L'image du corps des adolescents déficients mentaux


Mémoire de Maîtrise, 2016

100 Pages, Note: 16/20


Extrait

Table des matieres

I Introduction

II. Historique et definition du handicap et de la deficience mentale
II a. Definitions
II b. Historique
III L'image du corps
III a. Le schema corporel
III b. L'image du corps
III c. Image du corps et projection

IV L'adolescence

V Adolescence et image du corps

VI Adolescence et handicap mental

VII Image du corps et handicap mental

VIII Methodologie
VIII a. Problematique
VIII b. Hypotheses
VIII c. Population etudiee
VIII d. Methode de recueil des donnees
1. Le dessin du bonhomme
2. Le test de l'arbre
3. L'entretien semi-directif

IX Resultats
IX a. Morgane
1. Anamnese
2. Entretien
3. Le test de l'arbre
4. Le test du bonhomme
5. Analyse psychologique
IX b. Justine
1. Anamnese
2. Entretien
3. Test de l'arbre
4. Test du bonhomme
5. Analyse psychologique
IX c. Elie
1. Anamnese
2. Entretien
3. Test de l'arbre
4. Dessin du bonhomme
5. Analyse psychologique

X Discussion

XI Implication « contre-transferentielle »

XII Critiques et limites

XIII Conclusion

XIV Bibliographie

Annexes

I Introduction

L'age charniere de l'adolescence a longtemps ete ignore: on passait directement de l'enfance a l'age adulte. Puis, l'adolescence est devenu un age specifique de la vie, une periode d'evolution decisive dans le developpement psychologique et qui a donc fait l'objet de nombreux ouvrages. Ces derniers soulignent a quel point ce stade remet en question une serie de processus et de mecanismes psychiques propre a l'enfance.

Quant a la deficience mentale, elle fait egalement l'objet de nombreux ecrits, essentiellement, dans un premier temps, sur le plan du developpement intellectuel. L'interet porte a la psychometrie a laisse peu de place aux aspects affectifs. Progressivement, les travaux ont evolue en s'interessant davantage a la personne qui porte ce handicap, en la considerant comme une personne a part entiere. Aujourd'hui, le theme de la deficience mentale est en pleine expansion, particulierement sous le theme de l'integration.

Les etudes concernant l'adolescence du deficient mental sont, elles, recentes. Ces jeunes ont longtemps ete consideres comme etant et restant de grands enfants, vivant une relation duelle et n'etant pas engages dans un processus d'adolescence. Par consequent, la relation qu'ils entretiennent avec leur corps n'a fait l'objet que d'etudes recentes et donc peu nombreuses. L'adolescence, stade des modifications corporelles et psychiques va mettre en exergue le lien handicap image du corps. Pour Korff-Sausse (2005), « toute personne humaine, aussi demunie soit-elle, a quelque chose a dire de sa position subjective. Encore faut-il l'entendre. » Il faut entendre les conflits intra-psychiques, intersubjectifs et les traumatismes qui vont animer ces adolescents et prendre en compte leur grande vulnerabilite a ce stade.

L'idee de cette recherche nous est venue lors d'un stage en Institut Medico-Educatif (IME) dans un lieu, ou enfants, adolescents et jeunes adultes presentant une deficience intellectuelle associee ou non a divers troubles, sont accueillis. Ce stage nous a, en effet, permis d'observer et de nous interroger sur le decalage entre l'image d'adolescents que certains donnent physiquement et les reactions et comportements infantiles qu'ils peuvent avoir. Ainsi, il nous a semble interessant d'etudier quelle representation les adolescents presentant une deficience se faisaient de ce corps transforme par la puberte.

II Historique et definition du handicap et de la deficience mentale

II a Definitions

La notion de handicap est complexe, par consequent, elle n'a aucune definition stable car elle evolue, comme nous le verrons par la suite, au fil du temps. La loi du 11 fevrier 2005 donne la definition suivante du handicap : « Constitue un handicap, au sens de la presente loi, toute limitation d'activite ou restriction de participation a la vie en societe subie dans son environnement par une personne en raison d'une alteration substantielle, durable ou definitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d'un polyhandicap ou d'un trouble de sante invalidant. »

L'etymologie du mot handicap vient de l'anglais : « hand in cap », la main dans le chapeau qui designait un jeu de hasard. Le mot handicap est apparu dans la langue frangaise en 1827 et designe soit une epreuve hippique dans laquelle le handicapeur equilibre les chances de victoire de chevaux de valeurs inegales, soit une competition sportive de concurrents de valeurs differentes qui sont rendues egales par un jeu d'avantages ou de desavantages. Dans tous les cas, il existe un souci d'egalisation des chances. Au niveau social aussi, la notion de handicap implique de donner plus a ceux qui ont moins.

Les causes du handicap peuvent etre pathogenes, genetiques ou accidentelles. La deficience, quant a elle, est une insuffisance, une perte d'une fonction psychique ou corporelle et le handicap, le resultat de la deficience et de l'incapacite limitant l'acces a un role social que l'on attend.

II b. Historique

Les sujets « anormaux » ont longtemps ete regroupes dans un meme groupe quelque soit leurs differences. Ils subissaient un rejet indifferencie.

Puis, la personne malade et la personne « anormale » sont devenues distinctes. Le malade etait associe a la medecine et l'anormal a la divinite. L'individu anormal, idiot, fou etait, au Moyen Age, associe a la sorcellerie. Les handicapes, les pauvres, les fous, les idiots etaient des marginaux qu'il fallait eliminer. Mais, il existait une certaine oscillation entre protection et rejet de la population.

Au debut de cette periode, les marginaux sont nommes socialement et certains lieux publics ont commence a leur etre consacres : des lieux de soins c'est a dire des lieux d'exorcismes, dans la cour du roi, dans la Cour des Miracles. Les marginaux ne sont alors plus caches comme dans l'Antiquite. Fleur Michel (2009) rapporte tout de meme que « si quelques differenciations sont esquissees entre malades mentaux, infirmes, pauvres, elles ne semblent pas reellement operantes. »

C'est donc des le Moyen-Age que les personnes en situation de handicaps ont ete progressivement protegees, aidees, ainsi que leur famille. Certains infirmes, fous, debiles ont « une fonction de derision » lorsqu'ils sont nommes fou du roi.

Au XVeme siecle, emerge une approche rationnelle de la difference : les fous, idiots, les hors-normes doivent a present etre soignes comme les autres malades, et des etudes scientifiques commencent a s'interroger sur les origines de la difformite et des maladies mentales.

Les apports de Diderot, en 1749, montrent que les sujets differents peuvent etre etudies du point de vue de leur subjectivite et peuvent etre eduques.

A partir de 1770, avec l'inauguration de nouveaux espaces organises et specialises, la medecine etudie ces hors-normes, et l'espace de l'education va etre accessible a certains deficients. Ces nouveaux espaces auront desormais le but d'eduquer.

En 1818, Esquirol cree le terme « d'idiotie » qui permet de distinguer les fous, des idiots. Il ecrit : « L'idiotie n'est pas une maladie, c'est un etat dans lequel les facultes intellectuelles ne se sont jamais manifestees, ou n'ont pas pu se developper assez pour que l'idiot ait pu acquerir les connaissances relatives a l'education que regoivent les individus de son age et place dans les memes conditions que lui. L'idiotie commence avec la vie ou dans cet age qui precede l'entier developpement des facultes intellectuelles et affectives : les idiots sont ce qu'ils doivent etre pendant tout le cours de leur vie : tout decele en eux une organisation imparfaite ou arretee dans son developpement. On ne congoit pas la possibilite de changer cet etat. Rien ne saurait donc donner aux malheureux idiots, meme pour quelques instants, plus de raison, plus d'intelligence ».

Il existe donc trois points pour cet auteur:

-un idiot est un individu qui se signale par une deficience intellectuelle actuelle tres grave
-la cause de cet etat doit etre recherchee dans son organisation mentale
-l'etat n'est pas modifiable

C'est sur ce modele que s'est opere la distinction entre differents niveaux de l'idiotie profonde jusqu'a la debilite legere.

Esquirol montre alors que l'idiotie n'est pas une maladie mais un etat definitif de non-developpement des facultes intellectuelles alors que la demence est une alteration tardive, momentanee ou durable des facultes intellectuelles.

Rapidement, il distingue les idiots, des imbeciles, qui eux ont des atteintes moins graves.

En 1842-1843, le medecin et pedagogue Edouard Seguin cree une Ecole speciale de l'hospice de Bicetre, puis le premier Institut medico-pedagogique pour le traitement et l'education des enfants arrieres. Pour Seguin, les « arrieres », les « retardes » sont differents des idiots. Ce sont des enfants qui se developpent plus lentement que les autres d'un point de vue physiologique et psychologique.

C'est en fait l'instruction obligatoire, fin XIXeme, qui designe ces enfants comme « debiles mentaux ». C'est a ce moment la que la psychologie commence a etudier cette population qui etait jusque la etudiee par le champ medical. La debilite mentale apparait comme la cause de l'echec scolaire. En 1905, Alfred Binet se preoccupe de la question de l'evaluation de l'intelligence. Il cree avec Theodore Simon, l'Echelle metrique de intelligence qui permet « l'evaluation de « l'age mental » afin de connaitre le niveau de developpement intellectuel des enfants pour que ceux-ci soient places dans des classes a leur niveau ou dans une classe specialisee dans le handicap. Stern reprendra les travaux de Binet et proposera un quotient d'age sous le terme de « quotient intellectuel ».

Zazzo, en 1965, definit la debilite mentale comme «un deficit global, congenital et irreversible, que les criteres du test de BINET-SIMON situent entre .50 et .70 de QI. »

Zazzo explique que « la deficience mentale est une insuffisance intellectuelle d'origine biologique, provenant d'une condition genetique ou d'un accident precoce, et donc irreversible, compatible avec l'acquisition scolaire de base, mais ne permettant pas d'atteindre un minimum intellectuel exige par l'ecole » Plus recemment, la definition la plus courante du retard mental vient de l'association Americaine sur le retard mental. Pour cette association, le retard mental « est un etat de reduction notable du fonctionnement actuel d'un individu. Le retard mental se caracterise par un fonctionnement intellectuel inferieur a la moyenne, associe a au moins deux domaines de fonctionnement adaptatif : communication, soins personnels, competences domestiques, habiletes sociales, utilisation des ressources communautaires, autonomie, sante et securite, aptitudes scolaires fonctionnelles, loisirs et travail. Le retard mental se manifeste avant l'age de 18 ans. »

Mais le constat d'un QI inferieur a 70 ne suffit pas a poser un diagnostic, car il ne permet pas l'evaluation des capacites d'une personne, comme l'adaptation sociale par exemple.

D'apres Oliver (1988), cite par Vaginay (2005), plus d'un tiers des cas de deficience mentale ont une origine inexpliquee. Il existerait deux types d'etiologie.

La debilite « normale », endogene de Zazzo en 1940 est une transmission hereditaire polygenetique, l'enfant a un developpement intellectuel limite des sa naissance, provoque par des anomalies et desordres chromosomiques, a des enzymes manquants ou anormaux chez la mere qui bloqueraient une chaine metabolique.

Ensuite la debilite « pathologique », exogene. Il s'agit d'une atteinte du systeme nerveux central qui compromet le developpement intellectuel de la personne. Les causes peuvent etre prenatales (alcoolisme, medicaments toxiques) ou perinatales (prematurite) ou postnatales (infections, traumas). On peut ajouter un troisieme type d'etiologie du a des facteurs psychogenes. En effet, en 1950, la categorie « debilite psychoaffective » est ajoutee. Les travaux de Spitz sur l'hospitalisme montrent que les carences graves et precoces des apports du milieu, des soins maternels peuvent creer un handicap intellectuel chez l'enfant.

La personne deficiente est donc desormais apprehendee sous une perspective multifactorielle.

Aujourd'hui, on retrouve diverses organisations :

En premier lieu, la classification traditionnelle basee sur le niveau mental et sur l'etiologie distingue differentes formes de deficiences mentales.

L'arrieration profonde : niveau de la classique idiotie :

Avec un QI inferieur a 30, l'individu a un langage incomplet, des capacites motrices rudimentaires et un controle sphincterien insuffisant. A cela peut s'ajouter des epilepsies, des gestes auto et hetero- agressifs ainsi que des stereotypies diverses.

La deficience profonde : niveau de la classique imbecillite Avec un QI entre 30 et 50, l'individu a un langage rudimentaire et des acquisitions incompletes, les modes de raisonnement sont empiriques. L'autonomie sociale est difficile dans les gestes de la vie quotidienne mais des apprentissages simples peuvent etre realises. Le comportement est domine par l'immaturite affective et l'insecurite.

La deficience moyenne

Avec un QI compris entre 50 et 65-70, la personne n'atteint qu'une certaine autonomie dans les conduites sociales mais cela ne permet pas la pleine responsabilite des conduites. Le langage est pauvre mais depend de la stimulation. L'individu porte peu d'attention a ce qui l'entoure. Il ne peut maitriser ses pulsions et par consequent, il ne peut prevoir les consequences de ses actes.

La deficience legere

Avec un QI entre 65 et 80, les enfants se distinguent par leur echec scolaire. Ils peuvent acceder a une vie sociale et professionnelle satisfaisantes.

Les criteres modernes de classification permettent eux, d'elargir les donnees du probleme en distinguant trois grands groupes.

Les deficiences mentales profondes

Cette deficience concerne les sujets dont l'insuffisance intellectuelle a pour consequence une restriction severe des possibilites d'autonomie et d'efficience. Les capacites d'adaptation de ces sujets sont tres perturbees du fait de leurs handicaps multiples (sensoriels, moteurs, somatiques, sociaux, psychiques)

Les deficiences legeres

Elles se manifestent essentiellement par une inadaptation scolaire demandant une pedagogie adaptee qui permet l'apprentissage de la lecture et de l'ecriture et donc d'obtenir une qualification modeste. Ces sujets resteront au stade de la pensee concrete sans jamais acceder au stade des operations formelles.

Entre ces deux poles

Entre ces deux poles, aux limites floues, on decouvre d'autres deficiences mentales qu'il est difficile de categoriser par des criteres purement psychometriques. « Il faut tenir compte des donnees fournies par une approche globale et multidimensionnelle, en pretant attention aux traits de personnalites, aux modes de relations avec l'entourage, aux conditions faites a l'enfant. » (Mises, Perron, Salbreux,1994)

Donc la deficience mentale n'est pas un « etat », mais un processus evolutif de la sphere cognitive et aussi de l'ensemble de la personnalite.

D'apres Mises, Perron et Salbreux (1994), il existe une distinction entre les deficits harmoniques et les deficits dysharmoniques en fonction des criteres psychometriques et structuraux. Pour eux, les organisations deficitaires sont issues d'une dysharmonie evolutive. Celle-ci se caracterise par une evolutivite des symptomes et des perturbations globales de la personnalite.

La deficience dysharmonique est une dysharmonie evolutive ou on retrouve : une insuffisance intellectuelle, des troubles de la personnalite et des troubles instrumentaux ( psychomoteurs, difficultes de langage ...)

Certains aspects de la deficience sont susceptibles de se reduire car ils sont en rapport avec des perturbations relationnelles, des inhibitions, des troubles de la sphere instrumentale.

Les troubles intellectuels et cognitifs s'inscrivent dans un processus evolutif avec une part de deficit fixe et une part de retard « curable ».

Chez les jeunes enfants qui presentent une dysharmonie evolutive, on remarque des troubles relationnels, affectifs ou encore des elements de la serie deficitaire. Des elements similaires de l'histoire familiale de ces enfants ont ete remarques.

Dans la deficience harmonique, les troubles de l'intelligence sont fixes et constituent le principal symptome.

De plus, le fonctionnement intellectuel et les apprentissages sont pauvres. Les dimensions symboliques et de communication du langage sont defaillantes, il n'y a pas de curiosite du monde exterieur, pas de projection vers l'avenir. Les mecanismes de defenses exercent une coupure avec la vie pulsionnelle. La vie interieure est limitee et ne peut etre evoquee. Le fonctionnement mental est fige. La deficience est globale et homogene.

III L'image du corps

Selon les psychanalystes, l'image du corps se definit a partir du schema corporel. Ces derniers sont souvent associes, indissociables mais bien distincts.

III a Le schema corporel

Le schema corporel se construit sur des bases neurologiques et des bases cenesthesiques du corps. Il va evoluer selon une maturation programmee dans le temps. Il nous permet de nous reperer dans l'espace et se refere au corps dans l' ici et maintenant. Il peut etre conscient ou pre-conscient.

Pour Schilder (1980), medecin, psychanalyste, le schema corporel est une representation que chacun a de son corps, immobile ou en mouvement dans l'espace. Schilder est parti d'un constat clinique sur le membre fantome et s'est appuye sur la notion de schema corporel defini par Head en 1942. Pour eux, le schema corporel est soutenu par une base biologique : l'homonculus. Schilder pense que ce qui est cartographie dans le cerveau a pour vocation de rester dans le cerveau et ceci meme en cas d'amputation. Le schema corporel va donc rester imprime dans le cortex, malgre le changement du corps reel. C'est une image mentale subjective, mais concrete et consciente que nous avons de notre propre corps dans ses relations avec l'environnement. C'est un support physiologique. Le corps s'eprouve dans l'espace par des sensations, et se construit a partir de notre perception de nos mouvements dans l'espace.

Les bases du schema corporel sont structurees par les apprentissages et les experiences d'un vecu sensoriel : avec l'acquisition des deplacements autonomes, et les experiences avec ce corps mobile dans l'environnement. Il a une fonction d'instrument de mesure dans l'espace.

Pour Frangoise Dolto (1984), le schema corporel est caracterise par un point, il est le meme pour une espece donnee contrairement a l'image du corps. Pour elle, le schema corporel est le lieu des pulsions alors que l'image du corps est la representation des pulsions.

D'apres Sami Ali (2010), le corps de l'individu est le schema de tous les schemas. On se base sur les ressentis de notre propre corps pour analyser tous les autres schemas geometriques et topologiques du monde exterieur.

Le schema corporel met en jeu les images inconscientes du corps dans les relations interpersonnelles et rend actif l'image inconsciente du corps qui etait en attente.

III b. L'image du corps

Les philosophes se sont interesses les premiers a cette notion avant qu'elle ne soit reprise par les psychanalystes. Chaque auteur lui accorde une definition particuliere. Pour Winnicott (1949), elle est le resultat de la phase de personnalisation durant laquelle se construit un modele ideal, reference au sujet tout au long de sa vie.

Pour Schilder (1980), l'image du corps est delimitee dans l'espace et l'espace est, lui, delimite par le corps. Celui-ci sert de cadre qui delimite le dedans et le dehors.

Schilder invente l'expression image du corps en designant une representation a la fois consciente et inconsciente du corps. Pour lui, elle doit se situer dans une approche tri-dimensionnelle : le corps pergu (perception et representation), le schema corporel et le corps libidinal.

Ce corps est libidinal car il se construit grace aux zones erogenes. Il est, en effet, le lieu ou la pulsion emerge. Les zones erogenes creent un corps pulsionnel et vont donner une signification particuliere aux relations avec les autres et avec le monde exterieur. Les zones erogenes ne sont plus seulement considerees comme des lieux de plaisir mais comme des zones de communication avec l'autre.

Pour Dolto (1984), l'image du corps donc, est specifique a chaque sujet selon le desir de sa libido et son histoire vecue particuliere : en fonction des experiences vecues dans l'enfance, chacun se construira sa cartographie affective. L'image inconsciente du corps est alors la synthese vivante de nos experiences emotionnelles qui seraient revecues, de maniere repetitive, a travers des sensations erogenes presentes dans « des zones historisees du corps ». C'est un reservoir pulsionnel qui fonctionne comme une empreinte inconsciente de nos premieres relations. Cette image du corps inconsciente invisible ne peut etre approchee que par le langage.

L'image du corps est aussi sociale car le corps de nos semblables entre en interaction avec notre propre corps. L'image du corps d'un autre, ou certaines de ses parties , peuvent etre integrees dans celle d'un individu et former avec elle une unite par des processus de projection et d'identification. De plus, l'image du corps permet la communication, car il existe des echanges mutuels permanents entre les images du corps mais aussi parce que le corps communique des emotions, des conflits et des fantasmes. L'image du corps est donc necessairement entouree par les images du corps des autres et est sans cesse reconstruite par rapport a celles-ci. Il y a une certaine inter-fantasmatisation entre les differentes images corporelles.

Tout comme Schilder, Dolto pense que certaines emotions ressenties par le sujet impliquent une image inconsciente de son corps et que celles-ci entrainent une contamination des images du corps chez l'autre.

Pour Dolto, l'image du corps est liee au passe et est presente dans chaque rencontre actuelle avec autrui.

L'image inconsciente du corps est l'expression de la personnalite de l'individu et toute angoisse a la propriete d'alterer cette image du corps.

De plus, pour Dolto, l'image inconsciente du corps serait l'incarnation symbolique inconsciente du sujet et la representation de son desir inconscient. Elle est presente avant l'acces a la parole et est porteuse de narcissisme dans le registre de l'imaginaire, dans le fantasme.

Pour elle, l'entite image du corps serait la synthese de 3 composantes : La premiere, l'image de base ou image de securite, correspond a une « memete d'etre », une securite de base qui genere un sentiment d'un continum temporo-spatial. C'est le fond stable de notre personnalite. Elle est le support du narcissisme primaire assurant la cohesion, le sentiment d'identite. Cette image de base va etre modulee selon les stades pre-genitaux. A la naissance, l'image du corps de base va se retrouver dans la fonction respiratoire, ensuite, lors du stade oral c'est le sentiment d'etre rempli et au stade anal l'image de base est la retention.

La deuxieme composante est l'image fonctionnelle qui vise l'accomplissement du desir. Cette image active le schema corporel. Grace a cette activation, elle repond a un manque specifique qui genere un plaisir. L'image fonctionnelle actualise la pulsion de vie et la recherche du plaisir dans les relations avec le monde exterieur.

Cette image fonctionnelle va mobiliser des affects inconscients qui representent ainsi des relations intersubjectives. Il y aura des activites reliees a la mere : avaler, sucer, des relations liees a la notion surmoique paternelle: les interdits ou encore des actions du corps liees a l'ideal du moi represente par les parents.

Ce schema est transmis des parents aux enfants. Nos aptitudes sont liees a nos relations affectives. Cette image etablit des relations avec l'environnement, elle vise l'accomplissement des desirs du sujet. Et la troisieme, l'image erogene se concentre sur le lieu ou le plaisir et le deplaisir erotisent la relation a l'autre.

L'image du corps erogene est liee a l'image fonctionnelle car celle ci permet de jouer l'heterogeneite dans la rencontre de deux corps eux meme transcendes par la psyche. La zone erogene est le lieu de l'autre. C'est une communication inconsciente d'image du corps du sujet et de l'autre. Chaque fois que le sujet reactive son image du corps, il reactive la presence de l'autre. L'heterogeneite est donc une communication des images du corps. Et lorsque les mots viendront donner une forme aux affects et sensualite, alors une relation symbolique va s'installer et sublimer le desir. On va passer d'une relation sensuelle a une relation de sens.

« L'image du corps est la synthese vivante, en constant devenir, de ces trois images : de base, fonctionnelle et erogene, reliees entre elles par les pulsions de vie, lesquelles sont actualisees par le sujet dans ce que j'appelle l'image dynamique. » Dolto (1984)

L'image dynamique est donc la syntheses des trois premieres. Elle n'a pas de representation propre. C'est une sorte de tension soutenue par le manque. Elle traduit l'etat d'esprit du sujet qui se donne le droit a desirer.

Et pour former cette image du corps, les castrations de l'enfance sont essentielles. Au debut de la vie, l'image du corps est confondue avec le corps propre. L'image du corps est modifiee par l'experience de son developpement, c'est a dire entre autres, par les differents stades de castration et par les limites que le corps rencontre dans ses relations avec les autres. Les castrations ne sont pas negatives si on parvient a les elaborer pour qu'elles soient source de symbolisation pour le sujet. Elles sont dites symboligenes quand elle permettent la sublimation.

Dolto distingue plusieurs castrations symboliques :

Tout d'abord, la castration ombilicale qui est la castration de la naissance. Le corps de l'enfant est separe de celui de sa mere au moment ou le cordon ombilical est sectionne. Il s'agit la, plus d'un renoncement que d'une interdiction. A sa naissance, l'image du corps du nouveau-ne est modifiee. Ensuite, la castration orale, par le sevrage, qui est la privation au bebe de « ce qui est pour lui le cannibalisme vis a vis de sa mere ». Cette castration va permettre au bebe d'avoir du desir et la possibilite de communiquer, d'acceder au langage. Elle interdit le corps a corps avec sa mere et ouvre un desir de communication avec elle.

La prise de distance de la mere ouvre « des possibilites de relations symboliques que cette castration a promues dans l'inconscient et dans le psychisme de l'enfant. » Petit a petit, le bebe va se detacher du sein ou du biberon et donc du plaisir qui en est attache pour entrer dans le langage. Puis, la castration anale, l'acquisition de la proprete, marque, elle aussi, une separation entre la mere et l'enfant. Celui-ci n'est plus dependant pour ses besoins excrementiels. L'enfant devient autonome, il acquiert la motricite volontaire pour explorer le monde. Les stades oral et anal n'ont pas permis d'apprehender le schema corporel en totalite. Le stade du miroir va le permettre.

L'unite survient lors du 10eme mois avec le stade du miroir. Wallon est le createur de cette description reprise par Lacan, puis par Dolto.

Le stade du miroir va alors permettre a l'enfant de s'approprier son schema corporel et de faire la distinction entre son Moi et Non-moi. Avant ce stade, l'enfant a une vision du corps morcele car soumis «aux aleas de ses pulsions partielles ». Progressivement, le stade du miroir va le rassurer sur son morcellement, et le limiter dans son sentiment d'omnipotence. Le stade du miroir permet au narcissisme primaire de se developper en complement du narcissisme fondamental. La libido de l'enfant est portee sur lui meme. Progressivement, grace au stade du miroir, il va se differencier, investir les autres et porter sa libido sur d'autres objets. Le narcissisme fondamental se construit en fonction de la maniere dont la mere permet a l'enfant d'exister et de la fagon dont il a ete securise et enveloppe. Ce n'est qu'apres avoir investi ces objets que la libido peut faire un retour sur le moi, c'est ce qu'on appelle le narcissisme secondaire . L'enfant va alors decouvrir son vrai visage, differencie de celui de sa mere, ce qui va lui permettre l'individuation. Le miroir lui permet, en effet, de poser des limites spatiales par rapport a sa mere pour progressivement s'humaniser.

La fagon dont a ete dotee cette image d'une charge libidinale, affective va determiner chez l'enfant son attitude vis a vis de son propre corps. L'image speculaire va donc etre chargee libidinalement d'affects.

De plus, le stade du miroir introduit un decentrage, l'enfant ne se regarde plus dans le regard de sa mere mais face a son image speculaire. Pour cela, il doit etre accompagne de sa mere qui mettra des mots, du sens sur ce qu'il voit dans le miroir. L'enfant accede donc a son identite symbolique. D'apres Dolto, cette castration symboligene, qui fait passer de l'image inconsciente a l'image reflechie, est douloureuse.

Ensuite, la castration primaire ou castration genitale non redipienne est « la decouverte de la difference sexuelles entre filles et gargons ».

Vers trois ans, la differenciation des sexes marque « l'entree dans l'redipe » et l'acces au debut de l'identite sexuelle. Cette castration est precedee par l'experience du miroir. L'enfant devient sujet. D'apres Dolto, c'est a ce moment que l'image de son corps change « elle n'est plus inconsciente, elle est consciemment celle qui doit s'accorder dans la realite a un corps qui sera plus tard celui d 'un homme ou celui d'une femme ».

Enfin, la castration genitale redipienne concerne l'interdit de l'inceste. D'apres Dolto, cette castration serait donnee par le pere. Cet interdit de l'inceste est source d'un narcissisme different, le narcissisme secondaire. Les pulsions sexuelles, en societe, ne peuvent s'exprimer sans une loi humanisee. Cette castration accompagne la resolution d'une periode conflictuelle et anxiogene dans la relation aux parents.

Pour Sanglade (1983), l'image du corps est la premiere representation de soi. Elle est assimilee au « corps objective qui mediatise le relation a l'autre et agit comme le passage entre le dedans et le dehors, entre le Moi et les autres. Cette representation de soi depend des relations aux autres et de leur qualite. »

III c. Image du corps et projection

Sami Ali (1977) s'est interesse au processus de projection.

En 1923, quand Freud essaye de relier les relations du corps et du moi, il annonce que « le Moi est avant tout un Moi corporel, il n'est pas seulement un etre de surface, mais lui-meme la projection d'une surface ». Il lie alors le corps au narcissisme :l'image du corps est le moi inconscient. Sami Ali repense la projection qui transforme l'espace corporel en espace de representation.

« la relation imaginaire au monde qu'est la projection engage la perception et la pensee, et elle implique au niveau de la representation le corps propre ». L'espace est pergu selon ce que l'enfant y a projete, selon le ressenti affectif de son propre corps.

L'individu localise dans le monde externe quelque chose de son monde intra-psychique, ce qui veut dire que le realite est une pure construction venant de notre intellect.

D'apres Sami Ali, l'image du corps d'un enfant d'un an se fait en fonction de la mere. Lors du stade du miroir, l'enfant se desapproprie le visage de sa mere.

Un sujet est capable de percevoir un objet avec son pouvoir contenant et son orientation dans l'espace quand il a assimile son propre corps projete sur l'objet. Notre projection peut affecter le monde exterieur et avoir pour consequence une projection antropomorphique du monde exterieur sur l'objet ou le contenant. On rend humain le monde exterieur et donc on le rend familier.

En conclusion, il semble important d'insister sur la dimension narcissique de l'image du corps. Celle- ci, en effet, s'inscrit dans un vecu des experiences, et presente un sentiment d'existence . Elle renvoie aux sentiments negatifs ou positifs que le sujet peut porter sur son corps.

« L'image du corps est la representation inconsciente, se construisant a notre insu, de l'histoire des experiences de plaisir et d'insatisfaction que le corps du nourrisson a nouees avec le milieu exterieur et qui ont contribue a lui donner le sentiment d'exister comme sujet. » (Birraux 1990)

IV L'adolescence

L'adolescence est une notion apparue dans la seconde moitie du XIX eme siecle. Mais, c'est Freud (1905) et son troisieme Essai sur la theorie sexuelle qui met en lumiere la specificite de l'adolescence sur le plan de l'organisation de la psycho-sexualite. D'autres psychanalystes, comme Anna Freud, Melanie Klein, etudieront les bases de cette theorisation. Le corps est l'element central des premieres elaborations psychiques de l'adolescent, tout comme le narcissisme et les troubles identitaires. La periode adolescente est une periode d'evolution aux plans biologique, psychologique et sociologique ou les transformations sont souvent intenses et interpellantes. Pour Braconnier et Marcelli (1998), le travail psychique de l'adolescent se fait en trois etapes. Une periode d'attente qui est marquee par le debut de la puberte, puis une periode de changements aux niveaux corporel, psychologique et enfin par une periode de decouverte.

Les deux premieres periodes sont caracterisees par la puberte qui est l'ensemble des transformations physiques de l'adolescent. Celui-ci va elaborer un travail de remaniements des representations afin d'interioriser la representation de son nouveau corps sexue. Chez les filles, ce corps sexue se manifeste par le developpement des seins, de l'appareil genital, la prise de poids, les premieres regles, le developpement des hanches et de la pilosite. Chez les gargons, les modifications pubertaires se manifestent par la pilosite, la mue de la voix et les premieres ejaculations.

Ces modifications corporelles s'accompagnent de remaniements psychiques conflictuels entre pulsions inconscientes et defenses d'un moi immature.

Pour Gutton (1991) «le pubertaire est a la psyche ce que la puberte est au corps. » Annie Birraux (1990), psychanalyste et psychiatre parle, elle, de metamorphoses. Il existe deux aspects du changement pubertaire : un changement corporel, la puberte et un changement dans le monde interne du jeune (ses representations, affects), le pubertaire, pour Gutton. Le pubertaire est un processus qui rend compte de la pression faite par le reel biologique de la puberte sur les instances psychiques.

Pour Birraux (1990), la puberte engage l'adolescent dans un triple remaniement psychique.

1) Un remaniement de la relation au corps propre

A la puberte, le corps va devenir en quelques mois un objet etranger ou ses transformations vont poser la question du feminin ou du masculin et ne laisser plus aucune place pour la bisexualite potentielle de l'enfance.

C'est la reconstruction de la representation du corps. En effet, la puberte a change le corps que l'adolescent s'etait approprie etant enfant. Ce travail est alors remis en cause et cela demande un nouveau travail de representation de ce corps forme. Le psychisme va devoir integrer ces nouvelles modifications.

L'adolescence prend fin quand le developpement des caracteres sexuels primaires et secondaires sont atteints et que la croissance des adolescents decelere. Ces transformations ont lieu entre 10 et 18 ans pour les filles et de 12 a 20 ans chez les gargons.

Nous parlerons dans la suite du memoire, de la nouvelle relation de l'adolescent avec son propre corps.

2) Un remaniement de la relation a la sexualite

Pour Freud (1905), l'adolescence est l'intermediaire entre la sexualite infantile et la sexualite adulte. Les modifications corporelles vont alors avoir un impact majeur sur l'adolescent car elles vont le confronter a une nouvelle forme de sexualite. Jusqu'a present le sexuel apparaissait chez l'enfant sous d'autres formes. Le plaisir chez le bebe est en lien direct avec la satisfaction de ses besoins vitaux. Pour Freud, le developpement s'organise autour de l'investissement de l'energie pulsionnelle sur des zones erogenes (oral, anal, uretral), on parle d'autoerotisme. Puis, l'enfant atteint le stade redipien et donc acquiert une identite sexuee. Apres un stade de latence, l'adolescent accede a la sexualite genitale, et l'autoerotisme est remplace par l'hetero-erotisme. Gutton (1991) cite Freud (1905) : l'hetero- erotisme est marque par « l'attraction que les caracteres des sexes opposes exercent l'un sur l'autre et marquant la fin de l'autoerotisme de l'enfance». L'adolescent doit accepter sa dependance a l'autre pour trouver sa satisfaction et harmoniser sa nouvelle pulsion sexuelle avec les pulsions orales et anales de son enfance.

De plus, il doit se detacher des objets redipiens. L'inceste est maintenant possible, l'objet incestueux devient donc menagant. L'adolescent doit lutter contre une menace fantasmatique incestueuse et se retirer de la relation particuliere qu'il avait avec ses parents pour acquerir de l'autonomie et s'approprier son corps sexue. Ces remaniements vont guider le choix de l'objet sexuel, objet vers lequel va se diriger la pulsion libidinale. La masturbation et l'homosexualite illustrent la question du choix de l'objet. La masturbation, d'une part, est une pratique qui organise la future sexualite de l'adolescent. Elle est l'intermediaire entre l'autoerotisme et l'hetero-erotisme. D'autre part, l'homosexualite, qui est, a cette periode de la vie, une phase normale, permet la construction de l'identite. A travers l'amour pour une personne du meme sexe, les adolescents essayent de se reconnaitre.

L'hetero-erotisme va engager l'adolescent dans une relation d'alterite, et la rencontre de l'autre se fera dans le registre de la sensualite, il y a une revelation du sexe complementaire, ce qui induit un changement du statut de l'objet.

Roussillon (2002) emet l'hypothese qu'« Alors que l'enfant symbolise ce qu'il ne peut pas accomplir, l'adolescent est oblige de symboliser ce qu'il peut maintenant accomplir ». L'enjeu est autour de l'impossibilite et de la possibilite de l'acte sexuel. Le travail est difficile pour l'adolescent car la symbolisation est plus facile quand l'acte ne peut pas etre realise.

3) remaniement de la relation avec son environnement

Comme nous l'avons dit auparavant, l'adolescent met de la distance avec les objets parentaux, le regard maternel ne lui suffit plus. Il ressent la necessite de se confronter, non plus aux objets edipiens, mais a autrui. Dans un remaniement narcissique, l'adolescent va s'approprier ses pensees, son corps et ses desirs.

Le processus d'individuation fait parvenir l'adolescent a l'autonomie et pour cela, il faut qu'il se separe des images parentales interiorisees.

La separation est une prise de distance qui implique une perte et demande donc un travail psychique de reamenagement de ses investissements. C'est une mise a distance des objets de l'enfance.

Pour Annie Birraux (1990), « la separation-individuation est un reamenagement interne, structural qui necessite non seulement le desir de grandir mais la complicite attentive d'un bon environnement ». Chez de nombreux adolescents, le lien au corps maternel est tellement important qu'ils imaginent qu'une partie de leur corps appartient a l'autre.

L'adolescent va alors s'emanciper de la tutelle parentale, premier agent de socialisation, au profit de nouveaux agents de socialisation: le groupe des pairs du meme age. Le nombre de personnes qui peuvent devenir des figures d'attachement augmente . Meme si l'attachement aux parents persiste. Michael Claes (1995), site Ausubel (1980) qui parle d'un processus de desatellisation et resatellisation. En effet, la famille perd petit a petit ses valeurs d'attrait, le jeune se detache de son passe en faveur du groupe des pairs, qui detient alors le systeme de valeurs et qui representent le futur, ou de substituts parentaux idealises. Le jeune va commencer une vie sociale en dehors de sa famille. A l'adolescence, le jeune va avoir acces a une certaine autonomie comportementale, il va pouvoir prendre des decisions dans l'organisation de sa vie quotidienne sans se referer a ses parents. Et il doit egalement renoncer a l'omnipotence infantile.

Le travail d'adolescence, de prise de distance avec les objets parentaux, peut etre compare au travail de deuil ou a une reaction depressive ou l'enfant doit reamenager ses investissements. L'enfant se separe des objets d 'amour qu'il avait interiorises durant son enfance, et avec lesquels il partageait certaines valeurs. L'adolescent doit donc conjuguer l'eloignement des images parentales et aussi des parents reels. Ce detachement a l'environnement habituel peut alors entrainer des sentiments de culpabilite, de detresse et de depression. Mais, la puberte peut renvoyer aussi l'adolescent a un risque de retour de ses fantasmes infantiles .

Le sentiment de « separation-individuation » est elabore par Mahler (1968). Pour elle, a l'adolescence, l' « eclatement de la membrane symbiotique » se repeterait. Chez l'enfant, cet eclatement lui a permis de s'individualiser et a l'adolescence, cela lui permet de s'autonomiser et de se detacher de sa famille, l'adolescent renegocie le lien a l'objet.

La separation-individuation est un reamenagement interne, qui demande un certain « desir de grandir » mais aussi un environnement bienveillant et depend de l'aptitude de base de chacun au changement interne.

Progressivement, l'adolescent va des-idealiser fantastiquement ses parents : Braconnier et Marcelli (1998) parlent de « meurtres parentaux», il va se tourner vers des objets exterieurs a sa famille car ceux ci ne pourront plus le satisfaire pleinement.

L'adolescent va alors s'engager dans des relations egalitaires avec ses pairs qui lui permettront de s'emanciper des objets parentaux. Les pairs vont egalement lui permettre la recherche d'une identification sexuelle. Pour Kestemberg (1999), les processus identificatoires sont les elements centraux des phenomenes psychiques de la puberte.

L'adolescent va se construire une identite, ou la zone de conformite aux roles sexuels sera sous la pression de son groupe de pairs.

A travers les remaniements de ses identifications, de ses desirs et ideaux, le sujet va se construire une nouvelle identite. Le groupe de pairs va lui permettre de developper des nouvelles relations avec soi et autrui en l'aidant a avoir une representation de soi, un sens de sa valeur. Le groupe de pairs va devenir le double narcissique, l'image ideal de soi meme, le relais de l'ideal du Moi. L'ideal du Moi ne concerne plus l'idealisation des parents mais celle du monde qui l'entoure.

L'adolescent est toujours en recherche de son identite a travers le regard des autres, d'ou l'importance d'un regard bienveillant, gratifiant, encourageant, positif. Et si l'adolescent, pendant cette periode, ne trouve pas cet etayage du regard exterieur, il va etre submerge par la perte. Car, a l'adolescence, le jeune perd toutes ses defenses, son enveloppe, les reperes qu'il s'etait construit. Les reactions les plus frequentes sont alors soit la fuite : l'adolescent ne veut pas accepter la perte, il fuit l'angoisse provoquee par cette perte (comportements debrides, passage a l'acte) ; soit l'isolement : l'adolescent se sent demuni, il va alors se replier, se proteger du regard de l'autre ; soit une regression : l'adolescent a trop peur de cette perte, donc il revient se sentir en securite dans le cocon familial : il pourra alors etre retenu dans son elan emancipatoire. Parallelement a ces reactions, l'adolescent met en place des defenses inconscientes comme le refoulement, le deplacement, l'isolation qui ne sont pas specifiques a l'adolescence. Par contre, d'autres defenses sont plus caracteristiques de cet age, comme l'intellectualisation, l'ascetisme, la mise en acte et le clivage, qui sont des defenses vis a vis des pulsions sexuelles et agressives et le deplacement de la libido, le renversement des etats affectifs, le retrait de la libido dans le soi et la regression qui sont des defenses contre les affects desagreables dus au deuil des liens de l'enfance.

Ces differents remaniements peuvent entrainer des menaces anxieuses, liees aux transformations du corps, des relations avec les pairs et les parents, des menaces depressives, resultant du travail de deuil de l'enfance, des menaces addictives, liees au refus de la dependance envers autrui.

V Adolescence et image du corps

Comme nous l'avons deja evoque precedemment, le role du corps et de son image au cours de l'adolescence sont primordiaux. A l'adolescence, l'image de soi est bouleversee et le jeune se sent menace dans son integrite corporelle. L'image du corps sera investie quand l'adolescent aura le sentiment que son corps est unique et qu'il lui appartient. C'est la stabilisation de l'image du corps qui va permettre a l'adolescent d'elaborer son sentiment d'identite.

Ce processus est lent et complexe.

Pour Braconnier et Marcelli (1998), la transformation pubertaire de l'adolescent suscite deux enjeux : « -la necessite de maintenir un sentiment de continuite d'existence dans un corps en changement -la necessite d'integrer cette transformation pubertaire dans le fonctionnement psychique » D'apres Laufer (1989), « la tache de l'adolescent est de modifier son image du corps pour en constituer une qui inclut l'appareil genital. »

A la puberte, le jeune est face a la metamorphose, face a un basculement au dela ( meta) de la forme initiale (morphe) en une autre. Le changement de son corps represente un danger pour le sentiment de soi et la conscience de son identite propre.

Son corps transforme, genitalise, s'impose a lui. Il doit alors se familiariser avec sa nouvelle image du corps. Celle-ci porte les traces de l'erotisation de son corps infantile marque par les traces des premieres experiences de plaisir et deplaisir. Son nouveau corps pubere est non representable car il est le lieu d'eprouves inconnus. Laufer (1989) explique que l'adolescent doit integrer, dans son activite psychique, la representation du nouvel objet. Mais le changement du corps dans l'espace psychique (sa mise en image) va modifier l'equilibre que l'enfant s'etait construit. L'adolescent doit alors faire le deuil de l'image du corps de l'enfant qu'il etait et surmonter le choc narcissique du a ses transformations en faisant le deuil de l'enfant narcissiquement investi. Les transformations affectent le corps du jeune mais egalement son monde interne en menagant son identite, ses representations, ses affects. Cet etat entre le corps de l'enfant et le corps de l'adulte est menagant, car le sujet ne reconnait pas en lui ce qu'il a ete, et ne peut s'identifier a ce nouveau corps.

De plus, quitter la sexualite infantile pour s'engager dans une sexualite genitale est un temps d'incertitude et d'angoisse pour le jeune.

Pour construire cette nouvelle image de soi, l'adolescent doit se confronter une nouvelle fois au stade du miroir. La representation de son corps est interdependante de son image speculaire. Le reflet du miroir deviendrait une « realite de soi », afin de permettre la construction de la personnalite et des identifications narcissiques.

Cependant, ce reflet de l'image speculaire peut inquieter l'adolescent qui peut se sentir « mal dans sa peau » car sa peau psychique n'est pas adaptee : le jeune peut se sentir encore dans la peau d'un enfant alors que le miroir lui renvoie un corps adulte.

On peut egalement parler « d'inquietante etrangete » qui serait caracterisee par une certaine anxiete d'avoir un corps deforme comme dans la dysmorphophobie. Celle-ci est un trouble du sentiment de l'image de soi, on peut parler de non-acceptation de soi meme. Certains adolescents vivront leurs changements pubertaires ainsi : etonnement d'abord, inquietude ensuite, et parfois sensation d'anormalite, de distorsion voire de dysharmonie. La dysharmonie n'est pas vraiment pathologique a l'adolescence. Mais, elle indique une difficulte dans le travail psychique de remaniements necessaires qui consiste a s'approprier le nouveau Moi corporel. Pour Annie Birraux (1990), « c'est la mise en tension du corps et du psychisme dans un scenario imaginaire a quatre personnages : l'enfant qu'on est encore et l'enfant qu'on n'est plus, l'adulte qu'on n'est pas encore et celui qu'on est deja, etant entendu que dans ces quatre personnages s'infiltrent les images parentales ».

L'adolescent peut alors etre nostalgique de son Moi infantile, il peut chercher a retrouver son corps ideal perdu. L'ideal du moi essaye de reconquerir la toute puissance perdue de l'enfance. Si l'adolescent n'est pas a la hauteur de son ideal, il est menace dans son equilibre.

Durant cette periode, ou l'adolescent porte des interrogations anxieuses sur son corps et son image, le regard des autres occupe aussi une place predominante. L'adolescent a besoin de voir et se voir a travers les autres. Il porte en effet un interet narcissique a son corps avec un certain soucis exterieur de lui meme et donc de ce qu'il montre aux autres. Et parfois, l'adolescent peut souffrir du manque d'harmonie entre l'image du corps qu'il donne a voir aux autres et la fagon dont celle-ci est pergue de l'exterieur. L'image que l'adolescent a de lui, depend egalement du regard des autres et de leur approbation ou de leur desapprobation. Du fait de la revision de l'image du corps et des bouleversements affectifs, l'adolescent, pour se rassurer, a besoin de comparer son corps a celui de ses pairs, afin de s'assurer que son developpement sexuel est normal. Si il ne se sent pas en conformite corporellement dans le monde dans lequel il vit, cela peut perturber sa personnalite.

Schonfeld (1982) explique que l'adaptation de l'adolescent a son nouveau corps est due egalement a sa propre idee de l'image du corps ideal qu'il s'est construite avec ses experiences, ses identifications a autrui.

Les angoisses, que ressent l'adolescent, sollicitent son narcissisme. Celui-ci apparait comme une tentative pour garder l'unite du corps en metamorphose et est en lien avec le vecu de la petite enfance, plus particulierement avec les relations precoces. Si ces relations ont ete defaillantes, c'est a dire avec des carences graves mais aussi avec des relations trop symbiotiques, alors ces menaces peuvent resurgir au moment de l'adolescence. Le jeune adolescent peut alors se sentir demuni, en incapacite de faire face aux forces pulsionnelles negatives. De plus, les jeunes « abandonniques » ont tendance a delaisser leur corps comme ils l'ont ete pendant leur enfance.

Schonfeld (1982), explique que « l'adolescent dont les relations avec les parents dans l'enfance ont ete perturbees ou encore qui avait des difficultes scolaires, ou d'adaptation est parfois en difficulte devant les exigences de l'adolescence et peut avoir certaines difficultes a construire un cadre de reference pour son image du corps. »

Par contre, si les relations precoces etaient bonnes, alors l'adolescent dispose d'une image interne de relation rassurante qui lui permet d'acceder a la reverie, et a une tolerance a la conflictualite qui sont essentiels lors de sa confrontation aux tensions psychiques du corps fantasme.

Chaque enfant porte la marque des attitudes des parents envers lui : la fagon dont il a ete porte, parle. L'enfant est l'echo des valeurs familiales et si la famille accepte cet enfant, celui ci ne sous estimera pas son corps. Mais si ce corps ne correspond pas aux aspirations de la famille alors l'enfant et l'adolescent peuvent deprecier leur corps.

Les troubles de l'image du corps sont un probleme cle chez beaucoup d'adolescent inadaptes ou perturbes.

Si la puberte est niee alors l'adolescent risque une rupture narcissique. Il peut mettre en place des mecanismes de defenses pour maintenir une unite qui nierait son identite sexuelle.

De plus, la metamorphose de l'adolescence et l'emergence de potentialites nouvelles peuvent etre inquietantes pour la famille ou encore pour la societe.

VI Adolescence et handicap mental

L'association adolescence et handicap est recente car la personne handicapee a longtemps ete consideree comme un eternel enfant, et aujourd'hui, c'est encore un acquis fragile.

Comme tout adolescent, l'adolescent deficient mental va etre confronte a sa metamorphose et va devoir s'adapter en negociant toute une serie de reamenagements identitaires, relationnels et affectifs. Il va devoir integrer son nouveau corps, et faire face aux angoisses et pulsions libidinales. La puberte arrive generalement au meme age que l'ensemble de la population. Mais ses premiers signes sont souvent meconnus ou declenchent des reactions violentes de denegations des parents.

La vie psychique d'un adolescent deficient suit donc les memes mecanismes que la vie psychique de tout adolescent, mais parfois les mouvements psychiques peuvent tout de meme emerger plus tardivement que chez les autres adolescents. Ces mouvements psychiques peuvent donc se produire a des periodes differentes, en des temps differents, avec plus de contraintes mais les mouvements qui les animent sont les memes que ceux qui animent tout autre adolescent.

L'adolescent va devoir changer la fagon d'agir, de percevoir autrui et lui meme et passer du statut d'enfant a celui d'adulte. Pour tous, l'enfant est destine a quitter un jour l'enfance, mais lorsqu'il s'agit du deficient mental cette affirmation est moins evidente. Pour Perron (2000), l'adolescent pourra avoir une apparence d'adulte mais il ne le sera jamais reellement.

De plus, les peurs personnelles de grandir et de s'inserer dans un monde adulte, les peurs des parents, la peur de franchir cette periode, la peur de faire face a son handicap, font que l'enfance se prolonge avec ses illusions.

Jusqu'a present, peu de recherches renseignent sur l'impact du statut d' handicape sur le psychisme de l'adolescent. Pour Bon (2007), le processus d'adolescence mettrait « en lumiere comme un miroir grossissant » les questionnements souleves par le handicap. Pour elle, la personne handicapee doit traiter psychiquement le fait d'etre handicapee car le handicap et ses implications questionnent l'adolescent. Les adolescents deficients et leur entourage sont alors confrontes a tous les problemes que cree l'insuffisance intellectuelle. Le handicap mental a l'adolescence rend donc encore plus difficile le travail d'elaboration necessaire pour surpasser cette periode de remaniements psychiques.

Comme tout adolescent, le jeune handicape doit investir la realite exterieure grace a un environnement securisant, qui lui propose des choses a investir. L'environnement est la pour l'aider, pour lui fournir des reperes, des modeles et aussi pour lui apporter de l'estime de soi afin d'acquerir son independance. Ces phenomenes sont amplifies pour l'adolescent handicape. La position de l'entourage va l'aider a se situer par rapport a sa realite exterieure et bien souvent la position des autres va conditionner ses perspectives. Kestemberg (1999) explique, en effet, que les adolescents sont, se considerent en fonction de ce que les adultes sont, et de la manieres dont les adultes les considerent. L'adolescent va devenir adulte et independant en fonction de ce que les adultes lui proposent comme devenir d'adulte. Il va construire son estime de lui meme en fonction de l'estime que les adultes lui proposent.

Mais cette quete d'independance, au moment de l'adolescence, va rencontrer un obstacle majeur. Devenir adulte, c'est se separer de ses parents, se degager de la protection parentale. Le desir pulsionnel de se separer de ses parents est un desir essentiel pour grandir. Mais dans les situations de handicap, il existe des contraintes supplementaires. Pour Fleur Michel (2009), lorsque les enfants presentant un handicap commencent un travail de detachement aux images parentales, les remaniements psychiques de l'adolescence se heurtent au handicap et a ses effets traumatiques. Les interactions avec les parents remettent ceux-ci face au traumatisme de l'annonce du handicap.

[...]

Fin de l'extrait de 100 pages

Résumé des informations

Titre
L'image du corps des adolescents déficients mentaux
Note
16/20
Auteur
Année
2016
Pages
100
N° de catalogue
V539792
ISBN (ebook)
9783346167729
ISBN (Livre)
9783346174901
Langue
Français
Citation du texte
Mathilde Brutillot (Auteur), 2016, L'image du corps des adolescents déficients mentaux, Munich, GRIN Verlag, https://www.grin.com/document/539792

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