvera-la-centrafrique-comme-on-a-sauv-le-mali/

12 https://foreignpolicy.com/2015/10/28/one-day-we-will-start-a-big-war-central-african-republic-un-violence/

13 https://www.alwihdainfo.com/Centrafrique-Declaration-historique-sur-la-guerre-du-petrole_a10085.html

14 http://centrafrique-presse.over-blog.com/2018/04/rca-dotee-des-armes-de-guerre-au-parc-d-avakaba-la-seleka-cherche-encore-a-revenir-au-pouvoir-par-la-force.html

15 https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-afrique/20130719.RUE7809/des-mercenaires-francais-pour-proteger-le-president-centrafricain.html

16 http://www.france24.com/fr/20180424-rev-presse-toronto-voiture-centrafrique-mercenaires-russie-bangladesh-rana-plaza-royals

17 http://www.irinnews.org/fr/report/101091/quelles-sont-les-motivations-des-enlèvements-en-rca%C2%A0

18 https://afriquenewsinfo.wordpress.com/2018/02/03/centrafriquepanique-a-ndim-les-ex-seleka-du-general-bahar-menacent-de-sen-prendre-a-la-population/

19 https://www.hrw.org/fr/news/2017/10/05/republique-centrafricaine-les-violences-sexuelles-sont-utilisees-comme-arme-de

20 http://geopolis.francetvinfo.fr/centrafrique-la-faune-sauvage-victime-collaterale-du-conflit-149835

Fin de l'extrait de 11 pages

Résumé des informations

Titre
La République Centrafricaine, ventre mou de l’Afrique centrale ?
Université
University of Strasbourg
Cours
Géopolitique
Auteur
Année
2018
Pages
11
N° de catalogue
V911543
ISBN (ebook)
9783346228093
Langue
Français
mots-clé
république, centrafricaine
Citation du texte
Pacifique Zikomangane (Auteur), 2018, La République Centrafricaine, ventre mou de l’Afrique centrale ?, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/911543

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